diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 36635-0.txt | 11753 | ||||
| -rw-r--r-- | 36635-0.zip | bin | 0 -> 193816 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 36635-8.txt | 11753 | ||||
| -rw-r--r-- | 36635-8.zip | bin | 0 -> 191939 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 36635-h.zip | bin | 0 -> 208345 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 36635-h/36635-h.htm | 11302 | ||||
| -rw-r--r-- | 36635-h/images/colophon.png | bin | 0 -> 1757 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
10 files changed, 34824 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/36635-0.txt b/36635-0.txt new file mode 100644 index 0000000..885027e --- /dev/null +++ b/36635-0.txt @@ -0,0 +1,11753 @@ +The Project Gutenberg EBook of Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Amitié amoureuse + +Author: Hermine Lecomte Du Noüy + +Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +AMITIÉ + +AMOUREUSE + +(MME LECOMTE DU NOUY) + +DE + +STENDHAL + +«...L'amitié amoureuse, qui est plus que +l'amour, car elle en a tout le charme, et elle +n'en a point les malaises, les grossièretés ni +les violences...» + +(_Les Contemporains--Sully-Prudhomme_) + +JULES LEMAITRE + +TRENTE-QUATRIÈME ÉDITION + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +3, RUE AUBER, 3 + + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + +DU MÊME AUTEUR + + Format grand in-18. + + AMITIÉ AMOUREUSE 1 vol. + + L'AMOUR EST MON PÉCHÉ 1 -- + + LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR 1 -- + + + _En préparation_: + + L'EXPÉRIENCE 1 vol. + + LE VICE D'ATTACHEMENT 1 -- + + LE DESSOUS DES CARTES 1 -- + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y +compris la Suède, la Norvège et la Hollande. + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +A + +MADAME LAURE DE MAUPASSANT + +_Je dédie ce Livre, en témoignage de ma profonde admiration et de mon +tendre respect._ + +H. L. N. + +Octobre 1896. + + + + +PRÉFACE FRAGMENTÉE + +DE + +STENDHAL + + * * * * * + +Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et +surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une +description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en +France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus +encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de +nos mÅ“urs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole +qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler +choquante. + + * * * * * + +Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, +mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se +succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de +l'amour... + + * * * * * + +Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les +prier de ne pas m'écouter.................. + +Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des +miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux +aveugles. Ainsi les gens d'argent et à grosse joie, qui ont gagné cent +mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce +livre, doivent bien vite le fermer... + + * * * * * + +Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où +l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du +grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je +prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux +pour des causes imaginaires _étrangères à la vanité_, et qu'il aurait +grande honte de voir divulguer dans les salons.......... + +Qu'est-ce donc que connaître l'amour par les romans? Que serait-ce après +l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne +l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette +folie? Je répondrai comme un écho: «C'est folie.» + +Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous +occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à +personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai +refait ce livre et cherché à le rendre clair. Après l'avoir lu, n'en +parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans +votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y +laisserais même quelques pages non coupées.... + + * * * * * + +Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amuse à +publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues. +C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la +sagesse pratique le ravit en admiration... + + * * * * * + +Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le +malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé +le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour +offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin. + +(Extrait de: _De l'amour_.) + + + + +AMITIÉ AMOUREUSE + + + + +LIVRE PREMIER + + +_Les femmes préfèrent les émotions à la raison... elles sont toujours et +partout avides d'émotions..._ + + * * * * * + +_La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit +provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un +attaque et l'autre défend..._ + + * * * * * + +_L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, +c'est l'amour du jeu._ + +<small>STENDHAL. + + + + +I + +_Philippe de Luzy à Denise Trémors._ + + +12 novembre 18... + +Madame, + +Voulez-vous me permettre de me présenter chez vous demain vers cinq +heures, et de vous apporter moi-même le petit volume de vers que vous +désirez? Le souvenir très agréable de la conversation que nous avons eue +à cette soirée où je m'ennuyais--où nous nous ennuyions tant--me pousse +à vous faire cette demande; j'ose espérer que vous ne la trouverez pas +importune. J'obéis, en vous écrivant, à une impression d'affinité qui +m'a donné, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que +nous étions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se défier des +indications de l'instinct, qui sont en général obscures et incertaines; +peut-être mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et +avez-vous complètement oublié et la soirée, et le livre, et son +propriétaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le +faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais déjà . + +Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages. + + + + +II + +_Denise Trémors à Philippe de Luzy._ + + +12 novembre, cinq heures. + +Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop +vivace dans l'esprit le souvenir de cette soirée ennuyeuse où, grâce à +vous, je me suis si peu ennuyée, pour chercher s'il y a correction ou +incorrection à le faire. + +Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par +son bon plaisir... et j'en aurai un extrême à renouveler, au coin de mon +feu, la causerie si attrayante de l'autre soir. + + + + +III + +_Philippe à Denise._ + + +14 novembre. + +Eh bien, madame, je ne m'étais pas trompé; la sympathie me guidait +mystérieusement, mais sûrement, vers vous. J'étais hier, je vous +l'avoue, un peu troublé en entrant dans votre salon. Je me +demandais--ces sortes d'expériences sont si dangereuses--si je n'allais +pas voir s'évanouir tout à coup le rêve gracieux qui m'y avait amené. +Quelle peine pour moi si la petite fleur née dans mon imagination était +morte, subitement transplantée dans la réalité. J'en aurais beaucoup +souffert; mais j'ai été vite rassuré, et j'en suis si heureux que je ne +puis résister au plaisir de vous le dire. + +Comme vous avez été bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme +je vous sais gré de consentir à être très simplement une femme, au lieu +de chercher à être, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occupé à +disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie d'être gaie, +et je suis amoureux de l'air très grave que vous aviez en versant l'eau +bouillante sur le thé. + +J'ai passé, grâce à vous, madame, deux heures exquises. Je vous en +devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manière un peu +légère ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie été touché des marques +plus sérieuses d'estime et de confiance que vous m'avez données. Mais +c'est là un terrain en quelque sorte sacré, où ma jeune amitié n'ose +encore s'aventurer. Je m'arrête respectueusement et vous prie de me +croire, madame, très à vous. + + PHILIPPE DE LUZY. + +_P.-S._--Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque +intelligente, et qu'au risque d'étonner tout le monde j'ai presque envie +de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention, à partir de +samedi prochain, de réunir ses amis toutes les semaines. En sorte que, +vous voyant le mardi chez votre belle-sÅ“ur, madame d'Aulnet, et le +samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une +petite visite dans l'intervalle, je me ferai une existence à peu près +supportable. Puis, elle a ajouté en me regardant: «Surtout ne manquez +pas samedi prochain; madame Trémors viendra et elle chantera.» Pourquoi +a-t-elle insisté? Aurait-elle déjà deviné, avec ce curieux instinct des +êtres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit à personne, +pas même à vous. + + + + +IV + +_Denise à Philippe._ + + +15 novembre. + +Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous égariez... et je me +hâte de vous crier, en joueuse bien honnête: Casse-cou! + +Je suis très heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes +mutuellement découverte; nos esprits se sont touchés et il y a entre eux +adhérence. Mais peut-être vais-je vous paraître bien bourgeoise: trois +mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas? + +Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent liberté +d'allure; l'amitié entre un homme et une femme me paraissant la chose +la plus charmante à cultiver, peut-être, à mon insu, ai-je pris trop de +soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous? + +Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse +coquette, si coutumière aux mondaines, qui me fait prendre cette +résolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en +prévenir. C'est--comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?--C'est +par prudence, peut-être aussi par pudeur: vous m'avez effarouchée avec +votre «_curieux instinct des êtres primitifs_». + +Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit, +puisque vous semblez prendre intérêt à ce que votre baguette ne revienne +jamais à vide des lambeaux qu'il vous plaît de crocheter en mon cerveau +de Parisienne; mais considérez que ceci est la seule joie qu'il me soit +permis de vous donner. + + + + +V + +_Philippe à Denise_. + + +5 décembre. + +«_Vous êtes si paresseux et si nonchalant!_» M'avez-vous, sans reproche, +madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu +traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant +de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous, +mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce +que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au +travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses +s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus +embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la +main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui +paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous: + + ... les paresseux + Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux. + +Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux à +faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une +attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le +gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte +que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et +aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le +rôle du gendarme. + +En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir +intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là -haut. J'en ai +toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les +acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en +suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine +lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande--combinaison de +marionnette--que je vous avais faite de venir à une réception chez +madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là ? Je me souviens: j'étais très +déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti +simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres +réflexions. + +Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque +chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me +suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise +de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet +que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en +est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse, +comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul +dans un tête-à -tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si +intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos +scrupules, notre amitié a été définitivement fondée. + +Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame +mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas +mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser +conduire «par un ange aux yeux bleus». + +En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes. + + + + +VI + +_Denise à Philippe._ + + +6 décembre. + +Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la +chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si +j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous +recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà ! Je +m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore +tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos +lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu. + +Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction +du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se +préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami +paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la +conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous +tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains presque plus. +Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre +nonchalance, en se secouant--par quel imprévu et merveilleux +effort?--s'est crue forcée d'allumer en mon honneur. + +Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort +aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté? + +Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle +aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises +surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans +tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui +ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de +tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop? + +Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je +vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez +moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié +si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie, +mon ami? Vous l'avez promis. Peut-être allez-vous conclure de cela que +je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente. + +Adieu. + + + + +VII + +_Philippe à Denise._ + + +18 décembre. + +L'amusante mine troublée--un peu--que vous aviez en me découvrant à +cette fête d'enfants! Je vous ai obéi, madame, j'ai espacé mes visites; +mais vous n'exigez pas que je renonce à vous voir dans le monde aussi +souvent qu'il me sera possible? + +D'ailleurs, hier, je n'étais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais +pour votre délicieuse Hélène. Quand on a une fille de six ans aussi +exquise, il faut s'attendre à la voir recherchée, admirée, fût-ce des +grands garçons. Et puis j'étais là aussi pour votre nièce Suzanne +d'Aulnet--ne l'ai-je pas bien prouvé en m'occupant presque exclusivement +d'elle?--Elle est jolie, certes; elle a précisément tous les signes de +beauté qu'Alexandre Dumas recommande à l'attention des hommes--afin +qu'ils n'épousent pas.--Je lui ai fait une cour discrète, elle ne l'a +point dédaignée et madame votre belle-sÅ“ur en a semblé elle-même +touchée. Jusqu'à votre belle-mère qui me faisait les doux yeux... Vous +voyez bien, madame, je ne suis pas à craindre. De quoi me punissez-vous? +qu'ai-je fait? Soyez clémente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais +commencer à me croire dangereux. Épargnez-moi cette fatuité imbécile. + + + + +VIII + +_Denise à Philippe._ + + +19 décembre. + +Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je +ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route. + +J'ai, demain, une réception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul +Hervieu, Marcel Prévost, Abel Hermant et vous. Le dîner est pour huit +heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tôt et d'assister +au repas de tite-Lène, que vous avez conquise. + + + + +IX + +_Denise à Philippe._ + + +21 décembre. + +Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un +peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je +vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes +pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les +mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations +vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une +perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur +quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très +supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une +prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde. + +Vous auriez fait--vous en conveniez vous-même hier--un littérateur d'une +qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme et +d'amertume» dont parle Maurice Barrès. + +Vous ressemblez à celui-là par tant de points! + +Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité +merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme _l'homme libre_, de prendre +une résolution, vous fûtes «_détourné de ce cher projet par la nécessité +d'être extrêmement énergique pour l'exécuter_». + +Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous +vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs +d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez +tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et +puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance, +peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que +ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher: +Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre, +non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce +_farniente_ élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour +que je le trouble autrement que par ma bonne grosse morale. Mais, mais, +ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers: + + Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur[1]. + +Ne dites pas de nous: _Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus +adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées._ + +C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe... +pouvez-vous savoir combien nos cÅ“urs, notre sensibilité, nos +tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous +offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez +d'intellectualité, d'art et d'idéalisme? + +J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon cÅ“ur +_sublimise_ l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le +dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous +étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne +vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez. + +Si vous saviez quels dons de froide analyse se cachent souvent derrière +nos pires enthousiasmes... + +Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons +parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour +ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules, +nous sommes obligées de vous faire partager. + +Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut +bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du +banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils +procèdent de nos rêves plus encore que de vous. + +Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne. + + + + +X + +_Philippe à Denise._ + + +23 décembre. + +Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous +connaître et en vous l'avouant avec naïveté. J'ai un vrai chagrin de +vous l'avoir dit, non comme vous le pensez, mais d'une manière mauvaise +en somme, puisqu'elle vous a déplu. + +Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez. + +Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement à vous vers +cette heure-là , en rentrant de l'Opéra, et je regrettais de ne vous +avoir pas eue près de moi pour goûter ensemble le charme de la musique +de Reyer que je venais d'entendre. + +Je me réjouis de réveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mère +m'a convié à cette fête par un mot charmant. Je me réjouis aussi de +faire la connaissance de ce frère Gérald dont tite-Lène me rend jaloux +dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin. + +Je suis à vos pieds. + +Yours very sincerely. + + + + +XI + +_Denise à Philippe._ + + +28 décembre. + +Vous allez être encore grondé... Hélène a reçu une poupée grande comme +elle et qui l'a fait bondir de joie. Elle l'aimait déjà avant d'avoir +trouvé la carte du donateur; quand elle a su que c'était vous, sa joie +est devenue du délire. Que n'étiez-vous là ! c'est si bon à voir, le +bonheur des enfants! + +Mais ce délire de ma fillette a un peu détruit les convictions que je +vous ai exposées dans ma dernière lettre; il y aurait donc des êtres que +plus particulièrement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de +tite-Lène s'est-elle augmentée à la pensée que la poupée venait de vous? +Cette sélection m'apparaît comme une faiblesse. Il faudrait dresser son +cÅ“ur à ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors +seulement que l'archet serait vraiment vainqueur. + +La poupée s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptême, +Suzanne a réclamé d'être la marraine. Les radieux vingt ans de ma nièce +ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois +bien que l'idée du compère qu'on lui destine est pour quelque chose dans +ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dînette de dragées +avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de responsabilités graves +que de promettre de veiller sur l'âme en son d'une poupée. + +Mais pourquoi m'avoir donné un soufflet? Certes, si je m'attendais à +recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'était pas de vous. Voilà une +liberté grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve +charmant, exquis, le plus adorable, le plus séduisant des soufflets--«ce +qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment à être +battues»,--dirait un non initié. + +--Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe. + +Et voilà , mon ami, comme un scandale peut naître d'un quiproquo, car il +y a soufflet et soufflet, pas vrai? + +Ce vase précieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux +tulipes harmonieuses et brillantes, débordant de fleurs vraies embaumées +et flexibles, est tout à fait élégant et joli; je l'aime et vous +remercie de me l'avoir donné. + +Quel dommage que votre carte m'ait appris en même temps que vous partez +pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes; elles sont +meilleures ainsi pourtant, à la façon des petits pâtés. + + + + +XII + +_Philippe à Denise._ + + +29 décembre. + +La nouvelle nouvelle, ma chère amie, est que je ne vais pas à la +campagne. Je suis forcé de rester à Paris; j'ai eu avec mon frère une +explication assez sèche; nous nous sommes quittés sur des mots +aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit +jours en tête à tête avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je +suis tout prêt à venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet, +banal témoignage de ma grande affection, vous en ait donné. + + + + +XIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 décembre, cinq heures. + +Qu'est-il donc arrivé? je comptais sur ce repos physique pour +réconforter certains coins douloureux de votre pensée. Cela me cause un +vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux. + +Vous êtes, à tout prendre, une pauvre âme en peine qui m'intéressez. +Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une +heure avec moi. Je tâcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y +réussis parfois. + +Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des +mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien. + +Et puis je compte sur vous pour déjeuner le premier janvier. Ce jour-là , +la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isolés, les +abandonnés. C'est de fondation. Il y a des années où nous sommes quatre; +d'autres, quinze. On échoue chez moi, on toaste ensemble et cela +resserre les liens affectueux et donne à tous l'illusion de la famille. + +Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; à +midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons à table. Mère préside +avec moi; on passe ensemble le reste de la journée; on reçoit _mes_ +visites et le soir maman nous emmène tous dîner chez elle. + +Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte déjà , hélas! des +disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces +déjeuners où étaient présents entre autres, Jean Baudry, Guy de +Maupassant, Renan.--Maupassant avait fait apporter pour Hélène, par son +fidèle François, toute une valise, une grande valise pleine de jouets, +de ces joujoux de treize à quarante-cinq sous des petites boutiques +ambulantes des boulevards. + +Après le déjeuner on vida la valise sur le tapis où, jolie dans sa robe +décolletée qui laissait voir sa peau rosée encore pleine de lait, sa +chair fraîche et ronde de baby de deux ans, tite-Lène, assise par terre, +trônait. Et c'étaient des étonnements, des cris de joie, aussi bien des +grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de +tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une +vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, géante, se donnait +de temps en temps le plaisir d'écraser un objet de ce petit monde mis en +mouvement par des ficelles. + +Que croyez-vous que faisaient devant ce spectacle mes hommes illustres? +qu'ils philosophaient? point: tous vautrés sur le tapis, ils attrapaient +au passage et se renvoyaient l'un à l'autre petits bonhommes, toupies, +porteuses de pain, moulins à vent, vélocipèdes, tournant, courant, +voletant, tourbillonnant. Et c'étaient des cris: «La ficelle? où est +_ma_ ficelle? Bon! Baudry me l'a chipée et l'accapare!--Mais non, c'est +Maupassant qui la mange!--Oh! Regardez ça, mes enfants, c'est trouvé!» +Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers à Hélène qui, +s'avisant dans cette foule de jouets d'en détester un, un moulin qui +marchait en même temps qu'il tournait les ailes--pourquoi? Quel mystère +que les cerveaux des petits!--crachait vaillamment dessus toutes les +fois qu'il passait à portée de sa bouche. + +Et pendant ce temps-là des gens venaient, très graves, me faire des +visites. A chaque coup de timbre on fermait précipitamment la porte qui +sépare le grand salon du petit; je recommandais à tous d'être sages, de +ne pas faire de bruit, et, bien sérieuse, j'allais recevoir le visiteur +dans le petit salon. Quand mes joueurs ne se mettaient pas tout à coup +à hurler de joie, ça allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement. +Mais, si le nouveau venu était un ami des grands hommes, on +l'introduisait et peu après c'était un ventre de plus par terre. Et +tite-Lène, autant amusée des gambades de ses grands amis que des courses +de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bécoter, enlever +triomphalement dans les airs. + +Les sacs de bonbons étaient mis au pillage; une fois goûtés, ceux que +les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe où déjà les +morceaux gisaient en attendant d'être jetés. «La coupe amère des +Refusés», disait gaiement Baudry. Voilà , mon ami, des joies simples +comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai? + +Une idée: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frère +Gérald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de +restauration d'une aile du vieux château. Ce déplacement vous changerait +d'air et vous ferait du bien. + + + + +XIV + +_Philippe à Denise._ + + +30 décembre. + +Vous êtes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de +faire partie du déjeuner des Abandonnés. Je n'en serai pas un illustre, +mais un profondément reconnaissant et dévotement admirateur de la fée +indulgente et douce que vous êtes aux pauvres humains. + + + + +XV + +_Denise à Philippe._ + + +16 janvier. + +Vous m'intéressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite +afin que mes actes se classent vis-à -vis de vous pour ce qu'ils sont: +une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller révérender ma +belle-mère. Ma nièce y faisait les honneurs du thé; il y avait là +quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne +m'aviez pas dit que sa mère vous avait connu enfant? On a parlé de +vous. Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que +vous étiez un petit mélancolique et caressant; la grâce, le charme +presque féminin du baby gagnait le cÅ“ur des mères. + +Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en présence au +dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grâce, cette mélancolie, +ont tourné en séduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses énergies? Vous +étiez l'enfant ami du plaisir, des gâteaux, des élégances, des +nonchalances, de la caresse qui effleure. N'êtes-vous pas demeuré trop +cet enfant-là ? + +Je suis tout étonnée de vous découvrir ce que vous êtes. La force de +votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre +intelligence subtile, profonde, mâle et froide, un peu dédaigneuse +aussi, donne le change sur votre cÅ“ur hésitant et votre volonté +faible. Quand vous êtes auprès de moi, je reste sous l'enchantement de +votre parole tout imprégnée de philosophie caressante; vos paradoxes les +plus décevants me semblent choses naturelles; je me découvre étonnée de +n'y avoir pas plus tôt songé. Vous parti, la fantasmagorie de votre +éloquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma _raisonnabilité_, +comme vous dites plaisamment. Peut-être exagérez-vous l'importance de +nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout élan, +ne quittent-ils pas nos âmes? elles n'ont plus de sensations imprévues, +les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mêmes; +n'est-ce pas alors que l'esprit s'égare? + +«Quittez-vous, renoncez à vous et vous jouirez d'une grande paix +intérieure--est-il dit dans l'_Imitation_,--alors s'évanouiront toutes +les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.» + +Ne voilà -t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez +m'aimer à la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de +tels aperçus philosophiques! + + + + +XVI + +_Philippe à Denise._ + + +17 janvier. + +Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides +d'un peu de vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points +d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le +pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma +sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de +vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps +misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse, +faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me +transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel +sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté, +hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là , quelques impressions +rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde; +ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans +la joie, la douleur: je change en Å“uvres vives les recherches, les +découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce +pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont +supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie +puissance créatrice. + +Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma +place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat, +médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je +n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger, +sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et +généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des +instincts contraires,»--comme dit l'autre,--«tirant profit des +circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore +un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau +humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très +différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les +autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la +puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse +variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de +moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau +élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y +puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir quelques dispositions à +rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir +d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé +de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr. + +Nous touchons là , madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur +différente que, chacun, nous sommes. + +Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si +pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté +physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah! +madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi. + +Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière +pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture +réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en +pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de +moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet +air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus +puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: _ces +deux qui vont ensemble_.--Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et +de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités +mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais: +«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là ? + +Et puis, madame, n'allez-pas là -dessus faire l'effarouchée et me +gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié +m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si +courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de +chercher, je l'ai découvert: votre cÅ“ur dirige vos actes, guide vos +pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à +jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce cÅ“ur, s'imprègnent de +lui. Voilà . Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres? + + + + +XVII + +_Denise à Philippe._ + + +18 janvier. + +_Voilà !_... C'est bientôt dit, monsieur; après tous ces beaux discours, +croyez-vous qu'il va m'être facile de rester modeste? Prenez garde, +vous m'admirez trop; votre amitié me semble fondée sur l'illusion, c'est +une fragile assise. Quels mécomptes vous vous préparez! Vous m'allez +découvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule, +monsieur mon ami. + +Ma nourrice, restée servante auprès de moi devenue grande, me disait, +lorsque je me jetais à son cou trop ardemment: «Aimez-moi moins à la +fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.» + +Les amitiés durables ne naissent pas d'un caprice, songez à cela; voilà +seulement quatre mois que vous m'avez découverte; pourtant, il y a deux +ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement +subit vous a poussé vers moi? Vous me saluiez indifférent. Il a fallu un +soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprès de +moi. Notre rencontre a été une chose charmante, mais n'exagérons rien, +cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point. + +Je veux bien être «ces deux qui vont ensemble» s'ils ne vont pas trop +loin. + +Voulez-vous que je vous dise? la variété dans l'équilibre, voilà +peut-être ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces +vitalités, ces langueurs, ces puissances de réplique qui vous charment, +ne me viennent de vous, suscitées en moi par le souffle créateur, +intellectuel et fort, qui demeure en tout homme même insciemment. + +Si je raisonne juste, quel petit néant je serais! + + + + +XVIII + +_Philippe à Denise_. + + +19 janvier. + +Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possédez le _souffle +créateur_; vous êtes, de plus, la séduction faite femme. + +J'ai mis un long temps à vous découvrir? C'est mal à vous de me le +reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu +arrogante bien faite pour éloigner un sensitif de mon espèce. Je vous +admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie à +savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en +ma pensée: fine, jolie, flexible, délicate et si pâle... Je vous +saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un +intérêt de vous venant jusqu'à moi. + +Cette soirée ennuyeuse, je la bénis. Voilà , madame, comme les épreuves +communes créent inopinément, entre les âmes, les plus forts liens! + + + + +XIX + +_Denise à Philippe._ + + +20 janvier. + +Moquez-vous, ironique! Ma nièce a bien raison de vous étiqueter le plus +décevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse +de vos fréquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout +à l'heure «espérant vous rencontrer»; j'ai souri; la chatte aiguise, +sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses. +Elle allait au cercle, patiner avec son père; elle aurait voulu vous +trouver là et vous emmener. + +Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une +rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de son +chapeau, tout cela mêlé de termes techniques empruntés à la solennité de +ses débuts sur la glace, _au cercle_; ce mot prend, dans sa bouche, +toute l'importance la plus select! + +D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mère +me charge de vous inviter à dîner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et +serez-vous ce soir chez ma belle-sÅ“ur? Madame d'Aulnet et Suzon +comptent sur vous... moi aussi. + + + + +XX + +_Philippe à Denise._ + + +21 janvier. + +J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme +l'invitation de votre chère mère, il me faut encore vous l'écrire pour +avoir le prétexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre +imprévue, au Bois, aujourd'hui. + +Vous veniez vers moi, légère, marchant vite, de ce pas rythmé que +j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe +flottante s'est tout à coup collée sur votre corps gracile, par un +caprice du vent. J'en ai été ému artistement, ma chère statuette, et +plus troublé que par la nudité absolue. + +Voilà l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination +bien de la puissance et y sèment bien du désarroi. Rien n'est vulgaire +qui me vient de vous. Vous êtes le réveil de mes énergies; vous peuplez +ma vie de sensations. Et quelle jolie mine éveillée vous avez eue en me +reconnaissant! Votre manière d'être timide et résolue m'enchante. + +Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que +l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pénétrants quand, de +temps en temps, je m'oublie à savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni +me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis à vous +envoyer ainsi la «joyeuse envolée des pensées...» + + + + +XXI + +_Denise à Philippe._ + + +22 janvier. + +«D'amour»... c'est bien ça, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa +citation! Oh! le laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant +délit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le +savoir, a là son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est +une infériorité notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer +de plaire à votre amie. + +Ma belle-mère m'offre sa loge à l'Opéra pour vendredi. Voulez-vous y +venir? On y joue _Sigurd_. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux +places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte, +elle bavarde, lit par-dessus mon épaule, je ne sais plus ce que je vous +dis! + + + + +XXII + +_Philippe à Denise._ + + +23 janvier. + +Impossible, à mon très grand regret, madame mon amie. Une mission tombe +sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller à Bruxelles pour une +conférence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grâce de ne +pas me faire vous les expliquer. + +Soyez bonne, écrivez-moi. Je m'engage à commencer. + + + + +XXIII + +_Philippe à Denise._ + + +25 janvier. + +Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu +le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A +Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des +cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du +wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine +avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me +précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras--poliment, je +dois le reconnaître--et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser +une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je +vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche +le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.--«Mais, monsieur, +c'est épouvantable ce qui m'arrive... Ma valise! Ma canne! mon sac de +voyage! Ma couverture!»--La casquette, bienveillante, me conduit au +bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de +Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il +repince mes accessoires; je les reprendrai en passant. + +Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le +train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à +Bruxelles vers quatre heures du matin. + +J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis, +j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé +d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle +le café _Jeanne d'Arc_. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville +et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous +écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite +jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le +besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une +sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment +philosophiques. Si je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je +raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en +veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce +début me donne droit à des compensations, et je les attends avec +confiance. + +Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon +train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains. + + PHILIPPE. + +Observations: Compiègne est traversé par un cours d'eau. Il y a un pont. +Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorité des +habitants est dans l'artillerie. La bière y est médiocre. J'ai entendu +dire qu'il y avait un château. Il n'y a ni buffet ni cigares à la gare. +On s'instruit en voyageant. + + + + +XXIV + +_Philippe à Denise._ + + +26 janvier. + +_Grand-Hôtel, boulevard Anspach._ + +Suite de mes «impressions de voyage». Donc, j'ai repris, madame Nisette, +le train de neuf heures quarante-sept à Compiègne. Mais on m'avait +trompé en me disant que j'arriverais à Bruxelles à quatre heures du +matin. J'ai dû attendre encore deux heures à Tergnier, _port de mer_ de +quatre mille âmes. + +Buffet modeste, où j'ai jeté les bases d'une amitié solide avec un +employé galonné du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis allé +passer une heure à un bal populaire proche de la gare. Entrée: vingt +centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant +consolé de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur. + +Arrivé enfin à Bruxelles à cinq heures et demie. Descendu au +Grand-Hôtel. Levé à midi; déjeuné, erré dans les rues. Je craignais +d'être trop piloté et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au +cercle où je dois faire une conférence, que le gérant. Je suis donc +libre jusqu'à ce soir. + +Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. «Le silence infini de ces +rues rectilignes m'effraie», comme dit Pascal. Pas un café, pas une +brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, élégante +et un peu froide. En bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux +boulevards de Lyon. Le gérant du cercle m'a recommandé le palais de +justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces +fragments de romances à l'étalage d'un marchand de journaux. + +_La Nacelle_ (air de Béranger à l'Académie). + + Ne pleure plus, ma Marie, et remarque + Le bleu du ciel et le vent indulgent... + +_La Misère des Flandres_ (air de Béranger à l'Académie). + + J'ai vu là -bas, près d'une croix de pierre + Un pauvre veuf implorer l'Éternel... + +Je voudrais bien être avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie +incomparable. + + + + +XXV + +_Philippe à Denise._ + + +Marchienne, 30 janvier. + +Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez +madame de X..., grand réconfort et attendrissement. C'est le premier +moment agréable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma conférence devant +un public quelque peu empaillé. Pourtant, tout a plutôt bien marché, +sauf un peu de bafouillage çà et là , et je les ai déridés par instants. +En somme, quelque chose d'intermédiaire entre le succès d'estime et le +succès proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec éloquence, +_omnia nihil_. + +Couché à dix heures. Nuit réparatrice. Pris train à une heure. Traversé +pays tout noir de charbon. Lugubre. Arrivé à trois heures chez madame de +X..., charmante. Causé de Paris pendant une heure. Monté dans une +chambre où je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis +toujours à vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous? + + + + +XXVI + +_Philippe à Denise._ + + +Anvers, 3 février. + +Madame, + +Je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier, et aujourd'hui je n'ai +qu'un moment. Mardi, à Marchienne, grand succès. Hier, déjeuné à +Bruxelles avec les de X... Mangé huîtres exquises et choses bizarres +excellentes. Puis, parti pour Anvers. Là , très grand succès. Braves +gens. Promenade nocturne fantastique à travers les rues jusqu'à deux +heures du matin. + +Des cafés-concerts d'une décoration folle: style indien, babylonien, +assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'éclatant et de +barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux +matelots qui débarquent après six mois de mer, et des chanteurs de tous +les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant. + +Adieu, madame mon amie, je serai demain à Paris. + + + + +XXVII + +_Denise à Philippe._ + + +10 avril. + +J'ai pensé à vous, hier, et vous ai regretté; c'était mon dernier five +o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littérateurs de la jeune +génération, dont deux génials déjà . Ils se connaissent, un dîner +s'improvise, ce qui est toujours une manière favorable de réunir les +gens. On a causé, causé, causé; discuté, discuté, discuté; philosophé, +blagué, psychologué. Puis ça a fini par une lutte à mains plates, entre +l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprêmement intelligente, fine, +distinguée. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari +s'écrie: «Mais ruse donc, salaude!» Nous en avons ri pendant vingt +minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche +de raffiné éloquent, que nous ne nous sommes arrêtés de rire que pour +reprendre des forces et repartir plus fort. + +Nous avions dîné dans la serre, parmi les fleurs, un désir réalisé pour +satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le +plafond de verre. C'était un joli bruit grésillant. + +Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a +été dressé par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les +huîtres, l'autre le poulet en gelée, un troisième le rôti, un autre les +écrevisses. Le dessert sur la table, pas plus respecté: raisins, +amandes, sucreries, en branle dès après le potage. Non, non, il fallait +nous voir! Le café pris, au salon, les plus hautes pensées tripotaillées +par tous, pafs de joie, ivres d'éloquence et d'idées remuées; puis de la +savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon âme--vous +n'avez pas encore entendu cette voix-là --et toute mon émotion artistique +surexcitée, en communion avec la leur. Et après tout cela, je ne sais +quoi d'alangui, de très suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait +plus se quitter; enfin, exquis! + +Je vous aurais voulu là , correct. Mais c'est égal +si--vous--là --auriez--pas--donné--dîner--pour--des prunes--je crois! + +Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands très friendly, et +surtout tâchez d'avoir en me lisant, à défaut d'indulgence, _the most +understanding soul_... + + + + +XXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +11 avril. + +C'est ma chance, cela! et si vous croyez que ça me console de penser que +j'aurais pu être là ... Je n'ai même pas la ressource de vous dire: Ne +pouviez-vous m'appeler par téléphone? Vous l'auriez fait, je n'étais pas +chez moi; j'ai dîné au Cercle, puis, été à une réception chez le prince +X... Rien que des Altesses--sauf moi--régnant dans les salons de leurs +nobles sujets. + +Ma chère amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce +que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là +ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les +femmes perchées sur leurs pattes de dinde, de neuf heures à minuit, par +respect de l'Altesse royale. + +Et quelles comédies admirables se jouent là ! J'aurais un plaisir +infini--vous entendez, infini--à les raconter si je n'avais des amis, de +charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Mais le prince de +X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-même, +sont si gentils à mon égard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas; +mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge... + +En tout cas, cela m'a servi à formuler ce principe qui est plus vrai, +soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu: + +--Tout homme qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de +son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre, +au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute +religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations +mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra +fréquenter ses semblables, les voir, les écouter, sans être malgré lui +entamé par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles. + +Enseignez cela à Hélène si vous voulez en faire une vraie femme, et +laissez-moi vous baiser les mains. + + + + +XXIX + +_Denise à Philippe._ + + +13 avril. + +Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il +que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je +crois aisément qu'il s'est remué moins d'idées chez le prince X... hier +soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sûr, ami, que vos grands +seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils +vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez +des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon +mari. Pour ceux qui ont un cÅ“ur et qui pensent, le bourgeoisisme, +voilà le seul, le véritable ennemi. + +Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme; +c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme? +C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de +hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands +sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux +nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien, +vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont +lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une +telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables +devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par +bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer cette définition: +le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est +des bourgeois jusque parmi les artistes. + +Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout... +du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me +sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la +pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais +les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu +une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari +des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi, +mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!» + +--Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...» + +Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et +l'écÅ“urement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui +avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes. + +Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère +posthume. + +Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la +grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je +voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé; +elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «_to +sleep... to dream!_» + + + + +XXX + +_Philippe à Denise._ + + +14 avril. + +Peut-être avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que +j'aime donc vos lettres! Je me réjouis de dîner ce soir avec vous. +J'espère que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre +auprès de vous. Je vous préviens obligeamment que si elle ne le fait +pas, je serai d'une humeur de dogue. + +Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchés, n'est-ce pas, parce +que j'aime votre âme qui est bien la plus jolie et la plus droite que je +connaisse? + + + + +XXXI + +_Denise à Philippe._ + + +14 avril. + +Voyez-vous cela?... Comme je suis très bonne, voici ma réponse à votre +petit bleu pour le cas où je serais séparée de vous à ce dîner; mot: +fiche de consolation--et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si +triste que, du coup, pour en combattre le déplorable effet, je doive +devenir d'aspect très gai. O diplomatie!... Et tout ça pour rien: +«Rodrigue, qui l'eût cru?» + +Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon âme est douce, +clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout éprise d'un certain idéal +de fierté et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gré. +Maupassant disait un peu paradoxalement: «Le génie, c'est un bon +estomac.» Moi je dis: «L'organisation d'un être, c'est son caractère, et +le caractère c'est la fatalité.» L'éducation nous donne un peu +d'hypocrisie, c'est tout. + +Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme est un enchevêtrement +inextricable de mélanges de races, et c'est l'hérédité cruelle qui nous +fait ce que nous sommes. Voilà pourquoi la fille de mon papa, que je +suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molière. J'ai eu +une arrière grand'mère très vive et très bavarde; il en résulte que de +langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais +écrire. + +Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la présente. Ah! +cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos +aïeux. + + + + +XXXII + +_Philippe à Denise._ + + +16 avril. + +Hélène vous a-t-elle dit que je l'ai rencontrée aux Champs-Élysées et +que, sous l'Å“il vigilant de miss May très correcte, nous avons entamé +un petit flirt? Elle était divinement jolie, votre fille, dans sa +toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-pâle de +chinchilla. Elle m'a dit sur ses «petits amis les pauvres» et sur le +froid, des choses divines. + +Je vous préviens, madame, qu'elle m'a invité à dîner pour demain soir +avec ses amies et sa chère grand'mère de Nimerck, et que je viendrai si +vous ne me décommandez pas, car j'ai promis de faire une représentation +avec le grand guignol. + +Yours always. + + + + +XXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +17 avril. + +Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie, +pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie. + +Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon. +_Votre_ théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment +sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que +d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement +caressantes de l'homme qui les aime... + +Hélène m'a conté votre promenade et je dois vous dire que vous avez +aussi une petite place dans ce cÅ“ur-là . Oui, n'est-ce pas, elle est +un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement +de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté +cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin +des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées +qui vous enchantent. + +En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est +vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe +qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être +ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle +représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit; +c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous +juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes +les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir. + +Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la +foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour +jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de +la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de +bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent +rien, je les hais. + +L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même +que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout. + +Tenez, Vandérem dans son roman: _la Cendre_, a fait une étude parfaite, +juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le +mariage en cendres. + +Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée. +Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une +maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais +Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il +lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je +déteste déjà mon gendre. + +Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si +calme, si correct--de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier +secrétaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes +désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma +belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien +compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout. + + + + +XXXIV + +_Philippe à Denise._ + + +18 avril. + +Encore profondément troublé de notre conversation d'hier au soir, je +vous envoie, ma chère, chère amie, le témoignage de mon respect et de ma +tendresse. + + + + +XXXV + +_Denise à Philippe._ + + +18 avril. + +Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien! + +Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit; +j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule, +brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que +celles d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre +mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en +moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences. + +Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie +blessée, n'est-ce pas? + +J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie +manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au cÅ“ur, et +comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent +ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me +tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon cÅ“ur révolté ne +peut pas s'éteindre. + +J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie +comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans. +J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant +ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus +de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en +plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient; de là des +ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne +pris pas, et il ne sentit pas mon cÅ“ur vivre dans toute la pureté +ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu +exaltée, justement à cause de ce _sans but_. + +Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à +donner à des indifférents toutes sortes de petites choses +intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances, +peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en +disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma +vie. + +Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre +bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec +vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un cÅ“ur un peu +frère du mien. + + + + +XXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +19 juin, minuit. + +Mon amie, les mots me manquent pour vous exprimer la tendresse +respectueuse qui me lie chaque jour davantage à vous. Ce soir, vous me +parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole, +toute pleine d'émotion. Vous me parliez et j'étais bien ému. Vous +m'apparaissiez une chose de résignation, de force, de paix, une chose +qui m'est aussi précieuse, aussi rare, aussi chère que peut vous être +votre Hélène. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites +pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irréparables ne +soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon cÅ“ur l'idée de +vous ainsi que d'une chose sainte. + + + + +XXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +1er juillet. + +Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'écrivez presque une lettre +d'amour pour laquelle je m'apprête à vous bien gronder, puis vous +disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours! + +Durant ce siècle, vous comprenez bien, ma colère est tombée; ne parlons +donc plus de la lettre, je l'ai oubliée. Seulement, comme je quitte +Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin +qu'un ami un peu bizarre que je possède dans les abords de l'avenue de +Messine ne vienne pas frapper à mon huis pour apprendre que j'en suis +bien loin... ce qui donnerait peut-être trop d'importance à un léger +ressentiment... + +Je devrais même être partie; mais comme j'avais eu l'intention louable +de révérender ma vieille tante de Giraucourt avant mon départ pour +Nimerck, elle m'a invitée à dîner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait +de la peine à ma mère qui, étant donnée la grande différence de leur +âge, considère un peu cette sÅ“ur aînée comme sa mère. + +C'est cette tante-là que mon frère Gérald, mes cousins et moi, avons +irrévérencieusement baptisée: _l'habitude des cours_. Et ce que ce nom +lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par cÅ“ur, +et c'est à peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la +baronne de Giraucourt, etc., etc. + +Elle a un tempérament de _ralliée_. Elle était royaliste--de par les +sentiments paternels,--mais elle n'a pas su résister à l'entraînant +second empire; elle deviendrait, je crois, républicaine, si les +républicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de +décorum. + +C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connaître. Grande, encore +belle sous ses cheveux blancs, généreuse, intelligente et fantasque, +elle dépense tous ses revenus en bonnes Å“uvres. Elle déteste ma +belle-mère et l'intimide; c'est curieux et amusant à voir. Quand ses +réceptions de famille sont émaillées de quelques étrangers, le maître +des cérémonies--lisez valet de chambre--passe discrètement entre les +groupes, au salon, avant le dîner, pour remettre une carte sur laquelle +est écrit: «Monsieur du Rand»--ma tante ne peut se résoudre à ne pas +ennoblir tous les gens qu'elle fréquente--«est prié de se mettre à table +à la droite de madame da Borde et d'offrir son bras à madame de Nières». + +Et M. Durand, madame Deborde, madame Danières, l'espagnolisée pour un +soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs +petites pancartes; cela amène les confusions les plus drolatiques, +tandis que ma tante, très digne, froissée de leurs maladresses, murmure: +«Pas l'habitude des cours...» et que nous faisons des efforts +surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire. + +Une idée? Si vous veniez à Nimerck avec nous? Gérald nous quittera là +pour aller s'embarquer à Cherbourg. + +Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir à +s'occuper d'un hôte. + +Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais ça ne +s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqué comme rien n'est favorable à nos +désirs, à nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps à +dire: quel dommage! + +Adieu; je me fais l'effet d'un Jérémie de poche. Adieu. Vraiment, vous +ne pouvez pas partir vendredi? + +Me voilà subissant envers vous une loi d'attraction bien +extraordinaire... ne devrais-je pas être un peu fâchée, indiscipliné +ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indéfiniment entre nous--je +veux dire l'espace d'un matin, ce qui est énorme. + +Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est sérieux. Adieu, monsieur mon ami, +pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traîner votre nonchalance +dans des lieux selects, et d'accrocher des cÅ“urs de femme au bout de +vos éperons; ne donnez ni votre âme, ni votre esprit à la foule, cette +cohue insupportable, sans cÅ“ur, sans bonté, sans distinction et sans +joie. + +C'est la grâce que je vous souhaite en vous disant _amen_ et en serrant +affectueusement votre main. + + + + +XXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +2 juillet. + +Madame mon amie, + +Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours +avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis. + +Vous êtes bien heureuse de vous en aller; en vérité, plus je vais et +plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les +quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai volées à mon mauvais +destin, ces dernières années, je les ai passées loin de Paris. Combien +sont différentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les +émotions qu'on éprouve loin de lui. Dites bien surtout à la mer que je +l'adore. + +Je suis accablé d'ennuis de toutes sortes, matériels et moraux, grands +et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tête un orage épouvantable. Les +bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente +consolation! Mon courage et ma résignation sont à bout. + +Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si +vaillante et si bonne, m'eût été particulièrement précieuse; mais, vous +voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espère que vous +penserez un peu à votre ami et que vous trouverez le temps de lui +écrire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui +écririez très souvent. + +Je vous prie de présenter mes hommages à madame votre mère et de dire +pour moi à votre frère mes souvenirs les meilleurs et les plus +affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller à Nimerck, +même vous y rejoindre le 14. Les événements ne me semblent pas s'y +prêter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez +compter que, si je peux m'échapper un instant, j'irai vous baiser la +main. + +A bientôt donc, je l'espère. Excusez la désolation de cette épître, n'en +veuillez pas à la familiarité de mon affection qui vous transforme déjà +en sÅ“ur de charité. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je +vous aime très tendrement; c'est ma manière de vous remercier de la +bonté et de l'indulgence que vous avez pour moi. + + + + +XXXVIX + +_Denise à Philippe._ + + +3 juillet. + +Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un +esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent +l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et +me permet de vous répondre plus vite. + +Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent +du même nom, elle se trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de +nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever--pas ma +sagesse--ma dent! + +Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis +tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si +jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et +nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible +susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte, +sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre +trop nouvelle amie. + +Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants, +pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à +l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait +résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun +entraînement? + +J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je +comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a +fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve une certaine satisfaction à le +détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années +aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit +à ces choses. + +Hélène n'aura pas ces douleurs-là ; mon pauvre père mort, des héritages +nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle +me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père. + +Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez +grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner. + +--Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids! +je les ai jetés par la fenêtre. + +Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait +commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des +gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus +tard. + +Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du cÅ“ur. J'ai +souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à +mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est fait plus sourd, moins +cuisant; il demeure, pourtant. + +Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos +plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous +êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas +entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans +spontanés et généreux des cÅ“urs? Aussi j'ai été bien touchée de +votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la +droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très +heureuse d'être aimée par vous de cette façon. + +Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en +l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il +nous unit. + +Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans +les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de +front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui +m'aiment réussissent. + +Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis +envoyez-moi un battement de votre cÅ“ur, je vous le rendrai. + + DENISE. + +_P.-S._--Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux +jours à Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous à Nimerck? +Allons, décidez-vous? + + + + +XL + +_Philippe à Denise._ + + +4 juillet. + +Votre lettre m'a fait grand bien, vous êtes droite et bonne. Vraiment, +je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les événements me seront +plus favorables. Pardonnez-moi ma défection bien involontaire, madame. + + + + +XLI + +_Denise à Philippe._ + + +5 juillet. + +Monsieur mon ami est bien le plus terrible hésitant que je connaisse. +Venez donc puisque, à quelques jours près, vous avez l'espoir de venir. +Cela vous remontera. Vous tirerez profit de cette paix que nous donnent +les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau +fatigué le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se +reposant sur tant de verdure noyée dans tant de bleu? Et la mer si +belle, avec son chant rythmé, cette «grande gueuse», comme l'appelait +Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la réception qu'on vous +prépare si amicale. + +Venez!... Je suis un peu saoule du départ et voudrais vous entraîner. +J'ai remué, en préparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute +la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussière +impalpable du fin parfum s'est répandue partout; c'est lui qui m'enivre. + +Allons, venez! Vous n'avez aucune idée de l'enchantement de Nimerck en +cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une +chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me +mettrai en quatre _for you_. Est-ce assez, mon maître? N'allez pas, ce +soir, chez ma belle-sÅ“ur me répondre: «Oui, grosse bête!» + + + + +XLII + +_Philippe à Denise._ + + +20 juillet. + +Encore sous le charme de la beauté de Nimerck, de cette plantureuse et +sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirés et solitaires, +je viens vous remercier de m'y avoir entraîné. Je suis heureux de +pouvoir vous y suivre en pensée. Je vois tite-Lène entourée des oiseaux +sur la pelouse, et vous, et votre chère mère, et tout enfin. J'ai passé +là , près de vous trois, des heures inoubliables. Merci! + + + + +XLIII + +_Philippe à Denise._ + + +4 août. + +Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans +rien. Si vous croyez développer ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il +rien de si attristant qu'un silence aussi mortel? + +Je me sens tout misérable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en +consoler, je cherche comme les fanatiques à être heureux dans la +fixation des pensées: les miennes sont toutes à vous, à Hélène la jolie, +la délectable. + +Vous le voyez, le tumulte de mes idées se réduit à vous et à ce qui vous +entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon cÅ“ur beau premier comme dans +ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de +cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du XVIIIe siècle, pour +tomber, d'ici, à vos genoux. + + + + +XLIV + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 6 août. + +C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange! + +Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez +bouleversé le cÅ“ur. + +La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le +coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des +oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est +si beau que les oiseaux vont le caresser!»--Vous souvenez vous? Vous +l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma +fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors +si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...» + +Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque _Lied_ de Schumann vous +murmuriez: «Encore!»--Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses +désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si +solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans +oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit: +«Partez, laissez-moi seul... partez!»--Je vous ai obéi. Mais votre +trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous +allons... + +Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans +l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et +s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un +peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir, +ne plus nous écrire, au moins de quelque temps. + +Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi +encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je +reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus +saines pensées. + + + + +XLV + +_Philippe à Denise._ + + +7 août. + +Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma +volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique. +J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel +point je vous suis attaché, à quel point mon cÅ“ur, ma vie, sont à +vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant +une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la +solitude; alors, vous avez connu mon cÅ“ur. + +J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous +perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie +frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises enfuies à jamais +m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par +mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve. + +Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi +une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de +votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi +le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de +mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir +pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend +parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses. + +Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce cÅ“ur charmant, de cet +esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une +magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer? + +Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse +éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude +aimantation. + +Je vous aime, pour la droiture de vos pensées, pour la réserve de vos +gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes. + +Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est +le suprême charme. + +Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous +êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné +votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je +vous aime, voilà la seule vraie raison. + +Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux +être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous +consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre +espérance... + +Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous +m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois; +mais gardez-moi, car je vous aime. + + + + +XLVI + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 9 août. + +Quelle lettre!... J'en ai le cÅ“ur apitoyé et tremblant. Je vous +remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi. + +Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que +je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez +guéri. + +Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de +vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez +de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y +arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame +de votre cÅ“ur et alors, seulement alors, nous nous reverrons. + +J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que +je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que +je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon cÅ“ur: Je +ne vous aime pas. + +Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues +coquetteries--n'en ai-je pas déjà eu?--elles pourraient vous induire à +croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à +la mélodie de vos mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela +ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute +serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et +curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»--si peu solides que +nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce +sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous +pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est +peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a +à se dire: Je suis aimée,--mots dont se leurre le cÅ“ur, toujours. + +Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un +peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon +tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu. + + + + +XLVII + +_Philippe à Denise._ + + +10 août. + +Denise, Denise, n'ayez pas cette cruauté! quittez Nimerck, venez!... +Avec quelle froide décision vous me rejetez loin de vous, hors de votre +vie! C'est à peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'étais +donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru +pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la +force, à l'avenir; mais mourir ainsi à tous ses sentiments, à tous ses +souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour +de moi que je ne sais plus ce que j'écris. + + + + +XLVIII + +_Denise à Philippe._ + + +11 août. + +Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce +doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans +votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence +intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de +vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre +amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne peux pas, je ne dois pas +revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite. + +Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que +dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions +être heureux. + +Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire +aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au +lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y +pense froidement et le courage de faillir me manque. + +Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait +connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une +langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait +pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et +enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos +relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces +choses répugnant à mon cÅ“ur, je reste. + +Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de +m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant +d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte +et l'irréparable flétrissure d'une vie? + + + + +XLIX + +_Philippe à Denise._ + + +12 août. + +Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce +bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les +«cortèges d'heures oubliées»--déjà !--par vous. + +Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée +et mon cÅ“ur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces +sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre +manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée; +toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous +exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc +étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi! + +Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et +lointaines; mon esprit se révolte à les subir depuis que mon cÅ“ur +aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule +indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui +sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le +bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies? + +La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce +fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent +une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence; +surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les +voilà , ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant +d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres. + +Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous +désire et je vous aime! + + + + +XLX + +_Denise à Philippe._ + + +13 août. + +Votre insistance commence à froisser mon cÅ“ur. Je suis évidemment +très arriérée et de celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement +pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté +morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un +abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force +philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à +l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance +physique, je ne saurais la vaincre. + +Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point +et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure: +«Donc, je vous aime!» + +Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous +exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide +encore. + +Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami, +c'est--n'allez pas être blessé--non pas mes qualités ni mes défauts, +mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai +su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire +accepter la louange et l'intérêt qu'un esprit complexe, une nature à +facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous +parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes +que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin +nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis, +intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris, +amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme +presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où +vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une +carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance +comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de +bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre cÅ“ur +pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance. + +Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours +des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse +et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de +profondeur, de délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot +d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles +fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment, +réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de +cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui, +tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les +féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce +_vous_ puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait +découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe +exquis: une amitié chère entre un homme et une femme. + +Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière +de vous avoir _ainsi_ conquis. + +Mais votre cÅ“ur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas +su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne +manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce +commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs +sont montés vers moi ennoblis par vos délicates manières, et, prenant +une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé--et si +légèrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine. + +Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans +l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement +appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la +plus grande force dont vous êtes capable. + +Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée +à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec +cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en +erreur. + +Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de +sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va +vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et +honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez +bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable. + + + + +LI + +_Philippe à Denise._ + + +14 août. + +Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis à l'épreuve? Je vous trouve +bien hardie de vous empêtrer de raisonnements pour me démontrer que je +ne vous aime pas. + +Je vous aime. Je mets à vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus +inédit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, êtes-vous +bien sûre d'avoir, dans cet impérieux refus, une compensation +équivalente au joyeux remuement que l'amour met--fût-ce pour un fugitif +instant--dans notre être? + +Tant de formes qu'a déjà prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas, +chacune, laissée pleine de désillusion? + +Rien n'est--sauf une manière relative d'accepter l'effervescence +qu'amènent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'élèvent en +nous et nous poussent à quelque acte déterminé; ainsi fit la longue +pénétration de votre charme agissant sur moi et m'entraînant à vous +dire: «Je vous aime.» + +Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est +embelli l'isolement de ma vie, il m'a guidé lentement mais sûrement vers +vous, et n'opposez plus une si grande résistance à la débilité naturelle +des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer +le bonheur. + +Quand un homme de ma sorte est «pénétré d'une parfaite componction, le +monde entier lui est alors amer et insupportable», dit le divin livre. +J'ai, pour la première fois et pour vous seule, ressenti cette +componction... Denise, ma rebelle aimée, tout mon amour est à jamais à +vous, l'âme choisie. + + + + +LII + +_Denise à Philippe._ + + +15 août. + +«Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude...» + +Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrévocable réponse. + +N'insistez plus, mon ami; c'est déjà si douloureux de vous perdre! + + + + +LIII + +_Philippe à Denise._ + + +Saalfelden, Tirol autrichien, 22 août. + +Il n'eût pas été juste, madame, que mon amour vous condamnât à l'exil. +Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrêmement, aurait pu +s'étonner d'un séjour prolongé dans vos terres cet automne, cet hiver. + +J'ai quitté Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y +aurais-je fait? + +Je promène en un village délicieux, désert, enserré de hautes montagnes +vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin. + +Plus que jamais mon âme s'étire de détresse, et il faut le grand +isolement bienfaisant où je suis pour étouffer l'appel malsain et +maussade de vagues idées de suicide. + +Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus +dédaigneux des mouvements extérieurs de la vie. + +En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre, +je demeure celui qui vous aime. + + + + +LIVRE II + + +_L'amour est comme la fièvre: il naît et s'éteint sans que la volonté y +ait la moindre part._ + + * * * * * + +_Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur._ + + * * * * * + +_Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de +prévention._ + +_Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la +sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive +jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce +charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source +inépuisable._ + + STENDHAL. + + + + +LIV + +_Philippe de Luzy à Denise Trémors._ + + +Paris, 27 octobre 18... + +2 h. du matin. + +Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui +avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu +qu'à vous, qu'à moi, de nous croire au même soir exactement. + +Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait été +possible de vous expliquer ce qui s'est passé dans mon âme--peut-être +aussi dans la vôtre?--pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le +serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j'ose +vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre +enfin le droit--que j'ai certes bien gagné--de me compter parmi vos +amis. + + + + +LV + +_Denise à Philippe._ + + +28 octobre. + +Votre écriture m'a fait tressaillir. J'ai gardé la lettre sans l'ouvrir, +longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là . + +Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre +franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri? + +Notre rencontre imprévue d'hier m'assure que ma question n'est pas +vaine. Vous avez pu compter les battements de votre cÅ“ur, vous savez +son état. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu +si loyal pendant ces longs mois où vous n'avez rien tenté pour me voir +ni pour m'écrire, que je suis émue et heureuse d'être l'amie qu'il s'est +choisie. + + + + +LVI + +_Philippe à Denise._ + + +28 octobre. + +Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose écrire +ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire: + + Mon cÅ“ur n'a fleuri qu'une fois + Il me semble qu'il y a cent ans... + +Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir +un peu--non d'aimer--mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant, +sans que ma volonté serve à rien autre chose qu'à fortifier le malaise +moral où je vis. + + + + +LVII + +_Denise à Philippe._ + + +30 octobre. + +Venez. Hélène a lu le mot _guérir_ de votre dépêche. Elle m'a dit: +«Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme je répondis: +«oui»--«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si +doux quand vous soignez... ça console d'être malade.» + +J'aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous. + + + + +LVIII + +_Philippe à Denise._ + + +29 octobre. + +Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que +vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret. + +Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître +de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier +un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame, +de qui je suis heureux d'être l'ami. + +Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du +mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la +volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par +votre présence à la réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir +sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui +m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous +croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté, +madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami. + +Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations, +j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez. + +Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me +retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne +d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle +m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la +savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma +disparition de Paris. + +Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et, +en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit +d'intrigue, je la lui révélai _à elle seule_. Vous pensez bien qu'elle +fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et +pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il +était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie +reprises; j'ai même lu les trois Å“uvres que vous avez fait paraître. +Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant +vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du +monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil +imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en +faisait de loin partager la détresse... + +Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris +elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se +complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne +vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres? + +Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un +banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un +rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous +en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent +rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait, +et on les aime à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi +séduisantes et non accessibles. + +Hélas! nous sommes tous un peu écÅ“urés de nos mièvres aventures, tous +repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas +l'énergie d'aimer. + +Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si +bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût +séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me +forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore +j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel +réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose +comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle +histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous +croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de +Roumanie. + +Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je +vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je +serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre +se permît de vous aimer comme je vous aime, madame. + +Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la +campagne, à m'imprégner de votre force morale. + + + + +LIX + +_Denise à Philippe._ + + +28 octobre. + +Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous +sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce +drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très +tendre... ne le sentez-vous pas? + +Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon cÅ“ur à +un point extrême. + +Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce! +Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez +donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je +connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille +liberté d'allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de +femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille. + +Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les +lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain +soir sans faute, l'ayant promis à ma mère. + +Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les +qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement +le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-sÅ“ur +s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de +sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice, +croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le +soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de +cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête. +Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses +avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en +demander pardon. + +Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé? + +Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce +sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le +psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain +roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en +peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une +vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les +nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de +temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être +pas le public, les joies pures du cÅ“ur étant l'idéal de ceux qui les +savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une +Å“uvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres, +une Å“uvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du +cadre où elle se renferme, serait peut-être une Å“uvre de vie. + +Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition, +d'une intrigue, d'un nÅ“ud, d'un dénouement, la scène à faire +(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de +travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l'homme est +illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes; +gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme +réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop! + +Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du +commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos +vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par +personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman +(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir, +dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si +extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai +rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la +nôtre, la leur. + +Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié +aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les +moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance +indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de +complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication, +le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la +franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons +l'un pour l'autre. + + + + +LX + +_Philippe à Denise._ + + +30 octobre, 4 heures après midi. + +Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement +voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements +souhaités, poussant l'Å“uvre vers un dénouement bien exploité et trop +souvent connu et prévu par le lecteur. + +Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles +étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond +assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une _tranche de +vie_. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte +contre ses facultés latentes--qu'il sent, qu'il juge des plus +sublimes!--Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance +douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne +dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant, +une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se +dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action? + +J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder +quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes +conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis, +rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je +m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs +profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même, +irrévélable. + +Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette +hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne +sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais, +si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et +ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus +inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi? + +Nos lettres, chère, intéresseraient certainement--en dehors des gens ne +pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un +roman--les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les +irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse, +comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés +désirs dont elles nient la valeur. + +Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences +attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire. + +Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes +humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements +ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante. + +Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à +Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la +brûlerons. + +Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre +réponse. + + + + +LXI + +_Denise à Philippe._ + + +30 octobre, 5 heures. + +Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de +votre domestique. + +J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite +avant la venue de la vôtre: + + Mon ami, + +Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent +dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin +qu'avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de +causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne. + +Cette réunion s'est combinée à l'improviste chez Germaine, tout à +l'heure, d'une amusante manière. J'étais allée la voir, sachant qu'elle +reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris. + +Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette, +une Américaine du Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos +amis O'Cornill. + +Je ne sais si la dame avait, _in petto_, découvert que mon chapeau ne +venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette +simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage, +d'ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse +me classait avec des atténuations et des nuances qui m'ont amusée. Peu +intimidée de la distance d'argent qui nous séparait, je me suis complue +à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle +(à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roulé la belle madame dans la +poudre sucre et sel de mes saillies. + +Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu'à moi; +l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre +d'absorber à mon aise le _Lacryma Christi_. Hervieu, Vandérem, +Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes, +blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraîner sa +pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle madame, +l'âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée. + +Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n'empêche +qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le +dîner de ce soir s'est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la +dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus +d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de +quoi déjeuner le lendemain. + +Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami? + + + + +LXII + +_Philippe à Denise._ + + +31 octobre. + +J'ai éprouvé tout à l'heure un léger émoi en écrivant sur l'enveloppe: +Nimerck, Finistère. + +Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m'appliquer à ce +que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée, +vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gré que +vous demeurez _ma mie_. J'ai eu envie de baiser le bas de votre +robe--la robe dédaignée de l'Amérique--quand hier soir, vos hommes +célèbres jouant à l'esprit parlé pour se reposer de l'esprit écrit, +Hervieu posant sa question: + +--Quand cesse-t-on d'aimer? + +Vous y répondîtes: + +--Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je +sens m'aimer encore. + +Cette pensée a bourdonné autour de mon cÅ“ur toute la nuit; je sens si +bien que je serai de ceux-là , vous aimant par delà la mort. + +Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours +d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses, +aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces +choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos +gants. + + + + +LXIII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 1er novembre. + +Oui, l'automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des +feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait +chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient, +ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures +recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de +ses longs sifflements, et que de tristesses montent au cÅ“ur, +chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme +éperdue. + +Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la +terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour +des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et +douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande +couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches +flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et +rouges semblent des larmes de sang. + +Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien +d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la +mort. Là , il nous a défendu de mettre des fleurs; seule, Hélène y +porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée +d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher. + +En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première +page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date: +_1860_. Ce: «c'est à moi»--demeure au delà de lui enfoui dans quelques +linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le cÅ“ur et +remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement +tendres: sa main avait frôlé ce papier. + +On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le cÅ“ur +s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate +souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me +souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers +blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son +petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a +mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux +fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau +petit corps mort. Bête de cÅ“ur qui paillette d'étincelles d'amour +les plus infimes choses! + +Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse +profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une +tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si +j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu. + +Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu, +mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore +par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer +fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs. + + + + +LXIV + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 15 novembre. + +Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m'a fait un peu de +peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui +nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous +êtes. Je vous demande seulement de ne pas trop m'oublier, vous +soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux +avec qui vous êtes toujours. + +Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d'Hélène, et suis +encore toute endolorie des pensées qui m'ont étreint le cerveau ces +jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est +reculé, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant. + +Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de +souvenirs amis. + +N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et +que le moindre signe de vous me causera une grande joie. + + + + +LXV + +_Philippe à Denise._ + + +Paris, 16 novembre. + +J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à +la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté. + +Cependant, d'après votre belle-sÅ“ur madame d'Aulnet, avec laquelle +j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine, +l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que +non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que +je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez +sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas; +si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais +avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait +soulevé. + +Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont +loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur +grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais +la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé +morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui +composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent +les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur +talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop +abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas à en ressentir les +heureux effets une fois rentrée ici. + +Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et +ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes». + +Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer. + +Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à +aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée +fausse; je pourrais vous en écrire long là -dessus. Si vous tenez à me +comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon. + +Adieu, chère triste. + + + + +LXVI + +_Denise à Philippe._ + + +18 novembre. + +Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et +douloureuse. Si vous étiez là , je vous dirais le pourquoi de cette +morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne +peux vaincre. Ne vous êtes-vous pas surpris à garder une main un peu +plus longtemps qu'il n'eût fallu dans la vôtre sans que votre cÅ“ur ou +votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit +ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idéal; c'est fugitif, ce n'est +rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu'une promesse d'amour. +Mon état est celui-ci: un peu d'indéfini flottant autour de moi et +gravitant vers quoi? je n'en sais rien. + +Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnête des champs, la grande +solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v. +p.! + +Au reste, puisque vous dédaignez d'être chat, c'est au chien fidèle et +bon que je fais cette confidence d'une gêne toute morale, et non au +monsieur chic, _engardénié_ et très cravaté de blanc. + +Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le +droit de prendre votre courage au mot... + +Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce +voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses, +de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles +mortes. + +Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les +retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux +sans autre lumière que la flamme du foyer, à l'heure fugitive et +mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles +tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis, +rampantes, pleines de mystère, tandis qu'au dehors les couchers de +soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque +incendie sur la mer. + +Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment. + +Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins! + + + + +LXVII + +_Philippe à Denise._ + + +20 novembre. + +Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir +d'un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies. + +Vous savez bien pour qui je crains les potins, n'est-ce pas? Alors +trouvez-vous opportuns vos persiflages? + +Je suis meilleur que vous, moi; j'ai été trouver Germaine et lui ai +suggéré l'idée de partir vous désattrister avant l'arrivée de votre +belle-sÅ“ur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique +entre elle, son mari et moi: + +--Elle est triste? j'y cours, s'écrie gentiment Germaine. + +--Eh bien et moi? vous m'abandonnez? réplique Paul. + +--D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous +savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai +si peu... + +--Germaine! s'exclama Paul, sévère. + +--Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre +soir? _To be or not to be_--et tu es très: _Not to be_, ces jours-ci. + +--Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe! + +--Lui? l'_amant-blanc_ par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par +phases... lui, c'est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me +croire: il pèche toujours par omission! + +Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant, +tandis que Paul, interloqué, demande: + +--Qu'en sais-tu? + +--Avec mon flair d'artilleur, je devine! + +--Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde +et... + +--Voyons, gronde pas, ô mon fol amant! + +--Mais moi, je proteste, madame Germaine! + +--Qu'est-ce que ça y change? vous êtes un _effleureur_, mon cher Phil, +vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens +qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il était petit (et +moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: «Je veux +bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce +qu'il leur faisait déjà dans ce temps-là , ce bout d'homme! + +--Bon! ma chère; comme amant, je m'abandonne à vos sarcasmes--encore que +vous parliez un peu sans savoir--mais en amitié, avouez-le, Germaine, on +peut risquer le placement, je suis un fonds d'État... + +--Parbleu, c'est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien! + +Là -dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards +passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction. + +Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre +jours. Son mari vous l'amène et revient à Paris, d'où nous partirons, +lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout +temps déclaré qu'elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de +ces gens-là , parce qu'il y fallait _trop travailler_. Avez-vous su son +aventure avec la douairière, morte depuis d'ailleurs,--et pas de çà !--Il +était de bon ton, dans cette maison, d'afficher les mÅ“urs +extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au +Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas songé à +munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de +ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se +meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt, +un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la +remarque qu'elle seule était désÅ“uvrée. + +Le lendemain, à l'heure de l'ouvroir, devinez ce qu'invente l'enfant +terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l'ébahissement +d'un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau. + +Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j'y perds mon latin. +Allons, vite une belle risette, madame, à l'ami qui tendrement vous aime +et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites? + + + + +LXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 21 novembre. + +Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m'envoyer +Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux. + +Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu'ici par +moi! Va pour l'_amant-blanc_. Germaine, la chère enfant terrible, ne +sait peut-être pas tout, _dites_? + + + + +LXIX + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 28 novembre. + +A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention. +Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est +très friande, la chérie. + +Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher +paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage, +toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces +moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de +n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais +je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout +simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air +de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres. + +Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à +Germaine, _enivrée d'harmonie_, un mot amusant qu'une femme de ses +amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais +Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes; +ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu +en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son +honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est +venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah! +dit la maîtresse de la maison, _Immortadelle_, alors!» + +Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot. + +Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des +bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez. + +Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que +vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon +espérance. + +Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur +charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est +grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée, +et non de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle +n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours +croissant. + +Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que +l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera +entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les +besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à +savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu? + +Vous habitez mon cÅ“ur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y +plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me +laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu. + + + + +LXX + +_Philippe à Denise._ + + +Le Tilloy (Somme), 28 novembre. + +Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un +sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des +épreuves et les avoir surmontées par une grande droiture de cÅ“ur, un +grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces +épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont +j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et +me voilà retombé à ma nonchalance de cÅ“ur habituelle. L'amitié que je +ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je +m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde +ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «_vous habitez mon +cÅ“ur_». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce cÅ“ur adorable. + +Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par +instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce +rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait +autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si +je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne +pas croire». + +Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce _moi_ chercheur de la +lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère +beauté pure. + +Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées +à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le +Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un +peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité +misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de +battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner +une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux +environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point +à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer--ô pauvreté!--où +l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu +où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les +chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un +rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue +qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière +et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes +de somnoler en fumant. + +Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon +physique d'infériorités morales émanant des autres? + +La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade. +J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que +Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions +maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie. + +J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées, +livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont +parle Henri Heine. + +Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et +c'est bien pénible. + +Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je +ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me +sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie +pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère. +Ce régime--facile à suivre, surtout à la campagne--m'a réussi. J'accepte +valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec +plus de courage, une volonté plus affermie. Cette résignation m'aidera, +je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais +destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis +malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès +Paris, à accomplir un temps fixe. + +Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où +en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes +nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges +Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles. +Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre +deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que +votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je +leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines +autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme +courageux pour la remettre dans le droit sentier. + +Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous +toute la scène. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol +esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la +chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or. + +Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;--et surtout +donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène. + +Respectfully yours. + + + + +LXXI + +_Denise à Philippe._ + + +30 novembre. + +Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y +sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y +parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y +dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y +chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée! + +Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général +Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut +des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dîner sérieux, mais +charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le +jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des +lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin +que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le +colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit +de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M. +Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur. + +Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à +punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations, +tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit +homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à +pleurer, mais non pas bête--ce qui est très différent--donnait l'envie +folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet. + +--«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais +m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille. + +Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la conversation de ce jeune +officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on +soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il +parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du +mariage: + +--Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre, +il faut se marier; mais voilà : choisir c'est si difficile et si +chanceux. + +GERMAINE.--Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche... + +LE SUBSTITUT.--Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple; +intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin +charmante comme... + +GERMAINE.--Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un +compliment! + +Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude. + +--Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre +en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait +que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin +moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre? + +--Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car +dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir +de la tenue! + +Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous. + +Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous +dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un +vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez +jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si +quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal. + +Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la +conversation projetée. Suzanne se dérobait. + +Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées. + +Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre. +Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en +cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres. + +--Je vous dérange, tante? + +--Non, Suzanne. + +--Mais vous lisiez, je crois... + +--Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée. + +--Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide, +sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite +écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son +pistolet; je vous laisse, je me sauve! + +Là -dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la +gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des +larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé--comment? Je n'en sais +rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la +froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la +persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête +posée sur mes genoux... + +Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon +ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans +entendre, a tout deviné du drame de votre cÅ“ur, du cher secret qui +nous lie. + +Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous, +dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...» + +Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que +nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de +franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment +avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!» + +Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres. + +--Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler? + +--Ce serait plus sage, ma mignonne. + +--Oh! comme c'est triste... + +Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre. +Là , derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous +l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son +péché»,--elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que +n'étiez-vous là ! + +Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande +enveloppe; ce sceau en faisait déjà une chose finie, morte, une belle +espérance juvénile à jamais perdue... + +--Tante, permettez-moi de les lire encore une fois? + +--Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton +désir. + +Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit +imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit +drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je +songeais: les hommes légers sont bien coupables. + +Mais elle, n'y tenant plus, s'écria: + +--Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais +folle de croire... + +J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un +autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce +petit cÅ“ur-là ; toute votre belle morale tombait parce que vous +l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait +tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries +de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir +l'entraînement. + +Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous +aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas? + +Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette +petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la +guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop +sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et +n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir +ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à -côté +d'une vie déçue? + +La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit, +ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve +imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour. + +Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil, +l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le +neveu de votre grande amie. + + DENISE. + +_P.-S._--Tite-Lène a marqué d'un mot cette journée. Comme Suzanne +essuyait les dernières larmes que diamantaient les flammes de vos +lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu +pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?--Elle a de la peine, mon +ange.--Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des +jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je +voudrais m'en aller dans une étoile, s'il vous plaît, maman?» + + + + +LXXII + +_Philippe à Denise._ + + +2 décembre. + +Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait +pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire. +L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du +chagrin de mademoiselle d'Aulnet. + +Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie +enfant accepterait ceci: + +1º Un homme qui l'aimerait très _raisonnablement_ et serait désireux de +diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait. + +2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à +présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il +pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de +loin en loin. + +3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des +rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors, +voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre +de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang, +ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés +suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château, +avec les quinze mille francs de rente--ceux-là inscrits sur le +grand-livre--le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le +monde. + +Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je +trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire +«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant +par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation +inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari +une subalternité morale tout à fait dégradante? + +Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je +l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez +piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de +première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des +événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me +donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer à moi seul la +foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou +les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la +Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des +diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les +promenades de _five o'clok_ à l'avenue des Acacias, les séances de polo +le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied +et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux, +et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins, +avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le +select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et +les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis déjà +épuisé! + +Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger +dommage qu'on m'a--convenez-en?--entraîné à commettre, un peu pour +l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai +à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous +prie de dire mes conditions _sine quâ non_; elles sont absolument +réfléchies et sérieuses. + +Adieu mon amie chère. + +Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon +sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant. + + + + +LXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +4 décembre. + +Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à +Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée. + +Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice; +après quoi, très tranquillement: + +--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma +part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le +barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans +son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et +que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est +maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu +près trente-cinq mille francs à dépenser par an--un peu moins de trois +mille francs par mois, c'est peu... bien peu. + +--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très +confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de +gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre +jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de +l'amour, cela, Suzanne. + +--Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand, +élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu +s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute +l'année... + +--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement +inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là +parfaitement. + +--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça? + +--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais +simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des +plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même +ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une +existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure. + +--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez +l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet +hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux +donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous +avez pris cette manière-là : c'est votre genre de connaître peu de monde, +de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des +autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et +faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été +représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas +vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je +possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la +curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste... + +--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible +avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens? + +--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie +derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il +faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement, +tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne +veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin +arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y +réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme +Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique +là -bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis, +toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment, +pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est +moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise +pour une femme d'adorer son mari! + +A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler +mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le +pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir, +votre curieuse manière d'être vis-à -vis l'un de l'autre! Que tout ceci +me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en +rire, infiniment triste. + + + + +LXXIV + +_Philippe à Denise._ + + +6 décembre. + +Moi, cela me paraît charmant. + +Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes, +mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers quel +prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau +troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et +respect le bas de votre pourpoint. + +Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les +événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi--notez +que je le trouve tout naturel--votre nièce a touché la plaie de ma vie: +«Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi, +cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce +soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,--la pire des +conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,--m'exaspère. + +Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous +ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne +choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a +une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je +m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité. + +Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se +décidait à faire de la politique? C'est la carrière des gens qui n'en +ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce +sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre +rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus +tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis. + +Tendrement à vous. + + + + +LXXV + +_Denise à Philippe._ + + +7 décembre. + +A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez! +Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez +sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos +armes; coupez votre _écu écartelé_ d'une _ondée_ où vous ferez graver +cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie supérieure._ Elle +vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur +sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie. + +Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens +se débattent tous? + +Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et +le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir. +Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état, +où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus +souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le +spartiatisme et son brouet ont du bon, les mÅ“urs athéniennes, +nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant +dans ses manifestations éminemment aristocratique. + +Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra +toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains +étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans +l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle +nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de +cataclysmes. + +Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux. +J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice +un peu souillée. + + O bien heureux qui peut passer sa vie + Entre les siens, franc de haine et d'envie, + Parmi les champs, les forêts et les bois, + Loin du tumulte et du bruit populaire + Et qui ne vend sa liberté pour plaire + Aux passions des princes et des rois! + +Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité +en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi +achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut +vers 1570. + + Las! que nous sommes misérables + D'être serves dessous les lois + Des hommes légers et muables + Plus que le feuillage des bois! + + Les pensers des hommes ressemblent + A l'air, aux vents et aux saisons + Et aux girouettes qui tremblent + Inconstamment sur les maisons... + + Leur amour est ferme et constante + Comme la mer grosse des flots + Qui bruit, qui court, qui se tourmente + Et qui n'a jamais de repos. + + Ce n'est que de vent qu'est leur tête; + De vent est leur entendement + Les vents encore et la tempête + Ne vont point si légèrement. + + Mais cet ardent feu qui les tue + Et rend leur esprit consumé + C'est un feu de paille menue. + Aussitôt éteint qu'allumé. + + Ainsi l'oiseleur au bocage + Prend les oiseaux par ses chansons + Et le pêcheur sur le rivage + Tend ses filets pour les poissons. + +Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée. +Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et +très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est +une qualité de plus en plus rare. + +Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur +qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire. +Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du +flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de +politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de +la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale +et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je +ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie? + +Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine, +enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est +redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la +rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en +voudraient-ils pas trop? + + + + +LXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +9 décembre. + +Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en +s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons +plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le +plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas +me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est +exagérer. Viol--voilà un bien gros mot pour un léger divertissement +piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas +que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis, +à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux +dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère +intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute. +Je ne suis pas encore complètement remis, mais--grâce à vous un peu--je +suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque +temps encore. + +Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi. +Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres. +C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne +aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous +parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse +veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un +sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse +philosophique sur la politique. + +Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir +rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss +Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son +esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée +de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait +agressive et je sens, moi, que je serais cruel. + +Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment +n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer +cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il +est permis--et doux--de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas +opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens. + +Adieu. + + + + +LXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +10 décembre. + +J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez +gentilhommesquement confuse! + +Mais comment voulez-vous que je parle _plus_ de moi? mon moi tout +svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve, +d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que +par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser; +comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je +n'ai d'autre esprit que celui du cÅ“ur et c'est, d'entre tous, le plus +bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi, +de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants, +de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue +jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que +vous ne l'ayez pas aimée? + +Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux +deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe +sur les maris: + +--Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge +Granbaud.--Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari? + +--Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,--elle sent +d'une aune la candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que +nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois +pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien, +par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me +trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous +les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits +n'habitent pas les mêmes pays. + +--Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez +qu'est un mari? + +--En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous +tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de +l'exportation par crainte de l'importation! + +Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez +encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la +semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient +fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux +chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos +routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos +du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le +déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour +écrire, les autres pour lire ou penser. + +Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant +courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en +offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan +s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je +le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je +quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine +seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de +la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son +voile, de son boa, et son manchon sur les genoux. + +--Tiens, tu vas sortir? + +--Mais non. + +--Tu rentres? + +--Mais non. + +--Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi? + +--Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué l'autre mardi, ceci: chaque +personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable +installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il +fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce +même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu +épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans +un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières, +ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six +portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de +plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais +une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il +avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je +me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à +dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma +Tanagrette? + +Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de +son caprice. + +Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le +Thiludec, celle-là même qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport +à vous, les méchants propos que vous savez. + +Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant +de la laisser monter en voiture, la catéchise: + +--Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille +amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela +vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a +toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus. +Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins? + +--Ah! chère madame, de grand cÅ“ur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je +suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à +relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me +connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne +dirai rien, absolument rien, rien, rien! + +Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le +perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un +colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où +ma belle-sÅ“ur, Suzanne et moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie +en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri: + +--Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais +tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène! + +Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le +Thiludec, nous _jouait_ sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux +aboiements du roquet de la vieille comtesse. + +Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir +couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de +sagesse: + +--Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits +embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte! + +Voilà -t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que +l'autre? + +Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous +convions à venir dîner en tête à tête _à quatre_, chez moi, le lendemain +de notre arrivée, will you? + + + + +LXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +12 décembre. + +J'accepte avec joie le tête-à -tête à quatre, mais je vous prie de me +laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais +une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la +messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que +vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite. + +Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis +que les vôtres, madame Denise? + +By God, j'en suis ému. + +Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de +mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me +faut réaliser. + +Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé +déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je +vous aurai à moi seul toute cette nuit de Noël, vous deux que j'aime. +Paul ne compte pas! + + + + +LXXIX + +_Denise à Philippe._ + + +Samedi, 14 décembre. + +Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant +cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous? +cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça +aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient! + +Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez +Paillart--il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul. + + + + +LXXX + +_Philippe à Denise._ + + +Dimanche, 15 décembre. + +Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi +vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous +avoir, à moi seul, dans un grand recueillement, et c'est le moins qu'il +me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette +entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear. + +Your as ever. + + + + +LXXXI + +_Denise à Philippe._ + + +Lundi, 16 décembre. + +Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre +partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à +moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à -tête (ce qui +eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour +reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste +nopce. + +Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas? + +Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la +maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien +interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à +organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en +dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors +que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit +manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires +combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait +visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer. + +Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!... + +Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre +trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur +l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je +crois. Dans ce temps-là , on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se +trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la +tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains préjugés +sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin +socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mère Rurika, +étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes +lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte. + +Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux. + + + + +LXXXII + +_Philippe à Denise._ + + +Mardi, 17 décembre. + +Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous +faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir +pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux. + +Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il +est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible. +D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela. + +Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui +Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint +transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est +brun, lui aussi. + +Adieu. Je vous en veux, vous savez. + + + + +LXXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, mercredi 18 décembre. + +J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en +veux».--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire? + +Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du +vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre +propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure! + +Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée +par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de +Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant +très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais. + +A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin, +Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait +de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika +enveloppe d'un regard étreignant le boyard qu'elle savait être le +seigneur de la terre, et lui dit: + +--Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse. + +Puis, fière, elle passe. + +Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune +fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe +de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide. + +Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux +la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue, +marchant «orgueilleuse et les yeux baissés». + +Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les +bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois. +Ils avaient fui, enlevant la déesse. + +Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa. + +Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où +sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint +s'établir en France. + +Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les +Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons +sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui. +Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très +brune. + +Hélène-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lène--tient donc +uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les +races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce. + +Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être +blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et +moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà . Je +n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un +de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un +prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel +Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De +gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier. +Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud +aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que +ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps +de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions +libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent +rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise +par leurs pères dans le négoce. + +Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de +la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau +arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations +Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes; +il faut être modeste... je le suis! + +Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées. +Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La +modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum +si suave et si frais? + +Adio. + + + + +LXXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, 25 décembre. + +Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant +l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous +plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le cÅ“ur endolori, exigeant +son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine, +empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements +douloureux, son angoisse affolée. + +Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis, +berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez? + +Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine, +et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux +vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et +simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité. + +Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement +racheté vos coups d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la +soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a +reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus +soucieux des joies de ceux qui vous sont chers. + +Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et +cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre +esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille, +nerveux et capricieux comme une femme! + +Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous +m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et +je pensais: l'esprit n'est pas tout; le cÅ“ur est quelque chose et son +cÅ“ur est méchant. + + + + +LXXXV + +_Philippe à Denise._ + + +26 décembre. + +Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j'avais eu de la peine aussi, +moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à m'en +rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec +vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue, +vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme +d'une Madone. + +J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir +pas eu, en vous retrouvant, votre vrai _Vous_, celui que j'aime. Vous en +apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l'escapade, un +futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce +_Vous_-là que je visais et, je le reconnais, j'ai été heureux de le voir +s'enfuir dans cette souffrance. + +Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de +mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les +inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies +des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très +simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanité +qu'en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils +n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que +nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues +hautes, de douloureux rêveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir +pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous +mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous +sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le +peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et l'embroussaillement +des forêts vierges, active et prépare l'entrée des chercheurs, «cerveaux +servis par des mains» ceux-là , et les génies parfaits nous sont +peut-être redevables des grandes personnalités qu'ils sont, et des +grandes Å“uvres qu'ils produisent. + +Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je +vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du +chagrin qu'il a causé. + + + + +LXXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +27 décembre. + +Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de +saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours est +inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence +saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre +amitié?... + +Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur +d'écoper--comme disent les gamins--n'en abusez pas, méchant ami. + + + + +LXXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +28 décembre. + +Quelle douceur d'avoir pour ami un cÅ“ur comme le vôtre! Vous acceptez +sans révolte l'apothéose de l'égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte; +c'est vous qui êtes l'âme blanche et non moi. + +Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire? +Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre, +vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la +musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous. +Voulez-vous, dites? + + + + +LXXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 décembre. + +Oui, je veux. Si ce n'est pas très raisonnable ce sera si charmant! + +Nous allons vivre dans un cÅ“ur à cÅ“ur bien enviable... gare aux +potins! + +Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public. +Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hélène, du home, au +bout de peu de jours? + +J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez +substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j'ai cherché, dans +le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve +de la pauvreté de mon entendement; même les mots m'échappent! Enfin, +promettez d'être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues +quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je +cherche en vous depuis que vous m'y avez signalé sa présence, et gardez +votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où +elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic. + +Adieu. A ce soir cinq heures, alors? + + + + +LIVRE III + + +_Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes +de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après +l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet..._ + + * * * * * + +_Rien d'intéressant comme la passion; c'est que tout y est imprévu et +que l'agent y est victime..._ + + * * * * * + +_Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le +partner..._ + + * * * * * + +_L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique +elle-même._ + +_Une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre +bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs +du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts +et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre +et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt +qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver._ + + STENDHAL. + + + + +LXXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +26 mars 18... + +Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n'ai pu +aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le désirais. Vous me +pardonnerez, j'espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à +Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assisté à l'une de vos +soirées: + +«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.» + +Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de +recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu +chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon +ennui. + + + + +XC + +_Denise à Philippe._ + + +26 mars. + +Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne +m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop. + +Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos cÅ“urs n'a pas besoin +de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec +éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que +notre tranquille amitié. + +Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de +fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il +m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me +sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous +appartient! j'en ai des révoltes vis-à -vis de moi-même. + +Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez +froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que +j'ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous écriez pas +que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je +le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies +m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir. + +C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends +maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité +amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec +une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes +moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le +charme et faite votre esclave; _pour me rendre heureuse_, direz-vous? La +douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir +l'esclavage. + +Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers, +voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi +des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai +souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même +nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous +souvenez-vous? + +J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous +donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez +moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré... + +Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être +vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante. + +Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un cÅ“ur à +cÅ“ur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un +peu banals et indifférents. + + + + +XCI + +_Philippe à Denise._ + + +27 mars. + +Eh bien, puisque nous en sommes-là , laissez-moi passer chez vous vers +deux heures tantôt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je +pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez. + +J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entraîna +autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j'ai +volontairement divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans +l'amour. La faculté de croire en d'autres femmes, de les aimer, est +morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu +fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c'est +quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m'avez repoussé +et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes +railleries. + +Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où +s'est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour +déçu; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies. + +Mettez-vous bien dans la tête que _sans vous aimer_, je vous aime, vous, +sérieusement, là . Le reste, je vous expliquerai. + + + + +XCII + +_Denise à Philippe._ + + +28 mars. + +Je m'y attendais bien; vous m'avez persuadée et j'ai cru tout ce que +vous vouliez, et vous avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre. +Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable? + +J'ai senti pour la première fois entre nous quelque chose +d'indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu +dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j'aime à entendre des choses +nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du cÅ“ur». Ce +trouble m'a causé une joie délicieuse. N'allez pas croire?... Non! non! +Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme +d'un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse. + +_Votre spirituellement_ (dans le sens ecclésiastique). + + + + +XCIII + +_Philippe à Denise._ + + +30 mars. + +Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez +avoir idée. Je l'ai trouvée en revenant de chez madame d'Aulnet; votre +belle-sÅ“ur m'avait appris que le 26, c'est-à -dire il y a trois jours, +le jour de votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ +pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reçu une vraie douche à +cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parlé? J'ai fait amende +honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame? + +Je me sens si abandonné lorsque vous n'êtes plus là ; vous ne soupçonnez +pas le bien que me fait votre présence. C'est comme un air sain et +vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu'aux tourments +indigènes de germer en mon esprit. + +Depuis nos délicieux _five o'clock_ je n'ai plus joué; vous m'avez donné +ce que Spurzheim, «fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par +un néologisme ingénieux qualifié d'_approbativité_.»--Votre +_approbation_ me fait vivre. + +La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du +mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui +eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait +l'éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la +certitude de l'inefficacité de mes efforts, le néant où ils +aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l'approbativité. +Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard; +mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à +cette vie oisive d'où vous m'avez à moitié tiré. + +Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'éveil de mes énergies. + + + + +XCIV + +_Denise à Philippe._ + + +31 mars. + +Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation +meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu'on aime? Mais malgré +mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes, +vous le savez; j'ai consulté Robin et Félizet; ils m'ont dit: «Partez, +laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux +ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu'il lui faut»,--c'est +pourquoi je pars. + +Mais vous viendrez nous rejoindre; moi aussi j'ai pris l'habitude de +vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de +vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer +les fêtes avec nous, cher grand. + +Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de +Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère +parle de demander un congé. Il faut qu'il ait été bien malade, le pauvre +garçon, pour songer à se reposer. + +En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours. +Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés +servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu'on aime malgré tout. + + + + +XCV + +_Philippe à Denise._ + + +10 avril. + +Ma chère amie, + +Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la +confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois +pas--cette question est si délicate--avoir manqué à mon devoir en vous +disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas +suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait +intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous +plaira vis-à -vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre +absolue discrétion. + +Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps +insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a +fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment où +tout le monde sera là -bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie; +pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge. + +Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre +soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du +mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont +interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse +d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence! + +Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d'une +nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible +et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous +entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et +qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second +plan. + +Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous +m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et +furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel +chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je +dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes +que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi +que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à +moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et +croissante affection, une grande estime. + +Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus +délicats. Écrivez-moi vite. + +Votre, très affectueusement. + + + + +XCVI + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 12 avril. + +Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le cÅ“ur tout le +jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle +campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous +aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre, +calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher +et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si +loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis +m'apparaissaient dans une grande douceur. + +Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous +aimons? Nos cÅ“urs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme +d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de +vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés +pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je +voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à +supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des +jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon cÅ“ur; vous +l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus +délicate expression. + + DENISE. + +_P.-S._--Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre +les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la +fin d'une lettre pleine de riens. + +Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous +m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux +êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs +pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a +contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la +tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que +de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement. + +J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse, +curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement +de cÅ“ur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand, +quelle hypocrisie vis-à -vis de Dieu et du monde que la messe entendue +chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre +belle-sÅ“ur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et +calmer ses inquiétudes! + +On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une +fille. + +Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle +vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du +grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air +qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris, +hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère +leur moral et fait de ces gens des détraqués sans cÅ“ur, sans +tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables +seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables +quelquefois, des inconscients toujours. + +Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l'encre étalée +prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous +écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient +dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La +seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à +mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de +viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque +matin. + +Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine, +manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau--l'acharnement +ne suffirait pas!--le morceau de filet, puis rouler la viande dans du +sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui +redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà +lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le +ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la +viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours +peut lui sauver la vie. + +Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la pauvre digère maintenant et +sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon +ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout +comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à +l'_in-octavo_. + + + + +XCVII + +_Philippe à Denise._ + + +14 avril. + +Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça, +c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un +cheval de race. J'aime vos lettres. + +J'ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin, +regardant la féerie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai +pris plaisir à inquiéter d'un vague projet de très prochain voyage vers +vous, _quand même_, m'a montré un peu plus le bout de l'oreille. Alors, +j'ai pouffé,--ce qui l'a blessée--elle m'a dit des mots piquants que +j'ai pris aussitôt au sérieux _de la meilleure foi du monde_. Enfin, +nous nous sommes attendris tous les deux _avec la même foi_ et on m'a +fait promettre que j'attendrais. + +Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre +belle-mère suivait ce manège de loin d'un Å“il attendri. Votre +belle-sÅ“ur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder. +Le plus comique, c'est que le jeune attaché d'_embrassade_, dépêché de +Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce, +nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va! + +J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet +avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parlé +des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu'on peut avoir +maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à +l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des +plus...» J'ai vu l'âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure +de Grec, et il ne tient qu'à moi qu'il ait rêvé cette nuit de Suzanne +chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes +vieillards parisiens. + +Voilà . J'ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille. + +Adieu, je vous aime. + + + + +XCVIII + +_Denise à Philippe._ + + +16 avril. + +J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous +écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a +fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir. +Derrière ce _on_, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille, +car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour +l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule. +Aprilopoulos lui apparaît réellement en _deus ex machina_ et elle +voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant. +Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont +vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc, +perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à +ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous +révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous +aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui +s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame +Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma +belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des +Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait +choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est +très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où +vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites +ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais +mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma +belle-mère. + +Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations +qui se sont établies entre vous et moi et, à son _grand regret_, elle +m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire +d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence +en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon +chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec +lui... + +--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme +je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne. +M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien +à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et +encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à +vous et à ma belle-sÅ“ur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai +moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié, +dût-elle faire jaser les méchantes langues. + +--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre +situation... + +Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre, +moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma +belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même +monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais +parfaitement où l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais +genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de +coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom +assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné +l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun +inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me +laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère, +qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me +souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis +hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle +avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me +l'ingurgiter si gratuitement, toute. + +J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement +de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un +mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je +vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue. + +Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui? +Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à +Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un +peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera +encore bien bon de vous y avoir. + + + + +XCIX + +_Philippe à Denise._ + + +17 avril. + +J'envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m'incline pourtant +devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vénère avec +une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires +tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être +une grande passion me sauverait-elle. _Chi lo sa?_ + + + + +C + +_Denise à Philippe._ + + +22 avril. + +Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d'être +aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion +est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame +votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous +laborieux et avez-vous trouvé la paix et l'oubli dans l'éclosion d'une +Å“uvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de +Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-être... + +Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme +un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait +moi-même les paroles, ah mais, ah mais!--Sur ce travail je demanderai +aussi l'avis de votre petit frère Jacques, lequel m'a semblé être un +monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge +tout printanier. + +Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très +affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur +l'air «des lampions!» + + DENISE. + +_P.-S._--Quelle horreur cette dynamite! + + + + +CI + +_Philippe à Denise._ + + +23 avril. + +Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu +digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le +néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire. + +C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son +cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour +l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté. +Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de +Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en +découvrant les sublimes clartés du christianisme. + +J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes +pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de +mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon +maladif cerveau. + +L'influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais +je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je +garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible +quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive. + +Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime +tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous +seule les détresses de votre ami. + + PHILIPPE. + +_P.-S._--Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche. + + + + +CII + +_Denise à Philippe._ + + +24 avril. + +D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir +souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la +force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions. + +Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute +la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir +rien pour vous tirer de ce mal. + +Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles +qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui +souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la +jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme, +pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine +perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos +forces. + +Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est +utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de +ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême +de l'existence! + +A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie +s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui +vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à +pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde +comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit +bravement. Dans sa dure carrière, malgré son cÅ“ur affectueux et +tendre, il trouve le moyen d'être heureux,--bien que séparé de nous qui +l'adorons et qu'il adore,--parce qu'il fait son devoir... + +Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon, +cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros. + +C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la +pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner, +mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes +énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez +nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec +Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer. + +Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une +beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges +flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui +éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil +d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers +effluves et, comme les choses, se reprend à vivre. + +Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre ni un inutile; vous êtes un +sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une +déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner +votre esprit. + +Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il +est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur +votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous +croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je +fait de ma vie?--Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?--Rien!» Eh! +non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu +atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis +viveurs, désÅ“uvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là , à faire bâiller. + +Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les +transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des +lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait, +vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri. + +Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit +nécessaire; la passion donne une énergie factice applicable à elle +seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers +lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne +peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable +est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait. + +Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à +cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante +que coûte le lancement, la réussite d'une Å“uvre, vous reprendriez +courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que +contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera +jamais le dire? + +Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis +l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela +secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous +animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous +ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que +dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison par-dessus le +marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous; +je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de +l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie +selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette +sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre; +vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité. + +Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains. + + DENISE. + +_P.-S._--Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à +fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m'emporterez dans votre poche. +Voulez-vous? + + + + +CIII + +_Philippe à Denise._ + + +25 avril. + +Il y a un fond _petite fille_ dans les plus sérieux cerveaux féminins. +Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame. + +En hâte, je vous écris ce mot pour vous remercier de votre +réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié. + +Ah! si ce rêve de m'imprégner de votre force morale pouvait se +réaliser... + + + + +CIV + +_Philippe à Denise._ + + +Dimanche, 27 avril. + +Je continue d'être triste; votre volonté pas plus que la mienne n'y peut +rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie, +mais sans lettre de mon amie ce matin. D'où vient cet oubli? est-ce que +la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce +parce que je ne lui ai écrit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle +plus tentée? ou bien quoi? + +Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement, +écrivez-moi. + +J'ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de +ce gars de vingt ans. + +Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s'il vous +gêne. + + + + +CV + +_Denise à Philippe._ + + +28 avril. + +Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le +sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister +entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir, +de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou +de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes +désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes +partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être +seuls ensemble à la campagne»;--et «ma chérie»--s'échappant si gentiment +de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la +complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour +l'autre. + +En vous je propage les vibrations de mon cÅ“ur; pour vous, par vous, +je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car +vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et +ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous +voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre +espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme +m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien. + +Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez +semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les +manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles? + +J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en +recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien, +malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre +faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je +m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à +cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à -vis de +l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon +esprit ou de mon cÅ“ur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour +moi. + +Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il +entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une +cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse +excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu +pour terminer bien ce billet. + +Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait +sûrement pas à un désir de votre cÅ“ur, pas même à une faim de vos +lèvres? + +Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis +elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute +seule».--Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces +choses-là , pour elles seules, dans la vie des femmes. + +Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au +jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules +d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie. + + + + +CVI + +_Philippe à Denise_. + + +30 avril. + +Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue +deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir +l'âme de mes désolations. Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour +m'empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses? + +J'ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez +de me les donner en m'écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la +léthargie où se plaît mon esprit. Je n'ai pas même le courage d'aller +reprendre des forces auprès de vous. + + + + +CVII + +_Denise à Philippe._ + + +1er mai. + +Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous +donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous +consoler. + +Vous m'appartenez par ce côté triste; là , je vous sens bien à moi et si +ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi +qu'autrement. + +Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous +manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une +mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux +tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de +votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous +plairait. + +Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli +vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment +suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage +d'avoir du courage. + +Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de +l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui +faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la +désolation du juste.» + +Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que +je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient. +Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que +pour vous, et de tout ce remuement de votre cÅ“ur, qu'il jaillisse +pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans +une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»--Je tâcherai d'être aussi sobre +que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au +grand bon cÅ“ur où je me désaltère. + + + + +CVIII + +_Philippe à Denise._ + + +3 mai. + +Votre lettre m'a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez +m'aurait été d'un grand secours. Je l'avais rencontrée, je crois. Vous +la connaissez, chère. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un +peu d'amour, le guérir. Oui, j'étais sauvable à cette minute-là ; +maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver _une +autre vous_ et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile. + +A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime! + + + + +CIX + +_Philippe à Denise._ + + +14 mai. + +Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n'est un mystère ni pour vous +ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M'en voulez-vous que ma +passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur +pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renaître le +feu de froides cendres. + +Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie. + + + + +CX + +_Denise à Philippe._ + + +15 mai. + +Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours, +ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie; +Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère, +toujours douce et résignée;--heureusement mère m'aide à supporter mon +ennui et mes ennuis!--puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très +intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me +console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce +moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la +renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se +relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me +suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me +revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est +parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions +toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je +vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans +sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette +lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il +parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de +l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée +à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une +grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine, +plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses +souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté +que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors, +passons, mon cher! + +Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine +Pédauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que +«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore +que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui +m'attaquez dans mon amour des Å“uvres de mon Maurice Barrès, je vais +prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce +sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce +un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes +que la _Rôtisserie_ a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement. +Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est +un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de +termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et +mièvres. + +Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort +originalement conçue, le grand remuement de cÅ“ur, la secousse forte, +l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre +admirable des J.-H. Rosny, l'_Impérieuse Bonté_. L'une de ces Å“uvres +me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un +coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du +Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité. + +La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pédauque_ est un délire +somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est +une Å“uvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir +réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa +pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais +l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure. + +Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est +divine. + +France, c'est un auteur excessivement facétieux et libertin... de +pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs. +Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de +Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez +pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les +jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur +France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles +dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une +perle. + +Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne +serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours +le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui +doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de +génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y +pouvant prétendre, l'Å“uvre me laisse froide. «Les idées, quand elles +s'imposent, deviennent vite impertinentes.»--C'est précisément le cas +des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur +favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air +pédagogique si plaisant! + +Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient +d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et +demandaient: + +--Pourquoi écrivez-vous alors? + +--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de +voler! + +Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir, +comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours». + + + + +CXI + +_Philippe à Denise._ + + +16 mai. + +J'ai une lettre--j'y répondrai un peu plus loin--mais quel est ce genre +de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez +bien vous en expliquer, n'est-ce pas? + +Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la _Reine +Pédauque_ ne vous ait qu'à moitié plu. Ce livre ne peut être +qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie +leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas +prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur +trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il +s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute +contestation. + +Enfin, dans la _Reine Pédauque_, l'érudition--qui n'est là que d'une +manière superficielle et pour le piquant de la sauce--vient achever la +déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état +d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a +pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment +pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont +insupportables. + +Voilà pourquoi vous n'aimez pas la _Reine Pédauque_, quoique vous en +ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes, +est absolument supérieure. + +Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais +alors ce serait faire de ma lettre une sorte d'article de journal, et +j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos +huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous, +que je ne veux pas vous y exposer à mon tour. + +J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire +que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si +longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et +m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas. + +Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce +n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable +obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans +le secret de mon cÅ“ur, j'envoie promener toute cette cour. + +Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes +yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute +des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme. + +Cette botte de foin que roule Hélène me fait rêver. Quand pourrai-je +vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées; +mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les +petits potins de laquelle je suis exaspéré. + +Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or, +et je vous baise les mains avec piété. + + PHILIPPE. + +_P.-S._--Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le +second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté; +je ne suis point dédaigneux des choses inédites. + + + +CXII + +_Denise à Philippe._ + + +17 mai. + +Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des +vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La +Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il +était encore en vie!» + +Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille: «On ne fait pas +renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit _in petto: amen_, et me +croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée. +Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit +air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de +commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je +n'apprécie pas beaucoup ce genre-là ! + +Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre +article sur la _Reine Pédauque_ au lieu d'apprendre que vous jouez, vous +vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié +durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en +trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années. +Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des +enfants! + +Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous +prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je +fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute +des inepties; elles ne me font pas même rire;»--car personne n'est à +l'abri des inepties, en ce monde misérable, et celles qui courent, +folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles +que vous dégustez à Paris. + +Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un +gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment +que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la +prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des +temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum +de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai. + +Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps +elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue +beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir. +Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit +une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des +pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien +dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage +et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout aussi brillant, +mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien +abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à +lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la +lutte imminente--hélas! moins poétique--à soutenir dans la vie. + +Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne +étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en +suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si +c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui +éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne +lutte pour soi, ne vit sa vie propre. + +Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand +son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le +voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou +sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie, +dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces +heures et comme je l'ai perdue! + +Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire? + +Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami +Phillip?--Oui.--Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et +qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses +précieuses encore.» + +Ces _choses précieuses_ me ravissent. Et vous? + + + + +CXIII + +_Philippe à Denise._ + + +18 mai. + +Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du cÅ“ur; elle +tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m'enchante. Quel +dommage que vous soyez toujours loin toutes deux. + + + + +CXIV + +_Denise à Philippe._ + + +19 mai. + +Vous me navrez avec votre génie du cÅ“ur; ça ne sert à rien, cela, pas +même à être aimée. + +Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à n'aimer que les absents; alors +vous nous aimerez à la folie.» + +Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous +retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais! + +Adieu. Je m'en vas voir la mer. + + + + +CXV + +_Philippe à Denise._ + + +3 juin. + +Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne +m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous +attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est +une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire. + +Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos +dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous +faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent +dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus +me disputer avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la +musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma +paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous, +comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions +artistiques qui font que le cÅ“ur s'arrête. + +Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi +vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en +m'écrivant--quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause +des préoccupations où je suis--le feu sacré de notre amitié jusqu'au +jour où nous nous reverrons. + +_Yours most devotedly._ + + + + +CXVI + +_Denise à Philippe._ + + +4 juin. + +Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain: +«Écrivez»,--revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit +misérable, que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne +soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le +même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand +entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.» + +J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à +l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver, +m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai +demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma sÅ“ur +Alice, les autres n'ont pas compris l'Å“uvre. Vous voyez, je ne me +refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une +autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis +que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me +retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se +fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à +lui--mais pour les autres, bernique! + +Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se +retirer toute verve, toute originalité, même toute facilité de travail; +c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire +d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne +l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par +cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette +puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase +mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases +sonores, lumineuses. + +Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un +peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et +à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur; +et c'est à la minute précise où l'élan de mon cÅ“ur s'amalgame avec le +travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se +faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre +et indéfinissable, qui m'envahit. + +Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes +pauv'p'tites Å“uvres, le propre de toute volupté étant une sensation +partagée. + +Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de +sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver +banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du +cÅ“ur. + +Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion +constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut +sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on +les suit jusque dans leurs moindres Å“uvres, et c'est une rudement +belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en +tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son +temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le +plus ou moins _cloche_ d'une jupe. + +Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un +ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre. + +C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes +qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils +veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des +Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous +guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon +de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal: +l'Art. + +Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble? +N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là -bas! Après tout, fichez-vous-en +si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise +de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.» + +Adieu. + + + + +CXVII + +_Denise à Philippe._ + + +16 Juin. + +Quel petit tempérament vous êtes! N'avez-vous pas honte, une honte +affreuse, de n'avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que +croyez-vous que j'aie à vous dire maintenant? _Lettre gratuite à +l'ingrat_, voilà comme j'intitule celle-ci. + +Vous ne la recevriez même pas si je n'avais à vous annoncer une bonne +nouvelle: mon frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes +un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène +est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous; +c'était au salon, le soir, après dîner. + +Gérald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'écrie: + +--Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe +étonnant, sera-ce l'élu? vous décidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait +sensation de flirt entre vous quand j'ai quitté la France; qu'en +advint-il? + +Suzanne a répondu un peu sèchement: + +--Vous avez une drôle de manière d'interroger les gens en coup de +fusil... + +--C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y +mettre. + +--Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments +sans beaucoup de soldats. + +Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter. + +Ce matin, à onze heures, comme j'étais dans ma chambre, Alice y est +entrée. Vous savez que nous avons une tendre affection l'une pour +l'autre. Elle m'a demandé, après bien des circonlocutions, d'écrire à +Aprilopoulos pour l'inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre +femme voudrait bien que ce soit celui-là , l'élu. + +Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frère et le +beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrétion. + +Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu'hier est partie +pour les eaux d'Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand'mère +jusqu'à Paris, avec l'Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours +absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est +demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill. + +Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre +lieu _very select_; vous êtes si chics tous les deux! + +Il n'y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment, +sauf--pour peu de jours encore--ma chère tante en zinc. Cela n'est pas +pour vous tant déplaire, puisque, elle et vous, gens de cour aux nobles +manières sympathisâtes!!! + +La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de +mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m'engage à tâcher d'être +divine. + +Sans rire, venez si vous le pouvez. + + + + +CXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +17 juin. + +Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre +invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous +soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un +billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins, +retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je +prendrai mes repas chez vous par exemple. + +Ce projet vous convient-il? Répondez-moi. + +Je suis allé hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontré votre nièce, +mais vous n'y étiez pas! + + + + +CXIX + +_Denise à Philippe._ + + +18 juin. + +Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas songé à lui. +C'est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux +Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de +promenade et de jaserie. + +Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la +voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette? + +Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si +vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous +longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous +vautrerons sur l'herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons +le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon! + + + + +CXX + +_Philippe à Denise._ + + +Dépêche. + +Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt. + + + + +CXXI + +_Philippe à Denise._ + + +30 juin. + +Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et +voilà mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous +envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, désolé. + +Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m'eût fait +du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais +vous écrire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses à vous +dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tête me +tourne. + +Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur. + +Je vous aime tendrement. + + + + +CXXII + +_Denise à Philippe._ + + +1er juillet. + +Mon cher grand, + +Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous êtes +souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà +mon cÅ“ur tourmenté d'inquiétude. + +Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux +Glycines, mais à Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile +de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de +vue devant vous. + +Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n'a le +droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n'est-ce +pas ma mère qui vous reçoit? + +Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console. + +Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du +courage à mon courage. + +Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas, +émanant si loyale et si puissante de mon cÅ“ur, vous laisser dans +cette tristesse. + +Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce cÅ“ur. + +Notre chère amitié, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre +au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien, +vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez. + +Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j'ai placé +toutes mes complaisances, et c'est ma fraternité douloureuse de votre +douleur qui crie vers vous: venez! + + + + +CXXIII + +_Philippe à Denise._ + + +7 juillet. + +Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et +impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de +votre amitié fervente? + +Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas +écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ. + +Je pensais partir aujourd'hui; diverses considérations m'ajournent à la +semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste, +l'heure définitive. + +Écrivez-moi. + + + + +CXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +9 juillet. + +Mon ami, + +Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt; +j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide. +J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour +moi.--«Certes!»--allez-vous protester; mais attendez la fin: moi, +doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments +qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un peu à moi +seule, de par votre volonté, me rendait heureuse! + +Me voilà , à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à +venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des +falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui +d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement. + +Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire: +«Venez, j'ai besoin de vous voir.»--Cette raison dépourvue de raisons ou +plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous +vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits +amicaux. + +Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu +enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et, +ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O +mes amis, il n'y a nul ami!»--Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié +de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre +d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la +cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je +l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant: +parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de +quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy +qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry +qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes +et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien +n'est extrême qui a son pareil.» + +Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je? + +Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé, +distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à +votre amie, le moral et les amours vont mieux. + +Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que +vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en +m'appelant «petite sainte».--Vous vous rencontrez là en pensée avec +Maupassant. Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant +ainsi: «Ma chère sagesse.»--Il m'y reprochait de ne pas être _une +princesse assez sédentaire_.--C'est une faute que je renouvelle avec +vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite +cause ne m'induise pas à vous perdre. + +Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une +princesse extrême qui n'a _pas son pareil_--pour en revenir à Montaigne. + + + + +CXXV + +_Philippe à Denise._ + + +11 juillet. + +Chère Sagesse, + +Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train +demain et serai à une heure du matin chez vous. J'évite ainsi +l'épouvantable 14 juillet à Paris. + +Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand +plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à +Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que je regrette plutôt +l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me +taquinez pas. + +A demain, ma chère, chère extrême. + + + + +LIVRE IV + + +... _Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans, elle sait que si +pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il +faut le demander; il s'établit dans ce pauvre cÅ“ur agité une lutte +terrible._ + + * * * * * + +_L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre pour qui la chose_ +imaginée _est la chose existante, des trésors de jouissance de cette +espèce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et +chez ce qu'on aime._ + + * * * * * + + STENDHAL. + +_Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la +passion que l'on a que par celle que l'on inspire._ + + LA ROCHEFOUCAULD. + + + + +CXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +15 août. + +Je viens tout banalement vous remercier du mois délicieux que j'ai passé +à Nimerck; j'y ai été heureux au delà de ce que je pouvais rêver. + +La profondeur des émotions n'est souvent pas en rapport avec leurs +causes. Si je vous disais qu'Hélène avec ses tendresses silencieuses, +comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de +sourire avec ses lèvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de +glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un état de +béatitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou. + +Il y a eu pourtant des instants, madame, où j'ai senti vraiment en nous +une âme unique pour nos trois corps. + +Vous souvenez-vous de ce matin où je suis entré dans votre chambre pour +vous demander des ciseaux, je crois? Vous étiez en peignoir, ce soyeux +peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout +garni de dentelles noires, qui vous fait plus pâle et rend vos cheveux +plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine +bohémienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'étais +assis sur le bord de la fenêtre ouverte, et suivais des yeux vos graves +mouvements et les serpentements de la traîne de votre robe sur le tapis. +Hélène, installée à votre table, faisait sa page. + +Vous me donnâtes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller +tite-Lène ou de remuer avec des gestes délicats, sur votre toilette +Louis XV, enguipurée et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire +moins pâle que vos mains, vous m'avez oublié. Je vous ai tout à mon aise +regardées vivre, vous et elle. C'était, je vous jure, une chose exquise, +une chose intraduisible qui m'emplissait de béatitude. Ces joies que +j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois +plus heureux que toutes celles dont votre cÅ“ur ingénieux s'est plu à +m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations +innommables: on sent flotter son âme. L'amour n'est qu'une action +brutale et vulgaire à côté de cette impression; je le dédaigne, le +ramasse qui veut. + + + + +CXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 17 août. + +Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par +mon _cÅ“ur ingénieux_, je vous pardonne de les dédaigner au profit de +celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil +vous êtes! + +Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des +désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer? +ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient +moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur +les joies simples, saines et fortes. + +Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles +virilités; le cerveau prend la place du cÅ“ur; l'amour n'est plus pour +vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme, +troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par +s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer. + +Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le cÅ“ur seul est quelque chose. Ne +tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches +de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux, +égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant +indissolublement ces trois forces: l'esprit, le cÅ“ur, la matière, +qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle. + +Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en +tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers +vous-même, plus simple devant les battements de votre cÅ“ur, et vous +serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre +nature. + +Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc dans ce temps lointain où vous +m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi? + +Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une +volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur +parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses +lèvres, sans craindre quelque morsure. + +Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô +mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous +aime.» + +Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres, +vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées. +Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie +tourmentante et divine. + + + + +CXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +19 août. + +Chère, + +Comme vous savez finement fouiller les âmes... Oui, vous avez deviné ce +que j'ose à peine m'avouer à moi-même: je vous aimais _mal_ autrefois, +Denise. + +Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car +cet amour d'autrefois, s'adressant à vous, me paraît monstrueux, et je +me repens d'avoir pu vous désirer ainsi. + + + + +CXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +29 août. + +Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait +amende honorable dans ma dernière lettre. J'en espérais une pleine +d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en +écrire. Rien! un arrêt brutal que je ne comprends pas. + +Seriez-vous fâchée contre moi, ma chère amie? Je suppose bien que vous +n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi +tout de suite, et je me mettrai sans arrière-pensée en route pour +Nimerck. Au moins vous n'êtes pas contrariée que je m'invite ainsi? Je +resterai quatre à cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette +fois, des événements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer +ces journées avec vous. + +Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gêne, mon impolitesse, +ma négligence, ne m'empêchent pas, vous le savez, de vous aimer très +tendrement. + + + + +CXXX + +_Denise à Philippe._ + + +30 août. + +Je commence par vous dire: Vous serez le très bien venu. La maisonnée +vous attend; j'ai fait tout à l'heure l'inspection de la chambre mauve +qui devient décidément la chambre de «M'sieur Philippe», pour les +serviteurs aussi bien que pour les maîtres. + +Pourquoi j'ai gardé le silence? Ça, c'est plus compliqué. + +Je reste devant vous une femme un peu étonnée; je ne comprends plus rien +ni à vous, ni à moi. Il se dresse dans mon âme toutes sortes de petits +problèmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution à bien, et cela +m'énerve, trouble mon calme que vous admirez, et me plonge dans une +exaltation, puis dans un néant de pensées tout à fait contraires à ma +santé morale et physique. + +Car, si vous êtes très subtil, très correct et chercheur d'idéales +sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de +Suzanne, que vous êtes très capable d'avoir des sensations beaucoup plus +pratiques avec d'autres. + +Cette petite duplicité, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser +de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drôle, vous +savez, de découvrir que le rêveur à la lune, chercheur de fin du fin +avec une si parfaite conscience, peut, à l'occasion, marcher si +allègrement dans la réalité. + +Vous voyez, je deviens méchante. Venez vite me pardonner. + + + + +CXXXI + +_Philippe à Denise._ + + +1er septembre. + +Certainement je viens! Mais parce que vous avez dédaigné mon amour, et +que j'ai philosophiquement pris mon parti de ne pas vous encenser de la +fumée renaissante de mes désirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive +dorénavant en trappiste? J'ai fait envers vous vÅ“u d'amitié. Je ne +suppose pas qu'il entraîne à sa suite le vÅ“u de chasteté? S'il vous +faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinçant un peu je vous +la donnerai. Mais la folle du logis me paraît bien exigeante... Voyons, +voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est guère charitable, +ce qu'elle semble exiger là ... + +Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une +certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai +jusqu'ici pensé qu'elle avait fait tous les frais. J'ai répondu comme je +le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir +tout à mon aise de la contemplation d'une âme assez intrigante et fort +pratique, curieuse et sèche, surtout extraordinairement orgueilleuse. + +Peut-être tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me +contant ses petites hésitations sentimentales? peut-être, en nous +quittant, ai-je avec négligence mis mes lèvres sur ses cheveux? pure +politesse machinale envers l'effleurée. Ces choses un peu excessives +n'équivalent à rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et +d'amour dans le baiser que je dépose, à l'ordinaire, respectueux, sur +vos mains, mon amie. + +J'arriverai jeudi à une heure du matin; envoyez-moi chercher. + + + + +CXXXII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 2 septembre. + +Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement, +vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela. +Venez: c'est tout ce qu'on vous demande. + + + + +CXXXIII + +_Philippe à Denise._ + + +Paris, 16 septembre. + +Un séjour exquis--un voyage un peu triste--une rentrée pas gaie--une +attente fébrile de vos nouvelles dans la lettre promise--et les mille +et une tendresses de mon cÅ“ur pour vous et ma tite-Lène.--Voilà , +madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami. + + + + +CXXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +17 septembre. + +Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous +ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été +douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez +sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je +parie? + +--«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté +Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner. + +--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas +descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame +Trémors la permission de rester avec elle. + +--C'est-à -dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir +avec nous? + +--Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas +ce soir; le landau seul est commandé... + +J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle +prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?... +passez, muscade! + +Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres... +Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me +ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble +devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger +couru n'est pas non plus pour me déplaire. + +Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux +éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu +là que vous jetiez au vent votre gêne. + +--Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien, +Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le +bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on +écrit l'histoire. + +Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi +joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien +puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun. + +Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-sÅ“ur, de mère, de +Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant +sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse, +accoudés à la balustrade de pierre. + +Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous +des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à +courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre +dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur +blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et +si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et +nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus--de quoi, mon +Dieu? + +Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe +de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et +chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces +beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment, +pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction... + +Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mâle +monte vers la voix cristalline: + +--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il +fait humide, petit ange! + +Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre +promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches +persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des +avenues. + +Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si +calmes dans le silence et la nuit!... + +Que vous dire, maintenant? + +J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous +devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos +pensées. + +Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin: +au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait +plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat. + +Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne +vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un +entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis +littérateurs. + +Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale +est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des +forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous +ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que +votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le +cou? + +Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut +cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre +cÅ“ur. + +Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait +pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme +des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que +vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant +cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre +personne? + +Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et +l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment +l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités +latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages +mondains du XIXe siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget! + +Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser, +voilà encore un peu de tendresse. + + DENISE. + +_P.-S._--J'avais mis _for_... Mais je n'ai pas trouvé de conclusion; +alors j'efface, car _ever_ serait bien audacieux et vous n'y +consentiriez peut-être point; c'est si long, _toujours_! + + + + +CXXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +18 septembre. + +Ma chère trop loin, + +J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre +imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut +pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle. + +Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je +parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck. + +Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y +suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute +au moindre accident de terrain rencontré sur ma route. + +Ainsi, encore _empreint_ de votre volonté, j'ai été trouver mon ami +X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand, +moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment: + +«--Faites-moi quelque chose avec des souvenirs du second Empire; votre +père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces +racontars-là sont à la mode.» + +Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui +disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le +19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans +succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de +l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que +l'horrible événement qui le fit orphelin,--que ma mère, épuisée par le +siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à +mon frère Jacques,--et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce +dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire. + +Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!--Je +me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en +lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai +parlé presque d'affaires--horreur!--je suis sorti de la Revue, je suis +remonté dans mon fiacre et me voilà rompu d'un effort qui me remet chez +moi Gros-Jean comme devant. + +Que voulez-vous que j'y fasse? + + + + +CXXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +19 septembre. + +Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous +souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante, +pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle. +Vous êtes pris! + +Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire +immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X... + +Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et +vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre? +Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire +encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande. + +Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites +rentes! + +Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le +moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela +relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le +résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le +grand talent, seul, conquiert le monde. + +Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le +découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le +jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs cÅ“urs, et c'est +par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les +plaies que leur ont faites les ronces du chemin.--«Vous avez réussi, +vous!»--«Mon idée était si belle!»--Hélas, l'idée c'est quelque chose, +mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour +qu'il demeure dans l'humanité militante. + +Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai: + +Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon, +Empereur. + +Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur, +qui avait déjà quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille +Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de +l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de +Napoléon Ier (il avait même été question du mariage de Marie de +Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse +avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes; +M. Amédée Thayer son frère--tous deux fils de lady Thayer qui aima et +protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier +rang, brilla la Malibran--et madame Amédée-Hortense Thayer, née +Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général +Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de +Bassano. + +En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner +aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune +fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue, +reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer, +née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc. + +Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur +_Sire_. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule +qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude +d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de +votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était +mille fois plus harmonieux à entendre». + +Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours. +L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me +vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en +ordre.» + +Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de +travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa +chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté +avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté +d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un +guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme. + +L'Empereur alla tout à coup prendre cette couronne, et comme madame +Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour +l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne +au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y +déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de +madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla +presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue: + +«--O Sire, elle est trop grande pour moi!» + +L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes. + +On rentra au salon. Dès ce soir-là , madame Bertrand-Thayer fut persuadée +que ce dîner était la présentation _officieuse_ de mademoiselle de +Montijo comme future Impératrice. + +Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta +l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait +lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux); +mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M. +de Tascher, qui devait l'introduire et lui tendait son bras à la porte +de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui +dire: + +«--Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!» + +Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si +belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur +vraiment impériale. + +Voilà , monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot +cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle +dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon +petit fonds; plongez-vous un peu dans l'Å“uvre des stylistes, +imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et +n'allez pas faire afficher à la quatrième page du _Figaro_: On demande +du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou +femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense, +honnête ou malhonnête--au choix du demandeur et selon le porteur--4, +avenue de Messine, à l'entresol. + +N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami! + + + + +CXXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +21 septembre. + +L'histoire est charmante, mais elle est tombée dans mon plein +écÅ“urement et je l'ai gardée pour moi tout seul, ce qui vaut mieux +que d'avoir livré au public ces choses intimes d'une femme maintenant si +malheureuse et si accablée par les événements. + +Enfin, voilà , je n'ai rien fait. J'ai fumé des cigarettes en rêvant +là -dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette +occupation m'a été éminemment agréable. + +Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie? + + + + +CXXXVIX + +_Denise à Philippe._ + + +23 septembre. + +Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du +cÅ“ur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous +n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière: +est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de +nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été _charitables_ envers +lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort +sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de +trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de +sa mère. + +Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de +ses enchanteresses. + +Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce +doit être avec les plus moyens! + +Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours +de force il faut faire exécuter à son cÅ“ur pour cela! + +Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses +pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou +des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous +intéresse. En dehors des conceptions philosophiques abstraites, que +survit-il des lettrés disparus? _Adolphe_, _Manon Lescaut_, _Fanny_; +_Lui et Elle_ est une des Å“uvres de George Sand qui a le moins +vieilli avec ses _Lettres d'un voyageur_ et _l'histoire de sa vie_, +parce que c'est son cÅ“ur blessé, palpitant, et le heurt des passions +qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages. + +_Dominique_, de Fromentin; _Sur l'eau_, _Notre cÅ“ur_, de Maupassant, +voilà encore des Å“uvres vécues. Elles nous intéresseront toujours, +parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de +cÅ“ur saignant encore qu'ils ont mis là . + +C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain +_s'interprétant_, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus +l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses +muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes +heureux, tous! + +Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée +d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée +constante de ce _livrage_ au public, cette espèce de défloration de +leurs sensations les plus intimes, même de celles qu'ils créent, qui +rend les grands si tristes: + + Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps; + Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes + Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. + + * * * * * + + Leurs déclamations sont comme des épées: + Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant + Mais il y pend toujours quelque goutte de sang. + +C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner +pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage +d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi. + +On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand +quelque lecteur vient protester: + +--Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous +avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible! + +Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface +de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de +pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose. +Ils ont été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des +êtres qu'ils ont créés dans leur roman. + +Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont +dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les +beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies, +les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils +les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination +jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle. + +Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses +manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des +sensations dépeintes là , me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant». +Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il +décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que +l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des +_passages_ comme ceux-là . Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué +cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie +apparaissait grotesque et bouffonne. + +Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient; +ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à +écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un +surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se +mouvoir dans des fictions. + +Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je +ne suis qu'une femme. + +Montrer à nu son âme, ses pensées, son cÅ“ur, ses aspirations, même si +par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être +nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur +physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins +j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime +mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il +faut se soumettre pour composer. + +La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui +jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut +sans jamais saisir exactement ce que j'y ai mis. Les musiciens ne +copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour +tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des +larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et +parfois consolent. + +Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et +quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour +chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus +personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes +pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons +mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas: +«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le +connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance +est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend +l'expression. + +Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas +oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik. + +Toute cette dissertation, que vous pouvez fourrer au panier, sans que +je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de +l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article; +il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent +sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous +y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances +d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour +vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce +que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera +et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne. + +Si votre cÅ“ur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple +cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style, +éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou +alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les +nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces +formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront, +négligents ou moins doués que vous pour se dépeindre et s'écrieront: +«J'ai ressenti cela, moi!» + +Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts +en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine, +délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à +vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage +discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur; +la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient +ses embryonnaires sensations. + +Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des +principes du _Paradoxe sur le comédien_ doit être leur loi, parce que +plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier, +meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut +le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer +au public. + +Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir. +Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez +mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès? + +Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à +l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui +parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se +défendre. + +Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat, +bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à +entreprendre quelque chose! + +La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire +souffrir... + +Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un +in-quarto! + + + + +CXL + +_Philippe à Denise._ + + +22 septembre. + +Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de +propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré +d'une rude appréhension. + +Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez +qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de vivre ses +émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de +composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un +traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en +jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre +émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec chÅ“urs de +Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens. + +Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans +chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais +échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine +saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à +la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que +jamais je n'aurais été _cela_. + +Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de +votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une +grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles, +chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime tous et vous +demande des nouvelles pour vivre de votre vie. + + + + +CXLI + +_Denise à Philippe._ + + +26 septembre. + +Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il +vous répéter: votre chambre vous attend toujours? + +Les événements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en +ai marqué un au livre d'or de la famille: Hélène a pris sa première +leçon d'équitation. Gérald la lui donnait sur la pelouse. Nous +regardions, mère et moi, assez émues, ce petit paquet si cher, secoué +par le brave Darling. + +Hélène en selle, ne me suis-je pas surprise à dire à l'animal: «Fais +bien attention, Darling!»--Gérald en rit encore. + +Tite-Lène est à croquer en habit de cheval; elle a attrapé si vite le +trot à l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a dédaigné la piste ronde du +pacage et est parti donner la leçon en se promenant, monté lui-même sur +Moricaud. Voilà Hélène ravie; moi un peu nerveuse, bien que très sûre +de la prudence de Gérald. Et puis, maman encore plus inquiète que moi, +prévoyant mille malheurs: + +--Pourvu que Darling ne s'anime pas... ça lui est arrivé avec toi et tu +es bonne écuyère... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne +s'avise pas d'un tête à queue... pourvu qu'Hélène n'ait pas peur... +A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval! + +Ah! les: _pourvu_ des mères! J'ai vraiment tremblé pendant l'heure qu'a +duré cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant +que ma belle-mère, obligeamment, se souvenait tout à coup, en compagnie +de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivés autour d'elles +depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas +échapper un! + +Enfin, Hélène est rentrée triomphante; emportée dans un bon temps de +galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Gérald, professeur, +jubilait, galopant à ses côtés. Il prétend qu'en dix leçons elle saura +monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-même. + +Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours +hésitante et qui guette un peu les événements. Je la crois éprise de +vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous +déployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous _avez +l'air_ de les prendre au sérieux et c'est une des choses qui nous +séduisent le plus. Au reste, vous allez bientôt revoir ces dames; elles +comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie +depuis le casino désert; la vie de famille n'est pas son fort, à elle +dont le petit cerveau est bourré d'histoires de chiffons, de plaisirs, +de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est +pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler. + +Voilà les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bénédiction. + + + + +CXLII + +_Denise à Philippe._ + + +1er octobre. + +Mon ami, + +Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps sans nouvelles; cela +m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres. + +Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à +croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper +les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on +n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve +méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet. + +Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre +mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme +premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme, +promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi +l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée +que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que +vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos cÅ“urs, +l'abbé, saurez-vous tout? + +Hélas! nous sommes des petits cÅ“urs en peine et en souci, des petits +cÅ“urs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes voyons à +peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous +sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs +ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous +vous tenons. + +Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme, +mais quelles? Voilà , voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous +mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la +réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de +notre imagination! + +Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous +vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la +veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez +seulement de temps en temps à mes lettres. + +Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la +tiédeur de la sienne! + + + + +CXLIII + +_Denise à Philippe._ + + +11 octobre. + +Est-ce parce que Suzanne, rentrée à Paris, tient «l'emploi» que vous +n'écrivez plus? + +Je devrais me vexer d'être remplacée par cette petite légèreté faite +femme, et ne vous plus écrire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin +des vingt mélodies que je vous ai confiées; mon éditeur voulant les +lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance +de me les envoyer. + +Je voudrais bien avoir, tout de même, des nouvelles de vous, savoir si +la grande combinaison dont vous m'avez parlé pendant votre séjour ici, +progresse vers la conclusion favorable et attendue? + +Vous êtes le plus négligent des amis.--«Puisqu'on m'aime comme +ça...»--direz-vous? + +Alors _continuez_, comme le nègre... Mais c'est égal, un petit mot de +temps en temps ne serait pas pour gâter les choses. Adieu. + + + + +CXLIV + +_Philippe à Denise._ + + +12 octobre. + +Mon amie, + +Je vous envoie les _Chants d'amour_ par retour du courrier; cette +brusque séparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi +après-demain à la campagne pour les y relire tout à loisir. Mais si vous +avez une combinaison avec l'éditeur, pas de temps à perdre. Cette +combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir +que cela me cause. + +Il fait à Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis +enthousiasmé de pouvoir m'échapper. Malheureusement je pars sans que mes +affaires soient arrangées; rien de perdu, mais cela traîne et les +affaires, comme les femmes, ne gagnent pas à traîner. Tout cela +m'occupe, me préoccupe, et, avec la chaleur et les courses à bicyclette +que j'ai entreprises avec ardeur, m'empêche de me livrer autant que je +le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez +d'être négligent... Mais vous qui n'avez rien à faire, qui ne montez +pas à bicyclette, qui êtes à l'air frais, pourquoi n'écrivez-vous pas +plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas répondu? Ce serait bien +mesquin! + +Dites-moi un peu ce qui se passe; Gérald est-il encore auprès de vous? +Comment est tite-Lène? et votre mère? Écrivez-moi à Luzy, par Vire, +Calvados; je pars demain. + +Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime. + + + + +CXLV + +_Denise à Philippe._ + + +13 octobre. + +Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites +songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif, +demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «_à bar, à bar, +à bar, à bar, à bar!_» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la +timbale dans le bec; alors, seulement, le _à boire_ cessait, mais cette +demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle. + +Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà +tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite +lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine +des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des +feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine +qui cherchent à fuir la terre. + +Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone +de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins, +qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui +poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les +petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de +s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles +pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop +petits. + +Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur +indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude +absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais +éprouvé cela, je constate en moi un vague regret de rien, un peu de +malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi +physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à +coup les yeux pleins de larmes. + +Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des +bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon +amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un +instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été +n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui +chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de +Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne, +l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise, +je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel, +embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous +fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose. + +Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend +muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu. + + + + +CXLVI + +_Philippe à Denise._ + + +Luzy, 21 octobre. + +Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous +mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les +demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous +froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant +si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière +m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas +savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours +redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes +et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir. + +Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du +chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez +votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous +gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous de +vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus +orgueilleusement _sempre più_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez +plutôt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai +volontiers avec vous. + +Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose. + +Donc, pour en revenir à mon premier sujet,--mon inquiétude est une +digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours dû +au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous +pardonne. + +Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le +manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir. +Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des +questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être +renseigné. + +Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré +qu'elle redoutait Gérald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un +excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une +grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre. + +Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant, +cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les +raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris +moi-même--aux descentes!-- + +Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est +sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas +même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je +ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce +point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens +absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de +réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et +les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes +ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique +exaltation. + +Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser +en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle. + +J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous +n'avons causé. Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au +Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion. +Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai +jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste. + +A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes +amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et +croyez-moi très affectueusement à vous. + + + + +CXLVII + +_Denise à Philippe._ + + +22 octobre. + +Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le +silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme +ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis. + +D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et +mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre +bonheur. + +Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement +du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à +habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour +reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je +crois. + +Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la +bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud +appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train +vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre +solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse +toujours trop vite au gré de toute la maisonnée. + +Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises, +intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas, +vous! Ce sont des volumes débordants de pensées. + +Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire? +Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais +sans force pour réagir. Ce mal indéfinissable lentement me gagne; c'est +une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de +laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que +malgré moi j'y succombe. + +Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce +qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je +voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de +maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la +grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire +relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise. + +Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est +souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la +salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table, +mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens +bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je +puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne +contient que le reflet du soleil, non l'éclat du midi qui est la vie +même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de +lui. + +Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil, +c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend. + +Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans, +assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal +des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aimés. + +Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me +faire gronder par le cher vieux pion... + +Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague +malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai? +je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure. + +C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue +comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée +à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout +de femme que vous devriez battre, je vous jure! + + + + +CXLVIII + +_Philippe à Denise._ + + +24 octobre. + +J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez +tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu +besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette +déroute morale? + +Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui +place la femme sous la tutelle de l'homme. + +Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme +ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par +autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à +Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt +mélodies. + +Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme +unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur cÅ“ur, leur +intelligence. La femme subit la caresse sans désir, sans passion; on se +sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur. + +La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur +l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se +reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont +elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les +richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les +illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but +de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas +l'amour, sans quoi j'aurais aimé». + +Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps; +l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant +d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme +vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie +assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de +regret et de honte. + +La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre +cÅ“ur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour, +demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire +malheur que l'autre. + +Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être +heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là . Tâchez, ma pauvre amie +chère, de vous y résigner. + +Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui? + + + + +CXLIX + +_Denise à Philippe._ + + +26 octobre. + +Je vous écris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est +d'amour. + +Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'étaler +sur ce sujet vos petites théories de viveur sceptique. + +Je me suis confiée à vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est +le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste. + +Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit être un excellent +remède pour maintenir l'équilibre de l'âme. + + + + +CL + +_Philippe à Denise._ + + +28 octobre. + +Mauvaise, méchante mauvaise! vous êtes un joli animal sauvage que +j'aurais plaisir à maîtriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis +pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination +vous égarer. + +J'ai une volonté aussi, moi, toute sentimentale peut-être, mais elle +aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous +démontrer l'erreur où vous tentez de tomber. + +Je vous défends d'aimer, entendez-vous? + +Vraiment, ma chère Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation +et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mélancolie, +ce mal sans objet. Avec votre âme délicate tout est à craindre. + +Adieu; je baise vos pâles mains avec une tendresse grandissante. + + + + +CLI + +_Denise à Philippe._ + + +30 octobre. + +Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de +mon _âme délicate_. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui +nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire... + +Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de +tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au +salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais +m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe +posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les +pauvres. + +Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste +intuition: + +--Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose +n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir +par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi +l'illusion de l'amour, sans amour. _Il te faut une petite lueur_ pour +animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la +solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal, +au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des +dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon +enfant. + +»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour +avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais +comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de +tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.--Ainsi je +pressens la tienne--il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus +tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me +faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea +pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de +nos cÅ“urs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je +ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce +traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis +bien tranquille; il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et +qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu. + +Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me +guérir. + +Le joli drame du cÅ“ur entr'aperçu dans cette confidence, et quel +homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé, +fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de +rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde, +de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce +pas? + +Mon ami, je vous baptise ma _petite lueur_. Ne vous en étonnez pas outre +mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à +aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit +d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une +petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite +lueur de madame Tanagrette, tout sera bien. + + + + +CLII + +_Philippe à Denise._ + + +15 novembre. + +Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous +finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une +fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre, +où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide. + +En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète, +chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle +s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai +pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître +avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion +amère. Croyez que vous y perdriez aussi. + +Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par +vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de +Paris, il faut vous résigner à m'écrire souvent. C'est le lien qui nous +unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas +l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave? + +Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle +nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de +ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu +Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai? + +Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je +vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis +retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante. +Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce +côté-là , assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre +éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela +surtout je souffre. + +Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites +pas trop attendre. + +Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié. + + + + +CLIII + +_Denise à Philippe._ + + +16 novembre. + +Mon ami, + +Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez +donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre +vie? + +Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que +je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon +caractère--ce qui est peu de chose--mais mon cÅ“ur--ce qui est plus +grave--en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau». + +Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre, +uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes +aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en +vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en +moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes +forces et ma volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je +suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas +même vous. + +Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste, +malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce +serait la fin de tout. + +Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la +douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte +d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux. +C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un +peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je +vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en +parlons donc plus. + +Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et +l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels vÅ“ux je forme pour la +réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de +moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous +m'appartenez par vos soucis, les misères, les tristesses de votre +cÅ“ur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne +tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma +tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir +pourvu que je vous sache heureux. + + + + +CLIV + +_Philippe à Denise._ + + +19 novembre. + +Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps; +j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement, +je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même. + +Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que +quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous, +je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation. +Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant +de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre +amitié. + +Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais écrire: depuis +que je vous connais--mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse +correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire, +j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce +qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres +en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un +jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux. + +Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la +gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver, +côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du cÅ“ur et l'amour, entre +lesquels il n'est qu'un étroit passage. + +Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais +en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois +que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me +suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman +intitulé: _Amitié de femme_. + +J'ajouterais à vos lettres quelques autres que je possède, des +observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le +souvenir--malheureusement pas écrit--et enfin mes impressions +personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si +j'arriverais, non seulement à être sincère--ce qui me demanderait un +grand effort--mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu +de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments. +Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme, +et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les +évoquer seulement? + +Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai +peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux +vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous +prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il +me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés +mystérieux et sacrés de mon cÅ“ur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire +aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand +j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien de gens +cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait +prendre pour sceptique ou moqueur! + +Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête +sensible. + +Je vais m'endormir sur cette idée-là . Bonsoir, mon amie. + + + + +CLV + +_Denise à Philippe._ + + +20 novembre. + +Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y +sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous +lie. + +Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de +cÅ“ur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons, +nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous +unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en +est ainsi pour moi, mon ami. + +Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand cÅ“ur je vous +abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai +jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent +s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une +Å“uvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la +fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause +de cela l'Å“uvre serait humaine. + +Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont +impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les +recommencements de leurs petites amours. De ceux-là , Flaubert disait: +«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de +couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands, +ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir +noblement? + +Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la +dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi +procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais +presque _en espérance_, pendant des mois, dans sa tête, et l'Å“uvre, +tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée, +comme Minerve. + +C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons. +La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je +vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas. +Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En +parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une +distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme +aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de +délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre; +au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon +service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne +deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là , pas +loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que +je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour +l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible +que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir. +Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous +ennuyer! + +Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drôlement un +soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un +raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les +réalités parlées. + +Vous le dire? Non--vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches +d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma +pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte +pour moi. + + DENISE. + +_P.-S._--Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez là +pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces épreuves dont le +travail de correction m'est réellement une épreuve. Dès ce métier de +manÅ“uvre achevé, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier +pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi ça +fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus +de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon +Hongrois; mais si peu de personnes entendent, à Paris, cette langue +sonore... pour son «petit commerce», l'éditeur réclame du français. + + + + +CLVI + +_Philippe à Denise._ + + +22 novembre. + +Ma chère intellectuelle, + +Un mot en hâte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de +caractère, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous +aime. + +Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'étais jamais aperçu de +tant de déperdition de vos facultés lorsque vous me parlez. + +En ce moment, j'ai près de moi un ami en visite et à la minute Jacques +entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le +courrier et ne laisse pas d'être inquiet sur la tournure que va prendre +ma lettre. Alors je préfère vous quitter tout de suite. + +Je vous aime, aimez-moi. Adieu. + + + + +CLVII + +_Denise à Philippe._ + + +24 novembre. + +Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là , le bon billet! + +Puis-je discrètement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas +précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de +vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure +maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de +cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices! + +Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien +ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs, +l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment, +intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en +l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être +sans inconvénient. + +Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit? + +Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans +imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si +nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de +foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par +le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes +de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son +amour, on devrait leur en savoir gré. + +A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler, +tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce +déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos +réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà +notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque +toutes intuitives. + +La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être +heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer, +vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles +de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur la +rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies. + +Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je +l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon +adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque, +rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant +un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement +pour m'occuper et me distraire. + +Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans +discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le +peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me +semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles +aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas +plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il +pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter +d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner +d'une lueur de réflexion et d'esprit? + +Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne +vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de +l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude +et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner +le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret? + +La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la +satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de +plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement +ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste +intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a +dans l'homme». + +Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous +aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant, +en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner. + +Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre +chose que le mâle aux appétits exploitables. + +Les beaux germes s'atrophient assez vite, ô chercheurs de sensations! +Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je +baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement, +l'abnégation dans l'amour. + +Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports +d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les +déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité, +la chaleur bienfaisante de cÅ“urs compatissants, ramèneraient bien des +cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux. + +Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que +l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité +seule, mais l'espérance et la foi. + +Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle +seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné: +«Aimez-vous les uns les autres.» + +Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne +satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue +d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal à propos d'une +réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine +fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous +l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres cÅ“urs épris, +comme elle, d'un certain idéal. + +Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les +heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à +atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance +et d'activité, leur vide existence. + +Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer +aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans +craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table +sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en +est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent +de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en +prenant contact, c'est un grain de mil. + +Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquiète +d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment. + +Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les +êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et +avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses +dure toujours. + +Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque +je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous +soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder +comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de +nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration +inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos +pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer _à vide_, toutes! + +Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce cÅ“ur nonchalant et +sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas. +Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour +vous tresser un souvenir? + +Vous vous récriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine, +Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le +composons, ce _toutes_. + +Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est +très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la +campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle; +fâcheux contretemps, pas vrai? + +_Adio, caro mio._ + + + + +CLVIII + +_Philippe à Denise._ + + +26 novembre. + +_Well dear!_ quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez +vous... il y a sensation de socialisme là dedans; mon billet ne +s'attendait pas à cette éloquente diatribe. + +Je veux, répondant d'abord à votre précédente lettre, vous dire combien +je me rends compte de l'exaspération où vous met la correction de vos +épreuves. A relire plusieurs fois une de ses Å“uvres on est fatalement +pris d'un grand doute et d'un grand dégoût. Tout vient sur le même +plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie complètement; +on arrive à détester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment +contre nature de haïr ses enfants, on souffre. + +C'est bien à peu près cela, n'est-ce pas, que vous devez éprouver? Je +regrette de n'avoir pas été auprès de vous pour vous aider; j'aurais +voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqués +en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait, +peut-être me trompe-je? Car si dans votre avant-dernière lettre vous +voulez bien me décerner aimablement les qualités de critique, je me +souviens que jadis vous m'avez reproché de manquer d'idées personnelles +et d'originalité dans mes jugements. + +J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que +vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a là une couleur locale +étonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrière abandonnée que +pour cela! Les paroles sont bien tirées des douze Magyars que vous +m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant, +votre traduction, pour m'approcher le plus possible des pensées +exprimées par les vers du poète Szà vay. + +Vous me semblez être, chère, dans un singulier état d'esprit et je +crois, non pas d'après ce que me disent vos lettres, mais d'après ce +qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de +milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces +alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas là +mon amie au jugement ferme, au caractère résolu et fort; je m'imagine +plutôt une amie un peu hébétée par le grand soleil d'automne, énervée +par l'inaction, chercheuse de moulins à vent contre lesquels elle +s'efforce de dépenser son activité. + +Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une +pensée juste. A certains tempéraments comme le mien, un peu flous, +enclins au rêve, réfractaires décidés à toute intervention dans les +choses extérieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A +ceux-là suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au delà , l'hypnotisme +que produit le perpétuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la +tranquillité bleue de l'horizon, la solitude somnolente des choses. +Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur «ressemble à une +envie de dormir». Mais vous, résolue, active, pratique, pour qui les +rêves sont plutôt des projets, qui en même temps que les idées en voyez +l'exécution, il est évident que cette solitude entre votre mère et votre +fille finira par vous exaspérer. + +Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y +ai réfléchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce +malaise dont vous m'avez parlé, contre lequel ne peut prévaloir le +travail le plus intéressant. + +Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb. +Votre grande philosophie s'abaissera à parler d'un tas de petites choses +qui vous détendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos +connaissances. + +Je dîne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a +fait un accueil sournois. Je n'ai pas été très satisfait de cette +entrevue. + +Il se passe dans ce cerveau qui n'est après tout qu'un cerveau de petite +fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer +beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une +grande place dans cette petite vanité blessée. Je vous assure que, +malgré ma réputation de curieux, je ferai mon possible pour éviter les +confidences que l'on croira devoir me faire. + + + + +CLIX + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, 1er décembre. + +Cher, + +Nous voici arrivées. Je vous ramène une amie un peu douloureuse. + +Je ne vous ai pas prié de venir me voir de peur de vous importuner, et +sachant que demain nous dînons ensemble chez ma belle-mère avec les +d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes +_Lieder_ hongrois murmurés et joués par vous. + +En voici un nouveau, avec _le sens des paroles_ que vous devez versifier +sous mes notes. + +Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les découvrir; +si je le savais, je commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en +rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!) +J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux. +C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entraîne dans une +fâcheuse marmelade. + + + + +CLX + +_Philippe à Denise._ + + +1er décembre. + +Le dîner de demain boulevard Péreire ne me suffit pas; j'irai ce soir +présenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis +cette soirée rue Murillo pour faire un poker. Je lâche Murillo street et +poker. + +Et quand elle pense que, sans votre mot porté--bien retardataire!--elle +aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous +étiez revenue, _votre petite lueur_ voit rouge, madame! + + + + +CLXI + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, 8 janvier 18... + +Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le +cÅ“ur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas? + +Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours +cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez +mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes +besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a +désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans +la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a +appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez +donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!» + +Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et +c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à +ceux qui ne me connaissent pas! + +Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse +d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne, +heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de +vous pour faire souffrir le brave Aprilo. + +Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là ; moi jusqu'à en crier si +j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère +qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude. + +Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez +des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre +exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma +manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir. + +Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre +mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec +les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai +pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là +pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature, +m'inquiète; j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau, +pareillement souffrir. + +Adieu. J'ai seule donné mon cÅ“ur; je le reprends, sûre de ne pas +troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre. + + + + +CLXII + +_Philippe à Denise._ + + +8 janvier. + +Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cédé à un +mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite +cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en +demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise +humeur? Soyez un peu indulgente, réfléchissez. + +Quoi qu'il arrive, soyez persuadée que les sentiments de grande estime +et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changés. + +Vous dites que vous êtes seule à avoir donné votre cÅ“ur? Eh bien, +reprenez-le, le mien restera. + + + + +CLXIII + +_Philippe à Denise._ + + +25 janvier. + +Ma chère amie, + +L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être +brisée par un simple malentendu, vous le savez bien. + +J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères +parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par +ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui, +vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à +l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami. +Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable? + +Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous +crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais +vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis +incapable pour bien des raisons, croyez-le. + +J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous +demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne. + +--Madame est sortie, me répondit Jean. + +Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel +j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain--«Madame est +sortie»--me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux +Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si +miss May et mademoiselle Hélène étaient là . Visiblement gêné, le +domestique m'a dit: «Non.» + +Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du +dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout +espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté +habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald: + +--Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai +trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de +composition. + +Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente de me fuir, je ne me +suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-sÅ“ur m'a dit: +«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je +souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces +inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux +être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à +votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et +vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut +pas dire le plus. + +Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je +cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée, +c'est presque involontairement, mais vous! + +Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous +cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre +un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les +mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je +vous envoie du vrai fond de mon cÅ“ur. + +C'est donc bien peu de chose qu'une amitié, et voilà tout le cas que +vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une +parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital +d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère +intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité +quand je pense à cela, j'en suis navré. + +Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre +nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me +blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal. + +Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire +que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette +méchante tête et ce grand cÅ“ur pendant ces longs derniers jours; vous +me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé. + +Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection +dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement. + + + + +CLXIV + +_Denise à Philippe._ + + +26 janvier. + +Venez aujourd'hui, à quatre heures, si vous voulez. + + + + +CLXV + +_Denise à Philippe._ + + +26 janvier. + +Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée +dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous +croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de +moi. + +Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi +m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents +ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal? + +Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous +dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre. +C'était encore cruel à vous de me dire: «J'aime mieux ne pas vous +rencontrer dans le monde». + +Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent +pas plus douce à mon cÅ“ur. Je vous citerais volontiers ces vers de +Voltaire: + + ... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer, + +Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse +quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à +mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!» +Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion +m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout. + +Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de +moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier... + +Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables, +coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours! +Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer +d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable? + +Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il +profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère +d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre? + +Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon +trouble et mes angoisses? + +Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni +vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort +calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans +l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma +soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse, +quitte à en mourir, je veux boire à longs traits. + +Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié +empreintes d'amour! + +Voyez la faiblesse de mon cÅ“ur, le désarroi de mon être: Philippe, +j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque +heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de +mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout +ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans +cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir... + +Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher +ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle +cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à +elle. + +C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne; +c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de +la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en +lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure +pour me calmer et me crucifier à la fois. + +Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette +lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré, +j'ai prié... rien ne m'a soulagée. + +Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas! +cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que +pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas. + +Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez +pitié, ayez pitié! + + + + +CLXVI + +_Philippe à Denise._ + + +27 janvier. + +Ma pauvre chérie, votre lettre m'a bouleversé et fait mal. Quoi vous +dire? Vous êtes la plus chère et la plus douce habitude de ma vie, tout +m'est amertume hors vous et Hélène... Dois-je vous perdre? + +Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a éveillé cet amour +parce que vous êtes privée dans la force de votre âge des soins +affectueux dont vous avez à votre insu besoin. Je me sens bien +coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je +m'éloigne? Ordonnez, mon amie. + + + + +CLXVII + +_Denise à Philippe._ + + +28 janvier. + +Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais +dans mon rêve jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence. +L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer +tout mon cÅ“ur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes +apparents caprices? + +Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami +sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais +continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que +vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses +dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession +de gaieté de cÅ“ur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me +pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant. + +Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère: +vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous +serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher +de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus +follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela +est fou, mais cela est. La fréquence de nos rencontres, la lente +pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure, +voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où +je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer, +si elle tombe sur votre cÅ“ur et s'y ensevelit. + +Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un +étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine +pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette +lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de +vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes +lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la +solitude de mon cÅ“ur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin +que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce +point-là , vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres... +Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si +heureuse... + +Là -bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je +vous ai si bien donné mon cÅ“ur! Jamais je ne pourrai le reprendre. +Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune +créature ne le possédera que vous seul». + +Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que +j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse +lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots +m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses, +laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime! + + + + +CLXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +29 janvier. + +Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette +petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.» + +Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos +ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force +d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise +de la vie pour conclure: cette tourmente passera. + +Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce +moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus +digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant, +j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour +cela briser l'amitié précieuse qui nous lie. + +Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais +seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens +coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos +intelligences, de nos cÅ“urs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces +grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...» +«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est +d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour +les ébranler et pour les remplir[2]». + +Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion. +Pardonnez-moi! + +Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher +de mon cÅ“ur, sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste +amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du cÅ“ur qu'en +égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste +vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos +yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils +rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre +corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la +mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards, +que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux +de cette débauche pure et retenue. + +J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner, +sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du +vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé +le corps. + +Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce +culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à +moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait +prétendre. + +J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'Å“uvre d'un artiste est +sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que +je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour. + +Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et +vers lequel il reporte ses plus fines sensations. + +J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie +selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou +vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents. + +J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les +choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses, +vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié +l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe, +passionnée comme Magdeleine. + +Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la +recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes +ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie, +chercheurs involontaires de sensations inéprouvées par d'autres. Cet +«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et +savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable +hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise, +pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré--faible excuse, +hélas!--c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite +quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.» + +Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie +d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la +force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces +reprises, vous sentant bien mienne,--et si purement--assujettie à ma +volonté. + +Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et +victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable. + +Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie. +Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en +vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là +si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me +touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre +longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances +fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des +tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce +cÅ“ur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile +amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux +d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté. + +J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui +délirez et criez de douleur... + +Voilà ma confession. Vais-je vous perdre? + +Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus +chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous +perdant. + + + + +CLXIX + +_Denise à Philippe._ + + +30 janvier. + +Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont +moins cruels. + +Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon +mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du +vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de +sensations rares invécues. + +Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous +êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se +complaisent les hommes de plaisir, vos amis. + +Je me sens devenir folle... + +Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne +ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit: +«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée... + +Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute +vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec +tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la +marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous +n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en +fort! + +Hélas! vous avez raison de compter sur ma défaillance, puisque je vous +aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main +cruelle qui les tient? + +Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.» +C'était l'amour, la faute, la honte, le remords. + +Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je +vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force +de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance? + +Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je +suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des +litanies d'amour,--dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié +par d'importunes confidences,--s'adressent à moi. + +Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette +robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...» +Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité +d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette +réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme +je souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à +vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de +tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.» + +Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre... +vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants: +«Là ... maintenant je suis bien...» + +Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces +bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour +ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le +parfum d'iris, mon parfum, me grisait. + +Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un +jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux, +tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le +simulacre. + +Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs, +comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis +sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison? +Pourquoi ai-je oublié que pour la plupart des hommes: «L'amour fait +tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son +tailleur[3].» + +Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent +toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et +s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de +pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre +esprit et presque aussi de votre corps. + +N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en +moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle +de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps +élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance +jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font +frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur +fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le +mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres. + +Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout entier, jusque dans vos +imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre +image. + +Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne +suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement +vers vous. + +Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée +de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je +bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte +d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de +celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus +que vous présentiez ce soir-là , surtout parce que vous êtes resté auprès +de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre +poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans +mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse +éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact. + +Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante +et divine. + + + + +CLXX + +_Philippe à Denise._ + + +31 janvier. + +Vous me désolez... Pauvre chère, j'ai votre pardon, n'est-ce pas? + +Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprès de vous, de sentir les +forces me manquer. Je voulais vous posséder quand, vous connaissant +d'une façon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gâcher, +perdre et troubler à jamais; car vous n'êtes pas de celles qui prendriez +avec calme et placidité la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur, +m'entraîne à vous faire souffrir; mais cette douleur épure votre amour. +Denise, il faut qu'il demeure immatériel, autrement vous me haïriez... + +Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus +depuis que je sais votre pensée et votre âme en déroute. + + + + +CLXXI + +_Denise à Philippe._ + + +1er février. + +Non, ne venez pas. Dans cette déroute il me reste des instants de +grande lucidité où je juge le danger proche et où j'ai la volonté de +l'éloigner. Le soin qu'il me faut déployer pour ne pas m'abandonner à +cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en soupçonnent pas la +cause, me donne une force factice sur moi-même; je ne veux pas la +perdre. + +Cette force maîtrise l'exaltation où je suis à certaines heures. En tête +à tête avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion +vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-être contagieux? +Vous avez beau être de séniles jeunes hommes et vivre par curiosité, +sais-je si le feu qui me dévore ne vous échaufferait pas? J'ai peur de +faiblir sous la pression de vos lèvres sur mes mains... Ah! quelles +voluptés vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils +m'emplissent toute! + +Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai après-demain à l'Opéra. Je +sais que ma belle-sÅ“ur vous a offert une place dans la loge. Venez. +Je me fais une joie et un martyre à l'idée d'être auprès de vous durant +ces heures. + + + + +CLXXII + +_Denise à Philippe._ + + +Samedi, 4 février. + +Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous +entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au cÅ“ur +à m'en évanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affamée +de vous, folle de votre chair. + +On me trouve changée; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe +le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Dussé-je +en mourir, prenez-moi. Mon âme, mes pensées sont tumultueuses, je ne +sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je +ne suis plus qu'une hallucinée de tendresse. + +Je vis, à côté de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et +m'affole. Vous êtes le rêve de mes jours et de mes nuits; ce rêve +mystérieux et réel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou +l'idéal d'un amour que je cherche en vous. + +Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misérable, +chanter--non, cela se pleure:--«Il y a un secret, Valérian, que je veux +te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrême jalousie +veille sur mon corps[4].» + +Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je +connais l'épouvantable misère de ceux qui aiment et doivent vivre sans +amour. + +Ayez pitié de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le cÅ“ur. + + + + +CLXXIII + +_Philippe à Denise._ + + +5 février. + +Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser +pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle +est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut. + +L'amour, pour vous, ne représente autre chose que la poésie des sens. +Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui +s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de +sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous +souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur +la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière +dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y +perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à +d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain; +c'est ce lendemain que je redoute pour nous. + +Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui +demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une +nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute +l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à +tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous; +croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement. + +Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles +qu'enfante votre esprit! + +Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni +aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée? +Rien que vous n'ayez déjà , s'il s'agit des sentiments nobles et +respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous +étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée, +le trouble de votre conscience. + +Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes +entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la +virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne +plus compter chaque battement de votre cÅ“ur. + +L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté +de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le +fais. + +Chère, chère, laissez-moi habiter votre cÅ“ur, seulement cela! + + + + +CLXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +5 février. + +Au lieu de me faire de la rhétorique et des phrases, dites donc tout +simplement que vous m'avez aimée quand je ne vous aimais pas, que je +vous aime quand vous ne m'aimez plus; là est la raison de vos raisons. + +Vous avez peur aussi que je trouble la quiétude égoïste de votre vie; ma +passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre âme, vos +joies, vos désirs, sont mièvres et lilliputiens. + +Je ne suis bonne qu'à distraire, mouvementer votre esprit en me +diversifiant. Voilà la mission que vous m'avez assignée, la part très +noble, en vérité, m'échéant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en +vue de ce rôle. + +Oui, oui, l'amour est une fatale exception à vos lois mondaines +correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices légers, à la bonne +heure! Vous vous créez habilement un calme petit bonheur individuel, +pris avec adresse aux dépens des autres... Vous me mangiez l'âme avec +délicatesse, à la cuiller; quand, toute blessée, je vous la tends et +vous dis: «achève!» vous vous reculez, effrayé de la voir tant +saignante, traversée de désirs, inassouvie. Elle tombe tout à coup au +beau milieu de votre tranquillité et vous êtes bien las de l'énergie qui +surabonde en elle. + +Mais comprenez donc: j'aime!--Une émotion inconnue m'entraîne, +m'emporte; d'exaspérants désirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la +lâcheté--vous l'avez dit--d'implorer la relativité de votre amour, +pourvu qu'il soit: votre amour. + + + + +CLXXV + +_Philippe à Denise._ + + +Mardi, 7 février. + +L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques; +vous injuriez en moi le médecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de +vous sauver. O ma chère, chère Denise, pauvre torturée, écoutez encore +ma voix dont la douceur finira par vous calmer; l'amour éclate rarement +tout à coup, il vient lentement, progresse, dévaste l'âme à l'apogée de +sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il décroît, nous laisse +convalescents, puis guéris. Guéris? non; je ne suis pas bien sûr que le +cÅ“ur ne reste à jamais infirme, à jamais brisé. + +Ainsi en a-t-il été pour moi. + +Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que +c'est un état merveilleux de vivre dans ce remuement d'émotions fortes +quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'âge des +réflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie +et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est inévitable et que la +race entière des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer +pour souffrir ou de souffrir pour aimer. + +Mais puisque le mal passe, les guéris ne sont pas coupables de préserver +ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car +troquer l'infortune du rêve contre l'infortune réelle, vivre dans le +mensonge, le désenchantement de l'acte commis, sans compter la +désagrégation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire +des souffrances. + +Nous sommes des êtres de sentiment chétif; le roman que chacun de nous +bâtit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite épuisé, qu'il +vaut mieux ne pas le vivre et le garder à l'état de rêve. + +Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous +me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous préserver +d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez à rougir--ne +fût-ce que vis-à -vis de moi--d'une honte intime que toute la tendresse +dont je pourrais vous envelopper ne vous empêchera pas de ressentir. + +Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer +d'un amour que je n'éprouve pas; il s'agit de mentir à Hélène et--ceci +vous semblera peut-être puéril--je ne pense pas sans un malaise au rôle +de dupe que nous lui ferions jouer et à la gêne que vous auriez, sortant +de mes bras, chaude encore de mes baisers, à baiser la chère pureté +qu'elle est. Je sais que, du jour où je serai votre amant, ma vie se +disjoindra de la vôtre en raison directe de ces mensonges et de ces +hontes. + +Il faut une grande fatuité à l'homme--et bien peu de vrai amour en +somme--pour qu'il songe sans remords à posséder une honnête femme. Si je +sentais mon moi sublime, capable d'une fidélité absolue ou si je vous +aimais moins, peut-être ne résisterais-je pas à ce grand amour qui +s'offre. + +Vous m'avez jugé autrefois avoir «une intelligence mâle et froide, un +cÅ“ur hésitant...» Oui, voilà ce que je suis, je sens vivement la +vérité de votre antérieure divination... + +Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par pitié pour vous, +pour Hélène, réfléchissez avant que cette vulgaire et irréparable chose +soit entre nous. + +Ce rôle un peu ridicule assumé par moi de me refuser à votre tendresse, +il me coûte; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime; +vous ma sÅ“ur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en +elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyauté d'un homme, faire +de vous ce que j'ai fait des autres!... + +Denise, chère âme fine, cher esprit d'élite, ayez conscience de la +probité qui me fait vous dire: N'aimez pas. + +Je vous écris navré; je donnerais tout au monde, afin que dans un éclair +de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis. + +Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon +devoir, il me faut l'accomplir. + +Ah! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le +courage de vous faire souffrir. + + + + +CLXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +8 février. + +Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prévoyantes de tout +le mal, de toute la honte, de tous les désenchantements de l'amour... Je +les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais. + +Vous avez beau jeter du mépris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis +orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi. + +Avez-vous donc vu des fleurs s'arrêter de s'épanouir et fermer leurs +corolles afin de retenir l'exhalaison parfumée de leur âme de fleurs? +Aussi involontairement je vous aime. + +Ah! vous n'avez jamais aimé pour oser flétrir ainsi l'amour. Je ne sais +quoi m'emporte vers vous, malgré tout, si puissamment! Je n'ai même pas +la pudeur de ne plus vous dire: «Je vous aime!» et c'est en vous adorant +à genoux que je vous le murmure, mon bien-aimé. + +Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles +heures d'extase, mais prenez de mon âme son adoration et vivez +indifférent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma +passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait +frissonner, il y a toutes les tendresses fécondes et douces en savantes +trouvailles pour le bonheur de l'aimé. + +Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui +ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aimé, donnez-moi la vie d'amour... je +l'implore à vos pieds, défaillante. + + + + +CLXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +9 février. + +Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnées me touchent +profondément. Ces cris s'exhalant de votre corps enivré, ces intimes +convulsions de votre cÅ“ur, emplissent le mien de curiosité, de désir, +d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La +passion n'a pas d'honnêteté, l'amour, pas de pudeur. + +Eh bien, ne résistons plus; venez, je vous attends; vous êtes belle, je +vous aime, j'ai pitié de votre souffrance. Venez, ma bien-aimée. + + + + +CLXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +10 février. + +Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un +amour égal au mien, mais pas votre pitié. + +Je ne suis pas guérie, mais je suis calme; la crise est passée. Je n'en +mourrai pas s'il me reste votre amitié. + +J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir +d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir +lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour +dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie. + +A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au +cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là , je ne sais +quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de +descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit +au cocher: «C'est là , mais j'attends quelqu'un».--Il m'a répondu: «Bien, +ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège. + +Ah oui! _petite dame_, je n'étais plus que cela: une pauvre chose +étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle +avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable. + +L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de +honte... J'ai vu vos fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever +un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je +broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir, +se dresser devant moi: _Venez--ne résistons plus--ma chérie._ Oui, +seulement ceux-là , toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres... +d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien +qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas, +séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui +anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me +suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid... +l'heure?... il attend... il est là ... j'irai... il attend...» Mais +c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides, +sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée. + +Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois +bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit... +Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère; +vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant d'humidité, +vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu +des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté +votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à +la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec +votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous +êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux, +libre... + +Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots +nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a +ouvert la portière et m'a consolée. + +Quelle chose triste et grotesque que la vie! + +Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en +ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient... +elles étaient aussi _démâtées_ qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez, +marchez, ça passera.» _Ça passera!_ il a dit ça comme vous... + +Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle +d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son +effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir dans cet état chez moi, +je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai +besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas +tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et +complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les +heures à part; allez.» Et nous voilà partis. + +Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux +qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur +leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et +lugubre on en pourrait faire... + +Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi. +Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était +couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur +mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en +grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman +chérie».--J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi +donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule, +bien triste, pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après +j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a +pas voulu me conduire.» + +«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien +morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un +t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi +ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser +bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je +t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.» + +Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été +l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante: +«Ah! c'est toi, toi; te revoilà !» Et puis s'est rendormie sous mes +baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle +ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui +demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon +enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre +chose, j'embrassais ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de +ce que je lui avais fait souffrir... + +Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court +passé!... + +Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible +sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement +et physiquement. + +Voilà ; maintenant c'est fini. + +Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que +je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la +crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal +que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits +n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et +tiennent fort mon pauvre cÅ“ur. + + + + +CLXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +11 février. + +Que vous étiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantôt... toute +courbaturée, toute alanguie, si noblement contusionnée à la lutte du +devoir, avec vos beaux yeux cernés... j'aurais voulu pouvoir les baiser. + +Vous avez eu un petit rire sceptique quand, à genoux à vos pieds et +entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si +amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chérie d'Hélène, si +vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez +plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un détachement ironique +de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude +crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie. + +Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein +d'anxiété, de suivre de près cette convalescence... + + + + +CLXXX + +_Denise à Philippe._ + + +12 février. + +Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en liberté, pas vrai? +Vous m'amusez... + +Vous dites: «Aimez-moi... là , très bien... pas tant... allons, un peu +plus...» + +J'ai une vague peur de ressembler à la pauvre grenouille implorant: + +«Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore? + +»Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà ? + +»Vous n'en approchez point»... + +J'espère n'en pas crever ainsi qu'a fait la chétive pécore... encore +n'en suis-je pas bien sûre. + +Pour ce qui est de notre amitié, soyez rassuré: je ne sais pas ménager +ce que je méprise, mais je ne vous méprise pas, je vous aime presque; je +saurai donc rester l'amie que vous vous êtes rêvée. + + + + +CLXXXI + +_Philippe à Denise._ + + +19 février. + +Mon amie, vous nous inquiétez, Gérald et moi. Nous avons causé comme +deux frères hier au soir en vous quittant. Ces syncopes fréquentes, +survenues depuis trois jours, nous préoccupent. Nous avons décidé que, +pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration où +vous êtes, il fallait partir pour le Midi. + +Ne vous récriez pas; vos deux frères ont combiné ainsi le voyage: nous +partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Gérald, tite-Lène, vous et +moi--si vous me voulez--pour vous installer et demeurer quinze jours +près de vous. + +Gérald va vous avertir de ce projet en allant déjeuner ce matin avec +vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami +inquiet, torturé, vous supplie à genoux de ne pas dire: non. + + + + +CLXXXII + +_Denise à Philippe._ + + +Ce 19. + +Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis désemparée, +lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours, +seule avec ma chère petite... + +Le reste?... Je ne sais plus et ça m'est égal... + + Terre, il est des vivants dont la vie est passée, + Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts. + + + + +CLXXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, Cannes. 8 mars. + +Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous +passons nos journées ensemble? + +J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire: +«Éloignez-vous!» + +Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit, +me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à +ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère. + +Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se +poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos +ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise +longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine de la mignonne, +c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met +dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je +vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi--qui sont +notre amitié--font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi +tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives... + +Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne +m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne +seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait +tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes +efforts pour l'anéantir. + +La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout +bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans +mon cÅ“ur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration: +l'oubli. + +Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal. + + + + +CLXXXIV + +_Philippe à Denise._ + + +Splendid Hôtel, Cannes, 8 mars. + +Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lène; c'est +donc pour cela que, lorsque j'ai demandé à monter vous saluer dans votre +chambre, le domestique m'a dit: «Madame repose.» + +Nous nous hâtions Hélène, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles +pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous +voulions admirer avec la «chérie» le coucher du soleil... J'étais fier +aussi du rose pâle que notre marche dans la montagne avait mis aux joues +de «la chérie de la chérie...» + +Je suis triste de cette décision, mais elle est sage. Ce va m'être un +déchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens +malheureux à cette idée; j'ai bien envie de ne pas venir dîner ce soir +aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon +habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dîne +à l'hôtel. + + + + +CLXXXV + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles. + +Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et +s'en étonnerait. + +Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera +plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui +me restent à vous voir. + +Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime! + + + + +CLXXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +Paris, ce mardi 14 mars. + +Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait +plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans +votre état. + +Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en +envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes +me désespère; pour me les faire supporter si courtes, il faudrait +qu'elles fussent signées de vous. Ce _Denise_, je l'aime syllabe par +syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait +un calmant, une détente dans mes inquiétudes. + +Donc, je romps le traité--c'est le sort habituel des traités d'être +rompus, d'ailleurs.--Je vous écrirai et serai bien heureux si vous +voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres, +elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de +vous. + +Je baise tendrement vos mains, mon amie. + + + + +CLXXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +15 mars. + +Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je +suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir. + +J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady +Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas. + +Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je vais voir le plus souvent +possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de +télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes +qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il +me faut des nouvelles. + +Je suis douloureusement tout entier à vous. + + + + +CLXXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Aux Ravenelles, 18 mars. + +Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant +Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche. +Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre +souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne... + +O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la +splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais +plus être heureux? + +Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon +cÅ“ur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux manger: +j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens +diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand +effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à +l'évanouissement. + +Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe. + + + + +CLXXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +20 mars. + +Ma chérie, votre faiblesse m'inquiète; ce mot-là toujours répété dans +les télégrammes, m'angoisse. + +Pauvre petite! cette lettre qui vous a coûté un évanouissement, mes yeux +ne s'en peuvent détacher. + +Je vous en prie, ayez la volonté de réagir. Vous guérie, nous pourrons +être si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont +cahoté un peu notre amitié; mais elle demeurera plus noble, plus belle, +plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre! + +Cette amitié représentera un grand effort d'honnêteté de ma part; de la +vôtre une droiture sublime, rare à rencontrer. Les joies intimes qu'elle +nous a déjà données, c'est un peu de bonheur, croyez-moi. + +Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou +mal quand je songe à l'état affreux où vous êtes... par pitié, +guérissez! + + + + +CXC + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, 23 mars. + +C'est peut-être me guérir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets +ni ce qu'ils regrettent; mes heures se traînent, mes grands désirs sont +morts, j'en reste abattue et tremblante. + +Mes jours, mes nuits sont singulièrement mélancoliques. Je cherche à +suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher +ces souffrances: j'ai le cÅ“ur plein de larmes. + +Mais vous? pourquoi être triste? qu'avez-vous? + + + + +CXCI + +_Philippe à Denise._ + + +26 mars. + +J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens +criminel; j'en arrive à trouver ridicules, imbéciles, mes scrupules et +notre honnêteté. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force +m'a animé et fait lutter contre cet amour?... + +Vous êtes née pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors +l'amour; il vous a embellie, électrisée; maintenant, il vous tue. + +Eh bien, aimons-nous. Je me sens pénétré, à mon insu, d'un tel orgueil +d'être celui que vous avez choisi... + +Nous avons, ma Denise, de belles heures à vivre, j'attendrai qu'elles +sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour éclosent +encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous +guérir, ma bien-aimée, dans l'apaisement de mes baisers passionnés. Je +viens, n'est-ce pas? + +_Yours for ever._ + + + + +CXCII + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, 29 mars. + +Non, non; j'ai trop pensé, j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert. + +J'ai vécu longtemps avec délices dans l'incohérence de mes sensations; +mais tant de secousses ont épuisé mon amour. + +J'en arrive à ne plus savoir si je désire ou non que vous vous souveniez +d'avoir été, par moi, immensément aimé. + +Quels arriérés de tendresse inemployée je vous ai donnés pourtant! c'est +une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout +sentiment à l'extrême... Mais maintenant c'est fini. Le rêve, resté +rêve, s'efface lentement sans s'imprégner d'aucun souvenir, d'aucun +frisson de réalité l'attachant à ma vie. + +Ma fille m'a reprise tout entière. Je ne supporte avec joie ses +tendresses qu'à la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose +c'est la pureté de mon corps à défaut du calme de mon cÅ“ur. + +Je ne pourrais, maintenant que j'ai réfléchi, vivre auprès de mon enfant +dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manière violente, cette nuit +lointaine déjà qui m'a brisée et où j'ai tant souffert. + +Mon ami j'aime Hélène plus que vous, plus que moi, plus que mon amour. + +Ne venez pas. Allez, je guérirai... on ne meurt pas d'amour. + + + + +CXCIII + +_Philippe à Denise._ + + +31 mars. + +C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la pitié qui +m'entraîne vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pénétré au +point que, de toute mon âme je vous désire... + +Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'écrire +ce dernier, ce suprême renoncement. + +Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bénis. + + + + +CXCIV + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, 2 avril. + +Moi aussi, je vous ai bien aimé; cet instant-là a contenu une éternité +de souffrances et de joies... + +Je vous offrais toutes les belles illusions gardées dans mon cÅ“ur, +toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles +aspirations de mon être... + +Vous m'avez donné la déception. La force de mon amour était si grande +que j'ai pu, sans révolte, sans rancune, sans haine, vous obéir quand +vous m'avez ordonné le renoncement. Je vous aimais jusqu'à l'abnégation, +jusqu'au sacrifice. + +Me voilà armée pour aller désormais l'âme froide et libre. Cette armure +est, après tout, un riche présent que vous m'avez fait. Nous sommes +quittes: je vous l'ai payée de la souffrance causée par mon misérable +amour. + + + + +CXCV + +_Philippe à Denise._ + + +4 avril. + +Votre ironie m'a fait mal. Je désire ardemment votre retour. J'ai peur +de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre +cÅ“ur! Il me semble qu'il y a des siècles que nous sommes séparés. +Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas à vivre loin de vous. + +Je baise vos mains dévotement. + + + + +CXCVI + +_Philippe à Denise._ + + +4 avril. + +Je vous écris ce deuxième mot du cercle où je viens de dîner avec +Gérald; on est venu le chercher tout à l'heure de chez madame de +Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Gérald a couru chez elle, me +chargeant de vous prévenir afin que vous prépariez madame votre mère à +cette triste nouvelle. + +J'espère que ce mot vous arrivera à temps; je le fais porter par le +chasseur, au train rapide de huit heures quinze. + +Je suis malheureux à la pensée de l'émoi qu'il va vous causer, vous si +faible; c'est au moment même où je voudrais le plus grand calme pour +vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle +tendrement sa sÅ“ur? + +Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies! + + + + +CXCVII + +_Denise à Philippe._ + + +Dépêche.--6 avril. + +Avons reçu télégramme Gérald. Tante très mal, partons; mère désolée; +serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secouée; suis presque mieux et +forte devant ce réel malheur. + + + + +LIVRE V + + +_L'amour qui s'éteint tombe rapidement et rarement se ranime._ + + * * * * * + +_Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme +qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui +puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de +courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et +si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des +sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage +restent toujours secrètes... presque indivulgables._ + + * * * * * + +_Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le +remède à l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle +fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation._ + + STENDHAL + + + + +CXCVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, ce dimanche, 30 avril. + +J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces +messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner +chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se +passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous +savez la théorie? _Non_ se discute, _non_ se combat, et met les amis au +désespoir. _Oui_, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun +conflit, n'éveille pas les _tolle_ obligeants de ceux qui veulent +s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans +vous. + +Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe +n'étant guère de mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine +pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine +suffisantes au gré de son cÅ“ur pour que je reprenne une vie active. +Elle aimait beaucoup sa sÅ“ur; c'était une seconde mère pour elle, à +cause de leur différence d'âge. + +Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la +secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre +chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur +imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait, +s'engourdissait mon âme. + +Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai +frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal +que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu +oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient +pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur +qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien. + +Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est +donc en pieux souvenir et hommage à notre pauvre morte, plus encore que +par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain. + +N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami, +dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux _le cher_ de +notre amitié. + +Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin +de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité--malgré vos ans de +plus que moi--avec le désintéressement d'une vie sentimentale active: +votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens +heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives +peines secrètes, je suis heureuse. + +Quel auteur a dit: «La douleur est le creuset où l'amour s'épure.» + + + + +CXCIX + +_Philippe à Denise._ + + +1er mai. + +Mon cher bonheur, + +Vous êtes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et +l'approuve. J'ai bêtement organisé ce déjeuner, je ne sais pourquoi. +N'avez-vous pas éprouvé de ces choses? on entraîne les gens dans une +partie de plaisir quelconque; on déploie une éloquence vertigineuse à +combiner, à vaincre les obstacles, les hésitations de ceux-ci, de +ceux-là ; puis, quand tout est bien résolu, convenu, le rendez-vous pris, +une réaction se fait; on s'appelle imbécile, on se reproche d'avoir mis +en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des +heures; les amis eux-mêmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous +envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empêche la foule, +regardant passer les réunis malgré eux, sortes de forçats du plaisir, de +murmurer: «C'est la bande des Luzy et autres, des fêtards!» + +Lâchez-moi donc, je l'ai bien mérité; mais puisque je ne vous fais pas +de scène, récompensez-moi en me recevant à dîner? + +Sauf dépêche contre-ordre trouvée chez moi vers six heures et demie, au +moment où je rentrerai passer mon habit, je viendrai. + +_Your loving friend._ + + + + +CC + +_Philippe à Denise._ + + +12 mai. + +Ma chère amie, + +Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi; +voilà deux fois que je l'oublie. + +Voulez-vous être assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les +d'Aulnet? + +Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer. + +Tendrement à vous. + + + + +CCI + +_Denise à Philippe._ + + +12 mai. + +Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle, +vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre. + +Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse +avant de vous rendre chez ma belle-sÅ“ur. C'est le moins que vous +puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore +qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous +en veuille de tant de négligence... + +Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête +fou--non, sans plaisanter--je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai +donc pas chez Alice ce soir,--j'y rate mon entrée--gros bête, allez! + +Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation; +je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue, +diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la +noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche, +j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un. + +En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très +douloureux. + +Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à -dire infiniment, +pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont +horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa +nudité... Vous connaissez mon âme, non mon front; je suis tout +bonnement affreuse coiffée à la chinoise. + +Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition +que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité +beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant +abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette +que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous +empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites +précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi +tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en +somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que +ce qui, l'un après l'autre, nous a agités. + +Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur +mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux +mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre +indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels: +je vous aime. + +Ah! que du _rien_ que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur, +pas vrai? + + + + +CCII + +_Philippe à Denise._ + + +Lundi, 15 mai. + +La nièce de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que +nous soyons reçus chez elle, même intimement, mardi. Dans ces conditions +que décidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille +at home? + +_Yours most devotedly._ + + + + +CCIII + +_Denise à Philippe._ + + +Lundi, 15 mai. + +Je choisis le tranquille at home. J'ai été gênée, l'autre jour, de +rencontrer les Villeréal au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hélène et miss +May fussent avec nous, j'étais contrariée que ces gens nous surprissent +en escapade. Et puis, où irions-nous? Nous finirions par afficher +Saint-Germain et sa forêt en y retournant si souvent. + +Mieux vaut le dîner dans le jardin d'hiver embaumé des fleurs de mai, et +ensuite la causerie dans le petit salon. + + + + +CCIV + +_Denise à Philippe._ + + +Mercredi, 17 mai. + +Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et +que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous +ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus. +D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»--mon excuse est là : je trouve cela +long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute +si j'ai le cÅ“ur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est +un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en +ce monde misérable! + +Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite +est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité +exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur +mon cÅ“ur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle +intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de +votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à -tête duquel je ne me +sois jamais ennuyée. + +D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent +au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité? +Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les +autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule, +insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur. + +Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme, +à mon cÅ“ur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute +indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les +sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de +l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos +vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses, +faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de +ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu'à descendre... +pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas +trouver en vous? + +J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez +pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain, +entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir +en moi. + +Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman, +Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les +yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel +vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il +était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria: +«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous +avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de +jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes +rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont +immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se +sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la +chair fine de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger +contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos +lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre +visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent +encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir! + +Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon +être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute +l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me +troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles +doivent causer. + +Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de +l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet +insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier +une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir? +Répondez à tout cela, mon tendre ami. + +L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les +soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour +n'arrivent plus à faire croire à l'amour. + +Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous +ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous +aime?» + +Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins, +les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai, +impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent +extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir +intérieur que je ne puis exprimer.» + +Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon +avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins +d'étonnants amis. + +Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au +moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens +fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère. + +Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde +insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans +nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue; +influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en +habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais +sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire. + +Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté +d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère +physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous +forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense +tristesse animée. + + + + +CCV + +_Philippe à Denise._ + + +Jeudi 18 mai. + +Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant +vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, ému de la tête +aux pieds, j'ai dû comprimer un élan plein de griserie subite, +inexpliquable... + +Ah! si cette toute petite chose se fût produite il y a trois mois, ah! +petite silhouette, ah! quel amant déplorable vous auriez acquis, bon +gré, mal gré. + +Ma chère, nous nous serions consolés vous et moi, en formulant dans le +genre de l'autre: «Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent, +c'est la manière de se conduire après les avoir faites.» Nous aurions +tâché honnêtement de faire de notre _après_ quelque chose de sublime, et +les inévitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que +entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hésitant, biscornu, +traversé de désirs comme moi, l'amour eût été une fantaisie perpétuelle +dont nous ne nous serions jamais avisés de nous lasser. Regrettez-vous, +Silhouette chérie? Moi, je commence. + + + + +CCVI + +_Denise à Philippe._ + + +19 mai. + +Blagueur, allez! et dire que c'est précisément l'animal féroce que vous +êtes que j'aime en vous... mais quelle aberration, ô mon empereur! +quelle triste clownerie, ô mes aïeux! + +J'espère, petite lueur, que vous avez reçu le mot de mère vous invitant +à dîner demain, triste dîner d'adieu de Gérald. Il part sans rémission +après-demain et s'embarquera dans quelques jours. + +Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la madre, malhonnête? Nous +accompagnons toutes les trois le fils, le frère, l'oncle chéri, jusqu'à +Cherbourg. + +Ne manquez pas ce dîner représentant l'adieu général. + + + + +CCVII + +_Philippe à Denise._ + + +19 mai. + +J'ai répondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis très +_encharibotté_ d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite à +Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss +May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: «jé souise +encombrante, vraiment une insioupportèble little monkey». Je promets de +ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'être grave +comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap. +Tout cela me sera d'ailleurs facile parce que je serai très triste de +me séparer du cher Gérald. + +_Friendly shake hands._ + + + + +CCVIII + +_Denise à Philippe_. + + +2 juin. + +Je voudrais que des tendresses,--celles que j'ignore et que vous +aimeriez,--tombassent du bout de ma plume à chaque goutte d'encre qui +s'en échappe, pour vous remercier des tristes et délicieux huit jours +passés.--Pauvre Gérald, il vous aime aussi!--Je voudrais que les rêves +ne fussent pas des rêves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un cÅ“ur +batte contre le mien... + +Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous +préoccuper, comment voulez-vous que j'arrive à la sagesse, étant donné +vous et moi? + +Je me croyais guérie; hélas! la moindre joie venue de vous a un tel +retentissement en mon cÅ“ur... j'en ai des extases de pensée. + +Si je pouvais vous communiquer ce que je sens, vous seriez heureux, mon +cher grand; car, en cela, vous m'êtes inférieur; vous êtes +l'usufruitier, moi le possesseur; vous goûtez le bonheur d'une amitié +comme la nôtre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je +l'engendre. + +Or, ainsi que tous les créateurs, je puis prodiguer le bien dont la +source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force +aimante, fût-ce pour d'autres; mais donnez à jamais à votre amie le +pouvoir de fournir votre âme de cette tendresse spéciale qui a demeuré +entre nous pendant ce court voyage. + +Ce que je suis, ce que je serai après cela? heureuse à la façon d'un +poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours très droite +et très bonne, c'est la seule ambition de votre Denise. + + + + +CCIX + +_Philippe à Denise._ + + +15 juin. + +Vous avez été un peu méchante aux courses pour votre ami; votre cher +dernier petit billet ne me faisait pas prévoir cette nouvelle +attitude... Vous m'avez très spirituellement blagué; les autres riaient; +j'aurais bien ri de bon cÅ“ur comme eux, si, au fond de tout cela, je +ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois, +j'en suis sûr. Vous avez des manières de clore à demi les yeux en me +regardant, une façon de sourire, de vous taire, qui me font bien +souffrir. + +Croyez-le, ma chérie, je sais parfaitement la bêtise que j'ai faite en +résistant à l'élan de votre cÅ“ur; mais croyez aussi que _je vous aime +trop pour rien regretter_. Hier, toute la soirée, vous avez écouté avec +une complaisance marquée les déclarations de ce grand viveur de +Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux +qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre +une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dégusté goulûment. +Germaine elle-même s'en est aperçue et m'a jeté un: «Vous n'êtes donc +plus une lueur suffisante?» + +Parbleu, il m'est surabondamment prouvé que vous êtes une femme exquise, +une désirable maîtresse; je m'étonne seulement de votre obstination à +ne pas comprendre le pourquoi infiniment supérieur qui m'a retenu. + +Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il +vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence à +murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant. +En ami sincère je vous crie: «Casse-cou.» Du reste, je pourrais aussi +vous le crier à propos de Bernard. + + + + +CCX + +_Denise à Philippe._ + + +16 juin. + +Eh! là -bas, l'ami très sincère, avez-vous pas bientôt fini de me +crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de +Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont +amusants, ils sont drôles, ils me distraient, un point, c'est tout. + +En voilà un état, de marquer les coups et de me signaler les pavillons +des barques qui s'avancent! + +Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros +bête, allez! Ne sais-je pas bien que mon honneur et le vôtre sont un +fonds commun? + +«Va! je t'ai pardonné...» Ça se chante à l'Opéra... ça se chante aussi +tout bas dans le cÅ“ur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de +temps en temps un peu d'étourdissement m'est encore nécessaire; ces +messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener à bien, +sans rechute, la grande guérison. Chevrignies m'amuse plus que les +autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au sérieux. + +Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant +que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves, +s'est écriée: «Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son +grand deuil et son crêpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre +ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure!» J'ai pouffé; lui, non. +Depuis, ayant senti qu'il avait échoué dans ses déclarations légères, il +a tout à coup changé de tactique et timidement, de peur d'être pris au +mot, je crois, balbutié des paroles vagues sur le divorce. + +Pauvre tante de Giraucourt! Son joli héritage est bien sûr pour quelque +petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu à la côte, le beau +Chevrignies? + +Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens... +mettons: genre opérette. + + + + +CCXI + +_Denise à Philippe._ + + +18 juin. + +Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous +aime plus? + +Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de +m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure +ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination. +J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes +récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au +moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas +m'en vouloir de _votre_ sagesse, voyons? + +Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter +d'avoir connu, en ce temps-là , toutes les profondeurs de la souffrance. +J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes, +inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule, +insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi? + +C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands +cris passant en ouragan et... qu'on oublie. + +L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve, +propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux +douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et +fus aussi folle que les plus folles. + +Et quand je pense que sans votre belle résistance,--elle l'a été, mon +cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose l'avouer!--j'aurais +pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez jamais aimé, que +j'étais la _grande première_ de votre vie d'amour... car vous m'auriez +bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils eussent pu être, je +m'en serais persuadée, j'aurais cru en eux, naïve, et... j'aurais été +heureuse d'y croire. + +Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais, +mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est +parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!» + + + + +CCXII + +_Philippe à Denise._ + + +19 juin. + +Il faut me pardonner, ma chère amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux, +si je veille sur vous avec le souci d'un époux; mais vous allez si vite +dans cette guérison que je n'y comprends plus rien. + +Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se +méfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient +discret et vous a de ces phrases révélatrices si on l'interroge: + +«--Hein? Quoi? Madame Trémors? un siècle que je ne l'ai vue.»--Alors que +vous venez de me dire:--«Chevrignies sort d'ici.» + +Madame Nisette, les lauriers sont coupés mais on peut les ramasser, et +Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dévouer à cette +besogne. + +Vous êtes une passionnée qu'anime et brûle une flamme dévorante pour +vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde. + + + + +CCXIII + +_Denise à Philippe._ + + +19 juin. + +Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous +continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à +votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci. +Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le +ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je +ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon +existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise +parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le +savez bien. + +Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me +pardonner et me plaindre d'en être encore là ; notre vie n'est qu'une +succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver +toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi +d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre, +qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de +l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je +me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du +bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon +cÅ“ur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison. +Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je +suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je +suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des +déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié, +maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes +pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon +imagination. J'emploie une patience surhumaine à me modérer, à refouler +mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente +mon _au point_. + +Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah! +qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que +l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut +degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils +divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se +croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies, +dieux, tables, cuvettes. + +Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point +important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux. +Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur. + +Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées +douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là ... d'autres, où il est +gai; je m'aime ces jours-là ... les jours où il est dominé par l'âme, les +jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui +tient à cette misérable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence +_corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'âme_, elle +m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous! +Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les +courtisanes--et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque +plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous +aiment le mieux succombe indéfiniment». + +_Adio, caro mio._ + + + + +CCXIV + +_Philippe à Denise._ + + +24 juin. + +Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant +cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des +jours où l'on sent votre cÅ“ur, votre esprit, brûler comme une torche +superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de +ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de +vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de la +flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la +proie. + + + + +CCXV + +_Denise à Philippe._ + + +25 juin. + +Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une +faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à +cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant +d'autres hommes, une vulgarité affligeante. + +Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste. +De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à +quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas +celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces +choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV, +le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une +rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le +fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une faible sensation +de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent, +moelleux... j'en ai le cÅ“ur impressionné. Quelle délicate mort que +celle des fleurs! + + + + +CCXVI + +_Denise à Philippe._ + + +28 juin. + +En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir +si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité +sur la conscience; est-ce une conduite? + +Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul, +après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez +refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez? + + + + +CCXVII + +_Philippe à Denise._ + + +29 juin. + +C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez +vous avant-hier et vis Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère. +Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis +retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a +un peu consolé, étant donné le proverbe. + + + + +CCXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 juin. + +Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un +genre? + +Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et +une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a +aimé? c'est touchant! + +Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime, +animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille +perplexement: «_Povero! Vorrei e non vorrei_[5]!» + +Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi. + +Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'êtes-vous entré +l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis +sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au +bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon! + + + + +CCXIX + +_Philippe à Denise._ + + +30 juin. + +Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts +n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous +n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante. + +Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec +laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle, +et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon +chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec +accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand +elles se croient une peine de cÅ“ur en mènent grand tapage; c'est +ainsi que personne n'ignore cette rupture. + +Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre +dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les +événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit +peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie +chère, une amitié introuvable. + +Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde, +inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour +nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois. + +Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et +indifférent? + +Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu. + +Je vous baise les mains de toute mon âme. + + + + +CCXX + +_Denise à Philippe._ + + +1er juillet. + +Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories +subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que +ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et +des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a +laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre? + +Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies: +«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.» + +Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il +existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire +l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire +dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de +Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce +Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça! + +Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon +amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies +de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours +blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette +atmosphère de spéciale, de latente et constante tendresse dans laquelle +j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne +faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je +conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu +mondaine! + +Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en +contiennent vos lettres. + +Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre +amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais composé et pas trop +mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de +ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et +voyons-nous beaucoup. + +Yours Denise. + + + + +CCXXI + +_Philippe à Denise._ + + +1er juillet. + +Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je +vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu. + +Adieu, chère sagesse. + + + + +CCXXII + +_Denise à Philippe._ + + +2 juillet. + +Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre +amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien, +désormais, contre vous et moi. + +Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge +pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place. +J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au +cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous +étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies +vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous +emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais +la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne +rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire +qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le +simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner +dans la salle, il accepte la place et reste. + +Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis +attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice: +«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une +jolie femme avec eux et...» + +Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soirée promise_. + +Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement, +saintement. A peine ai-je senti un cÅ“ur un peu battant, une petite +secousse, un frisson, puis, plus rien. + +Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air +d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous. + +Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son +manteau, de ses gants,--vous les avez tirés de votre poche.--Quel +remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous +étiez assis près d'elle, tout près, si près... + +Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté dans ma tenue, ni dédain, +ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai +peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé! + +J'ai été--le loin passé, mon Dieu!--un instant bête et malade; j'ai +désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je +vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait +votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie +et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon désir que je +caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous +ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous +aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres, +douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible. + +Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous +découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du +chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai +compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme +Ève, blonde comme Vénus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les +grandes amoureuses, comme toutes les aimées... + +Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une +nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne +vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole +l'amour... + +Votre + + DENISE. + +_P.-S._--Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines; +avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre +jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux +et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il +pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein cÅ“ur? + +Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait +presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux, +sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit +de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir. + +Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand à un entr'acte il est sorti +de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot, +d'absurde, et mon cÅ“ur s'est serré. Ah! ces cÅ“urs de femme tout +pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le +concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler +japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette, +pardonnez-moi! + +Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin, +l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle. + + + + +CCXXIII + +_Denise à Philippe._ + + + +3 juillet. + +Mon grand, + +Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous +arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman, +les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de +chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois +ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir? + +Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons +l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète +si vous ne veniez pas. + + + + +CCXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +Dimanche 4 juillet. + +Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à +l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch. +et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à +l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel. + +C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre +air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir +chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie; +alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux +François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise +qu'il vous a vu et comment vous êtes. + +Avez-vous quelqu'un pour vous soigner? Voulez-vous que je vienne? Je +suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je +pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel? + +Tenez, je pleure comme une bête! + + + + +CCXXV + +_Philippe à Denise._ + + +Dimanche. + +Ma chère amie, + +Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu +grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le +docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est +engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit +aujourd'hui. + +François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une +émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame +de Nimerck, il vous donnera plus de détails. + +Adieu, je vous aime de tout mon cÅ“ur; j'embrasse avec tendresse ma +petite Hélène; j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines +lui auront fait plaisir. + + PHILIPPE. + +_P.-S._--Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici +respectueusement et de tout son cÅ“ur en attendant ce soir. + + JACQUES DE LUZY. + + + + +CCXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +Lundi 5. + +Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas +osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous. +Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre. +Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage +contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du +mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à +vous rendre des soins capables de vous distraire! + +Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs +qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi. Il dépeint +l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues. +Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre +petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni +et peint.»--Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en +saxe que j'ai donné _à mon grand toutou de Phillip_, quand j'étais +petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé _en +jouant avec_...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il +m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»--François, ahuri, ne +comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la +conversation, comme ils peuvent. + +Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop. + + + + +CCXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +8 juillet. + +Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que +François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une +grande discrétion malgré tous les détails qu'il vous donne. Ce serait +mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon +abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion +et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de +mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai +gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner. +Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous +imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées +ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à +mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas +eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire +réconforterait plutôt. + +C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne +pouvoir vous convier à venir... + +J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir +jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins +impotent avec des bandages plus menus. + +Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des +privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous +et Hélène. + + + + +CCXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Vendredi 9 juillet. + +Mon cÅ“ur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie +finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une +pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur +souvenir vous soit léger! + +Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre +départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce +voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne +Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre +de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date +fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient +mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames +Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un +compartiment est retenu. + +Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne +veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au +cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans +la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée +hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec +naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le +surlendemain du duel. + +--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu +s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le +soir de la provocation? + +MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?... + +APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle +était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les +voir là , a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait +pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si +rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent +dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain, +Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle +sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman. + +SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là ; le vrai roman, mon +cher, c'est autre chose... + +ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette, +monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille... + +SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai +vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer +_ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi. + +Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire +d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la +remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu +là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations. + +Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y +attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation +malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore +est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah! +quel mal on a à garder une chère amitié fervente! + +Ma belle-mère, ma sÅ“ur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez +Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en +convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire +mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous +rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous +psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela... + +Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos +propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi! + + + + +CCXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +11 juillet. + +Mon amie, + +Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette +écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que, +dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne +m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de +quelques beaux restes d'instinct. + +Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la +vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce +monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du +bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée. + +Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée +Suzanne; elle la surprendrait bien. + +Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce +n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces +demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait +là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est +tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple +fait, trop de choses qui n'y sont pas. + +Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale +qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La +pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses +illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel... + +Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout +entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi. + +Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en +somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma +main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade. +Et voilà . + +J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis +d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur +lui a fait rêver la neige des glaciers. + +J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là -bas par un riche touriste +anglais; elle a le tête-à -tête un peu lourd et je suis habitué à plus de +finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies +me poursuit et m'embête encore. + +La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant +dit ce matin--à propos de bottes--: «Eh bien, _vrai!_ et moi qui +t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»--Pardonnez +l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le +fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où +nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est +Chevrignies. + +Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main +gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans +impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé, +ce qui se passe au fond de mon cÅ“ur; les intermédiaires entre vous et +moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter. + +Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur. + + + + +CCXXX + +_Denise à Philippe._ + + +13 juillet. + +Adieu à vous aussi. Mère part dans peu de jours pour Nimerck; si votre +cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra et vous +m'y attendrez. Adieu. Hélène vous rend vos baisers. + +Miss May prépare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les +douze colis qu'elle tient à emporter _à la main_. + +Adieu. _Dear child, I love you._--Ah! vous n'êtes plus que cela: mon +cher, cher enfant! + + + + +CCXXXI + +_Denise à Philippe._ + + +15 juillet. + +Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste, +Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être +en _miouvemente_; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de +Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et +sommes parties immédiatement pour Fontana. + +Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans +finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat +d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres +centenaires sur un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel +coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le +puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son +château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec +Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout +et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le +lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est +extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours. + +Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle +qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda +Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du +beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement. + +La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme +supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à +en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes +débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre +de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez +sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis +s'est éteinte... + +Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression +que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de +nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur +déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre +rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous, +cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre +amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le +calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos +cÅ“urs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié +amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en +douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen. + +Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller. +Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher +quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de +ton cou Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée +de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est +Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son +imagé jargon soi-disant français. + + DENISE. + +_P.-S._--Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos +nouvelles; ce soir, après dîner, nous avons parlé de vous. Danans m'a +inquiétée; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est écrié: +«Et on l'a tenu à la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui +nous suivent sont décidément un peu douillets». + +Vous ne l'êtes pas, je le sais... alors la folle du logis fait +chevaucher de tristes rêves; vite un mot à votre princesse Extrême. + + + + +CCXXXII + +_Philippe à Denise._ + + +Mercredi 16 juillet. + +Je réponds en hâte à votre lettre: calmez vos inquiétudes, amie aimée; +je vais très bien; mais j'ai eu une complication à ma blessure deux +jours après le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous +tourmenter; vous pourrez donner ces détails au grand romancier, s'il +vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'épée de Chevrignies +m'a traversé la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait +une plaie en séton de quelques centimètres; on m'a pansé, et, par +prudence, j'ai gardé le bras en écharpe deux jours; on me donnait des +bains locaux phéniqués; par horreur de cette odeur je n'aurais osé +sortir ni me présenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont +pris, tout le bras était douloureux et j'avais de la fièvre; Félizet a +trouvé de la rougeur, du gonflement à la partie blessée; il a fallu +débrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agréable. +C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cachée et qui m'a forcé +de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilité par une +gouttière. + +Voilà , ma chérie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra +vous la confirmer; voilà pourquoi je n'ai pas été vous baiser la main +avant votre départ, voilà pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet. + +Cela me gêne bien de vous écrire de la main gauche: patientez pour mes +réponses et écrivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites. + +Baisers à Hélène, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi +tendre. + + + + +CCXXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +17 juillet. + +Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade: +j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous +êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance. + +Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle +d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et +bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce +qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être +grondée par le cher vieux pion. + +Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que «l'âme la plus éprouvée a le +plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir... +mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot _triste_ me brûle les yeux en +relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour +vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que +je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous +dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées, +improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au +Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars +traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de +tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible +paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un +dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne +ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous +serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous +voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes». + + + + +CCXXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +19 juillet. + +Je reçois avec joie tous les matins la dépêche bulletin de santé; mais +que veut dire le: «suis triste, seul...», que contenait celle de ce +matin. Triste, je le savais, mais seul? + +N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aimé? Qu'est-il survenu dans +votre vie? un pétale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers +de votre chemin? Dites, afin d'être consolé... + +Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laissée ce matin à Royat +pour déjeuner avec sa tante et ne la ramènerai à Fontana que ce soir, +après un dîner que ma belle-mère offre aux Danans à son hôtel), avec +Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confiés à la garde +d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille: +tite-Lène. Ils sont entrés par la grande avenue ainsi que trois radieux +printemps. On a parlé de vous en buvant du vin d'Asti parfumé de muscat, +pétillant comme du champagne. Hélène était divine me disant: «Je vous +fais une visite, maman.» Elle en avait un orgueil de petite femme, de +jouer avec moi _à la dame._ + +Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis +contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse. + +Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain cÅ“ur +de Grégor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus légère que fautive, en +somme. + + + + +CCXXXV + +_Philippe à Denise._ + + +20 juillet. + +Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté, +ne me trouvant pas assez _rigolo_ pour devenir l'ordonnateur de ses +menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la +galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet +être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi +dans l'univers. + +Je m'apprête à prendre une formidable résolution et j'aurais bien aimé +que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage. + +Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de +vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai +jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du +premier jet. + +Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en +apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la +bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de +moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas +dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant +et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin +mon cÅ“ur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez +un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille, +du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre +avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si +vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là . + +Je baise vos mains. Mon bras va mieux. + + + + +CCXXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +23 juillet. + +J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par laquelle commencer: +D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces +désespérances; vous êtes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien +des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet: + + Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse, + Le temps s'écoule et l'orgueil imposteur + Pousse au néant les jours de ma jeunesse + Comme un troupeau dont il fut le pasteur. + +Mais non, cher, vous n'êtes pas un pauvre correspondant; cela serait-il, +je vous aime comme vous êtes et puisque votre «cÅ“ur est bon» et que +je «l'ai», je n'ai rien à demander de plus ni de mieux. + +Je regrette de n'être pas auprès de vous quand vous souffrez et que vous +vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse +et vous donnerait du courage. Mère, seule à Nimerck, me pleure à ce +point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable, +paraît-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le +monde; alors je serais riche! Mais voilà , on ne s'est pas encore avisé +de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait ça +pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a établi +dans le monde une incontestable mauvaise renommée. + +Peut-être ont-elles falsifié l'admirable marchandise? ou bien, +décidément, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste? + +Prenez courage, mon désespéré de vous et des autres; ne m'en veuillez +pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient à ce +qu'un heureux événement se prépare... Hier au soir, après le dîner, +tandis que Suzette et Hélène dansaient au Casino, Grégor m'a offert le +bras, et, dans les allées silencieuses du parc, il m'a dit le secret de +son cÅ“ur et demandé de parler pour lui. Le brave garçon était ému, et +moi bien touchée de sentir en lui tant d'amour pour ma nièce. Or, dès ce +matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne. Le chiffre de la +fortune d'Aprilo, beaucoup plus élevé que n'avaient pensé ces dames, a +décidé ma nièce à «courir les ambassades». La voilà bel et bien fiancée; +j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous à dîner. + +Tandis que je vous écris, Marie-Anne au cÅ“ur ingénieux en délicates +attentions, transforme la salle à manger en bosquet de verdure au moyen +de branches d'arbres coupées dans la forêt et parmi lesquelles les +domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lène, et un jeune voisin +de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci, +de là , des fleurs blanches. + +L'effet est délicieux; Hélène, rose de plaisir, admire l'Å“uvre avec +des enthousiasmes juvéniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de +ma lettre, car je vous écris du petit salon donnant dans la salle, les +portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis +obligée de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent +arrêter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation +savante et fleurie. + +L'état de toute la maisonnée est un peu agité par cette grande nouvelle, +et moi plus émue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle éveille en... + +Cette fois, j'ai été arrêtée pour de bon par Marie-Anne. + +Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: «Eh bien?» si +doucement impératif que j'ai laissé là ma plume. + +Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle +et noble allure! Elle défaisait lentement ses gants, et le bras et la +main me sont apparus si purs de ligne... j'en étais émerveillée. + +--Eh bien, Denise? voilà un recommencement... voilà la roue qui tourne, +tout proche de nous, et engrène deux nouvelles existences; heur ou +malheur, la destinée pour eux?... _Chi lo sa?_ et dire que, si broyées +soyons-nous, personne n'aura le courage de crier à ce couple: Vous +tentez l'impossible rêve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas +empoisonner vos jours de désillusion: «_lasciate ognà speranza_». + +Elle s'était levée et marchait de long en large devant la table où +j'étais accoudée; j'ai lu sur ses traits une émotion inaccoutumée... +elle aussi se souvenait... + +Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa +robe de laine blanche; sa majestueuse stature évoquait en mon esprit une +déesse sage et désenchantée: + +--Oui, ni toi ni moi ne dirons à la jeune fille ce que nous avons +souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en +remplacement du désir qui naît en elle? Alors, nous nous étourdissons +pour l'étourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lèvres +murmurent: «Va!» et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle +ne voie pas nos yeux baignés de larmes et ne soupçonne pas les +meurtrissures, qu'en route on nous a faites au cÅ“ur; nous devenons +joyeuses, nous lui donnons des fêtes, nous lui cachons les amas de +douleur que la vie entasse dans les âmes: va!... si tu as l'âme tendre, +tu seras la victime; si c'est lui, il sera victimé; mais soyez assurés, +pauvres fiancés, que votre étoile, pas plus que les nôtres, n'ira par le +monde sans défaillance de lumière!» + +--Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas l'esprit arrogant et ne nient +pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous +n'apportent pas en mariage une âme sceptique, en cendre... + +--Peut-être... d'ailleurs, ta nièce a la chance de les valoir, ces +hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, impérieuse; +elle est de la catégorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hélène? + +--Oh! Hélène est encore un baby!... + +--Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mères... tu couves +la coque vide de l'Å“uf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes +et qu'il vole... tiens, regarde... + +Cher, madame Danans me montrait mon Hélène, étendue sur un +rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berçait; +d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une à une les +fleurs sur Hélène et souriait en la regardant. Elle parlait; les +réponses de Claude semblaient des dénégations, des défenses... mais elle +prenait un petit air boudeur, fâché, et lui, humble, s'excusait. Oui, +oui, il n'y avait pas là deux enfants, mais un jeune homme, une jeune +fille... j'ai senti mon cÅ“ur défaillir... j'allais, fâchée--de quoi, +mon Dieu?--appeler Hélène, quand Marie-Anne pressa ma main, disant: +«Écoute...» + +Alors, les mots arrivèrent jusqu'à nous, attentives: + +--Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez été bien trop +vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte! + +--Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des idées... + +--Oh! que non! et tout ça parce que j'ai l'air d'une petite fille avec +mes robes courtes; mais l'année prochaine elles seront longues, je serai +plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de +vrais messieurs grands, et ce sera bien fait... + +Il riait, le jeune garçon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la +berçait doucement, s'amusant à laisser naître en elle, à son profit à +lui, quelques soucis de femme... + +--Es-tu édifiée, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si +suave!... Mon mari, lui-même l'aime et la choie. La voyant courir +l'autre soir sur la pelouse, pour la première fois il a manifesté ce +regret: «Si j'avais été sûr d'avoir une fille semblable à cette petite, +j'aurais aimé que vous eussiez un enfant.» Ah! j'ai été jalouse de toi à +cette minute-là , Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternité comme +d'une infidélité. Ce n'est pas seulement en père que Paul aime +tite-Lène; c'est pour cette fraîche féminité, cette coquetterie +naissante, qui émanent d'elle. Elle possède un charme au-dessus de son +âge, un tact, une finesse, une câlinerie... + +--Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable +de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des +mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette... + +--Eh bien, tu vas voir. + +Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, là : + +--Hélène? s'écrie-t-elle. + +--Ah! c'est vous, ma Mie-Anne? + +La petite se lève, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son +compagnon, tout cela si franchement, si naïvement, que je ne pus me +retenir de lui mettre un baiser au front. + +--Vous m'avez appelée, Mie-Anne? + +Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait +une partie dans sa ceinture. + +--Tu as là un joli bouquet. Veux-tu me le donner? + +--Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre. + +--Celui-là me plaît... + +--Voyez, les fleurs en sont déjà presque fanées... + +--Tu tiens donc tant à ce bouquet? + +--Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-là , tenez, je +vais en donner la moitié à petite mère (avec un regard vers Claude et +devenant rouge en voyant l'air un peu vexé du gamin) parce que petite +mère, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un +beau, un plus beau ma mie! + +Et la voilà se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: «c'est encore un +peu moi...» Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient à mes cils +et je pensais: déjà ! + +--Tu vois? n'avais-je pas raison? elle aiguise son cÅ“ur et voit +«autre chose que des fleurs en ces fleurs». + +Ah! Philippe, j'en reste atterrée! penser qu'il y a quelques mois à +peine je me sentais entraînée par cette folie d'amour sans songer que +l'heure de mon Hélène était si proche! + +Avec quel soin il va falloir m'occuper de son cÅ“ur et devenir la +confidente de ses plus secrètes pensées! je veux être son amie: la tâche +sera douce et facile... mais quelle décevance de l'armer pour la lutte +sentimentale au lieu d'avoir à lui dire: crois, aime, espère! Quelle +mère attentive a gardé pur le cÅ“ur de son fils et dirige en ce moment +ce fils qui deviendra l'époux de ma fille? + +Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de +belles apparences, à un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ôter +quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualités et les +défauts, et commencer à vous élever à la brochette en vue de ma fille... +Ne riez pas de cette folie; j'ai l'âme pleine de larmes... + +Croyez-moi toujours et à travers tout, votre affectionnée. + + + + +CCXXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +26 juillet. + +Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre +attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais +prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur +notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui +donnant un but. + +Depuis quelque temps déjà , j'avais le désir de vous entretenir d'un +projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait +plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais +dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre +fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un vÅ“u que j'ai +vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié +comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je +respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des +premiers de ces devoirs est la confiance; si la pensée qui me guide +vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je +promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous +et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous +avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande, +élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de +forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer. +Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de +famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans +son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai +surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis +ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de +notre chérie. + +Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant +gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur +moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre +de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille... +cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est délicieuse, cette +gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les +rangs pour l'épouser.» + +Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons, +devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hélène +pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir à ce que je +dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la +pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants. + +Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but +poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre. +Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la +proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra +raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble +réalisable, j'en serai bien heureux. + +Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos +intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte +d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir +la tradition. + +Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun, +dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand +Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en +inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs cÅ“urs +intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous +et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien. + +Je prends vis-à -vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire +prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave +résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écÅ“urement me +gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette +détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y +voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se +ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai. + +Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse, +ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement +fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou je me laisserai tomber +doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son +contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne. + +Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à +atteindre: le bonheur de nos enfants. + +Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes. + +Je vous aime. + + + + +CCXXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 juillet. + +Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a +mis dans mon cÅ“ur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me +disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne +m'amuseront plus... même cette belle-là !» C'était à la fois étrange et +cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la +poupée. + +Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté, +pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours a été le +sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en +principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux +raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons +tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si +votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils +retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant +d'autres: au petit bonheur. + +Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble +ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors +que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont +vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous +transformer en gentleman-farmer. + +Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié +devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles +et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent +à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent +dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.» + +Ah! Philippe, quel cÅ“ur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné +bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec +une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le +chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous +oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon +cher, cher Philippe! + +Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement, +voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les +vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les +vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans +les miennes. + +Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me +courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui +vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de +l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon +cÅ“ur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite! +Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans, +parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant +de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la +mère ne croyait pas si proche. + + + + +CCXXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +30 juillet. + +Merci, Denise, d'avoir accepté mes projets; s'ils s'accomplissent, la +vie pourra encore nous être douce, mon amie. Approuvé par vous, je vais +me mettre bravement à la tâche. Voici vos lettres. Je me suis attendri +tout à l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis +en mémoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis. + +J'ai retrouvé ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses espérances +auxquelles la réalité a, depuis, cassé les ailes... C'est une manière +saisissante de se souvenir... + +Je tiens extrêmement à ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup +de notre amitié qui a pas mal vécu par correspondance. Vous vous y êtes +donnée toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec +une fidélité absolue et complète, ce dépôt que je vous confie. Soyez-en +persuadée, ces lettres ont toujours été accueillies soit avec la +tendresse, soit avec le respect amical qu'elles méritaient. Je ne suis +pas indigne de les posséder et j'ai la confiance qu'elles ne vous +inspireront aucun regret. + +Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'émeut un peu... + + + + +CCXL + +_Denise à Philippe._ + + +2 août. + +Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos cÅ“urs, les meilleurs +peut-être, sont là dans ces feuilles... + +Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si +amoureusement amis! + +FIN + + + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +NOTES: + +[1] Louis Bouilhet. + +[2] Pascal. + +[3] Stendhal + +[4] Office de sainte Cécile, Bréviaire romain. + +[5] «Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!» + + + + + + +End of Project Gutenberg's Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE *** + +***** This file should be named 36635-0.txt or 36635-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/6/3/36635/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36635-0.zip b/36635-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c30afb --- /dev/null +++ b/36635-0.zip diff --git a/36635-8.txt b/36635-8.txt new file mode 100644 index 0000000..5468247 --- /dev/null +++ b/36635-8.txt @@ -0,0 +1,11753 @@ +The Project Gutenberg EBook of Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Amitié amoureuse + +Author: Hermine Lecomte Du Noüy + +Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +AMITIÉ + +AMOUREUSE + +(MME LECOMTE DU NOUY) + +DE + +STENDHAL + +«...L'amitié amoureuse, qui est plus que +l'amour, car elle en a tout le charme, et elle +n'en a point les malaises, les grossièretés ni +les violences...» + +(_Les Contemporains--Sully-Prudhomme_) + +JULES LEMAITRE + +TRENTE-QUATRIÈME ÉDITION + +[Illustration: colophon] + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + +3, RUE AUBER, 3 + + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + + +DU MÊME AUTEUR + + Format grand in-18. + + AMITIÉ AMOUREUSE 1 vol. + + L'AMOUR EST MON PÉCHÉ 1 -- + + LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR 1 -- + + + _En préparation_: + + L'EXPÉRIENCE 1 vol. + + LE VICE D'ATTACHEMENT 1 -- + + LE DESSOUS DES CARTES 1 -- + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y +compris la Suède, la Norvège et la Hollande. + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +A + +MADAME LAURE DE MAUPASSANT + +_Je dédie ce Livre, en témoignage de ma profonde admiration et de mon +tendre respect._ + +H. L. N. + +Octobre 1896. + + + + +PRÉFACE FRAGMENTÉE + +DE + +STENDHAL + + * * * * * + +Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et +surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une +description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en +France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus +encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de +nos moeurs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole +qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler +choquante. + + * * * * * + +Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, +mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se +succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de +l'amour... + + * * * * * + +Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les +prier de ne pas m'écouter.................. + +Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des +miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux +aveugles. Ainsi les gens d'argent et à grosse joie, qui ont gagné cent +mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce +livre, doivent bien vite le fermer... + + * * * * * + +Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où +l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du +grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je +prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux +pour des causes imaginaires _étrangères à la vanité_, et qu'il aurait +grande honte de voir divulguer dans les salons.......... + +Qu'est-ce donc que connaître l'amour par les romans? Que serait-ce après +l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne +l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette +folie? Je répondrai comme un écho: «C'est folie.» + +Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous +occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à +personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai +refait ce livre et cherché à le rendre clair. Après l'avoir lu, n'en +parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans +votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y +laisserais même quelques pages non coupées.... + + * * * * * + +Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amuse à +publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues. +C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la +sagesse pratique le ravit en admiration... + + * * * * * + +Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le +malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé +le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour +offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin. + +(Extrait de: _De l'amour_.) + + + + +AMITIÉ AMOUREUSE + + + + +LIVRE PREMIER + + +_Les femmes préfèrent les émotions à la raison... elles sont toujours et +partout avides d'émotions..._ + + * * * * * + +_La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit +provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un +attaque et l'autre défend..._ + + * * * * * + +_L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, +c'est l'amour du jeu._ + +<small>STENDHAL. + + + + +I + +_Philippe de Luzy à Denise Trémors._ + + +12 novembre 18... + +Madame, + +Voulez-vous me permettre de me présenter chez vous demain vers cinq +heures, et de vous apporter moi-même le petit volume de vers que vous +désirez? Le souvenir très agréable de la conversation que nous avons eue +à cette soirée où je m'ennuyais--où nous nous ennuyions tant--me pousse +à vous faire cette demande; j'ose espérer que vous ne la trouverez pas +importune. J'obéis, en vous écrivant, à une impression d'affinité qui +m'a donné, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que +nous étions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se défier des +indications de l'instinct, qui sont en général obscures et incertaines; +peut-être mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et +avez-vous complètement oublié et la soirée, et le livre, et son +propriétaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le +faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais déjà. + +Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages. + + + + +II + +_Denise Trémors à Philippe de Luzy._ + + +12 novembre, cinq heures. + +Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop +vivace dans l'esprit le souvenir de cette soirée ennuyeuse où, grâce à +vous, je me suis si peu ennuyée, pour chercher s'il y a correction ou +incorrection à le faire. + +Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par +son bon plaisir... et j'en aurai un extrême à renouveler, au coin de mon +feu, la causerie si attrayante de l'autre soir. + + + + +III + +_Philippe à Denise._ + + +14 novembre. + +Eh bien, madame, je ne m'étais pas trompé; la sympathie me guidait +mystérieusement, mais sûrement, vers vous. J'étais hier, je vous +l'avoue, un peu troublé en entrant dans votre salon. Je me +demandais--ces sortes d'expériences sont si dangereuses--si je n'allais +pas voir s'évanouir tout à coup le rêve gracieux qui m'y avait amené. +Quelle peine pour moi si la petite fleur née dans mon imagination était +morte, subitement transplantée dans la réalité. J'en aurais beaucoup +souffert; mais j'ai été vite rassuré, et j'en suis si heureux que je ne +puis résister au plaisir de vous le dire. + +Comme vous avez été bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme +je vous sais gré de consentir à être très simplement une femme, au lieu +de chercher à être, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occupé à +disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie d'être gaie, +et je suis amoureux de l'air très grave que vous aviez en versant l'eau +bouillante sur le thé. + +J'ai passé, grâce à vous, madame, deux heures exquises. Je vous en +devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manière un peu +légère ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie été touché des marques +plus sérieuses d'estime et de confiance que vous m'avez données. Mais +c'est là un terrain en quelque sorte sacré, où ma jeune amitié n'ose +encore s'aventurer. Je m'arrête respectueusement et vous prie de me +croire, madame, très à vous. + + PHILIPPE DE LUZY. + +_P.-S._--Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque +intelligente, et qu'au risque d'étonner tout le monde j'ai presque envie +de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention, à partir de +samedi prochain, de réunir ses amis toutes les semaines. En sorte que, +vous voyant le mardi chez votre belle-soeur, madame d'Aulnet, et le +samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une +petite visite dans l'intervalle, je me ferai une existence à peu près +supportable. Puis, elle a ajouté en me regardant: «Surtout ne manquez +pas samedi prochain; madame Trémors viendra et elle chantera.» Pourquoi +a-t-elle insisté? Aurait-elle déjà deviné, avec ce curieux instinct des +êtres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit à personne, +pas même à vous. + + + + +IV + +_Denise à Philippe._ + + +15 novembre. + +Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous égariez... et je me +hâte de vous crier, en joueuse bien honnête: Casse-cou! + +Je suis très heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes +mutuellement découverte; nos esprits se sont touchés et il y a entre eux +adhérence. Mais peut-être vais-je vous paraître bien bourgeoise: trois +mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas? + +Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent liberté +d'allure; l'amitié entre un homme et une femme me paraissant la chose +la plus charmante à cultiver, peut-être, à mon insu, ai-je pris trop de +soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous? + +Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse +coquette, si coutumière aux mondaines, qui me fait prendre cette +résolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en +prévenir. C'est--comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?--C'est +par prudence, peut-être aussi par pudeur: vous m'avez effarouchée avec +votre «_curieux instinct des êtres primitifs_». + +Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit, +puisque vous semblez prendre intérêt à ce que votre baguette ne revienne +jamais à vide des lambeaux qu'il vous plaît de crocheter en mon cerveau +de Parisienne; mais considérez que ceci est la seule joie qu'il me soit +permis de vous donner. + + + + +V + +_Philippe à Denise_. + + +5 décembre. + +«_Vous êtes si paresseux et si nonchalant!_» M'avez-vous, sans reproche, +madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu +traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant +de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous, +mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce +que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au +travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses +s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus +embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la +main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui +paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous: + + ... les paresseux + Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux. + +Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux à +faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une +attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le +gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte +que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et +aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le +rôle du gendarme. + +En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir +intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai +toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les +acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en +suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine +lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande--combinaison de +marionnette--que je vous avais faite de venir à une réception chez +madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très +déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti +simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres +réflexions. + +Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque +chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me +suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise +de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet +que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en +est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse, +comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul +dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si +intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos +scrupules, notre amitié a été définitivement fondée. + +Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame +mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas +mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser +conduire «par un ange aux yeux bleus». + +En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes. + + + + +VI + +_Denise à Philippe._ + + +6 décembre. + +Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la +chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si +j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous +recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je +m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore +tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos +lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu. + +Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction +du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se +préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami +paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la +conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous +tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains presque plus. +Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre +nonchalance, en se secouant--par quel imprévu et merveilleux +effort?--s'est crue forcée d'allumer en mon honneur. + +Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort +aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté? + +Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle +aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises +surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans +tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui +ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de +tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop? + +Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je +vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez +moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié +si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie, +mon ami? Vous l'avez promis. Peut-être allez-vous conclure de cela que +je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente. + +Adieu. + + + + +VII + +_Philippe à Denise._ + + +18 décembre. + +L'amusante mine troublée--un peu--que vous aviez en me découvrant à +cette fête d'enfants! Je vous ai obéi, madame, j'ai espacé mes visites; +mais vous n'exigez pas que je renonce à vous voir dans le monde aussi +souvent qu'il me sera possible? + +D'ailleurs, hier, je n'étais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais +pour votre délicieuse Hélène. Quand on a une fille de six ans aussi +exquise, il faut s'attendre à la voir recherchée, admirée, fût-ce des +grands garçons. Et puis j'étais là aussi pour votre nièce Suzanne +d'Aulnet--ne l'ai-je pas bien prouvé en m'occupant presque exclusivement +d'elle?--Elle est jolie, certes; elle a précisément tous les signes de +beauté qu'Alexandre Dumas recommande à l'attention des hommes--afin +qu'ils n'épousent pas.--Je lui ai fait une cour discrète, elle ne l'a +point dédaignée et madame votre belle-soeur en a semblé elle-même +touchée. Jusqu'à votre belle-mère qui me faisait les doux yeux... Vous +voyez bien, madame, je ne suis pas à craindre. De quoi me punissez-vous? +qu'ai-je fait? Soyez clémente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais +commencer à me croire dangereux. Épargnez-moi cette fatuité imbécile. + + + + +VIII + +_Denise à Philippe._ + + +19 décembre. + +Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je +ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route. + +J'ai, demain, une réception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul +Hervieu, Marcel Prévost, Abel Hermant et vous. Le dîner est pour huit +heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tôt et d'assister +au repas de tite-Lène, que vous avez conquise. + + + + +IX + +_Denise à Philippe._ + + +21 décembre. + +Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un +peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je +vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes +pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les +mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations +vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une +perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur +quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très +supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une +prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde. + +Vous auriez fait--vous en conveniez vous-même hier--un littérateur d'une +qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme et +d'amertume» dont parle Maurice Barrès. + +Vous ressemblez à celui-là par tant de points! + +Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité +merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme _l'homme libre_, de prendre +une résolution, vous fûtes «_détourné de ce cher projet par la nécessité +d'être extrêmement énergique pour l'exécuter_». + +Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous +vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs +d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez +tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et +puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance, +peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que +ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher: +Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre, +non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce +_farniente_ élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour +que je le trouble autrement que par ma bonne grosse morale. Mais, mais, +ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers: + + Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, + Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur[1]. + +Ne dites pas de nous: _Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus +adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées._ + +C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe... +pouvez-vous savoir combien nos coeurs, notre sensibilité, nos +tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous +offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez +d'intellectualité, d'art et d'idéalisme? + +J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon coeur +_sublimise_ l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le +dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous +étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne +vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez. + +Si vous saviez quels dons de froide analyse se cachent souvent derrière +nos pires enthousiasmes... + +Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons +parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour +ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules, +nous sommes obligées de vous faire partager. + +Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut +bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du +banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils +procèdent de nos rêves plus encore que de vous. + +Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne. + + + + +X + +_Philippe à Denise._ + + +23 décembre. + +Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous +connaître et en vous l'avouant avec naïveté. J'ai un vrai chagrin de +vous l'avoir dit, non comme vous le pensez, mais d'une manière mauvaise +en somme, puisqu'elle vous a déplu. + +Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez. + +Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement à vous vers +cette heure-là, en rentrant de l'Opéra, et je regrettais de ne vous +avoir pas eue près de moi pour goûter ensemble le charme de la musique +de Reyer que je venais d'entendre. + +Je me réjouis de réveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mère +m'a convié à cette fête par un mot charmant. Je me réjouis aussi de +faire la connaissance de ce frère Gérald dont tite-Lène me rend jaloux +dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin. + +Je suis à vos pieds. + +Yours very sincerely. + + + + +XI + +_Denise à Philippe._ + + +28 décembre. + +Vous allez être encore grondé... Hélène a reçu une poupée grande comme +elle et qui l'a fait bondir de joie. Elle l'aimait déjà avant d'avoir +trouvé la carte du donateur; quand elle a su que c'était vous, sa joie +est devenue du délire. Que n'étiez-vous là! c'est si bon à voir, le +bonheur des enfants! + +Mais ce délire de ma fillette a un peu détruit les convictions que je +vous ai exposées dans ma dernière lettre; il y aurait donc des êtres que +plus particulièrement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de +tite-Lène s'est-elle augmentée à la pensée que la poupée venait de vous? +Cette sélection m'apparaît comme une faiblesse. Il faudrait dresser son +coeur à ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors +seulement que l'archet serait vraiment vainqueur. + +La poupée s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptême, +Suzanne a réclamé d'être la marraine. Les radieux vingt ans de ma nièce +ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois +bien que l'idée du compère qu'on lui destine est pour quelque chose dans +ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dînette de dragées +avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de responsabilités graves +que de promettre de veiller sur l'âme en son d'une poupée. + +Mais pourquoi m'avoir donné un soufflet? Certes, si je m'attendais à +recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'était pas de vous. Voilà une +liberté grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve +charmant, exquis, le plus adorable, le plus séduisant des soufflets--«ce +qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment à être +battues»,--dirait un non initié. + +--Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe. + +Et voilà, mon ami, comme un scandale peut naître d'un quiproquo, car il +y a soufflet et soufflet, pas vrai? + +Ce vase précieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux +tulipes harmonieuses et brillantes, débordant de fleurs vraies embaumées +et flexibles, est tout à fait élégant et joli; je l'aime et vous +remercie de me l'avoir donné. + +Quel dommage que votre carte m'ait appris en même temps que vous partez +pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes; elles sont +meilleures ainsi pourtant, à la façon des petits pâtés. + + + + +XII + +_Philippe à Denise._ + + +29 décembre. + +La nouvelle nouvelle, ma chère amie, est que je ne vais pas à la +campagne. Je suis forcé de rester à Paris; j'ai eu avec mon frère une +explication assez sèche; nous nous sommes quittés sur des mots +aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit +jours en tête à tête avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je +suis tout prêt à venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet, +banal témoignage de ma grande affection, vous en ait donné. + + + + +XIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 décembre, cinq heures. + +Qu'est-il donc arrivé? je comptais sur ce repos physique pour +réconforter certains coins douloureux de votre pensée. Cela me cause un +vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux. + +Vous êtes, à tout prendre, une pauvre âme en peine qui m'intéressez. +Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une +heure avec moi. Je tâcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y +réussis parfois. + +Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des +mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien. + +Et puis je compte sur vous pour déjeuner le premier janvier. Ce jour-là, +la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isolés, les +abandonnés. C'est de fondation. Il y a des années où nous sommes quatre; +d'autres, quinze. On échoue chez moi, on toaste ensemble et cela +resserre les liens affectueux et donne à tous l'illusion de la famille. + +Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; à +midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons à table. Mère préside +avec moi; on passe ensemble le reste de la journée; on reçoit _mes_ +visites et le soir maman nous emmène tous dîner chez elle. + +Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte déjà, hélas! des +disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces +déjeuners où étaient présents entre autres, Jean Baudry, Guy de +Maupassant, Renan.--Maupassant avait fait apporter pour Hélène, par son +fidèle François, toute une valise, une grande valise pleine de jouets, +de ces joujoux de treize à quarante-cinq sous des petites boutiques +ambulantes des boulevards. + +Après le déjeuner on vida la valise sur le tapis où, jolie dans sa robe +décolletée qui laissait voir sa peau rosée encore pleine de lait, sa +chair fraîche et ronde de baby de deux ans, tite-Lène, assise par terre, +trônait. Et c'étaient des étonnements, des cris de joie, aussi bien des +grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de +tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une +vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, géante, se donnait +de temps en temps le plaisir d'écraser un objet de ce petit monde mis en +mouvement par des ficelles. + +Que croyez-vous que faisaient devant ce spectacle mes hommes illustres? +qu'ils philosophaient? point: tous vautrés sur le tapis, ils attrapaient +au passage et se renvoyaient l'un à l'autre petits bonhommes, toupies, +porteuses de pain, moulins à vent, vélocipèdes, tournant, courant, +voletant, tourbillonnant. Et c'étaient des cris: «La ficelle? où est +_ma_ ficelle? Bon! Baudry me l'a chipée et l'accapare!--Mais non, c'est +Maupassant qui la mange!--Oh! Regardez ça, mes enfants, c'est trouvé!» +Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers à Hélène qui, +s'avisant dans cette foule de jouets d'en détester un, un moulin qui +marchait en même temps qu'il tournait les ailes--pourquoi? Quel mystère +que les cerveaux des petits!--crachait vaillamment dessus toutes les +fois qu'il passait à portée de sa bouche. + +Et pendant ce temps-là des gens venaient, très graves, me faire des +visites. A chaque coup de timbre on fermait précipitamment la porte qui +sépare le grand salon du petit; je recommandais à tous d'être sages, de +ne pas faire de bruit, et, bien sérieuse, j'allais recevoir le visiteur +dans le petit salon. Quand mes joueurs ne se mettaient pas tout à coup +à hurler de joie, ça allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement. +Mais, si le nouveau venu était un ami des grands hommes, on +l'introduisait et peu après c'était un ventre de plus par terre. Et +tite-Lène, autant amusée des gambades de ses grands amis que des courses +de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bécoter, enlever +triomphalement dans les airs. + +Les sacs de bonbons étaient mis au pillage; une fois goûtés, ceux que +les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe où déjà les +morceaux gisaient en attendant d'être jetés. «La coupe amère des +Refusés», disait gaiement Baudry. Voilà, mon ami, des joies simples +comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai? + +Une idée: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frère +Gérald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de +restauration d'une aile du vieux château. Ce déplacement vous changerait +d'air et vous ferait du bien. + + + + +XIV + +_Philippe à Denise._ + + +30 décembre. + +Vous êtes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de +faire partie du déjeuner des Abandonnés. Je n'en serai pas un illustre, +mais un profondément reconnaissant et dévotement admirateur de la fée +indulgente et douce que vous êtes aux pauvres humains. + + + + +XV + +_Denise à Philippe._ + + +16 janvier. + +Vous m'intéressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite +afin que mes actes se classent vis-à-vis de vous pour ce qu'ils sont: +une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller révérender ma +belle-mère. Ma nièce y faisait les honneurs du thé; il y avait là +quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne +m'aviez pas dit que sa mère vous avait connu enfant? On a parlé de +vous. Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que +vous étiez un petit mélancolique et caressant; la grâce, le charme +presque féminin du baby gagnait le coeur des mères. + +Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en présence au +dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grâce, cette mélancolie, +ont tourné en séduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses énergies? Vous +étiez l'enfant ami du plaisir, des gâteaux, des élégances, des +nonchalances, de la caresse qui effleure. N'êtes-vous pas demeuré trop +cet enfant-là? + +Je suis tout étonnée de vous découvrir ce que vous êtes. La force de +votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre +intelligence subtile, profonde, mâle et froide, un peu dédaigneuse +aussi, donne le change sur votre coeur hésitant et votre volonté +faible. Quand vous êtes auprès de moi, je reste sous l'enchantement de +votre parole tout imprégnée de philosophie caressante; vos paradoxes les +plus décevants me semblent choses naturelles; je me découvre étonnée de +n'y avoir pas plus tôt songé. Vous parti, la fantasmagorie de votre +éloquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma _raisonnabilité_, +comme vous dites plaisamment. Peut-être exagérez-vous l'importance de +nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout élan, +ne quittent-ils pas nos âmes? elles n'ont plus de sensations imprévues, +les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mêmes; +n'est-ce pas alors que l'esprit s'égare? + +«Quittez-vous, renoncez à vous et vous jouirez d'une grande paix +intérieure--est-il dit dans l'_Imitation_,--alors s'évanouiront toutes +les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.» + +Ne voilà-t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez +m'aimer à la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de +tels aperçus philosophiques! + + + + +XVI + +_Philippe à Denise._ + + +17 janvier. + +Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides +d'un peu de vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points +d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le +pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma +sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de +vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps +misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse, +faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me +transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel +sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté, +hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là, quelques impressions +rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde; +ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans +la joie, la douleur: je change en oeuvres vives les recherches, les +découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce +pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont +supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie +puissance créatrice. + +Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma +place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat, +médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je +n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger, +sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et +généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des +instincts contraires,»--comme dit l'autre,--«tirant profit des +circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore +un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau +humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très +différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les +autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la +puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse +variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de +moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau +élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y +puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir quelques dispositions à +rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir +d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé +de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr. + +Nous touchons là, madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur +différente que, chacun, nous sommes. + +Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si +pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté +physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah! +madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi. + +Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière +pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture +réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en +pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de +moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet +air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus +puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: _ces +deux qui vont ensemble_.--Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et +de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités +mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais: +«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là? + +Et puis, madame, n'allez-pas là-dessus faire l'effarouchée et me +gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié +m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si +courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de +chercher, je l'ai découvert: votre coeur dirige vos actes, guide vos +pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à +jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce coeur, s'imprègnent de +lui. Voilà. Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres? + + + + +XVII + +_Denise à Philippe._ + + +18 janvier. + +_Voilà!_... C'est bientôt dit, monsieur; après tous ces beaux discours, +croyez-vous qu'il va m'être facile de rester modeste? Prenez garde, +vous m'admirez trop; votre amitié me semble fondée sur l'illusion, c'est +une fragile assise. Quels mécomptes vous vous préparez! Vous m'allez +découvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule, +monsieur mon ami. + +Ma nourrice, restée servante auprès de moi devenue grande, me disait, +lorsque je me jetais à son cou trop ardemment: «Aimez-moi moins à la +fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.» + +Les amitiés durables ne naissent pas d'un caprice, songez à cela; voilà +seulement quatre mois que vous m'avez découverte; pourtant, il y a deux +ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement +subit vous a poussé vers moi? Vous me saluiez indifférent. Il a fallu un +soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprès de +moi. Notre rencontre a été une chose charmante, mais n'exagérons rien, +cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point. + +Je veux bien être «ces deux qui vont ensemble» s'ils ne vont pas trop +loin. + +Voulez-vous que je vous dise? la variété dans l'équilibre, voilà +peut-être ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces +vitalités, ces langueurs, ces puissances de réplique qui vous charment, +ne me viennent de vous, suscitées en moi par le souffle créateur, +intellectuel et fort, qui demeure en tout homme même insciemment. + +Si je raisonne juste, quel petit néant je serais! + + + + +XVIII + +_Philippe à Denise_. + + +19 janvier. + +Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possédez le _souffle +créateur_; vous êtes, de plus, la séduction faite femme. + +J'ai mis un long temps à vous découvrir? C'est mal à vous de me le +reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu +arrogante bien faite pour éloigner un sensitif de mon espèce. Je vous +admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie à +savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en +ma pensée: fine, jolie, flexible, délicate et si pâle... Je vous +saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un +intérêt de vous venant jusqu'à moi. + +Cette soirée ennuyeuse, je la bénis. Voilà, madame, comme les épreuves +communes créent inopinément, entre les âmes, les plus forts liens! + + + + +XIX + +_Denise à Philippe._ + + +20 janvier. + +Moquez-vous, ironique! Ma nièce a bien raison de vous étiqueter le plus +décevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse +de vos fréquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout +à l'heure «espérant vous rencontrer»; j'ai souri; la chatte aiguise, +sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses. +Elle allait au cercle, patiner avec son père; elle aurait voulu vous +trouver là et vous emmener. + +Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une +rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de son +chapeau, tout cela mêlé de termes techniques empruntés à la solennité de +ses débuts sur la glace, _au cercle_; ce mot prend, dans sa bouche, +toute l'importance la plus select! + +D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mère +me charge de vous inviter à dîner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et +serez-vous ce soir chez ma belle-soeur? Madame d'Aulnet et Suzon +comptent sur vous... moi aussi. + + + + +XX + +_Philippe à Denise._ + + +21 janvier. + +J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme +l'invitation de votre chère mère, il me faut encore vous l'écrire pour +avoir le prétexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre +imprévue, au Bois, aujourd'hui. + +Vous veniez vers moi, légère, marchant vite, de ce pas rythmé que +j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe +flottante s'est tout à coup collée sur votre corps gracile, par un +caprice du vent. J'en ai été ému artistement, ma chère statuette, et +plus troublé que par la nudité absolue. + +Voilà l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination +bien de la puissance et y sèment bien du désarroi. Rien n'est vulgaire +qui me vient de vous. Vous êtes le réveil de mes énergies; vous peuplez +ma vie de sensations. Et quelle jolie mine éveillée vous avez eue en me +reconnaissant! Votre manière d'être timide et résolue m'enchante. + +Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que +l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pénétrants quand, de +temps en temps, je m'oublie à savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni +me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis à vous +envoyer ainsi la «joyeuse envolée des pensées...» + + + + +XXI + +_Denise à Philippe._ + + +22 janvier. + +«D'amour»... c'est bien ça, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa +citation! Oh! le laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant +délit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le +savoir, a là son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est +une infériorité notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer +de plaire à votre amie. + +Ma belle-mère m'offre sa loge à l'Opéra pour vendredi. Voulez-vous y +venir? On y joue _Sigurd_. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux +places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte, +elle bavarde, lit par-dessus mon épaule, je ne sais plus ce que je vous +dis! + + + + +XXII + +_Philippe à Denise._ + + +23 janvier. + +Impossible, à mon très grand regret, madame mon amie. Une mission tombe +sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller à Bruxelles pour une +conférence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grâce de ne +pas me faire vous les expliquer. + +Soyez bonne, écrivez-moi. Je m'engage à commencer. + + + + +XXIII + +_Philippe à Denise._ + + +25 janvier. + +Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu +le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A +Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des +cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du +wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine +avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me +précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras--poliment, je +dois le reconnaître--et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser +une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je +vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche +le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.--«Mais, monsieur, +c'est épouvantable ce qui m'arrive... Ma valise! Ma canne! mon sac de +voyage! Ma couverture!»--La casquette, bienveillante, me conduit au +bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de +Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il +repince mes accessoires; je les reprendrai en passant. + +Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le +train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à +Bruxelles vers quatre heures du matin. + +J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis, +j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé +d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle +le café _Jeanne d'Arc_. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville +et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous +écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite +jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le +besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une +sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment +philosophiques. Si je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je +raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en +veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce +début me donne droit à des compensations, et je les attends avec +confiance. + +Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon +train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains. + + PHILIPPE. + +Observations: Compiègne est traversé par un cours d'eau. Il y a un pont. +Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorité des +habitants est dans l'artillerie. La bière y est médiocre. J'ai entendu +dire qu'il y avait un château. Il n'y a ni buffet ni cigares à la gare. +On s'instruit en voyageant. + + + + +XXIV + +_Philippe à Denise._ + + +26 janvier. + +_Grand-Hôtel, boulevard Anspach._ + +Suite de mes «impressions de voyage». Donc, j'ai repris, madame Nisette, +le train de neuf heures quarante-sept à Compiègne. Mais on m'avait +trompé en me disant que j'arriverais à Bruxelles à quatre heures du +matin. J'ai dû attendre encore deux heures à Tergnier, _port de mer_ de +quatre mille âmes. + +Buffet modeste, où j'ai jeté les bases d'une amitié solide avec un +employé galonné du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis allé +passer une heure à un bal populaire proche de la gare. Entrée: vingt +centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant +consolé de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur. + +Arrivé enfin à Bruxelles à cinq heures et demie. Descendu au +Grand-Hôtel. Levé à midi; déjeuné, erré dans les rues. Je craignais +d'être trop piloté et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au +cercle où je dois faire une conférence, que le gérant. Je suis donc +libre jusqu'à ce soir. + +Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. «Le silence infini de ces +rues rectilignes m'effraie», comme dit Pascal. Pas un café, pas une +brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, élégante +et un peu froide. En bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux +boulevards de Lyon. Le gérant du cercle m'a recommandé le palais de +justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces +fragments de romances à l'étalage d'un marchand de journaux. + +_La Nacelle_ (air de Béranger à l'Académie). + + Ne pleure plus, ma Marie, et remarque + Le bleu du ciel et le vent indulgent... + +_La Misère des Flandres_ (air de Béranger à l'Académie). + + J'ai vu là-bas, près d'une croix de pierre + Un pauvre veuf implorer l'Éternel... + +Je voudrais bien être avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie +incomparable. + + + + +XXV + +_Philippe à Denise._ + + +Marchienne, 30 janvier. + +Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez +madame de X..., grand réconfort et attendrissement. C'est le premier +moment agréable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma conférence devant +un public quelque peu empaillé. Pourtant, tout a plutôt bien marché, +sauf un peu de bafouillage çà et là, et je les ai déridés par instants. +En somme, quelque chose d'intermédiaire entre le succès d'estime et le +succès proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec éloquence, +_omnia nihil_. + +Couché à dix heures. Nuit réparatrice. Pris train à une heure. Traversé +pays tout noir de charbon. Lugubre. Arrivé à trois heures chez madame de +X..., charmante. Causé de Paris pendant une heure. Monté dans une +chambre où je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis +toujours à vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous? + + + + +XXVI + +_Philippe à Denise._ + + +Anvers, 3 février. + +Madame, + +Je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier, et aujourd'hui je n'ai +qu'un moment. Mardi, à Marchienne, grand succès. Hier, déjeuné à +Bruxelles avec les de X... Mangé huîtres exquises et choses bizarres +excellentes. Puis, parti pour Anvers. Là, très grand succès. Braves +gens. Promenade nocturne fantastique à travers les rues jusqu'à deux +heures du matin. + +Des cafés-concerts d'une décoration folle: style indien, babylonien, +assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'éclatant et de +barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux +matelots qui débarquent après six mois de mer, et des chanteurs de tous +les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant. + +Adieu, madame mon amie, je serai demain à Paris. + + + + +XXVII + +_Denise à Philippe._ + + +10 avril. + +J'ai pensé à vous, hier, et vous ai regretté; c'était mon dernier five +o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littérateurs de la jeune +génération, dont deux génials déjà. Ils se connaissent, un dîner +s'improvise, ce qui est toujours une manière favorable de réunir les +gens. On a causé, causé, causé; discuté, discuté, discuté; philosophé, +blagué, psychologué. Puis ça a fini par une lutte à mains plates, entre +l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprêmement intelligente, fine, +distinguée. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari +s'écrie: «Mais ruse donc, salaude!» Nous en avons ri pendant vingt +minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche +de raffiné éloquent, que nous ne nous sommes arrêtés de rire que pour +reprendre des forces et repartir plus fort. + +Nous avions dîné dans la serre, parmi les fleurs, un désir réalisé pour +satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le +plafond de verre. C'était un joli bruit grésillant. + +Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a +été dressé par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les +huîtres, l'autre le poulet en gelée, un troisième le rôti, un autre les +écrevisses. Le dessert sur la table, pas plus respecté: raisins, +amandes, sucreries, en branle dès après le potage. Non, non, il fallait +nous voir! Le café pris, au salon, les plus hautes pensées tripotaillées +par tous, pafs de joie, ivres d'éloquence et d'idées remuées; puis de la +savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon âme--vous +n'avez pas encore entendu cette voix-là--et toute mon émotion artistique +surexcitée, en communion avec la leur. Et après tout cela, je ne sais +quoi d'alangui, de très suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait +plus se quitter; enfin, exquis! + +Je vous aurais voulu là, correct. Mais c'est égal +si--vous--là--auriez--pas--donné--dîner--pour--des prunes--je crois! + +Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands très friendly, et +surtout tâchez d'avoir en me lisant, à défaut d'indulgence, _the most +understanding soul_... + + + + +XXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +11 avril. + +C'est ma chance, cela! et si vous croyez que ça me console de penser que +j'aurais pu être là... Je n'ai même pas la ressource de vous dire: Ne +pouviez-vous m'appeler par téléphone? Vous l'auriez fait, je n'étais pas +chez moi; j'ai dîné au Cercle, puis, été à une réception chez le prince +X... Rien que des Altesses--sauf moi--régnant dans les salons de leurs +nobles sujets. + +Ma chère amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce +que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là +ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les +femmes perchées sur leurs pattes de dinde, de neuf heures à minuit, par +respect de l'Altesse royale. + +Et quelles comédies admirables se jouent là! J'aurais un plaisir +infini--vous entendez, infini--à les raconter si je n'avais des amis, de +charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Mais le prince de +X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-même, +sont si gentils à mon égard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas; +mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge... + +En tout cas, cela m'a servi à formuler ce principe qui est plus vrai, +soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu: + +--Tout homme qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de +son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre, +au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute +religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations +mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra +fréquenter ses semblables, les voir, les écouter, sans être malgré lui +entamé par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles. + +Enseignez cela à Hélène si vous voulez en faire une vraie femme, et +laissez-moi vous baiser les mains. + + + + +XXIX + +_Denise à Philippe._ + + +13 avril. + +Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il +que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je +crois aisément qu'il s'est remué moins d'idées chez le prince X... hier +soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sûr, ami, que vos grands +seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils +vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez +des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon +mari. Pour ceux qui ont un coeur et qui pensent, le bourgeoisisme, +voilà le seul, le véritable ennemi. + +Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme; +c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme? +C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de +hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands +sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux +nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien, +vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont +lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une +telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables +devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par +bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer cette définition: +le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est +des bourgeois jusque parmi les artistes. + +Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout... +du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me +sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la +pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais +les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu +une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari +des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi, +mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!» + +--Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...» + +Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et +l'écoeurement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui +avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes. + +Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère +posthume. + +Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la +grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je +voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé; +elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «_to +sleep... to dream!_» + + + + +XXX + +_Philippe à Denise._ + + +14 avril. + +Peut-être avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que +j'aime donc vos lettres! Je me réjouis de dîner ce soir avec vous. +J'espère que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre +auprès de vous. Je vous préviens obligeamment que si elle ne le fait +pas, je serai d'une humeur de dogue. + +Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchés, n'est-ce pas, parce +que j'aime votre âme qui est bien la plus jolie et la plus droite que je +connaisse? + + + + +XXXI + +_Denise à Philippe._ + + +14 avril. + +Voyez-vous cela?... Comme je suis très bonne, voici ma réponse à votre +petit bleu pour le cas où je serais séparée de vous à ce dîner; mot: +fiche de consolation--et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si +triste que, du coup, pour en combattre le déplorable effet, je doive +devenir d'aspect très gai. O diplomatie!... Et tout ça pour rien: +«Rodrigue, qui l'eût cru?» + +Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon âme est douce, +clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout éprise d'un certain idéal +de fierté et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gré. +Maupassant disait un peu paradoxalement: «Le génie, c'est un bon +estomac.» Moi je dis: «L'organisation d'un être, c'est son caractère, et +le caractère c'est la fatalité.» L'éducation nous donne un peu +d'hypocrisie, c'est tout. + +Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme est un enchevêtrement +inextricable de mélanges de races, et c'est l'hérédité cruelle qui nous +fait ce que nous sommes. Voilà pourquoi la fille de mon papa, que je +suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molière. J'ai eu +une arrière grand'mère très vive et très bavarde; il en résulte que de +langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais +écrire. + +Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la présente. Ah! +cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos +aïeux. + + + + +XXXII + +_Philippe à Denise._ + + +16 avril. + +Hélène vous a-t-elle dit que je l'ai rencontrée aux Champs-Élysées et +que, sous l'oeil vigilant de miss May très correcte, nous avons entamé +un petit flirt? Elle était divinement jolie, votre fille, dans sa +toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-pâle de +chinchilla. Elle m'a dit sur ses «petits amis les pauvres» et sur le +froid, des choses divines. + +Je vous préviens, madame, qu'elle m'a invité à dîner pour demain soir +avec ses amies et sa chère grand'mère de Nimerck, et que je viendrai si +vous ne me décommandez pas, car j'ai promis de faire une représentation +avec le grand guignol. + +Yours always. + + + + +XXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +17 avril. + +Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie, +pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie. + +Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon. +_Votre_ théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment +sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que +d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement +caressantes de l'homme qui les aime... + +Hélène m'a conté votre promenade et je dois vous dire que vous avez +aussi une petite place dans ce coeur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est +un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement +de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté +cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin +des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées +qui vous enchantent. + +En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est +vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe +qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être +ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle +représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit; +c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous +juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes +les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir. + +Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la +foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour +jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de +la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de +bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent +rien, je les hais. + +L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même +que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout. + +Tenez, Vandérem dans son roman: _la Cendre_, a fait une étude parfaite, +juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le +mariage en cendres. + +Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée. +Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une +maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais +Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il +lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je +déteste déjà mon gendre. + +Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si +calme, si correct--de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier +secrétaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes +désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma +belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien +compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout. + + + + +XXXIV + +_Philippe à Denise._ + + +18 avril. + +Encore profondément troublé de notre conversation d'hier au soir, je +vous envoie, ma chère, chère amie, le témoignage de mon respect et de ma +tendresse. + + + + +XXXV + +_Denise à Philippe._ + + +18 avril. + +Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien! + +Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit; +j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule, +brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que +celles d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre +mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en +moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences. + +Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie +blessée, n'est-ce pas? + +J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie +manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au coeur, et +comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent +ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me +tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon coeur révolté ne +peut pas s'éteindre. + +J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie +comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans. +J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant +ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus +de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en +plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient; de là des +ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne +pris pas, et il ne sentit pas mon coeur vivre dans toute la pureté +ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu +exaltée, justement à cause de ce _sans but_. + +Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à +donner à des indifférents toutes sortes de petites choses +intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances, +peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en +disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma +vie. + +Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre +bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec +vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un coeur un peu +frère du mien. + + + + +XXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +19 juin, minuit. + +Mon amie, les mots me manquent pour vous exprimer la tendresse +respectueuse qui me lie chaque jour davantage à vous. Ce soir, vous me +parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole, +toute pleine d'émotion. Vous me parliez et j'étais bien ému. Vous +m'apparaissiez une chose de résignation, de force, de paix, une chose +qui m'est aussi précieuse, aussi rare, aussi chère que peut vous être +votre Hélène. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites +pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irréparables ne +soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon coeur l'idée de +vous ainsi que d'une chose sainte. + + + + +XXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +1er juillet. + +Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'écrivez presque une lettre +d'amour pour laquelle je m'apprête à vous bien gronder, puis vous +disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours! + +Durant ce siècle, vous comprenez bien, ma colère est tombée; ne parlons +donc plus de la lettre, je l'ai oubliée. Seulement, comme je quitte +Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin +qu'un ami un peu bizarre que je possède dans les abords de l'avenue de +Messine ne vienne pas frapper à mon huis pour apprendre que j'en suis +bien loin... ce qui donnerait peut-être trop d'importance à un léger +ressentiment... + +Je devrais même être partie; mais comme j'avais eu l'intention louable +de révérender ma vieille tante de Giraucourt avant mon départ pour +Nimerck, elle m'a invitée à dîner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait +de la peine à ma mère qui, étant donnée la grande différence de leur +âge, considère un peu cette soeur aînée comme sa mère. + +C'est cette tante-là que mon frère Gérald, mes cousins et moi, avons +irrévérencieusement baptisée: _l'habitude des cours_. Et ce que ce nom +lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par coeur, +et c'est à peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la +baronne de Giraucourt, etc., etc. + +Elle a un tempérament de _ralliée_. Elle était royaliste--de par les +sentiments paternels,--mais elle n'a pas su résister à l'entraînant +second empire; elle deviendrait, je crois, républicaine, si les +républicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de +décorum. + +C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connaître. Grande, encore +belle sous ses cheveux blancs, généreuse, intelligente et fantasque, +elle dépense tous ses revenus en bonnes oeuvres. Elle déteste ma +belle-mère et l'intimide; c'est curieux et amusant à voir. Quand ses +réceptions de famille sont émaillées de quelques étrangers, le maître +des cérémonies--lisez valet de chambre--passe discrètement entre les +groupes, au salon, avant le dîner, pour remettre une carte sur laquelle +est écrit: «Monsieur du Rand»--ma tante ne peut se résoudre à ne pas +ennoblir tous les gens qu'elle fréquente--«est prié de se mettre à table +à la droite de madame da Borde et d'offrir son bras à madame de Nières». + +Et M. Durand, madame Deborde, madame Danières, l'espagnolisée pour un +soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs +petites pancartes; cela amène les confusions les plus drolatiques, +tandis que ma tante, très digne, froissée de leurs maladresses, murmure: +«Pas l'habitude des cours...» et que nous faisons des efforts +surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire. + +Une idée? Si vous veniez à Nimerck avec nous? Gérald nous quittera là +pour aller s'embarquer à Cherbourg. + +Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir à +s'occuper d'un hôte. + +Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais ça ne +s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqué comme rien n'est favorable à nos +désirs, à nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps à +dire: quel dommage! + +Adieu; je me fais l'effet d'un Jérémie de poche. Adieu. Vraiment, vous +ne pouvez pas partir vendredi? + +Me voilà subissant envers vous une loi d'attraction bien +extraordinaire... ne devrais-je pas être un peu fâchée, indiscipliné +ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indéfiniment entre nous--je +veux dire l'espace d'un matin, ce qui est énorme. + +Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est sérieux. Adieu, monsieur mon ami, +pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traîner votre nonchalance +dans des lieux selects, et d'accrocher des coeurs de femme au bout de +vos éperons; ne donnez ni votre âme, ni votre esprit à la foule, cette +cohue insupportable, sans coeur, sans bonté, sans distinction et sans +joie. + +C'est la grâce que je vous souhaite en vous disant _amen_ et en serrant +affectueusement votre main. + + + + +XXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +2 juillet. + +Madame mon amie, + +Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours +avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis. + +Vous êtes bien heureuse de vous en aller; en vérité, plus je vais et +plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les +quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai volées à mon mauvais +destin, ces dernières années, je les ai passées loin de Paris. Combien +sont différentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les +émotions qu'on éprouve loin de lui. Dites bien surtout à la mer que je +l'adore. + +Je suis accablé d'ennuis de toutes sortes, matériels et moraux, grands +et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tête un orage épouvantable. Les +bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente +consolation! Mon courage et ma résignation sont à bout. + +Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si +vaillante et si bonne, m'eût été particulièrement précieuse; mais, vous +voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espère que vous +penserez un peu à votre ami et que vous trouverez le temps de lui +écrire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui +écririez très souvent. + +Je vous prie de présenter mes hommages à madame votre mère et de dire +pour moi à votre frère mes souvenirs les meilleurs et les plus +affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller à Nimerck, +même vous y rejoindre le 14. Les événements ne me semblent pas s'y +prêter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez +compter que, si je peux m'échapper un instant, j'irai vous baiser la +main. + +A bientôt donc, je l'espère. Excusez la désolation de cette épître, n'en +veuillez pas à la familiarité de mon affection qui vous transforme déjà +en soeur de charité. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je +vous aime très tendrement; c'est ma manière de vous remercier de la +bonté et de l'indulgence que vous avez pour moi. + + + + +XXXVIX + +_Denise à Philippe._ + + +3 juillet. + +Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un +esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent +l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et +me permet de vous répondre plus vite. + +Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent +du même nom, elle se trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de +nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever--pas ma +sagesse--ma dent! + +Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis +tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si +jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et +nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible +susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte, +sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre +trop nouvelle amie. + +Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants, +pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à +l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait +résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun +entraînement? + +J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je +comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a +fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve une certaine satisfaction à le +détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années +aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit +à ces choses. + +Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages +nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle +me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père. + +Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez +grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner. + +--Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids! +je les ai jetés par la fenêtre. + +Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait +commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des +gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus +tard. + +Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du coeur. J'ai +souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à +mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est fait plus sourd, moins +cuisant; il demeure, pourtant. + +Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos +plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous +êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas +entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans +spontanés et généreux des coeurs? Aussi j'ai été bien touchée de +votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la +droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très +heureuse d'être aimée par vous de cette façon. + +Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en +l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il +nous unit. + +Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans +les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de +front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui +m'aiment réussissent. + +Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis +envoyez-moi un battement de votre coeur, je vous le rendrai. + + DENISE. + +_P.-S._--Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux +jours à Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous à Nimerck? +Allons, décidez-vous? + + + + +XL + +_Philippe à Denise._ + + +4 juillet. + +Votre lettre m'a fait grand bien, vous êtes droite et bonne. Vraiment, +je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les événements me seront +plus favorables. Pardonnez-moi ma défection bien involontaire, madame. + + + + +XLI + +_Denise à Philippe._ + + +5 juillet. + +Monsieur mon ami est bien le plus terrible hésitant que je connaisse. +Venez donc puisque, à quelques jours près, vous avez l'espoir de venir. +Cela vous remontera. Vous tirerez profit de cette paix que nous donnent +les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau +fatigué le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se +reposant sur tant de verdure noyée dans tant de bleu? Et la mer si +belle, avec son chant rythmé, cette «grande gueuse», comme l'appelait +Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la réception qu'on vous +prépare si amicale. + +Venez!... Je suis un peu saoule du départ et voudrais vous entraîner. +J'ai remué, en préparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute +la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussière +impalpable du fin parfum s'est répandue partout; c'est lui qui m'enivre. + +Allons, venez! Vous n'avez aucune idée de l'enchantement de Nimerck en +cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une +chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me +mettrai en quatre _for you_. Est-ce assez, mon maître? N'allez pas, ce +soir, chez ma belle-soeur me répondre: «Oui, grosse bête!» + + + + +XLII + +_Philippe à Denise._ + + +20 juillet. + +Encore sous le charme de la beauté de Nimerck, de cette plantureuse et +sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirés et solitaires, +je viens vous remercier de m'y avoir entraîné. Je suis heureux de +pouvoir vous y suivre en pensée. Je vois tite-Lène entourée des oiseaux +sur la pelouse, et vous, et votre chère mère, et tout enfin. J'ai passé +là, près de vous trois, des heures inoubliables. Merci! + + + + +XLIII + +_Philippe à Denise._ + + +4 août. + +Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans +rien. Si vous croyez développer ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il +rien de si attristant qu'un silence aussi mortel? + +Je me sens tout misérable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en +consoler, je cherche comme les fanatiques à être heureux dans la +fixation des pensées: les miennes sont toutes à vous, à Hélène la jolie, +la délectable. + +Vous le voyez, le tumulte de mes idées se réduit à vous et à ce qui vous +entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon coeur beau premier comme dans +ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de +cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du XVIIIe siècle, pour +tomber, d'ici, à vos genoux. + + + + +XLIV + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 6 août. + +C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange! + +Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez +bouleversé le coeur. + +La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le +coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des +oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est +si beau que les oiseaux vont le caresser!»--Vous souvenez vous? Vous +l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma +fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors +si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...» + +Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque _Lied_ de Schumann vous +murmuriez: «Encore!»--Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses +désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si +solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans +oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit: +«Partez, laissez-moi seul... partez!»--Je vous ai obéi. Mais votre +trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous +allons... + +Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans +l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et +s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un +peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir, +ne plus nous écrire, au moins de quelque temps. + +Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi +encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je +reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus +saines pensées. + + + + +XLV + +_Philippe à Denise._ + + +7 août. + +Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma +volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique. +J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel +point je vous suis attaché, à quel point mon coeur, ma vie, sont à +vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant +une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la +solitude; alors, vous avez connu mon coeur. + +J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous +perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie +frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises enfuies à jamais +m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par +mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve. + +Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi +une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de +votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi +le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de +mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir +pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend +parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses. + +Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce coeur charmant, de cet +esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une +magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer? + +Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse +éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude +aimantation. + +Je vous aime, pour la droiture de vos pensées, pour la réserve de vos +gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes. + +Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est +le suprême charme. + +Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous +êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné +votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je +vous aime, voilà la seule vraie raison. + +Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux +être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous +consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre +espérance... + +Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous +m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois; +mais gardez-moi, car je vous aime. + + + + +XLVI + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 9 août. + +Quelle lettre!... J'en ai le coeur apitoyé et tremblant. Je vous +remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi. + +Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que +je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez +guéri. + +Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de +vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez +de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y +arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame +de votre coeur et alors, seulement alors, nous nous reverrons. + +J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que +je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que +je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon coeur: Je +ne vous aime pas. + +Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues +coquetteries--n'en ai-je pas déjà eu?--elles pourraient vous induire à +croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à +la mélodie de vos mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela +ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute +serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et +curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»--si peu solides que +nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce +sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous +pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est +peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a +à se dire: Je suis aimée,--mots dont se leurre le coeur, toujours. + +Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un +peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon +tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu. + + + + +XLVII + +_Philippe à Denise._ + + +10 août. + +Denise, Denise, n'ayez pas cette cruauté! quittez Nimerck, venez!... +Avec quelle froide décision vous me rejetez loin de vous, hors de votre +vie! C'est à peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'étais +donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru +pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la +force, à l'avenir; mais mourir ainsi à tous ses sentiments, à tous ses +souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour +de moi que je ne sais plus ce que j'écris. + + + + +XLVIII + +_Denise à Philippe._ + + +11 août. + +Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce +doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans +votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence +intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de +vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre +amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne peux pas, je ne dois pas +revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite. + +Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que +dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions +être heureux. + +Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire +aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au +lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y +pense froidement et le courage de faillir me manque. + +Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait +connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une +langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait +pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et +enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos +relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces +choses répugnant à mon coeur, je reste. + +Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de +m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant +d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte +et l'irréparable flétrissure d'une vie? + + + + +XLIX + +_Philippe à Denise._ + + +12 août. + +Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce +bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les +«cortèges d'heures oubliées»--déjà!--par vous. + +Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée +et mon coeur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces +sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre +manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée; +toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous +exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc +étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi! + +Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et +lointaines; mon esprit se révolte à les subir depuis que mon coeur +aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule +indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui +sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le +bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies? + +La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce +fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent +une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence; +surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les +voilà, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant +d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres. + +Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous +désire et je vous aime! + + + + +XLX + +_Denise à Philippe._ + + +13 août. + +Votre insistance commence à froisser mon coeur. Je suis évidemment +très arriérée et de celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement +pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté +morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un +abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force +philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à +l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance +physique, je ne saurais la vaincre. + +Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point +et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure: +«Donc, je vous aime!» + +Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous +exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide +encore. + +Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami, +c'est--n'allez pas être blessé--non pas mes qualités ni mes défauts, +mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai +su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire +accepter la louange et l'intérêt qu'un esprit complexe, une nature à +facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous +parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes +que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin +nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis, +intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris, +amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme +presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où +vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une +carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance +comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de +bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre coeur +pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance. + +Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours +des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse +et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de +profondeur, de délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot +d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles +fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment, +réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de +cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui, +tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les +féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce +_vous_ puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait +découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe +exquis: une amitié chère entre un homme et une femme. + +Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière +de vous avoir _ainsi_ conquis. + +Mais votre coeur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas +su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne +manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce +commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs +sont montés vers moi ennoblis par vos délicates manières, et, prenant +une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé--et si +légèrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine. + +Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans +l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement +appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la +plus grande force dont vous êtes capable. + +Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée +à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec +cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en +erreur. + +Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de +sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va +vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et +honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez +bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable. + + + + +LI + +_Philippe à Denise._ + + +14 août. + +Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis à l'épreuve? Je vous trouve +bien hardie de vous empêtrer de raisonnements pour me démontrer que je +ne vous aime pas. + +Je vous aime. Je mets à vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus +inédit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, êtes-vous +bien sûre d'avoir, dans cet impérieux refus, une compensation +équivalente au joyeux remuement que l'amour met--fût-ce pour un fugitif +instant--dans notre être? + +Tant de formes qu'a déjà prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas, +chacune, laissée pleine de désillusion? + +Rien n'est--sauf une manière relative d'accepter l'effervescence +qu'amènent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'élèvent en +nous et nous poussent à quelque acte déterminé; ainsi fit la longue +pénétration de votre charme agissant sur moi et m'entraînant à vous +dire: «Je vous aime.» + +Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est +embelli l'isolement de ma vie, il m'a guidé lentement mais sûrement vers +vous, et n'opposez plus une si grande résistance à la débilité naturelle +des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer +le bonheur. + +Quand un homme de ma sorte est «pénétré d'une parfaite componction, le +monde entier lui est alors amer et insupportable», dit le divin livre. +J'ai, pour la première fois et pour vous seule, ressenti cette +componction... Denise, ma rebelle aimée, tout mon amour est à jamais à +vous, l'âme choisie. + + + + +LII + +_Denise à Philippe._ + + +15 août. + +«Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude...» + +Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrévocable réponse. + +N'insistez plus, mon ami; c'est déjà si douloureux de vous perdre! + + + + +LIII + +_Philippe à Denise._ + + +Saalfelden, Tirol autrichien, 22 août. + +Il n'eût pas été juste, madame, que mon amour vous condamnât à l'exil. +Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrêmement, aurait pu +s'étonner d'un séjour prolongé dans vos terres cet automne, cet hiver. + +J'ai quitté Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y +aurais-je fait? + +Je promène en un village délicieux, désert, enserré de hautes montagnes +vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin. + +Plus que jamais mon âme s'étire de détresse, et il faut le grand +isolement bienfaisant où je suis pour étouffer l'appel malsain et +maussade de vagues idées de suicide. + +Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus +dédaigneux des mouvements extérieurs de la vie. + +En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre, +je demeure celui qui vous aime. + + + + +LIVRE II + + +_L'amour est comme la fièvre: il naît et s'éteint sans que la volonté y +ait la moindre part._ + + * * * * * + +_Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur._ + + * * * * * + +_Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de +prévention._ + +_Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la +sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive +jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce +charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source +inépuisable._ + + STENDHAL. + + + + +LIV + +_Philippe de Luzy à Denise Trémors._ + + +Paris, 27 octobre 18... + +2 h. du matin. + +Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui +avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu +qu'à vous, qu'à moi, de nous croire au même soir exactement. + +Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait été +possible de vous expliquer ce qui s'est passé dans mon âme--peut-être +aussi dans la vôtre?--pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le +serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j'ose +vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre +enfin le droit--que j'ai certes bien gagné--de me compter parmi vos +amis. + + + + +LV + +_Denise à Philippe._ + + +28 octobre. + +Votre écriture m'a fait tressaillir. J'ai gardé la lettre sans l'ouvrir, +longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là. + +Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre +franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri? + +Notre rencontre imprévue d'hier m'assure que ma question n'est pas +vaine. Vous avez pu compter les battements de votre coeur, vous savez +son état. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu +si loyal pendant ces longs mois où vous n'avez rien tenté pour me voir +ni pour m'écrire, que je suis émue et heureuse d'être l'amie qu'il s'est +choisie. + + + + +LVI + +_Philippe à Denise._ + + +28 octobre. + +Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose écrire +ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire: + + Mon coeur n'a fleuri qu'une fois + Il me semble qu'il y a cent ans... + +Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir +un peu--non d'aimer--mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant, +sans que ma volonté serve à rien autre chose qu'à fortifier le malaise +moral où je vis. + + + + +LVII + +_Denise à Philippe._ + + +30 octobre. + +Venez. Hélène a lu le mot _guérir_ de votre dépêche. Elle m'a dit: +«Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme je répondis: +«oui»--«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si +doux quand vous soignez... ça console d'être malade.» + +J'aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous. + + + + +LVIII + +_Philippe à Denise._ + + +29 octobre. + +Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que +vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret. + +Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître +de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier +un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame, +de qui je suis heureux d'être l'ami. + +Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du +mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la +volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par +votre présence à la réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir +sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui +m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous +croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté, +madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami. + +Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations, +j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez. + +Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me +retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne +d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle +m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la +savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma +disparition de Paris. + +Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et, +en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit +d'intrigue, je la lui révélai _à elle seule_. Vous pensez bien qu'elle +fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et +pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il +était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie +reprises; j'ai même lu les trois oeuvres que vous avez fait paraître. +Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant +vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du +monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil +imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en +faisait de loin partager la détresse... + +Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris +elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se +complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne +vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres? + +Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un +banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un +rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous +en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent +rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait, +et on les aime à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi +séduisantes et non accessibles. + +Hélas! nous sommes tous un peu écoeurés de nos mièvres aventures, tous +repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas +l'énergie d'aimer. + +Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si +bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût +séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me +forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore +j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel +réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose +comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle +histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous +croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de +Roumanie. + +Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je +vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je +serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre +se permît de vous aimer comme je vous aime, madame. + +Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la +campagne, à m'imprégner de votre force morale. + + + + +LIX + +_Denise à Philippe._ + + +28 octobre. + +Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous +sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce +drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très +tendre... ne le sentez-vous pas? + +Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon coeur à +un point extrême. + +Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce! +Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez +donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je +connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille +liberté d'allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de +femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille. + +Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les +lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain +soir sans faute, l'ayant promis à ma mère. + +Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les +qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement +le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-soeur +s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de +sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice, +croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le +soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de +cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête. +Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses +avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en +demander pardon. + +Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé? + +Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce +sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le +psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain +roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en +peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une +vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les +nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de +temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être +pas le public, les joies pures du coeur étant l'idéal de ceux qui les +savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une +oeuvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres, +une oeuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du +cadre où elle se renferme, serait peut-être une oeuvre de vie. + +Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition, +d'une intrigue, d'un noeud, d'un dénouement, la scène à faire +(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de +travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l'homme est +illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes; +gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme +réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop! + +Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du +commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos +vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par +personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman +(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir, +dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si +extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai +rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la +nôtre, la leur. + +Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié +aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les +moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance +indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de +complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication, +le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la +franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons +l'un pour l'autre. + + + + +LX + +_Philippe à Denise._ + + +30 octobre, 4 heures après midi. + +Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement +voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements +souhaités, poussant l'oeuvre vers un dénouement bien exploité et trop +souvent connu et prévu par le lecteur. + +Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles +étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond +assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une _tranche de +vie_. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte +contre ses facultés latentes--qu'il sent, qu'il juge des plus +sublimes!--Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance +douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne +dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant, +une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se +dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action? + +J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder +quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes +conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis, +rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je +m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs +profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même, +irrévélable. + +Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette +hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne +sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais, +si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et +ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus +inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi? + +Nos lettres, chère, intéresseraient certainement--en dehors des gens ne +pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un +roman--les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les +irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse, +comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés +désirs dont elles nient la valeur. + +Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences +attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire. + +Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes +humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements +ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante. + +Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à +Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la +brûlerons. + +Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre +réponse. + + + + +LXI + +_Denise à Philippe._ + + +30 octobre, 5 heures. + +Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de +votre domestique. + +J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite +avant la venue de la vôtre: + + Mon ami, + +Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent +dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin +qu'avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de +causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne. + +Cette réunion s'est combinée à l'improviste chez Germaine, tout à +l'heure, d'une amusante manière. J'étais allée la voir, sachant qu'elle +reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris. + +Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette, +une Américaine du Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos +amis O'Cornill. + +Je ne sais si la dame avait, _in petto_, découvert que mon chapeau ne +venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette +simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage, +d'ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse +me classait avec des atténuations et des nuances qui m'ont amusée. Peu +intimidée de la distance d'argent qui nous séparait, je me suis complue +à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle +(à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roulé la belle madame dans la +poudre sucre et sel de mes saillies. + +Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu'à moi; +l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre +d'absorber à mon aise le _Lacryma Christi_. Hervieu, Vandérem, +Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes, +blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraîner sa +pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle madame, +l'âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée. + +Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n'empêche +qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le +dîner de ce soir s'est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la +dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus +d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de +quoi déjeuner le lendemain. + +Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami? + + + + +LXII + +_Philippe à Denise._ + + +31 octobre. + +J'ai éprouvé tout à l'heure un léger émoi en écrivant sur l'enveloppe: +Nimerck, Finistère. + +Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m'appliquer à ce +que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée, +vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gré que +vous demeurez _ma mie_. J'ai eu envie de baiser le bas de votre +robe--la robe dédaignée de l'Amérique--quand hier soir, vos hommes +célèbres jouant à l'esprit parlé pour se reposer de l'esprit écrit, +Hervieu posant sa question: + +--Quand cesse-t-on d'aimer? + +Vous y répondîtes: + +--Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je +sens m'aimer encore. + +Cette pensée a bourdonné autour de mon coeur toute la nuit; je sens si +bien que je serai de ceux-là, vous aimant par delà la mort. + +Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours +d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses, +aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces +choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos +gants. + + + + +LXIII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 1er novembre. + +Oui, l'automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des +feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait +chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient, +ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures +recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de +ses longs sifflements, et que de tristesses montent au coeur, +chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme +éperdue. + +Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la +terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour +des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et +douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande +couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches +flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et +rouges semblent des larmes de sang. + +Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien +d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la +mort. Là, il nous a défendu de mettre des fleurs; seule, Hélène y +porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée +d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher. + +En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première +page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date: +_1860_. Ce: «c'est à moi»--demeure au delà de lui enfoui dans quelques +linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le coeur et +remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement +tendres: sa main avait frôlé ce papier. + +On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le coeur +s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate +souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me +souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers +blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son +petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a +mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux +fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau +petit corps mort. Bête de coeur qui paillette d'étincelles d'amour +les plus infimes choses! + +Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse +profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une +tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si +j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu. + +Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu, +mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore +par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer +fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs. + + + + +LXIV + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 15 novembre. + +Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m'a fait un peu de +peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui +nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous +êtes. Je vous demande seulement de ne pas trop m'oublier, vous +soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux +avec qui vous êtes toujours. + +Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d'Hélène, et suis +encore toute endolorie des pensées qui m'ont étreint le cerveau ces +jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est +reculé, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant. + +Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de +souvenirs amis. + +N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et +que le moindre signe de vous me causera une grande joie. + + + + +LXV + +_Philippe à Denise._ + + +Paris, 16 novembre. + +J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à +la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté. + +Cependant, d'après votre belle-soeur madame d'Aulnet, avec laquelle +j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine, +l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que +non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que +je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez +sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas; +si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais +avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait +soulevé. + +Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont +loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur +grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais +la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé +morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui +composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent +les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur +talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop +abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas à en ressentir les +heureux effets une fois rentrée ici. + +Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et +ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes». + +Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer. + +Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à +aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée +fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me +comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon. + +Adieu, chère triste. + + + + +LXVI + +_Denise à Philippe._ + + +18 novembre. + +Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et +douloureuse. Si vous étiez là, je vous dirais le pourquoi de cette +morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne +peux vaincre. Ne vous êtes-vous pas surpris à garder une main un peu +plus longtemps qu'il n'eût fallu dans la vôtre sans que votre coeur ou +votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit +ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idéal; c'est fugitif, ce n'est +rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu'une promesse d'amour. +Mon état est celui-ci: un peu d'indéfini flottant autour de moi et +gravitant vers quoi? je n'en sais rien. + +Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnête des champs, la grande +solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v. +p.! + +Au reste, puisque vous dédaignez d'être chat, c'est au chien fidèle et +bon que je fais cette confidence d'une gêne toute morale, et non au +monsieur chic, _engardénié_ et très cravaté de blanc. + +Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le +droit de prendre votre courage au mot... + +Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce +voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses, +de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles +mortes. + +Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les +retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux +sans autre lumière que la flamme du foyer, à l'heure fugitive et +mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles +tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis, +rampantes, pleines de mystère, tandis qu'au dehors les couchers de +soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque +incendie sur la mer. + +Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment. + +Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins! + + + + +LXVII + +_Philippe à Denise._ + + +20 novembre. + +Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir +d'un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies. + +Vous savez bien pour qui je crains les potins, n'est-ce pas? Alors +trouvez-vous opportuns vos persiflages? + +Je suis meilleur que vous, moi; j'ai été trouver Germaine et lui ai +suggéré l'idée de partir vous désattrister avant l'arrivée de votre +belle-soeur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique +entre elle, son mari et moi: + +--Elle est triste? j'y cours, s'écrie gentiment Germaine. + +--Eh bien et moi? vous m'abandonnez? réplique Paul. + +--D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous +savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai +si peu... + +--Germaine! s'exclama Paul, sévère. + +--Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre +soir? _To be or not to be_--et tu es très: _Not to be_, ces jours-ci. + +--Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe! + +--Lui? l'_amant-blanc_ par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par +phases... lui, c'est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me +croire: il pèche toujours par omission! + +Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant, +tandis que Paul, interloqué, demande: + +--Qu'en sais-tu? + +--Avec mon flair d'artilleur, je devine! + +--Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde +et... + +--Voyons, gronde pas, ô mon fol amant! + +--Mais moi, je proteste, madame Germaine! + +--Qu'est-ce que ça y change? vous êtes un _effleureur_, mon cher Phil, +vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens +qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il était petit (et +moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: «Je veux +bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce +qu'il leur faisait déjà dans ce temps-là, ce bout d'homme! + +--Bon! ma chère; comme amant, je m'abandonne à vos sarcasmes--encore que +vous parliez un peu sans savoir--mais en amitié, avouez-le, Germaine, on +peut risquer le placement, je suis un fonds d'État... + +--Parbleu, c'est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien! + +Là-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards +passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction. + +Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre +jours. Son mari vous l'amène et revient à Paris, d'où nous partirons, +lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout +temps déclaré qu'elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de +ces gens-là, parce qu'il y fallait _trop travailler_. Avez-vous su son +aventure avec la douairière, morte depuis d'ailleurs,--et pas de çà!--Il +était de bon ton, dans cette maison, d'afficher les moeurs +extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au +Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas songé à +munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de +ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se +meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt, +un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la +remarque qu'elle seule était désoeuvrée. + +Le lendemain, à l'heure de l'ouvroir, devinez ce qu'invente l'enfant +terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l'ébahissement +d'un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau. + +Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j'y perds mon latin. +Allons, vite une belle risette, madame, à l'ami qui tendrement vous aime +et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites? + + + + +LXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 21 novembre. + +Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m'envoyer +Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux. + +Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu'ici par +moi! Va pour l'_amant-blanc_. Germaine, la chère enfant terrible, ne +sait peut-être pas tout, _dites_? + + + + +LXIX + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 28 novembre. + +A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention. +Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est +très friande, la chérie. + +Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher +paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage, +toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces +moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de +n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais +je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout +simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air +de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres. + +Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à +Germaine, _enivrée d'harmonie_, un mot amusant qu'une femme de ses +amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais +Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes; +ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu +en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son +honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est +venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah! +dit la maîtresse de la maison, _Immortadelle_, alors!» + +Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot. + +Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des +bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez. + +Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que +vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon +espérance. + +Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur +charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est +grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée, +et non de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle +n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours +croissant. + +Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que +l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera +entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les +besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à +savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu? + +Vous habitez mon coeur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y +plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me +laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu. + + + + +LXX + +_Philippe à Denise._ + + +Le Tilloy (Somme), 28 novembre. + +Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un +sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des +épreuves et les avoir surmontées par une grande droiture de coeur, un +grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces +épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont +j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et +me voilà retombé à ma nonchalance de coeur habituelle. L'amitié que je +ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je +m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde +ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «_vous habitez mon +coeur_». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce coeur adorable. + +Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par +instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce +rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait +autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si +je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne +pas croire». + +Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce _moi_ chercheur de la +lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère +beauté pure. + +Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées +à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le +Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un +peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité +misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de +battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner +une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux +environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point +à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer--ô pauvreté!--où +l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu +où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les +chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un +rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue +qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière +et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes +de somnoler en fumant. + +Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon +physique d'infériorités morales émanant des autres? + +La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade. +J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que +Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions +maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie. + +J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées, +livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont +parle Henri Heine. + +Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et +c'est bien pénible. + +Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je +ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me +sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie +pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère. +Ce régime--facile à suivre, surtout à la campagne--m'a réussi. J'accepte +valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec +plus de courage, une volonté plus affermie. Cette résignation m'aidera, +je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais +destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis +malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès +Paris, à accomplir un temps fixe. + +Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où +en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes +nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges +Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles. +Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre +deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que +votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je +leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines +autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme +courageux pour la remettre dans le droit sentier. + +Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous +toute la scène. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol +esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la +chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or. + +Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;--et surtout +donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène. + +Respectfully yours. + + + + +LXXI + +_Denise à Philippe._ + + +30 novembre. + +Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y +sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y +parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y +dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y +chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée! + +Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général +Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut +des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dîner sérieux, mais +charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le +jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des +lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin +que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le +colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit +de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M. +Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur. + +Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à +punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations, +tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit +homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à +pleurer, mais non pas bête--ce qui est très différent--donnait l'envie +folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet. + +--«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais +m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille. + +Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la conversation de ce jeune +officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on +soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il +parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du +mariage: + +--Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre, +il faut se marier; mais voilà: choisir c'est si difficile et si +chanceux. + +GERMAINE.--Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche... + +LE SUBSTITUT.--Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple; +intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin +charmante comme... + +GERMAINE.--Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un +compliment! + +Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude. + +--Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre +en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait +que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin +moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre? + +--Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car +dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir +de la tenue! + +Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous. + +Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous +dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un +vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez +jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si +quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal. + +Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la +conversation projetée. Suzanne se dérobait. + +Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées. + +Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre. +Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en +cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres. + +--Je vous dérange, tante? + +--Non, Suzanne. + +--Mais vous lisiez, je crois... + +--Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée. + +--Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide, +sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite +écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son +pistolet; je vous laisse, je me sauve! + +Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la +gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des +larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé--comment? Je n'en sais +rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la +froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la +persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête +posée sur mes genoux... + +Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon +ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans +entendre, a tout deviné du drame de votre coeur, du cher secret qui +nous lie. + +Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous, +dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...» + +Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que +nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de +franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment +avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!» + +Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres. + +--Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler? + +--Ce serait plus sage, ma mignonne. + +--Oh! comme c'est triste... + +Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre. +Là, derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous +l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son +péché»,--elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que +n'étiez-vous là! + +Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande +enveloppe; ce sceau en faisait déjà une chose finie, morte, une belle +espérance juvénile à jamais perdue... + +--Tante, permettez-moi de les lire encore une fois? + +--Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton +désir. + +Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit +imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit +drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je +songeais: les hommes légers sont bien coupables. + +Mais elle, n'y tenant plus, s'écria: + +--Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais +folle de croire... + +J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un +autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce +petit coeur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous +l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait +tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries +de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir +l'entraînement. + +Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous +aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas? + +Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette +petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la +guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop +sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et +n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir +ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté +d'une vie déçue? + +La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit, +ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve +imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour. + +Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil, +l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le +neveu de votre grande amie. + + DENISE. + +_P.-S._--Tite-Lène a marqué d'un mot cette journée. Comme Suzanne +essuyait les dernières larmes que diamantaient les flammes de vos +lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu +pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?--Elle a de la peine, mon +ange.--Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des +jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je +voudrais m'en aller dans une étoile, s'il vous plaît, maman?» + + + + +LXXII + +_Philippe à Denise._ + + +2 décembre. + +Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait +pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire. +L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du +chagrin de mademoiselle d'Aulnet. + +Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie +enfant accepterait ceci: + +1º Un homme qui l'aimerait très _raisonnablement_ et serait désireux de +diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait. + +2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à +présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il +pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de +loin en loin. + +3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des +rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors, +voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre +de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang, +ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés +suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château, +avec les quinze mille francs de rente--ceux-là inscrits sur le +grand-livre--le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le +monde. + +Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je +trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire +«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant +par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation +inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari +une subalternité morale tout à fait dégradante? + +Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je +l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez +piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de +première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des +événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me +donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer à moi seul la +foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou +les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la +Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des +diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les +promenades de _five o'clok_ à l'avenue des Acacias, les séances de polo +le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied +et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux, +et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins, +avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le +select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et +les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis déjà +épuisé! + +Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger +dommage qu'on m'a--convenez-en?--entraîné à commettre, un peu pour +l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai +à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous +prie de dire mes conditions _sine quâ non_; elles sont absolument +réfléchies et sérieuses. + +Adieu mon amie chère. + +Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon +sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant. + + + + +LXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +4 décembre. + +Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à +Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée. + +Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice; +après quoi, très tranquillement: + +--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma +part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le +barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans +son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et +que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est +maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu +près trente-cinq mille francs à dépenser par an--un peu moins de trois +mille francs par mois, c'est peu... bien peu. + +--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très +confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de +gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre +jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de +l'amour, cela, Suzanne. + +--Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand, +élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu +s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute +l'année... + +--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement +inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là +parfaitement. + +--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça? + +--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais +simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des +plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même +ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une +existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure. + +--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez +l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet +hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux +donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous +avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde, +de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des +autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et +faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été +représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas +vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je +possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la +curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste... + +--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible +avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens? + +--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie +derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il +faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement, +tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne +veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin +arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y +réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme +Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique +là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis, +toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment, +pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est +moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise +pour une femme d'adorer son mari! + +A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler +mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le +pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir, +votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci +me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en +rire, infiniment triste. + + + + +LXXIV + +_Philippe à Denise._ + + +6 décembre. + +Moi, cela me paraît charmant. + +Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes, +mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers quel +prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau +troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et +respect le bas de votre pourpoint. + +Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les +événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi--notez +que je le trouve tout naturel--votre nièce a touché la plaie de ma vie: +«Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi, +cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce +soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,--la pire des +conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,--m'exaspère. + +Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous +ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne +choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a +une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je +m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité. + +Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se +décidait à faire de la politique? C'est la carrière des gens qui n'en +ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce +sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre +rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus +tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis. + +Tendrement à vous. + + + + +LXXV + +_Denise à Philippe._ + + +7 décembre. + +A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez! +Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez +sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos +armes; coupez votre _écu écartelé_ d'une _ondée_ où vous ferez graver +cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie supérieure._ Elle +vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur +sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie. + +Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens +se débattent tous? + +Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et +le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir. +Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état, +où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus +souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le +spartiatisme et son brouet ont du bon, les moeurs athéniennes, +nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant +dans ses manifestations éminemment aristocratique. + +Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra +toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains +étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans +l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle +nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de +cataclysmes. + +Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux. +J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice +un peu souillée. + + O bien heureux qui peut passer sa vie + Entre les siens, franc de haine et d'envie, + Parmi les champs, les forêts et les bois, + Loin du tumulte et du bruit populaire + Et qui ne vend sa liberté pour plaire + Aux passions des princes et des rois! + +Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité +en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi +achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut +vers 1570. + + Las! que nous sommes misérables + D'être serves dessous les lois + Des hommes légers et muables + Plus que le feuillage des bois! + + Les pensers des hommes ressemblent + A l'air, aux vents et aux saisons + Et aux girouettes qui tremblent + Inconstamment sur les maisons... + + Leur amour est ferme et constante + Comme la mer grosse des flots + Qui bruit, qui court, qui se tourmente + Et qui n'a jamais de repos. + + Ce n'est que de vent qu'est leur tête; + De vent est leur entendement + Les vents encore et la tempête + Ne vont point si légèrement. + + Mais cet ardent feu qui les tue + Et rend leur esprit consumé + C'est un feu de paille menue. + Aussitôt éteint qu'allumé. + + Ainsi l'oiseleur au bocage + Prend les oiseaux par ses chansons + Et le pêcheur sur le rivage + Tend ses filets pour les poissons. + +Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée. +Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et +très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est +une qualité de plus en plus rare. + +Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur +qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire. +Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du +flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de +politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de +la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale +et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je +ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie? + +Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine, +enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est +redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la +rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en +voudraient-ils pas trop? + + + + +LXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +9 décembre. + +Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en +s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons +plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le +plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas +me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est +exagérer. Viol--voilà un bien gros mot pour un léger divertissement +piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas +que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis, +à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux +dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère +intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute. +Je ne suis pas encore complètement remis, mais--grâce à vous un peu--je +suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque +temps encore. + +Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi. +Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres. +C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne +aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous +parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse +veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un +sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse +philosophique sur la politique. + +Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir +rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss +Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son +esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée +de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait +agressive et je sens, moi, que je serais cruel. + +Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment +n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer +cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il +est permis--et doux--de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas +opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens. + +Adieu. + + + + +LXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +10 décembre. + +J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez +gentilhommesquement confuse! + +Mais comment voulez-vous que je parle _plus_ de moi? mon moi tout +svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve, +d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que +par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser; +comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je +n'ai d'autre esprit que celui du coeur et c'est, d'entre tous, le plus +bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi, +de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants, +de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue +jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que +vous ne l'ayez pas aimée? + +Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux +deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe +sur les maris: + +--Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge +Granbaud.--Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari? + +--Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,--elle sent +d'une aune la candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que +nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois +pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien, +par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me +trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous +les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits +n'habitent pas les mêmes pays. + +--Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez +qu'est un mari? + +--En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous +tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de +l'exportation par crainte de l'importation! + +Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez +encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la +semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient +fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux +chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos +routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos +du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le +déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour +écrire, les autres pour lire ou penser. + +Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant +courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en +offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan +s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je +le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je +quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine +seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de +la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son +voile, de son boa, et son manchon sur les genoux. + +--Tiens, tu vas sortir? + +--Mais non. + +--Tu rentres? + +--Mais non. + +--Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi? + +--Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué l'autre mardi, ceci: chaque +personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable +installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il +fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce +même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu +épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans +un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières, +ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six +portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de +plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais +une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il +avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je +me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à +dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma +Tanagrette? + +Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de +son caprice. + +Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le +Thiludec, celle-là même qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport +à vous, les méchants propos que vous savez. + +Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant +de la laisser monter en voiture, la catéchise: + +--Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille +amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela +vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a +toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus. +Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins? + +--Ah! chère madame, de grand coeur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je +suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à +relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me +connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne +dirai rien, absolument rien, rien, rien! + +Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le +perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un +colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où +ma belle-soeur, Suzanne et moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie +en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri: + +--Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais +tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène! + +Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le +Thiludec, nous _jouait_ sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux +aboiements du roquet de la vieille comtesse. + +Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir +couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de +sagesse: + +--Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits +embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte! + +Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que +l'autre? + +Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous +convions à venir dîner en tête à tête _à quatre_, chez moi, le lendemain +de notre arrivée, will you? + + + + +LXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +12 décembre. + +J'accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me +laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais +une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la +messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que +vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite. + +Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis +que les vôtres, madame Denise? + +By God, j'en suis ému. + +Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de +mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me +faut réaliser. + +Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé +déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je +vous aurai à moi seul toute cette nuit de Noël, vous deux que j'aime. +Paul ne compte pas! + + + + +LXXIX + +_Denise à Philippe._ + + +Samedi, 14 décembre. + +Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant +cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous? +cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça +aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient! + +Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez +Paillart--il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul. + + + + +LXXX + +_Philippe à Denise._ + + +Dimanche, 15 décembre. + +Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi +vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous +avoir, à moi seul, dans un grand recueillement, et c'est le moins qu'il +me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette +entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear. + +Your as ever. + + + + +LXXXI + +_Denise à Philippe._ + + +Lundi, 16 décembre. + +Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre +partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à +moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui +eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour +reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste +nopce. + +Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas? + +Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la +maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien +interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à +organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en +dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors +que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit +manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires +combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait +visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer. + +Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!... + +Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre +trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur +l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je +crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se +trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la +tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains préjugés +sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin +socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mère Rurika, +étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes +lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte. + +Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux. + + + + +LXXXII + +_Philippe à Denise._ + + +Mardi, 17 décembre. + +Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous +faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir +pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux. + +Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il +est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible. +D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela. + +Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui +Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint +transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est +brun, lui aussi. + +Adieu. Je vous en veux, vous savez. + + + + +LXXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, mercredi 18 décembre. + +J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en +veux».--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire? + +Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du +vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre +propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure! + +Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée +par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de +Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant +très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais. + +A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin, +Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait +de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika +enveloppe d'un regard étreignant le boyard qu'elle savait être le +seigneur de la terre, et lui dit: + +--Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse. + +Puis, fière, elle passe. + +Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune +fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe +de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide. + +Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux +la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue, +marchant «orgueilleuse et les yeux baissés». + +Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les +bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois. +Ils avaient fui, enlevant la déesse. + +Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa. + +Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où +sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint +s'établir en France. + +Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les +Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons +sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui. +Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très +brune. + +Hélène-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lène--tient donc +uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les +races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce. + +Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être +blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et +moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je +n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un +de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un +prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel +Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De +gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier. +Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud +aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que +ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps +de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions +libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent +rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise +par leurs pères dans le négoce. + +Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de +la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau +arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations +Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes; +il faut être modeste... je le suis! + +Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées. +Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La +modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum +si suave et si frais? + +Adio. + + + + +LXXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, 25 décembre. + +Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant +l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous +plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le coeur endolori, exigeant +son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine, +empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements +douloureux, son angoisse affolée. + +Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis, +berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez? + +Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine, +et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux +vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et +simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité. + +Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement +racheté vos coups d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la +soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a +reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus +soucieux des joies de ceux qui vous sont chers. + +Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et +cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre +esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille, +nerveux et capricieux comme une femme! + +Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous +m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et +je pensais: l'esprit n'est pas tout; le coeur est quelque chose et son +coeur est méchant. + + + + +LXXXV + +_Philippe à Denise._ + + +26 décembre. + +Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j'avais eu de la peine aussi, +moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à m'en +rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec +vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue, +vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme +d'une Madone. + +J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir +pas eu, en vous retrouvant, votre vrai _Vous_, celui que j'aime. Vous en +apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l'escapade, un +futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce +_Vous_-là que je visais et, je le reconnais, j'ai été heureux de le voir +s'enfuir dans cette souffrance. + +Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de +mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les +inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies +des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très +simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanité +qu'en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils +n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que +nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues +hautes, de douloureux rêveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir +pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous +mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous +sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le +peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et l'embroussaillement +des forêts vierges, active et prépare l'entrée des chercheurs, «cerveaux +servis par des mains» ceux-là, et les génies parfaits nous sont +peut-être redevables des grandes personnalités qu'ils sont, et des +grandes oeuvres qu'ils produisent. + +Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je +vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du +chagrin qu'il a causé. + + + + +LXXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +27 décembre. + +Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de +saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours est +inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence +saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre +amitié?... + +Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur +d'écoper--comme disent les gamins--n'en abusez pas, méchant ami. + + + + +LXXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +28 décembre. + +Quelle douceur d'avoir pour ami un coeur comme le vôtre! Vous acceptez +sans révolte l'apothéose de l'égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte; +c'est vous qui êtes l'âme blanche et non moi. + +Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire? +Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre, +vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la +musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous. +Voulez-vous, dites? + + + + +LXXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 décembre. + +Oui, je veux. Si ce n'est pas très raisonnable ce sera si charmant! + +Nous allons vivre dans un coeur à coeur bien enviable... gare aux +potins! + +Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public. +Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hélène, du home, au +bout de peu de jours? + +J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez +substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j'ai cherché, dans +le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve +de la pauvreté de mon entendement; même les mots m'échappent! Enfin, +promettez d'être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues +quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je +cherche en vous depuis que vous m'y avez signalé sa présence, et gardez +votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où +elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic. + +Adieu. A ce soir cinq heures, alors? + + + + +LIVRE III + + +_Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes +de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après +l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet..._ + + * * * * * + +_Rien d'intéressant comme la passion; c'est que tout y est imprévu et +que l'agent y est victime..._ + + * * * * * + +_Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le +partner..._ + + * * * * * + +_L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique +elle-même._ + +_Une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre +bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs +du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts +et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre +et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt +qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver._ + + STENDHAL. + + + + +LXXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +26 mars 18... + +Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n'ai pu +aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le désirais. Vous me +pardonnerez, j'espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à +Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assisté à l'une de vos +soirées: + +«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.» + +Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de +recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu +chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon +ennui. + + + + +XC + +_Denise à Philippe._ + + +26 mars. + +Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne +m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop. + +Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos coeurs n'a pas besoin +de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec +éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que +notre tranquille amitié. + +Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de +fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il +m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me +sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous +appartient! j'en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même. + +Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez +froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que +j'ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous écriez pas +que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je +le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies +m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir. + +C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends +maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité +amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec +une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes +moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le +charme et faite votre esclave; _pour me rendre heureuse_, direz-vous? La +douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir +l'esclavage. + +Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers, +voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi +des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai +souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même +nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous +souvenez-vous? + +J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous +donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez +moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré... + +Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être +vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante. + +Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un coeur à +coeur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un +peu banals et indifférents. + + + + +XCI + +_Philippe à Denise._ + + +27 mars. + +Eh bien, puisque nous en sommes-là, laissez-moi passer chez vous vers +deux heures tantôt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je +pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez. + +J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entraîna +autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j'ai +volontairement divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans +l'amour. La faculté de croire en d'autres femmes, de les aimer, est +morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu +fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c'est +quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m'avez repoussé +et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes +railleries. + +Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où +s'est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour +déçu; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies. + +Mettez-vous bien dans la tête que _sans vous aimer_, je vous aime, vous, +sérieusement, là. Le reste, je vous expliquerai. + + + + +XCII + +_Denise à Philippe._ + + +28 mars. + +Je m'y attendais bien; vous m'avez persuadée et j'ai cru tout ce que +vous vouliez, et vous avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre. +Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable? + +J'ai senti pour la première fois entre nous quelque chose +d'indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu +dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j'aime à entendre des choses +nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du coeur». Ce +trouble m'a causé une joie délicieuse. N'allez pas croire?... Non! non! +Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme +d'un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse. + +_Votre spirituellement_ (dans le sens ecclésiastique). + + + + +XCIII + +_Philippe à Denise._ + + +30 mars. + +Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez +avoir idée. Je l'ai trouvée en revenant de chez madame d'Aulnet; votre +belle-soeur m'avait appris que le 26, c'est-à-dire il y a trois jours, +le jour de votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ +pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reçu une vraie douche à +cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parlé? J'ai fait amende +honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame? + +Je me sens si abandonné lorsque vous n'êtes plus là; vous ne soupçonnez +pas le bien que me fait votre présence. C'est comme un air sain et +vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu'aux tourments +indigènes de germer en mon esprit. + +Depuis nos délicieux _five o'clock_ je n'ai plus joué; vous m'avez donné +ce que Spurzheim, «fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par +un néologisme ingénieux qualifié d'_approbativité_.»--Votre +_approbation_ me fait vivre. + +La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du +mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui +eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait +l'éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la +certitude de l'inefficacité de mes efforts, le néant où ils +aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l'approbativité. +Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard; +mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à +cette vie oisive d'où vous m'avez à moitié tiré. + +Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'éveil de mes énergies. + + + + +XCIV + +_Denise à Philippe._ + + +31 mars. + +Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation +meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu'on aime? Mais malgré +mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes, +vous le savez; j'ai consulté Robin et Félizet; ils m'ont dit: «Partez, +laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux +ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu'il lui faut»,--c'est +pourquoi je pars. + +Mais vous viendrez nous rejoindre; moi aussi j'ai pris l'habitude de +vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de +vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer +les fêtes avec nous, cher grand. + +Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de +Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère +parle de demander un congé. Il faut qu'il ait été bien malade, le pauvre +garçon, pour songer à se reposer. + +En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours. +Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés +servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu'on aime malgré tout. + + + + +XCV + +_Philippe à Denise._ + + +10 avril. + +Ma chère amie, + +Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la +confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois +pas--cette question est si délicate--avoir manqué à mon devoir en vous +disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas +suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait +intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous +plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre +absolue discrétion. + +Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps +insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a +fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment où +tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie; +pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge. + +Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre +soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du +mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont +interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse +d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence! + +Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d'une +nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible +et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous +entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et +qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second +plan. + +Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous +m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et +furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel +chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je +dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes +que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi +que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à +moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et +croissante affection, une grande estime. + +Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus +délicats. Écrivez-moi vite. + +Votre, très affectueusement. + + + + +XCVI + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 12 avril. + +Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le coeur tout le +jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle +campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous +aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre, +calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher +et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si +loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis +m'apparaissaient dans une grande douceur. + +Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous +aimons? Nos coeurs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme +d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de +vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés +pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je +voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à +supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des +jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon coeur; vous +l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus +délicate expression. + + DENISE. + +_P.-S._--Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre +les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la +fin d'une lettre pleine de riens. + +Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous +m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux +êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs +pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a +contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la +tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que +de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement. + +J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse, +curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement +de coeur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand, +quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue +chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre +belle-soeur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et +calmer ses inquiétudes! + +On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une +fille. + +Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle +vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du +grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air +qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris, +hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère +leur moral et fait de ces gens des détraqués sans coeur, sans +tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables +seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables +quelquefois, des inconscients toujours. + +Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l'encre étalée +prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous +écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient +dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La +seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à +mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de +viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque +matin. + +Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine, +manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau--l'acharnement +ne suffirait pas!--le morceau de filet, puis rouler la viande dans du +sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui +redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà +lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le +ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la +viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours +peut lui sauver la vie. + +Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la pauvre digère maintenant et +sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon +ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout +comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à +l'_in-octavo_. + + + + +XCVII + +_Philippe à Denise._ + + +14 avril. + +Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça, +c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un +cheval de race. J'aime vos lettres. + +J'ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin, +regardant la féerie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai +pris plaisir à inquiéter d'un vague projet de très prochain voyage vers +vous, _quand même_, m'a montré un peu plus le bout de l'oreille. Alors, +j'ai pouffé,--ce qui l'a blessée--elle m'a dit des mots piquants que +j'ai pris aussitôt au sérieux _de la meilleure foi du monde_. Enfin, +nous nous sommes attendris tous les deux _avec la même foi_ et on m'a +fait promettre que j'attendrais. + +Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre +belle-mère suivait ce manège de loin d'un oeil attendri. Votre +belle-soeur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder. +Le plus comique, c'est que le jeune attaché d'_embrassade_, dépêché de +Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce, +nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va! + +J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet +avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parlé +des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu'on peut avoir +maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à +l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des +plus...» J'ai vu l'âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure +de Grec, et il ne tient qu'à moi qu'il ait rêvé cette nuit de Suzanne +chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes +vieillards parisiens. + +Voilà. J'ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille. + +Adieu, je vous aime. + + + + +XCVIII + +_Denise à Philippe._ + + +16 avril. + +J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous +écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a +fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir. +Derrière ce _on_, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille, +car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour +l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule. +Aprilopoulos lui apparaît réellement en _deus ex machina_ et elle +voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant. +Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont +vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc, +perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à +ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous +révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous +aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui +s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame +Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma +belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des +Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait +choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est +très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où +vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites +ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais +mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma +belle-mère. + +Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations +qui se sont établies entre vous et moi et, à son _grand regret_, elle +m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire +d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence +en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon +chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec +lui... + +--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme +je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne. +M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien +à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et +encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à +vous et à ma belle-soeur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai +moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié, +dût-elle faire jaser les méchantes langues. + +--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre +situation... + +Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre, +moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma +belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même +monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais +parfaitement où l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais +genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de +coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom +assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné +l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun +inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me +laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère, +qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me +souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis +hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle +avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me +l'ingurgiter si gratuitement, toute. + +J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement +de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un +mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je +vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue. + +Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui? +Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à +Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un +peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera +encore bien bon de vous y avoir. + + + + +XCIX + +_Philippe à Denise._ + + +17 avril. + +J'envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m'incline pourtant +devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vénère avec +une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires +tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être +une grande passion me sauverait-elle. _Chi lo sa?_ + + + + +C + +_Denise à Philippe._ + + +22 avril. + +Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d'être +aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion +est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame +votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous +laborieux et avez-vous trouvé la paix et l'oubli dans l'éclosion d'une +oeuvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de +Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-être... + +Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme +un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait +moi-même les paroles, ah mais, ah mais!--Sur ce travail je demanderai +aussi l'avis de votre petit frère Jacques, lequel m'a semblé être un +monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge +tout printanier. + +Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très +affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur +l'air «des lampions!» + + DENISE. + +_P.-S._--Quelle horreur cette dynamite! + + + + +CI + +_Philippe à Denise._ + + +23 avril. + +Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu +digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le +néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire. + +C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son +cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour +l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté. +Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de +Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en +découvrant les sublimes clartés du christianisme. + +J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes +pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de +mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon +maladif cerveau. + +L'influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais +je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je +garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible +quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive. + +Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime +tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous +seule les détresses de votre ami. + + PHILIPPE. + +_P.-S._--Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche. + + + + +CII + +_Denise à Philippe._ + + +24 avril. + +D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir +souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la +force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions. + +Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute +la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir +rien pour vous tirer de ce mal. + +Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles +qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui +souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la +jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme, +pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine +perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos +forces. + +Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est +utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de +ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême +de l'existence! + +A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie +s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui +vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à +pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde +comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit +bravement. Dans sa dure carrière, malgré son coeur affectueux et +tendre, il trouve le moyen d'être heureux,--bien que séparé de nous qui +l'adorons et qu'il adore,--parce qu'il fait son devoir... + +Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon, +cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros. + +C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la +pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner, +mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes +énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez +nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec +Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer. + +Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une +beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges +flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui +éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil +d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers +effluves et, comme les choses, se reprend à vivre. + +Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre ni un inutile; vous êtes un +sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une +déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner +votre esprit. + +Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il +est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur +votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous +croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je +fait de ma vie?--Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?--Rien!» Eh! +non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu +atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis +viveurs, désoeuvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là, à faire bâiller. + +Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les +transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des +lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait, +vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri. + +Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit +nécessaire; la passion donne une énergie factice applicable à elle +seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers +lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne +peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable +est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait. + +Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à +cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante +que coûte le lancement, la réussite d'une oeuvre, vous reprendriez +courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que +contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera +jamais le dire? + +Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis +l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela +secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous +animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous +ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que +dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison par-dessus le +marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous; +je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de +l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie +selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette +sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre; +vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité. + +Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains. + + DENISE. + +_P.-S._--Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à +fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m'emporterez dans votre poche. +Voulez-vous? + + + + +CIII + +_Philippe à Denise._ + + +25 avril. + +Il y a un fond _petite fille_ dans les plus sérieux cerveaux féminins. +Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame. + +En hâte, je vous écris ce mot pour vous remercier de votre +réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié. + +Ah! si ce rêve de m'imprégner de votre force morale pouvait se +réaliser... + + + + +CIV + +_Philippe à Denise._ + + +Dimanche, 27 avril. + +Je continue d'être triste; votre volonté pas plus que la mienne n'y peut +rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie, +mais sans lettre de mon amie ce matin. D'où vient cet oubli? est-ce que +la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce +parce que je ne lui ai écrit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle +plus tentée? ou bien quoi? + +Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement, +écrivez-moi. + +J'ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de +ce gars de vingt ans. + +Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s'il vous +gêne. + + + + +CV + +_Denise à Philippe._ + + +28 avril. + +Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le +sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister +entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir, +de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou +de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes +désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes +partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être +seuls ensemble à la campagne»;--et «ma chérie»--s'échappant si gentiment +de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la +complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour +l'autre. + +En vous je propage les vibrations de mon coeur; pour vous, par vous, +je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car +vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et +ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous +voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre +espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme +m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien. + +Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez +semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les +manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles? + +J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en +recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien, +malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre +faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je +m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à +cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de +l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon +esprit ou de mon coeur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour +moi. + +Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il +entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une +cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse +excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu +pour terminer bien ce billet. + +Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait +sûrement pas à un désir de votre coeur, pas même à une faim de vos +lèvres? + +Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis +elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute +seule».--Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces +choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes. + +Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au +jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules +d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie. + + + + +CVI + +_Philippe à Denise_. + + +30 avril. + +Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue +deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir +l'âme de mes désolations. Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour +m'empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses? + +J'ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez +de me les donner en m'écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la +léthargie où se plaît mon esprit. Je n'ai pas même le courage d'aller +reprendre des forces auprès de vous. + + + + +CVII + +_Denise à Philippe._ + + +1er mai. + +Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous +donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous +consoler. + +Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si +ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi +qu'autrement. + +Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous +manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une +mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux +tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de +votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous +plairait. + +Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli +vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment +suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage +d'avoir du courage. + +Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de +l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui +faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la +désolation du juste.» + +Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que +je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient. +Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que +pour vous, et de tout ce remuement de votre coeur, qu'il jaillisse +pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans +une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»--Je tâcherai d'être aussi sobre +que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au +grand bon coeur où je me désaltère. + + + + +CVIII + +_Philippe à Denise._ + + +3 mai. + +Votre lettre m'a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez +m'aurait été d'un grand secours. Je l'avais rencontrée, je crois. Vous +la connaissez, chère. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un +peu d'amour, le guérir. Oui, j'étais sauvable à cette minute-là; +maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver _une +autre vous_ et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile. + +A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime! + + + + +CIX + +_Philippe à Denise._ + + +14 mai. + +Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n'est un mystère ni pour vous +ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M'en voulez-vous que ma +passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur +pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renaître le +feu de froides cendres. + +Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie. + + + + +CX + +_Denise à Philippe._ + + +15 mai. + +Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours, +ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie; +Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère, +toujours douce et résignée;--heureusement mère m'aide à supporter mon +ennui et mes ennuis!--puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très +intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me +console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce +moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la +renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se +relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me +suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me +revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est +parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions +toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je +vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans +sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette +lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il +parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de +l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée +à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une +grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine, +plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses +souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté +que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors, +passons, mon cher! + +Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine +Pédauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que +«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore +que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui +m'attaquez dans mon amour des oeuvres de mon Maurice Barrès, je vais +prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce +sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce +un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes +que la _Rôtisserie_ a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement. +Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est +un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de +termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et +mièvres. + +Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort +originalement conçue, le grand remuement de coeur, la secousse forte, +l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre +admirable des J.-H. Rosny, l'_Impérieuse Bonté_. L'une de ces oeuvres +me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un +coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du +Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité. + +La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pédauque_ est un délire +somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est +une oeuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir +réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa +pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais +l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure. + +Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est +divine. + +France, c'est un auteur excessivement facétieux et libertin... de +pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs. +Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de +Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez +pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les +jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur +France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles +dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une +perle. + +Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne +serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours +le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui +doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de +génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y +pouvant prétendre, l'oeuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles +s'imposent, deviennent vite impertinentes.»--C'est précisément le cas +des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur +favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air +pédagogique si plaisant! + +Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient +d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et +demandaient: + +--Pourquoi écrivez-vous alors? + +--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de +voler! + +Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir, +comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours». + + + + +CXI + +_Philippe à Denise._ + + +16 mai. + +J'ai une lettre--j'y répondrai un peu plus loin--mais quel est ce genre +de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez +bien vous en expliquer, n'est-ce pas? + +Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la _Reine +Pédauque_ ne vous ait qu'à moitié plu. Ce livre ne peut être +qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie +leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas +prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur +trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il +s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute +contestation. + +Enfin, dans la _Reine Pédauque_, l'érudition--qui n'est là que d'une +manière superficielle et pour le piquant de la sauce--vient achever la +déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état +d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a +pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment +pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont +insupportables. + +Voilà pourquoi vous n'aimez pas la _Reine Pédauque_, quoique vous en +ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes, +est absolument supérieure. + +Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais +alors ce serait faire de ma lettre une sorte d'article de journal, et +j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos +huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous, +que je ne veux pas vous y exposer à mon tour. + +J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire +que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si +longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et +m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas. + +Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce +n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable +obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans +le secret de mon coeur, j'envoie promener toute cette cour. + +Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes +yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute +des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme. + +Cette botte de foin que roule Hélène me fait rêver. Quand pourrai-je +vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées; +mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les +petits potins de laquelle je suis exaspéré. + +Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or, +et je vous baise les mains avec piété. + + PHILIPPE. + +_P.-S._--Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le +second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté; +je ne suis point dédaigneux des choses inédites. + + + +CXII + +_Denise à Philippe._ + + +17 mai. + +Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des +vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La +Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il +était encore en vie!» + +Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille: «On ne fait pas +renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit _in petto: amen_, et me +croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée. +Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit +air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de +commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je +n'apprécie pas beaucoup ce genre-là! + +Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre +article sur la _Reine Pédauque_ au lieu d'apprendre que vous jouez, vous +vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié +durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en +trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années. +Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des +enfants! + +Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous +prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je +fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute +des inepties; elles ne me font pas même rire;»--car personne n'est à +l'abri des inepties, en ce monde misérable, et celles qui courent, +folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles +que vous dégustez à Paris. + +Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un +gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment +que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la +prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des +temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum +de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai. + +Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps +elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue +beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir. +Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit +une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des +pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien +dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage +et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout aussi brillant, +mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien +abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à +lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la +lutte imminente--hélas! moins poétique--à soutenir dans la vie. + +Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne +étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en +suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si +c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui +éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne +lutte pour soi, ne vit sa vie propre. + +Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand +son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le +voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou +sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie, +dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces +heures et comme je l'ai perdue! + +Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire? + +Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami +Phillip?--Oui.--Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et +qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses +précieuses encore.» + +Ces _choses précieuses_ me ravissent. Et vous? + + + + +CXIII + +_Philippe à Denise._ + + +18 mai. + +Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du coeur; elle +tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m'enchante. Quel +dommage que vous soyez toujours loin toutes deux. + + + + +CXIV + +_Denise à Philippe._ + + +19 mai. + +Vous me navrez avec votre génie du coeur; ça ne sert à rien, cela, pas +même à être aimée. + +Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à n'aimer que les absents; alors +vous nous aimerez à la folie.» + +Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous +retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais! + +Adieu. Je m'en vas voir la mer. + + + + +CXV + +_Philippe à Denise._ + + +3 juin. + +Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne +m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous +attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est +une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire. + +Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos +dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous +faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent +dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus +me disputer avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la +musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma +paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous, +comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions +artistiques qui font que le coeur s'arrête. + +Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi +vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en +m'écrivant--quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause +des préoccupations où je suis--le feu sacré de notre amitié jusqu'au +jour où nous nous reverrons. + +_Yours most devotedly._ + + + + +CXVI + +_Denise à Philippe._ + + +4 juin. + +Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain: +«Écrivez»,--revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit +misérable, que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne +soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le +même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand +entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.» + +J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à +l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver, +m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai +demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma soeur +Alice, les autres n'ont pas compris l'oeuvre. Vous voyez, je ne me +refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une +autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis +que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me +retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se +fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à +lui--mais pour les autres, bernique! + +Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se +retirer toute verve, toute originalité, même toute facilité de travail; +c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire +d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne +l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par +cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette +puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase +mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases +sonores, lumineuses. + +Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un +peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et +à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur; +et c'est à la minute précise où l'élan de mon coeur s'amalgame avec le +travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se +faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre +et indéfinissable, qui m'envahit. + +Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes +pauv'p'tites oeuvres, le propre de toute volupté étant une sensation +partagée. + +Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de +sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver +banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du +coeur. + +Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion +constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut +sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on +les suit jusque dans leurs moindres oeuvres, et c'est une rudement +belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en +tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son +temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le +plus ou moins _cloche_ d'une jupe. + +Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un +ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre. + +C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes +qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils +veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des +Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous +guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon +de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal: +l'Art. + +Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble? +N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en +si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise +de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.» + +Adieu. + + + + +CXVII + +_Denise à Philippe._ + + +16 Juin. + +Quel petit tempérament vous êtes! N'avez-vous pas honte, une honte +affreuse, de n'avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que +croyez-vous que j'aie à vous dire maintenant? _Lettre gratuite à +l'ingrat_, voilà comme j'intitule celle-ci. + +Vous ne la recevriez même pas si je n'avais à vous annoncer une bonne +nouvelle: mon frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes +un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène +est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous; +c'était au salon, le soir, après dîner. + +Gérald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'écrie: + +--Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe +étonnant, sera-ce l'élu? vous décidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait +sensation de flirt entre vous quand j'ai quitté la France; qu'en +advint-il? + +Suzanne a répondu un peu sèchement: + +--Vous avez une drôle de manière d'interroger les gens en coup de +fusil... + +--C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y +mettre. + +--Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments +sans beaucoup de soldats. + +Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter. + +Ce matin, à onze heures, comme j'étais dans ma chambre, Alice y est +entrée. Vous savez que nous avons une tendre affection l'une pour +l'autre. Elle m'a demandé, après bien des circonlocutions, d'écrire à +Aprilopoulos pour l'inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre +femme voudrait bien que ce soit celui-là, l'élu. + +Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frère et le +beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrétion. + +Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu'hier est partie +pour les eaux d'Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand'mère +jusqu'à Paris, avec l'Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours +absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est +demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill. + +Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre +lieu _very select_; vous êtes si chics tous les deux! + +Il n'y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment, +sauf--pour peu de jours encore--ma chère tante en zinc. Cela n'est pas +pour vous tant déplaire, puisque, elle et vous, gens de cour aux nobles +manières sympathisâtes!!! + +La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de +mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m'engage à tâcher d'être +divine. + +Sans rire, venez si vous le pouvez. + + + + +CXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +17 juin. + +Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre +invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous +soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un +billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins, +retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je +prendrai mes repas chez vous par exemple. + +Ce projet vous convient-il? Répondez-moi. + +Je suis allé hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontré votre nièce, +mais vous n'y étiez pas! + + + + +CXIX + +_Denise à Philippe._ + + +18 juin. + +Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas songé à lui. +C'est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux +Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de +promenade et de jaserie. + +Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la +voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette? + +Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si +vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous +longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous +vautrerons sur l'herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons +le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon! + + + + +CXX + +_Philippe à Denise._ + + +Dépêche. + +Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt. + + + + +CXXI + +_Philippe à Denise._ + + +30 juin. + +Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et +voilà mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous +envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, désolé. + +Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m'eût fait +du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais +vous écrire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses à vous +dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tête me +tourne. + +Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur. + +Je vous aime tendrement. + + + + +CXXII + +_Denise à Philippe._ + + +1er juillet. + +Mon cher grand, + +Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous êtes +souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà +mon coeur tourmenté d'inquiétude. + +Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux +Glycines, mais à Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile +de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de +vue devant vous. + +Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n'a le +droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n'est-ce +pas ma mère qui vous reçoit? + +Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console. + +Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du +courage à mon courage. + +Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas, +émanant si loyale et si puissante de mon coeur, vous laisser dans +cette tristesse. + +Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce coeur. + +Notre chère amitié, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre +au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien, +vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez. + +Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j'ai placé +toutes mes complaisances, et c'est ma fraternité douloureuse de votre +douleur qui crie vers vous: venez! + + + + +CXXIII + +_Philippe à Denise._ + + +7 juillet. + +Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et +impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de +votre amitié fervente? + +Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas +écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ. + +Je pensais partir aujourd'hui; diverses considérations m'ajournent à la +semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste, +l'heure définitive. + +Écrivez-moi. + + + + +CXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +9 juillet. + +Mon ami, + +Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt; +j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide. +J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour +moi.--«Certes!»--allez-vous protester; mais attendez la fin: moi, +doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments +qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un peu à moi +seule, de par votre volonté, me rendait heureuse! + +Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à +venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des +falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui +d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement. + +Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire: +«Venez, j'ai besoin de vous voir.»--Cette raison dépourvue de raisons ou +plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous +vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits +amicaux. + +Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu +enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et, +ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O +mes amis, il n'y a nul ami!»--Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié +de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre +d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la +cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je +l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant: +parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de +quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy +qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry +qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes +et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien +n'est extrême qui a son pareil.» + +Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je? + +Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé, +distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à +votre amie, le moral et les amours vont mieux. + +Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que +vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en +m'appelant «petite sainte».--Vous vous rencontrez là en pensée avec +Maupassant. Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant +ainsi: «Ma chère sagesse.»--Il m'y reprochait de ne pas être _une +princesse assez sédentaire_.--C'est une faute que je renouvelle avec +vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite +cause ne m'induise pas à vous perdre. + +Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une +princesse extrême qui n'a _pas son pareil_--pour en revenir à Montaigne. + + + + +CXXV + +_Philippe à Denise._ + + +11 juillet. + +Chère Sagesse, + +Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train +demain et serai à une heure du matin chez vous. J'évite ainsi +l'épouvantable 14 juillet à Paris. + +Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand +plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à +Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que je regrette plutôt +l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me +taquinez pas. + +A demain, ma chère, chère extrême. + + + + +LIVRE IV + + +... _Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans, elle sait que si +pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il +faut le demander; il s'établit dans ce pauvre coeur agité une lutte +terrible._ + + * * * * * + +_L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre pour qui la chose_ +imaginée _est la chose existante, des trésors de jouissance de cette +espèce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et +chez ce qu'on aime._ + + * * * * * + + STENDHAL. + +_Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la +passion que l'on a que par celle que l'on inspire._ + + LA ROCHEFOUCAULD. + + + + +CXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +15 août. + +Je viens tout banalement vous remercier du mois délicieux que j'ai passé +à Nimerck; j'y ai été heureux au delà de ce que je pouvais rêver. + +La profondeur des émotions n'est souvent pas en rapport avec leurs +causes. Si je vous disais qu'Hélène avec ses tendresses silencieuses, +comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de +sourire avec ses lèvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de +glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un état de +béatitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou. + +Il y a eu pourtant des instants, madame, où j'ai senti vraiment en nous +une âme unique pour nos trois corps. + +Vous souvenez-vous de ce matin où je suis entré dans votre chambre pour +vous demander des ciseaux, je crois? Vous étiez en peignoir, ce soyeux +peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout +garni de dentelles noires, qui vous fait plus pâle et rend vos cheveux +plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine +bohémienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'étais +assis sur le bord de la fenêtre ouverte, et suivais des yeux vos graves +mouvements et les serpentements de la traîne de votre robe sur le tapis. +Hélène, installée à votre table, faisait sa page. + +Vous me donnâtes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller +tite-Lène ou de remuer avec des gestes délicats, sur votre toilette +Louis XV, enguipurée et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire +moins pâle que vos mains, vous m'avez oublié. Je vous ai tout à mon aise +regardées vivre, vous et elle. C'était, je vous jure, une chose exquise, +une chose intraduisible qui m'emplissait de béatitude. Ces joies que +j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois +plus heureux que toutes celles dont votre coeur ingénieux s'est plu à +m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations +innommables: on sent flotter son âme. L'amour n'est qu'une action +brutale et vulgaire à côté de cette impression; je le dédaigne, le +ramasse qui veut. + + + + +CXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 17 août. + +Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par +mon _coeur ingénieux_, je vous pardonne de les dédaigner au profit de +celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil +vous êtes! + +Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des +désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer? +ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient +moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur +les joies simples, saines et fortes. + +Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles +virilités; le cerveau prend la place du coeur; l'amour n'est plus pour +vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme, +troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par +s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer. + +Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le coeur seul est quelque chose. Ne +tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches +de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux, +égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant +indissolublement ces trois forces: l'esprit, le coeur, la matière, +qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle. + +Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en +tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers +vous-même, plus simple devant les battements de votre coeur, et vous +serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre +nature. + +Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc dans ce temps lointain où vous +m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi? + +Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une +volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur +parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses +lèvres, sans craindre quelque morsure. + +Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô +mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous +aime.» + +Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres, +vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées. +Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie +tourmentante et divine. + + + + +CXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +19 août. + +Chère, + +Comme vous savez finement fouiller les âmes... Oui, vous avez deviné ce +que j'ose à peine m'avouer à moi-même: je vous aimais _mal_ autrefois, +Denise. + +Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car +cet amour d'autrefois, s'adressant à vous, me paraît monstrueux, et je +me repens d'avoir pu vous désirer ainsi. + + + + +CXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +29 août. + +Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait +amende honorable dans ma dernière lettre. J'en espérais une pleine +d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en +écrire. Rien! un arrêt brutal que je ne comprends pas. + +Seriez-vous fâchée contre moi, ma chère amie? Je suppose bien que vous +n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi +tout de suite, et je me mettrai sans arrière-pensée en route pour +Nimerck. Au moins vous n'êtes pas contrariée que je m'invite ainsi? Je +resterai quatre à cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette +fois, des événements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer +ces journées avec vous. + +Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gêne, mon impolitesse, +ma négligence, ne m'empêchent pas, vous le savez, de vous aimer très +tendrement. + + + + +CXXX + +_Denise à Philippe._ + + +30 août. + +Je commence par vous dire: Vous serez le très bien venu. La maisonnée +vous attend; j'ai fait tout à l'heure l'inspection de la chambre mauve +qui devient décidément la chambre de «M'sieur Philippe», pour les +serviteurs aussi bien que pour les maîtres. + +Pourquoi j'ai gardé le silence? Ça, c'est plus compliqué. + +Je reste devant vous une femme un peu étonnée; je ne comprends plus rien +ni à vous, ni à moi. Il se dresse dans mon âme toutes sortes de petits +problèmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution à bien, et cela +m'énerve, trouble mon calme que vous admirez, et me plonge dans une +exaltation, puis dans un néant de pensées tout à fait contraires à ma +santé morale et physique. + +Car, si vous êtes très subtil, très correct et chercheur d'idéales +sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de +Suzanne, que vous êtes très capable d'avoir des sensations beaucoup plus +pratiques avec d'autres. + +Cette petite duplicité, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser +de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drôle, vous +savez, de découvrir que le rêveur à la lune, chercheur de fin du fin +avec une si parfaite conscience, peut, à l'occasion, marcher si +allègrement dans la réalité. + +Vous voyez, je deviens méchante. Venez vite me pardonner. + + + + +CXXXI + +_Philippe à Denise._ + + +1er septembre. + +Certainement je viens! Mais parce que vous avez dédaigné mon amour, et +que j'ai philosophiquement pris mon parti de ne pas vous encenser de la +fumée renaissante de mes désirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive +dorénavant en trappiste? J'ai fait envers vous voeu d'amitié. Je ne +suppose pas qu'il entraîne à sa suite le voeu de chasteté? S'il vous +faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinçant un peu je vous +la donnerai. Mais la folle du logis me paraît bien exigeante... Voyons, +voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est guère charitable, +ce qu'elle semble exiger là... + +Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une +certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai +jusqu'ici pensé qu'elle avait fait tous les frais. J'ai répondu comme je +le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir +tout à mon aise de la contemplation d'une âme assez intrigante et fort +pratique, curieuse et sèche, surtout extraordinairement orgueilleuse. + +Peut-être tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me +contant ses petites hésitations sentimentales? peut-être, en nous +quittant, ai-je avec négligence mis mes lèvres sur ses cheveux? pure +politesse machinale envers l'effleurée. Ces choses un peu excessives +n'équivalent à rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et +d'amour dans le baiser que je dépose, à l'ordinaire, respectueux, sur +vos mains, mon amie. + +J'arriverai jeudi à une heure du matin; envoyez-moi chercher. + + + + +CXXXII + +_Denise à Philippe._ + + +Nimerck, 2 septembre. + +Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement, +vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela. +Venez: c'est tout ce qu'on vous demande. + + + + +CXXXIII + +_Philippe à Denise._ + + +Paris, 16 septembre. + +Un séjour exquis--un voyage un peu triste--une rentrée pas gaie--une +attente fébrile de vos nouvelles dans la lettre promise--et les mille +et une tendresses de mon coeur pour vous et ma tite-Lène.--Voilà, +madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami. + + + + +CXXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +17 septembre. + +Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous +ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été +douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez +sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je +parie? + +--«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté +Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner. + +--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas +descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame +Trémors la permission de rester avec elle. + +--C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir +avec nous? + +--Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas +ce soir; le landau seul est commandé... + +J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle +prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?... +passez, muscade! + +Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres... +Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me +ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble +devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger +couru n'est pas non plus pour me déplaire. + +Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux +éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu +là que vous jetiez au vent votre gêne. + +--Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien, +Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le +bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on +écrit l'histoire. + +Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi +joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien +puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun. + +Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-soeur, de mère, de +Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant +sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse, +accoudés à la balustrade de pierre. + +Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous +des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à +courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre +dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur +blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et +si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et +nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus--de quoi, mon +Dieu? + +Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe +de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et +chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces +beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment, +pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction... + +Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mâle +monte vers la voix cristalline: + +--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il +fait humide, petit ange! + +Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre +promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches +persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des +avenues. + +Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si +calmes dans le silence et la nuit!... + +Que vous dire, maintenant? + +J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous +devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos +pensées. + +Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin: +au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait +plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat. + +Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne +vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un +entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis +littérateurs. + +Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale +est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des +forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous +ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que +votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le +cou? + +Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut +cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre +coeur. + +Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait +pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme +des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que +vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant +cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre +personne? + +Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et +l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment +l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités +latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages +mondains du XIXe siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget! + +Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser, +voilà encore un peu de tendresse. + + DENISE. + +_P.-S._--J'avais mis _for_... Mais je n'ai pas trouvé de conclusion; +alors j'efface, car _ever_ serait bien audacieux et vous n'y +consentiriez peut-être point; c'est si long, _toujours_! + + + + +CXXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +18 septembre. + +Ma chère trop loin, + +J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre +imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut +pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle. + +Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je +parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck. + +Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y +suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute +au moindre accident de terrain rencontré sur ma route. + +Ainsi, encore _empreint_ de votre volonté, j'ai été trouver mon ami +X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand, +moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment: + +«--Faites-moi quelque chose avec des souvenirs du second Empire; votre +père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces +racontars-là sont à la mode.» + +Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui +disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le +19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans +succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de +l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que +l'horrible événement qui le fit orphelin,--que ma mère, épuisée par le +siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à +mon frère Jacques,--et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce +dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire. + +Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!--Je +me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en +lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai +parlé presque d'affaires--horreur!--je suis sorti de la Revue, je suis +remonté dans mon fiacre et me voilà rompu d'un effort qui me remet chez +moi Gros-Jean comme devant. + +Que voulez-vous que j'y fasse? + + + + +CXXXVII + +_Denise à Philippe._ + + +19 septembre. + +Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous +souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante, +pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle. +Vous êtes pris! + +Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire +immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X... + +Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et +vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre? +Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire +encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande. + +Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites +rentes! + +Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le +moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela +relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le +résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le +grand talent, seul, conquiert le monde. + +Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le +découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le +jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs coeurs, et c'est +par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les +plaies que leur ont faites les ronces du chemin.--«Vous avez réussi, +vous!»--«Mon idée était si belle!»--Hélas, l'idée c'est quelque chose, +mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour +qu'il demeure dans l'humanité militante. + +Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai: + +Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon, +Empereur. + +Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur, +qui avait déjà quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille +Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de +l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de +Napoléon Ier (il avait même été question du mariage de Marie de +Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse +avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes; +M. Amédée Thayer son frère--tous deux fils de lady Thayer qui aima et +protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier +rang, brilla la Malibran--et madame Amédée-Hortense Thayer, née +Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général +Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de +Bassano. + +En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner +aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune +fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue, +reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer, +née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc. + +Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur +_Sire_. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule +qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude +d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de +votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était +mille fois plus harmonieux à entendre». + +Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours. +L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me +vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en +ordre.» + +Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de +travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa +chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté +avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté +d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un +guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme. + +L'Empereur alla tout à coup prendre cette couronne, et comme madame +Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour +l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne +au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y +déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de +madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla +presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue: + +«--O Sire, elle est trop grande pour moi!» + +L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes. + +On rentra au salon. Dès ce soir-là, madame Bertrand-Thayer fut persuadée +que ce dîner était la présentation _officieuse_ de mademoiselle de +Montijo comme future Impératrice. + +Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta +l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait +lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux); +mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M. +de Tascher, qui devait l'introduire et lui tendait son bras à la porte +de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui +dire: + +«--Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!» + +Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si +belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur +vraiment impériale. + +Voilà, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot +cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle +dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon +petit fonds; plongez-vous un peu dans l'oeuvre des stylistes, +imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et +n'allez pas faire afficher à la quatrième page du _Figaro_: On demande +du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou +femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense, +honnête ou malhonnête--au choix du demandeur et selon le porteur--4, +avenue de Messine, à l'entresol. + +N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami! + + + + +CXXXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +21 septembre. + +L'histoire est charmante, mais elle est tombée dans mon plein +écoeurement et je l'ai gardée pour moi tout seul, ce qui vaut mieux +que d'avoir livré au public ces choses intimes d'une femme maintenant si +malheureuse et si accablée par les événements. + +Enfin, voilà, je n'ai rien fait. J'ai fumé des cigarettes en rêvant +là-dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette +occupation m'a été éminemment agréable. + +Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie? + + + + +CXXXVIX + +_Denise à Philippe._ + + +23 septembre. + +Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du +coeur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous +n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière: +est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de +nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été _charitables_ envers +lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort +sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de +trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de +sa mère. + +Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de +ses enchanteresses. + +Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce +doit être avec les plus moyens! + +Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours +de force il faut faire exécuter à son coeur pour cela! + +Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses +pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou +des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous +intéresse. En dehors des conceptions philosophiques abstraites, que +survit-il des lettrés disparus? _Adolphe_, _Manon Lescaut_, _Fanny_; +_Lui et Elle_ est une des oeuvres de George Sand qui a le moins +vieilli avec ses _Lettres d'un voyageur_ et _l'histoire de sa vie_, +parce que c'est son coeur blessé, palpitant, et le heurt des passions +qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages. + +_Dominique_, de Fromentin; _Sur l'eau_, _Notre coeur_, de Maupassant, +voilà encore des oeuvres vécues. Elles nous intéresseront toujours, +parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de +coeur saignant encore qu'ils ont mis là. + +C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain +_s'interprétant_, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus +l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses +muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes +heureux, tous! + +Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée +d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée +constante de ce _livrage_ au public, cette espèce de défloration de +leurs sensations les plus intimes, même de celles qu'ils créent, qui +rend les grands si tristes: + + Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps; + Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes + Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. + + * * * * * + + Leurs déclamations sont comme des épées: + Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant + Mais il y pend toujours quelque goutte de sang. + +C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner +pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage +d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi. + +On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand +quelque lecteur vient protester: + +--Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous +avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible! + +Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface +de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de +pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose. +Ils ont été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des +êtres qu'ils ont créés dans leur roman. + +Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont +dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les +beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies, +les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils +les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination +jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle. + +Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses +manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des +sensations dépeintes là, me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant». +Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il +décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que +l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des +_passages_ comme ceux-là. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué +cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie +apparaissait grotesque et bouffonne. + +Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient; +ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à +écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un +surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se +mouvoir dans des fictions. + +Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je +ne suis qu'une femme. + +Montrer à nu son âme, ses pensées, son coeur, ses aspirations, même si +par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être +nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur +physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins +j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime +mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il +faut se soumettre pour composer. + +La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui +jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut +sans jamais saisir exactement ce que j'y ai mis. Les musiciens ne +copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour +tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des +larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et +parfois consolent. + +Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et +quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour +chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus +personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes +pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons +mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas: +«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le +connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance +est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend +l'expression. + +Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas +oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik. + +Toute cette dissertation, que vous pouvez fourrer au panier, sans que +je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de +l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article; +il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent +sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous +y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances +d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour +vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce +que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera +et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne. + +Si votre coeur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple +cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style, +éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou +alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les +nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces +formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront, +négligents ou moins doués que vous pour se dépeindre et s'écrieront: +«J'ai ressenti cela, moi!» + +Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts +en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine, +délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à +vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage +discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur; +la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient +ses embryonnaires sensations. + +Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des +principes du _Paradoxe sur le comédien_ doit être leur loi, parce que +plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier, +meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut +le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer +au public. + +Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir. +Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez +mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès? + +Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à +l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui +parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se +défendre. + +Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat, +bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à +entreprendre quelque chose! + +La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire +souffrir... + +Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un +in-quarto! + + + + +CXL + +_Philippe à Denise._ + + +22 septembre. + +Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de +propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré +d'une rude appréhension. + +Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez +qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de vivre ses +émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de +composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un +traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en +jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre +émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec choeurs de +Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens. + +Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans +chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais +échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine +saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à +la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que +jamais je n'aurais été _cela_. + +Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de +votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une +grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles, +chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime tous et vous +demande des nouvelles pour vivre de votre vie. + + + + +CXLI + +_Denise à Philippe._ + + +26 septembre. + +Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il +vous répéter: votre chambre vous attend toujours? + +Les événements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en +ai marqué un au livre d'or de la famille: Hélène a pris sa première +leçon d'équitation. Gérald la lui donnait sur la pelouse. Nous +regardions, mère et moi, assez émues, ce petit paquet si cher, secoué +par le brave Darling. + +Hélène en selle, ne me suis-je pas surprise à dire à l'animal: «Fais +bien attention, Darling!»--Gérald en rit encore. + +Tite-Lène est à croquer en habit de cheval; elle a attrapé si vite le +trot à l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a dédaigné la piste ronde du +pacage et est parti donner la leçon en se promenant, monté lui-même sur +Moricaud. Voilà Hélène ravie; moi un peu nerveuse, bien que très sûre +de la prudence de Gérald. Et puis, maman encore plus inquiète que moi, +prévoyant mille malheurs: + +--Pourvu que Darling ne s'anime pas... ça lui est arrivé avec toi et tu +es bonne écuyère... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne +s'avise pas d'un tête à queue... pourvu qu'Hélène n'ait pas peur... +A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval! + +Ah! les: _pourvu_ des mères! J'ai vraiment tremblé pendant l'heure qu'a +duré cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant +que ma belle-mère, obligeamment, se souvenait tout à coup, en compagnie +de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivés autour d'elles +depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas +échapper un! + +Enfin, Hélène est rentrée triomphante; emportée dans un bon temps de +galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Gérald, professeur, +jubilait, galopant à ses côtés. Il prétend qu'en dix leçons elle saura +monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-même. + +Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours +hésitante et qui guette un peu les événements. Je la crois éprise de +vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous +déployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous _avez +l'air_ de les prendre au sérieux et c'est une des choses qui nous +séduisent le plus. Au reste, vous allez bientôt revoir ces dames; elles +comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie +depuis le casino désert; la vie de famille n'est pas son fort, à elle +dont le petit cerveau est bourré d'histoires de chiffons, de plaisirs, +de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est +pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler. + +Voilà les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bénédiction. + + + + +CXLII + +_Denise à Philippe._ + + +1er octobre. + +Mon ami, + +Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps sans nouvelles; cela +m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres. + +Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à +croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper +les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on +n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve +méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet. + +Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre +mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme +premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme, +promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi +l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée +que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que +vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos coeurs, +l'abbé, saurez-vous tout? + +Hélas! nous sommes des petits coeurs en peine et en souci, des petits +coeurs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes voyons à +peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous +sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs +ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous +vous tenons. + +Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme, +mais quelles? Voilà, voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous +mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la +réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de +notre imagination! + +Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous +vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la +veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez +seulement de temps en temps à mes lettres. + +Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la +tiédeur de la sienne! + + + + +CXLIII + +_Denise à Philippe._ + + +11 octobre. + +Est-ce parce que Suzanne, rentrée à Paris, tient «l'emploi» que vous +n'écrivez plus? + +Je devrais me vexer d'être remplacée par cette petite légèreté faite +femme, et ne vous plus écrire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin +des vingt mélodies que je vous ai confiées; mon éditeur voulant les +lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance +de me les envoyer. + +Je voudrais bien avoir, tout de même, des nouvelles de vous, savoir si +la grande combinaison dont vous m'avez parlé pendant votre séjour ici, +progresse vers la conclusion favorable et attendue? + +Vous êtes le plus négligent des amis.--«Puisqu'on m'aime comme +ça...»--direz-vous? + +Alors _continuez_, comme le nègre... Mais c'est égal, un petit mot de +temps en temps ne serait pas pour gâter les choses. Adieu. + + + + +CXLIV + +_Philippe à Denise._ + + +12 octobre. + +Mon amie, + +Je vous envoie les _Chants d'amour_ par retour du courrier; cette +brusque séparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi +après-demain à la campagne pour les y relire tout à loisir. Mais si vous +avez une combinaison avec l'éditeur, pas de temps à perdre. Cette +combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir +que cela me cause. + +Il fait à Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis +enthousiasmé de pouvoir m'échapper. Malheureusement je pars sans que mes +affaires soient arrangées; rien de perdu, mais cela traîne et les +affaires, comme les femmes, ne gagnent pas à traîner. Tout cela +m'occupe, me préoccupe, et, avec la chaleur et les courses à bicyclette +que j'ai entreprises avec ardeur, m'empêche de me livrer autant que je +le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez +d'être négligent... Mais vous qui n'avez rien à faire, qui ne montez +pas à bicyclette, qui êtes à l'air frais, pourquoi n'écrivez-vous pas +plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas répondu? Ce serait bien +mesquin! + +Dites-moi un peu ce qui se passe; Gérald est-il encore auprès de vous? +Comment est tite-Lène? et votre mère? Écrivez-moi à Luzy, par Vire, +Calvados; je pars demain. + +Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime. + + + + +CXLV + +_Denise à Philippe._ + + +13 octobre. + +Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites +songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif, +demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «_à bar, à bar, +à bar, à bar, à bar!_» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la +timbale dans le bec; alors, seulement, le _à boire_ cessait, mais cette +demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle. + +Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà +tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite +lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine +des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des +feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine +qui cherchent à fuir la terre. + +Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone +de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins, +qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui +poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les +petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de +s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles +pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop +petits. + +Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur +indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude +absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais +éprouvé cela, je constate en moi un vague regret de rien, un peu de +malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi +physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à +coup les yeux pleins de larmes. + +Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des +bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon +amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un +instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été +n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui +chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de +Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne, +l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise, +je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel, +embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous +fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose. + +Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend +muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu. + + + + +CXLVI + +_Philippe à Denise._ + + +Luzy, 21 octobre. + +Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous +mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les +demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous +froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant +si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière +m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas +savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours +redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes +et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir. + +Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du +chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez +votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous +gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous de +vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus +orgueilleusement _sempre più_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez +plutôt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai +volontiers avec vous. + +Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose. + +Donc, pour en revenir à mon premier sujet,--mon inquiétude est une +digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours dû +au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous +pardonne. + +Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le +manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir. +Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des +questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être +renseigné. + +Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré +qu'elle redoutait Gérald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un +excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une +grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre. + +Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant, +cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les +raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris +moi-même--aux descentes!-- + +Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est +sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas +même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je +ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce +point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens +absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de +réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et +les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes +ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique +exaltation. + +Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser +en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle. + +J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous +n'avons causé. Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au +Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion. +Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai +jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste. + +A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes +amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et +croyez-moi très affectueusement à vous. + + + + +CXLVII + +_Denise à Philippe._ + + +22 octobre. + +Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le +silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme +ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis. + +D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et +mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre +bonheur. + +Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement +du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à +habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour +reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je +crois. + +Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la +bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud +appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train +vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre +solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse +toujours trop vite au gré de toute la maisonnée. + +Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises, +intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas, +vous! Ce sont des volumes débordants de pensées. + +Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire? +Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais +sans force pour réagir. Ce mal indéfinissable lentement me gagne; c'est +une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de +laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que +malgré moi j'y succombe. + +Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce +qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je +voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de +maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la +grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire +relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise. + +Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est +souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la +salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table, +mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens +bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je +puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne +contient que le reflet du soleil, non l'éclat du midi qui est la vie +même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de +lui. + +Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil, +c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend. + +Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans, +assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal +des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aimés. + +Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me +faire gronder par le cher vieux pion... + +Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague +malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai? +je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure. + +C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue +comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée +à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout +de femme que vous devriez battre, je vous jure! + + + + +CXLVIII + +_Philippe à Denise._ + + +24 octobre. + +J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez +tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu +besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette +déroute morale? + +Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui +place la femme sous la tutelle de l'homme. + +Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme +ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par +autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à +Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt +mélodies. + +Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme +unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur coeur, leur +intelligence. La femme subit la caresse sans désir, sans passion; on se +sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur. + +La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur +l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se +reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont +elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les +richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les +illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but +de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas +l'amour, sans quoi j'aurais aimé». + +Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps; +l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant +d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme +vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie +assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de +regret et de honte. + +La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre +coeur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour, +demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire +malheur que l'autre. + +Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être +heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là. Tâchez, ma pauvre amie +chère, de vous y résigner. + +Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui? + + + + +CXLIX + +_Denise à Philippe._ + + +26 octobre. + +Je vous écris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est +d'amour. + +Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'étaler +sur ce sujet vos petites théories de viveur sceptique. + +Je me suis confiée à vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est +le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste. + +Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit être un excellent +remède pour maintenir l'équilibre de l'âme. + + + + +CL + +_Philippe à Denise._ + + +28 octobre. + +Mauvaise, méchante mauvaise! vous êtes un joli animal sauvage que +j'aurais plaisir à maîtriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis +pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination +vous égarer. + +J'ai une volonté aussi, moi, toute sentimentale peut-être, mais elle +aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous +démontrer l'erreur où vous tentez de tomber. + +Je vous défends d'aimer, entendez-vous? + +Vraiment, ma chère Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation +et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mélancolie, +ce mal sans objet. Avec votre âme délicate tout est à craindre. + +Adieu; je baise vos pâles mains avec une tendresse grandissante. + + + + +CLI + +_Denise à Philippe._ + + +30 octobre. + +Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de +mon _âme délicate_. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui +nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire... + +Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de +tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au +salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais +m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe +posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les +pauvres. + +Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste +intuition: + +--Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose +n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir +par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi +l'illusion de l'amour, sans amour. _Il te faut une petite lueur_ pour +animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la +solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal, +au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des +dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon +enfant. + +»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour +avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais +comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de +tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.--Ainsi je +pressens la tienne--il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus +tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me +faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea +pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de +nos coeurs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je +ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce +traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis +bien tranquille; il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et +qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu. + +Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me +guérir. + +Le joli drame du coeur entr'aperçu dans cette confidence, et quel +homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé, +fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de +rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde, +de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce +pas? + +Mon ami, je vous baptise ma _petite lueur_. Ne vous en étonnez pas outre +mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à +aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit +d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une +petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite +lueur de madame Tanagrette, tout sera bien. + + + + +CLII + +_Philippe à Denise._ + + +15 novembre. + +Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous +finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une +fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre, +où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide. + +En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète, +chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle +s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai +pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître +avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion +amère. Croyez que vous y perdriez aussi. + +Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par +vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de +Paris, il faut vous résigner à m'écrire souvent. C'est le lien qui nous +unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas +l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave? + +Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle +nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de +ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu +Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai? + +Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je +vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis +retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante. +Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce +côté-là, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre +éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela +surtout je souffre. + +Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites +pas trop attendre. + +Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié. + + + + +CLIII + +_Denise à Philippe._ + + +16 novembre. + +Mon ami, + +Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez +donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre +vie? + +Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que +je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon +caractère--ce qui est peu de chose--mais mon coeur--ce qui est plus +grave--en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau». + +Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre, +uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes +aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en +vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en +moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes +forces et ma volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je +suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas +même vous. + +Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste, +malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce +serait la fin de tout. + +Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la +douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte +d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux. +C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un +peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je +vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en +parlons donc plus. + +Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et +l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels voeux je forme pour la +réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de +moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous +m'appartenez par vos soucis, les misères, les tristesses de votre +coeur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne +tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma +tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir +pourvu que je vous sache heureux. + + + + +CLIV + +_Philippe à Denise._ + + +19 novembre. + +Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps; +j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement, +je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même. + +Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que +quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous, +je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation. +Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant +de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre +amitié. + +Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais écrire: depuis +que je vous connais--mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse +correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire, +j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce +qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres +en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un +jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux. + +Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la +gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver, +côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du coeur et l'amour, entre +lesquels il n'est qu'un étroit passage. + +Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais +en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois +que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me +suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman +intitulé: _Amitié de femme_. + +J'ajouterais à vos lettres quelques autres que je possède, des +observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le +souvenir--malheureusement pas écrit--et enfin mes impressions +personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si +j'arriverais, non seulement à être sincère--ce qui me demanderait un +grand effort--mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu +de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments. +Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme, +et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les +évoquer seulement? + +Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai +peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux +vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous +prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il +me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés +mystérieux et sacrés de mon coeur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire +aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand +j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien de gens +cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait +prendre pour sceptique ou moqueur! + +Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête +sensible. + +Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie. + + + + +CLV + +_Denise à Philippe._ + + +20 novembre. + +Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y +sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous +lie. + +Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de +coeur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons, +nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous +unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en +est ainsi pour moi, mon ami. + +Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand coeur je vous +abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai +jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent +s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une +oeuvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la +fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause +de cela l'oeuvre serait humaine. + +Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont +impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les +recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait: +«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de +couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands, +ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir +noblement? + +Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la +dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi +procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais +presque _en espérance_, pendant des mois, dans sa tête, et l'oeuvre, +tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée, +comme Minerve. + +C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons. +La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je +vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas. +Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En +parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une +distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme +aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de +délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre; +au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon +service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne +deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas +loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que +je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour +l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible +que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir. +Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous +ennuyer! + +Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drôlement un +soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un +raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les +réalités parlées. + +Vous le dire? Non--vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches +d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma +pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte +pour moi. + + DENISE. + +_P.-S._--Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez là +pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces épreuves dont le +travail de correction m'est réellement une épreuve. Dès ce métier de +manoeuvre achevé, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier +pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi ça +fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus +de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon +Hongrois; mais si peu de personnes entendent, à Paris, cette langue +sonore... pour son «petit commerce», l'éditeur réclame du français. + + + + +CLVI + +_Philippe à Denise._ + + +22 novembre. + +Ma chère intellectuelle, + +Un mot en hâte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de +caractère, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous +aime. + +Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'étais jamais aperçu de +tant de déperdition de vos facultés lorsque vous me parlez. + +En ce moment, j'ai près de moi un ami en visite et à la minute Jacques +entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le +courrier et ne laisse pas d'être inquiet sur la tournure que va prendre +ma lettre. Alors je préfère vous quitter tout de suite. + +Je vous aime, aimez-moi. Adieu. + + + + +CLVII + +_Denise à Philippe._ + + +24 novembre. + +Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet! + +Puis-je discrètement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas +précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de +vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure +maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de +cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices! + +Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien +ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs, +l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment, +intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en +l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être +sans inconvénient. + +Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit? + +Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans +imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si +nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de +foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par +le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes +de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son +amour, on devrait leur en savoir gré. + +A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler, +tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce +déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos +réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà +notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque +toutes intuitives. + +La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être +heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer, +vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles +de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur la +rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies. + +Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je +l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon +adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque, +rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant +un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement +pour m'occuper et me distraire. + +Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans +discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le +peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me +semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles +aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas +plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il +pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter +d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner +d'une lueur de réflexion et d'esprit? + +Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne +vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de +l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude +et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner +le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret? + +La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la +satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de +plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement +ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste +intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a +dans l'homme». + +Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous +aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant, +en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner. + +Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre +chose que le mâle aux appétits exploitables. + +Les beaux germes s'atrophient assez vite, ô chercheurs de sensations! +Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je +baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement, +l'abnégation dans l'amour. + +Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports +d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les +déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité, +la chaleur bienfaisante de coeurs compatissants, ramèneraient bien des +cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux. + +Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que +l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité +seule, mais l'espérance et la foi. + +Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle +seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné: +«Aimez-vous les uns les autres.» + +Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne +satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue +d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal à propos d'une +réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine +fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous +l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres coeurs épris, +comme elle, d'un certain idéal. + +Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les +heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à +atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance +et d'activité, leur vide existence. + +Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer +aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans +craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table +sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en +est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent +de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en +prenant contact, c'est un grain de mil. + +Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquiète +d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment. + +Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les +êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et +avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses +dure toujours. + +Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque +je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous +soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder +comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de +nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration +inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos +pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer _à vide_, toutes! + +Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce coeur nonchalant et +sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas. +Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour +vous tresser un souvenir? + +Vous vous récriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine, +Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le +composons, ce _toutes_. + +Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est +très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la +campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle; +fâcheux contretemps, pas vrai? + +_Adio, caro mio._ + + + + +CLVIII + +_Philippe à Denise._ + + +26 novembre. + +_Well dear!_ quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez +vous... il y a sensation de socialisme là dedans; mon billet ne +s'attendait pas à cette éloquente diatribe. + +Je veux, répondant d'abord à votre précédente lettre, vous dire combien +je me rends compte de l'exaspération où vous met la correction de vos +épreuves. A relire plusieurs fois une de ses oeuvres on est fatalement +pris d'un grand doute et d'un grand dégoût. Tout vient sur le même +plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie complètement; +on arrive à détester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment +contre nature de haïr ses enfants, on souffre. + +C'est bien à peu près cela, n'est-ce pas, que vous devez éprouver? Je +regrette de n'avoir pas été auprès de vous pour vous aider; j'aurais +voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqués +en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait, +peut-être me trompe-je? Car si dans votre avant-dernière lettre vous +voulez bien me décerner aimablement les qualités de critique, je me +souviens que jadis vous m'avez reproché de manquer d'idées personnelles +et d'originalité dans mes jugements. + +J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que +vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a là une couleur locale +étonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrière abandonnée que +pour cela! Les paroles sont bien tirées des douze Magyars que vous +m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant, +votre traduction, pour m'approcher le plus possible des pensées +exprimées par les vers du poète Szàvay. + +Vous me semblez être, chère, dans un singulier état d'esprit et je +crois, non pas d'après ce que me disent vos lettres, mais d'après ce +qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de +milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces +alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas là +mon amie au jugement ferme, au caractère résolu et fort; je m'imagine +plutôt une amie un peu hébétée par le grand soleil d'automne, énervée +par l'inaction, chercheuse de moulins à vent contre lesquels elle +s'efforce de dépenser son activité. + +Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une +pensée juste. A certains tempéraments comme le mien, un peu flous, +enclins au rêve, réfractaires décidés à toute intervention dans les +choses extérieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A +ceux-là suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au delà, l'hypnotisme +que produit le perpétuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la +tranquillité bleue de l'horizon, la solitude somnolente des choses. +Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur «ressemble à une +envie de dormir». Mais vous, résolue, active, pratique, pour qui les +rêves sont plutôt des projets, qui en même temps que les idées en voyez +l'exécution, il est évident que cette solitude entre votre mère et votre +fille finira par vous exaspérer. + +Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y +ai réfléchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce +malaise dont vous m'avez parlé, contre lequel ne peut prévaloir le +travail le plus intéressant. + +Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb. +Votre grande philosophie s'abaissera à parler d'un tas de petites choses +qui vous détendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos +connaissances. + +Je dîne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a +fait un accueil sournois. Je n'ai pas été très satisfait de cette +entrevue. + +Il se passe dans ce cerveau qui n'est après tout qu'un cerveau de petite +fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer +beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une +grande place dans cette petite vanité blessée. Je vous assure que, +malgré ma réputation de curieux, je ferai mon possible pour éviter les +confidences que l'on croira devoir me faire. + + + + +CLIX + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, 1er décembre. + +Cher, + +Nous voici arrivées. Je vous ramène une amie un peu douloureuse. + +Je ne vous ai pas prié de venir me voir de peur de vous importuner, et +sachant que demain nous dînons ensemble chez ma belle-mère avec les +d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes +_Lieder_ hongrois murmurés et joués par vous. + +En voici un nouveau, avec _le sens des paroles_ que vous devez versifier +sous mes notes. + +Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les découvrir; +si je le savais, je commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en +rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!) +J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux. +C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entraîne dans une +fâcheuse marmelade. + + + + +CLX + +_Philippe à Denise._ + + +1er décembre. + +Le dîner de demain boulevard Péreire ne me suffit pas; j'irai ce soir +présenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis +cette soirée rue Murillo pour faire un poker. Je lâche Murillo street et +poker. + +Et quand elle pense que, sans votre mot porté--bien retardataire!--elle +aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous +étiez revenue, _votre petite lueur_ voit rouge, madame! + + + + +CLXI + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, 8 janvier 18... + +Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le +coeur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas? + +Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours +cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez +mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes +besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a +désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans +la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a +appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez +donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!» + +Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et +c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à +ceux qui ne me connaissent pas! + +Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse +d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne, +heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de +vous pour faire souffrir le brave Aprilo. + +Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là; moi jusqu'à en crier si +j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère +qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude. + +Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez +des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre +exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma +manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir. + +Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre +mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec +les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai +pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là +pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature, +m'inquiète; j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau, +pareillement souffrir. + +Adieu. J'ai seule donné mon coeur; je le reprends, sûre de ne pas +troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre. + + + + +CLXII + +_Philippe à Denise._ + + +8 janvier. + +Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cédé à un +mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite +cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en +demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise +humeur? Soyez un peu indulgente, réfléchissez. + +Quoi qu'il arrive, soyez persuadée que les sentiments de grande estime +et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changés. + +Vous dites que vous êtes seule à avoir donné votre coeur? Eh bien, +reprenez-le, le mien restera. + + + + +CLXIII + +_Philippe à Denise._ + + +25 janvier. + +Ma chère amie, + +L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être +brisée par un simple malentendu, vous le savez bien. + +J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères +parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par +ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui, +vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à +l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami. +Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable? + +Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous +crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais +vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis +incapable pour bien des raisons, croyez-le. + +J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous +demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne. + +--Madame est sortie, me répondit Jean. + +Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel +j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain--«Madame est +sortie»--me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux +Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si +miss May et mademoiselle Hélène étaient là. Visiblement gêné, le +domestique m'a dit: «Non.» + +Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du +dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout +espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté +habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald: + +--Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai +trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de +composition. + +Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente de me fuir, je ne me +suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-soeur m'a dit: +«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je +souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces +inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux +être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à +votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et +vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut +pas dire le plus. + +Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je +cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée, +c'est presque involontairement, mais vous! + +Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous +cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre +un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les +mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je +vous envoie du vrai fond de mon coeur. + +C'est donc bien peu de chose qu'une amitié, et voilà tout le cas que +vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une +parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital +d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère +intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité +quand je pense à cela, j'en suis navré. + +Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre +nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me +blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal. + +Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire +que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette +méchante tête et ce grand coeur pendant ces longs derniers jours; vous +me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé. + +Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection +dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement. + + + + +CLXIV + +_Denise à Philippe._ + + +26 janvier. + +Venez aujourd'hui, à quatre heures, si vous voulez. + + + + +CLXV + +_Denise à Philippe._ + + +26 janvier. + +Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée +dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous +croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de +moi. + +Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi +m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents +ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal? + +Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous +dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre. +C'était encore cruel à vous de me dire: «J'aime mieux ne pas vous +rencontrer dans le monde». + +Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent +pas plus douce à mon coeur. Je vous citerais volontiers ces vers de +Voltaire: + + ... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer, + +Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse +quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à +mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!» +Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion +m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout. + +Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de +moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier... + +Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables, +coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours! +Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer +d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable? + +Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il +profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère +d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre? + +Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon +trouble et mes angoisses? + +Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni +vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort +calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans +l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma +soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse, +quitte à en mourir, je veux boire à longs traits. + +Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié +empreintes d'amour! + +Voyez la faiblesse de mon coeur, le désarroi de mon être: Philippe, +j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque +heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de +mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout +ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans +cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir... + +Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher +ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle +cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à +elle. + +C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne; +c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de +la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en +lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure +pour me calmer et me crucifier à la fois. + +Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette +lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré, +j'ai prié... rien ne m'a soulagée. + +Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas! +cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que +pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas. + +Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez +pitié, ayez pitié! + + + + +CLXVI + +_Philippe à Denise._ + + +27 janvier. + +Ma pauvre chérie, votre lettre m'a bouleversé et fait mal. Quoi vous +dire? Vous êtes la plus chère et la plus douce habitude de ma vie, tout +m'est amertume hors vous et Hélène... Dois-je vous perdre? + +Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a éveillé cet amour +parce que vous êtes privée dans la force de votre âge des soins +affectueux dont vous avez à votre insu besoin. Je me sens bien +coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je +m'éloigne? Ordonnez, mon amie. + + + + +CLXVII + +_Denise à Philippe._ + + +28 janvier. + +Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais +dans mon rêve jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence. +L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer +tout mon coeur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes +apparents caprices? + +Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami +sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais +continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que +vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses +dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession +de gaieté de coeur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me +pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant. + +Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère: +vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous +serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher +de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus +follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela +est fou, mais cela est. La fréquence de nos rencontres, la lente +pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure, +voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où +je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer, +si elle tombe sur votre coeur et s'y ensevelit. + +Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un +étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine +pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette +lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de +vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes +lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la +solitude de mon coeur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin +que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce +point-là, vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres... +Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si +heureuse... + +Là-bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je +vous ai si bien donné mon coeur! Jamais je ne pourrai le reprendre. +Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune +créature ne le possédera que vous seul». + +Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que +j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse +lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots +m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses, +laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime! + + + + +CLXVIII + +_Philippe à Denise._ + + +29 janvier. + +Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette +petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.» + +Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos +ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force +d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise +de la vie pour conclure: cette tourmente passera. + +Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce +moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus +digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant, +j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour +cela briser l'amitié précieuse qui nous lie. + +Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais +seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens +coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos +intelligences, de nos coeurs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces +grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...» +«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est +d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour +les ébranler et pour les remplir[2]». + +Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion. +Pardonnez-moi! + +Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher +de mon coeur, sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste +amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du coeur qu'en +égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste +vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos +yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils +rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre +corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la +mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards, +que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux +de cette débauche pure et retenue. + +J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner, +sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du +vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé +le corps. + +Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce +culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à +moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait +prétendre. + +J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'oeuvre d'un artiste est +sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que +je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour. + +Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et +vers lequel il reporte ses plus fines sensations. + +J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie +selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou +vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents. + +J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les +choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses, +vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié +l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe, +passionnée comme Magdeleine. + +Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la +recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes +ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie, +chercheurs involontaires de sensations inéprouvées par d'autres. Cet +«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et +savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable +hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise, +pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré--faible excuse, +hélas!--c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite +quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.» + +Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie +d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la +force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces +reprises, vous sentant bien mienne,--et si purement--assujettie à ma +volonté. + +Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et +victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable. + +Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie. +Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en +vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là +si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me +touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre +longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances +fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des +tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce +coeur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile +amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux +d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté. + +J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui +délirez et criez de douleur... + +Voilà ma confession. Vais-je vous perdre? + +Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus +chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous +perdant. + + + + +CLXIX + +_Denise à Philippe._ + + +30 janvier. + +Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont +moins cruels. + +Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon +mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du +vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de +sensations rares invécues. + +Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous +êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se +complaisent les hommes de plaisir, vos amis. + +Je me sens devenir folle... + +Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne +ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit: +«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée... + +Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute +vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec +tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la +marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous +n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en +fort! + +Hélas! vous avez raison de compter sur ma défaillance, puisque je vous +aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main +cruelle qui les tient? + +Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.» +C'était l'amour, la faute, la honte, le remords. + +Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je +vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force +de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance? + +Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je +suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des +litanies d'amour,--dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié +par d'importunes confidences,--s'adressent à moi. + +Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette +robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...» +Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité +d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette +réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme +je souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à +vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de +tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.» + +Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre... +vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants: +«Là... maintenant je suis bien...» + +Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces +bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour +ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le +parfum d'iris, mon parfum, me grisait. + +Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un +jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux, +tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le +simulacre. + +Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs, +comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis +sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison? +Pourquoi ai-je oublié que pour la plupart des hommes: «L'amour fait +tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son +tailleur[3].» + +Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent +toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et +s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de +pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre +esprit et presque aussi de votre corps. + +N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en +moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle +de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps +élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance +jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font +frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur +fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le +mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres. + +Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout entier, jusque dans vos +imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre +image. + +Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne +suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement +vers vous. + +Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée +de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je +bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte +d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de +celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus +que vous présentiez ce soir-là, surtout parce que vous êtes resté auprès +de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre +poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans +mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse +éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact. + +Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante +et divine. + + + + +CLXX + +_Philippe à Denise._ + + +31 janvier. + +Vous me désolez... Pauvre chère, j'ai votre pardon, n'est-ce pas? + +Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprès de vous, de sentir les +forces me manquer. Je voulais vous posséder quand, vous connaissant +d'une façon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gâcher, +perdre et troubler à jamais; car vous n'êtes pas de celles qui prendriez +avec calme et placidité la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur, +m'entraîne à vous faire souffrir; mais cette douleur épure votre amour. +Denise, il faut qu'il demeure immatériel, autrement vous me haïriez... + +Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus +depuis que je sais votre pensée et votre âme en déroute. + + + + +CLXXI + +_Denise à Philippe._ + + +1er février. + +Non, ne venez pas. Dans cette déroute il me reste des instants de +grande lucidité où je juge le danger proche et où j'ai la volonté de +l'éloigner. Le soin qu'il me faut déployer pour ne pas m'abandonner à +cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en soupçonnent pas la +cause, me donne une force factice sur moi-même; je ne veux pas la +perdre. + +Cette force maîtrise l'exaltation où je suis à certaines heures. En tête +à tête avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion +vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-être contagieux? +Vous avez beau être de séniles jeunes hommes et vivre par curiosité, +sais-je si le feu qui me dévore ne vous échaufferait pas? J'ai peur de +faiblir sous la pression de vos lèvres sur mes mains... Ah! quelles +voluptés vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils +m'emplissent toute! + +Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai après-demain à l'Opéra. Je +sais que ma belle-soeur vous a offert une place dans la loge. Venez. +Je me fais une joie et un martyre à l'idée d'être auprès de vous durant +ces heures. + + + + +CLXXII + +_Denise à Philippe._ + + +Samedi, 4 février. + +Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous +entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au coeur +à m'en évanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affamée +de vous, folle de votre chair. + +On me trouve changée; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe +le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Dussé-je +en mourir, prenez-moi. Mon âme, mes pensées sont tumultueuses, je ne +sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je +ne suis plus qu'une hallucinée de tendresse. + +Je vis, à côté de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et +m'affole. Vous êtes le rêve de mes jours et de mes nuits; ce rêve +mystérieux et réel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou +l'idéal d'un amour que je cherche en vous. + +Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misérable, +chanter--non, cela se pleure:--«Il y a un secret, Valérian, que je veux +te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrême jalousie +veille sur mon corps[4].» + +Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je +connais l'épouvantable misère de ceux qui aiment et doivent vivre sans +amour. + +Ayez pitié de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le coeur. + + + + +CLXXIII + +_Philippe à Denise._ + + +5 février. + +Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser +pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle +est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut. + +L'amour, pour vous, ne représente autre chose que la poésie des sens. +Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui +s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de +sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous +souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur +la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière +dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y +perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à +d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain; +c'est ce lendemain que je redoute pour nous. + +Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui +demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une +nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute +l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à +tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous; +croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement. + +Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles +qu'enfante votre esprit! + +Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni +aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée? +Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et +respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous +étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée, +le trouble de votre conscience. + +Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes +entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la +virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne +plus compter chaque battement de votre coeur. + +L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté +de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le +fais. + +Chère, chère, laissez-moi habiter votre coeur, seulement cela! + + + + +CLXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +5 février. + +Au lieu de me faire de la rhétorique et des phrases, dites donc tout +simplement que vous m'avez aimée quand je ne vous aimais pas, que je +vous aime quand vous ne m'aimez plus; là est la raison de vos raisons. + +Vous avez peur aussi que je trouble la quiétude égoïste de votre vie; ma +passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre âme, vos +joies, vos désirs, sont mièvres et lilliputiens. + +Je ne suis bonne qu'à distraire, mouvementer votre esprit en me +diversifiant. Voilà la mission que vous m'avez assignée, la part très +noble, en vérité, m'échéant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en +vue de ce rôle. + +Oui, oui, l'amour est une fatale exception à vos lois mondaines +correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices légers, à la bonne +heure! Vous vous créez habilement un calme petit bonheur individuel, +pris avec adresse aux dépens des autres... Vous me mangiez l'âme avec +délicatesse, à la cuiller; quand, toute blessée, je vous la tends et +vous dis: «achève!» vous vous reculez, effrayé de la voir tant +saignante, traversée de désirs, inassouvie. Elle tombe tout à coup au +beau milieu de votre tranquillité et vous êtes bien las de l'énergie qui +surabonde en elle. + +Mais comprenez donc: j'aime!--Une émotion inconnue m'entraîne, +m'emporte; d'exaspérants désirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la +lâcheté--vous l'avez dit--d'implorer la relativité de votre amour, +pourvu qu'il soit: votre amour. + + + + +CLXXV + +_Philippe à Denise._ + + +Mardi, 7 février. + +L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques; +vous injuriez en moi le médecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de +vous sauver. O ma chère, chère Denise, pauvre torturée, écoutez encore +ma voix dont la douceur finira par vous calmer; l'amour éclate rarement +tout à coup, il vient lentement, progresse, dévaste l'âme à l'apogée de +sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il décroît, nous laisse +convalescents, puis guéris. Guéris? non; je ne suis pas bien sûr que le +coeur ne reste à jamais infirme, à jamais brisé. + +Ainsi en a-t-il été pour moi. + +Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que +c'est un état merveilleux de vivre dans ce remuement d'émotions fortes +quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'âge des +réflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie +et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est inévitable et que la +race entière des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer +pour souffrir ou de souffrir pour aimer. + +Mais puisque le mal passe, les guéris ne sont pas coupables de préserver +ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car +troquer l'infortune du rêve contre l'infortune réelle, vivre dans le +mensonge, le désenchantement de l'acte commis, sans compter la +désagrégation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire +des souffrances. + +Nous sommes des êtres de sentiment chétif; le roman que chacun de nous +bâtit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite épuisé, qu'il +vaut mieux ne pas le vivre et le garder à l'état de rêve. + +Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous +me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous préserver +d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez à rougir--ne +fût-ce que vis-à-vis de moi--d'une honte intime que toute la tendresse +dont je pourrais vous envelopper ne vous empêchera pas de ressentir. + +Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer +d'un amour que je n'éprouve pas; il s'agit de mentir à Hélène et--ceci +vous semblera peut-être puéril--je ne pense pas sans un malaise au rôle +de dupe que nous lui ferions jouer et à la gêne que vous auriez, sortant +de mes bras, chaude encore de mes baisers, à baiser la chère pureté +qu'elle est. Je sais que, du jour où je serai votre amant, ma vie se +disjoindra de la vôtre en raison directe de ces mensonges et de ces +hontes. + +Il faut une grande fatuité à l'homme--et bien peu de vrai amour en +somme--pour qu'il songe sans remords à posséder une honnête femme. Si je +sentais mon moi sublime, capable d'une fidélité absolue ou si je vous +aimais moins, peut-être ne résisterais-je pas à ce grand amour qui +s'offre. + +Vous m'avez jugé autrefois avoir «une intelligence mâle et froide, un +coeur hésitant...» Oui, voilà ce que je suis, je sens vivement la +vérité de votre antérieure divination... + +Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par pitié pour vous, +pour Hélène, réfléchissez avant que cette vulgaire et irréparable chose +soit entre nous. + +Ce rôle un peu ridicule assumé par moi de me refuser à votre tendresse, +il me coûte; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime; +vous ma soeur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en +elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyauté d'un homme, faire +de vous ce que j'ai fait des autres!... + +Denise, chère âme fine, cher esprit d'élite, ayez conscience de la +probité qui me fait vous dire: N'aimez pas. + +Je vous écris navré; je donnerais tout au monde, afin que dans un éclair +de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis. + +Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon +devoir, il me faut l'accomplir. + +Ah! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le +courage de vous faire souffrir. + + + + +CLXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +8 février. + +Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prévoyantes de tout +le mal, de toute la honte, de tous les désenchantements de l'amour... Je +les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais. + +Vous avez beau jeter du mépris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis +orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi. + +Avez-vous donc vu des fleurs s'arrêter de s'épanouir et fermer leurs +corolles afin de retenir l'exhalaison parfumée de leur âme de fleurs? +Aussi involontairement je vous aime. + +Ah! vous n'avez jamais aimé pour oser flétrir ainsi l'amour. Je ne sais +quoi m'emporte vers vous, malgré tout, si puissamment! Je n'ai même pas +la pudeur de ne plus vous dire: «Je vous aime!» et c'est en vous adorant +à genoux que je vous le murmure, mon bien-aimé. + +Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles +heures d'extase, mais prenez de mon âme son adoration et vivez +indifférent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma +passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait +frissonner, il y a toutes les tendresses fécondes et douces en savantes +trouvailles pour le bonheur de l'aimé. + +Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui +ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aimé, donnez-moi la vie d'amour... je +l'implore à vos pieds, défaillante. + + + + +CLXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +9 février. + +Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnées me touchent +profondément. Ces cris s'exhalant de votre corps enivré, ces intimes +convulsions de votre coeur, emplissent le mien de curiosité, de désir, +d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La +passion n'a pas d'honnêteté, l'amour, pas de pudeur. + +Eh bien, ne résistons plus; venez, je vous attends; vous êtes belle, je +vous aime, j'ai pitié de votre souffrance. Venez, ma bien-aimée. + + + + +CLXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +10 février. + +Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un +amour égal au mien, mais pas votre pitié. + +Je ne suis pas guérie, mais je suis calme; la crise est passée. Je n'en +mourrai pas s'il me reste votre amitié. + +J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir +d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir +lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour +dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie. + +A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au +cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là, je ne sais +quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de +descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit +au cocher: «C'est là, mais j'attends quelqu'un».--Il m'a répondu: «Bien, +ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège. + +Ah oui! _petite dame_, je n'étais plus que cela: une pauvre chose +étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle +avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable. + +L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de +honte... J'ai vu vos fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever +un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je +broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir, +se dresser devant moi: _Venez--ne résistons plus--ma chérie._ Oui, +seulement ceux-là, toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres... +d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien +qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas, +séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui +anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me +suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid... +l'heure?... il attend... il est là... j'irai... il attend...» Mais +c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides, +sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée. + +Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois +bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit... +Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère; +vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant d'humidité, +vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu +des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté +votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à +la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec +votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous +êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux, +libre... + +Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots +nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a +ouvert la portière et m'a consolée. + +Quelle chose triste et grotesque que la vie! + +Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en +ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient... +elles étaient aussi _démâtées_ qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez, +marchez, ça passera.» _Ça passera!_ il a dit ça comme vous... + +Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle +d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son +effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir dans cet état chez moi, +je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai +besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas +tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et +complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les +heures à part; allez.» Et nous voilà partis. + +Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux +qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur +leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et +lugubre on en pourrait faire... + +Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi. +Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était +couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur +mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en +grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman +chérie».--J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi +donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule, +bien triste, pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après +j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a +pas voulu me conduire.» + +«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien +morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un +t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi +ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser +bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je +t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.» + +Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été +l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante: +«Ah! c'est toi, toi; te revoilà!» Et puis s'est rendormie sous mes +baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle +ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui +demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon +enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre +chose, j'embrassais ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de +ce que je lui avais fait souffrir... + +Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court +passé!... + +Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible +sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement +et physiquement. + +Voilà; maintenant c'est fini. + +Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que +je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la +crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal +que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits +n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et +tiennent fort mon pauvre coeur. + + + + +CLXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +11 février. + +Que vous étiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantôt... toute +courbaturée, toute alanguie, si noblement contusionnée à la lutte du +devoir, avec vos beaux yeux cernés... j'aurais voulu pouvoir les baiser. + +Vous avez eu un petit rire sceptique quand, à genoux à vos pieds et +entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si +amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chérie d'Hélène, si +vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez +plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un détachement ironique +de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude +crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie. + +Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein +d'anxiété, de suivre de près cette convalescence... + + + + +CLXXX + +_Denise à Philippe._ + + +12 février. + +Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en liberté, pas vrai? +Vous m'amusez... + +Vous dites: «Aimez-moi... là, très bien... pas tant... allons, un peu +plus...» + +J'ai une vague peur de ressembler à la pauvre grenouille implorant: + +«Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore? + +»Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà? + +»Vous n'en approchez point»... + +J'espère n'en pas crever ainsi qu'a fait la chétive pécore... encore +n'en suis-je pas bien sûre. + +Pour ce qui est de notre amitié, soyez rassuré: je ne sais pas ménager +ce que je méprise, mais je ne vous méprise pas, je vous aime presque; je +saurai donc rester l'amie que vous vous êtes rêvée. + + + + +CLXXXI + +_Philippe à Denise._ + + +19 février. + +Mon amie, vous nous inquiétez, Gérald et moi. Nous avons causé comme +deux frères hier au soir en vous quittant. Ces syncopes fréquentes, +survenues depuis trois jours, nous préoccupent. Nous avons décidé que, +pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration où +vous êtes, il fallait partir pour le Midi. + +Ne vous récriez pas; vos deux frères ont combiné ainsi le voyage: nous +partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Gérald, tite-Lène, vous et +moi--si vous me voulez--pour vous installer et demeurer quinze jours +près de vous. + +Gérald va vous avertir de ce projet en allant déjeuner ce matin avec +vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami +inquiet, torturé, vous supplie à genoux de ne pas dire: non. + + + + +CLXXXII + +_Denise à Philippe._ + + +Ce 19. + +Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis désemparée, +lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours, +seule avec ma chère petite... + +Le reste?... Je ne sais plus et ça m'est égal... + + Terre, il est des vivants dont la vie est passée, + Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts. + + + + +CLXXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, Cannes. 8 mars. + +Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous +passons nos journées ensemble? + +J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire: +«Éloignez-vous!» + +Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit, +me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à +ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère. + +Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se +poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos +ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise +longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine de la mignonne, +c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met +dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je +vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi--qui sont +notre amitié--font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi +tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives... + +Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne +m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne +seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait +tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes +efforts pour l'anéantir. + +La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout +bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans +mon coeur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration: +l'oubli. + +Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal. + + + + +CLXXXIV + +_Philippe à Denise._ + + +Splendid Hôtel, Cannes, 8 mars. + +Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lène; c'est +donc pour cela que, lorsque j'ai demandé à monter vous saluer dans votre +chambre, le domestique m'a dit: «Madame repose.» + +Nous nous hâtions Hélène, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles +pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous +voulions admirer avec la «chérie» le coucher du soleil... J'étais fier +aussi du rose pâle que notre marche dans la montagne avait mis aux joues +de «la chérie de la chérie...» + +Je suis triste de cette décision, mais elle est sage. Ce va m'être un +déchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens +malheureux à cette idée; j'ai bien envie de ne pas venir dîner ce soir +aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon +habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dîne +à l'hôtel. + + + + +CLXXXV + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles. + +Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et +s'en étonnerait. + +Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera +plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui +me restent à vous voir. + +Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime! + + + + +CLXXXVI + +_Philippe à Denise._ + + +Paris, ce mardi 14 mars. + +Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait +plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans +votre état. + +Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en +envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes +me désespère; pour me les faire supporter si courtes, il faudrait +qu'elles fussent signées de vous. Ce _Denise_, je l'aime syllabe par +syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait +un calmant, une détente dans mes inquiétudes. + +Donc, je romps le traité--c'est le sort habituel des traités d'être +rompus, d'ailleurs.--Je vous écrirai et serai bien heureux si vous +voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres, +elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de +vous. + +Je baise tendrement vos mains, mon amie. + + + + +CLXXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +15 mars. + +Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je +suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir. + +J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady +Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas. + +Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je vais voir le plus souvent +possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de +télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes +qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il +me faut des nouvelles. + +Je suis douloureusement tout entier à vous. + + + + +CLXXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Aux Ravenelles, 18 mars. + +Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant +Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche. +Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre +souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne... + +O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la +splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais +plus être heureux? + +Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon +coeur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux manger: +j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens +diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand +effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à +l'évanouissement. + +Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe. + + + + +CLXXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +20 mars. + +Ma chérie, votre faiblesse m'inquiète; ce mot-là toujours répété dans +les télégrammes, m'angoisse. + +Pauvre petite! cette lettre qui vous a coûté un évanouissement, mes yeux +ne s'en peuvent détacher. + +Je vous en prie, ayez la volonté de réagir. Vous guérie, nous pourrons +être si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont +cahoté un peu notre amitié; mais elle demeurera plus noble, plus belle, +plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre! + +Cette amitié représentera un grand effort d'honnêteté de ma part; de la +vôtre une droiture sublime, rare à rencontrer. Les joies intimes qu'elle +nous a déjà données, c'est un peu de bonheur, croyez-moi. + +Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou +mal quand je songe à l'état affreux où vous êtes... par pitié, +guérissez! + + + + +CXC + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, 23 mars. + +C'est peut-être me guérir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets +ni ce qu'ils regrettent; mes heures se traînent, mes grands désirs sont +morts, j'en reste abattue et tremblante. + +Mes jours, mes nuits sont singulièrement mélancoliques. Je cherche à +suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher +ces souffrances: j'ai le coeur plein de larmes. + +Mais vous? pourquoi être triste? qu'avez-vous? + + + + +CXCI + +_Philippe à Denise._ + + +26 mars. + +J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens +criminel; j'en arrive à trouver ridicules, imbéciles, mes scrupules et +notre honnêteté. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force +m'a animé et fait lutter contre cet amour?... + +Vous êtes née pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors +l'amour; il vous a embellie, électrisée; maintenant, il vous tue. + +Eh bien, aimons-nous. Je me sens pénétré, à mon insu, d'un tel orgueil +d'être celui que vous avez choisi... + +Nous avons, ma Denise, de belles heures à vivre, j'attendrai qu'elles +sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour éclosent +encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous +guérir, ma bien-aimée, dans l'apaisement de mes baisers passionnés. Je +viens, n'est-ce pas? + +_Yours for ever._ + + + + +CXCII + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, 29 mars. + +Non, non; j'ai trop pensé, j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert. + +J'ai vécu longtemps avec délices dans l'incohérence de mes sensations; +mais tant de secousses ont épuisé mon amour. + +J'en arrive à ne plus savoir si je désire ou non que vous vous souveniez +d'avoir été, par moi, immensément aimé. + +Quels arriérés de tendresse inemployée je vous ai donnés pourtant! c'est +une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout +sentiment à l'extrême... Mais maintenant c'est fini. Le rêve, resté +rêve, s'efface lentement sans s'imprégner d'aucun souvenir, d'aucun +frisson de réalité l'attachant à ma vie. + +Ma fille m'a reprise tout entière. Je ne supporte avec joie ses +tendresses qu'à la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose +c'est la pureté de mon corps à défaut du calme de mon coeur. + +Je ne pourrais, maintenant que j'ai réfléchi, vivre auprès de mon enfant +dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manière violente, cette nuit +lointaine déjà qui m'a brisée et où j'ai tant souffert. + +Mon ami j'aime Hélène plus que vous, plus que moi, plus que mon amour. + +Ne venez pas. Allez, je guérirai... on ne meurt pas d'amour. + + + + +CXCIII + +_Philippe à Denise._ + + +31 mars. + +C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la pitié qui +m'entraîne vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pénétré au +point que, de toute mon âme je vous désire... + +Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'écrire +ce dernier, ce suprême renoncement. + +Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bénis. + + + + +CXCIV + +_Denise à Philippe._ + + +Les Ravenelles, 2 avril. + +Moi aussi, je vous ai bien aimé; cet instant-là a contenu une éternité +de souffrances et de joies... + +Je vous offrais toutes les belles illusions gardées dans mon coeur, +toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles +aspirations de mon être... + +Vous m'avez donné la déception. La force de mon amour était si grande +que j'ai pu, sans révolte, sans rancune, sans haine, vous obéir quand +vous m'avez ordonné le renoncement. Je vous aimais jusqu'à l'abnégation, +jusqu'au sacrifice. + +Me voilà armée pour aller désormais l'âme froide et libre. Cette armure +est, après tout, un riche présent que vous m'avez fait. Nous sommes +quittes: je vous l'ai payée de la souffrance causée par mon misérable +amour. + + + + +CXCV + +_Philippe à Denise._ + + +4 avril. + +Votre ironie m'a fait mal. Je désire ardemment votre retour. J'ai peur +de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre +coeur! Il me semble qu'il y a des siècles que nous sommes séparés. +Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas à vivre loin de vous. + +Je baise vos mains dévotement. + + + + +CXCVI + +_Philippe à Denise._ + + +4 avril. + +Je vous écris ce deuxième mot du cercle où je viens de dîner avec +Gérald; on est venu le chercher tout à l'heure de chez madame de +Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Gérald a couru chez elle, me +chargeant de vous prévenir afin que vous prépariez madame votre mère à +cette triste nouvelle. + +J'espère que ce mot vous arrivera à temps; je le fais porter par le +chasseur, au train rapide de huit heures quinze. + +Je suis malheureux à la pensée de l'émoi qu'il va vous causer, vous si +faible; c'est au moment même où je voudrais le plus grand calme pour +vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle +tendrement sa soeur? + +Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies! + + + + +CXCVII + +_Denise à Philippe._ + + +Dépêche.--6 avril. + +Avons reçu télégramme Gérald. Tante très mal, partons; mère désolée; +serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secouée; suis presque mieux et +forte devant ce réel malheur. + + + + +LIVRE V + + +_L'amour qui s'éteint tombe rapidement et rarement se ranime._ + + * * * * * + +_Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme +qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui +puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de +courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et +si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des +sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage +restent toujours secrètes... presque indivulgables._ + + * * * * * + +_Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le +remède à l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle +fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation._ + + STENDHAL + + + + +CXCVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Paris, ce dimanche, 30 avril. + +J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces +messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner +chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se +passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous +savez la théorie? _Non_ se discute, _non_ se combat, et met les amis au +désespoir. _Oui_, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun +conflit, n'éveille pas les _tolle_ obligeants de ceux qui veulent +s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans +vous. + +Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe +n'étant guère de mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine +pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine +suffisantes au gré de son coeur pour que je reprenne une vie active. +Elle aimait beaucoup sa soeur; c'était une seconde mère pour elle, à +cause de leur différence d'âge. + +Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la +secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre +chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur +imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait, +s'engourdissait mon âme. + +Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai +frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal +que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu +oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient +pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur +qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien. + +Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est +donc en pieux souvenir et hommage à notre pauvre morte, plus encore que +par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain. + +N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami, +dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux _le cher_ de +notre amitié. + +Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin +de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité--malgré vos ans de +plus que moi--avec le désintéressement d'une vie sentimentale active: +votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens +heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives +peines secrètes, je suis heureuse. + +Quel auteur a dit: «La douleur est le creuset où l'amour s'épure.» + + + + +CXCIX + +_Philippe à Denise._ + + +1er mai. + +Mon cher bonheur, + +Vous êtes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et +l'approuve. J'ai bêtement organisé ce déjeuner, je ne sais pourquoi. +N'avez-vous pas éprouvé de ces choses? on entraîne les gens dans une +partie de plaisir quelconque; on déploie une éloquence vertigineuse à +combiner, à vaincre les obstacles, les hésitations de ceux-ci, de +ceux-là; puis, quand tout est bien résolu, convenu, le rendez-vous pris, +une réaction se fait; on s'appelle imbécile, on se reproche d'avoir mis +en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des +heures; les amis eux-mêmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous +envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empêche la foule, +regardant passer les réunis malgré eux, sortes de forçats du plaisir, de +murmurer: «C'est la bande des Luzy et autres, des fêtards!» + +Lâchez-moi donc, je l'ai bien mérité; mais puisque je ne vous fais pas +de scène, récompensez-moi en me recevant à dîner? + +Sauf dépêche contre-ordre trouvée chez moi vers six heures et demie, au +moment où je rentrerai passer mon habit, je viendrai. + +_Your loving friend._ + + + + +CC + +_Philippe à Denise._ + + +12 mai. + +Ma chère amie, + +Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi; +voilà deux fois que je l'oublie. + +Voulez-vous être assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les +d'Aulnet? + +Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer. + +Tendrement à vous. + + + + +CCI + +_Denise à Philippe._ + + +12 mai. + +Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle, +vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre. + +Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse +avant de vous rendre chez ma belle-soeur. C'est le moins que vous +puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore +qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous +en veuille de tant de négligence... + +Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête +fou--non, sans plaisanter--je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai +donc pas chez Alice ce soir,--j'y rate mon entrée--gros bête, allez! + +Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation; +je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue, +diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la +noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche, +j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un. + +En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très +douloureux. + +Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire infiniment, +pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont +horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa +nudité... Vous connaissez mon âme, non mon front; je suis tout +bonnement affreuse coiffée à la chinoise. + +Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition +que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité +beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant +abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette +que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous +empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites +précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi +tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en +somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que +ce qui, l'un après l'autre, nous a agités. + +Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur +mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux +mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre +indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels: +je vous aime. + +Ah! que du _rien_ que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur, +pas vrai? + + + + +CCII + +_Philippe à Denise._ + + +Lundi, 15 mai. + +La nièce de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que +nous soyons reçus chez elle, même intimement, mardi. Dans ces conditions +que décidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille +at home? + +_Yours most devotedly._ + + + + +CCIII + +_Denise à Philippe._ + + +Lundi, 15 mai. + +Je choisis le tranquille at home. J'ai été gênée, l'autre jour, de +rencontrer les Villeréal au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hélène et miss +May fussent avec nous, j'étais contrariée que ces gens nous surprissent +en escapade. Et puis, où irions-nous? Nous finirions par afficher +Saint-Germain et sa forêt en y retournant si souvent. + +Mieux vaut le dîner dans le jardin d'hiver embaumé des fleurs de mai, et +ensuite la causerie dans le petit salon. + + + + +CCIV + +_Denise à Philippe._ + + +Mercredi, 17 mai. + +Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et +que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous +ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus. +D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»--mon excuse est là: je trouve cela +long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute +si j'ai le coeur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est +un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en +ce monde misérable! + +Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite +est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité +exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur +mon coeur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle +intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de +votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me +sois jamais ennuyée. + +D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent +au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité? +Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les +autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule, +insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur. + +Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme, +à mon coeur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute +indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les +sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de +l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos +vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses, +faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de +ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu'à descendre... +pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas +trouver en vous? + +J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez +pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain, +entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir +en moi. + +Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman, +Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les +yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel +vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il +était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria: +«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous +avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de +jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes +rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont +immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se +sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la +chair fine de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger +contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos +lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre +visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent +encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir! + +Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon +être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute +l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me +troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles +doivent causer. + +Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de +l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet +insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier +une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir? +Répondez à tout cela, mon tendre ami. + +L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les +soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour +n'arrivent plus à faire croire à l'amour. + +Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous +ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous +aime?» + +Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins, +les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai, +impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent +extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir +intérieur que je ne puis exprimer.» + +Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon +avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins +d'étonnants amis. + +Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au +moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens +fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère. + +Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde +insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans +nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue; +influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en +habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais +sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire. + +Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté +d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère +physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous +forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense +tristesse animée. + + + + +CCV + +_Philippe à Denise._ + + +Jeudi 18 mai. + +Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant +vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, ému de la tête +aux pieds, j'ai dû comprimer un élan plein de griserie subite, +inexpliquable... + +Ah! si cette toute petite chose se fût produite il y a trois mois, ah! +petite silhouette, ah! quel amant déplorable vous auriez acquis, bon +gré, mal gré. + +Ma chère, nous nous serions consolés vous et moi, en formulant dans le +genre de l'autre: «Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent, +c'est la manière de se conduire après les avoir faites.» Nous aurions +tâché honnêtement de faire de notre _après_ quelque chose de sublime, et +les inévitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que +entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hésitant, biscornu, +traversé de désirs comme moi, l'amour eût été une fantaisie perpétuelle +dont nous ne nous serions jamais avisés de nous lasser. Regrettez-vous, +Silhouette chérie? Moi, je commence. + + + + +CCVI + +_Denise à Philippe._ + + +19 mai. + +Blagueur, allez! et dire que c'est précisément l'animal féroce que vous +êtes que j'aime en vous... mais quelle aberration, ô mon empereur! +quelle triste clownerie, ô mes aïeux! + +J'espère, petite lueur, que vous avez reçu le mot de mère vous invitant +à dîner demain, triste dîner d'adieu de Gérald. Il part sans rémission +après-demain et s'embarquera dans quelques jours. + +Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la madre, malhonnête? Nous +accompagnons toutes les trois le fils, le frère, l'oncle chéri, jusqu'à +Cherbourg. + +Ne manquez pas ce dîner représentant l'adieu général. + + + + +CCVII + +_Philippe à Denise._ + + +19 mai. + +J'ai répondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis très +_encharibotté_ d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite à +Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss +May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: «jé souise +encombrante, vraiment une insioupportèble little monkey». Je promets de +ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'être grave +comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap. +Tout cela me sera d'ailleurs facile parce que je serai très triste de +me séparer du cher Gérald. + +_Friendly shake hands._ + + + + +CCVIII + +_Denise à Philippe_. + + +2 juin. + +Je voudrais que des tendresses,--celles que j'ignore et que vous +aimeriez,--tombassent du bout de ma plume à chaque goutte d'encre qui +s'en échappe, pour vous remercier des tristes et délicieux huit jours +passés.--Pauvre Gérald, il vous aime aussi!--Je voudrais que les rêves +ne fussent pas des rêves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un coeur +batte contre le mien... + +Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous +préoccuper, comment voulez-vous que j'arrive à la sagesse, étant donné +vous et moi? + +Je me croyais guérie; hélas! la moindre joie venue de vous a un tel +retentissement en mon coeur... j'en ai des extases de pensée. + +Si je pouvais vous communiquer ce que je sens, vous seriez heureux, mon +cher grand; car, en cela, vous m'êtes inférieur; vous êtes +l'usufruitier, moi le possesseur; vous goûtez le bonheur d'une amitié +comme la nôtre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je +l'engendre. + +Or, ainsi que tous les créateurs, je puis prodiguer le bien dont la +source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force +aimante, fût-ce pour d'autres; mais donnez à jamais à votre amie le +pouvoir de fournir votre âme de cette tendresse spéciale qui a demeuré +entre nous pendant ce court voyage. + +Ce que je suis, ce que je serai après cela? heureuse à la façon d'un +poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours très droite +et très bonne, c'est la seule ambition de votre Denise. + + + + +CCIX + +_Philippe à Denise._ + + +15 juin. + +Vous avez été un peu méchante aux courses pour votre ami; votre cher +dernier petit billet ne me faisait pas prévoir cette nouvelle +attitude... Vous m'avez très spirituellement blagué; les autres riaient; +j'aurais bien ri de bon coeur comme eux, si, au fond de tout cela, je +ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois, +j'en suis sûr. Vous avez des manières de clore à demi les yeux en me +regardant, une façon de sourire, de vous taire, qui me font bien +souffrir. + +Croyez-le, ma chérie, je sais parfaitement la bêtise que j'ai faite en +résistant à l'élan de votre coeur; mais croyez aussi que _je vous aime +trop pour rien regretter_. Hier, toute la soirée, vous avez écouté avec +une complaisance marquée les déclarations de ce grand viveur de +Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux +qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre +une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dégusté goulûment. +Germaine elle-même s'en est aperçue et m'a jeté un: «Vous n'êtes donc +plus une lueur suffisante?» + +Parbleu, il m'est surabondamment prouvé que vous êtes une femme exquise, +une désirable maîtresse; je m'étonne seulement de votre obstination à +ne pas comprendre le pourquoi infiniment supérieur qui m'a retenu. + +Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il +vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence à +murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant. +En ami sincère je vous crie: «Casse-cou.» Du reste, je pourrais aussi +vous le crier à propos de Bernard. + + + + +CCX + +_Denise à Philippe._ + + +16 juin. + +Eh! là-bas, l'ami très sincère, avez-vous pas bientôt fini de me +crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de +Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont +amusants, ils sont drôles, ils me distraient, un point, c'est tout. + +En voilà un état, de marquer les coups et de me signaler les pavillons +des barques qui s'avancent! + +Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros +bête, allez! Ne sais-je pas bien que mon honneur et le vôtre sont un +fonds commun? + +«Va! je t'ai pardonné...» Ça se chante à l'Opéra... ça se chante aussi +tout bas dans le coeur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de +temps en temps un peu d'étourdissement m'est encore nécessaire; ces +messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener à bien, +sans rechute, la grande guérison. Chevrignies m'amuse plus que les +autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au sérieux. + +Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant +que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves, +s'est écriée: «Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son +grand deuil et son crêpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre +ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure!» J'ai pouffé; lui, non. +Depuis, ayant senti qu'il avait échoué dans ses déclarations légères, il +a tout à coup changé de tactique et timidement, de peur d'être pris au +mot, je crois, balbutié des paroles vagues sur le divorce. + +Pauvre tante de Giraucourt! Son joli héritage est bien sûr pour quelque +petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu à la côte, le beau +Chevrignies? + +Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens... +mettons: genre opérette. + + + + +CCXI + +_Denise à Philippe._ + + +18 juin. + +Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous +aime plus? + +Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de +m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure +ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination. +J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes +récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au +moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas +m'en vouloir de _votre_ sagesse, voyons? + +Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter +d'avoir connu, en ce temps-là, toutes les profondeurs de la souffrance. +J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes, +inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule, +insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi? + +C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands +cris passant en ouragan et... qu'on oublie. + +L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve, +propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux +douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et +fus aussi folle que les plus folles. + +Et quand je pense que sans votre belle résistance,--elle l'a été, mon +cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose l'avouer!--j'aurais +pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez jamais aimé, que +j'étais la _grande première_ de votre vie d'amour... car vous m'auriez +bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils eussent pu être, je +m'en serais persuadée, j'aurais cru en eux, naïve, et... j'aurais été +heureuse d'y croire. + +Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais, +mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est +parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!» + + + + +CCXII + +_Philippe à Denise._ + + +19 juin. + +Il faut me pardonner, ma chère amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux, +si je veille sur vous avec le souci d'un époux; mais vous allez si vite +dans cette guérison que je n'y comprends plus rien. + +Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se +méfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient +discret et vous a de ces phrases révélatrices si on l'interroge: + +«--Hein? Quoi? Madame Trémors? un siècle que je ne l'ai vue.»--Alors que +vous venez de me dire:--«Chevrignies sort d'ici.» + +Madame Nisette, les lauriers sont coupés mais on peut les ramasser, et +Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dévouer à cette +besogne. + +Vous êtes une passionnée qu'anime et brûle une flamme dévorante pour +vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde. + + + + +CCXIII + +_Denise à Philippe._ + + +19 juin. + +Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous +continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à +votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci. +Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le +ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je +ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon +existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise +parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le +savez bien. + +Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me +pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une +succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver +toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi +d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre, +qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de +l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je +me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du +bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon +coeur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison. +Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je +suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je +suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des +déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié, +maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes +pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon +imagination. J'emploie une patience surhumaine à me modérer, à refouler +mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente +mon _au point_. + +Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah! +qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que +l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut +degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils +divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se +croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies, +dieux, tables, cuvettes. + +Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point +important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux. +Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur. + +Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées +douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est +gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les +jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui +tient à cette misérable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence +_corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'âme_, elle +m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous! +Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les +courtisanes--et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque +plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous +aiment le mieux succombe indéfiniment». + +_Adio, caro mio._ + + + + +CCXIV + +_Philippe à Denise._ + + +24 juin. + +Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant +cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des +jours où l'on sent votre coeur, votre esprit, brûler comme une torche +superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de +ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de +vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de la +flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la +proie. + + + + +CCXV + +_Denise à Philippe._ + + +25 juin. + +Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une +faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à +cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant +d'autres hommes, une vulgarité affligeante. + +Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste. +De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à +quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas +celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces +choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV, +le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une +rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le +fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une faible sensation +de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent, +moelleux... j'en ai le coeur impressionné. Quelle délicate mort que +celle des fleurs! + + + + +CCXVI + +_Denise à Philippe._ + + +28 juin. + +En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir +si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité +sur la conscience; est-ce une conduite? + +Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul, +après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez +refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez? + + + + +CCXVII + +_Philippe à Denise._ + + +29 juin. + +C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez +vous avant-hier et vis Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère. +Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis +retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a +un peu consolé, étant donné le proverbe. + + + + +CCXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 juin. + +Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un +genre? + +Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et +une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a +aimé? c'est touchant! + +Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime, +animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille +perplexement: «_Povero! Vorrei e non vorrei_[5]!» + +Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi. + +Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'êtes-vous entré +l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis +sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au +bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon! + + + + +CCXIX + +_Philippe à Denise._ + + +30 juin. + +Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts +n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous +n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante. + +Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec +laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle, +et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon +chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec +accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand +elles se croient une peine de coeur en mènent grand tapage; c'est +ainsi que personne n'ignore cette rupture. + +Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre +dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les +événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit +peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie +chère, une amitié introuvable. + +Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde, +inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour +nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois. + +Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et +indifférent? + +Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu. + +Je vous baise les mains de toute mon âme. + + + + +CCXX + +_Denise à Philippe._ + + +1er juillet. + +Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories +subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que +ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et +des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a +laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre? + +Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies: +«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.» + +Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il +existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire +l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire +dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de +Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce +Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça! + +Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon +amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies +de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours +blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette +atmosphère de spéciale, de latente et constante tendresse dans laquelle +j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne +faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je +conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu +mondaine! + +Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en +contiennent vos lettres. + +Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre +amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais composé et pas trop +mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de +ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et +voyons-nous beaucoup. + +Yours Denise. + + + + +CCXXI + +_Philippe à Denise._ + + +1er juillet. + +Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je +vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu. + +Adieu, chère sagesse. + + + + +CCXXII + +_Denise à Philippe._ + + +2 juillet. + +Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre +amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien, +désormais, contre vous et moi. + +Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge +pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place. +J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au +cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous +étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies +vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous +emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais +la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne +rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire +qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le +simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner +dans la salle, il accepte la place et reste. + +Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis +attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice: +«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une +jolie femme avec eux et...» + +Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soirée promise_. + +Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement, +saintement. A peine ai-je senti un coeur un peu battant, une petite +secousse, un frisson, puis, plus rien. + +Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air +d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous. + +Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son +manteau, de ses gants,--vous les avez tirés de votre poche.--Quel +remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous +étiez assis près d'elle, tout près, si près... + +Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté dans ma tenue, ni dédain, +ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai +peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé! + +J'ai été--le loin passé, mon Dieu!--un instant bête et malade; j'ai +désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je +vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait +votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie +et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon désir que je +caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous +ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous +aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres, +douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible. + +Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous +découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du +chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai +compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme +Ève, blonde comme Vénus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les +grandes amoureuses, comme toutes les aimées... + +Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une +nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne +vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole +l'amour... + +Votre + + DENISE. + +_P.-S._--Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines; +avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre +jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux +et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il +pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein coeur? + +Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait +presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux, +sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit +de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir. + +Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand à un entr'acte il est sorti +de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot, +d'absurde, et mon coeur s'est serré. Ah! ces coeurs de femme tout +pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le +concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler +japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette, +pardonnez-moi! + +Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin, +l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle. + + + + +CCXXIII + +_Denise à Philippe._ + + + +3 juillet. + +Mon grand, + +Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous +arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman, +les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de +chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois +ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir? + +Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons +l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète +si vous ne veniez pas. + + + + +CCXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +Dimanche 4 juillet. + +Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à +l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch. +et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à +l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel. + +C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre +air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir +chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie; +alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux +François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise +qu'il vous a vu et comment vous êtes. + +Avez-vous quelqu'un pour vous soigner? Voulez-vous que je vienne? Je +suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je +pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel? + +Tenez, je pleure comme une bête! + + + + +CCXXV + +_Philippe à Denise._ + + +Dimanche. + +Ma chère amie, + +Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu +grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le +docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est +engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit +aujourd'hui. + +François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une +émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame +de Nimerck, il vous donnera plus de détails. + +Adieu, je vous aime de tout mon coeur; j'embrasse avec tendresse ma +petite Hélène; j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines +lui auront fait plaisir. + + PHILIPPE. + +_P.-S._--Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici +respectueusement et de tout son coeur en attendant ce soir. + + JACQUES DE LUZY. + + + + +CCXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +Lundi 5. + +Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas +osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous. +Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre. +Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage +contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du +mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à +vous rendre des soins capables de vous distraire! + +Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs +qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi. Il dépeint +l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues. +Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre +petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni +et peint.»--Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en +saxe que j'ai donné _à mon grand toutou de Phillip_, quand j'étais +petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé _en +jouant avec_...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il +m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»--François, ahuri, ne +comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la +conversation, comme ils peuvent. + +Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop. + + + + +CCXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +8 juillet. + +Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que +François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une +grande discrétion malgré tous les détails qu'il vous donne. Ce serait +mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon +abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion +et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de +mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai +gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner. +Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous +imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées +ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à +mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas +eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire +réconforterait plutôt. + +C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne +pouvoir vous convier à venir... + +J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir +jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins +impotent avec des bandages plus menus. + +Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des +privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous +et Hélène. + + + + +CCXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +Vendredi 9 juillet. + +Mon coeur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie +finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une +pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur +souvenir vous soit léger! + +Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre +départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce +voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne +Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre +de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date +fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient +mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames +Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un +compartiment est retenu. + +Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne +veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au +cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans +la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée +hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec +naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le +surlendemain du duel. + +--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu +s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le +soir de la provocation? + +MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?... + +APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle +était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les +voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait +pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si +rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent +dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain, +Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle +sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman. + +SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon +cher, c'est autre chose... + +ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette, +monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille... + +SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai +vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer +_ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi. + +Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire +d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la +remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu +là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations. + +Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y +attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation +malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore +est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah! +quel mal on a à garder une chère amitié fervente! + +Ma belle-mère, ma soeur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez +Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en +convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire +mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous +rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous +psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela... + +Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos +propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi! + + + + +CCXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +11 juillet. + +Mon amie, + +Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette +écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que, +dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne +m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de +quelques beaux restes d'instinct. + +Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la +vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce +monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du +bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée. + +Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée +Suzanne; elle la surprendrait bien. + +Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce +n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces +demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait +là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est +tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple +fait, trop de choses qui n'y sont pas. + +Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale +qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La +pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses +illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel... + +Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout +entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi. + +Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en +somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma +main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade. +Et voilà. + +J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis +d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur +lui a fait rêver la neige des glaciers. + +J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste +anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de +finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies +me poursuit et m'embête encore. + +La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant +dit ce matin--à propos de bottes--: «Eh bien, _vrai!_ et moi qui +t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»--Pardonnez +l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le +fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où +nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est +Chevrignies. + +Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main +gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans +impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé, +ce qui se passe au fond de mon coeur; les intermédiaires entre vous et +moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter. + +Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur. + + + + +CCXXX + +_Denise à Philippe._ + + +13 juillet. + +Adieu à vous aussi. Mère part dans peu de jours pour Nimerck; si votre +cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra et vous +m'y attendrez. Adieu. Hélène vous rend vos baisers. + +Miss May prépare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les +douze colis qu'elle tient à emporter _à la main_. + +Adieu. _Dear child, I love you._--Ah! vous n'êtes plus que cela: mon +cher, cher enfant! + + + + +CCXXXI + +_Denise à Philippe._ + + +15 juillet. + +Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste, +Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être +en _miouvemente_; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de +Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et +sommes parties immédiatement pour Fontana. + +Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans +finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat +d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres +centenaires sur un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel +coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le +puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son +château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec +Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout +et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le +lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est +extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours. + +Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle +qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda +Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du +beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement. + +La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme +supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à +en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes +débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre +de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez +sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis +s'est éteinte... + +Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression +que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de +nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur +déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre +rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous, +cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre +amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le +calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos +coeurs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié +amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en +douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen. + +Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller. +Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher +quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de +ton cou Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée +de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est +Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son +imagé jargon soi-disant français. + + DENISE. + +_P.-S._--Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos +nouvelles; ce soir, après dîner, nous avons parlé de vous. Danans m'a +inquiétée; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est écrié: +«Et on l'a tenu à la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui +nous suivent sont décidément un peu douillets». + +Vous ne l'êtes pas, je le sais... alors la folle du logis fait +chevaucher de tristes rêves; vite un mot à votre princesse Extrême. + + + + +CCXXXII + +_Philippe à Denise._ + + +Mercredi 16 juillet. + +Je réponds en hâte à votre lettre: calmez vos inquiétudes, amie aimée; +je vais très bien; mais j'ai eu une complication à ma blessure deux +jours après le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous +tourmenter; vous pourrez donner ces détails au grand romancier, s'il +vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'épée de Chevrignies +m'a traversé la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait +une plaie en séton de quelques centimètres; on m'a pansé, et, par +prudence, j'ai gardé le bras en écharpe deux jours; on me donnait des +bains locaux phéniqués; par horreur de cette odeur je n'aurais osé +sortir ni me présenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont +pris, tout le bras était douloureux et j'avais de la fièvre; Félizet a +trouvé de la rougeur, du gonflement à la partie blessée; il a fallu +débrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agréable. +C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cachée et qui m'a forcé +de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilité par une +gouttière. + +Voilà, ma chérie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra +vous la confirmer; voilà pourquoi je n'ai pas été vous baiser la main +avant votre départ, voilà pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet. + +Cela me gêne bien de vous écrire de la main gauche: patientez pour mes +réponses et écrivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites. + +Baisers à Hélène, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi +tendre. + + + + +CCXXXIII + +_Denise à Philippe._ + + +17 juillet. + +Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade: +j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous +êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance. + +Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle +d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et +bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce +qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être +grondée par le cher vieux pion. + +Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que «l'âme la plus éprouvée a le +plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir... +mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot _triste_ me brûle les yeux en +relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour +vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que +je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous +dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées, +improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au +Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars +traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de +tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible +paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un +dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne +ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous +serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous +voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes». + + + + +CCXXXIV + +_Denise à Philippe._ + + +19 juillet. + +Je reçois avec joie tous les matins la dépêche bulletin de santé; mais +que veut dire le: «suis triste, seul...», que contenait celle de ce +matin. Triste, je le savais, mais seul? + +N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aimé? Qu'est-il survenu dans +votre vie? un pétale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers +de votre chemin? Dites, afin d'être consolé... + +Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laissée ce matin à Royat +pour déjeuner avec sa tante et ne la ramènerai à Fontana que ce soir, +après un dîner que ma belle-mère offre aux Danans à son hôtel), avec +Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confiés à la garde +d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille: +tite-Lène. Ils sont entrés par la grande avenue ainsi que trois radieux +printemps. On a parlé de vous en buvant du vin d'Asti parfumé de muscat, +pétillant comme du champagne. Hélène était divine me disant: «Je vous +fais une visite, maman.» Elle en avait un orgueil de petite femme, de +jouer avec moi _à la dame._ + +Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis +contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse. + +Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain coeur +de Grégor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus légère que fautive, en +somme. + + + + +CCXXXV + +_Philippe à Denise._ + + +20 juillet. + +Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté, +ne me trouvant pas assez _rigolo_ pour devenir l'ordonnateur de ses +menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la +galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet +être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi +dans l'univers. + +Je m'apprête à prendre une formidable résolution et j'aurais bien aimé +que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage. + +Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de +vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai +jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du +premier jet. + +Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en +apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la +bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de +moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas +dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant +et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin +mon coeur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez +un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille, +du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre +avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si +vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là. + +Je baise vos mains. Mon bras va mieux. + + + + +CCXXXVI + +_Denise à Philippe._ + + +23 juillet. + +J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par laquelle commencer: +D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces +désespérances; vous êtes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien +des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet: + + Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse, + Le temps s'écoule et l'orgueil imposteur + Pousse au néant les jours de ma jeunesse + Comme un troupeau dont il fut le pasteur. + +Mais non, cher, vous n'êtes pas un pauvre correspondant; cela serait-il, +je vous aime comme vous êtes et puisque votre «coeur est bon» et que +je «l'ai», je n'ai rien à demander de plus ni de mieux. + +Je regrette de n'être pas auprès de vous quand vous souffrez et que vous +vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse +et vous donnerait du courage. Mère, seule à Nimerck, me pleure à ce +point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable, +paraît-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le +monde; alors je serais riche! Mais voilà, on ne s'est pas encore avisé +de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait ça +pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a établi +dans le monde une incontestable mauvaise renommée. + +Peut-être ont-elles falsifié l'admirable marchandise? ou bien, +décidément, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste? + +Prenez courage, mon désespéré de vous et des autres; ne m'en veuillez +pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient à ce +qu'un heureux événement se prépare... Hier au soir, après le dîner, +tandis que Suzette et Hélène dansaient au Casino, Grégor m'a offert le +bras, et, dans les allées silencieuses du parc, il m'a dit le secret de +son coeur et demandé de parler pour lui. Le brave garçon était ému, et +moi bien touchée de sentir en lui tant d'amour pour ma nièce. Or, dès ce +matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne. Le chiffre de la +fortune d'Aprilo, beaucoup plus élevé que n'avaient pensé ces dames, a +décidé ma nièce à «courir les ambassades». La voilà bel et bien fiancée; +j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous à dîner. + +Tandis que je vous écris, Marie-Anne au coeur ingénieux en délicates +attentions, transforme la salle à manger en bosquet de verdure au moyen +de branches d'arbres coupées dans la forêt et parmi lesquelles les +domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lène, et un jeune voisin +de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci, +de là, des fleurs blanches. + +L'effet est délicieux; Hélène, rose de plaisir, admire l'oeuvre avec +des enthousiasmes juvéniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de +ma lettre, car je vous écris du petit salon donnant dans la salle, les +portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis +obligée de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent +arrêter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation +savante et fleurie. + +L'état de toute la maisonnée est un peu agité par cette grande nouvelle, +et moi plus émue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle éveille en... + +Cette fois, j'ai été arrêtée pour de bon par Marie-Anne. + +Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: «Eh bien?» si +doucement impératif que j'ai laissé là ma plume. + +Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle +et noble allure! Elle défaisait lentement ses gants, et le bras et la +main me sont apparus si purs de ligne... j'en étais émerveillée. + +--Eh bien, Denise? voilà un recommencement... voilà la roue qui tourne, +tout proche de nous, et engrène deux nouvelles existences; heur ou +malheur, la destinée pour eux?... _Chi lo sa?_ et dire que, si broyées +soyons-nous, personne n'aura le courage de crier à ce couple: Vous +tentez l'impossible rêve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas +empoisonner vos jours de désillusion: «_lasciate ogní speranza_». + +Elle s'était levée et marchait de long en large devant la table où +j'étais accoudée; j'ai lu sur ses traits une émotion inaccoutumée... +elle aussi se souvenait... + +Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa +robe de laine blanche; sa majestueuse stature évoquait en mon esprit une +déesse sage et désenchantée: + +--Oui, ni toi ni moi ne dirons à la jeune fille ce que nous avons +souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en +remplacement du désir qui naît en elle? Alors, nous nous étourdissons +pour l'étourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lèvres +murmurent: «Va!» et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle +ne voie pas nos yeux baignés de larmes et ne soupçonne pas les +meurtrissures, qu'en route on nous a faites au coeur; nous devenons +joyeuses, nous lui donnons des fêtes, nous lui cachons les amas de +douleur que la vie entasse dans les âmes: va!... si tu as l'âme tendre, +tu seras la victime; si c'est lui, il sera victimé; mais soyez assurés, +pauvres fiancés, que votre étoile, pas plus que les nôtres, n'ira par le +monde sans défaillance de lumière!» + +--Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas l'esprit arrogant et ne nient +pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous +n'apportent pas en mariage une âme sceptique, en cendre... + +--Peut-être... d'ailleurs, ta nièce a la chance de les valoir, ces +hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, impérieuse; +elle est de la catégorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hélène? + +--Oh! Hélène est encore un baby!... + +--Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mères... tu couves +la coque vide de l'oeuf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes +et qu'il vole... tiens, regarde... + +Cher, madame Danans me montrait mon Hélène, étendue sur un +rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berçait; +d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une à une les +fleurs sur Hélène et souriait en la regardant. Elle parlait; les +réponses de Claude semblaient des dénégations, des défenses... mais elle +prenait un petit air boudeur, fâché, et lui, humble, s'excusait. Oui, +oui, il n'y avait pas là deux enfants, mais un jeune homme, une jeune +fille... j'ai senti mon coeur défaillir... j'allais, fâchée--de quoi, +mon Dieu?--appeler Hélène, quand Marie-Anne pressa ma main, disant: +«Écoute...» + +Alors, les mots arrivèrent jusqu'à nous, attentives: + +--Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez été bien trop +vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte! + +--Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des idées... + +--Oh! que non! et tout ça parce que j'ai l'air d'une petite fille avec +mes robes courtes; mais l'année prochaine elles seront longues, je serai +plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de +vrais messieurs grands, et ce sera bien fait... + +Il riait, le jeune garçon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la +berçait doucement, s'amusant à laisser naître en elle, à son profit à +lui, quelques soucis de femme... + +--Es-tu édifiée, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si +suave!... Mon mari, lui-même l'aime et la choie. La voyant courir +l'autre soir sur la pelouse, pour la première fois il a manifesté ce +regret: «Si j'avais été sûr d'avoir une fille semblable à cette petite, +j'aurais aimé que vous eussiez un enfant.» Ah! j'ai été jalouse de toi à +cette minute-là, Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternité comme +d'une infidélité. Ce n'est pas seulement en père que Paul aime +tite-Lène; c'est pour cette fraîche féminité, cette coquetterie +naissante, qui émanent d'elle. Elle possède un charme au-dessus de son +âge, un tact, une finesse, une câlinerie... + +--Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable +de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des +mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette... + +--Eh bien, tu vas voir. + +Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, là: + +--Hélène? s'écrie-t-elle. + +--Ah! c'est vous, ma Mie-Anne? + +La petite se lève, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son +compagnon, tout cela si franchement, si naïvement, que je ne pus me +retenir de lui mettre un baiser au front. + +--Vous m'avez appelée, Mie-Anne? + +Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait +une partie dans sa ceinture. + +--Tu as là un joli bouquet. Veux-tu me le donner? + +--Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre. + +--Celui-là me plaît... + +--Voyez, les fleurs en sont déjà presque fanées... + +--Tu tiens donc tant à ce bouquet? + +--Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-là, tenez, je +vais en donner la moitié à petite mère (avec un regard vers Claude et +devenant rouge en voyant l'air un peu vexé du gamin) parce que petite +mère, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un +beau, un plus beau ma mie! + +Et la voilà se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: «c'est encore un +peu moi...» Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient à mes cils +et je pensais: déjà! + +--Tu vois? n'avais-je pas raison? elle aiguise son coeur et voit +«autre chose que des fleurs en ces fleurs». + +Ah! Philippe, j'en reste atterrée! penser qu'il y a quelques mois à +peine je me sentais entraînée par cette folie d'amour sans songer que +l'heure de mon Hélène était si proche! + +Avec quel soin il va falloir m'occuper de son coeur et devenir la +confidente de ses plus secrètes pensées! je veux être son amie: la tâche +sera douce et facile... mais quelle décevance de l'armer pour la lutte +sentimentale au lieu d'avoir à lui dire: crois, aime, espère! Quelle +mère attentive a gardé pur le coeur de son fils et dirige en ce moment +ce fils qui deviendra l'époux de ma fille? + +Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de +belles apparences, à un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ôter +quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualités et les +défauts, et commencer à vous élever à la brochette en vue de ma fille... +Ne riez pas de cette folie; j'ai l'âme pleine de larmes... + +Croyez-moi toujours et à travers tout, votre affectionnée. + + + + +CCXXXVII + +_Philippe à Denise._ + + +26 juillet. + +Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre +attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais +prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur +notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui +donnant un but. + +Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un +projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait +plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais +dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre +fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un voeu que j'ai +vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié +comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je +respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des +premiers de ces devoirs est la confiance; si la pensée qui me guide +vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je +promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous +et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous +avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande, +élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de +forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer. +Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de +famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans +son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai +surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis +ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de +notre chérie. + +Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant +gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur +moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre +de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille... +cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est délicieuse, cette +gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les +rangs pour l'épouser.» + +Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons, +devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hélène +pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir à ce que je +dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la +pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants. + +Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but +poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre. +Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la +proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra +raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble +réalisable, j'en serai bien heureux. + +Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos +intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte +d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir +la tradition. + +Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun, +dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand +Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en +inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs coeurs +intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous +et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien. + +Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire +prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave +résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écoeurement me +gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette +détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y +voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se +ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai. + +Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse, +ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement +fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou je me laisserai tomber +doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son +contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne. + +Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à +atteindre: le bonheur de nos enfants. + +Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes. + +Je vous aime. + + + + +CCXXXVIII + +_Denise à Philippe._ + + +29 juillet. + +Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a +mis dans mon coeur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me +disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne +m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et +cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la +poupée. + +Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté, +pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours a été le +sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en +principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux +raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons +tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si +votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils +retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant +d'autres: au petit bonheur. + +Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble +ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors +que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont +vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous +transformer en gentleman-farmer. + +Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié +devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles +et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent +à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent +dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.» + +Ah! Philippe, quel coeur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné +bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec +une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le +chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous +oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon +cher, cher Philippe! + +Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement, +voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les +vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les +vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans +les miennes. + +Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me +courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui +vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de +l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon +coeur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite! +Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans, +parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant +de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la +mère ne croyait pas si proche. + + + + +CCXXXIX + +_Philippe à Denise._ + + +30 juillet. + +Merci, Denise, d'avoir accepté mes projets; s'ils s'accomplissent, la +vie pourra encore nous être douce, mon amie. Approuvé par vous, je vais +me mettre bravement à la tâche. Voici vos lettres. Je me suis attendri +tout à l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis +en mémoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis. + +J'ai retrouvé ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses espérances +auxquelles la réalité a, depuis, cassé les ailes... C'est une manière +saisissante de se souvenir... + +Je tiens extrêmement à ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup +de notre amitié qui a pas mal vécu par correspondance. Vous vous y êtes +donnée toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec +une fidélité absolue et complète, ce dépôt que je vous confie. Soyez-en +persuadée, ces lettres ont toujours été accueillies soit avec la +tendresse, soit avec le respect amical qu'elles méritaient. Je ne suis +pas indigne de les posséder et j'ai la confiance qu'elles ne vous +inspireront aucun regret. + +Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'émeut un peu... + + + + +CCXL + +_Denise à Philippe._ + + +2 août. + +Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos coeurs, les meilleurs +peut-être, sont là dans ces feuilles... + +Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si +amoureusement amis! + +FIN + + + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +NOTES: + +[1] Louis Bouilhet. + +[2] Pascal. + +[3] Stendhal + +[4] Office de sainte Cécile, Bréviaire romain. + +[5] «Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!» + + + + + + +End of Project Gutenberg's Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE *** + +***** This file should be named 36635-8.txt or 36635-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/6/3/36635/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36635-8.zip b/36635-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f86098 --- /dev/null +++ b/36635-8.zip diff --git a/36635-h.zip b/36635-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..63895e0 --- /dev/null +++ b/36635-h.zip diff --git a/36635-h/36635-h.htm b/36635-h/36635-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d9abcde --- /dev/null +++ b/36635-h/36635-h.htm @@ -0,0 +1,11302 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Amitié amoureuse, par Mme Lecomte Du Nouy. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.r {text-align:right;margin-right:5%;} + + h1,h2 {text-align:center;clear:both;} + + h2,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +.ov {text-decoration:overline;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps; font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.blockquot {margin:2% auto 2% 50%;} + +.blockquott {margin:auto 25% auto 25%;} + + sup {font-size: 75%;} + +p.figcenter {margin:5% auto 5% auto; text-align:center;} + +.footnotes {border:dotted 2px gray; margin-top:5%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%; font-size:.8em;} + +.poem {margin:3% auto 3% 25%; text-indent:0%;font-size:90%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Amitié amoureuse + +Author: Hermine Lecomte Du Noüy + +Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1> +A M I T I É<br /> +A M O U R E U S E</h1> + +<p class="cb">(M<sup>ME</sup> LECOMTE DU NOUY)<br /><br /> +<small>DE</small><br /><br /> +<big>S T E N D H A L</big></p> + +<div class="blockquot"> +<p>«...L'amitié amoureuse, qui est plus que<br /> +l'amour, car elle en a tout le charme, et elle<br /> +n'en a point les malaises, les grossièretés ni<br /> +les violences...»</p> + +<p>(<i>Les Contemporains—Sully-Prudhomme</i>)<br /> + <small>JULES LEMAITRE</small></p> +</div> + +<p class="c"><small>TRENTE-QUATRIÈME ÉDITION</small></p> + +<p class="figcenter"><img src="images/colophon.png" width="124" +height="76" alt="colophon" title="colophon" /></p> + +<p class="c">PARIS<br /> +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> +3, RUE AUBER, 3</p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> + +<p class="c">———</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2">DU MÊME AUTEUR</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2">Format grand in-18.</td></tr> + +<tr><td align="left">AMITIÉ AMOUREUSE</td><td align="left">1</td><td align="left">vol.</td></tr> +<tr><td align="left">L'AMOUR EST MON PÉCHÉ</td><td align="left">1</td><td align="left">—</td></tr> +<tr><td align="left">LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR</td><td align="left">1</td><td align="left">—</td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>En préparation</i>:</td></tr> +<tr><td align="left">L'EXPÉRIENCE</td><td align="left">1</td><td align="left">vol.</td></tr> +<tr><td align="left">LE VICE D'ATTACHEMENT</td><td align="left">1</td><td align="left">—</td></tr> +<tr><td align="left">LE DESSOUS DES CARTES</td><td align="left">1</td><td align="left">—</td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">———</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y +compris la Suède, la Norvège et la Hollande.</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>ÉMILE C<span class="ov">OLIN—IMPRIMERIE </span>DE LAGNY</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<div class="blockquott"> +<p class="cb">A<br /><br /> +MADAME LAURE DE MAUPASSANT<br /><br /> +<i>Je dédie ce Livre, en témoignage de ma profonde admiration<br /> +et de mon tendre respect.</i></p> + +<p class="r"><small>H. L. N.</small></p> + +<p><small>Octobre 1896.</small></p> +</div> + +<p> +<br /> +<br /> +</p> + +<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr> +</table> + +<h3><a name="PREFACE_FRAGMENTEE" id="PREFACE_FRAGMENTEE"></a>PRÉFACE FRAGMENTÉE<br /><br /> +DE<br /><br /> +STENDHAL</h3> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> +<p>Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et +surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une +description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en +France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus +encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de +nos mœurs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole +qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler +choquante.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement, +mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se +succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de +l'amour...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les +prier de ne pas m'écouter..................</p> + +<p>Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des +miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux +aveugles. Ainsi les gens d'argent et à grosse joie, qui ont gagné cent +mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce +livre, doivent bien vite le fermer...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où +l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du +grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je +prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux +pour des causes imaginaires <i>étrangères à la vanité</i>, et qu'il aurait +grande honte de voir divulguer dans les salons..........</p> + +<p>Qu'est-ce donc que connaître l'amour par les romans? Que serait-ce après +l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne +l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette +folie? Je répondrai comme un écho: «C'est folie.»</p> + +<p>Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous +occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à +personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai +refait ce livre et cherché à le rendre clair. Après l'avoir lu, n'en +parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans +votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y +laisserais même quelques pages non coupées....</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amuse à +publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues. +C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la +sagesse pratique le ravit en admiration...</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le +malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé +le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour +offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.</p> + +<p class="r">(Extrait de: <i>De l'amour</i>.)</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"><big>AMITIÉ AMOUREUSE</big></p> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER</h2> + +<p><i>Les femmes préfèrent les émotions à la raison... elles sont toujours et +partout avides d'émotions...</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit +provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un +attaque et l'autre défend...</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats, +c'est l'amour du jeu.</i></p> + +<p class="r"><small>STENDHAL</small>.</p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I<br /><br /> +<i>Philippe de Luzy à Denise Trémors.</i></h3> + +<p class="r">12 novembre 18...</p> + +<p>Madame,<br /> +</p> + +<p>Voulez-vous me permettre de me présenter chez vous demain vers cinq +heures, et de vous apporter moi-même le petit volume de vers que vous +désirez? Le souvenir très agréable de la conversation que nous avons eue +à cette soirée où je m'ennuyais—où nous nous ennuyions tant—me pousse +à vous faire cette demande; j'ose espérer que vous ne la trouverez pas +importune. J'obéis, en vous écrivant, à une impression d'affinité qui +m'a donné, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que +nous étions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se défier des +indications de<a name="page_004" id="page_004"></a> l'instinct, qui sont en général obscures et incertaines; +peut-être mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et +avez-vous complètement oublié et la soirée, et le livre, et son +propriétaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le +faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais déjà.</p> + +<p>Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.</p> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II<br /><br /> +<i>Denise Trémors à Philippe de Luzy.</i></h3> + +<p class="r">12 novembre, cinq heures.<br /> +</p> + +<p>Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop +vivace dans l'esprit le souvenir de cette soirée ennuyeuse où, grâce à +vous, je me suis si peu ennuyée, pour chercher s'il y a correction ou +incorrection à le faire.</p> + +<p>Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par +son bon plaisir... et j'en aurai un extrême à renouveler, au coin de mon +feu, la causerie si attrayante de l'autre soir.<a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">14 novembre.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, madame, je ne m'étais pas trompé; la sympathie me guidait +mystérieusement, mais sûrement, vers vous. J'étais hier, je vous +l'avoue, un peu troublé en entrant dans votre salon. Je me +demandais—ces sortes d'expériences sont si dangereuses—si je n'allais +pas voir s'évanouir tout à coup le rêve gracieux qui m'y avait amené. +Quelle peine pour moi si la petite fleur née dans mon imagination était +morte, subitement transplantée dans la réalité. J'en aurais beaucoup +souffert; mais j'ai été vite rassuré, et j'en suis si heureux que je ne +puis résister au plaisir de vous le dire.</p> + +<p>Comme vous avez été bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme +je vous sais gré de consentir à être très simplement une femme, au lieu +de chercher à être, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occupé à +disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie<a name="page_006" id="page_006"></a> d'être gaie, +et je suis amoureux de l'air très grave que vous aviez en versant l'eau +bouillante sur le thé.</p> + +<p>J'ai passé, grâce à vous, madame, deux heures exquises. Je vous en +devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manière un peu +légère ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie été touché des marques +plus sérieuses d'estime et de confiance que vous m'avez données. Mais +c'est là un terrain en quelque sorte sacré, où ma jeune amitié n'ose +encore s'aventurer. Je m'arrête respectueusement et vous prie de me +croire, madame, très à vous.</p> + +<p class="r"><small>PHILIPPE DE LUZY.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque +intelligente, et qu'au risque d'étonner tout le monde j'ai presque envie +de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention, à partir de +samedi prochain, de réunir ses amis toutes les semaines. En sorte que, +vous voyant le mardi chez votre belle-sœur, madame d'Aulnet, et le +samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une +petite visite dans l'intervalle,<a name="page_007" id="page_007"></a> je me ferai une existence à peu près +supportable. Puis, elle a ajouté en me regardant: «Surtout ne manquez +pas samedi prochain; madame Trémors viendra et elle chantera.» Pourquoi +a-t-elle insisté? Aurait-elle déjà deviné, avec ce curieux instinct des +êtres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit à personne, +pas même à vous.</p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">15 novembre.<br /> +</p> + +<p>Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous égariez... et je me +hâte de vous crier, en joueuse bien honnête: Casse-cou!</p> + +<p>Je suis très heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes +mutuellement découverte; nos esprits se sont touchés et il y a entre eux +adhérence. Mais peut-être vais-je vous paraître bien bourgeoise: trois +mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent liberté +d'allure; l'amitié entre<a name="page_008" id="page_008"></a> un homme et une femme me paraissant la chose +la plus charmante à cultiver, peut-être, à mon insu, ai-je pris trop de +soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous?</p> + +<p>Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse +coquette, si coutumière aux mondaines, qui me fait prendre cette +résolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en +prévenir. C'est—comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?—C'est +par prudence, peut-être aussi par pudeur: vous m'avez effarouchée avec +votre «<i>curieux instinct des êtres primitifs</i>».</p> + +<p>Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit, +puisque vous semblez prendre intérêt à ce que votre baguette ne revienne +jamais à vide des lambeaux qu'il vous plaît de crocheter en mon cerveau +de Parisienne; mais considérez que ceci est la seule joie qu'il me soit +permis de vous donner.<a name="page_009" id="page_009"></a></p> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V<br /><br /> +<i>Philippe à Denise</i>.</h3> + +<p class="r">5 décembre.<br /> +</p> + +<p>«<i>Vous êtes si paresseux et si nonchalant!</i>» M'avez-vous, sans reproche, +madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu +traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant +de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous, +mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce +que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au +travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses +s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus +embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la +main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui +paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 15em;">... les paresseux</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux.</span><br /> +</p> + +<p>Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que<a name="page_010" id="page_010"></a> ce que nous avons de mieux à +faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une +attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le +gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte +que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et +aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le +rôle du gendarme.</p> + +<p>En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir +intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai +toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les +acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en +suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine +lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande—combinaison de +marionnette—que je vous avais faite de venir à une réception chez +madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très +déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti +simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres +réflexions.<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque +chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me +suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise +de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet +que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en +est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse, +comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul +dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si +intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos +scrupules, notre amitié a été définitivement fondée.</p> + +<p>Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame +mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas +mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser +conduire «par un ange aux yeux bleus».</p> + +<p>En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.<a name="page_012" id="page_012"></a></p> + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">6 décembre.<br /> +</p> + +<p>Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la +chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si +j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous +recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je +m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore +tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos +lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu.</p> + +<p>Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction +du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se +préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami +paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la +conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous +tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains<a name="page_013" id="page_013"></a> presque plus. +Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre +nonchalance, en se secouant—par quel imprévu et merveilleux +effort?—s'est crue forcée d'allumer en mon honneur.</p> + +<p>Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort +aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté?</p> + +<p>Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle +aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises +surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans +tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui +ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de +tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop?</p> + +<p>Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je +vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez +moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié +si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie, +mon ami? Vous l'avez promis. Peut-<a name="page_014" id="page_014"></a>être allez-vous conclure de cela que +je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">18 décembre.<br /> +</p> + +<p>L'amusante mine troublée—un peu—que vous aviez en me découvrant à +cette fête d'enfants! Je vous ai obéi, madame, j'ai espacé mes visites; +mais vous n'exigez pas que je renonce à vous voir dans le monde aussi +souvent qu'il me sera possible?</p> + +<p>D'ailleurs, hier, je n'étais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais +pour votre délicieuse Hélène. Quand on a une fille de six ans aussi +exquise, il faut s'attendre à la voir recherchée, admirée, fût-ce des +grands garçons. Et puis j'étais là aussi pour votre nièce Suzanne +d'Aulnet—ne l'ai-je pas bien prouvé en m'occupant presque exclusivement +d'elle?—Elle est jolie, certes; elle a précisément tous les signes de +beauté qu'Alexandre Dumas<a name="page_015" id="page_015"></a> recommande à l'attention des hommes—afin +qu'ils n'épousent pas.—Je lui ai fait une cour discrète, elle ne l'a +point dédaignée et madame votre belle-sœur en a semblé elle-même +touchée. Jusqu'à votre belle-mère qui me faisait les doux yeux... Vous +voyez bien, madame, je ne suis pas à craindre. De quoi me punissez-vous? +qu'ai-je fait? Soyez clémente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais +commencer à me croire dangereux. Épargnez-moi cette fatuité imbécile.</p> + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">19 décembre.<br /> +</p> + +<p>Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je +ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route.</p> + +<p>J'ai, demain, une réception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul +Hervieu, Marcel Prévost, Abel Hermant et vous. Le dîner est pour huit +heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tôt et d'assister +au repas de tite-Lène, que vous avez conquise.<a name="page_016" id="page_016"></a></p> + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">21 décembre.<br /> +</p> + +<p>Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un +peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je +vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes +pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les +mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations +vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une +perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur +quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très +supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une +prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde.</p> + +<p>Vous auriez fait—vous en conveniez vous-même hier—un littérateur d'une +qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme<a name="page_017" id="page_017"></a> et +d'amertume» dont parle Maurice Barrès.</p> + +<p>Vous ressemblez à celui-là par tant de points!</p> + +<p>Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité +merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme <i>l'homme libre</i>, de prendre +une résolution, vous fûtes «<i>détourné de ce cher projet par la nécessité +d'être extrêmement énergique pour l'exécuter</i>».</p> + +<p>Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous +vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs +d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez +tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et +puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance, +peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que +ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher: +Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre, +non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce +<i>farniente</i> élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour +que je le trouble autrement que par ma<a name="page_018" id="page_018"></a> bonne grosse morale. Mais, mais, +ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Ne dites pas de nous: <i>Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus +adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées.</i></p> + +<p>C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe... +pouvez-vous savoir combien nos cœurs, notre sensibilité, nos +tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous +offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez +d'intellectualité, d'art et d'idéalisme?</p> + +<p>J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon cœur +<i>sublimise</i> l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le +dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous +étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne +vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez.</p> + +<p>Si vous saviez quels dons de froide analyse<a name="page_019" id="page_019"></a> se cachent souvent derrière +nos pires enthousiasmes...</p> + +<p>Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons +parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour +ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules, +nous sommes obligées de vous faire partager.</p> + +<p>Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut +bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du +banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils +procèdent de nos rêves plus encore que de vous.</p> + +<p>Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne.</p> + +<h3><a name="X" id="X"></a>X<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">23 décembre.<br /> +</p> + +<p>Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous +connaître et en vous l'avouant avec naïveté. J'ai un vrai chagrin de +vous l'avoir dit, non comme vous le<a name="page_020" id="page_020"></a> pensez, mais d'une manière mauvaise +en somme, puisqu'elle vous a déplu.</p> + +<p>Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez.</p> + +<p>Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement à vous vers +cette heure-là, en rentrant de l'Opéra, et je regrettais de ne vous +avoir pas eue près de moi pour goûter ensemble le charme de la musique +de Reyer que je venais d'entendre.</p> + +<p>Je me réjouis de réveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mère +m'a convié à cette fête par un mot charmant. Je me réjouis aussi de +faire la connaissance de ce frère Gérald dont tite-Lène me rend jaloux +dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin.</p> + +<p>Je suis à vos pieds.</p> + +<p>Yours very sincerely.</p> + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 décembre.<br /> +</p> + +<p>Vous allez être encore grondé... Hélène a reçu une poupée grande comme +elle et qui l'a<a name="page_021" id="page_021"></a> fait bondir de joie. Elle l'aimait déjà avant d'avoir +trouvé la carte du donateur; quand elle a su que c'était vous, sa joie +est devenue du délire. Que n'étiez-vous là! c'est si bon à voir, le +bonheur des enfants!</p> + +<p>Mais ce délire de ma fillette a un peu détruit les convictions que je +vous ai exposées dans ma dernière lettre; il y aurait donc des êtres que +plus particulièrement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de +tite-Lène s'est-elle augmentée à la pensée que la poupée venait de vous? +Cette sélection m'apparaît comme une faiblesse. Il faudrait dresser son +cœur à ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors +seulement que l'archet serait vraiment vainqueur.</p> + +<p>La poupée s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptême, +Suzanne a réclamé d'être la marraine. Les radieux vingt ans de ma nièce +ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois +bien que l'idée du compère qu'on lui destine est pour quelque chose dans +ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dînette de dragées +avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de<a name="page_022" id="page_022"></a> responsabilités graves +que de promettre de veiller sur l'âme en son d'une poupée.</p> + +<p>Mais pourquoi m'avoir donné un soufflet? Certes, si je m'attendais à +recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'était pas de vous. Voilà une +liberté grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve +charmant, exquis, le plus adorable, le plus séduisant des soufflets—«ce +qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment à être +battues»,—dirait un non initié.</p> + +<p>—Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe.</p> + +<p>Et voilà, mon ami, comme un scandale peut naître d'un quiproquo, car il +y a soufflet et soufflet, pas vrai?</p> + +<p>Ce vase précieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux +tulipes harmonieuses et brillantes, débordant de fleurs vraies embaumées +et flexibles, est tout à fait élégant et joli; je l'aime et vous +remercie de me l'avoir donné.</p> + +<p>Quel dommage que votre carte m'ait appris en même temps que vous partez +pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes;<a name="page_023" id="page_023"></a> elles sont +meilleures ainsi pourtant, à la façon des petits pâtés.</p> + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">29 décembre.<br /> +</p> + +<p>La nouvelle nouvelle, ma chère amie, est que je ne vais pas à la +campagne. Je suis forcé de rester à Paris; j'ai eu avec mon frère une +explication assez sèche; nous nous sommes quittés sur des mots +aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit +jours en tête à tête avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je +suis tout prêt à venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet, +banal témoignage de ma grande affection, vous en ait donné.</p> + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">29 décembre, cinq heures.<br /> +</p> + +<p>Qu'est-il donc arrivé? je comptais sur ce repos physique pour +réconforter certains coins<a name="page_024" id="page_024"></a> douloureux de votre pensée. Cela me cause un +vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux.</p> + +<p>Vous êtes, à tout prendre, une pauvre âme en peine qui m'intéressez. +Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une +heure avec moi. Je tâcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y +réussis parfois.</p> + +<p>Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des +mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien.</p> + +<p>Et puis je compte sur vous pour déjeuner le premier janvier. Ce jour-là, +la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isolés, les +abandonnés. C'est de fondation. Il y a des années où nous sommes quatre; +d'autres, quinze. On échoue chez moi, on toaste ensemble et cela +resserre les liens affectueux et donne à tous l'illusion de la famille.</p> + +<p>Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; à +midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons à table. Mère préside +avec moi; on passe ensemble le reste de la journée; on reçoit <i>mes</i> +visites et le soir maman nous emmène tous dîner chez elle.<a name="page_025" id="page_025"></a></p> + +<p>Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte déjà, hélas! des +disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces +déjeuners où étaient présents entre autres, Jean Baudry, Guy de +Maupassant, Renan.—Maupassant avait fait apporter pour Hélène, par son +fidèle François, toute une valise, une grande valise pleine de jouets, +de ces joujoux de treize à quarante-cinq sous des petites boutiques +ambulantes des boulevards.</p> + +<p>Après le déjeuner on vida la valise sur le tapis où, jolie dans sa robe +décolletée qui laissait voir sa peau rosée encore pleine de lait, sa +chair fraîche et ronde de baby de deux ans, tite-Lène, assise par terre, +trônait. Et c'étaient des étonnements, des cris de joie, aussi bien des +grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de +tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une +vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, géante, se donnait +de temps en temps le plaisir d'écraser un objet de ce petit monde mis en +mouvement par des ficelles.</p> + +<p>Que croyez-vous que faisaient devant ce<a name="page_026" id="page_026"></a> spectacle mes hommes illustres? +qu'ils philosophaient? point: tous vautrés sur le tapis, ils attrapaient +au passage et se renvoyaient l'un à l'autre petits bonhommes, toupies, +porteuses de pain, moulins à vent, vélocipèdes, tournant, courant, +voletant, tourbillonnant. Et c'étaient des cris: «La ficelle? où est +<i>ma</i> ficelle? Bon! Baudry me l'a chipée et l'accapare!—Mais non, c'est +Maupassant qui la mange!—Oh! Regardez ça, mes enfants, c'est trouvé!» +Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers à Hélène qui, +s'avisant dans cette foule de jouets d'en détester un, un moulin qui +marchait en même temps qu'il tournait les ailes—pourquoi? Quel mystère +que les cerveaux des petits!—crachait vaillamment dessus toutes les +fois qu'il passait à portée de sa bouche.</p> + +<p>Et pendant ce temps-là des gens venaient, très graves, me faire des +visites. A chaque coup de timbre on fermait précipitamment la porte qui +sépare le grand salon du petit; je recommandais à tous d'être sages, de +ne pas faire de bruit, et, bien sérieuse, j'allais recevoir le visiteur +dans le petit salon. Quand mes<a name="page_027" id="page_027"></a> joueurs ne se mettaient pas tout à coup +à hurler de joie, ça allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement. +Mais, si le nouveau venu était un ami des grands hommes, on +l'introduisait et peu après c'était un ventre de plus par terre. Et +tite-Lène, autant amusée des gambades de ses grands amis que des courses +de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bécoter, enlever +triomphalement dans les airs.</p> + +<p>Les sacs de bonbons étaient mis au pillage; une fois goûtés, ceux que +les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe où déjà les +morceaux gisaient en attendant d'être jetés. «La coupe amère des +Refusés», disait gaiement Baudry. Voilà, mon ami, des joies simples +comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai?</p> + +<p>Une idée: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frère +Gérald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de +restauration d'une aile du vieux château. Ce déplacement vous changerait +d'air et vous ferait du bien.<a name="page_028" id="page_028"></a></p> + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">30 décembre.<br /> +</p> + +<p>Vous êtes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de +faire partie du déjeuner des Abandonnés. Je n'en serai pas un illustre, +mais un profondément reconnaissant et dévotement admirateur de la fée +indulgente et douce que vous êtes aux pauvres humains.</p> + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">16 janvier.<br /> +</p> + +<p>Vous m'intéressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite +afin que mes actes se classent vis-à-vis de vous pour ce qu'ils sont: +une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller révérender ma +belle-mère. Ma nièce y faisait les honneurs du thé; il y avait là +quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne +m'aviez pas dit que sa mère vous avait connu enfant? On a parlé de +vous.<a name="page_029" id="page_029"></a> Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que +vous étiez un petit mélancolique et caressant; la grâce, le charme +presque féminin du baby gagnait le cœur des mères.</p> + +<p>Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en présence au +dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grâce, cette mélancolie, +ont tourné en séduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses énergies? Vous +étiez l'enfant ami du plaisir, des gâteaux, des élégances, des +nonchalances, de la caresse qui effleure. N'êtes-vous pas demeuré trop +cet enfant-là?</p> + +<p>Je suis tout étonnée de vous découvrir ce que vous êtes. La force de +votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre +intelligence subtile, profonde, mâle et froide, un peu dédaigneuse +aussi, donne le change sur votre cœur hésitant et votre volonté +faible. Quand vous êtes auprès de moi, je reste sous l'enchantement de +votre parole tout imprégnée de philosophie caressante; vos paradoxes les +plus décevants me semblent choses naturelles; je me découvre étonnée de +n'y avoir pas plus tôt songé. Vous parti, la fantasmagorie de votre<a name="page_030" id="page_030"></a> +éloquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma <i>raisonnabilité</i>, +comme vous dites plaisamment. Peut-être exagérez-vous l'importance de +nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout élan, +ne quittent-ils pas nos âmes? elles n'ont plus de sensations imprévues, +les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mêmes; +n'est-ce pas alors que l'esprit s'égare?</p> + +<p>«Quittez-vous, renoncez à vous et vous jouirez d'une grande paix +intérieure—est-il dit dans l'<i>Imitation</i>,—alors s'évanouiront toutes +les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.»</p> + +<p>Ne voilà-t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez +m'aimer à la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de +tels aperçus philosophiques!</p> + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">17 janvier.<br /> +</p> + +<p>Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides +d'un peu de<a name="page_031" id="page_031"></a> vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points +d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le +pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma +sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de +vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps +misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse, +faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me +transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel +sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté, +hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là, quelques impressions +rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde; +ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans +la joie, la douleur: je change en œuvres vives les recherches, les +découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce +pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont +supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie +puissance créatrice.<a name="page_032" id="page_032"></a></p> + +<p>Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma +place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat, +médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je +n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger, +sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et +généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des +instincts contraires,»—comme dit l'autre,—«tirant profit des +circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore +un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau +humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très +différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les +autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la +puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse +variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de +moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau +élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y +puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir<a name="page_033" id="page_033"></a> quelques dispositions à +rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir +d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé +de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr.</p> + +<p>Nous touchons là, madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur +différente que, chacun, nous sommes.</p> + +<p>Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si +pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté +physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah! +madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi.</p> + +<p>Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière +pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture +réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en +pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de +moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet +air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus +puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: <i>ces +deux qui vont<a name="page_034" id="page_034"></a> ensemble</i>.—Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et +de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités +mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais: +«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là?</p> + +<p>Et puis, madame, n'allez-pas là-dessus faire l'effarouchée et me +gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié +m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si +courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de +chercher, je l'ai découvert: votre cœur dirige vos actes, guide vos +pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à +jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce cœur, s'imprègnent de +lui. Voilà. Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres?</p> + +<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">18 janvier.<br /> +</p> + +<p><i>Voilà!</i>... C'est bientôt dit, monsieur; après tous ces beaux discours, +croyez-vous qu'il va<a name="page_035" id="page_035"></a> m'être facile de rester modeste? Prenez garde, +vous m'admirez trop; votre amitié me semble fondée sur l'illusion, c'est +une fragile assise. Quels mécomptes vous vous préparez! Vous m'allez +découvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule, +monsieur mon ami.</p> + +<p>Ma nourrice, restée servante auprès de moi devenue grande, me disait, +lorsque je me jetais à son cou trop ardemment: «Aimez-moi moins à la +fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.»</p> + +<p>Les amitiés durables ne naissent pas d'un caprice, songez à cela; voilà +seulement quatre mois que vous m'avez découverte; pourtant, il y a deux +ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement +subit vous a poussé vers moi? Vous me saluiez indifférent. Il a fallu un +soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprès de +moi. Notre rencontre a été une chose charmante, mais n'exagérons rien, +cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point.</p> + +<p>Je veux bien être «ces deux qui vont ensemble» s'ils ne vont pas trop +loin.</p> + +<p>Voulez-vous que je vous dise? la variété dans<a name="page_036" id="page_036"></a> l'équilibre, voilà +peut-être ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces +vitalités, ces langueurs, ces puissances de réplique qui vous charment, +ne me viennent de vous, suscitées en moi par le souffle créateur, +intellectuel et fort, qui demeure en tout homme même insciemment.</p> + +<p>Si je raisonne juste, quel petit néant je serais!</p> + +<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise</i>.</h3> + +<p class="r">19 janvier.<br /> +</p> + +<p>Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possédez le <i>souffle +créateur</i>; vous êtes, de plus, la séduction faite femme.</p> + +<p>J'ai mis un long temps à vous découvrir? C'est mal à vous de me le +reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu +arrogante bien faite pour éloigner un sensitif de mon espèce. Je vous +admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie à +savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en +ma pensée:<a name="page_037" id="page_037"></a> fine, jolie, flexible, délicate et si pâle... Je vous +saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un +intérêt de vous venant jusqu'à moi.</p> + +<p>Cette soirée ennuyeuse, je la bénis. Voilà, madame, comme les épreuves +communes créent inopinément, entre les âmes, les plus forts liens!</p> + +<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">20 janvier.<br /> +</p> + +<p>Moquez-vous, ironique! Ma nièce a bien raison de vous étiqueter le plus +décevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse +de vos fréquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout +à l'heure «espérant vous rencontrer»; j'ai souri; la chatte aiguise, +sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses. +Elle allait au cercle, patiner avec son père; elle aurait voulu vous +trouver là et vous emmener.</p> + +<p>Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une +rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de<a name="page_038" id="page_038"></a> son +chapeau, tout cela mêlé de termes techniques empruntés à la solennité de +ses débuts sur la glace, <i>au cercle</i>; ce mot prend, dans sa bouche, +toute l'importance la plus select!</p> + +<p>D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mère +me charge de vous inviter à dîner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et +serez-vous ce soir chez ma belle-sœur? Madame d'Aulnet et Suzon +comptent sur vous... moi aussi.</p> + +<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">21 janvier.<br /> +</p> + +<p>J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme +l'invitation de votre chère mère, il me faut encore vous l'écrire pour +avoir le prétexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre +imprévue, au Bois, aujourd'hui.</p> + +<p>Vous veniez vers moi, légère, marchant vite, de ce pas rythmé que +j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe +flottante s'est tout à coup collée sur votre corps gracile, par un +caprice du vent. J'en ai été<a name="page_039" id="page_039"></a> ému artistement, ma chère statuette, et +plus troublé que par la nudité absolue.</p> + +<p>Voilà l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination +bien de la puissance et y sèment bien du désarroi. Rien n'est vulgaire +qui me vient de vous. Vous êtes le réveil de mes énergies; vous peuplez +ma vie de sensations. Et quelle jolie mine éveillée vous avez eue en me +reconnaissant! Votre manière d'être timide et résolue m'enchante.</p> + +<p>Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que +l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pénétrants quand, de +temps en temps, je m'oublie à savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni +me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis à vous +envoyer ainsi la «joyeuse envolée des pensées...»</p> + +<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">22 janvier.<br /> +</p> + +<p>«D'amour»... c'est bien ça, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa +citation! Oh! le<a name="page_040" id="page_040"></a> laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant +délit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le +savoir, a là son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est +une infériorité notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer +de plaire à votre amie.</p> + +<p>Ma belle-mère m'offre sa loge à l'Opéra pour vendredi. Voulez-vous y +venir? On y joue <i>Sigurd</i>. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux +places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte, +elle bavarde, lit par-dessus mon épaule, je ne sais plus ce que je vous +dis!</p> + +<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">23 janvier.<br /> +</p> + +<p>Impossible, à mon très grand regret, madame mon amie. Une mission tombe +sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller à Bruxelles pour une +conférence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grâce de ne +pas me faire vous les expliquer.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>Soyez bonne, écrivez-moi. Je m'engage à commencer.</p> + +<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">25 janvier.<br /> +</p> + +<p>Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu +le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A +Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des +cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du +wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine +avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me +précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras—poliment, je +dois le reconnaître—et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser +une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je +vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche +le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.—«Mais, monsieur, +c'est épouvantable ce qui m'arrive...<a name="page_042" id="page_042"></a> Ma valise! Ma canne! mon sac de +voyage! Ma couverture!»—La casquette, bienveillante, me conduit au +bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de +Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il +repince mes accessoires; je les reprendrai en passant.</p> + +<p>Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le +train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à +Bruxelles vers quatre heures du matin.</p> + +<p>J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis, +j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé +d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle +le café <i>Jeanne d'Arc</i>. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville +et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous +écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite +jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le +besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une +sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment +philosophiques. Si<a name="page_043" id="page_043"></a> je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je +raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en +veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce +début me donne droit à des compensations, et je les attends avec +confiance.</p> + +<p>Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon +train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.</p> + +<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p> + +<p>Observations: Compiègne est traversé par un cours d'eau. Il y a un pont. +Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorité des +habitants est dans l'artillerie. La bière y est médiocre. J'ai entendu +dire qu'il y avait un château. Il n'y a ni buffet ni cigares à la gare. +On s'instruit en voyageant.</p> + +<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">26 janvier.<br /> +</p> + +<p> +<i>Grand-Hôtel, boulevard Anspach.</i><br /> +</p> + +<p>Suite de mes «impressions de voyage». Donc, j'ai repris, madame Nisette, +le train de neuf<a name="page_044" id="page_044"></a> heures quarante-sept à Compiègne. Mais on m'avait +trompé en me disant que j'arriverais à Bruxelles à quatre heures du +matin. J'ai dû attendre encore deux heures à Tergnier, <i>port de mer</i> de +quatre mille âmes.</p> + +<p>Buffet modeste, où j'ai jeté les bases d'une amitié solide avec un +employé galonné du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis allé +passer une heure à un bal populaire proche de la gare. Entrée: vingt +centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant +consolé de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur.</p> + +<p>Arrivé enfin à Bruxelles à cinq heures et demie. Descendu au +Grand-Hôtel. Levé à midi; déjeuné, erré dans les rues. Je craignais +d'être trop piloté et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au +cercle où je dois faire une conférence, que le gérant. Je suis donc +libre jusqu'à ce soir.</p> + +<p>Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. «Le silence infini de ces +rues rectilignes m'effraie», comme dit Pascal. Pas un café, pas une +brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, élégante +et un peu froide. En<a name="page_045" id="page_045"></a> bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux +boulevards de Lyon. Le gérant du cercle m'a recommandé le palais de +justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces +fragments de romances à l'étalage d'un marchand de journaux.</p> + +<p><i>La Nacelle</i> (air de Béranger à l'Académie).</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ne pleure plus, ma Marie, et remarque</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le bleu du ciel et le vent indulgent...</span><br /> +</p> + +<p><i>La Misère des Flandres</i> (air de Béranger à l'Académie).</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">J'ai vu là-bas, près d'une croix de pierre</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un pauvre veuf implorer l'Éternel...</span><br /> +</p> + +<p>Je voudrais bien être avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie +incomparable.</p> + +<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Marchienne, 30 janvier.<br /> +</p> + +<p>Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez +madame de X..., grand réconfort et attendrissement. C'est le<a name="page_046" id="page_046"></a> premier +moment agréable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma conférence devant +un public quelque peu empaillé. Pourtant, tout a plutôt bien marché, +sauf un peu de bafouillage çà et là, et je les ai déridés par instants. +En somme, quelque chose d'intermédiaire entre le succès d'estime et le +succès proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec éloquence, +<i>omnia nihil</i>.</p> + +<p>Couché à dix heures. Nuit réparatrice. Pris train à une heure. Traversé +pays tout noir de charbon. Lugubre. Arrivé à trois heures chez madame de +X..., charmante. Causé de Paris pendant une heure. Monté dans une +chambre où je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis +toujours à vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous?</p> + +<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Anvers, 3 février.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Madame,</span><br /> +</p> + +<p>Je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier, et aujourd'hui je n'ai +qu'un moment. Mardi, à Marchienne, grand succès. Hier, déjeuné à<a name="page_047" id="page_047"></a> +Bruxelles avec les de X... Mangé huîtres exquises et choses bizarres +excellentes. Puis, parti pour Anvers. Là, très grand succès. Braves +gens. Promenade nocturne fantastique à travers les rues jusqu'à deux +heures du matin.</p> + +<p>Des cafés-concerts d'une décoration folle: style indien, babylonien, +assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'éclatant et de +barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux +matelots qui débarquent après six mois de mer, et des chanteurs de tous +les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant.</p> + +<p>Adieu, madame mon amie, je serai demain à Paris.</p> + +<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">10 avril.<br /> +</p> + +<p>J'ai pensé à vous, hier, et vous ai regretté; c'était mon dernier five +o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littérateurs de la jeune +génération, dont deux génials déjà. Ils se connaissent, un dîner +s'improvise, ce qui est toujours<a name="page_048" id="page_048"></a> une manière favorable de réunir les +gens. On a causé, causé, causé; discuté, discuté, discuté; philosophé, +blagué, psychologué. Puis ça a fini par une lutte à mains plates, entre +l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprêmement intelligente, fine, +distinguée. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari +s'écrie: «Mais ruse donc, salaude!» Nous en avons ri pendant vingt +minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche +de raffiné éloquent, que nous ne nous sommes arrêtés de rire que pour +reprendre des forces et repartir plus fort.</p> + +<p>Nous avions dîné dans la serre, parmi les fleurs, un désir réalisé pour +satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le +plafond de verre. C'était un joli bruit grésillant.</p> + +<p>Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a +été dressé par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les +huîtres, l'autre le poulet en gelée, un troisième le rôti, un autre les +écrevisses. Le dessert sur la table, pas plus respecté: raisins, +amandes, sucreries, en branle dès après le potage. Non,<a name="page_049" id="page_049"></a> non, il fallait +nous voir! Le café pris, au salon, les plus hautes pensées tripotaillées +par tous, pafs de joie, ivres d'éloquence et d'idées remuées; puis de la +savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon âme—vous +n'avez pas encore entendu cette voix-là—et toute mon émotion artistique +surexcitée, en communion avec la leur. Et après tout cela, je ne sais +quoi d'alangui, de très suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait +plus se quitter; enfin, exquis!</p> + +<p>Je vous aurais voulu là, correct. Mais c'est égal +si—vous—là—auriez—pas—donné—dîner—pour—des prunes—je crois!</p> + +<p>Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands très friendly, et +surtout tâchez d'avoir en me lisant, à défaut d'indulgence, <i>the most +understanding soul</i>...</p> + +<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">11 avril.<br /> +</p> + +<p>C'est ma chance, cela! et si vous croyez que ça me console de penser que +j'aurais pu être<a name="page_050" id="page_050"></a> là... Je n'ai même pas la ressource de vous dire: Ne +pouviez-vous m'appeler par téléphone? Vous l'auriez fait, je n'étais pas +chez moi; j'ai dîné au Cercle, puis, été à une réception chez le prince +X... Rien que des Altesses—sauf moi—régnant dans les salons de leurs +nobles sujets.</p> + +<p>Ma chère amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce +que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là +ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les +femmes perchées sur leurs pattes de dinde, de neuf heures à minuit, par +respect de l'Altesse royale.</p> + +<p>Et quelles comédies admirables se jouent là! J'aurais un plaisir +infini—vous entendez, infini—à les raconter si je n'avais des amis, de +charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Mais le prince de +X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-même, +sont si gentils à mon égard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas; +mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge...</p> + +<p>En tout cas, cela m'a servi à formuler ce<a name="page_051" id="page_051"></a> principe qui est plus vrai, +soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu:</p> + +<p>—Tout homme qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de +son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre, +au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute +religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations +mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra +fréquenter ses semblables, les voir, les écouter, sans être malgré lui +entamé par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles.</p> + +<p>Enseignez cela à Hélène si vous voulez en faire une vraie femme, et +laissez-moi vous baiser les mains.</p> + +<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">13 avril.<br /> +</p> + +<p>Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il +que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je +crois aisément qu'il s'est remué moins<a name="page_052" id="page_052"></a> d'idées chez le prince X... hier +soir, qu'en mon humble <i>home</i>. Mais soyez sûr, ami, que vos grands +seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils +vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez +des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon +mari. Pour ceux qui ont un cœur et qui pensent, le bourgeoisisme, +voilà le seul, le véritable ennemi.</p> + +<p>Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme; +c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme? +C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de +hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands +sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux +nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien, +vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont +lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une +telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables +devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par +bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer<a name="page_053" id="page_053"></a> cette définition: +le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est +des bourgeois jusque parmi les artistes.</p> + +<p>Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout... +du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me +sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la +pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais +les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu +une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari +des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi, +mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!»</p> + +<p>—Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...»</p> + +<p>Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et +l'écœurement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui +avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes.</p> + +<p>Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère +posthume.<a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<p>Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la +grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je +voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé; +elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «<i>to +sleep... to dream!</i>»</p> + +<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">14 avril.<br /> +</p> + +<p>Peut-être avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que +j'aime donc vos lettres! Je me réjouis de dîner ce soir avec vous. +J'espère que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre +auprès de vous. Je vous préviens obligeamment que si elle ne le fait +pas, je serai d'une humeur de dogue.</p> + +<p>Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchés, n'est-ce pas, parce +que j'aime votre âme qui est bien la plus jolie et la plus droite que je +connaisse?<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">14 avril.<br /> +</p> + +<p>Voyez-vous cela?... Comme je suis très bonne, voici ma réponse à votre +petit bleu pour le cas où je serais séparée de vous à ce dîner; mot: +fiche de consolation—et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si +triste que, du coup, pour en combattre le déplorable effet, je doive +devenir d'aspect très gai. O diplomatie!... Et tout ça pour rien: +«Rodrigue, qui l'eût cru?»</p> + +<p>Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon âme est douce, +clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout éprise d'un certain idéal +de fierté et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gré. +Maupassant disait un peu paradoxalement: «Le génie, c'est un bon +estomac.» Moi je dis: «L'organisation d'un être, c'est son caractère, et +le caractère c'est la fatalité.» L'éducation nous donne un peu +d'hypocrisie, c'est tout.</p> + +<p>Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme<a name="page_056" id="page_056"></a> est un enchevêtrement +inextricable de mélanges de races, et c'est l'hérédité cruelle qui nous +fait ce que nous sommes. Voilà pourquoi la fille de mon papa, que je +suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molière. J'ai eu +une arrière grand'mère très vive et très bavarde; il en résulte que de +langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais +écrire.</p> + +<p>Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la présente. Ah! +cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos +aïeux.</p> + +<h3><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">16 avril.<br /> +</p> + +<p>Hélène vous a-t-elle dit que je l'ai rencontrée aux Champs-Élysées et +que, sous l'œil vigilant de miss May très correcte, nous avons entamé +un petit flirt? Elle était divinement jolie, votre fille, dans sa +toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-pâle de +chinchilla. Elle m'a dit sur ses «petits amis les<a name="page_057" id="page_057"></a> pauvres» et sur le +froid, des choses divines.</p> + +<p>Je vous préviens, madame, qu'elle m'a invité à dîner pour demain soir +avec ses amies et sa chère grand'mère de Nimerck, et que je viendrai si +vous ne me décommandez pas, car j'ai promis de faire une représentation +avec le grand guignol.</p> + +<p>Yours always.</p> + +<h3><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">17 avril.<br /> +</p> + +<p>Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie, +pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie.</p> + +<p>Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon. +<i>Votre</i> théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment +sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que +d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement +caressantes de l'homme qui les aime...</p> + +<p>Hélène m'a conté votre promenade et je dois<a name="page_058" id="page_058"></a> vous dire que vous avez +aussi une petite place dans ce cœur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est +un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement +de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté +cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin +des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées +qui vous enchantent.</p> + +<p>En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est +vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe +qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être +ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle +représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit; +c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous +juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes +les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.</p> + +<p>Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la +foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour<a name="page_059" id="page_059"></a> +jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de +la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de +bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent +rien, je les hais.</p> + +<p>L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même +que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout.</p> + +<p>Tenez, Vandérem dans son roman: <i>la Cendre</i>, a fait une étude parfaite, +juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le +mariage en cendres.</p> + +<p>Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée. +Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une +maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais +Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il +lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je +déteste déjà mon gendre.</p> + +<p>Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame—si +calme, si correct—de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier +secrétaire d'ambassade qui est mon<a name="page_060" id="page_060"></a> mari, et de qui me vinrent tous mes +désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma +belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien +compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.</p> + +<h3><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">18 avril.<br /> +</p> + +<p>Encore profondément troublé de notre conversation d'hier au soir, je +vous envoie, ma chère, chère amie, le témoignage de mon respect et de ma +tendresse.</p> + +<h3><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">18 avril.<br /> +</p> + +<p>Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien!</p> + +<p>Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit; +j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule, +brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que +celles<a name="page_061" id="page_061"></a> d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre +mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en +moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences.</p> + +<p>Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie +blessée, n'est-ce pas?</p> + +<p>J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie +manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au cœur, et +comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent +ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me +tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon cœur révolté ne +peut pas s'éteindre.</p> + +<p>J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie +comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans. +J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant +ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus +de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en +plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient;<a name="page_062" id="page_062"></a> de là des +ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne +pris pas, et il ne sentit pas mon cœur vivre dans toute la pureté +ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu +exaltée, justement à cause de ce <i>sans but</i>.</p> + +<p>Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à +donner à des indifférents toutes sortes de petites choses +intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances, +peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en +disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma +vie.</p> + +<p>Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre +bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec +vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un cœur un peu +frère du mien.</p> + +<h3><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">19 juin, minuit.<br /> +</p> + +<p>Mon amie, les mots me manquent pour<a name="page_063" id="page_063"></a> vous exprimer la tendresse +respectueuse qui me lie chaque jour davantage à vous. Ce soir, vous me +parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole, +toute pleine d'émotion. Vous me parliez et j'étais bien ému. Vous +m'apparaissiez une chose de résignation, de force, de paix, une chose +qui m'est aussi précieuse, aussi rare, aussi chère que peut vous être +votre Hélène. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites +pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irréparables ne +soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon cœur l'idée de +vous ainsi que d'une chose sainte.</p> + +<h3><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.<br /> +</p> + +<p>Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'écrivez presque une lettre +d'amour pour laquelle je m'apprête à vous bien gronder, puis vous +disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours!</p> + +<p>Durant ce siècle, vous comprenez bien, ma<a name="page_064" id="page_064"></a> colère est tombée; ne parlons +donc plus de la lettre, je l'ai oubliée. Seulement, comme je quitte +Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin +qu'un ami un peu bizarre que je possède dans les abords de l'avenue de +Messine ne vienne pas frapper à mon huis pour apprendre que j'en suis +bien loin... ce qui donnerait peut-être trop d'importance à un léger +ressentiment...</p> + +<p>Je devrais même être partie; mais comme j'avais eu l'intention louable +de révérender ma vieille tante de Giraucourt avant mon départ pour +Nimerck, elle m'a invitée à dîner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait +de la peine à ma mère qui, étant donnée la grande différence de leur +âge, considère un peu cette sœur aînée comme sa mère.</p> + +<p>C'est cette tante-là que mon frère Gérald, mes cousins et moi, avons +irrévérencieusement baptisée: <i>l'habitude des cours</i>. Et ce que ce nom +lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par cœur, +et c'est à peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la +baronne de Giraucourt, etc., etc.</p> + +<p>Elle a un tempérament de <i>ralliée</i>. Elle était<a name="page_065" id="page_065"></a> royaliste—de par les +sentiments paternels,—mais elle n'a pas su résister à l'entraînant +second empire; elle deviendrait, je crois, républicaine, si les +républicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de +décorum.</p> + +<p>C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connaître. Grande, encore +belle sous ses cheveux blancs, généreuse, intelligente et fantasque, +elle dépense tous ses revenus en bonnes œuvres. Elle déteste ma +belle-mère et l'intimide; c'est curieux et amusant à voir. Quand ses +réceptions de famille sont émaillées de quelques étrangers, le maître +des cérémonies—lisez valet de chambre—passe discrètement entre les +groupes, au salon, avant le dîner, pour remettre une carte sur laquelle +est écrit: «Monsieur du Rand»—ma tante ne peut se résoudre à ne pas +ennoblir tous les gens qu'elle fréquente—«est prié de se mettre à table +à la droite de madame da Borde et d'offrir son bras à madame de Nières».</p> + +<p>Et M. Durand, madame Deborde, madame Danières, l'espagnolisée pour un +soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs +petites pancartes; cela amène les confusions<a name="page_066" id="page_066"></a> les plus drolatiques, +tandis que ma tante, très digne, froissée de leurs maladresses, murmure: +«Pas l'habitude des cours...» et que nous faisons des efforts +surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire.</p> + +<p>Une idée? Si vous veniez à Nimerck avec nous? Gérald nous quittera là +pour aller s'embarquer à Cherbourg.</p> + +<p>Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir à +s'occuper d'un hôte.</p> + +<p>Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais ça ne +s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqué comme rien n'est favorable à nos +désirs, à nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps à +dire: quel dommage!</p> + +<p>Adieu; je me fais l'effet d'un Jérémie de poche. Adieu. Vraiment, vous +ne pouvez pas partir vendredi?</p> + +<p>Me voilà subissant envers vous une loi d'attraction bien +extraordinaire... ne devrais-je pas être un peu fâchée, indiscipliné +ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indéfiniment entre nous—je +veux dire l'espace d'un matin, ce qui est énorme.<a name="page_067" id="page_067"></a></p> + +<p>Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est sérieux. Adieu, monsieur mon ami, +pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traîner votre nonchalance +dans des lieux selects, et d'accrocher des cœurs de femme au bout de +vos éperons; ne donnez ni votre âme, ni votre esprit à la foule, cette +cohue insupportable, sans cœur, sans bonté, sans distinction et sans +joie.</p> + +<p>C'est la grâce que je vous souhaite en vous disant <i>amen</i> et en serrant +affectueusement votre main.</p> + +<h3><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">2 juillet.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Madame mon amie,</span><br /> +</p> + +<p>Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours +avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis.</p> + +<p>Vous êtes bien heureuse de vous en aller; en vérité, plus je vais et +plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les +quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai volées à mon mauvais +destin, ces dernières<a name="page_068" id="page_068"></a> années, je les ai passées loin de Paris. Combien +sont différentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les +émotions qu'on éprouve loin de lui. Dites bien surtout à la mer que je +l'adore.</p> + +<p>Je suis accablé d'ennuis de toutes sortes, matériels et moraux, grands +et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tête un orage épouvantable. Les +bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente +consolation! Mon courage et ma résignation sont à bout.</p> + +<p>Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si +vaillante et si bonne, m'eût été particulièrement précieuse; mais, vous +voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espère que vous +penserez un peu à votre ami et que vous trouverez le temps de lui +écrire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui +écririez très souvent.</p> + +<p>Je vous prie de présenter mes hommages à madame votre mère et de dire +pour moi à votre frère mes souvenirs les meilleurs et les plus +affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller à Nimerck, +même vous y rejoindre le 14. Les événements ne me semblent<a name="page_069" id="page_069"></a> pas s'y +prêter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez +compter que, si je peux m'échapper un instant, j'irai vous baiser la +main.</p> + +<p>A bientôt donc, je l'espère. Excusez la désolation de cette épître, n'en +veuillez pas à la familiarité de mon affection qui vous transforme déjà +en sœur de charité. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je +vous aime très tendrement; c'est ma manière de vous remercier de la +bonté et de l'indulgence que vous avez pour moi.</p> + +<h3><a name="XXXVIX" id="XXXVIX"></a>XXXVIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">3 juillet.<br /> +</p> + +<p>Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un +esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent +l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et +me permet de vous répondre plus vite.</p> + +<p>Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent +du même nom, elle se<a name="page_070" id="page_070"></a> trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de +nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever—pas ma +sagesse—ma dent!</p> + +<p>Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis +tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si +jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et +nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible +susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte, +sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre +trop nouvelle amie.</p> + +<p>Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants, +pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à +l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait +résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun +entraînement?</p> + +<p>J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je +comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a +fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve<a name="page_071" id="page_071"></a> une certaine satisfaction à le +détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années +aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit +à ces choses.</p> + +<p>Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages +nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle +me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père.</p> + +<p>Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez +grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner.</p> + +<p>—Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids! +je les ai jetés par la fenêtre.</p> + +<p>Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait +commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des +gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus +tard.</p> + +<p>Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du cœur. J'ai +souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à +mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est<a name="page_072" id="page_072"></a> fait plus sourd, moins +cuisant; il demeure, pourtant.</p> + +<p>Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos +plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous +êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas +entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans +spontanés et généreux des cœurs? Aussi j'ai été bien touchée de +votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la +droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très +heureuse d'être aimée par vous de cette façon.</p> + +<p>Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en +l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il +nous unit.</p> + +<p>Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans +les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de +front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui +m'aiment réussissent.</p> + +<p>Adieu. Commencez par rire de cette folie<a name="page_073" id="page_073"></a> superstitieuse, et puis +envoyez-moi un battement de votre cœur, je vous le rendrai.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux +jours à Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous à Nimerck? +Allons, décidez-vous?</p> + +<h3><a name="XL" id="XL"></a>XL<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">4 juillet.<br /> +</p> + +<p>Votre lettre m'a fait grand bien, vous êtes droite et bonne. Vraiment, +je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les événements me seront +plus favorables. Pardonnez-moi ma défection bien involontaire, madame.</p> + +<h3><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">5 juillet.<br /> +</p> + +<p>Monsieur mon ami est bien le plus terrible hésitant que je connaisse. +Venez donc puisque, à quelques jours près, vous avez l'espoir de venir. +Cela vous remontera. Vous tirerez profit<a name="page_074" id="page_074"></a> de cette paix que nous donnent +les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau +fatigué le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se +reposant sur tant de verdure noyée dans tant de bleu? Et la mer si +belle, avec son chant rythmé, cette «grande gueuse», comme l'appelait +Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la réception qu'on vous +prépare si amicale.</p> + +<p>Venez!... Je suis un peu saoule du départ et voudrais vous entraîner. +J'ai remué, en préparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute +la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussière +impalpable du fin parfum s'est répandue partout; c'est lui qui m'enivre.</p> + +<p>Allons, venez! Vous n'avez aucune idée de l'enchantement de Nimerck en +cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une +chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me +mettrai en quatre <i>for you</i>. Est-ce assez, mon maître? N'allez pas, ce +soir, chez ma belle-sœur me répondre: «Oui, grosse bête!»<a name="page_075" id="page_075"></a></p> + +<h3><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">20 juillet.<br /> +</p> + +<p>Encore sous le charme de la beauté de Nimerck, de cette plantureuse et +sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirés et solitaires, +je viens vous remercier de m'y avoir entraîné. Je suis heureux de +pouvoir vous y suivre en pensée. Je vois tite-Lène entourée des oiseaux +sur la pelouse, et vous, et votre chère mère, et tout enfin. J'ai passé +là, près de vous trois, des heures inoubliables. Merci!</p> + +<h3><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">4 août.<br /> +</p> + +<p>Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans +rien. Si vous croyez développer ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il +rien de si attristant qu'un silence aussi mortel?</p> + +<p>Je me sens tout misérable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en +consoler, je cherche<a name="page_076" id="page_076"></a> comme les fanatiques à être heureux dans la +fixation des pensées: les miennes sont toutes à vous, à Hélène la jolie, +la délectable.</p> + +<p>Vous le voyez, le tumulte de mes idées se réduit à vous et à ce qui vous +entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon cœur beau premier comme dans +ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de +cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pour +tomber, d'ici, à vos genoux.</p> + +<h3><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 6 août.<br /> +</p> + +<p>C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange!</p> + +<p>Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez +bouleversé le cœur.</p> + +<p>La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le +coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des +oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est +si beau que les oiseaux vont le caresser!»—Vous souvenez<a name="page_077" id="page_077"></a> vous? Vous +l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma +fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors +si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...»</p> + +<p>Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque <i>Lied</i> de Schumann vous +murmuriez: «Encore!»—Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses +désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si +solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans +oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit: +«Partez, laissez-moi seul... partez!»—Je vous ai obéi. Mais votre +trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous +allons...</p> + +<p>Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans +l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et +s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un +peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir, +ne plus nous écrire, au moins de quelque temps.<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<p>Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi +encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je +reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus +saines pensées.</p> + +<h3><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">7 août.<br /> +</p> + +<p>Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma +volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique. +J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel +point je vous suis attaché, à quel point mon cœur, ma vie, sont à +vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant +une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la +solitude; alors, vous avez connu mon cœur.</p> + +<p>J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous +perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie +frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises<a name="page_079" id="page_079"></a> enfuies à jamais +m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par +mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve.</p> + +<p>Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi +une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de +votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi +le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de +mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir +pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend +parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses.</p> + +<p>Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce cœur charmant, de cet +esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une +magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer?</p> + +<p>Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse +éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude +aimantation.</p> + +<p>Je vous aime, pour la droiture de vos pensées,<a name="page_080" id="page_080"></a> pour la réserve de vos +gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes.</p> + +<p>Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est +le suprême charme.</p> + +<p>Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous +êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné +votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je +vous aime, voilà la seule vraie raison.</p> + +<p>Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux +être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous +consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre +espérance...</p> + +<p>Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous +m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois; +mais gardez-moi, car je vous aime.</p> + +<h3><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 9 août.<br /> +</p> + +<p>Quelle lettre!... J'en ai le cœur apitoyé et<a name="page_081" id="page_081"></a> tremblant. Je vous +remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi.</p> + +<p>Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que +je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez +guéri.</p> + +<p>Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de +vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez +de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y +arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame +de votre cœur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.</p> + +<p>J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que +je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que +je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon cœur: Je +ne vous aime pas.</p> + +<p>Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues +coquetteries—n'en ai-je pas déjà eu?—elles pourraient vous induire à +croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à +la mélodie de vos<a name="page_082" id="page_082"></a> mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela +ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute +serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et +curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»—si peu solides que +nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce +sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous +pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est +peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a +à se dire: Je suis aimée,—mots dont se leurre le cœur, toujours.</p> + +<p>Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un +peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon +tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.</p> + +<h3><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">10 août.<br /> +</p> + +<p>Denise, Denise, n'ayez pas cette cruauté!<a name="page_083" id="page_083"></a> quittez Nimerck, venez!... +Avec quelle froide décision vous me rejetez loin de vous, hors de votre +vie! C'est à peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'étais +donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru +pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la +force, à l'avenir; mais mourir ainsi à tous ses sentiments, à tous ses +souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour +de moi que je ne sais plus ce que j'écris.</p> + +<h3><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">11 août.<br /> +</p> + +<p>Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce +doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans +votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence +intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de +vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre +amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne<a name="page_084" id="page_084"></a> peux pas, je ne dois pas +revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite.</p> + +<p>Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que +dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions +être heureux.</p> + +<p>Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire +aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au +lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y +pense froidement et le courage de faillir me manque.</p> + +<p>Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait +connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une +langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait +pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et +enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos +relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces +choses répugnant à mon cœur, je reste.</p> + +<p>Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de +m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant<a name="page_085" id="page_085"></a> +d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte +et l'irréparable flétrissure d'une vie?</p> + +<h3><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">12 août.<br /> +</p> + +<p>Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce +bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les +«cortèges d'heures oubliées»—déjà!—par vous.</p> + +<p>Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée +et mon cœur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces +sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre +manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée; +toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous +exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc +étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi!</p> + +<p>Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et +lointaines; mon esprit<a name="page_086" id="page_086"></a> se révolte à les subir depuis que mon cœur +aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule +indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui +sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le +bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies?</p> + +<p>La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce +fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent +une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence; +surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les +voilà, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant +d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres.</p> + +<p>Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous +désire et je vous aime!</p> + +<h3><a name="XLX" id="XLX"></a>XLX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">13 août.<br /> +</p> + +<p>Votre insistance commence à froisser mon cœur. Je suis évidemment +très arriérée et de<a name="page_087" id="page_087"></a> celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement +pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté +morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un +abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force +philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à +l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance +physique, je ne saurais la vaincre.</p> + +<p>Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point +et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure: +«Donc, je vous aime!»</p> + +<p>Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous +exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide +encore.</p> + +<p>Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami, +c'est—n'allez pas être blessé—non pas mes qualités ni mes défauts, +mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai +su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire +accepter la louange et l'intérêt<a name="page_088" id="page_088"></a> qu'un esprit complexe, une nature à +facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous +parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes +que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin +nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis, +intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris, +amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme +presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où +vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une +carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance +comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de +bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre cœur +pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance.</p> + +<p>Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours +des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse +et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de +profondeur, de<a name="page_089" id="page_089"></a> délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot +d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles +fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment, +réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de +cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui, +tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les +féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce +<i>vous</i> puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait +découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe +exquis: une amitié chère entre un homme et une femme.</p> + +<p>Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière +de vous avoir <i>ainsi</i> conquis.</p> + +<p>Mais votre cœur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas +su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne +manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce +commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs +sont montés vers moi ennoblis par<a name="page_090" id="page_090"></a> vos délicates manières, et, prenant +une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé—et si +légèrement!—d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.</p> + +<p>Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans +l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement +appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la +plus grande force dont vous êtes capable.</p> + +<p>Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée +à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec +cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en +erreur.</p> + +<p>Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de +sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va +vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et +honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez +bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable.<a name="page_091" id="page_091"></a></p> + +<h3><a name="LI" id="LI"></a>LI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">14 août.<br /> +</p> + +<p>Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis à l'épreuve? Je vous trouve +bien hardie de vous empêtrer de raisonnements pour me démontrer que je +ne vous aime pas.</p> + +<p>Je vous aime. Je mets à vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus +inédit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, êtes-vous +bien sûre d'avoir, dans cet impérieux refus, une compensation +équivalente au joyeux remuement que l'amour met—fût-ce pour un fugitif +instant—dans notre être?</p> + +<p>Tant de formes qu'a déjà prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas, +chacune, laissée pleine de désillusion?</p> + +<p>Rien n'est—sauf une manière relative d'accepter l'effervescence +qu'amènent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'élèvent en +nous et nous poussent à quelque acte déterminé; ainsi fit la longue +pénétration<a name="page_092" id="page_092"></a> de votre charme agissant sur moi et m'entraînant à vous +dire: «Je vous aime.»</p> + +<p>Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est +embelli l'isolement de ma vie, il m'a guidé lentement mais sûrement vers +vous, et n'opposez plus une si grande résistance à la débilité naturelle +des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer +le bonheur.</p> + +<p>Quand un homme de ma sorte est «pénétré d'une parfaite componction, le +monde entier lui est alors amer et insupportable», dit le divin livre. +J'ai, pour la première fois et pour vous seule, ressenti cette +componction... Denise, ma rebelle aimée, tout mon amour est à jamais à +vous, l'âme choisie.</p> + +<h3><a name="LII" id="LII"></a>LII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">15 août.<br /> +</p> + +<p>«Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude...»</p> + +<p>Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrévocable réponse.<a name="page_093" id="page_093"></a></p> + +<p>N'insistez plus, mon ami; c'est déjà si douloureux de vous perdre!</p> + +<h3><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Saalfelden, Tirol autrichien, 22 août.<br /> +</p> + +<p>Il n'eût pas été juste, madame, que mon amour vous condamnât à l'exil. +Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrêmement, aurait pu +s'étonner d'un séjour prolongé dans vos terres cet automne, cet hiver.</p> + +<p>J'ai quitté Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y +aurais-je fait?</p> + +<p>Je promène en un village délicieux, désert, enserré de hautes montagnes +vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin.</p> + +<p>Plus que jamais mon âme s'étire de détresse, et il faut le grand +isolement bienfaisant où je suis pour étouffer l'appel malsain et +maussade de vagues idées de suicide.<a name="page_094" id="page_094"></a></p> + +<p>Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus +dédaigneux des mouvements extérieurs de la vie.</p> + +<p>En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre, +je demeure celui qui vous aime.<a name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<h2><a name="LIVRE_II" id="LIVRE_II"></a>LIVRE II</h2> + +<p><i>L'amour est comme la fièvre: il naît et s'éteint sans que la volonté y +ait la moindre part.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de +prévention.</i></p> + +<p><i>Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la +sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive +jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce +charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source +inépuisable.</i></p> + +<p class="r"><small>STENDHAL.</small></p> + +<p><a name="page_096" id="page_096"></a></p> + +<p><a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<h3><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV<br /><br /> +<i>Philippe de Luzy à Denise Trémors.</i></h3> + +<p class="r">Paris, 27 octobre 18...<br /> +2 h. du matin.<br /> +</p> + +<p>Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui +avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu +qu'à vous, qu'à moi, de nous croire au même soir exactement.</p> + +<p>Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait été +possible de vous expliquer ce qui s'est passé dans mon âme—peut-être +aussi dans la vôtre?—pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le +serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j'ose +vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre<a name="page_098" id="page_098"></a> +enfin le droit—que j'ai certes bien gagné—de me compter parmi vos +amis.</p> + +<h3><a name="LV" id="LV"></a>LV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 octobre.<br /> +</p> + +<p>Votre écriture m'a fait tressaillir. J'ai gardé la lettre sans l'ouvrir, +longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là.</p> + +<p>Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre +franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri?</p> + +<p>Notre rencontre imprévue d'hier m'assure que ma question n'est pas +vaine. Vous avez pu compter les battements de votre cœur, vous savez +son état. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu +si loyal pendant ces longs mois où vous n'avez rien tenté pour me voir +ni pour m'écrire, que je suis émue et heureuse d'être l'amie qu'il s'est +choisie.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<h3><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">28 octobre.<br /> +</p> + +<p>Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose écrire +ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cœur n'a fleuri qu'une fois</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il me semble qu'il y a cent ans...</span><br /> +</p> + +<p>Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir +un peu—non d'aimer—mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant, +sans que ma volonté serve à rien autre chose qu'à fortifier le malaise +moral où je vis.</p> + +<h3><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">30 octobre.<br /> +</p> + +<p>Venez. Hélène a lu le mot <i>guérir</i> de votre dépêche. Elle m'a dit: +«Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme<a name="page_100" id="page_100"></a> je répondis: +«oui»—«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si +doux quand vous soignez... ça console d'être malade.»</p> + +<p>J'aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous.</p> + +<h3><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">29 octobre.<br /> +</p> + +<p>Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que +vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.</p> + +<p>Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître +de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier +un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame, +de qui je suis heureux d'être l'ami.</p> + +<p>Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du +mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la +volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par +votre présence à la<a name="page_101" id="page_101"></a> réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir +sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui +m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous +croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté, +madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.</p> + +<p>Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations, +j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.</p> + +<p>Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me +retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne +d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle +m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la +savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma +disparition de Paris.</p> + +<p>Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et, +en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit +d'intrigue, je la lui révélai <i>à elle seule</i>. Vous pensez bien qu'elle +fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et +pendant quelques mois encore, comptaient<a name="page_102" id="page_102"></a> pour moi celles, seules, où il +était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie +reprises; j'ai même lu les trois œuvres que vous avez fait paraître. +Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant +vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du +monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil +imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en +faisait de loin partager la détresse...</p> + +<p>Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris +elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se +complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne +vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?</p> + +<p>Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un +banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un +rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous +en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent +rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait, +et on les aime<a name="page_103" id="page_103"></a> à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi +séduisantes et non accessibles.</p> + +<p>Hélas! nous sommes tous un peu écœurés de nos mièvres aventures, tous +repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas +l'énergie d'aimer.</p> + +<p>Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si +bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût +séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me +forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore +j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel +réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose +comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle +histoire <i>du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous +croyez donner</i>,—dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de +Roumanie.</p> + +<p>Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je +vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je +serais très sérieusement furieux,<a name="page_104" id="page_104"></a> je vous jure, que quelqu'un d'autre +se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.</p> + +<p>Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la +campagne, à m'imprégner de votre force morale.</p> + +<h3><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 octobre.<br /> +</p> + +<p>Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous +sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce +drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très +tendre... ne le sentez-vous pas?</p> + +<p>Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon cœur à +un point extrême.</p> + +<p>Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce! +Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez +donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je +connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille +liberté d'allure pourrait attirer de<a name="page_105" id="page_105"></a> trouble dans sa vie future de +femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille.</p> + +<p>Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les +lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain +soir sans faute, l'ayant promis à ma mère.</p> + +<p>Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les +qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement +le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-sœur +s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de +sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice, +croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le +soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de +cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête. +Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses +avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en +demander pardon.</p> + +<p>Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé?<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce +sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le +psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain +roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en +peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une +vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les +nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de +temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être +pas le public, les joies pures du cœur étant l'idéal de ceux qui les +savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une +œuvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres, +une œuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du +cadre où elle se renferme, serait peut-être une œuvre de vie.</p> + +<p>Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition, +d'une intrigue, d'un nœud, d'un dénouement, la scène à faire +(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de +travers comme dans la<a name="page_107" id="page_107"></a> vie. Elles sont illogiques, car l'homme est +illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes; +gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme +réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!</p> + +<p>Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du +commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos +vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par +personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman +(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir, +dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si +extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai +rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la +nôtre, la leur.</p> + +<p>Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié +aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les +moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance +indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de<a name="page_108" id="page_108"></a> +complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication, +le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la +franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons +l'un pour l'autre.</p> + +<h3><a name="LX" id="LX"></a>LX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">30 octobre, 4 heures après midi.<br /> +</p> + +<p>Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement +voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements +souhaités, poussant l'œuvre vers un dénouement bien exploité et trop +souvent connu et prévu par le lecteur.</p> + +<p>Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles +étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond +assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une <i>tranche de +vie</i>. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte +contre ses facultés latentes—qu'il sent, qu'il juge des plus +sublimes!—Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance<a name="page_109" id="page_109"></a> +douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne +dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant, +une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se +dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action?</p> + +<p>J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder +quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes +conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis, +rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je +m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs +profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même, +irrévélable.</p> + +<p>Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette +hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne +sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais, +si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et +ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus +inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi?<a name="page_110" id="page_110"></a></p> + +<p>Nos lettres, chère, intéresseraient certainement—en dehors des gens ne +pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un +roman—les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les +irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse, +comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés +désirs dont elles nient la valeur.</p> + +<p>Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences +attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire.</p> + +<p>Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes +humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements +ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.</p> + +<p>Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à +Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la +brûlerons.</p> + +<p>Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre +réponse.<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<h3><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">30 octobre, 5 heures.<br /> +</p> + +<p>Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de +votre domestique.</p> + +<p>J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite +avant la venue de la vôtre:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent +dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin +qu'avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de +causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne.</p> + +<p>Cette réunion s'est combinée à l'improviste chez Germaine, tout à +l'heure, d'une amusante manière. J'étais allée la voir, sachant qu'elle +reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris.</p> + +<p>Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette, +une Américaine du<a name="page_112" id="page_112"></a> Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos +amis O'Cornill.</p> + +<p>Je ne sais si la dame avait, <i>in petto</i>, découvert que mon chapeau ne +venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette +simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage, +d'ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse +me classait avec des atténuations et des nuances qui m'ont amusée. Peu +intimidée de la distance d'argent qui nous séparait, je me suis complue +à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle +(à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roulé la belle madame dans la +poudre sucre et sel de mes saillies.</p> + +<p>Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu'à moi; +l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre +d'absorber à mon aise le <i>Lacryma Christi</i>. Hervieu, Vandérem, +Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes, +blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraîner sa +pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle<a name="page_113" id="page_113"></a> madame, +l'âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée.</p> + +<p>Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n'empêche +qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le +dîner de ce soir s'est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la +dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus +d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de +quoi déjeuner le lendemain.</p> + +<p>Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami?</p> + +<h3><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">31 octobre.<br /> +</p> + +<p>J'ai éprouvé tout à l'heure un léger émoi en écrivant sur l'enveloppe: +Nimerck, Finistère.</p> + +<p>Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m'appliquer à ce +que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée, +vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gré que +vous demeurez <i>ma mie</i>. J'ai eu envie de baiser le<a name="page_114" id="page_114"></a> bas de votre +robe—la robe dédaignée de l'Amérique—quand hier soir, vos hommes +célèbres jouant à l'esprit parlé pour se reposer de l'esprit écrit, +Hervieu posant sa question:</p> + +<p>—Quand cesse-t-on d'aimer?</p> + +<p>Vous y répondîtes:</p> + +<p>—Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je +sens m'aimer encore.</p> + +<p>Cette pensée a bourdonné autour de mon cœur toute la nuit; je sens si +bien que je serai de ceux-là, vous aimant par delà la mort.</p> + +<p>Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours +d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses, +aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces +choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos +gants.</p> + +<h3><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 1<sup>er</sup> novembre.<br /> +</p> + +<p>Oui, l'automne est une belle saison. Encore<a name="page_115" id="page_115"></a> du soleil, encore des +feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait +chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient, +ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures +recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de +ses longs sifflements, et que de tristesses montent au cœur, +chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme +éperdue.</p> + +<p>Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la +terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour +des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et +douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande +couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches +flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et +rouges semblent des larmes de sang.</p> + +<p>Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien +d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la +mort. Là, il nous a défendu de mettre des<a name="page_116" id="page_116"></a> fleurs; seule, Hélène y +porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée +d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher.</p> + +<p>En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première +page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date: +<i>1860</i>. Ce: «c'est à moi»—demeure au delà de lui enfoui dans quelques +linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le cœur et +remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement +tendres: sa main avait frôlé ce papier.</p> + +<p>On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le cœur +s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate +souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me +souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers +blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son +petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a +mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux +fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau +petit corps<a name="page_117" id="page_117"></a> mort. Bête de cœur qui paillette d'étincelles d'amour +les plus infimes choses!</p> + +<p>Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse +profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une +tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si +j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu.</p> + +<p>Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu, +mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore +par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer +fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs.</p> + +<h3><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 15 novembre.<br /> +</p> + +<p>Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m'a fait un peu de +peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui +nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous +êtes. Je vous demande<a name="page_118" id="page_118"></a> seulement de ne pas trop m'oublier, vous +soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux +avec qui vous êtes toujours.</p> + +<p>Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d'Hélène, et suis +encore toute endolorie des pensées qui m'ont étreint le cerveau ces +jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est +reculé, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant.</p> + +<p>Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de +souvenirs amis.</p> + +<p>N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et +que le moindre signe de vous me causera une grande joie.</p> + +<h3><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Paris, 16 novembre.<br /> +</p> + +<p>J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à +la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté.</p> + +<p>Cependant, d'après votre belle-sœur madame<a name="page_119" id="page_119"></a> d'Aulnet, avec laquelle +j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine, +l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que +non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que +je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez +sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas; +si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais +avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait +soulevé.</p> + +<p>Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont +loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur +grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais +la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé +morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui +composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent +les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur +talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop +abattue pour en profiter, vous ne tarderez<a name="page_120" id="page_120"></a> pas à en ressentir les +heureux effets une fois rentrée ici.</p> + +<p>Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et +ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes».</p> + +<p>Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer.</p> + +<p>Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à +aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée +fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me +comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon.</p> + +<p>Adieu, chère triste.</p> + +<h3><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">18 novembre.<br /> +</p> + +<p>Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et +douloureuse. Si vous étiez là, je vous dirais le pourquoi de cette +morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne +peux vaincre. Ne vous êtes-<a name="page_121" id="page_121"></a>vous pas surpris à garder une main un peu +plus longtemps qu'il n'eût fallu dans la vôtre sans que votre cœur ou +votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit +ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idéal; c'est fugitif, ce n'est +rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu'une promesse d'amour. +Mon état est celui-ci: un peu d'indéfini flottant autour de moi et +gravitant vers quoi? je n'en sais rien.</p> + +<p>Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnête des champs, la grande +solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v. +p.!</p> + +<p>Au reste, puisque vous dédaignez d'être chat, c'est au chien fidèle et +bon que je fais cette confidence d'une gêne toute morale, et non au +monsieur chic, <i>engardénié</i> et très cravaté de blanc.</p> + +<p>Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le +droit de prendre votre courage au mot...</p> + +<p>Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce +voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses,<a name="page_122" id="page_122"></a> +de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles +mortes.</p> + +<p>Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les +retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux +sans autre lumière que la flamme du foyer, à l'heure fugitive et +mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles +tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis, +rampantes, pleines de mystère, tandis qu'au dehors les couchers de +soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque +incendie sur la mer.</p> + +<p>Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment.</p> + +<p>Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins!</p> + +<h3><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">20 novembre.<br /> +</p> + +<p>Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir +d'un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies.</p> + +<p>Vous savez bien pour qui je crains les potins,<a name="page_123" id="page_123"></a> n'est-ce pas? Alors +trouvez-vous opportuns vos persiflages?</p> + +<p>Je suis meilleur que vous, moi; j'ai été trouver Germaine et lui ai +suggéré l'idée de partir vous désattrister avant l'arrivée de votre +belle-sœur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique +entre elle, son mari et moi:</p> + +<p>—Elle est triste? j'y cours, s'écrie gentiment Germaine.</p> + +<p>—Eh bien et moi? vous m'abandonnez? réplique Paul.</p> + +<p>—D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous +savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai +si peu...</p> + +<p>—Germaine! s'exclama Paul, sévère.</p> + +<p>—Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre +soir? <i>To be or not to be</i>—et tu es très: <i>Not to be</i>, ces jours-ci.</p> + +<p>—Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe!</p> + +<p>—Lui? l'<i>amant-blanc</i> par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par +phases... lui, c'est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me +croire: il pèche toujours par omission!<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant, +tandis que Paul, interloqué, demande:</p> + +<p>—Qu'en sais-tu?</p> + +<p>—Avec mon flair d'artilleur, je devine!</p> + +<p>—Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde +et...</p> + +<p>—Voyons, gronde pas, ô mon fol amant!</p> + +<p>—Mais moi, je proteste, madame Germaine!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça y change? vous êtes un <i>effleureur</i>, mon cher Phil, +vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens +qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il était petit (et +moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: «Je veux +bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce +qu'il leur faisait déjà dans ce temps-là, ce bout d'homme!</p> + +<p>—Bon! ma chère; comme amant, je m'abandonne à vos sarcasmes—encore que +vous parliez un peu sans savoir—mais en amitié, avouez-le, Germaine, on +peut risquer le placement, je suis un fonds d'État...</p> + +<p>—Parbleu, c'est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien!<a name="page_125" id="page_125"></a></p> + +<p>Là-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards +passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction.</p> + +<p>Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre +jours. Son mari vous l'amène et revient à Paris, d'où nous partirons, +lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout +temps déclaré qu'elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de +ces gens-là, parce qu'il y fallait <i>trop travailler</i>. Avez-vous su son +aventure avec la douairière, morte depuis d'ailleurs,—et pas de çà!—Il +était de bon ton, dans cette maison, d'afficher les mœurs +extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au +Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas songé à +munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de +ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se +meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt, +un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la +remarque qu'elle seule était désœuvrée.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure de l'ouvroir, devinez<a name="page_126" id="page_126"></a> ce qu'invente l'enfant +terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l'ébahissement +d'un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau.</p> + +<p>Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j'y perds mon latin. +Allons, vite une belle risette, madame, à l'ami qui tendrement vous aime +et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites?</p> + +<h3><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 21 novembre.<br /> +</p> + +<p>Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m'envoyer +Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux.</p> + +<p>Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu'ici par +moi! Va pour l'<i>amant-blanc</i>. Germaine, la chère enfant terrible, ne +sait peut-être pas tout, <i>dites</i>?<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<h3><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 28 novembre.<br /> +</p> + +<p>A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention. +Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est +très friande, la chérie.</p> + +<p>Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher +paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage, +toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces +moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de +n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais +je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout +simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air +de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres.</p> + +<p>Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à +Germaine, <i>enivrée d'harmonie</i>, un mot amusant qu'une femme de<a name="page_128" id="page_128"></a> ses +amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais +Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes; +ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu +en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son +honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est +venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah! +dit la maîtresse de la maison, <i>Immortadelle</i>, alors!»</p> + +<p>Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot.</p> + +<p>Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des +bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez.</p> + +<p>Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que +vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon +espérance.</p> + +<p>Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur +charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est +grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée, +et non<a name="page_129" id="page_129"></a> de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle +n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours +croissant.</p> + +<p>Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que +l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera +entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les +besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à +savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu?</p> + +<p>Vous habitez mon cœur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y +plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me +laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.</p> + +<h3><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Le Tilloy (Somme), 28 novembre.<br /> +</p> + +<p>Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un +sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des +épreuves et les avoir surmontées par<a name="page_130" id="page_130"></a> une grande droiture de cœur, un +grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces +épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont +j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et +me voilà retombé à ma nonchalance de cœur habituelle. L'amitié que je +ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je +m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde +ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «<i>vous habitez mon +cœur</i>». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce cœur adorable.</p> + +<p>Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par +instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce +rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait +autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si +je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne +pas croire».</p> + +<p>Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce <i>moi</i> chercheur de la +lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère +beauté pure.<a name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<p>Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées +à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le +Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un +peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité +misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de +battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner +une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux +environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point +à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer—ô pauvreté!—où +l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu +où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les +chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un +rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue +qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière +et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes +de somnoler en fumant.<a name="page_132" id="page_132"></a></p> + +<p>Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon +physique d'infériorités morales émanant des autres?</p> + +<p>La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade. +J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que +Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions +maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie.</p> + +<p>J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées, +livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont +parle Henri Heine.</p> + +<p>Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et +c'est bien pénible.</p> + +<p>Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je +ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me +sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie +pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère. +Ce régime—facile à suivre, surtout à la campagne—m'a réussi. J'accepte +valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec +plus de courage, une volonté<a name="page_133" id="page_133"></a> plus affermie. Cette résignation m'aidera, +je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais +destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis +malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès +Paris, à accomplir un temps fixe.</p> + +<p>Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où +en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes +nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges +Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles. +Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre +deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que +votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je +leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines +autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme +courageux pour la remettre dans le droit sentier.</p> + +<p>Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous +toute la scène.<a name="page_134" id="page_134"></a> Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol +esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la +chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or.</p> + +<p>Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;—et surtout +donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène.</p> + +<p>Respectfully yours.</p> + +<h3><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">30 novembre.<br /> +</p> + +<p>Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y +sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y +parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y +dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y +chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée!</p> + +<p>Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général +Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut +des environs, neveu de la brave madame<a name="page_135" id="page_135"></a> Ravelles. Un dîner sérieux, mais +charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le +jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des +lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin +que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le +colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit +de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M. +Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.</p> + +<p>Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à +punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations, +tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit +homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à +pleurer, mais non pas bête—ce qui est très différent—donnait l'envie +folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet.</p> + +<p>—«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais +m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille.</p> + +<p>Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la<a name="page_136" id="page_136"></a> conversation de ce jeune +officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on +soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il +parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du +mariage:</p> + +<p>—Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre, +il faut se marier; mais voilà: choisir c'est si difficile et si +chanceux.</p> + +<p><small>GERMAINE.</small>—Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche...</p> + +<p><small>LE SUBSTITUT.</small>—Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple; +intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin +charmante comme...</p> + +<p><small>GERMAINE.</small>—Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un +compliment!</p> + +<p>Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude.</p> + +<p>—Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre +en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait +que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin +moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>—Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car +dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir +de la tenue!</p> + +<p>Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous.</p> + +<p>Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous +dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un +vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez +jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si +quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal.</p> + +<p>Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la +conversation projetée. Suzanne se dérobait.</p> + +<p>Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées.</p> + +<p>Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre. +Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en +cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres.</p> + +<p>—Je vous dérange, tante?<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<p>—Non, Suzanne.</p> + +<p>—Mais vous lisiez, je crois...</p> + +<p>—Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée.</p> + +<p>—Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide, +sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite +écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son +pistolet; je vous laisse, je me sauve!</p> + +<p>Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la +gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des +larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé—comment? Je n'en sais +rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la +froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la +persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête +posée sur mes genoux...</p> + +<p>Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon +ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans +entendre, a tout deviné du drame de votre cœur, du cher secret qui +nous lie.<a name="page_139" id="page_139"></a></p> + +<p>Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous, +dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...»</p> + +<p>Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que +nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de +franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment +avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!»</p> + +<p>Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres.</p> + +<p>—Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler?</p> + +<p>—Ce serait plus sage, ma mignonne.</p> + +<p>—Oh! comme c'est triste...</p> + +<p>Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre. +Là, derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous +l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son +péché»,—elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que +n'étiez-vous là!</p> + +<p>Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande +enveloppe; ce sceau<a name="page_140" id="page_140"></a> en faisait déjà une chose finie, morte, une belle +espérance juvénile à jamais perdue...</p> + +<p>—Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?</p> + +<p>—Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton +désir.</p> + +<p>Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit +imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit +drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je +songeais: les hommes légers sont bien coupables.</p> + +<p>Mais elle, n'y tenant plus, s'écria:</p> + +<p>—Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais +folle de croire...</p> + +<p>J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un +autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce +petit cœur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous +l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait +tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries +de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir +l'entraînement.<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous +aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas?</p> + +<p>Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette +petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la +guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop +sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et +n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir +ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté +d'une vie déçue?</p> + +<p>La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit, +ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve +imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour.</p> + +<p>Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil, +l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le +neveu de votre grande amie.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Tite-Lène a marqué d'un mot cette journée. Comme Suzanne +essuyait les dernières<a name="page_142" id="page_142"></a> larmes que diamantaient les flammes de vos +lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu +pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?—Elle a de la peine, mon +ange.—Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des +jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je +voudrais m'en aller dans une étoile, s'il vous plaît, maman?»</p> + +<h3><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">2 décembre.<br /> +</p> + +<p>Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait +pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire. +L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du +chagrin de mademoiselle d'Aulnet.</p> + +<p>Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie +enfant accepterait ceci:</p> + +<p>1º Un homme qui l'aimerait très <i>raisonnablement</i> et serait désireux de +diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<p>2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à +présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il +pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de +loin en loin.</p> + +<p>3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des +rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors, +voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre +de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang, +ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés +suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château, +avec les quinze mille francs de rente—ceux-là inscrits sur le +grand-livre—le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le +monde.</p> + +<p>Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je +trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire +«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant +par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation +inacceptable. N'est-ce pas<a name="page_144" id="page_144"></a> une sorte de vente de soi donnant au mari +une subalternité morale tout à fait dégradante?</p> + +<p>Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je +l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez +piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de +première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des +événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me +donner,—pour nous distraire—et en essayant de remplacer à moi seul la +foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou +les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la +Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des +diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les +promenades de <i>five o'clok</i> à l'avenue des Acacias, les séances de polo +le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied +et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux, +et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins, +avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez<a name="page_145" id="page_145"></a> le +select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et +les bals blancs, bleus roses, etc., etc.—Ouf! ouf! j'en suis déjà +épuisé!</p> + +<p>Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger +dommage qu'on m'a—convenez-en?—entraîné à commettre, un peu pour +l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai +à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous +prie de dire mes conditions <i>sine quâ non</i>; elles sont absolument +réfléchies et sérieuses.</p> + +<p>Adieu mon amie chère.</p> + +<p>Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon +sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.</p> + +<h3><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">4 décembre.<br /> +</p> + +<p>Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à +Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice; +après quoi, très tranquillement:</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma +part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le +barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans +son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et +que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est +maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu +près trente-cinq mille francs à dépenser par an—un peu moins de trois +mille francs par mois, c'est peu... bien peu.</p> + +<p>—Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très +confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de +gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre +jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de +l'amour, cela, Suzanne.</p> + +<p>—Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand, +élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu<a name="page_147" id="page_147"></a> +s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute +l'année...</p> + +<p>—Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement +inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là +parfaitement.</p> + +<p>—Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?</p> + +<p>—On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais +simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des +plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même +ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une +existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.</p> + +<p>—Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez +l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet +hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux +donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous +avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde, +de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des +autres qui attendent derrière, mourant<a name="page_148" id="page_148"></a> d'envie d'être introduits et +faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été +représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas +vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je +possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la +curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...</p> + +<p>—Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible +avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?</p> + +<p>—Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie +derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il +faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement, +tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne +veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin +arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y +réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme +Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique +là-bas, en Grèce; un<a name="page_149" id="page_149"></a> hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis, +toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment, +pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est +moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise +pour une femme d'adorer son mari!</p> + +<p>A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler +mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le +pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir, +votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci +me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en +rire, infiniment triste.</p> + +<h3><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">6 décembre.<br /> +</p> + +<p>Moi, cela me paraît charmant.</p> + +<p>Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes, +mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers<a name="page_150" id="page_150"></a> quel +prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau +troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et +respect le bas de votre pourpoint.</p> + +<p>Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les +événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi—notez +que je le trouve tout naturel—votre nièce a touché la plaie de ma vie: +«Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi, +cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce +soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,—la pire des +conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,—m'exaspère.</p> + +<p>Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous +ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne +choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a +une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je +m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité.</p> + +<p>Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se +décidait à faire de<a name="page_151" id="page_151"></a> la politique? C'est la carrière des gens qui n'en +ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce +sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre +rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus +tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis.</p> + +<p>Tendrement à vous.</p> + +<h3><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">7 décembre.<br /> +</p> + +<p>A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez! +Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez +sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos +armes; coupez votre <i>écu écartelé</i> d'une <i>ondée</i> où vous ferez graver +cette devise: <i>Avoir la conscience pure est une joie supérieure.</i> Elle +vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les <i>merlettes sur +sinople</i> n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.<a name="page_152" id="page_152"></a></p> + +<p>Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens +se débattent tous?</p> + +<p>Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et +le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir. +Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état, +où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus +souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le +spartiatisme et son brouet ont du bon, les mœurs athéniennes, +nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant +dans ses manifestations éminemment aristocratique.</p> + +<p>Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra +toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains +étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans +l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle +nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de +cataclysmes.</p> + +<p>Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux. +J'ai peur de voir<a name="page_153" id="page_153"></a> votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice +un peu souillée.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O bien heureux qui peut passer sa vie</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Entre les siens, franc de haine et d'envie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Parmi les champs, les forêts et les bois,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Loin du tumulte et du bruit populaire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et qui ne vend sa liberté pour plaire</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aux passions des princes et des rois!</span><br /> +</p> + +<p>Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité +en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi +achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut +vers 1570.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Las! que nous sommes misérables</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">D'être serves dessous les lois</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Des hommes légers et muables</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Plus que le feuillage des bois!</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les pensers des hommes ressemblent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A l'air, aux vents et aux saisons</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et aux girouettes qui tremblent</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Inconstamment sur les maisons...</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Leur amour est ferme et constante</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Comme la mer grosse des flots</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui bruit, qui court, qui se tourmente</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et qui n'a jamais de repos.<a name="page_154" id="page_154"></a></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ce n'est que de vent qu'est leur tête;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">De vent est leur entendement</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Les vents encore et la tempête</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ne vont point si légèrement.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais cet ardent feu qui les tue</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et rend leur esprit consumé</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">C'est un feu de paille menue.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aussitôt éteint qu'allumé.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ainsi l'oiseleur au bocage</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Prend les oiseaux par ses chansons</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et le pêcheur sur le rivage</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tend ses filets pour les poissons.</span><br /> +</p> + +<p>Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée. +Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et +très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est +une qualité de plus en plus rare.</p> + +<p>Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur +qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire. +Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du +flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de +politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de +la «petite<a name="page_155" id="page_155"></a> secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale +et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je +ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?</p> + +<p>Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine, +enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est +redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la +rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en +voudraient-ils pas trop?</p> + +<h3><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">9 décembre.<br /> +</p> + +<p>Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en +s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons +plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le +plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas +me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est +exagérer.<a name="page_156" id="page_156"></a> Viol—voilà un bien gros mot pour un léger divertissement +piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas +que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis, +à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux +dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère +intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute. +Je ne suis pas encore complètement remis, mais—grâce à vous un peu—je +suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque +temps encore.</p> + +<p>Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi. +Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres. +C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne +aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous +parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse +veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un +sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse +philosophique sur la politique.<a name="page_157" id="page_157"></a></p> + +<p>Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir +rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss +Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son +esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée +de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait +agressive et je sens, moi, que je serais cruel.</p> + +<p>Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment +n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer +cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il +est permis—et doux—de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas +opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h3><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">10 décembre.<br /> +</p> + +<p>J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez +gentilhommesquement confuse!<a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<p>Mais comment voulez-vous que je parle <i>plus</i> de moi? mon moi tout +svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve, +d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que +par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser; +comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je +n'ai d'autre esprit que celui du cœur et c'est, d'entre tous, le plus +bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi, +de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants, +de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue +jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que +vous ne l'ayez pas aimée?</p> + +<p>Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux +deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe +sur les maris:</p> + +<p>—Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge +Granbaud.—Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari?</p> + +<p>—Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,—elle sent +d'une aune la<a name="page_159" id="page_159"></a> candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que +nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois +pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien, +par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me +trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous +les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits +n'habitent pas les mêmes pays.</p> + +<p>—Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez +qu'est un mari?</p> + +<p>—En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous +tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de +l'exportation par crainte de l'importation!</p> + +<p>Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez +encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la +semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient +fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux +chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos +routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos<a name="page_160" id="page_160"></a> +du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le +déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour +écrire, les autres pour lire ou penser.</p> + +<p>Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant +courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en +offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan +s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je +le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je +quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine +seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de +la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son +voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.</p> + +<p>—Tiens, tu vas sortir?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Tu rentres?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi?</p> + +<p>—Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué<a name="page_161" id="page_161"></a> l'autre mardi, ceci: chaque +personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable +installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il +fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce +même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu +épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans +un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières, +ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six +portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de +plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais +une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il +avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je +me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à +dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma +Tanagrette?</p> + +<p>Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de +son caprice.</p> + +<p>Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le +Thiludec, celle-là même<a name="page_162" id="page_162"></a> qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport +à vous, les méchants propos que vous savez.</p> + +<p>Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant +de la laisser monter en voiture, la catéchise:</p> + +<p>—Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille +amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela +vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a +toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus. +Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins?</p> + +<p>—Ah! chère madame, de grand cœur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je +suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à +relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me +connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne +dirai rien, absolument rien, rien, rien!</p> + +<p>Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le +perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un +colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où +ma belle-sœur, Suzanne et<a name="page_163" id="page_163"></a> moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie +en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri:</p> + +<p>—Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais +tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène!</p> + +<p>Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le +Thiludec, nous <i>jouait</i> sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux +aboiements du roquet de la vieille comtesse.</p> + +<p>Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir +couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de +sagesse:</p> + +<p>—Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits +embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!</p> + +<p>Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que +l'autre?</p> + +<p>Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous +convions à venir dîner en tête à tête <i>à quatre</i>, chez moi, le lendemain +de notre arrivée, will you?<a name="page_164" id="page_164"></a></p> + +<h3><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">12 décembre.<br /> +</p> + +<p>J'accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me +laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais +une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la +messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que +vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite.</p> + +<p>Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis +que les vôtres, madame Denise?</p> + +<p>By God, j'en suis ému.</p> + +<p>Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de +mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me +faut réaliser.</p> + +<p>Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé +déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je +vous aurai à moi seul toute cette nuit de<a name="page_165" id="page_165"></a> Noël, vous deux que j'aime. +Paul ne compte pas!</p> + +<h3><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Samedi, 14 décembre.<br /> +</p> + +<p>Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant +cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous? +cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça +aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient!</p> + +<p>Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez +Paillart—il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.</p> + +<h3><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Dimanche, 15 décembre.<br /> +</p> + +<p>Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi +vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous +avoir, à moi seul, dans un grand recueillement,<a name="page_166" id="page_166"></a> et c'est le moins qu'il +me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette +entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear.</p> + +<p>Your as ever.</p> + +<h3><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Lundi, 16 décembre.<br /> +</p> + +<p>Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre +partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à +moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui +eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour +reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste +nopce.</p> + +<p>Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?</p> + +<p>Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la +maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien +interrompue six fois tandis que je<a name="page_167" id="page_167"></a> vous écris. Quand on a une maison à +organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en +dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors +que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit +manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires +combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait +visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.</p> + +<p>Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...</p> + +<p>Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre +trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur +l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je +crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se +trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la +tzigane que de celui du grand seigneur—bien que certains préjugés +sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin +socialistes sont la preuve,—et je tiens de la grand'mère Rurika, +étrange petit nom dur comme<a name="page_168" id="page_168"></a> un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes +lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.</p> + +<p>Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.</p> + +<h3><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Mardi, 17 décembre.<br /> +</p> + +<p>Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous +faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir +pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.</p> + +<p>Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il +est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible. +D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.</p> + +<p>Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui +Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint +transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est +brun, lui aussi.</p> + +<p>Adieu. Je vous en veux, vous savez.<a name="page_169" id="page_169"></a></p> + +<h3><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, mercredi 18 décembre.<br /> +</p> + +<p>J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en +veux».—Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire?</p> + +<p>Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du +vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre +propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!</p> + +<p>Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée +par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de +Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant +très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.</p> + +<p>A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin, +Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait +de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika +enveloppe d'un regard<a name="page_170" id="page_170"></a> étreignant le boyard qu'elle savait être le +seigneur de la terre, et lui dit:</p> + +<p>—Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.</p> + +<p>Puis, fière, elle passe.</p> + +<p>Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune +fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe +de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.</p> + +<p>Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux +la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue, +marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».</p> + +<p>Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les +bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois. +Ils avaient fui, enlevant la déesse.</p> + +<p>Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.</p> + +<p>Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où +sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint +s'établir en France.<a name="page_171" id="page_171"></a></p> + +<p>Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les +Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons +sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui. +Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très +brune.</p> + +<p>Hélène-Micheline-Rurika—ce sont les trois noms de tite-Lène—tient donc +uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les +races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce.</p> + +<p>Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être +blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et +moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je +n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un +de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un +prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel +Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De +gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier. +Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu<a name="page_172" id="page_172"></a> des fourrures qui tinrent chaud +aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que +ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps +de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions +libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent +rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise +par leurs pères dans le négoce.</p> + +<p>Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de +la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau +arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations +Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes; +il faut être modeste... je le suis!</p> + +<p>Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées. +Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La +modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum +si suave et si frais?</p> + +<p>Adio.<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<h3><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a>LXXXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Paris, 25 décembre.<br /> +</p> + +<p>Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant +l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous +plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le cœur endolori, exigeant +son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine, +empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements +douloureux, son angoisse affolée.</p> + +<p>Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis, +berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez?</p> + +<p>Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine, +et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux +vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et +simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité.</p> + +<p>Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement +racheté vos coups<a name="page_174" id="page_174"></a> d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la +soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a +reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus +soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.</p> + +<p>Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et +cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre +esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille, +nerveux et capricieux comme une femme!</p> + +<p>Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous +m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et +je pensais: l'esprit n'est pas tout; le cœur est quelque chose et son +cœur est méchant.</p> + +<h3><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a>LXXXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">26 décembre.<br /> +</p> + +<p>Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j'avais eu de la peine aussi, +moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à<a name="page_175" id="page_175"></a> m'en +rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec +vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue, +vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme +d'une Madone.</p> + +<p>J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir +pas eu, en vous retrouvant, votre vrai <i>Vous</i>, celui que j'aime. Vous en +apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l'escapade, un +futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce +<i>Vous</i>-là que je visais et, je le reconnais, j'ai été heureux de le voir +s'enfuir dans cette souffrance.</p> + +<p>Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de +mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les +inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies +des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très +simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanité +qu'en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils +n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que +nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues<a name="page_176" id="page_176"></a> +hautes, de douloureux rêveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir +pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous +mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous +sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le +peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et +l'embroussaillement des forêts vierges, active et prépare l'entrée des +chercheurs, «cerveaux servis par des mains» ceux-là, et les génies +parfaits nous sont peut-être redevables des grandes personnalités qu'ils +sont, et des grandes œuvres qu'ils produisent.</p> + +<p>Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je +vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du +chagrin qu'il a causé.</p> + +<h3><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a>LXXXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">27 décembre.<br /> +</p> + +<p>Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de +saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours<a name="page_177" id="page_177"></a> est +inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence +saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre +amitié?...</p> + +<p>Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur +d'écoper—comme disent les gamins—n'en abusez pas, méchant ami.</p> + +<h3><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a>LXXXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">28 décembre.<br /> +</p> + +<p>Quelle douceur d'avoir pour ami un cœur comme le vôtre! Vous acceptez +sans révolte l'apothéose de l'égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte; +c'est vous qui êtes l'âme blanche et non moi.</p> + +<p>Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire? +Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre, +vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la +musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous. +Voulez-vous, dites?<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<h3><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a>LXXXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">29 décembre.<br /> +</p> + +<p>Oui, je veux. Si ce n'est pas très raisonnable ce sera si charmant!</p> + +<p>Nous allons vivre dans un cœur à cœur bien enviable... gare aux +potins!</p> + +<p>Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public. +Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hélène, du home, au +bout de peu de jours?</p> + +<p>J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez +substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j'ai cherché, dans +le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve +de la pauvreté de mon entendement; même les mots m'échappent! Enfin, +promettez d'être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues +quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je +cherche en vous depuis que vous m'y avez signalé sa présence, et gardez<a name="page_179" id="page_179"></a> +votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où +elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic.</p> + +<p>Adieu. A ce soir cinq heures, alors?</p> + +<p><a name="page_180" id="page_180"></a></p> + +<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<h2><a name="LIVRE_III" id="LIVRE_III"></a>LIVRE III</h2> + +<p><i>Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes +de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après +l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet...</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>Rien d'intéressant comme la passion; c'est que tout y est imprévu et +que l'agent y est victime...</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le +partner...</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique +elle-même.</i><a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p><i>Une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre +bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs +du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts +et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre +et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt +qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.</i></p> + +<p class="r"><small>STENDHAL</small>.</p> + +<p><a name="page_183" id="page_183"></a></p> + +<h3><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a>LXXXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">26 mars 18...<br /> +</p> + +<p>Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n'ai pu +aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le désirais. Vous me +pardonnerez, j'espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à +Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assisté à l'une de vos +soirées:</p> + +<p>«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.»</p> + +<p>Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de +recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu +chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon +ennui.<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<h3><a name="XC" id="XC"></a>XC<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">26 mars.<br /> +</p> + +<p>Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne +m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop.</p> + +<p>Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos cœurs n'a pas besoin +de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec +éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que +notre tranquille amitié.</p> + +<p>Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de +fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il +m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me +sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous +appartient! j'en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même.</p> + +<p>Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez +froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que +j'ai autrefois bien involontairement<a name="page_185" id="page_185"></a> fait souffrir. Ne vous écriez pas +que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je +le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies +m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir.</p> + +<p>C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends +maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité +amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec +une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes +moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le +charme et faite votre esclave; <i>pour me rendre heureuse</i>, direz-vous? La +douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir +l'esclavage.</p> + +<p>Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers, +voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi +des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai +souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même +nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous +souvenez-vous?<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous +donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez +moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré...</p> + +<p>Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être +vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante.</p> + +<p>Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un cœur à +cœur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un +peu banals et indifférents.</p> + +<h3><a name="XCI" id="XCI"></a>XCI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">27 mars.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, puisque nous en sommes-là, laissez-moi passer chez vous vers +deux heures tantôt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je +pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez.</p> + +<p>J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entraîna +autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j'ai +volontairement<a name="page_187" id="page_187"></a> divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans +l'amour. La faculté de croire en d'autres femmes, de les aimer, est +morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu +fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c'est +quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m'avez repoussé +et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes +railleries.</p> + +<p>Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où +s'est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour +déçu; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies.</p> + +<p>Mettez-vous bien dans la tête que <i>sans vous aimer</i>, je vous aime, vous, +sérieusement, là. Le reste, je vous expliquerai.</p> + +<h3><a name="XCII" id="XCII"></a>XCII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 mars.<br /> +</p> + +<p>Je m'y attendais bien; vous m'avez persuadée et j'ai cru tout ce que +vous vouliez, et vous<a name="page_188" id="page_188"></a> avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre. +Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable?</p> + +<p>J'ai senti pour la première fois entre nous quelque chose +d'indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu +dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j'aime à entendre des choses +nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du cœur». Ce +trouble m'a causé une joie délicieuse. N'allez pas croire?... Non! non! +Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme +d'un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse.</p> + +<p><i>Votre spirituellement</i> (dans le sens ecclésiastique).</p> + +<h3><a name="XCIII" id="XCIII"></a>XCIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">30 mars.<br /> +</p> + +<p>Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez +avoir idée. Je l'ai trouvée en revenant de chez madame d'Aulnet; votre +belle-sœur m'avait appris que le 26, c'est-à-dire il y a trois jours, +le jour de<a name="page_189" id="page_189"></a> votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ +pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reçu une vraie douche à +cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parlé? J'ai fait amende +honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame?</p> + +<p>Je me sens si abandonné lorsque vous n'êtes plus là; vous ne soupçonnez +pas le bien que me fait votre présence. C'est comme un air sain et +vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu'aux tourments +indigènes de germer en mon esprit.</p> + +<p>Depuis nos délicieux <i>five o'clock</i> je n'ai plus joué; vous m'avez donné +ce que Spurzheim, «fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par +un néologisme ingénieux qualifié d'<i>approbativité</i>.»—Votre +<i>approbation</i> me fait vivre.</p> + +<p>La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du +mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui +eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait +l'éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la +certitude de l'inefficacité de mes<a name="page_190" id="page_190"></a> efforts, le néant où ils +aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l'approbativité. +Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard; +mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à +cette vie oisive d'où vous m'avez à moitié tiré.</p> + +<p>Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'éveil de mes énergies.</p> + +<h3><a name="XCIV" id="XCIV"></a>XCIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">31 mars.<br /> +</p> + +<p>Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation +meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu'on aime? Mais malgré +mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes, +vous le savez; j'ai consulté Robin et Félizet; ils m'ont dit: «Partez, +laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux +ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu'il lui faut»,—c'est +pourquoi je pars.</p> + +<p>Mais vous viendrez nous rejoindre; moi<a name="page_191" id="page_191"></a> aussi j'ai pris l'habitude de +vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de +vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer +les fêtes avec nous, cher grand.</p> + +<p>Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de +Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère +parle de demander un congé. Il faut qu'il ait été bien malade, le pauvre +garçon, pour songer à se reposer.</p> + +<p>En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours. +Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés +servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu'on aime malgré tout.</p> + +<h3><a name="XCV" id="XCV"></a>XCV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">10 avril.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span></p> + +<p>Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la +confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois +pas—cette<a name="page_192" id="page_192"></a> question est si délicate—avoir manqué à mon devoir en vous +disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas +suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait +intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous +plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre +absolue discrétion.</p> + +<p>Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps +insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a +fait observer qu'il vaudrait mieux <i>pour vous</i>, attendre le moment où +tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie; +pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.</p> + +<p>Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre +soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du +mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont +interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse +d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!</p> + +<p>Ces exclamations vous étonnent peut-être<a name="page_193" id="page_193"></a> car je ne suis pas d'une +nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible +et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous +entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et +qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second +plan.</p> + +<p>Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous +m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et +furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel +chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je +dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes +que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi +que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à +moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et +croissante affection, une grande estime.</p> + +<p>Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus +délicats. Écrivez-moi vite.</p> + +<p>Votre, très affectueusement.<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<h3><a name="XCVI" id="XCVI"></a>XCVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 12 avril.<br /> +</p> + +<p>Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le cœur tout le +jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle +campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous +aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre, +calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher +et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si +loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis +m'apparaissaient dans une grande douceur.</p> + +<p>Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous +aimons? Nos cœurs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme +d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de +vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés +pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je +voudrais<a name="page_195" id="page_195"></a> vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à +supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des +jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon cœur; vous +l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus +délicate expression.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre +les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la +fin d'une lettre pleine de riens.</p> + +<p>Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous +m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux +êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs +pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a +contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la +tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que +de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.</p> + +<p>J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne<a name="page_196" id="page_196"></a> soit petitement vicieuse, +curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement +de cœur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand, +quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue +chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre +belle-sœur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et +calmer ses inquiétudes!</p> + +<p>On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une +fille.</p> + +<p>Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle +vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du +grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air +qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris, +hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère +leur moral et fait de ces gens des détraqués sans cœur, sans +tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables +seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables +quelquefois, des inconscients toujours.</p> + +<p>Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et<a name="page_197" id="page_197"></a> l'encre étalée +prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous +écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient +dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La +seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à +mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de +viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque +matin.</p> + +<p>Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine, +manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau—l'acharnement +ne suffirait pas!—le morceau de filet, puis rouler la viande dans du +sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui +redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà +lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le +ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la +viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours +peut lui sauver la vie.</p> + +<p>Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la<a name="page_198" id="page_198"></a> pauvre digère maintenant et +sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon +ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout +comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à +l'<i>in-octavo</i>.</p> + +<h3><a name="XCVII" id="XCVII"></a>XCVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">14 avril.<br /> +</p> + +<p>Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça, +c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un +cheval de race. J'aime vos lettres.</p> + +<p>J'ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin, +regardant la féerie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai +pris plaisir à inquiéter d'un vague projet de très prochain voyage vers +vous, <i>quand même</i>, m'a montré un peu plus le bout de l'oreille. Alors, +j'ai pouffé,—ce qui l'a blessée—elle m'a dit des mots piquants que +j'ai pris aussitôt au sérieux <i>de la meilleure foi du monde</i>. Enfin, +nous nous sommes attendris tous les deux<a name="page_199" id="page_199"></a> <i>avec la même foi</i> et on m'a +fait promettre que j'attendrais.</p> + +<p>Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre +belle-mère suivait ce manège de loin d'un œil attendri. Votre +belle-sœur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder. +Le plus comique, c'est que le jeune attaché d'<i>embrassade</i>, dépêché de +Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce, +nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va!</p> + +<p>J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet +avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parlé +des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu'on peut avoir +maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à +l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des +plus...» J'ai vu l'âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure +de Grec, et il ne tient qu'à moi qu'il ait rêvé cette nuit de Suzanne +chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes +vieillards parisiens.<a name="page_200" id="page_200"></a></p> + +<p>Voilà. J'ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille.</p> + +<p>Adieu, je vous aime.</p> + +<h3><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a>XCVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">16 avril.<br /> +</p> + +<p>J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous +écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. <i>On</i> vous a +fait observer qu'il faut que vous <i>les</i> attendiez pour venir me voir. +Derrière ce <i>on</i>, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille, +car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour +l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule. +Aprilopoulos lui apparaît réellement en <i>deus ex machina</i> et elle +voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant. +Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont +vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc, +perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à +ce mariage; ce serait une bonne<a name="page_201" id="page_201"></a> action. Maintenant, il faut que je vous +révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous +aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui +s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame +Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma +belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des +Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait +choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est +très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où +vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites +ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais +mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma +belle-mère.</p> + +<p>Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations +qui se sont établies entre vous et moi et, à son <i>grand regret</i>, elle +m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire +d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une<a name="page_202" id="page_202"></a> influence +en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon +chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec +lui...</p> + +<p>—Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme +je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne. +M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien +à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et +encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à +vous et à ma belle-sœur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai +moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié, +dût-elle faire jaser les méchantes langues.</p> + +<p>—Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre +situation...</p> + +<p>Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre, +moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma +belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même +monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais +parfaitement où l'on<a name="page_203" id="page_203"></a> voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais +genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de +coiffer sainte Catherine, et que <i>madame de Luzy</i> lui semblerait un nom +assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné +l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun +inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me +laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère, +qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me +souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis +hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle +avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me +l'ingurgiter si gratuitement, toute.</p> + +<p>J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement +de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un +mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je +vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.</p> + +<p>Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui? +Vous? le Grec?<a name="page_204" id="page_204"></a> Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à +Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un +peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera +encore bien bon de vous y avoir.</p> + +<h3><a name="XCIX" id="XCIX"></a>XCIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">17 avril.<br /> +</p> + +<p>J'envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m'incline pourtant +devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vénère avec +une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires +tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être +une grande passion me sauverait-elle. <i>Chi lo sa?</i></p> + +<h3><a name="C" id="C"></a>C<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">22 avril.<br /> +</p> + +<p>Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d'être +aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion<a name="page_205" id="page_205"></a> +est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame +votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous +laborieux et avez-vous trouvé la paix et l'oubli dans l'éclosion d'une +œuvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de +Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-être...</p> + +<p>Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme +un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait +moi-même les paroles, ah mais, ah mais!—Sur ce travail je demanderai +aussi l'avis de votre petit frère Jacques, lequel m'a semblé être un +monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge +tout printanier.</p> + +<p>Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très +affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur +l'air «des lampions!»</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;"><small>DENISE.</small></span><br /> +</p> + +<p><i>P.-S.</i>—Quelle horreur cette dynamite!<a name="page_206" id="page_206"></a></p> + +<h3><a name="CI" id="CI"></a>CI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">23 avril.<br /> +</p> + +<p>Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu +digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le +néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire.</p> + +<p>C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son +cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour +l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté. +Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de +Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en +découvrant les sublimes clartés du christianisme.</p> + +<p>J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes +pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de +mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon +maladif cerveau.</p> + +<p>L'influente expansion de votre esprit me<a name="page_207" id="page_207"></a> manque douloureusement, mais +je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je +garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible +quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive.</p> + +<p>Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime +tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous +seule les détresses de votre ami.</p> + +<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche.</p> + +<h3><a name="CII" id="CII"></a>CII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">24 avril.<br /> +</p> + +<p>D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir +souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la +force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions.</p> + +<p>Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute +la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir +rien pour vous tirer de ce mal.<a name="page_208" id="page_208"></a></p> + +<p>Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles +qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui +souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la +jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme, +pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine +perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos +forces.</p> + +<p>Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est +utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de +ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême +de l'existence!</p> + +<p>A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie +s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui +vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à +pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde +comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit +bravement. Dans sa dure carrière, malgré son cœur affectueux et +tendre, il trouve le moyen d'être heureux,—<a name="page_209" id="page_209"></a>bien que séparé de nous qui +l'adorons et qu'il adore,—parce qu'il fait son devoir...</p> + +<p>Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon, +cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros.</p> + +<p>C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la +pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner, +mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes +énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez +nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec +Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer.</p> + +<p>Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une +beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges +flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui +éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil +d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers +effluves et, comme les choses, se reprend à vivre.</p> + +<p>Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre<a name="page_210" id="page_210"></a> ni un inutile; vous êtes un +sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une +déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner +votre esprit.</p> + +<p>Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il +est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur +votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous +croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je +fait de ma vie?—Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?—Rien!» Eh! +non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu +atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis +viveurs, désœuvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là, à faire bâiller.</p> + +<p>Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les +transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des +lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait, +vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri.</p> + +<p>Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit +nécessaire; la passion donne<a name="page_211" id="page_211"></a> une énergie factice applicable à elle +seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers +lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne +peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable +est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait.</p> + +<p>Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à +cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante +que coûte le lancement, la réussite d'une œuvre, vous reprendriez +courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que +contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera +jamais le dire?</p> + +<p>Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis +l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela +secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous +animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous +ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que +dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison<a name="page_212" id="page_212"></a> par-dessus le +marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous; +je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de +l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie +selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette +sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre; +vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité.</p> + +<p>Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à +fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m'emporterez dans votre poche. +Voulez-vous?</p> + +<h3><a name="CIII" id="CIII"></a>CIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">25 avril.<br /> +</p> + +<p>Il y a un fond <i>petite fille</i> dans les plus sérieux cerveaux féminins. +Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame.</p> + +<p>En hâte, je vous écris ce mot pour vous<a name="page_213" id="page_213"></a> remercier de votre +réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié.</p> + +<p>Ah! si ce rêve de m'imprégner de votre force morale pouvait se +réaliser...</p> + +<h3><a name="CIV" id="CIV"></a>CIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Dimanche, 27 avril.<br /> +</p> + +<p>Je continue d'être triste; votre volonté pas plus que la mienne n'y peut +rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie, +mais sans lettre de mon amie ce matin. D'où vient cet oubli? est-ce que +la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce +parce que je ne lui ai écrit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle +plus tentée? ou bien quoi?</p> + +<p>Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement, +écrivez-moi.</p> + +<p>J'ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de +ce gars de vingt ans.</p> + +<p>Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s'il vous +gêne.<a name="page_214" id="page_214"></a></p> + +<h3><a name="CV" id="CV"></a>CV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 avril.<br /> +</p> + +<p>Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le +sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister +entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir, +de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou +de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes +désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes +partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être +seuls ensemble à la campagne»;—et «ma chérie»—s'échappant si gentiment +de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la +complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour +l'autre.</p> + +<p>En vous je propage les vibrations de mon cœur; pour vous, par vous, +je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car +vous n'en savez rien jamais. Eh bien,<a name="page_215" id="page_215"></a> malgré toutes ces apparences et +ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous +voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre +espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme +m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.</p> + +<p>Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez +semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les +manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?</p> + +<p>J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en +recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien, +malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre +faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je +m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à +cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de +l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon +esprit ou de mon cœur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour +moi.<a name="page_216" id="page_216"></a></p> + +<p>Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il +entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une +cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse +excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu +pour terminer bien ce billet.</p> + +<p>Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait +sûrement pas à un désir de votre cœur, pas même à une faim de vos +lèvres?</p> + +<p>Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis +elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute +seule».—Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces +choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.</p> + +<p>Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au +jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules +d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.<a name="page_217" id="page_217"></a></p> + +<h3><a name="CVI" id="CVI"></a>CVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise</i>.</h3> + +<p class="r">30 avril.<br /> +</p> + +<p>Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue +deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir +l'âme de mes désolations. Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour +m'empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses?</p> + +<p>J'ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez +de me les donner en m'écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la +léthargie où se plaît mon esprit. Je n'ai pas même le courage d'aller +reprendre des forces auprès de vous.</p> + +<h3><a name="CVII" id="CVII"></a>CVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> mai.<br /> +</p> + +<p>Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous +donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous +consoler.<a name="page_218" id="page_218"></a></p> + +<p>Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si +ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi +qu'autrement.</p> + +<p>Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous +manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une +mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux +tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de +votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous +plairait.</p> + +<p>Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli +vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment +suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage +d'avoir du courage.</p> + +<p>Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de +l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui +faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la +désolation du juste.»</p> + +<p>Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que +je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient.<a name="page_219" id="page_219"></a> +Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que +pour vous, et de tout ce remuement de votre cœur, qu'il jaillisse +pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans +une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»—Je tâcherai d'être aussi sobre +que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au +grand bon cœur où je me désaltère.</p> + +<h3><a name="CVIII" id="CVIII"></a>CVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">3 mai.<br /> +</p> + +<p>Votre lettre m'a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez +m'aurait été d'un grand secours. Je l'avais rencontrée, je crois. Vous +la connaissez, chère. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un +peu d'amour, le guérir. Oui, j'étais sauvable à cette minute-là; +maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver <i>une +autre vous</i> et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile.</p> + +<p>A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime!<a name="page_220" id="page_220"></a></p> + +<h3><a name="CIX" id="CIX"></a>CIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">14 mai.<br /> +</p> + +<p>Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n'est un mystère ni pour vous +ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M'en voulez-vous que ma +passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur +pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renaître le +feu de froides cendres.</p> + +<p>Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie.</p> + +<h3><a name="CX" id="CX"></a>CX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">15 mai.<br /> +</p> + +<p>Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours, +ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie; +Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère, +toujours douce et résignée;—heureusement<a name="page_221" id="page_221"></a> mère m'aide à supporter mon +ennui et mes ennuis!—puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très +intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me +console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce +moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la +renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se +relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me +suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me +revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est +parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions +toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je +vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans +sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette +lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il +parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de +l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée +à M. Amédée Thayer, était<a name="page_222" id="page_222"></a> la filleule de la reine Hortense et une +grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine, +plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses +souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté +que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors, +passons, mon cher!</p> + +<p>Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la <i>Reine +Pédauque</i>. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que +«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore +que cette reine me plaise bien plus que le <i>Lys Rouge</i>. Ah! ah! vous qui +m'attaquez dans mon amour des œuvres de mon Maurice Barrès, je vais +prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce +sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce +un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes +que la <i>Rôtisserie</i> a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement. +Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est +un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de +termes<a name="page_223" id="page_223"></a> scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et +mièvres.</p> + +<p>Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort +originalement conçue, le grand remuement de cœur, la secousse forte, +l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre +admirable des J.-H. Rosny, l'<i>Impérieuse Bonté</i>. L'une de ces œuvres +me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un +coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du +Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité.</p> + +<p>La fantasmagorie dont se compose la <i>Reine Pédauque</i> est un délire +somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est +une œuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir +réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa +pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais +l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.</p> + +<p>Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est +divine.</p> + +<p>France, c'est un auteur excessivement facétieux<a name="page_224" id="page_224"></a> et libertin... de +pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs. +Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de +Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez +pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les +jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur +France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles +dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une +perle.</p> + +<p>Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne +serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours +le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui +doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de +génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y +pouvant prétendre, l'œuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles +s'imposent, deviennent vite impertinentes.»—C'est précisément le cas +des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur +favori.<a name="page_225" id="page_225"></a> Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air +pédagogique si plaisant!</p> + +<p>Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient +d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et +demandaient:</p> + +<p>—Pourquoi écrivez-vous alors?</p> + +<p>—Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de +voler!</p> + +<p>Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir, +comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».</p> + +<h3><a name="CXI" id="CXI"></a>CXI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">16 mai.<br /> +</p> + +<p>J'ai une lettre—j'y répondrai un peu plus loin—mais quel est ce genre +de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez +bien vous en expliquer, n'est-ce pas?</p> + +<p>Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la <i>Reine +Pédauque</i> ne vous ait qu'à<a name="page_226" id="page_226"></a> moitié plu. Ce livre ne peut être +qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie +leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas +prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur +trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il +s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute +contestation.</p> + +<p>Enfin, dans la <i>Reine Pédauque</i>, l'érudition—qui n'est là que d'une +manière superficielle et pour le piquant de la sauce—vient achever la +déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état +d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a +pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment +pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont +insupportables.</p> + +<p>Voilà pourquoi vous n'aimez pas la <i>Reine Pédauque</i>, quoique vous en +ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes, +est absolument supérieure.</p> + +<p>Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais +alors ce serait faire<a name="page_227" id="page_227"></a> de ma lettre une sorte d'article de journal, et +j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos +huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous, +que je ne veux pas vous y exposer à mon tour.</p> + +<p>J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire +que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si +longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et +m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas.</p> + +<p>Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce +n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable +obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans +le secret de mon cœur, j'envoie promener toute cette cour.</p> + +<p>Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes +yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute +des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme.</p> + +<p>Cette botte de foin que roule Hélène me fait<a name="page_228" id="page_228"></a> rêver. Quand pourrai-je +vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées; +mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les +petits potins de laquelle je suis exaspéré.</p> + +<p>Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or, +et je vous baise les mains avec piété.</p> + +<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le +second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté; +je ne suis point dédaigneux des choses inédites.</p> + +<p>CXII</p> + +<p><i>Denise à Philippe.</i></p> + +<p class="r">17 mai.<br /> +</p> + +<p>Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des +vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La +Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il +était encore en vie!»</p> + +<p>Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille:<a name="page_229" id="page_229"></a> «On ne fait pas +renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit <i>in petto: amen</i>, et me +croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée. +Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit +air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de +commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je +n'apprécie pas beaucoup ce genre-là!</p> + +<p>Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre +article sur la <i>Reine Pédauque</i> au lieu d'apprendre que vous jouez, vous +vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié +durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en +trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années. +Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des +enfants!</p> + +<p>Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous +prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je +fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute +des inepties; elles ne me font pas même rire;»—car personne n'est à +l'abri des inepties, en ce monde misérable,<a name="page_230" id="page_230"></a> et celles qui courent, +folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles +que vous dégustez à Paris.</p> + +<p>Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un +gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment +que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la +prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des +temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum +de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai.</p> + +<p>Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps +elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue +beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir. +Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit +une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des +pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien +dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage +et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout<a name="page_231" id="page_231"></a> aussi brillant, +mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien +abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à +lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la +lutte imminente—hélas! moins poétique—à soutenir dans la vie.</p> + +<p>Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne +étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en +suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si +c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui +éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne +lutte pour soi, ne vit sa vie propre.</p> + +<p>Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand +son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le +voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou +sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie, +dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces +heures et comme je l'ai perdue!<a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<p>Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire?</p> + +<p>Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami +Phillip?—Oui.—Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et +qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses +précieuses encore.»</p> + +<p>Ces <i>choses précieuses</i> me ravissent. Et vous?</p> + +<h3><a name="CXIII" id="CXIII"></a>CXIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">18 mai.<br /> +</p> + +<p>Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du cœur; elle +tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m'enchante. Quel +dommage que vous soyez toujours loin toutes deux.</p> + +<h3><a name="CXIV" id="CXIV"></a>CXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">19 mai.<br /> +</p> + +<p>Vous me navrez avec votre génie du cœur; ça ne sert à rien, cela, pas +même à être aimée.</p> + +<p>Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à<a name="page_233" id="page_233"></a> n'aimer que les absents; alors +vous nous aimerez à la folie.»</p> + +<p>Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous +retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais!</p> + +<p>Adieu. Je m'en vas voir la mer.</p> + +<h3><a name="CXV" id="CXV"></a>CXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">3 juin.<br /> +</p> + +<p>Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne +m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous +attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est +une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.</p> + +<p>Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos +dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous +faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent +dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus +me disputer<a name="page_234" id="page_234"></a> avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la +musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma +paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous, +comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions +artistiques qui font que le cœur s'arrête.</p> + +<p>Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi +vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en +m'écrivant—quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause +des préoccupations où je suis—le feu sacré de notre amitié jusqu'au +jour où nous nous reverrons.</p> + +<p><i>Yours most devotedly.</i></p> + +<h3><a name="CXVI" id="CXVI"></a>CXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">4 juin.<br /> +</p> + +<p>Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain: +«Écrivez»,—revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit +misérable,<a name="page_235" id="page_235"></a> que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne +soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le +même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand +entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.»</p> + +<p>J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à +l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver, +m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai +demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma sœur +Alice, les autres n'ont pas compris l'œuvre. Vous voyez, je ne me +refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une +autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis +que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me +retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se +fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à +lui—mais pour les autres, bernique!</p> + +<p>Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se +retirer toute verve,<a name="page_236" id="page_236"></a> toute originalité, même toute facilité de travail; +c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire +d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne +l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par +cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette +puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase +mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases +sonores, lumineuses.</p> + +<p>Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un +peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et +à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur; +et c'est à la minute précise où l'élan de mon cœur s'amalgame avec le +travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se +faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre +et indéfinissable, qui m'envahit.</p> + +<p>Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes +pauv'p'tites œuvres, le propre de toute volupté étant une sensation +partagée.<a name="page_237" id="page_237"></a></p> + +<p>Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de +sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver +banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du +cœur.</p> + +<p>Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion +constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut +sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on +les suit jusque dans leurs moindres œuvres, et c'est une rudement +belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en +tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son +temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le +plus ou moins <i>cloche</i> d'une jupe.</p> + +<p>Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un +ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre.</p> + +<p>C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes +qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils +veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des +Massenet,<a name="page_238" id="page_238"></a> des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous +guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon +de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal: +l'Art.</p> + +<p>Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble? +N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en +si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise +de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.»</p> + +<p>Adieu.</p> + +<h3><a name="CXVII" id="CXVII"></a>CXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">16 Juin.<br /> +</p> + +<p>Quel petit tempérament vous êtes! N'avez-vous pas honte, une honte +affreuse, de n'avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que +croyez-vous que j'aie à vous dire maintenant? <i>Lettre gratuite à +l'ingrat</i>, voilà comme j'intitule celle-ci.</p> + +<p>Vous ne la recevriez même pas si je n'avais à vous annoncer une bonne +nouvelle: mon<a name="page_239" id="page_239"></a> frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes +un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène +est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous; +c'était au salon, le soir, après dîner.</p> + +<p>Gérald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'écrie:</p> + +<p>—Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe +étonnant, sera-ce l'élu? vous décidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait +sensation de flirt entre vous quand j'ai quitté la France; qu'en +advint-il?</p> + +<p>Suzanne a répondu un peu sèchement:</p> + +<p>—Vous avez une drôle de manière d'interroger les gens en coup de +fusil...</p> + +<p>—C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y +mettre.</p> + +<p>—Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments +sans beaucoup de soldats.</p> + +<p>Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter.</p> + +<p>Ce matin, à onze heures, comme j'étais dans ma chambre, Alice y est +entrée. Vous savez<a name="page_240" id="page_240"></a> que nous avons une tendre affection l'une pour +l'autre. Elle m'a demandé, après bien des circonlocutions, d'écrire à +Aprilopoulos pour l'inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre +femme voudrait bien que ce soit celui-là, l'élu.</p> + +<p>Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frère et le +beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrétion.</p> + +<p>Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu'hier est partie +pour les eaux d'Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand'mère +jusqu'à Paris, avec l'Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours +absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est +demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill.</p> + +<p>Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre +lieu <i>very select</i>; vous êtes si chics tous les deux!</p> + +<p>Il n'y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment, +sauf—pour peu de jours encore—ma chère tante en zinc. Cela n'est pas +pour vous tant déplaire, puisque,<a name="page_241" id="page_241"></a> elle et vous, gens de cour aux nobles +manières sympathisâtes!!!</p> + +<p>La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de +mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m'engage à tâcher d'être +divine.</p> + +<p>Sans rire, venez si vous le pouvez.</p> + +<h3><a name="CXVIII" id="CXVIII"></a>CXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">17 juin.<br /> +</p> + +<p>Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre +invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous +soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un +billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins, +retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je +prendrai mes repas chez vous par exemple.</p> + +<p>Ce projet vous convient-il? Répondez-moi.</p> + +<p>Je suis allé hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontré votre nièce, +mais vous n'y étiez pas!<a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<h3><a name="CXIX" id="CXIX"></a>CXIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">18 juin.<br /> +</p> + +<p>Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas songé à lui. +C'est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux +Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de +promenade et de jaserie.</p> + +<p>Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la +voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette?</p> + +<p>Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si +vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous +longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous +vautrerons sur l'herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons +le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon!<a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<h3><a name="CXX" id="CXX"></a>CXX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Dépêche.<br /> +</p> + +<p>Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt.</p> + +<h3><a name="CXXI" id="CXXI"></a>CXXI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">30 juin.<br /> +</p> + +<p>Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et +voilà mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous +envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, désolé.</p> + +<p>Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m'eût fait +du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais +vous écrire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses à vous +dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tête me +tourne.</p> + +<p>Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur.</p> + +<p>Je vous aime tendrement.<a name="page_244" id="page_244"></a></p> + +<h3><a name="CXXII" id="CXXII"></a>CXXII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">Mon cher grand,</span></p> + +<p>Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous êtes +souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà +mon cœur tourmenté d'inquiétude.</p> + +<p>Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux +Glycines, mais à Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile +de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de +vue devant vous.</p> + +<p>Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n'a le +droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n'est-ce +pas ma mère qui vous reçoit?</p> + +<p>Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console.</p> + +<p>Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du +courage à mon courage.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas, +émanant si loyale et si puissante de mon cœur, vous laisser dans +cette tristesse.</p> + +<p>Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce cœur.</p> + +<p>Notre chère amitié, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre +au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien, +vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez.</p> + +<p>Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j'ai placé +toutes mes complaisances, et c'est ma fraternité douloureuse de votre +douleur qui crie vers vous: venez!</p> + +<h3><a name="CXXIII" id="CXXIII"></a>CXXIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">7 juillet.<br /> +</p> + +<p>Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et +impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de +votre amitié fervente?<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<p>Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas +écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ.</p> + +<p>Je pensais partir aujourd'hui; diverses considérations m'ajournent à la +semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste, +l'heure définitive.</p> + +<p>Écrivez-moi.</p> + +<h3><a name="CXXIV" id="CXXIV"></a>CXXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">9 juillet.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt; +j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide. +J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour +moi.—«Certes!»—allez-vous protester; mais attendez la fin: moi, +doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments +qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un<a name="page_247" id="page_247"></a> peu à moi +seule, de par votre volonté, me rendait heureuse!</p> + +<p>Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à +venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des +falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui +d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement.</p> + +<p>Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire: +«Venez, j'ai besoin de vous voir.»—Cette raison dépourvue de raisons ou +plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous +vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits +amicaux.</p> + +<p>Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu +enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et, +ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O +mes amis, il n'y a nul ami!»—Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié +de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre +d'un meslange si universel<a name="page_248" id="page_248"></a> qu'elles effacent et ne retrouvent plus la +cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je +l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant: +parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de +quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy +qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry +qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes +et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien +n'est extrême qui a son pareil.»</p> + +<p>Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je?</p> + +<p>Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé, +distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à +votre amie, le moral et les amours vont mieux.</p> + +<p>Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que +vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en +m'appelant «petite sainte».—Vous vous rencontrez là en pensée avec +Maupassant.<a name="page_249" id="page_249"></a> Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant +ainsi: «Ma chère sagesse.»—Il m'y reprochait de ne pas être <i>une +princesse assez sédentaire</i>.—C'est une faute que je renouvelle avec +vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite +cause ne m'induise pas à vous perdre.</p> + +<p>Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une +princesse extrême qui n'a <i>pas son pareil</i>—pour en revenir à Montaigne.</p> + +<h3><a name="CXXV" id="CXXV"></a>CXXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">11 juillet.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chère Sagesse,</span><br /> +</p> + +<p>Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train +demain et serai à une heure du matin chez vous. J'évite ainsi +l'épouvantable 14 juillet à Paris.</p> + +<p>Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand +plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à +Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que<a name="page_250" id="page_250"></a> je regrette plutôt +l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me +taquinez pas.</p> + +<p>A demain, ma chère, chère extrême.<a name="page_251" id="page_251"></a></p> + +<h2><a name="LIVRE_IV" id="LIVRE_IV"></a>LIVRE IV</h2> + +<p>... <i>Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans, elle sait que si +pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il +faut le demander; il s'établit dans ce pauvre cœur agité une lutte +terrible.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre pour qui la chose</i> +imaginée <i>est la chose existante, des trésors de jouissance de cette +espèce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et +chez ce qu'on aime.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p class="r"><small>STENDHAL.</small></p> + +<p><a name="page_252" id="page_252"></a></p> + +<p><i>Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la +passion que l'on a que par celle que l'on inspire.</i></p> + +<p class="r"><small>LA ROCHEFOUCAULD.</small></p> + +<p><a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<h3><a name="CXXVI" id="CXXVI"></a>CXXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">15 août.<br /> +</p> + +<p>Je viens tout banalement vous remercier du mois délicieux que j'ai passé +à Nimerck; j'y ai été heureux au delà de ce que je pouvais rêver.</p> + +<p>La profondeur des émotions n'est souvent pas en rapport avec leurs +causes. Si je vous disais qu'Hélène avec ses tendresses silencieuses, +comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de +sourire avec ses lèvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de +glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un état de +béatitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou.</p> + +<p>Il y a eu pourtant des instants, madame,<a name="page_254" id="page_254"></a> où j'ai senti vraiment en nous +une âme unique pour nos trois corps.</p> + +<p>Vous souvenez-vous de ce matin où je suis entré dans votre chambre pour +vous demander des ciseaux, je crois? Vous étiez en peignoir, ce soyeux +peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout +garni de dentelles noires, qui vous fait plus pâle et rend vos cheveux +plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine +bohémienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'étais +assis sur le bord de la fenêtre ouverte, et suivais des yeux vos graves +mouvements et les serpentements de la traîne de votre robe sur le tapis. +Hélène, installée à votre table, faisait sa page.</p> + +<p>Vous me donnâtes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller +tite-Lène ou de remuer avec des gestes délicats, sur votre toilette +Louis XV, enguipurée et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire +moins pâle que vos mains, vous m'avez oublié. Je vous ai tout à mon aise +regardées vivre, vous et elle. C'était, je vous jure, une chose exquise, +une chose intraduisible qui m'emplissait de béatitude.<a name="page_255" id="page_255"></a> Ces joies que +j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois +plus heureux que toutes celles dont votre cœur ingénieux s'est plu à +m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations +innommables: on sent flotter son âme. L'amour n'est qu'une action +brutale et vulgaire à côté de cette impression; je le dédaigne, le +ramasse qui veut.</p> + +<h3><a name="CXXVII" id="CXXVII"></a>CXXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 17 août.<br /> +</p> + +<p>Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par +mon <i>cœur ingénieux</i>, je vous pardonne de les dédaigner au profit de +celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil +vous êtes!</p> + +<p>Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des +désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer? +ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient +moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur +les joies simples, saines et fortes.<a name="page_256" id="page_256"></a></p> + +<p>Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles +virilités; le cerveau prend la place du cœur; l'amour n'est plus pour +vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme, +troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par +s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer.</p> + +<p>Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le cœur seul est quelque chose. Ne +tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches +de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux, +égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant +indissolublement ces trois forces: l'esprit, le cœur, la matière, +qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle.</p> + +<p>Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en +tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers +vous-même, plus simple devant les battements de votre cœur, et vous +serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre +nature.</p> + +<p>Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc<a name="page_257" id="page_257"></a> dans ce temps lointain où vous +m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi?</p> + +<p>Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une +volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur +parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses +lèvres, sans craindre quelque morsure.</p> + +<p>Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô +mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous +aime.»</p> + +<p>Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres, +vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées. +Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie +tourmentante et divine.</p> + +<h3><a name="CXXVIII" id="CXXVIII"></a>CXXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">19 août.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Chère</span>,<br /> +</p> + +<p>Comme vous savez finement fouiller les âmes... Oui, vous avez deviné ce +que j'ose à<a name="page_258" id="page_258"></a> peine m'avouer à moi-même: je vous aimais <i>mal</i> autrefois, +Denise.</p> + +<p>Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car +cet amour d'autrefois, s'adressant à vous, me paraît monstrueux, et je +me repens d'avoir pu vous désirer ainsi.</p> + +<h3><a name="CXXIX" id="CXXIX"></a>CXXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">29 août.<br /> +</p> + +<p>Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait +amende honorable dans ma dernière lettre. J'en espérais une pleine +d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en +écrire. Rien! un arrêt brutal que je ne comprends pas.</p> + +<p>Seriez-vous fâchée contre moi, ma chère amie? Je suppose bien que vous +n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi +tout de suite, et je me mettrai sans arrière-pensée en route pour +Nimerck. Au moins vous n'êtes pas contrariée que je m'invite ainsi? Je +resterai quatre à cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette +fois, des<a name="page_259" id="page_259"></a> événements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer +ces journées avec vous.</p> + +<p>Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gêne, mon impolitesse, +ma négligence, ne m'empêchent pas, vous le savez, de vous aimer très +tendrement.</p> + +<h3><a name="CXXX" id="CXXX"></a>CXXX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">30 août.<br /> +</p> + +<p>Je commence par vous dire: Vous serez le très bien venu. La maisonnée +vous attend; j'ai fait tout à l'heure l'inspection de la chambre mauve +qui devient décidément la chambre de «M'sieur Philippe», pour les +serviteurs aussi bien que pour les maîtres.</p> + +<p>Pourquoi j'ai gardé le silence? Ça, c'est plus compliqué.</p> + +<p>Je reste devant vous une femme un peu étonnée; je ne comprends plus rien +ni à vous, ni à moi. Il se dresse dans mon âme toutes sortes de petits +problèmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution à bien, et cela +m'énerve, trouble mon calme que vous admirez,<a name="page_260" id="page_260"></a> et me plonge dans une +exaltation, puis dans un néant de pensées tout à fait contraires à ma +santé morale et physique.</p> + +<p>Car, si vous êtes très subtil, très correct et chercheur d'idéales +sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de +Suzanne, que vous êtes très capable d'avoir des sensations beaucoup plus +pratiques avec d'autres.</p> + +<p>Cette petite duplicité, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser +de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drôle, vous +savez, de découvrir que le rêveur à la lune, chercheur de fin du fin +avec une si parfaite conscience, peut, à l'occasion, marcher si +allègrement dans la réalité.</p> + +<p>Vous voyez, je deviens méchante. Venez vite me pardonner.</p> + +<h3><a name="CXXXI" id="CXXXI"></a>CXXXI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> septembre.<br /> +</p> + +<p>Certainement je viens! Mais parce que vous avez dédaigné mon amour, et +que j'ai philosophiquement<a name="page_261" id="page_261"></a> pris mon parti de ne pas vous encenser de la +fumée renaissante de mes désirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive +dorénavant en trappiste? J'ai fait envers vous vœu d'amitié. Je ne +suppose pas qu'il entraîne à sa suite le vœu de chasteté? S'il vous +faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinçant un peu je vous +la donnerai. Mais la folle du logis me paraît bien exigeante... Voyons, +voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est guère charitable, +ce qu'elle semble exiger là...</p> + +<p>Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une +certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai +jusqu'ici pensé qu'elle avait fait tous les frais. J'ai répondu comme je +le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir +tout à mon aise de la contemplation d'une âme assez intrigante et fort +pratique, curieuse et sèche, surtout extraordinairement orgueilleuse.</p> + +<p>Peut-être tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me +contant ses petites hésitations sentimentales? peut-être, en nous +quittant, ai-je avec négligence mis mes lèvres sur<a name="page_262" id="page_262"></a> ses cheveux? pure +politesse machinale envers l'effleurée. Ces choses un peu excessives +n'équivalent à rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et +d'amour dans le baiser que je dépose, à l'ordinaire, respectueux, sur +vos mains, mon amie.</p> + +<p>J'arriverai jeudi à une heure du matin; envoyez-moi chercher.</p> + +<h3><a name="CXXXII" id="CXXXII"></a>CXXXII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Nimerck, 2 septembre.<br /> +</p> + +<p>Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement, +vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela. +Venez: c'est tout ce qu'on vous demande.</p> + +<h3><a name="CXXXIII" id="CXXXIII"></a>CXXXIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Paris, 16 septembre.<br /> +</p> + +<p>Un séjour exquis—un voyage un peu triste—une rentrée pas gaie—une +attente fébrile<a name="page_263" id="page_263"></a> de vos nouvelles dans la lettre promise—et les mille +et une tendresses de mon cœur pour vous et ma tite-Lène.—Voilà, +madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami.</p> + +<h3><a name="CXXXIV" id="CXXXIV"></a>CXXXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">17 septembre.<br /> +</p> + +<p>Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous +ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été +douce,—vous allez rire et vous moquer de moi,—parce que vous me l'avez +sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je +parie?</p> + +<p>—«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté +Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner.</p> + +<p>—Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas +descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame +Trémors la permission de rester avec elle.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir +avec nous?<a name="page_264" id="page_264"></a></p> + +<p>—Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas +ce soir; le landau seul est commandé...</p> + +<p>J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle +prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?... +passez, muscade!</p> + +<p>Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres... +Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me +ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble +devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger +couru n'est pas non plus pour me déplaire.</p> + +<p>Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux +éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu +là que vous jetiez au vent votre gêne.</p> + +<p>—Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien, +Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le +bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on +écrit l'histoire.<a name="page_265" id="page_265"></a></p> + +<p>Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi +joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien +puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun.</p> + +<p>Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-sœur, de mère, de +Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant +sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse, +accoudés à la balustrade de pierre.</p> + +<p>Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous +des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à +courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre +dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur +blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et +si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et +nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus—de quoi, mon +Dieu?</p> + +<p>Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe +de nuit flottante,<a name="page_266" id="page_266"></a> nous lance des baisers avec ses deux mains et +chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces +beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment, +pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction...</p> + +<p>Et vous alors, <i>pour jouer</i>, tendez les mains au ciel et votre voix mâle +monte vers la voix cristalline:</p> + +<p>—Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il +fait humide, petit ange!</p> + +<p>Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre +promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches +persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des +avenues.</p> + +<p>Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si +calmes dans le silence et la nuit!...</p> + +<p>Que vous dire, maintenant?</p> + +<p>J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous +devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos +pensées.<a name="page_267" id="page_267"></a></p> + +<p>Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin: +au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait +plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.</p> + +<p>Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne +vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un +entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis +littérateurs.</p> + +<p>Ah! si je pouvais vous infiltrer mon <i>vouloir</i>! Cette transfusion morale +est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des +forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous +ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que +votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le +cou?</p> + +<p>Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut +cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre +cœur.</p> + +<p>Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait +pour vous—un peu en dehors de votre consentement—quelque<a name="page_268" id="page_268"></a> chose comme +des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que +vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant +cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre +personne?</p> + +<p>Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et +l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment +l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités +latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages +mondains du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget!</p> + +<p>Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser, +voilà encore un peu de tendresse.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—J'avais mis <i>for</i>... Mais je n'ai pas trouvé de conclusion; +alors j'efface, car <i>ever</i> serait bien audacieux et vous n'y +consentiriez peut-être point; c'est si long, <i>toujours</i>!<a name="page_269" id="page_269"></a></p> + +<h3><a name="CXXXVI" id="CXXXVI"></a>CXXXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">18 septembre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chère trop loin,</span><br /> +</p> + +<p>J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre +imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut +pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle.</p> + +<p>Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je +parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck.</p> + +<p>Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y +suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute +au moindre accident de terrain rencontré sur ma route.</p> + +<p>Ainsi, encore <i>empreint</i> de votre volonté, j'ai été trouver mon ami +X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand, +moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment:</p> + +<p>«—Faites-moi quelque chose avec des souvenirs<a name="page_270" id="page_270"></a> du second Empire; votre +père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces +racontars-là sont à la mode.»</p> + +<p>Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui +disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le +19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans +succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de +l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que +l'horrible événement qui le fit orphelin,—que ma mère, épuisée par le +siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à +mon frère Jacques,—et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce +dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire.</p> + +<p>Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!—Je +me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en +lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai +parlé presque d'affaires—horreur!—je suis sorti de la Revue, je suis +remonté dans mon fiacre et me<a name="page_271" id="page_271"></a> voilà rompu d'un effort qui me remet chez +moi Gros-Jean comme devant.</p> + +<p>Que voulez-vous que j'y fasse?</p> + +<h3><a name="CXXXVII" id="CXXXVII"></a>CXXXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">19 septembre.<br /> +</p> + +<p>Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous +souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante, +pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle. +Vous êtes pris!</p> + +<p>Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire +immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X...</p> + +<p>Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et +vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre? +Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire +encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande.</p> + +<p>Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites +rentes!<a name="page_272" id="page_272"></a></p> + +<p>Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le +moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela +relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le +résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le +grand talent, seul, conquiert le monde.</p> + +<p>Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le +découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le +jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs cœurs, et c'est +par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les +plaies que leur ont faites les ronces du chemin.—«Vous avez réussi, +vous!»—«Mon idée était si belle!»—Hélas, l'idée c'est quelque chose, +mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour +qu'il demeure dans l'humanité militante.</p> + +<p>Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai:</p> + +<p>Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon, +Empereur.</p> + +<p>Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur, +qui avait déjà<a name="page_273" id="page_273"></a> quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille +Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de +l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de +Napoléon I<sup>er</sup> (il avait même été question du mariage de Marie de +Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse +avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes; +M. Amédée Thayer son frère—tous deux fils de lady Thayer qui aima et +protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier +rang, brilla la Malibran—et madame Amédée-Hortense Thayer, née +Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général +Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de +Bassano.</p> + +<p>En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner +aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune +fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue, +reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer, +née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc.<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p>Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur +<i>Sire</i>. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule +qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude +d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de +votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était +mille fois plus harmonieux à entendre».</p> + +<p>Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours. +L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me +vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en +ordre.»</p> + +<p>Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de +travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa +chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté +avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté +d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un +guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme.</p> + +<p>L'Empereur alla tout à coup prendre cette<a name="page_275" id="page_275"></a> couronne, et comme madame +Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour +l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne +au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y +déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de +madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla +presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue:</p> + +<p>«—O Sire, elle est trop grande pour moi!»</p> + +<p>L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes.</p> + +<p>On rentra au salon. Dès ce soir-là, madame Bertrand-Thayer fut persuadée +que ce dîner était la présentation <i>officieuse</i> de mademoiselle de +Montijo comme future Impératrice.</p> + +<p>Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta +l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait +lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux); +mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M. +de Tascher, qui devait l'introduire et lui<a name="page_276" id="page_276"></a> tendait son bras à la porte +de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui +dire:</p> + +<p>«—Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!»</p> + +<p>Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si +belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur +vraiment impériale.</p> + +<p>Voilà, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot +cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle +dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon +petit fonds; plongez-vous un peu dans l'œuvre des stylistes, +imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et +n'allez pas faire afficher à la quatrième page du <i>Figaro</i>: On demande +du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou +femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense, +honnête ou malhonnête—au choix du demandeur et selon le porteur—4, +avenue de Messine, à l'entresol.</p> + +<p>N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami!<a name="page_277" id="page_277"></a></p> + +<h3><a name="CXXXVIII" id="CXXXVIII"></a>CXXXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">21 septembre.<br /> +</p> + +<p>L'histoire est charmante, mais elle est tombée dans mon plein +écœurement et je l'ai gardée pour moi tout seul, ce qui vaut mieux +que d'avoir livré au public ces choses intimes d'une femme maintenant si +malheureuse et si accablée par les événements.</p> + +<p>Enfin, voilà, je n'ai rien fait. J'ai fumé des cigarettes en rêvant +là-dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette +occupation m'a été éminemment agréable.</p> + +<p>Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie?</p> + +<h3><a name="CXXXVIX" id="CXXXVIX"></a>CXXXVIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">23 septembre.<br /> +</p> + +<p>Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du +cœur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous<a name="page_278" id="page_278"></a> +n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière: +est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de +nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été <i>charitables</i> envers +lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort +sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de +trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de +sa mère.</p> + +<p>Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de +ses enchanteresses.</p> + +<p>Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce +doit être avec les plus moyens!</p> + +<p>Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours +de force il faut faire exécuter à son cœur pour cela!</p> + +<p>Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses +pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou +des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous +intéresse. En dehors des conceptions philosophiques<a name="page_279" id="page_279"></a> abstraites, que +survit-il des lettrés disparus? <i>Adolphe</i>, <i>Manon Lescaut</i>, <i>Fanny</i>; +<i>Lui et Elle</i> est une des œuvres de George Sand qui a le moins +vieilli avec ses <i>Lettres d'un voyageur</i> et <i>l'histoire de sa vie</i>, +parce que c'est son cœur blessé, palpitant, et le heurt des passions +qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages.</p> + +<p><i>Dominique</i>, de Fromentin; <i>Sur l'eau</i>, <i>Notre cœur</i>, de Maupassant, +voilà encore des œuvres vécues. Elles nous intéresseront toujours, +parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de +cœur saignant encore qu'ils ont mis là.</p> + +<p>C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain +<i>s'interprétant</i>, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus +l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses +muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes +heureux, tous!</p> + +<p>Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée +d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée +constante de ce <i>livrage</i> au public, cette espèce de défloration de +leurs sensations les plus intimes,<a name="page_280" id="page_280"></a> même de celles qu'ils créent, qui +rend les grands si tristes:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">. . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Leurs déclamations sont comme des épées:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.</span><br /> +</p> + +<p>C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner +pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage +d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi.</p> + +<p>On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand +quelque lecteur vient protester:</p> + +<p>—Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous +avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible!</p> + +<p>Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface +de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de +pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose. +Ils ont<a name="page_281" id="page_281"></a> été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des +êtres qu'ils ont créés dans leur roman.</p> + +<p>Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont +dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les +beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies, +les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils +les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination +jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle.</p> + +<p>Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses +manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des +sensations dépeintes là, me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant». +Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il +décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que +l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des +<i>passages</i> comme ceux-là. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué +cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie +apparaissait grotesque et bouffonne.<a name="page_282" id="page_282"></a></p> + +<p>Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient; +ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à +écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un +surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se +mouvoir dans des fictions.</p> + +<p>Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je +ne suis qu'une femme.</p> + +<p>Montrer à nu son âme, ses pensées, son cœur, ses aspirations, même si +par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être +nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur +physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins +j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime +mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il +faut se soumettre pour composer.</p> + +<p>La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui +jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut +sans jamais saisir exactement ce que j'y<a name="page_283" id="page_283"></a> ai mis. Les musiciens ne +copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour +tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des +larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et +parfois consolent.</p> + +<p>Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et +quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour +chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus +personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes +pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons +mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas: +«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le +connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance +est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend +l'expression.</p> + +<p>Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas +oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik.</p> + +<p>Toute cette dissertation, que vous pouvez<a name="page_284" id="page_284"></a> fourrer au panier, sans que +je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de +l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article; +il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent +sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous +y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances +d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour +vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce +que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera +et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne.</p> + +<p>Si votre cœur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple +cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style, +éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou +alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les +nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces +formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront, +négligents ou moins doués que vous pour se<a name="page_285" id="page_285"></a> dépeindre et s'écrieront: +«J'ai ressenti cela, moi!»</p> + +<p>Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts +en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine, +délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à +vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage +discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur; +la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient +ses embryonnaires sensations.</p> + +<p>Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des +principes du <i>Paradoxe sur le comédien</i> doit être leur loi, parce que +plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier, +meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut +le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer +au public.</p> + +<p>Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir. +Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez +mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès?<a name="page_286" id="page_286"></a></p> + +<p>Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à +l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui +parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se +défendre.</p> + +<p>Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat, +bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à +entreprendre quelque chose!</p> + +<p>La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire +souffrir...</p> + +<p>Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un +in-quarto!</p> + +<h3><a name="CXL" id="CXL"></a>CXL<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">22 septembre.<br /> +</p> + +<p>Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de +propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré +d'une rude appréhension.</p> + +<p>Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez +qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de<a name="page_287" id="page_287"></a> vivre ses +émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de +composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un +traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en +jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre +émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec chœurs de +Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens.</p> + +<p>Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans +chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais +échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine +saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à +la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que +jamais je n'aurais été <i>cela</i>.</p> + +<p>Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de +votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une +grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles, +chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime<a name="page_288" id="page_288"></a> tous et vous +demande des nouvelles pour vivre de votre vie.</p> + +<h3><a name="CXLI" id="CXLI"></a>CXLI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">26 septembre.<br /> +</p> + +<p>Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il +vous répéter: votre chambre vous attend toujours?</p> + +<p>Les événements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en +ai marqué un au livre d'or de la famille: Hélène a pris sa première +leçon d'équitation. Gérald la lui donnait sur la pelouse. Nous +regardions, mère et moi, assez émues, ce petit paquet si cher, secoué +par le brave Darling.</p> + +<p>Hélène en selle, ne me suis-je pas surprise à dire à l'animal: «Fais +bien attention, Darling!»—Gérald en rit encore.</p> + +<p>Tite-Lène est à croquer en habit de cheval; elle a attrapé si vite le +trot à l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a dédaigné la piste ronde du +pacage et est parti donner la leçon en se promenant, monté lui-même sur +Moricaud. Voilà Hélène ravie; moi un peu nerveuse, bien que<a name="page_289" id="page_289"></a> très sûre +de la prudence de Gérald. Et puis, maman encore plus inquiète que moi, +prévoyant mille malheurs:</p> + +<p>—Pourvu que Darling ne s'anime pas... ça lui est arrivé avec toi et tu +es bonne écuyère... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne +s'avise pas d'un tête à queue... pourvu qu'Hélène n'ait pas peur... +A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval!</p> + +<p>Ah! les: <i>pourvu</i> des mères! J'ai vraiment tremblé pendant l'heure qu'a +duré cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant +que ma belle-mère, obligeamment, se souvenait tout à coup, en compagnie +de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivés autour d'elles +depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas +échapper un!</p> + +<p>Enfin, Hélène est rentrée triomphante; emportée dans un bon temps de +galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Gérald, professeur, +jubilait, galopant à ses côtés. Il prétend qu'en dix leçons elle saura +monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-même.<a name="page_290" id="page_290"></a></p> + +<p>Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours +hésitante et qui guette un peu les événements. Je la crois éprise de +vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous +déployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous <i>avez +l'air</i> de les prendre au sérieux et c'est une des choses qui nous +séduisent le plus. Au reste, vous allez bientôt revoir ces dames; elles +comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie +depuis le casino désert; la vie de famille n'est pas son fort, à elle +dont le petit cerveau est bourré d'histoires de chiffons, de plaisirs, +de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est +pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler.</p> + +<p>Voilà les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bénédiction.</p> + +<h3><a name="CXLII" id="CXLII"></a>CXLII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> octobre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps<a name="page_291" id="page_291"></a> sans nouvelles; cela +m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres.</p> + +<p>Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à +croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper +les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on +n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve +méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet.</p> + +<p>Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre +mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme +premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme, +promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi +l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée +que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que +vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos cœurs, +l'abbé, saurez-vous tout?</p> + +<p>Hélas! nous sommes des petits cœurs en peine et en souci, des petits +cœurs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes<a name="page_292" id="page_292"></a> voyons à +peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous +sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs +ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous +vous tenons.</p> + +<p>Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme, +mais quelles? Voilà, voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous +mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la +réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de +notre imagination!</p> + +<p>Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous +vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la +veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez +seulement de temps en temps à mes lettres.</p> + +<p>Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la +tiédeur de la sienne!<a name="page_293" id="page_293"></a></p> + +<h3><a name="CXLIII" id="CXLIII"></a>CXLIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">11 octobre.<br /> +</p> + +<p>Est-ce parce que Suzanne, rentrée à Paris, tient «l'emploi» que vous +n'écrivez plus?</p> + +<p>Je devrais me vexer d'être remplacée par cette petite légèreté faite +femme, et ne vous plus écrire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin +des vingt mélodies que je vous ai confiées; mon éditeur voulant les +lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance +de me les envoyer.</p> + +<p>Je voudrais bien avoir, tout de même, des nouvelles de vous, savoir si +la grande combinaison dont vous m'avez parlé pendant votre séjour ici, +progresse vers la conclusion favorable et attendue?</p> + +<p>Vous êtes le plus négligent des amis.—«Puisqu'on m'aime comme +ça...»—direz-vous?</p> + +<p>Alors <i>continuez</i>, comme le nègre... Mais c'est égal, un petit mot de +temps en temps ne serait pas pour gâter les choses. Adieu.<a name="page_294" id="page_294"></a></p> + +<h3><a name="CXLIV" id="CXLIV"></a>CXLIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">12 octobre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon amie,</span><br /> +</p> + +<p>Je vous envoie les <i>Chants d'amour</i> par retour du courrier; cette +brusque séparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi +après-demain à la campagne pour les y relire tout à loisir. Mais si vous +avez une combinaison avec l'éditeur, pas de temps à perdre. Cette +combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir +que cela me cause.</p> + +<p>Il fait à Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis +enthousiasmé de pouvoir m'échapper. Malheureusement je pars sans que mes +affaires soient arrangées; rien de perdu, mais cela traîne et les +affaires, comme les femmes, ne gagnent pas à traîner. Tout cela +m'occupe, me préoccupe, et, avec la chaleur et les courses à bicyclette +que j'ai entreprises avec ardeur, m'empêche de me livrer autant que je +le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez +d'être<a name="page_295" id="page_295"></a> négligent... Mais vous qui n'avez rien à faire, qui ne montez +pas à bicyclette, qui êtes à l'air frais, pourquoi n'écrivez-vous pas +plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas répondu? Ce serait bien +mesquin!</p> + +<p>Dites-moi un peu ce qui se passe; Gérald est-il encore auprès de vous? +Comment est tite-Lène? et votre mère? Écrivez-moi à Luzy, par Vire, +Calvados; je pars demain.</p> + +<p>Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime.</p> + +<h3><a name="CXLV" id="CXLV"></a>CXLV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">13 octobre.<br /> +</p> + +<p>Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites +songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif, +demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «<i>à bar, à bar, +à bar, à bar, à bar!</i>» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la +timbale dans le bec; alors, seulement, le <i>à boire</i> cessait, mais cette +demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle.<a name="page_296" id="page_296"></a></p> + +<p>Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà +tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite +lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine +des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des +feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine +qui cherchent à fuir la terre.</p> + +<p>Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone +de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins, +qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui +poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les +petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de +s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles +pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop +petits.</p> + +<p>Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur +indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude +absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais +éprouvé cela, je constate<a name="page_297" id="page_297"></a> en moi un vague regret de rien, un peu de +malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi +physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à +coup les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des +bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon +amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un +instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été +n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui +chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de +Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne, +l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise, +je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel, +embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous +fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose.</p> + +<p>Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend +muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu.<a name="page_298" id="page_298"></a></p> + +<h3><a name="CXLVI" id="CXLVI"></a>CXLVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Luzy, 21 octobre.<br /> +</p> + +<p>Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous +mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les +demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous +froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant +si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière +m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas +savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours +redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes +et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir.</p> + +<p>Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du +chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez +votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous +gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous<a name="page_299" id="page_299"></a> de +vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus +orgueilleusement <i>sempre più</i>... ce <i>toujours plus</i> m'effraie. Prenez +plutôt la sage devise des Luzy: <i>plus ne veult</i>. Je la partagerai +volontiers avec vous.</p> + +<p>Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.</p> + +<p>Donc, pour en revenir à mon premier sujet,—mon inquiétude est une +digression pardonnable—je veux bien croire ce silence de huit jours dû +au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous +pardonne.</p> + +<p>Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le +manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir. +Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des +questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être +renseigné.</p> + +<p>Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré +qu'elle redoutait Gérald—<i>per che signorina?</i>—) Ce sera pour vous un +excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une +grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.</p> + +<p>Votre vieux pion a une passion et c'est ici que<a name="page_300" id="page_300"></a> cela devient plaisant, +cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les +raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris +moi-même—aux descentes!—</p> + +<p>Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est +sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas +même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je +ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce +point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens +absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de +réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et +les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes +ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique +exaltation.</p> + +<p>Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser +en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.</p> + +<p>J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous +n'avons causé.<a name="page_301" id="page_301"></a> Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au +Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion. +Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai +jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste.</p> + +<p>A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes +amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et +croyez-moi très affectueusement à vous.</p> + +<h3><a name="CXLVII" id="CXLVII"></a>CXLVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">22 octobre.<br /> +</p> + +<p>Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le +silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme +ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.</p> + +<p>D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et +mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre +bonheur.<a name="page_302" id="page_302"></a></p> + +<p>Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement +du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à +habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour +reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je +crois.</p> + +<p>Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la +bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud +appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train +vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre +solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse +toujours trop vite au gré de toute la maisonnée.</p> + +<p>Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises, +intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas, +vous! Ce sont des volumes débordants de pensées.</p> + +<p>Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire? +Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais +sans force pour réagir. Ce mal<a name="page_303" id="page_303"></a> indéfinissable lentement me gagne; c'est +une triste ivresse montante—je la trouve malsaine—au charme de +laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que +malgré moi j'y succombe.</p> + +<p>Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce +qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je +voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de +maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la +grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire +relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise.</p> + +<p>Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est +souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la +salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table, +mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens +bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je +puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne +contient que le reflet du soleil, non l'éclat<a name="page_304" id="page_304"></a> du midi qui est la vie +même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de +lui.</p> + +<p>Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil, +c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend.</p> + +<p>Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans, +assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal +des <i>blue devils</i>, pauvres papillons importuns et aimés.</p> + +<p>Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me +faire gronder par le cher vieux pion...</p> + +<p>Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague +malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai? +je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.</p> + +<p>C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue +comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée +à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout +de femme que vous devriez battre, je vous jure!<a name="page_305" id="page_305"></a></p> + +<h3><a name="CXLVIII" id="CXLVIII"></a>CXLVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">24 octobre.<br /> +</p> + +<p>J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez +tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu +besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette +déroute morale?</p> + +<p>Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui +place la femme sous la tutelle de l'homme.</p> + +<p>Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme +ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par +autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à +Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt +mélodies.</p> + +<p>Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme +unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur cœur, leur +intelligence. La femme subit la<a name="page_306" id="page_306"></a> caresse sans désir, sans passion; on se +sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur.</p> + +<p>La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur +l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se +reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont +elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les +richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les +illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but +de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas +l'amour, sans quoi j'aurais aimé».</p> + +<p>Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps; +l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant +d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme +vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie +assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de +regret et de honte.</p> + +<p>La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre +cœur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour,<a name="page_307" id="page_307"></a> +demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire +malheur que l'autre.</p> + +<p>Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être +heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là. Tâchez, ma pauvre amie +chère, de vous y résigner.</p> + +<p>Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui?</p> + +<h3><a name="CXLIX" id="CXLIX"></a>CXLIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">26 octobre.<br /> +</p> + +<p>Je vous écris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est +d'amour.</p> + +<p>Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'étaler +sur ce sujet vos petites théories de viveur sceptique.</p> + +<p>Je me suis confiée à vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est +le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste.</p> + +<p>Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit être un excellent +remède pour maintenir l'équilibre de l'âme.<a name="page_308" id="page_308"></a></p> + +<h3><a name="CL" id="CL"></a>CL<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">28 octobre.<br /> +</p> + +<p>Mauvaise, méchante mauvaise! vous êtes un joli animal sauvage que +j'aurais plaisir à maîtriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis +pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination +vous égarer.</p> + +<p>J'ai une volonté aussi, moi, toute sentimentale peut-être, mais elle +aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous +démontrer l'erreur où vous tentez de tomber.</p> + +<p>Je vous défends d'aimer, entendez-vous?</p> + +<p>Vraiment, ma chère Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation +et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mélancolie, +ce mal sans objet. Avec votre âme délicate tout est à craindre.</p> + +<p>Adieu; je baise vos pâles mains avec une tendresse grandissante.<a name="page_309" id="page_309"></a></p> + +<h3><a name="CLI" id="CLI"></a>CLI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">30 octobre.<br /> +</p> + +<p>Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de +mon <i>âme délicate</i>. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui +nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire...</p> + +<p>Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de +tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au +salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais +m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe +posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les +pauvres.</p> + +<p>Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste +intuition:</p> + +<p>—Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose +n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir +par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi +l'illusion de l'amour,<a name="page_310" id="page_310"></a> sans amour. <i>Il te faut une petite lueur</i> pour +animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la +solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal, +au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des +dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon +enfant.</p> + +<p>»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour +avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais +comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de +tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.—Ainsi je +pressens la tienne—il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus +tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me +faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea +pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de +nos cœurs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je +ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce +traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis +bien tranquille;<a name="page_311" id="page_311"></a> il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et +qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu.</p> + +<p>Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me +guérir.</p> + +<p>Le joli drame du cœur entr'aperçu dans cette confidence, et quel +homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé, +fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de +rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde, +de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Mon ami, je vous baptise ma <i>petite lueur</i>. Ne vous en étonnez pas outre +mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à +aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit +d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une +petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite +lueur de madame Tanagrette, tout sera bien.<a name="page_312" id="page_312"></a></p> + +<h3><a name="CLII" id="CLII"></a>CLII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">15 novembre.<br /> +</p> + +<p>Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous +finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une +fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre, +où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide.</p> + +<p>En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète, +chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle +s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai +pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître +avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion +amère. Croyez que vous y perdriez aussi.</p> + +<p>Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par +vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de +Paris, il faut vous résigner à<a name="page_313" id="page_313"></a> m'écrire souvent. C'est le lien qui nous +unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas +l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave?</p> + +<p>Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle +nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de +ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu +Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai?</p> + +<p>Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je +vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis +retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante. +Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce +côté-là, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre +éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela +surtout je souffre.</p> + +<p>Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites +pas trop attendre.</p> + +<p>Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié.<a name="page_314" id="page_314"></a></p> + +<h3><a name="CLIII" id="CLIII"></a>CLIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">16 novembre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br /> +</p> + +<p>Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez +donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre +vie?</p> + +<p>Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que +je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon +caractère—ce qui est peu de chose—mais mon cœur—ce qui est plus +grave—en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau».</p> + +<p>Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre, +uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes +aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en +vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en +moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes +forces et ma<a name="page_315" id="page_315"></a> volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je +suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas +même vous.</p> + +<p>Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste, +malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce +serait la fin de tout.</p> + +<p>Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la +douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte +d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux. +C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un +peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je +vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en +parlons donc plus.</p> + +<p>Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et +l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels vœux je forme pour la +réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de +moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous +m'appartenez par vos soucis, les misères, les<a name="page_316" id="page_316"></a> tristesses de votre +cœur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne +tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma +tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir +pourvu que je vous sache heureux.</p> + +<h3><a name="CLIV" id="CLIV"></a>CLIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">19 novembre.<br /> +</p> + +<p>Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps; +j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement, +je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même.</p> + +<p>Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que +quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous, +je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation. +Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant +de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre +amitié.</p> + +<p>Comme je vous ai peu vue, somme toute,<a name="page_317" id="page_317"></a> depuis—j'allais écrire: depuis +que je vous connais—mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse +correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire, +j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce +qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres +en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un +jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux.</p> + +<p>Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la +gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver, +côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du cœur et l'amour, entre +lesquels il n'est qu'un étroit passage.</p> + +<p>Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais +en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois +que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me +suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman +intitulé: <i>Amitié de femme</i>.</p> + +<p>J'ajouterais à vos lettres quelques autres que<a name="page_318" id="page_318"></a> je possède, des +observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le +souvenir—malheureusement pas écrit—et enfin mes impressions +personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si +j'arriverais, non seulement à être sincère—ce qui me demanderait un +grand effort—mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu +de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments. +Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme, +et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les +évoquer seulement?</p> + +<p>Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai +peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux +vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous +prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il +me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés +mystérieux et sacrés de mon cœur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire +aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand +j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien<a name="page_319" id="page_319"></a> de gens +cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait +prendre pour sceptique ou moqueur!</p> + +<p>Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête +sensible.</p> + +<p>Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie.</p> + +<h3><a name="CLV" id="CLV"></a>CLV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">20 novembre.<br /> +</p> + +<p>Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y +sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous +lie.</p> + +<p>Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de +cœur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons, +nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous +unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en +est ainsi pour moi, mon ami.</p> + +<p>Je voudrais vous voir faire ce livre. De<a name="page_320" id="page_320"></a> grand cœur je vous +abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai +jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent +s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une +œuvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la +fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause +de cela l'œuvre serait humaine.</p> + +<p>Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont +impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les +recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait: +«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de +couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands, +ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir +noblement?</p> + +<p>Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la +dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi +procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais +presque <i>en espérance</i>, pendant des mois, dans sa tête, et l'œuvre,<a name="page_321" id="page_321"></a> +tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée, +comme Minerve.</p> + +<p>C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons. +La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je +vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas. +Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En +parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une +distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme +aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de +délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre; +au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon +service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne +deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas +loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que +je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour +l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible +que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir. +Ah!<a name="page_322" id="page_322"></a> je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous +ennuyer!</p> + +<p>Votre muette amie, <i>madame Close</i>, comme vous avez dit si drôlement un +soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un +raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les +réalités parlées.</p> + +<p>Vous le dire? Non—vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches +d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma +pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte +pour moi.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez là +pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces épreuves dont le +travail de correction m'est réellement une épreuve. Dès ce métier de +manœuvre achevé, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier +pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi ça +fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus +de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon +Hongrois;<a name="page_323" id="page_323"></a> mais si peu de personnes entendent, à Paris, cette langue +sonore... pour son «petit commerce», l'éditeur réclame du français.</p> + +<h3><a name="CLVI" id="CLVI"></a>CLVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">22 novembre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chère intellectuelle,</span><br /> +</p> + +<p>Un mot en hâte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de +caractère, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous +aime.</p> + +<p>Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'étais jamais aperçu de +tant de déperdition de vos facultés lorsque vous me parlez.</p> + +<p>En ce moment, j'ai près de moi un ami en visite et à la minute Jacques +entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le +courrier et ne laisse pas d'être inquiet sur la tournure que va prendre +ma lettre. Alors je préfère vous quitter tout de suite.</p> + +<p>Je vous aime, aimez-moi. Adieu.<a name="page_324" id="page_324"></a></p> + +<h3><a name="CLVII" id="CLVII"></a>CLVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">24 novembre.<br /> +</p> + +<p>Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet!</p> + +<p>Puis-je discrètement vous recommander—pour l'avenir—de ne pas +précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de +vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure +maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de +cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices!</p> + +<p>Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: <i>intellectuelle</i> bien +ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs, +l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment, +intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en +l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être +sans inconvénient.</p> + +<p>Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?<a name="page_325" id="page_325"></a></p> + +<p>Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans +imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si +nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de +foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par +le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes +de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son +amour, on devrait leur en savoir gré.</p> + +<p>A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler, +tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce +déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos +réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà +notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque +toutes intuitives.</p> + +<p>La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être +heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer, +vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles +de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur<a name="page_326" id="page_326"></a> la +rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies.</p> + +<p>Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je +l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon +adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque, +rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant +un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement +pour m'occuper et me distraire.</p> + +<p>Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans +discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le +peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me +semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles +aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas +plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il +pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter +d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner +d'une lueur de réflexion et d'esprit?<a name="page_327" id="page_327"></a></p> + +<p>Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne +vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de +l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude +et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner +le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?</p> + +<p>La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la +satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de +plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement +ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste +intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a +dans l'homme».</p> + +<p>Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous +aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant, +en exigeant ce <i>plus</i> que l'homme peut donner.</p> + +<p>Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre +chose que le mâle aux appétits exploitables.</p> + +<p>Les beaux germes s'atrophient assez vite,<a name="page_328" id="page_328"></a> ô chercheurs de sensations! +Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je +baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement, +l'abnégation dans l'amour.</p> + +<p>Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports +d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les +déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité, +la chaleur bienfaisante de cœurs compatissants, ramèneraient bien des +cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux.</p> + +<p>Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que +l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité +seule, mais l'espérance et la foi.</p> + +<p>Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle +seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné: +«Aimez-vous les uns les autres.»</p> + +<p>Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne +satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue +d'un chapeau, la lecture de son nom<a name="page_329" id="page_329"></a> dans un journal à propos d'une +réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine +fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous +l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres cœurs épris, +comme elle, d'un certain idéal.</p> + +<p>Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les +heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à +atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance +et d'activité, leur vide existence.</p> + +<p>Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer +aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans +craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table +sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en +est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent +de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en +prenant contact, c'est un grain de mil.</p> + +<p>Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse,<a name="page_330" id="page_330"></a> pas curieuse, pas inquiète +d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment.</p> + +<p>Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les +êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et +avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses +dure toujours.</p> + +<p>Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque +je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous +soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder +comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de +nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration +inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos +pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer <i>à vide</i>, toutes!</p> + +<p>Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce cœur nonchalant et +sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas. +Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour +vous tresser un souvenir?</p> + +<p>Vous vous récriez sur ce <i>toutes</i>? Eh! mais,<a name="page_331" id="page_331"></a> m'sieur, Germaine, +Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le +composons, ce <i>toutes</i>.</p> + +<p>Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est +très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la +campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle; +fâcheux contretemps, pas vrai?</p> + +<p><i>Adio, caro mio.</i></p> + +<h3><a name="CLVIII" id="CLVIII"></a>CLVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">26 novembre.<br /> +</p> + +<p><i>Well dear!</i> quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez +vous... il y a sensation de socialisme là dedans; mon billet ne +s'attendait pas à cette éloquente diatribe.</p> + +<p>Je veux, répondant d'abord à votre précédente lettre, vous dire combien +je me rends compte de l'exaspération où vous met la correction de vos +épreuves. A relire plusieurs fois une de ses œuvres on est fatalement +pris d'un grand doute et d'un grand dégoût. Tout vient<a name="page_332" id="page_332"></a> sur le même +plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie complètement; +on arrive à détester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment +contre nature de haïr ses enfants, on souffre.</p> + +<p>C'est bien à peu près cela, n'est-ce pas, que vous devez éprouver? Je +regrette de n'avoir pas été auprès de vous pour vous aider; j'aurais +voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqués +en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait, +peut-être me trompe-je? Car si dans votre avant-dernière lettre vous +voulez bien me décerner aimablement les qualités de critique, je me +souviens que jadis vous m'avez reproché de manquer d'idées personnelles +et d'originalité dans mes jugements.</p> + +<p>J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que +vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a là une couleur locale +étonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrière abandonnée que +pour cela! Les paroles sont bien tirées des douze Magyars que vous +m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant, +votre traduction,<a name="page_333" id="page_333"></a> pour m'approcher le plus possible des pensées +exprimées par les vers du poète Szàvay.</p> + +<p>Vous me semblez être, chère, dans un singulier état d'esprit et je +crois, non pas d'après ce que me disent vos lettres, mais d'après ce +qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de +milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces +alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas là +mon amie au jugement ferme, au caractère résolu et fort; je m'imagine +plutôt une amie un peu hébétée par le grand soleil d'automne, énervée +par l'inaction, chercheuse de moulins à vent contre lesquels elle +s'efforce de dépenser son activité.</p> + +<p>Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une +pensée juste. A certains tempéraments comme le mien, un peu flous, +enclins au rêve, réfractaires décidés à toute intervention dans les +choses extérieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A +ceux-là suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au delà, l'hypnotisme +que produit le perpétuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la +tranquillité bleue de l'horizon,<a name="page_334" id="page_334"></a> la solitude somnolente des choses. +Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur «ressemble à une +envie de dormir». Mais vous, résolue, active, pratique, pour qui les +rêves sont plutôt des projets, qui en même temps que les idées en voyez +l'exécution, il est évident que cette solitude entre votre mère et votre +fille finira par vous exaspérer.</p> + +<p>Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y +ai réfléchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce +malaise dont vous m'avez parlé, contre lequel ne peut prévaloir le +travail le plus intéressant.</p> + +<p>Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb. +Votre grande philosophie s'abaissera à parler d'un tas de petites choses +qui vous détendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos +connaissances.</p> + +<p>Je dîne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a +fait un accueil sournois. Je n'ai pas été très satisfait de cette +entrevue.</p> + +<p>Il se passe dans ce cerveau qui n'est après tout qu'un cerveau de petite +fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer<a name="page_335" id="page_335"></a> +beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une +grande place dans cette petite vanité blessée. Je vous assure que, +malgré ma réputation de curieux, je ferai mon possible pour éviter les +confidences que l'on croira devoir me faire.</p> + +<h3><a name="CLIX" id="CLIX"></a>CLIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Paris, 1<sup>er</sup> décembre.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Cher,</span><br /> +</p> + +<p>Nous voici arrivées. Je vous ramène une amie un peu douloureuse.</p> + +<p>Je ne vous ai pas prié de venir me voir de peur de vous importuner, et +sachant que demain nous dînons ensemble chez ma belle-mère avec les +d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes +<i>Lieder</i> hongrois murmurés et joués par vous.</p> + +<p>En voici un nouveau, avec <i>le sens des paroles</i> que vous devez versifier +sous mes notes.</p> + +<p>Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les découvrir; +si je le savais, je<a name="page_336" id="page_336"></a> commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en +rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!) +J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux. +C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entraîne dans une +fâcheuse marmelade.</p> + +<h3><a name="CLX" id="CLX"></a>CLX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> décembre.<br /> +</p> + +<p>Le dîner de demain boulevard Péreire ne me suffit pas; j'irai ce soir +présenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis +cette soirée rue Murillo pour faire un poker. Je lâche Murillo street et +poker.</p> + +<p>Et quand elle pense que, sans votre mot porté—bien retardataire!—elle +aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous +étiez revenue, <i>votre petite lueur</i> voit rouge, madame!<a name="page_337" id="page_337"></a></p> + +<h3><a name="CLXI" id="CLXI"></a>CLXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Paris, 8 janvier 18...<br /> +</p> + +<p>Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le +cœur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas?</p> + +<p>Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours +cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez +mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes +besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a +désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans +la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a +appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez +donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!»</p> + +<p>Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et +c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à +ceux qui ne me connaissent pas!<a name="page_338" id="page_338"></a></p> + +<p>Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse +d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne, +heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de +vous pour faire souffrir le brave Aprilo.</p> + +<p>Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là; moi jusqu'à en crier si +j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère +qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude.</p> + +<p>Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez +des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre +exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma +manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir.</p> + +<p>Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre +mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec +les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai +pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là +pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature, +m'inquiète;<a name="page_339" id="page_339"></a> j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau, +pareillement souffrir.</p> + +<p>Adieu. J'ai seule donné mon cœur; je le reprends, sûre de ne pas +troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre.</p> + +<h3><a name="CLXII" id="CLXII"></a>CLXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">8 janvier.<br /> +</p> + +<p>Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cédé à un +mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite +cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en +demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise +humeur? Soyez un peu indulgente, réfléchissez.</p> + +<p>Quoi qu'il arrive, soyez persuadée que les sentiments de grande estime +et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changés.</p> + +<p>Vous dites que vous êtes seule à avoir donné votre cœur? Eh bien, +reprenez-le, le mien restera.<a name="page_340" id="page_340"></a></p> + +<h3><a name="CLXIII" id="CLXIII"></a>CLXIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">25 janvier.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span><br /> +</p> + +<p>L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être +brisée par un simple malentendu, vous le savez bien.</p> + +<p>J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères +parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par +ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui, +vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à +l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami. +Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable?</p> + +<p>Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous +crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais +vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis +incapable pour bien des raisons, croyez-le.<a name="page_341" id="page_341"></a></p> + +<p>J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous +demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne.</p> + +<p>—Madame est sortie, me répondit Jean.</p> + +<p>Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel +j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain—«Madame est +sortie»—me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux +Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si +miss May et mademoiselle Hélène étaient là. Visiblement gêné, le +domestique m'a dit: «Non.»</p> + +<p>Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du +dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout +espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté +habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald:</p> + +<p>—Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai +trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de +composition.</p> + +<p>Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente<a name="page_342" id="page_342"></a> de me fuir, je ne me +suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-sœur m'a dit: +«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je +souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces +inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux +être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à +votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et +vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut +pas dire le plus.</p> + +<p>Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je +cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée, +c'est presque involontairement, mais vous!</p> + +<p>Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous +cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre +un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les +mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je +vous envoie du vrai fond de mon cœur.</p> + +<p>C'est donc bien peu de chose qu'une amitié,<a name="page_343" id="page_343"></a> et voilà tout le cas que +vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une +parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital +d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère +intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité +quand je pense à cela, j'en suis navré.</p> + +<p>Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre +nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me +blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal.</p> + +<p>Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire +que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette +méchante tête et ce grand cœur pendant ces longs derniers jours; vous +me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé.</p> + +<p>Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection +dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement.<a name="page_344" id="page_344"></a></p> + +<h3><a name="CLXIV" id="CLXIV"></a>CLXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">26 janvier.<br /> +</p> + +<p>Venez aujourd'hui, à quatre heures, si vous voulez.</p> + +<h3><a name="CLXV" id="CLXV"></a>CLXV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">26 janvier.<br /> +</p> + +<p>Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée +dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous +croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de +moi.</p> + +<p>Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi +m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents +ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal?</p> + +<p>Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous +dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre. +C'était encore cruel à vous de me<a name="page_345" id="page_345"></a> dire: «J'aime mieux ne pas vous +rencontrer dans le monde».</p> + +<p>Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent +pas plus douce à mon cœur. Je vous citerais volontiers ces vers de +Voltaire:</p> + +<p class="poem">... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer,</p> + +<p>Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse +quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à +mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!» +Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion +m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout.</p> + +<p>Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de +moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier...</p> + +<p>Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables, +coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours! +Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer +d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable?<a name="page_346" id="page_346"></a></p> + +<p>Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il +profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère +d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre?</p> + +<p>Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon +trouble et mes angoisses?</p> + +<p>Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni +vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort +calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans +l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma +soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse, +quitte à en mourir, je veux boire à longs traits.</p> + +<p>Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié +empreintes d'amour!</p> + +<p>Voyez la faiblesse de mon cœur, le désarroi de mon être: Philippe, +j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque +heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de +mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout<a name="page_347" id="page_347"></a> +ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans +cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir...</p> + +<p>Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher +ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle +cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à +elle.</p> + +<p>C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne; +c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de +la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en +lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure +pour me calmer et me crucifier à la fois.</p> + +<p>Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette +lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré, +j'ai prié... rien ne m'a soulagée.</p> + +<p>Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas! +cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que +pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas.<a name="page_348" id="page_348"></a></p> + +<p>Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez +pitié, ayez pitié!</p> + +<h3><a name="CLXVI" id="CLXVI"></a>CLXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">27 janvier.<br /> +</p> + +<p>Ma pauvre chérie, votre lettre m'a bouleversé et fait mal. Quoi vous +dire? Vous êtes la plus chère et la plus douce habitude de ma vie, tout +m'est amertume hors vous et Hélène... Dois-je vous perdre?</p> + +<p>Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a éveillé cet amour +parce que vous êtes privée dans la force de votre âge des soins +affectueux dont vous avez à votre insu besoin. Je me sens bien +coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je +m'éloigne? Ordonnez, mon amie.</p> + +<h3><a name="CLXVII" id="CLXVII"></a>CLXVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 janvier.<br /> +</p> + +<p>Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais +dans mon rêve<a name="page_349" id="page_349"></a> jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence. +L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer +tout mon cœur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes +apparents caprices?</p> + +<p>Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami +sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais +continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que +vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses +dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession +de gaieté de cœur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me +pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant.</p> + +<p>Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère: +vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous +serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher +de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus +follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela +est fou, mais cela est. La fréquence de nos<a name="page_350" id="page_350"></a> rencontres, la lente +pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure, +voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où +je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer, +si elle tombe sur votre cœur et s'y ensevelit.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un +étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine +pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette +lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de +vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes +lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la +solitude de mon cœur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin +que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce +point-là, vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres... +Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si +heureuse...</p> + +<p>Là-bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je +vous ai si bien donné mon cœur! Jamais je ne pourrai le<a name="page_351" id="page_351"></a> reprendre. +Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune +créature ne le possédera que vous seul».</p> + +<p>Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que +j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse +lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots +m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses, +laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime!</p> + +<h3><a name="CLXVIII" id="CLXVIII"></a>CLXVIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">29 janvier.<br /> +</p> + +<p>Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette +petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.»</p> + +<p>Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos +ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force +d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise +de la vie pour conclure: cette tourmente passera.<a name="page_352" id="page_352"></a></p> + +<p>Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce +moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus +digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant, +j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour +cela briser l'amitié précieuse qui nous lie.</p> + +<p>Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais +seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens +coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos +intelligences, de nos cœurs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces +grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...» +«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est +d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour +les ébranler et pour les remplir<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>».</p> + +<p>Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion. +Pardonnez-moi!</p> + +<p>Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher +de mon cœur,<a name="page_353" id="page_353"></a> sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste +amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du cœur qu'en +égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste +vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos +yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils +rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre +corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la +mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards, +que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux +de cette débauche pure et retenue.</p> + +<p>J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner, +sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du +vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé +le corps.</p> + +<p>Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce +culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à +moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait +prétendre.<a name="page_354" id="page_354"></a></p> + +<p>J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'œuvre d'un artiste est +sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que +je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour.</p> + +<p>Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et +vers lequel il reporte ses plus fines sensations.</p> + +<p>J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie +selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou +vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents.</p> + +<p>J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les +choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses, +vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié +l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe, +passionnée comme Magdeleine.</p> + +<p>Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la +recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes +ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie, +chercheurs involontaires<a name="page_355" id="page_355"></a> de sensations inéprouvées par d'autres. Cet +«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et +savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable +hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise, +pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré—faible excuse, +hélas!—c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite +quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.»</p> + +<p>Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie +d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la +force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces +reprises, vous sentant bien mienne,—et si purement—assujettie à ma +volonté.</p> + +<p>Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et +victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable.</p> + +<p>Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie. +Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en +vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là +si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me<a name="page_356" id="page_356"></a> +touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre +longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances +fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des +tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce +cœur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile +amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux +d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté.</p> + +<p>J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui +délirez et criez de douleur...</p> + +<p>Voilà ma confession. Vais-je vous perdre?</p> + +<p>Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus +chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous +perdant.</p> + +<h3><a name="CLXIX" id="CLXIX"></a>CLXIX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">30 janvier.<br /> +</p> + +<p>Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont +moins cruels.<a name="page_357" id="page_357"></a></p> + +<p>Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon +mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du +vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de +sensations rares invécues.</p> + +<p>Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous +êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se +complaisent les hommes de plaisir, vos amis.</p> + +<p>Je me sens devenir folle...</p> + +<p>Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne +ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit: +«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée...</p> + +<p>Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute +vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec +tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la +marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous +n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en +fort!</p> + +<p>Hélas! vous avez raison de compter sur ma<a name="page_358" id="page_358"></a> défaillance, puisque je vous +aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main +cruelle qui les tient?</p> + +<p>Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.» +C'était l'amour, la faute, la honte, le remords.</p> + +<p>Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je +vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force +de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance?</p> + +<p>Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je +suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des +litanies d'amour,—dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié +par d'importunes confidences,—s'adressent à moi.</p> + +<p>Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette +robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...» +Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité +d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette +réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme +je<a name="page_359" id="page_359"></a> souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à +vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de +tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.»</p> + +<p>Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre... +vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants: +«Là... maintenant je suis bien...»</p> + +<p>Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces +bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour +ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le +parfum d'iris, mon parfum, me grisait.</p> + +<p>Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un +jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux, +tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le +simulacre.</p> + +<p>Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs, +comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis +sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison? +Pourquoi ai-je oublié<a name="page_360" id="page_360"></a> que pour la plupart des hommes: «L'amour fait +tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son +tailleur<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p> + +<p>Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent +toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et +s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de +pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre +esprit et presque aussi de votre corps.</p> + +<p>N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en +moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle +de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps +élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance +jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font +frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur +fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le +mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres.</p> + +<p>Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout<a name="page_361" id="page_361"></a> entier, jusque dans vos +imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre +image.</p> + +<p>Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne +suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement +vers vous.</p> + +<p>Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée +de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je +bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte +d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de +celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus +que vous présentiez ce soir-là, surtout parce que vous êtes resté auprès +de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre +poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans +mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse +éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact.</p> + +<p>Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante +et divine.<a name="page_362" id="page_362"></a></p> + +<h3><a name="CLXX" id="CLXX"></a>CLXX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">31 janvier.<br /> +</p> + +<p>Vous me désolez... Pauvre chère, j'ai votre pardon, n'est-ce pas?</p> + +<p>Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprès de vous, de sentir les +forces me manquer. Je voulais vous posséder quand, vous connaissant +d'une façon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gâcher, +perdre et troubler à jamais; car vous n'êtes pas de celles qui prendriez +avec calme et placidité la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur, +m'entraîne à vous faire souffrir; mais cette douleur épure votre amour. +Denise, il faut qu'il demeure immatériel, autrement vous me haïriez...</p> + +<p>Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus +depuis que je sais votre pensée et votre âme en déroute.</p> + +<h3><a name="CLXXI" id="CLXXI"></a>CLXXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> février.<br /> +</p> + +<p>Non, ne venez pas. Dans cette déroute il me<a name="page_363" id="page_363"></a> reste des instants de +grande lucidité où je juge le danger proche et où j'ai la volonté de +l'éloigner. Le soin qu'il me faut déployer pour ne pas m'abandonner à +cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en soupçonnent pas la +cause, me donne une force factice sur moi-même; je ne veux pas la +perdre.</p> + +<p>Cette force maîtrise l'exaltation où je suis à certaines heures. En tête +à tête avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion +vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-être contagieux? +Vous avez beau être de séniles jeunes hommes et vivre par curiosité, +sais-je si le feu qui me dévore ne vous échaufferait pas? J'ai peur de +faiblir sous la pression de vos lèvres sur mes mains... Ah! quelles +voluptés vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils +m'emplissent toute!</p> + +<p>Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai après-demain à l'Opéra. Je +sais que ma belle-sœur vous a offert une place dans la loge. Venez. +Je me fais une joie et un martyre à l'idée d'être auprès de vous durant +ces heures.<a name="page_364" id="page_364"></a></p> + +<h3><a name="CLXXII" id="CLXXII"></a>CLXXII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Samedi, 4 février.<br /> +</p> + +<p>Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous +entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au cœur +à m'en évanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affamée +de vous, folle de votre chair.</p> + +<p>On me trouve changée; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe +le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Dussé-je +en mourir, prenez-moi. Mon âme, mes pensées sont tumultueuses, je ne +sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je +ne suis plus qu'une hallucinée de tendresse.</p> + +<p>Je vis, à côté de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et +m'affole. Vous êtes le rêve de mes jours et de mes nuits; ce rêve +mystérieux et réel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou +l'idéal d'un amour que je cherche en vous.<a name="page_365" id="page_365"></a></p> + +<p>Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misérable, +chanter—non, cela se pleure:—«Il y a un secret, Valérian, que je veux +te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrême jalousie +veille sur mon corps<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p> + +<p>Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je +connais l'épouvantable misère de ceux qui aiment et doivent vivre sans +amour.</p> + +<p>Ayez pitié de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le cœur.</p> + +<h3><a name="CLXXIII" id="CLXXIII"></a>CLXXIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">5 février.<br /> +</p> + +<p>Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser +pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle +est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.</p> + +<p>L'amour, pour vous, ne représente autre<a name="page_366" id="page_366"></a> chose que la poésie des sens. +Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui +s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de +sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous +souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur +la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière +dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y +perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à +d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain; +c'est ce lendemain que je redoute pour nous.</p> + +<p>Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui +demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une +nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute +l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à +tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous; +croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.<a name="page_367" id="page_367"></a></p> + +<p>Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles +qu'enfante votre esprit!</p> + +<p>Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni +aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée? +Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et +respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous +étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée, +le trouble de votre conscience.</p> + +<p>Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes +entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la +virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne +plus compter chaque battement de votre cœur.</p> + +<p>L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté +de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le +fais.</p> + +<p>Chère, chère, laissez-moi habiter votre cœur, seulement cela!<a name="page_368" id="page_368"></a></p> + +<h3><a name="CLXXIV" id="CLXXIV"></a>CLXXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">5 février.<br /> +</p> + +<p>Au lieu de me faire de la rhétorique et des phrases, dites donc tout +simplement que vous m'avez aimée quand je ne vous aimais pas, que je +vous aime quand vous ne m'aimez plus; là est la raison de vos raisons.</p> + +<p>Vous avez peur aussi que je trouble la quiétude égoïste de votre vie; ma +passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre âme, vos +joies, vos désirs, sont mièvres et lilliputiens.</p> + +<p>Je ne suis bonne qu'à distraire, mouvementer votre esprit en me +diversifiant. Voilà la mission que vous m'avez assignée, la part très +noble, en vérité, m'échéant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en +vue de ce rôle.</p> + +<p>Oui, oui, l'amour est une fatale exception à vos lois mondaines +correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices légers, à la bonne +heure! Vous vous créez habilement un calme petit bonheur individuel, +pris avec adresse aux<a name="page_369" id="page_369"></a> dépens des autres... Vous me mangiez l'âme avec +délicatesse, à la cuiller; quand, toute blessée, je vous la tends et +vous dis: «achève!» vous vous reculez, effrayé de la voir tant +saignante, traversée de désirs, inassouvie. Elle tombe tout à coup au +beau milieu de votre tranquillité et vous êtes bien las de l'énergie qui +surabonde en elle.</p> + +<p>Mais comprenez donc: j'aime!—Une émotion inconnue m'entraîne, +m'emporte; d'exaspérants désirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la +lâcheté—vous l'avez dit—d'implorer la relativité de votre amour, +pourvu qu'il soit: votre amour.</p> + +<h3><a name="CLXXV" id="CLXXV"></a>CLXXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Mardi, 7 février.<br /> +</p> + +<p>L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques; +vous injuriez en moi le médecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de +vous sauver. O ma chère, chère Denise, pauvre torturée, écoutez encore +ma voix dont la douceur finira par vous calmer;<a name="page_370" id="page_370"></a> l'amour éclate rarement +tout à coup, il vient lentement, progresse, dévaste l'âme à l'apogée de +sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il décroît, nous laisse +convalescents, puis guéris. Guéris? non; je ne suis pas bien sûr que le +cœur ne reste à jamais infirme, à jamais brisé.</p> + +<p>Ainsi en a-t-il été pour moi.</p> + +<p>Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que +c'est un état merveilleux de vivre dans ce remuement d'émotions fortes +quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'âge des +réflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie +et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est inévitable et que la +race entière des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer +pour souffrir ou de souffrir pour aimer.</p> + +<p>Mais puisque le mal passe, les guéris ne sont pas coupables de préserver +ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car +troquer l'infortune du rêve contre l'infortune réelle, vivre dans le +mensonge, le désenchantement de l'acte commis, sans compter<a name="page_371" id="page_371"></a> la +désagrégation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire +des souffrances.</p> + +<p>Nous sommes des êtres de sentiment chétif; le roman que chacun de nous +bâtit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite épuisé, qu'il +vaut mieux ne pas le vivre et le garder à l'état de rêve.</p> + +<p>Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous +me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous préserver +d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez à rougir—ne +fût-ce que vis-à-vis de moi—d'une honte intime que toute la tendresse +dont je pourrais vous envelopper ne vous empêchera pas de ressentir.</p> + +<p>Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer +d'un amour que je n'éprouve pas; il s'agit de mentir à Hélène et—ceci +vous semblera peut-être puéril—je ne pense pas sans un malaise au rôle +de dupe que nous lui ferions jouer et à la gêne que vous auriez, sortant +de mes bras, chaude encore de mes baisers, à baiser la chère pureté +qu'elle est. Je sais que, du jour où je serai votre amant, ma vie se +disjoindra de la vôtre<a name="page_372" id="page_372"></a> en raison directe de ces mensonges et de ces +hontes.</p> + +<p>Il faut une grande fatuité à l'homme—et bien peu de vrai amour en +somme—pour qu'il songe sans remords à posséder une honnête femme. Si je +sentais mon moi sublime, capable d'une fidélité absolue ou si je vous +aimais moins, peut-être ne résisterais-je pas à ce grand amour qui +s'offre.</p> + +<p>Vous m'avez jugé autrefois avoir «une intelligence mâle et froide, un +cœur hésitant...» Oui, voilà ce que je suis, je sens vivement la +vérité de votre antérieure divination...</p> + +<p>Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par pitié pour vous, +pour Hélène, réfléchissez avant que cette vulgaire et irréparable chose +soit entre nous.</p> + +<p>Ce rôle un peu ridicule assumé par moi de me refuser à votre tendresse, +il me coûte; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime; +vous ma sœur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en +elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyauté d'un homme, faire +de vous ce que j'ai fait des autres!...<a name="page_373" id="page_373"></a></p> + +<p>Denise, chère âme fine, cher esprit d'élite, ayez conscience de la +probité qui me fait vous dire: N'aimez pas.</p> + +<p>Je vous écris navré; je donnerais tout au monde, afin que dans un éclair +de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis.</p> + +<p>Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon +devoir, il me faut l'accomplir.</p> + +<p>Ah! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le +courage de vous faire souffrir.</p> + +<h3><a name="CLXXVI" id="CLXXVI"></a>CLXXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">8 février.<br /> +</p> + +<p>Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prévoyantes de tout +le mal, de toute la honte, de tous les désenchantements de l'amour... Je +les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais.</p> + +<p>Vous avez beau jeter du mépris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis +orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi.<a name="page_374" id="page_374"></a></p> + +<p>Avez-vous donc vu des fleurs s'arrêter de s'épanouir et fermer leurs +corolles afin de retenir l'exhalaison parfumée de leur âme de fleurs? +Aussi involontairement je vous aime.</p> + +<p>Ah! vous n'avez jamais aimé pour oser flétrir ainsi l'amour. Je ne sais +quoi m'emporte vers vous, malgré tout, si puissamment! Je n'ai même pas +la pudeur de ne plus vous dire: «Je vous aime!» et c'est en vous adorant +à genoux que je vous le murmure, mon bien-aimé.</p> + +<p>Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles +heures d'extase, mais prenez de mon âme son adoration et vivez +indifférent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma +passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait +frissonner, il y a toutes les tendresses fécondes et douces en savantes +trouvailles pour le bonheur de l'aimé.</p> + +<p>Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui +ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aimé, donnez-moi la vie d'amour... je +l'implore à vos pieds, défaillante.<a name="page_375" id="page_375"></a></p> + +<h3><a name="CLXXVII" id="CLXXVII"></a>CLXXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">9 février.<br /> +</p> + +<p>Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnées me touchent +profondément. Ces cris s'exhalant de votre corps enivré, ces intimes +convulsions de votre cœur, emplissent le mien de curiosité, de désir, +d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La +passion n'a pas d'honnêteté, l'amour, pas de pudeur.</p> + +<p>Eh bien, ne résistons plus; venez, je vous attends; vous êtes belle, je +vous aime, j'ai pitié de votre souffrance. Venez, ma bien-aimée.</p> + +<h3><a name="CLXXVIII" id="CLXXVIII"></a>CLXXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">10 février.<br /> +</p> + +<p>Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un +amour égal au mien, mais pas votre pitié.</p> + +<p>Je ne suis pas guérie, mais je suis calme;<a name="page_376" id="page_376"></a> la crise est passée. Je n'en +mourrai pas s'il me reste votre amitié.</p> + +<p>J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir +d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir +lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour +dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie.</p> + +<p>A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au +cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là, je ne sais +quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de +descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit +au cocher: «C'est là, mais j'attends quelqu'un».—Il m'a répondu: «Bien, +ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège.</p> + +<p>Ah oui! <i>petite dame</i>, je n'étais plus que cela: une pauvre chose +étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle +avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable.</p> + +<p>L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de +honte... J'ai vu vos<a name="page_377" id="page_377"></a> fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever +un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je +broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir, +se dresser devant moi: <i>Venez—ne résistons plus—ma chérie.</i> Oui, +seulement ceux-là, toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres... +d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien +qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas, +séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui +anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me +suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid... +l'heure?... il attend... il est là... j'irai... il attend...» Mais +c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides, +sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée.</p> + +<p>Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois +bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit... +Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère; +vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant<a name="page_378" id="page_378"></a> d'humidité, +vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu +des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté +votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à +la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec +votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous +êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux, +libre...</p> + +<p>Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots +nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a +ouvert la portière et m'a consolée.</p> + +<p>Quelle chose triste et grotesque que la vie!</p> + +<p>Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en +ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient... +elles étaient aussi <i>démâtées</i> qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez, +marchez, ça passera.» <i>Ça passera!</i> il a dit ça comme vous...</p> + +<p>Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle +d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son +effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir<a name="page_379" id="page_379"></a> dans cet état chez moi, +je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai +besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas +tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et +complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les +heures à part; allez.» Et nous voilà partis.</p> + +<p>Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux +qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur +leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et +lugubre on en pourrait faire...</p> + +<p>Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi. +Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était +couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur +mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en +grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman +chérie».—J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi +donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule, +bien triste,<a name="page_380" id="page_380"></a> pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après +j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a +pas voulu me conduire.»</p> + +<p>«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien +morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un +t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi +ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser +bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je +t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.»</p> + +<p>Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été +l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante: +«Ah! c'est toi, toi; te revoilà!» Et puis s'est rendormie sous mes +baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle +ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui +demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon +enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre +chose, j'embrassais<a name="page_381" id="page_381"></a> ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de +ce que je lui avais fait souffrir...</p> + +<p>Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court +passé!...</p> + +<p>Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible +sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement +et physiquement.</p> + +<p>Voilà; maintenant c'est fini.</p> + +<p>Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que +je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la +crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal +que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits +n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et +tiennent fort mon pauvre cœur.</p> + +<h3><a name="CLXXIX" id="CLXXIX"></a>CLXXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">11 février.<br /> +</p> + +<p>Que vous étiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantôt... toute +courbaturée, toute<a name="page_382" id="page_382"></a> alanguie, si noblement contusionnée à la lutte du +devoir, avec vos beaux yeux cernés... j'aurais voulu pouvoir les baiser.</p> + +<p>Vous avez eu un petit rire sceptique quand, à genoux à vos pieds et +entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si +amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chérie d'Hélène, si +vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez +plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un détachement ironique +de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude +crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie.</p> + +<p>Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein +d'anxiété, de suivre de près cette convalescence...</p> + +<h3><a name="CLXXX" id="CLXXX"></a>CLXXX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">12 février.<br /> +</p> + +<p>Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en liberté, pas vrai? +Vous m'amusez...<a name="page_383" id="page_383"></a></p> + +<p>Vous dites: «Aimez-moi... là, très bien... pas tant... allons, un peu +plus...»</p> + +<p>J'ai une vague peur de ressembler à la pauvre grenouille implorant:</p> + +<p>«Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?</p> + +<p>»Nenni.—M'y voici donc?—Point du tout.—M'y voilà?</p> + +<p>»Vous n'en approchez point»...</p> + +<p>J'espère n'en pas crever ainsi qu'a fait la chétive pécore... encore +n'en suis-je pas bien sûre.</p> + +<p>Pour ce qui est de notre amitié, soyez rassuré: je ne sais pas ménager +ce que je méprise, mais je ne vous méprise pas, je vous aime presque; je +saurai donc rester l'amie que vous vous êtes rêvée.</p> + +<h3><a name="CLXXXI" id="CLXXXI"></a>CLXXXI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">19 février.<br /> +</p> + +<p>Mon amie, vous nous inquiétez, Gérald et moi. Nous avons causé comme +deux frères hier au soir en vous quittant. Ces syncopes fréquentes,<a name="page_384" id="page_384"></a> +survenues depuis trois jours, nous préoccupent. Nous avons décidé que, +pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration où +vous êtes, il fallait partir pour le Midi.</p> + +<p>Ne vous récriez pas; vos deux frères ont combiné ainsi le voyage: nous +partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Gérald, tite-Lène, vous et +moi—si vous me voulez—pour vous installer et demeurer quinze jours +près de vous.</p> + +<p>Gérald va vous avertir de ce projet en allant déjeuner ce matin avec +vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami +inquiet, torturé, vous supplie à genoux de ne pas dire: non.</p> + +<h3><a name="CLXXXII" id="CLXXXII"></a>CLXXXII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Ce 19.<br /> +</p> + +<p>Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis désemparée, +lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours, +seule avec ma chère petite...<a name="page_385" id="page_385"></a></p> + +<p>Le reste?... Je ne sais plus et ça m'est égal...</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Terre, il est des vivants dont la vie est passée,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts.</span><br /> +</p> + +<h3><a name="CLXXXIII" id="CLXXXIII"></a>CLXXXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Les Ravenelles, Cannes. 8 mars.<br /> +</p> + +<p>Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous +passons nos journées ensemble?</p> + +<p>J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire: +«Éloignez-vous!»</p> + +<p>Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit, +me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à +ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère.</p> + +<p>Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se +poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos +ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise +longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine<a name="page_386" id="page_386"></a> de la mignonne, +c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met +dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je +vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi—qui sont +notre amitié—font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi +tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives...</p> + +<p>Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne +m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne +seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait +tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes +efforts pour l'anéantir.</p> + +<p>La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout +bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans +mon cœur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration: +l'oubli.</p> + +<p>Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal.<a name="page_387" id="page_387"></a></p> + +<h3><a name="CLXXXIV" id="CLXXXIV"></a>CLXXXIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Splendid Hôtel, Cannes, 8 mars.<br /> +</p> + +<p>Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lène; c'est +donc pour cela que, lorsque j'ai demandé à monter vous saluer dans votre +chambre, le domestique m'a dit: «Madame repose.»</p> + +<p>Nous nous hâtions Hélène, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles +pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous +voulions admirer avec la «chérie» le coucher du soleil... J'étais fier +aussi du rose pâle que notre marche dans la montagne avait mis aux joues +de «la chérie de la chérie...»</p> + +<p>Je suis triste de cette décision, mais elle est sage. Ce va m'être un +déchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens +malheureux à cette idée; j'ai bien envie de ne pas venir dîner ce soir +aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon +habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dîne +à l'hôtel.<a name="page_388" id="page_388"></a></p> + +<h3><a name="CLXXXV" id="CLXXXV"></a>CLXXXV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Les Ravenelles.<br /> +</p> + +<p>Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et +s'en étonnerait.</p> + +<p>Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera +plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui +me restent à vous voir.</p> + +<p>Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime!</p> + +<h3><a name="CLXXXVI" id="CLXXXVI"></a>CLXXXVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Paris, ce mardi 14 mars.<br /> +</p> + +<p>Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait +plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans +votre état.</p> + +<p>Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en +envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes +me désespère; pour me les faire<a name="page_389" id="page_389"></a> supporter si courtes, il faudrait +qu'elles fussent signées de vous. Ce <i>Denise</i>, je l'aime syllabe par +syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait +un calmant, une détente dans mes inquiétudes.</p> + +<p>Donc, je romps le traité—c'est le sort habituel des traités d'être +rompus, d'ailleurs.—Je vous écrirai et serai bien heureux si vous +voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres, +elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de +vous.</p> + +<p>Je baise tendrement vos mains, mon amie.</p> + +<h3><a name="CLXXXVII" id="CLXXXVII"></a>CLXXXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">15 mars.<br /> +</p> + +<p>Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je +suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir.</p> + +<p>J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady +Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas.</p> + +<p>Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je<a name="page_390" id="page_390"></a> vais voir le plus souvent +possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de +télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes +qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il +me faut des nouvelles.</p> + +<p>Je suis douloureusement tout entier à vous.</p> + +<h3><a name="CLXXXVIII" id="CLXXXVIII"></a>CLXXXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Aux Ravenelles, 18 mars.<br /> +</p> + +<p>Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant +Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche. +Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre +souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne...</p> + +<p>O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la +splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais +plus être heureux?</p> + +<p>Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon +cœur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux<a name="page_391" id="page_391"></a> manger: +j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens +diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand +effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à +l'évanouissement.</p> + +<p>Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe.</p> + +<h3><a name="CLXXXIX" id="CLXXXIX"></a>CLXXXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">20 mars.<br /> +</p> + +<p>Ma chérie, votre faiblesse m'inquiète; ce mot-là toujours répété dans +les télégrammes, m'angoisse.</p> + +<p>Pauvre petite! cette lettre qui vous a coûté un évanouissement, mes yeux +ne s'en peuvent détacher.</p> + +<p>Je vous en prie, ayez la volonté de réagir. Vous guérie, nous pourrons +être si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont +cahoté un peu notre amitié; mais elle demeurera plus noble, plus belle, +plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre!</p> + +<p>Cette amitié représentera un grand effort<a name="page_392" id="page_392"></a> d'honnêteté de ma part; de la +vôtre une droiture sublime, rare à rencontrer. Les joies intimes qu'elle +nous a déjà données, c'est un peu de bonheur, croyez-moi.</p> + +<p>Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou +mal quand je songe à l'état affreux où vous êtes... par pitié, +guérissez!</p> + +<h3><a name="CXC" id="CXC"></a>CXC<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Les Ravenelles, 23 mars.<br /> +</p> + +<p>C'est peut-être me guérir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets +ni ce qu'ils regrettent; mes heures se traînent, mes grands désirs sont +morts, j'en reste abattue et tremblante.</p> + +<p>Mes jours, mes nuits sont singulièrement mélancoliques. Je cherche à +suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher +ces souffrances: j'ai le cœur plein de larmes.</p> + +<p>Mais vous? pourquoi être triste? qu'avez-vous?<a name="page_393" id="page_393"></a></p> + +<h3><a name="CXCI" id="CXCI"></a>CXCI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">26 mars.<br /> +</p> + +<p>J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens +criminel; j'en arrive à trouver ridicules, imbéciles, mes scrupules et +notre honnêteté. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force +m'a animé et fait lutter contre cet amour?...</p> + +<p>Vous êtes née pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors +l'amour; il vous a embellie, électrisée; maintenant, il vous tue.</p> + +<p>Eh bien, aimons-nous. Je me sens pénétré, à mon insu, d'un tel orgueil +d'être celui que vous avez choisi...</p> + +<p>Nous avons, ma Denise, de belles heures à vivre, j'attendrai qu'elles +sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour éclosent +encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous +guérir, ma bien-aimée, dans l'apaisement de mes baisers passionnés. Je +viens, n'est-ce pas?</p> + +<p><i>Yours for ever.</i><a name="page_394" id="page_394"></a></p> + +<h3><a name="CXCII" id="CXCII"></a>CXCII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Les Ravenelles, 29 mars.<br /> +</p> + +<p>Non, non; j'ai trop pensé, j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert.</p> + +<p>J'ai vécu longtemps avec délices dans l'incohérence de mes sensations; +mais tant de secousses ont épuisé mon amour.</p> + +<p>J'en arrive à ne plus savoir si je désire ou non que vous vous souveniez +d'avoir été, par moi, immensément aimé.</p> + +<p>Quels arriérés de tendresse inemployée je vous ai donnés pourtant! c'est +une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout +sentiment à l'extrême... Mais maintenant c'est fini. Le rêve, resté +rêve, s'efface lentement sans s'imprégner d'aucun souvenir, d'aucun +frisson de réalité l'attachant à ma vie.</p> + +<p>Ma fille m'a reprise tout entière. Je ne supporte avec joie ses +tendresses qu'à la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose +c'est la pureté de mon corps à défaut du calme de mon cœur.<a name="page_395" id="page_395"></a></p> + +<p>Je ne pourrais, maintenant que j'ai réfléchi, vivre auprès de mon enfant +dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manière violente, cette nuit +lointaine déjà qui m'a brisée et où j'ai tant souffert.</p> + +<p>Mon ami j'aime Hélène plus que vous, plus que moi, plus que mon amour.</p> + +<p>Ne venez pas. Allez, je guérirai... on ne meurt pas d'amour.</p> + +<h3><a name="CXCIII" id="CXCIII"></a>CXCIII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">31 mars.<br /> +</p> + +<p>C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la pitié qui +m'entraîne vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pénétré au +point que, de toute mon âme je vous désire...</p> + +<p>Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'écrire +ce dernier, ce suprême renoncement.</p> + +<p>Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bénis.<a name="page_396" id="page_396"></a></p> + +<h3><a name="CXCIV" id="CXCIV"></a>CXCIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Les Ravenelles, 2 avril.<br /> +</p> + +<p>Moi aussi, je vous ai bien aimé; cet instant-là a contenu une éternité +de souffrances et de joies...</p> + +<p>Je vous offrais toutes les belles illusions gardées dans mon cœur, +toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles +aspirations de mon être...</p> + +<p>Vous m'avez donné la déception. La force de mon amour était si grande +que j'ai pu, sans révolte, sans rancune, sans haine, vous obéir quand +vous m'avez ordonné le renoncement. Je vous aimais jusqu'à l'abnégation, +jusqu'au sacrifice.</p> + +<p>Me voilà armée pour aller désormais l'âme froide et libre. Cette armure +est, après tout, un riche présent que vous m'avez fait. Nous sommes +quittes: je vous l'ai payée de la souffrance causée par mon misérable +amour.<a name="page_397" id="page_397"></a></p> + +<h3><a name="CXCV" id="CXCV"></a>CXCV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">4 avril.<br /> +</p> + +<p>Votre ironie m'a fait mal. Je désire ardemment votre retour. J'ai peur +de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre +cœur! Il me semble qu'il y a des siècles que nous sommes séparés. +Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas à vivre loin de vous.</p> + +<p>Je baise vos mains dévotement.</p> + +<h3><a name="CXCVI" id="CXCVI"></a>CXCVI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">4 avril.<br /> +</p> + +<p>Je vous écris ce deuxième mot du cercle où je viens de dîner avec +Gérald; on est venu le chercher tout à l'heure de chez madame de +Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Gérald a couru chez elle, me +chargeant de vous prévenir afin que vous prépariez madame votre mère à +cette triste nouvelle.<a name="page_398" id="page_398"></a></p> + +<p>J'espère que ce mot vous arrivera à temps; je le fais porter par le +chasseur, au train rapide de huit heures quinze.</p> + +<p>Je suis malheureux à la pensée de l'émoi qu'il va vous causer, vous si +faible; c'est au moment même où je voudrais le plus grand calme pour +vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle +tendrement sa sœur?</p> + +<p>Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies!</p> + +<h3><a name="CXCVII" id="CXCVII"></a>CXCVII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Dépêche.—6 avril.<br /> +</p> + +<p>Avons reçu télégramme Gérald. Tante très mal, partons; mère désolée; +serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secouée; suis presque mieux et +forte devant ce réel malheur.<a name="page_399" id="page_399"></a></p> + +<h2><a name="LIVRE_V" id="LIVRE_V"></a>LIVRE V</h2> + +<p><i>L'amour qui s'éteint tombe rapidement et rarement se ranime.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><i>Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme +qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui +puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de +courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et +si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des +sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage +restent toujours secrètes... presque indivulgables.</i></p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><a name="page_400" id="page_400"></a></p> + +<p><i>Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le +remède à l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle +fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation.</i></p> + +<p class="r"><small>STENDHAL</small></p> + +<p><a name="page_401" id="page_401"></a></p> + +<h3><a name="CXCVIII" id="CXCVIII"></a>CXCVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Paris, ce dimanche, 30 avril.<br /> +</p> + +<p>J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces +messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner +chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se +passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous +savez la théorie? <i>Non</i> se discute, <i>non</i> se combat, et met les amis au +désespoir. <i>Oui</i>, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun +conflit, n'éveille pas les <i>tolle</i> obligeants de ceux qui veulent +s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans +vous.</p> + +<p>Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe +n'étant guère de<a name="page_402" id="page_402"></a> mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine +pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine +suffisantes au gré de son cœur pour que je reprenne une vie active. +Elle aimait beaucoup sa sœur; c'était une seconde mère pour elle, à +cause de leur différence d'âge.</p> + +<p>Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la +secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre +chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur +imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait, +s'engourdissait mon âme.</p> + +<p>Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai +frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal +que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu +oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient +pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur +qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien.</p> + +<p>Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est +donc en pieux souvenir<a name="page_403" id="page_403"></a> et hommage à notre pauvre morte, plus encore que +par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain.</p> + +<p>N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami, +dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux <i>le cher</i> de +notre amitié.</p> + +<p>Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin +de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité—malgré vos ans de +plus que moi—avec le désintéressement d'une vie sentimentale active: +votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens +heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives +peines secrètes, je suis heureuse.</p> + +<p>Quel auteur a dit: «La douleur est le creuset où l'amour s'épure.»</p> + +<h3><a name="CXCIX" id="CXCIX"></a>CXCIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> mai.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon cher bonheur,</span><br /> +</p> + +<p>Vous êtes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et +l'approuve. J'ai bêtement<a name="page_404" id="page_404"></a> organisé ce déjeuner, je ne sais pourquoi. +N'avez-vous pas éprouvé de ces choses? on entraîne les gens dans une +partie de plaisir quelconque; on déploie une éloquence vertigineuse à +combiner, à vaincre les obstacles, les hésitations de ceux-ci, de +ceux-là; puis, quand tout est bien résolu, convenu, le rendez-vous pris, +une réaction se fait; on s'appelle imbécile, on se reproche d'avoir mis +en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des +heures; les amis eux-mêmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous +envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empêche la foule, +regardant passer les réunis malgré eux, sortes de forçats du plaisir, de +murmurer: «C'est la bande des Luzy et autres, des fêtards!»</p> + +<p>Lâchez-moi donc, je l'ai bien mérité; mais puisque je ne vous fais pas +de scène, récompensez-moi en me recevant à dîner?</p> + +<p>Sauf dépêche contre-ordre trouvée chez moi vers six heures et demie, au +moment où je rentrerai passer mon habit, je viendrai.</p> + +<p><i>Your loving friend.</i><a name="page_405" id="page_405"></a></p> + +<h3><a name="CC" id="CC"></a>CC<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">12 mai.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span><br /> +</p> + +<p>Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi; +voilà deux fois que je l'oublie.</p> + +<p>Voulez-vous être assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les +d'Aulnet?</p> + +<p>Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer.</p> + +<p>Tendrement à vous.</p> + +<h3><a name="CCI" id="CCI"></a>CCI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">12 mai.<br /> +</p> + +<p>Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle, +vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre.</p> + +<p>Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse +avant de vous rendre chez ma belle-sœur. C'est le moins que<a name="page_406" id="page_406"></a> vous +puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore +qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous +en veuille de tant de négligence...</p> + +<p>Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête +fou—non, sans plaisanter—je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai +donc pas chez Alice ce soir,—j'y rate mon entrée—gros bête, allez!</p> + +<p>Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation; +je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue, +diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la +noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche, +j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un.</p> + +<p>En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très +douloureux.</p> + +<p>Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire infiniment, +pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont +horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa +nudité... Vous connaissez mon<a name="page_407" id="page_407"></a> âme, non mon front; je suis tout +bonnement affreuse coiffée à la chinoise.</p> + +<p>Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition +que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité +beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant +abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette +que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous +empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites +précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi +tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en +somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que +ce qui, l'un après l'autre, nous a agités.</p> + +<p>Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur +mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux +mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre +indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels: +je vous aime<a name="page_408" id="page_408"></a>.</p> + +<p>Ah! que du <i>rien</i> que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur, +pas vrai?</p> + +<h3><a name="CCII" id="CCII"></a>CCII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Lundi, 15 mai.<br /> +</p> + +<p>La nièce de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que +nous soyons reçus chez elle, même intimement, mardi. Dans ces conditions +que décidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille +at home?</p> + +<p><i>Yours most devotedly.</i></p> + +<h3><a name="CCIII" id="CCIII"></a>CCIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Lundi, 15 mai.<br /> +</p> + +<p>Je choisis le tranquille at home. J'ai été gênée, l'autre jour, de +rencontrer les Villeréal au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hélène et miss +May fussent avec nous, j'étais contrariée que ces gens nous surprissent +en escapade. Et puis, où irions-nous? Nous finirions par afficher +Saint-Germain et sa forêt en y retournant si souvent.<a name="page_409" id="page_409"></a></p> + +<p>Mieux vaut le dîner dans le jardin d'hiver embaumé des fleurs de mai, et +ensuite la causerie dans le petit salon.</p> + +<h3><a name="CCIV" id="CCIV"></a>CCIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Mercredi, 17 mai.<br /> +</p> + +<p>Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et +que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous +ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus. +D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»—mon excuse est là: je trouve cela +long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute +si j'ai le cœur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est +un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en +ce monde misérable!</p> + +<p>Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite +est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité +exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur +mon cœur qui a eu des<a name="page_410" id="page_410"></a> soifs folles, inattendues, qu'une telle +intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de +votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me +sois jamais ennuyée.</p> + +<p>D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent +au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité? +Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les +autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule, +insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur.</p> + +<p>Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme, +à mon cœur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute +indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les +sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de +l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos +vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses, +faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de +ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais<a name="page_411" id="page_411"></a> qu'à descendre... +pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas +trouver en vous?</p> + +<p>J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que <i>vous ne m'aimez +pas</i> que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain, +entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir +en moi.</p> + +<p>Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman, +Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les +yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel +vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il +était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria: +«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous +avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de +jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes +rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont +immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se +sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la +chair fine<a name="page_412" id="page_412"></a> de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger +contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos +lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre +visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent +encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir!</p> + +<p>Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon +être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute +l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me +troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles +doivent causer.</p> + +<p>Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de +l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet +insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier +une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir? +Répondez à tout cela, mon tendre ami.</p> + +<p>L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les +soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves<a name="page_413" id="page_413"></a> d'amour +n'arrivent plus à faire croire à l'amour.</p> + +<p>Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous +ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous +aime?»</p> + +<p>Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins, +les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai, +impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent +extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir +intérieur que je ne puis exprimer.»</p> + +<p>Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon +avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins +d'étonnants amis.</p> + +<p>Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au +moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens +fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère.</p> + +<p>Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde +insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant<a name="page_414" id="page_414"></a> sans +nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue; +influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en +habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais +sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.</p> + +<p>Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté +d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère +physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous +forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense +tristesse animée.</p> + +<h3><a name="CCV" id="CCV"></a>CCV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Jeudi 18 mai.<br /> +</p> + +<p>Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant +vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, ému de la tête +aux pieds, j'ai dû comprimer un élan plein de griserie subite, +inexpliquable...</p> + +<p>Ah! si cette toute petite chose se fût produite il y a trois mois, ah! +petite silhouette,<a name="page_415" id="page_415"></a> ah! quel amant déplorable vous auriez acquis, bon +gré, mal gré.</p> + +<p>Ma chère, nous nous serions consolés vous et moi, en formulant dans le +genre de l'autre: «Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent, +c'est la manière de se conduire après les avoir faites.» Nous aurions +tâché honnêtement de faire de notre <i>après</i> quelque chose de sublime, et +les inévitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que +entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hésitant, biscornu, +traversé de désirs comme moi, l'amour eût été une fantaisie perpétuelle +dont nous ne nous serions jamais avisés de nous lasser. Regrettez-vous, +Silhouette chérie? Moi, je commence.</p> + +<h3><a name="CCVI" id="CCVI"></a>CCVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">19 mai.<br /> +</p> + +<p>Blagueur, allez! et dire que c'est précisément l'animal féroce que vous +êtes que j'aime en vous... mais quelle aberration, ô mon empereur! +quelle triste clownerie, ô mes aïeux!</p> + +<p>J'espère, petite lueur, que vous avez reçu le<a name="page_416" id="page_416"></a> mot de mère vous invitant +à dîner demain, triste dîner d'adieu de Gérald. Il part sans rémission +après-demain et s'embarquera dans quelques jours.</p> + +<p>Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la madre, malhonnête? Nous +accompagnons toutes les trois le fils, le frère, l'oncle chéri, jusqu'à +Cherbourg.</p> + +<p>Ne manquez pas ce dîner représentant l'adieu général.</p> + +<h3><a name="CCVII" id="CCVII"></a>CCVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">19 mai.<br /> +</p> + +<p>J'ai répondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis très +<i>encharibotté</i> d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite à +Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss +May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: «jé souise +encombrante, vraiment une insioupportèble little monkey». Je promets de +ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'être grave +comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap. +Tout cela me sera<a name="page_417" id="page_417"></a> d'ailleurs facile parce que je serai très triste de +me séparer du cher Gérald.</p> + +<p><i>Friendly shake hands.</i></p> + +<h3><a name="CCVIII" id="CCVIII"></a>CCVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe</i>.</h3> + +<p class="r">2 juin.<br /> +</p> + +<p>Je voudrais que des tendresses,—celles que j'ignore et que vous +aimeriez,—tombassent du bout de ma plume à chaque goutte d'encre qui +s'en échappe, pour vous remercier des tristes et délicieux huit jours +passés.—Pauvre Gérald, il vous aime aussi!—Je voudrais que les rêves +ne fussent pas des rêves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un cœur +batte contre le mien...</p> + +<p>Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous +préoccuper, comment voulez-vous que j'arrive à la sagesse, étant donné +vous et moi?</p> + +<p>Je me croyais guérie; hélas! la moindre joie venue de vous a un tel +retentissement en mon cœur... j'en ai des extases de pensée.</p> + +<p>Si je pouvais vous communiquer ce que je<a name="page_418" id="page_418"></a> sens, vous seriez heureux, mon +cher grand; car, en cela, vous m'êtes inférieur; vous êtes +l'usufruitier, moi le possesseur; vous goûtez le bonheur d'une amitié +comme la nôtre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je +l'engendre.</p> + +<p>Or, ainsi que tous les créateurs, je puis prodiguer le bien dont la +source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force +aimante, fût-ce pour d'autres; mais donnez à jamais à votre amie le +pouvoir de fournir votre âme de cette tendresse spéciale qui a demeuré +entre nous pendant ce court voyage.</p> + +<p>Ce que je suis, ce que je serai après cela? heureuse à la façon d'un +poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours très droite +et très bonne, c'est la seule ambition de votre Denise.</p> + +<h3><a name="CCIX" id="CCIX"></a>CCIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">15 juin.<br /> +</p> + +<p>Vous avez été un peu méchante aux courses pour votre ami; votre cher +dernier petit billet<a name="page_419" id="page_419"></a> ne me faisait pas prévoir cette nouvelle +attitude... Vous m'avez très spirituellement blagué; les autres riaient; +j'aurais bien ri de bon cœur comme eux, si, au fond de tout cela, je +ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois, +j'en suis sûr. Vous avez des manières de clore à demi les yeux en me +regardant, une façon de sourire, de vous taire, qui me font bien +souffrir.</p> + +<p>Croyez-le, ma chérie, je sais parfaitement la bêtise que j'ai faite en +résistant à l'élan de votre cœur; mais croyez aussi que <i>je vous aime +trop pour rien regretter</i>. Hier, toute la soirée, vous avez écouté avec +une complaisance marquée les déclarations de ce grand viveur de +Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux +qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre +une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dégusté goulûment. +Germaine elle-même s'en est aperçue et m'a jeté un: «Vous n'êtes donc +plus une lueur suffisante?»</p> + +<p>Parbleu, il m'est surabondamment prouvé que vous êtes une femme exquise, +une désirable maîtresse; je m'étonne seulement de votre<a name="page_420" id="page_420"></a> obstination à +ne pas comprendre le pourquoi infiniment supérieur qui m'a retenu.</p> + +<p>Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il +vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence à +murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant. +En ami sincère je vous crie: «Casse-cou.» Du reste, je pourrais aussi +vous le crier à propos de Bernard.</p> + +<h3><a name="CCX" id="CCX"></a>CCX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">16 juin.<br /> +</p> + +<p>Eh! là-bas, l'ami très sincère, avez-vous pas bientôt fini de me +crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de +Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont +amusants, ils sont drôles, ils me distraient, un point, c'est tout.</p> + +<p>En voilà un état, de marquer les coups et de me signaler les pavillons +des barques qui s'avancent!</p> + +<p>Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros +bête, allez! Ne sais-<a name="page_421" id="page_421"></a>je pas bien que mon honneur et le vôtre sont un +fonds commun?</p> + +<p>«Va! je t'ai pardonné...» Ça se chante à l'Opéra... ça se chante aussi +tout bas dans le cœur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de +temps en temps un peu d'étourdissement m'est encore nécessaire; ces +messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener à bien, +sans rechute, la grande guérison. Chevrignies m'amuse plus que les +autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au sérieux.</p> + +<p>Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant +que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves, +s'est écriée: «Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son +grand deuil et son crêpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre +ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure!» J'ai pouffé; lui, non. +Depuis, ayant senti qu'il avait échoué dans ses déclarations légères, il +a tout à coup changé de tactique et timidement, de peur d'être pris au +mot, je crois, balbutié des paroles vagues sur le divorce.<a name="page_422" id="page_422"></a></p> + +<p>Pauvre tante de Giraucourt! Son joli héritage est bien sûr pour quelque +petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu à la côte, le beau +Chevrignies?</p> + +<p>Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens... +mettons: genre opérette.</p> + +<h3><a name="CCXI" id="CCXI"></a>CCXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">18 juin.<br /> +</p> + +<p>Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous +aime plus?</p> + +<p>Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de +m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure +ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination. +J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes +récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au +moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas +m'en vouloir de <i>votre</i> sagesse, voyons?<a name="page_423" id="page_423"></a></p> + +<p>Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter +d'avoir connu, en ce temps-là, toutes les profondeurs de la souffrance. +J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes, +inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule, +insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi?</p> + +<p>C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands +cris passant en ouragan et... qu'on oublie.</p> + +<p>L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve, +propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux +douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et +fus aussi folle que les plus folles.</p> + +<p>Et quand je pense que sans votre belle résistance,—elle l'a été, mon +cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose +l'avouer!—j'aurais pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez +jamais aimé, que j'étais la <i>grande première</i> de votre vie d'amour... +car vous m'auriez bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils +eussent pu être, je m'en serais<a name="page_424" id="page_424"></a> persuadée, j'aurais cru en eux, naïve, +et... j'aurais été heureuse d'y croire.</p> + +<p>Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais, +mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est +parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!»</p> + +<h3><a name="CCXII" id="CCXII"></a>CCXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">19 juin.<br /> +</p> + +<p>Il faut me pardonner, ma chère amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux, +si je veille sur vous avec le souci d'un époux; mais vous allez si vite +dans cette guérison que je n'y comprends plus rien.</p> + +<p>Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se +méfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient +discret et vous a de ces phrases révélatrices si on l'interroge:</p> + +<p>«—Hein? Quoi? Madame Trémors? un siècle que je ne l'ai vue.»—Alors que +vous venez de me dire:—«Chevrignies sort d'ici.»<a name="page_425" id="page_425"></a></p> + +<p>Madame Nisette, les lauriers sont coupés mais on peut les ramasser, et +Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dévouer à cette +besogne.</p> + +<p>Vous êtes une passionnée qu'anime et brûle une flamme dévorante pour +vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde.</p> + +<h3><a name="CCXIII" id="CCXIII"></a>CCXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">19 juin.<br /> +</p> + +<p>Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous +continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à +votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci. +Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le +ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je +ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon +existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise +parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le +savez bien.<a name="page_426" id="page_426"></a></p> + +<p>Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me +pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une +succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver +toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi +d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre, +qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de +l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je +me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du +bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon +cœur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison. +Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je +suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je +suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des +déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié, +maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes +pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon +imagination. J'emploie une patience<a name="page_427" id="page_427"></a> surhumaine à me modérer, à refouler +mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente +mon <i>au point</i>.</p> + +<p>Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah! +qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que +l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut +degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils +divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se +croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies, +dieux, tables, cuvettes.</p> + +<p>Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point +important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux. +Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur.</p> + +<p>Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées +douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est +gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les +jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui +tient à cette misérable vie. Aujourd'hui<a name="page_428" id="page_428"></a> est un jour d'influence +<i>corps</i>; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de <i>l'âme</i>, elle +m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous! +Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les +courtisanes—et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque +plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous +aiment le mieux succombe indéfiniment».</p> + +<p><i>Adio, caro mio.</i></p> + +<h3><a name="CCXIV" id="CCXIV"></a>CCXIV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">24 juin.<br /> +</p> + +<p>Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant +cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des +jours où l'on sent votre cœur, votre esprit, brûler comme une torche +superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de +ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de +vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de<a name="page_429" id="page_429"></a> la +flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la +proie.</p> + +<h3><a name="CCXV" id="CCXV"></a>CCXV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">25 juin.<br /> +</p> + +<p>Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une +faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à +cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant +d'autres hommes, une vulgarité affligeante.</p> + +<p>Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste. +De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à +quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas +celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces +choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV, +le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une +rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le +fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une<a name="page_430" id="page_430"></a> faible sensation +de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent, +moelleux... j'en ai le cœur impressionné. Quelle délicate mort que +celle des fleurs!</p> + +<h3><a name="CCXVI" id="CCXVI"></a>CCXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">28 juin.<br /> +</p> + +<p>En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir +si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité +sur la conscience; est-ce une conduite?</p> + +<p>Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul, +après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez +refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez?</p> + +<h3><a name="CCXVII" id="CCXVII"></a>CCXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">29 juin.<br /> +</p> + +<p>C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez +vous avant-hier et vis<a name="page_431" id="page_431"></a> Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère. +Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis +retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a +un peu consolé, étant donné le proverbe.</p> + +<h3><a name="CCXVIII" id="CCXVIII"></a>CCXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">29 juin.<br /> +</p> + +<p>Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un +genre?</p> + +<p>Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et +une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a +aimé? c'est touchant!</p> + +<p>Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime, +animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille +perplexement: «<i>Povero! Vorrei e non vorrei</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>!»</p> + +<p>Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi.</p> + +<p>Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le<a name="page_432" id="page_432"></a> tympan; que n'êtes-vous entré +l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis +sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au +bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon!</p> + +<h3><a name="CCXIX" id="CCXIX"></a>CCXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">30 juin.<br /> +</p> + +<p>Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts +n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous +n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.</p> + +<p>Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec +laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle, +et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon +chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec +accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand +elles se croient une peine de cœur en mènent grand tapage;<a name="page_433" id="page_433"></a> c'est +ainsi que personne n'ignore cette rupture.</p> + +<p>Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre +dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les +événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit +peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie +chère, une amitié introuvable.</p> + +<p>Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde, +inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour +nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois.</p> + +<p>Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et +indifférent?</p> + +<p>Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu.</p> + +<p>Je vous baise les mains de toute mon âme.</p> + +<h3><a name="CCXX" id="CCXX"></a>CCXX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.<br /> +</p> + +<p>Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories +subversives sur le divorce?<a name="page_434" id="page_434"></a> Ne voulez-vous pas comprendre surtout que +ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et +des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a +laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?</p> + +<p>Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies: +«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.»</p> + +<p>Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il +existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire +l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire +dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de +Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce +Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça!</p> + +<p>Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon +amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies +de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours +blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette +atmosphère de spéciale, de latente<a name="page_435" id="page_435"></a> et constante tendresse dans laquelle +j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne +faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je +conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu +mondaine!</p> + +<p>Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en +contiennent vos lettres.</p> + +<p>Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre +amie. Elle vous chantera un <i>Lied</i> tout frais composé et pas trop +mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de +ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et +voyons-nous beaucoup.</p> + +<p>Yours Denise.</p> + +<h3><a name="CCXXI" id="CCXXI"></a>CCXXI<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.<br /> +</p> + +<p>Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je +vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu.</p> + +<p>Adieu, chère sagesse.<a name="page_436" id="page_436"></a></p> + +<h3><a name="CCXXII" id="CCXXII"></a>CCXXII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">2 juillet.<br /> +</p> + +<p>Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre +amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien, +désormais, contre vous et moi.</p> + +<p>Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge +pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place. +J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au +cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous +étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies +vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous +emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais +la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne +rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire +qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le +simulacre de<a name="page_437" id="page_437"></a> discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner +dans la salle, il accepte la place et reste.</p> + +<p>Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis +attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice: +«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une +jolie femme avec eux et...»</p> + +<p>Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi <i>la soirée promise</i>.</p> + +<p>Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement, +saintement. A peine ai-je senti un cœur un peu battant, une petite +secousse, un frisson, puis, plus rien.</p> + +<p>Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air +d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.</p> + +<p>Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son +manteau, de ses gants,—vous les avez tirés de votre poche.—Quel +remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous +étiez assis près d'elle, tout près, si près...</p> + +<p>Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté<a name="page_438" id="page_438"></a> dans ma tenue, ni dédain, +ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai +peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé!</p> + +<p>J'ai été—le loin passé, mon Dieu!—un instant bête et malade; j'ai +désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je +vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait +votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie +et sage; je ne vous aime plus <i>pour moi</i>; ce n'est plus mon désir que je +caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous +ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous +aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres, +douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible.</p> + +<p>Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous +découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du +chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai +compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme +Ève, blonde comme Vénus, comme<a name="page_439" id="page_439"></a> Marie-Magdeleine, comme toutes les +grandes amoureuses, comme toutes les aimées...</p> + +<p>Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une +nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne +vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole +l'amour...</p> + +<p>Votre</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines; +avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre +jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux +et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il +pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein cœur?</p> + +<p>Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait +presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux, +sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit +de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir.</p> + +<p>Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand<a name="page_440" id="page_440"></a> à un entr'acte il est sorti +de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot, +d'absurde, et mon cœur s'est serré. Ah! ces cœurs de femme tout +pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le +concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler +japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette, +pardonnez-moi!</p> + +<p>Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin, +l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle.</p> + +<h3><a name="CCXXIII" id="CCXXIII"></a>CCXXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">3 juillet.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon grand,</span><br /> +</p> + +<p>Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous +arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman, +les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de +chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois +ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir?<a name="page_441" id="page_441"></a></p> + +<p>Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons +l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète +si vous ne veniez pas.</p> + +<h3><a name="CCXXIV" id="CCXXIV"></a>CCXXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Dimanche 4 juillet.<br /> +</p> + +<p>Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à +l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch. +et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à +l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel.</p> + +<p>C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre +air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir +chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie; +alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux +François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise +qu'il vous a vu et comment vous êtes.</p> + +<p>Avez-vous quelqu'un pour vous soigner?<a name="page_442" id="page_442"></a> Voulez-vous que je vienne? Je +suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je +pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel?</p> + +<p>Tenez, je pleure comme une bête!</p> + +<h3><a name="CCXXV" id="CCXXV"></a>CCXXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Dimanche.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span><br /> +</p> + +<p>Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu +grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le +docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est +engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit +aujourd'hui.</p> + +<p>François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une +émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame +de Nimerck, il vous donnera plus de détails.</p> + +<p>Adieu, je vous aime de tout mon cœur; j'embrasse avec tendresse ma +petite Hélène;<a name="page_443" id="page_443"></a> j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines +lui auront fait plaisir.</p> + +<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici +respectueusement et de tout son cœur en attendant ce soir.</p> + +<p class="r">JACQUES DE LUZY.</p> + +<h3><a name="CCXXVI" id="CCXXVI"></a>CCXXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Lundi 5.<br /> +</p> + +<p>Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas +osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous. +Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre. +Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage +contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du +mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à +vous rendre des soins capables de vous distraire!</p> + +<p>Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs +qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi.<a name="page_444" id="page_444"></a> Il dépeint +l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues. +Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre +petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni +et peint.»—Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en +saxe que j'ai donné <i>à mon grand toutou de Phillip</i>, quand j'étais +petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé <i>en +jouant avec</i>...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il +m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»—François, ahuri, ne +comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la +conversation, comme ils peuvent.</p> + +<p>Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop.</p> + +<h3><a name="CCXXVII" id="CCXXVII"></a>CCXXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">8 juillet.<br /> +</p> + +<p>Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que +François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une +grande discrétion malgré tous les<a name="page_445" id="page_445"></a> détails qu'il vous donne. Ce serait +mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon +abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion +et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de +mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai +gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner. +Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous +imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées +ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à +mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas +eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire +réconforterait plutôt.</p> + +<p>C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne +pouvoir vous convier à venir...</p> + +<p>J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir +jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins +impotent avec des bandages plus menus.<a name="page_446" id="page_446"></a></p> + +<p>Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des +privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous +et Hélène.</p> + +<h3><a name="CCXXVIII" id="CCXXVIII"></a>CCXXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">Vendredi 9 juillet.<br /> +</p> + +<p>Mon cœur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie +finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une +pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur +souvenir vous soit léger!</p> + +<p>Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre +départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce +voyage—croyez que j'y ai bien pensé—pour ces raisons: Marie-Anne +Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre +de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date +fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient +mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant<a name="page_447" id="page_447"></a> que mesdames +Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un +compartiment est retenu.</p> + +<p>Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne +veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au +cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans +la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée +hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec +naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le +surlendemain du duel.</p> + +<p>—Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu +s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le +soir de la provocation?</p> + +<p><small>MOI.</small>—Ah! c'est au concert que ces messieurs?...</p> + +<p><small>APRILO.</small>—Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle +était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les +voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait +pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se<a name="page_448" id="page_448"></a> trouvait, si +rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent +dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain, +Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle +sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.</p> + +<p><small>SUZANNE.</small>—Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon +cher, c'est autre chose...</p> + +<p><small>ALICE.</small>—Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette, +monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...</p> + +<p><small>SUZANNE.</small>—Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai +vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer +<i>ces choses</i>, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.</p> + +<p>Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire +d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la +remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu +là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.</p> + +<p>Étant donnés ces événements, je ne puis pas<a name="page_449" id="page_449"></a> rester à Paris et y +attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation +malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore +est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah! +quel mal on a à garder une chère amitié fervente!</p> + +<p>Ma belle-mère, ma sœur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez +Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en +convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire +mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous +rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous +psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...</p> + +<p>Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos +propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!</p> + +<h3><a name="CCXXIX" id="CCXXIX"></a>CCXXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">11 juillet.<br /> +</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Mon amie,</span><br /> +</p> + +<p>Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette +écriture difforme; je me<a name="page_450" id="page_450"></a> suis souvenu avec joie tout à l'heure que, +dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne +m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de +quelques beaux restes d'instinct.</p> + +<p>Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour <i>elle</i>, voilà la +vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce +monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du +bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.</p> + +<p>Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée +Suzanne; elle la surprendrait bien.</p> + +<p>Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce +n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces +demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait +là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est +tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple +fait, trop de choses qui n'y sont pas.</p> + +<p>Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale +qu'elle valait quelques<a name="page_451" id="page_451"></a> gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La +pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses +illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...</p> + +<p>Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout +entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.</p> + +<p>Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en +somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma +main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade. +Et voilà.</p> + +<p>J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis +d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur +lui a fait rêver la neige des glaciers.</p> + +<p>J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste +anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de +finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies +me poursuit et m'embête encore.</p> + +<p>La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant +dit ce matin—à propos de bottes—: «Eh bien, <i>vrai!</i> et<a name="page_452" id="page_452"></a> moi qui +t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»—Pardonnez +l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le +fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où +nous sommes, l'ange du mal et moi. <i>Che-che</i>, vous savez, c'est +Chevrignies.</p> + +<p>Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main +gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans +impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé, +ce qui se passe au fond de mon cœur; les intermédiaires entre vous et +moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.</p> + +<p>Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur.</p> + +<h3><a name="CCXXX" id="CCXXX"></a>CCXXX<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">13 juillet.<br /> +</p> + +<p>Adieu à vous aussi. Mère part dans peu de jours pour Nimerck; si votre +cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra<a name="page_453" id="page_453"></a> et vous +m'y attendrez. Adieu. Hélène vous rend vos baisers.</p> + +<p>Miss May prépare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les +douze colis qu'elle tient à emporter <i>à la main</i>.</p> + +<p>Adieu. <i>Dear child, I love you.</i>—Ah! vous n'êtes plus que cela: mon +cher, cher enfant!</p> + +<h3><a name="CCXXXI" id="CCXXXI"></a>CCXXXI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">15 juillet.<br /> +</p> + +<p>Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste, +Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être +en <i>miouvemente</i>; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de +Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et +sommes parties immédiatement pour Fontana.</p> + +<p>Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans +finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat +d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres +centenaires sur<a name="page_454" id="page_454"></a> un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel +coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le +puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son +château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec +Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout +et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le +lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est +extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours.</p> + +<p>Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle +qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda +Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du +beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.</p> + +<p>La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme +supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à +en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes +débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre +de grande amoureuse, si vous<a name="page_455" id="page_455"></a> errez par la chambre, que vous devez +sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis +s'est éteinte...</p> + +<p>Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression +que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de +nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur +déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre +rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous, +cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre +amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le +calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos +cœurs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié +amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en +douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen.</p> + +<p>Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller. +Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher +quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de +ton cou<a name="page_456" id="page_456"></a> Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée +de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est +Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son +imagé jargon soi-disant français.</p> + +<p class="r"><small>DENISE.</small></p> + +<p><i>P.-S.</i>—Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos +nouvelles; ce soir, après dîner, nous avons parlé de vous. Danans m'a +inquiétée; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est écrié: +«Et on l'a tenu à la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui +nous suivent sont décidément un peu douillets».</p> + +<p>Vous ne l'êtes pas, je le sais... alors la folle du logis fait +chevaucher de tristes rêves; vite un mot à votre princesse Extrême.</p> + +<h3><a name="CCXXXII" id="CCXXXII"></a>CCXXXII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">Mercredi 16 juillet.<br /> +</p> + +<p>Je réponds en hâte à votre lettre: calmez vos inquiétudes, amie aimée; +je vais très bien;<a name="page_457" id="page_457"></a> mais j'ai eu une complication à ma blessure deux +jours après le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous +tourmenter; vous pourrez donner ces détails au grand romancier, s'il +vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'épée de Chevrignies +m'a traversé la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait +une plaie en séton de quelques centimètres; on m'a pansé, et, par +prudence, j'ai gardé le bras en écharpe deux jours; on me donnait des +bains locaux phéniqués; par horreur de cette odeur je n'aurais osé +sortir ni me présenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont +pris, tout le bras était douloureux et j'avais de la fièvre; Félizet a +trouvé de la rougeur, du gonflement à la partie blessée; il a fallu +débrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agréable. +C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cachée et qui m'a forcé +de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilité par une +gouttière.</p> + +<p>Voilà, ma chérie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra +vous la confirmer; voilà pourquoi je n'ai pas été vous baiser la<a name="page_458" id="page_458"></a> main +avant votre départ, voilà pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet.</p> + +<p>Cela me gêne bien de vous écrire de la main gauche: patientez pour mes +réponses et écrivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites.</p> + +<p>Baisers à Hélène, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi +tendre.</p> + +<h3><a name="CCXXXIII" id="CCXXXIII"></a>CCXXXIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">17 juillet.<br /> +</p> + +<p>Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade: +j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous +êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance.</p> + +<p>Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle +d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et +bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce +qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être +grondée par le cher vieux pion.</p> + +<p>Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que<a name="page_459" id="page_459"></a> «l'âme la plus éprouvée a le +plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir... +mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot <i>triste</i> me brûle les yeux en +relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour +vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que +je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous +dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées, +improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au +Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars +traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de +tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible +paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un +dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne +ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous +serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous +voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes».<a name="page_460" id="page_460"></a></p> + +<h3><a name="CCXXXIV" id="CCXXXIV"></a>CCXXIV<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">19 juillet.<br /> +</p> + +<p>Je reçois avec joie tous les matins la dépêche bulletin de santé; mais +que veut dire le: «suis triste, seul...», que contenait celle de ce +matin. Triste, je le savais, mais seul?</p> + +<p>N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aimé? Qu'est-il survenu dans +votre vie? un pétale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers +de votre chemin? Dites, afin d'être consolé...</p> + +<p>Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laissée ce matin à Royat +pour déjeuner avec sa tante et ne la ramènerai à Fontana que ce soir, +après un dîner que ma belle-mère offre aux Danans à son hôtel), avec +Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confiés à la garde +d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille: +tite-Lène. Ils sont entrés par la grande avenue ainsi que trois radieux +printemps. On a parlé de vous en buvant du vin d'Asti parfumé de muscat, +pétillant comme du<a name="page_461" id="page_461"></a> champagne. Hélène était divine me disant: «Je vous +fais une visite, maman.» Elle en avait un orgueil de petite femme, de +jouer avec moi <i>à la dame.</i></p> + +<p>Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis +contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse.</p> + +<p>Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain cœur +de Grégor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus légère que fautive, en +somme.</p> + +<h3><a name="CCXXXV" id="CCXXXV"></a>CCXXXV<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">20 juillet.<br /> +</p> + +<p>Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté, +ne me trouvant pas assez <i>rigolo</i> pour devenir l'ordonnateur de ses +menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la +galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet +être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi +dans l'univers.</p> + +<p>Je m'apprête à prendre une formidable résolution<a name="page_462" id="page_462"></a> et j'aurais bien aimé +que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage.</p> + +<p>Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de +vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai +jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du +premier jet.</p> + +<p>Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en +apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la +bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de +moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas +dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant +et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin +mon cœur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez +un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille, +du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre +avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si +vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là.</p> + +<p>Je baise vos mains. Mon bras va mieux.<a name="page_463" id="page_463"></a></p> + +<h3><a name="CCXXXVI" id="CCXXXVI"></a>CCXXXVI<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">23 juillet.<br /> +</p> + +<p>J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par laquelle commencer: +D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces +désespérances; vous êtes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien +des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le temps s'écoule et l'orgueil imposteur</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pousse au néant les jours de ma jeunesse</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Comme un troupeau dont il fut le pasteur.</span><br /> +</p> + +<p>Mais non, cher, vous n'êtes pas un pauvre correspondant; cela serait-il, +je vous aime comme vous êtes et puisque votre «cœur est bon» et que +je «l'ai», je n'ai rien à demander de plus ni de mieux.</p> + +<p>Je regrette de n'être pas auprès de vous quand vous souffrez et que vous +vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse +et vous donnerait du courage.<a name="page_464" id="page_464"></a> Mère, seule à Nimerck, me pleure à ce +point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable, +paraît-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le +monde; alors je serais riche! Mais voilà, on ne s'est pas encore avisé +de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait ça +pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a établi +dans le monde une incontestable mauvaise renommée.</p> + +<p>Peut-être ont-elles falsifié l'admirable marchandise? ou bien, +décidément, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste?</p> + +<p>Prenez courage, mon désespéré de vous et des autres; ne m'en veuillez +pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient à ce +qu'un heureux événement se prépare... Hier au soir, après le dîner, +tandis que Suzette et Hélène dansaient au Casino, Grégor m'a offert le +bras, et, dans les allées silencieuses du parc, il m'a dit le secret de +son cœur et demandé de parler pour lui. Le brave garçon était ému, et +moi bien touchée de sentir en lui tant d'amour pour ma nièce. Or, dès ce +matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne.<a name="page_465" id="page_465"></a> Le chiffre de la +fortune d'Aprilo, beaucoup plus élevé que n'avaient pensé ces dames, a +décidé ma nièce à «courir les ambassades». La voilà bel et bien fiancée; +j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous à dîner.</p> + +<p>Tandis que je vous écris, Marie-Anne au cœur ingénieux en délicates +attentions, transforme la salle à manger en bosquet de verdure au moyen +de branches d'arbres coupées dans la forêt et parmi lesquelles les +domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lène, et un jeune voisin +de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci, +de là, des fleurs blanches.</p> + +<p>L'effet est délicieux; Hélène, rose de plaisir, admire l'œuvre avec +des enthousiasmes juvéniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de +ma lettre, car je vous écris du petit salon donnant dans la salle, les +portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis +obligée de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent +arrêter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation +savante et fleurie.<a name="page_466" id="page_466"></a></p> + +<p>L'état de toute la maisonnée est un peu agité par cette grande nouvelle, +et moi plus émue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle éveille en...</p> + +<p>Cette fois, j'ai été arrêtée pour de bon par Marie-Anne.</p> + +<p>Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: «Eh bien?» si +doucement impératif que j'ai laissé là ma plume.</p> + +<p>Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle +et noble allure! Elle défaisait lentement ses gants, et le bras et la +main me sont apparus si purs de ligne... j'en étais émerveillée.</p> + +<p>—Eh bien, Denise? voilà un recommencement... voilà la roue qui tourne, +tout proche de nous, et engrène deux nouvelles existences; heur ou +malheur, la destinée pour eux?... <i>Chi lo sa?</i> et dire que, si broyées +soyons-nous, personne n'aura le courage de crier à ce couple: Vous +tentez l'impossible rêve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas +empoisonner vos jours de désillusion: «<i>lasciate ogní speranza</i>».</p> + +<p>Elle s'était levée et marchait de long en large devant la table où +j'étais accoudée; j'ai lu sur<a name="page_467" id="page_467"></a> ses traits une émotion inaccoutumée... +elle aussi se souvenait...</p> + +<p>Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa +robe de laine blanche; sa majestueuse stature évoquait en mon esprit une +déesse sage et désenchantée:</p> + +<p>—Oui, ni toi ni moi ne dirons à la jeune fille ce que nous avons +souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en +remplacement du désir qui naît en elle? Alors, nous nous étourdissons +pour l'étourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lèvres +murmurent: «Va!» et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle +ne voie pas nos yeux baignés de larmes et ne soupçonne pas les +meurtrissures, qu'en route on nous a faites au cœur; nous devenons +joyeuses, nous lui donnons des fêtes, nous lui cachons les amas de +douleur que la vie entasse dans les âmes: va!... si tu as l'âme tendre, +tu seras la victime; si c'est lui, il sera victimé; mais soyez assurés, +pauvres fiancés, que votre étoile, pas plus que les nôtres, n'ira par le +monde sans défaillance de lumière!»</p> + +<p>—Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas<a name="page_468" id="page_468"></a> l'esprit arrogant et ne nient +pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous +n'apportent pas en mariage une âme sceptique, en cendre...</p> + +<p>—Peut-être... d'ailleurs, ta nièce a la chance de les valoir, ces +hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, impérieuse; +elle est de la catégorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hélène?</p> + +<p>—Oh! Hélène est encore un baby!...</p> + +<p>—Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mères... tu couves +la coque vide de l'œuf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes +et qu'il vole... tiens, regarde...</p> + +<p>Cher, madame Danans me montrait mon Hélène, étendue sur un +rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berçait; +d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une à une les +fleurs sur Hélène et souriait en la regardant. Elle parlait; les +réponses de Claude semblaient des dénégations, des défenses... mais elle +prenait un petit air boudeur, fâché, et lui, humble, s'excusait. Oui, +oui, il n'y avait pas là deux enfants, mais un jeune homme, une jeune +fille... j'ai senti mon<a name="page_469" id="page_469"></a> cœur défaillir... j'allais, fâchée—de quoi, +mon Dieu?—appeler Hélène, quand Marie-Anne pressa ma main, disant: +«Écoute...»</p> + +<p>Alors, les mots arrivèrent jusqu'à nous, attentives:</p> + +<p>—Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez été bien trop +vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte!</p> + +<p>—Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des idées...</p> + +<p>—Oh! que non! et tout ça parce que j'ai l'air d'une petite fille avec +mes robes courtes; mais l'année prochaine elles seront longues, je serai +plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de +vrais messieurs grands, et ce sera bien fait...</p> + +<p>Il riait, le jeune garçon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la +berçait doucement, s'amusant à laisser naître en elle, à son profit à +lui, quelques soucis de femme...</p> + +<p>—Es-tu édifiée, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si +suave!... Mon mari, lui-même l'aime et la choie. La voyant courir +l'autre soir sur la pelouse, pour la première fois il a<a name="page_470" id="page_470"></a> manifesté ce +regret: «Si j'avais été sûr d'avoir une fille semblable à cette petite, +j'aurais aimé que vous eussiez un enfant.» Ah! j'ai été jalouse de toi à +cette minute-là, Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternité comme +d'une infidélité. Ce n'est pas seulement en père que Paul aime +tite-Lène; c'est pour cette fraîche féminité, cette coquetterie +naissante, qui émanent d'elle. Elle possède un charme au-dessus de son +âge, un tact, une finesse, une câlinerie...</p> + +<p>—Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable +de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des +mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette...</p> + +<p>—Eh bien, tu vas voir.</p> + +<p>Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, là:</p> + +<p>—Hélène? s'écrie-t-elle.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, ma Mie-Anne?</p> + +<p>La petite se lève, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son +compagnon, tout cela si franchement, si naïvement, que je ne pus me +retenir de lui mettre un baiser au front.<a name="page_471" id="page_471"></a></p> + +<p>—Vous m'avez appelée, Mie-Anne?</p> + +<p>Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait +une partie dans sa ceinture.</p> + +<p>—Tu as là un joli bouquet. Veux-tu me le donner?</p> + +<p>—Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre.</p> + +<p>—Celui-là me plaît...</p> + +<p>—Voyez, les fleurs en sont déjà presque fanées...</p> + +<p>—Tu tiens donc tant à ce bouquet?</p> + +<p>—Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-là, tenez, je +vais en donner la moitié à petite mère (avec un regard vers Claude et +devenant rouge en voyant l'air un peu vexé du gamin) parce que petite +mère, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un +beau, un plus beau ma mie!</p> + +<p>Et la voilà se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: «c'est encore un +peu moi...» Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient à mes cils +et je pensais: déjà!</p> + +<p>—Tu vois? n'avais-je pas raison? elle<a name="page_472" id="page_472"></a> aiguise son cœur et voit +«autre chose que des fleurs en ces fleurs».</p> + +<p>Ah! Philippe, j'en reste atterrée! penser qu'il y a quelques mois à +peine je me sentais entraînée par cette folie d'amour sans songer que +l'heure de mon Hélène était si proche!</p> + +<p>Avec quel soin il va falloir m'occuper de son cœur et devenir la +confidente de ses plus secrètes pensées! je veux être son amie: la tâche +sera douce et facile... mais quelle décevance de l'armer pour la lutte +sentimentale au lieu d'avoir à lui dire: crois, aime, espère! Quelle +mère attentive a gardé pur le cœur de son fils et dirige en ce moment +ce fils qui deviendra l'époux de ma fille?</p> + +<p>Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de +belles apparences, à un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ôter +quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualités et les +défauts, et commencer à vous élever à la brochette en vue de ma fille... +Ne riez pas de cette folie; j'ai l'âme pleine de larmes...</p> + +<p>Croyez-moi toujours et à travers tout, votre affectionnée.<a name="page_473" id="page_473"></a></p> + +<h3><a name="CCXXXVII" id="CCXXXVII"></a>CCXXXVII<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">26 juillet.<br /> +</p> + +<p>Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre +attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais +prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur +notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui +donnant un but.</p> + +<p>Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un +projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait +plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais +dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre +fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un vœu que j'ai +vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié +comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je +respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des +premiers de ces devoirs est la confiance; si la<a name="page_474" id="page_474"></a> pensée qui me guide +vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je +promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous +et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous +avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande, +élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de +forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer. +Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de +famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans +son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai +surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis +ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de +notre chérie.</p> + +<p>Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant +gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur +moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre +de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille... +cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est<a name="page_475" id="page_475"></a> délicieuse, cette +gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les +rangs pour l'épouser.»</p> + +<p>Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons, +devenir quelque chose. Je viens donc vous demander—non la main d'Hélène +pour Jacques, ce qui serait grotesque—mais de consentir à ce que je +dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la +pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants.</p> + +<p>Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but +poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre. +Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la +proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra +raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble +réalisable, j'en serai bien heureux.</p> + +<p>Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos +intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte +d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir +la tradition.<a name="page_476" id="page_476"></a></p> + +<p>Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun, +dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand +Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en +inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs cœurs +intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous +et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.</p> + +<p>Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire +prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave +résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écœurement me +gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette +détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y +voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se +ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.</p> + +<p>Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse, +ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement +fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou<a name="page_477" id="page_477"></a> je me laisserai tomber +doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son +contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.</p> + +<p>Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à +atteindre: le bonheur de nos enfants.</p> + +<p>Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes.</p> + +<p>Je vous aime.</p> + +<h3><a name="CCXXXVIII" id="CCXXXVIII"></a>CCXXXVIII<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">29 juillet.<br /> +</p> + +<p>Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a +mis dans mon cœur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me +disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne +m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et +cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la +poupée.</p> + +<p>Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté, +pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours<a name="page_478" id="page_478"></a> a été le +sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en +principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux +raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons +tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si +votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils +retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant +d'autres: au petit bonheur.</p> + +<p>Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble +ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors +que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont +vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous +transformer en gentleman-farmer.</p> + +<p>Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié +devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles +et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent +à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent +dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.»<a name="page_479" id="page_479"></a></p> + +<p>Ah! Philippe, quel cœur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné +bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec +une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le +chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous +oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon +cher, cher Philippe!</p> + +<p>Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement, +voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les +vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les +vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans +les miennes.</p> + +<p>Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me +courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui +vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de +l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon +cœur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite! +Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans, +parfois<a name="page_480" id="page_480"></a> rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant +de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la +mère ne croyait pas si proche.</p> + +<h3><a name="CCXXXIX" id="CCXXXIX"></a>CCXXXIX<br /><br /> +<i>Philippe à Denise.</i></h3> + +<p class="r">30 juillet.<br /> +</p> + +<p>Merci, Denise, d'avoir accepté mes projets; s'ils s'accomplissent, la +vie pourra encore nous être douce, mon amie. Approuvé par vous, je vais +me mettre bravement à la tâche. Voici vos lettres. Je me suis attendri +tout à l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis +en mémoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis.</p> + +<p>J'ai retrouvé ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses espérances +auxquelles la réalité a, depuis, cassé les ailes... C'est une manière +saisissante de se souvenir...</p> + +<p>Je tiens extrêmement à ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup +de notre amitié qui a pas mal vécu par correspondance. Vous vous y êtes +donnée toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec +une fidélité<a name="page_481" id="page_481"></a> absolue et complète, ce dépôt que je vous confie. Soyez-en +persuadée, ces lettres ont toujours été accueillies soit avec la +tendresse, soit avec le respect amical qu'elles méritaient. Je ne suis +pas indigne de les posséder et j'ai la confiance qu'elles ne vous +inspireront aucun regret.</p> + +<p>Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'émeut un peu...</p> + +<h3><a name="CCXL" id="CCXL"></a>CCXL<br /><br /> +<i>Denise à Philippe.</i></h3> + +<p class="r">2 août.<br /> +</p> + +<p>Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos cœurs, les meilleurs +peut-être, sont là dans ces feuilles...</p> + +<p>Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si +amoureusement amis!</p> + +<p class="c"><small>FIN</small></p> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="contents" +style="font-size:85%;text-align: center;"> +<tr><td><a href="#PREFACE_FRAGMENTEE">PRÉFACE FRAGMENTÉE, </a> +</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td><a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER: </a> +<a href="#I">I, </a> +<a href="#II">II, </a> +<a href="#III">III, </a> +<a href="#IV">IV, </a> +<a href="#V">V, </a> +<a href="#VI">VI, </a> +<a href="#VII">VII, </a> +<a href="#VIII">VIII, </a> +<a href="#IX">IX, </a> +<a href="#X">X, </a> +<a href="#XI">XI, </a> +<a href="#XII">XII, </a> +<a href="#XIII">XIII, </a> +<a href="#XIV">XIV, </a> +<a href="#XV">XV, </a> +<a href="#XVI">XVI, </a> +<a href="#XVII">XVII, </a> +<a href="#XVIII">XVIII, </a> +<a href="#XIX">XIX, </a> +<a href="#XX">XX, </a> +<a href="#XXI">XXI, </a> +<a href="#XXII">XXII, </a> +<a href="#XXIII">XXIII, </a> +<a href="#XXIV">XXIV, </a> +<a href="#XXV">XXV, </a> +<a href="#XXVI">XXVI, </a> +<a href="#XXVII">XXVII, </a> +<a href="#XXVIII">XXVIII, </a> +<a href="#XXIX">XXIX, </a> +<a href="#XXX">XXX, </a> +<a href="#XXXI">XXXI, </a> +<a href="#XXXII">XXXII, </a> +<a href="#XXXIII">XXXIII, </a> +<a href="#XXXIV">XXXIV, </a> +<a href="#XXXV">XXXV, </a> +<a href="#XXXVI">XXXVI, </a> +<a href="#XXXVII">XXXVII, </a> +<a href="#XXXVIII">XXXVIII, </a> +<a href="#XXXVIX">XXXVIX, </a> +<a href="#XL">XL, </a> +<a href="#XLI">XLI, </a> +<a href="#XLII">XLII, </a> +<a href="#XLIII">XLIII, </a> +<a href="#XLIV">XLIV, </a> +<a href="#XLV">XLV, </a> +<a href="#XLVI">XLVI, </a> +<a href="#XLVII">XLVII, </a> +<a href="#XLVIII">XLVIII, </a> +<a href="#XLIX">XLIX, </a> +<a href="#XLX">XLX, </a> +<a href="#LI">LI, </a> +<a href="#LII">LII, </a> +<a href="#LIII">LIII.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td><a href="#LIVRE_II">LIVRE II: </a> +<a href="#LIV">LIV, </a> +<a href="#LV">LV, </a> +<a href="#LVI">LVI, </a> +<a href="#LVII">LVII, </a> +<a href="#LVIII">LVIII, </a> +<a href="#LIX">LIX, </a> +<a href="#LX">LX, </a> +<a href="#LXI">LXI, </a> +<a href="#LXII">LXII, </a> +<a href="#LXIII">LXIII, </a> +<a href="#LXIV">LXIV, </a> +<a href="#LXV">LXV, </a> +<a href="#LXVI">LXVI, </a> +<a href="#LXVII">LXVII, </a> +<a href="#LXVIII">LXVIII, </a> +<a href="#LXIX">LXIX, </a> +<a href="#LXX">LXX, </a> +<a href="#LXXI">LXXI, </a> +<a href="#LXXII">LXXII, </a> +<a href="#LXXIII">LXXIII, </a> +<a href="#LXXIV">LXXIV, </a> +<a href="#LXXV">LXXV, </a> +<a href="#LXXVI">LXXVI, </a> +<a href="#LXXVII">LXXVII, </a> +<a href="#LXXVIII">LXXVIII, </a> +<a href="#LXXIX">LXXIX, </a> +<a href="#LXXX">LXXX, </a> +<a href="#LXXXI">LXXXI, </a> +<a href="#LXXXII">LXXXII, </a> +<a href="#LXXXIII">LXXXIII, </a> +<a href="#LXXXIV">LXXXIV, </a> +<a href="#LXXXV">LXXXV, </a> +<a href="#LXXXVI">LXXXVI, </a> +<a href="#LXXXVII">LXXXVII, </a> +<a href="#LXXXVIII">LXXXVIII.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td><a href="#LIVRE_III">LIVRE III: </a> +<a href="#LXXXIX">LXXXIX, </a> +<a href="#XC">XC, </a> +<a href="#XCI">XCI, </a> +<a href="#XCII">XCII, </a> +<a href="#XCIII">XCIII, </a> +<a href="#XCIV">XCIV, </a> +<a href="#XCV">XCV, </a> +<a href="#XCVI">XCVI, </a> +<a href="#XCVII">XCVII, </a> +<a href="#XCVIII">XCVIII, </a> +<a href="#XCIX">XCIX, </a> +<a href="#C">C, </a> +<a href="#CI">CI, </a> +<a href="#CII">CII, </a> +<a href="#CIII">CIII, </a> +<a href="#CIV">CIV, </a> +<a href="#CV">CV, </a> +<a href="#CVI">CVI, </a> +<a href="#CVII">CVII, </a> +<a href="#CVIII">CVIII, </a> +<a href="#CIX">CIX, </a> +<a href="#CX">CX, </a> +<a href="#CXI">CXI, </a> +<a href="#CXIII">CXIII, </a> +<a href="#CXIV">CXIV, </a> +<a href="#CXV">CXV, </a> +<a href="#CXVI">CXVI, </a> +<a href="#CXVII">CXVII, </a> +<a href="#CXVIII">CXVIII, </a> +<a href="#CXIX">CXIX, </a> +<a href="#CXX">CXX, </a> +<a href="#CXXI">CXXI, </a> +<a href="#CXXII">CXXII, </a> +<a href="#CXXIII">CXXIII, </a> +<a href="#CXXIV">CXXIV, </a> +<a href="#CXXV">CXXV.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td><a href="#LIVRE_IV">LIVRE IV: </a> +<a href="#CXXVI">CXXVI, </a> +<a href="#CXXVII">CXXVII, </a> +<a href="#CXXVIII">CXXVIII, </a> +<a href="#CXXIX">CXXIX, </a> +<a href="#CXXX">CXXX, </a> +<a href="#CXXXI">CXXXI, </a> +<a href="#CXXXII">CXXXII, </a> +<a href="#CXXXIII">CXXXIII, </a> +<a href="#CXXXIV">CXXXIV, </a> +<a href="#CXXXVI">CXXXVI, </a> +<a href="#CXXXVII">CXXXVII, </a> +<a href="#CXXXVIII">CXXXVIII, </a> +<a href="#CXXXVIX">CXXXVIX, </a> +<a href="#CXL">CXL, </a> +<a href="#CXLI">CXLI, </a> +<a href="#CXLII">CXLII, </a> +<a href="#CXLIII">CXLIII, </a> +<a href="#CXLIV">CXLIV, </a> +<a href="#CXLV">CXLV, </a> +<a href="#CXLVI">CXLVI, </a> +<a href="#CXLVII">CXLVII, </a> +<a href="#CXLVIII">CXLVIII, </a> +<a href="#CXLIX">CXLIX, </a> +<a href="#CL">CL, </a> +<a href="#CLI">CLI, </a> +<a href="#CLII">CLII, </a> +<a href="#CLIII">CLIII, </a> +<a href="#CLIV">CLIV, </a> +<a href="#CLV">CLV, </a> +<a href="#CLVI">CLVI, </a> +<a href="#CLVII">CLVII, </a> +<a href="#CLVIII">CLVIII, </a> +<a href="#CLIX">CLIX, </a> +<a href="#CLX">CLX, </a> +<a href="#CLXI">CLXI, </a> +<a href="#CLXII">CLXII, </a> +<a href="#CLXIII">CLXIII, </a> +<a href="#CLXIV">CLXIV, </a> +<a href="#CLXV">CLXV, </a> +<a href="#CLXVI">CLXVI, </a> +<a href="#CLXVII">CLXVII, </a> +<a href="#CLXVIII">CLXVIII, </a> +<a href="#CLXIX">CLXIX, </a> +<a href="#CLXX">CLXX, </a> +<a href="#CLXXI">CLXXI, </a> +<a href="#CLXXII">CLXXII, </a> +<a href="#CLXXIII">CLXXIII, </a> +<a href="#CLXXIV">CLXXIV, </a> +<a href="#CLXXV">CLXXV, </a> +<a href="#CLXXVI">CLXXVI, </a> +<a href="#CLXXVII">CLXXVII, </a> +<a href="#CLXXVIII">CLXXVIII, </a> +<a href="#CLXXIX">CLXXIX, </a> +<a href="#CLXXX">CLXXX, </a> +<a href="#CLXXXI">CLXXXI, </a> +<a href="#CLXXXII">CLXXXII, </a> +<a href="#CLXXXIII">CLXXXIII, </a> +<a href="#CLXXXIV">CLXXXIV, </a> +<a href="#CLXXXV">CLXXXV, </a> +<a href="#CLXXXVI">CLXXXVI, </a> +<a href="#CLXXXVII">CLXXXVII, </a> +<a href="#CLXXXVIII">CLXXXVIII, </a> +<a href="#CLXXXIX">CLXXXIX, </a> +<a href="#CXC">CXC, </a> +<a href="#CXCI">CXCI, </a> +<a href="#CXCII">CXCII, </a> +<a href="#CXCIII">CXCIII, </a> +<a href="#CXCIV">CXCIV, </a> +<a href="#CXCV">CXCV, </a> +<a href="#CXCVI">CXCVI, </a> +<a href="#CXCVII">CXCVII.</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td><a href="#LIVRE_V">LIVRE V: </a> +<a href="#CXCVIII">CXCVIII, </a> +<a href="#CXCIX">CXCIX, </a> +<a href="#CC">CC, </a> +<a href="#CCI">CCI, </a> +<a href="#CCII">CCII, </a> +<a href="#CCIII">CCIII, </a> +<a href="#CCIV">CCIV, </a> +<a href="#CCV">CCV, </a> +<a href="#CCVI">CCVI, </a> +<a href="#CCVII">CCVII, </a> +<a href="#CCVIII">CCVIII, </a> +<a href="#CCIX">CCIX, </a> +<a href="#CCX">CCX, </a> +<a href="#CCXI">CCXI, </a> +<a href="#CCXII">CCXII, </a> +<a href="#CCXIII">CCXIII, </a> +<a href="#CCXIV">CCXIV, </a> +<a href="#CCXV">CCXV, </a> +<a href="#CCXVI">CCXVI, </a> +<a href="#CCXVII">CCXVII, </a> +<a href="#CCXVIII">CCXVIII, </a> +<a href="#CCXIX">CCXIX, </a> +<a href="#CCXX">CCXX, </a> +<a href="#CCXXI">CCXXI, </a> +<a href="#CCXXII">CCXXII, </a> +<a href="#CCXXIII">CCXXIII, </a> +<a href="#CCXXIV">CCXXIV, </a> +<a href="#CCXXV">CCXXV, </a> +<a href="#CCXXVI">CCXXVI, </a> +<a href="#CCXXVII">CCXXVII, </a> +<a href="#CCXXVIII">CCXXVIII, </a> +<a href="#CCXXIX">CCXXIX, </a> +<a href="#CCXXX">CCXXX, </a> +<a href="#CCXXXI">CCXXXI, </a> +<a href="#CCXXXII">CCXXXII, </a> +<a href="#CCXXXIII">CCXXXIII, </a> +<a href="#CCXXXIV">CCXXXIV, </a> +<a href="#CCXXXV">CCXXXV, </a> +<a href="#CCXXXVI">CCXXXVI, </a> +<a href="#CCXXXVII">CCXXXVII, </a> +<a href="#CCXXXVIII">CCXXXVIII, </a> +<a href="#CCXXXIX">CCXXXIX, </a> +<a href="#CCXL">CCXL.</a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /> +<br /> +<br /> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small>ÉMILE COLI<span class="ov">N—IMPRIMERIE </span>DE LAGNY</small></p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Louis Bouilhet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Pascal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Stendhal</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Office de sainte Cécile, Bréviaire romain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> «Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!»</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE *** + +***** This file should be named 36635-h.htm or 36635-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/6/3/36635/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/36635-h/images/colophon.png b/36635-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f79aff3 --- /dev/null +++ b/36635-h/images/colophon.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..e1acf99 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #36635 (https://www.gutenberg.org/ebooks/36635) |
