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+The Project Gutenberg EBook of Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Amitié amoureuse
+
+Author: Hermine Lecomte Du Noüy
+
+Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+AMITIÉ
+
+AMOUREUSE
+
+(MME LECOMTE DU NOUY)
+
+DE
+
+STENDHAL
+
+«...L'amitié amoureuse, qui est plus que
+l'amour, car elle en a tout le charme, et elle
+n'en a point les malaises, les grossièretés ni
+les violences...»
+
+(_Les Contemporains--Sully-Prudhomme_)
+
+JULES LEMAITRE
+
+TRENTE-QUATRIÈME ÉDITION
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ Format grand in-18.
+
+ AMITIÉ AMOUREUSE 1 vol.
+
+ L'AMOUR EST MON PÉCHÉ 1 --
+
+ LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR 1 --
+
+
+ _En préparation_:
+
+ L'EXPÉRIENCE 1 vol.
+
+ LE VICE D'ATTACHEMENT 1 --
+
+ LE DESSOUS DES CARTES 1 --
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
+compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+A
+
+MADAME LAURE DE MAUPASSANT
+
+_Je dédie ce Livre, en témoignage de ma profonde admiration et de mon
+tendre respect._
+
+H. L. N.
+
+Octobre 1896.
+
+
+
+
+PRÉFACE FRAGMENTÉE
+
+DE
+
+STENDHAL
+
+ * * * * *
+
+Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et
+surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une
+description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en
+France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus
+encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de
+nos mœurs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole
+qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler
+choquante.
+
+ * * * * *
+
+Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement,
+mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se
+succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de
+l'amour...
+
+ * * * * *
+
+Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les
+prier de ne pas m'écouter..................
+
+Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des
+miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux
+aveugles. Ainsi les gens d'argent et à grosse joie, qui ont gagné cent
+mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce
+livre, doivent bien vite le fermer...
+
+ * * * * *
+
+Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où
+l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du
+grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je
+prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux
+pour des causes imaginaires _étrangères à la vanité_, et qu'il aurait
+grande honte de voir divulguer dans les salons..........
+
+Qu'est-ce donc que connaître l'amour par les romans? Que serait-ce après
+l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne
+l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette
+folie? Je répondrai comme un écho: «C'est folie.»
+
+Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous
+occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à
+personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai
+refait ce livre et cherché à le rendre clair. Après l'avoir lu, n'en
+parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans
+votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y
+laisserais même quelques pages non coupées....
+
+ * * * * *
+
+Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amuse à
+publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues.
+C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la
+sagesse pratique le ravit en admiration...
+
+ * * * * *
+
+Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le
+malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé
+le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour
+offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.
+
+(Extrait de: _De l'amour_.)
+
+
+
+
+AMITIÉ AMOUREUSE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+_Les femmes préfèrent les émotions à la raison... elles sont toujours et
+partout avides d'émotions..._
+
+ * * * * *
+
+_La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit
+provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un
+attaque et l'autre défend..._
+
+ * * * * *
+
+_L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats,
+c'est l'amour du jeu._
+
+<small>STENDHAL.
+
+
+
+
+I
+
+_Philippe de Luzy à Denise Trémors._
+
+
+12 novembre 18...
+
+Madame,
+
+Voulez-vous me permettre de me présenter chez vous demain vers cinq
+heures, et de vous apporter moi-même le petit volume de vers que vous
+désirez? Le souvenir très agréable de la conversation que nous avons eue
+à cette soirée où je m'ennuyais--où nous nous ennuyions tant--me pousse
+à vous faire cette demande; j'ose espérer que vous ne la trouverez pas
+importune. J'obéis, en vous écrivant, à une impression d'affinité qui
+m'a donné, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que
+nous étions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se défier des
+indications de l'instinct, qui sont en général obscures et incertaines;
+peut-être mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et
+avez-vous complètement oublié et la soirée, et le livre, et son
+propriétaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le
+faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais déjà.
+
+Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.
+
+
+
+
+II
+
+_Denise Trémors à Philippe de Luzy._
+
+
+12 novembre, cinq heures.
+
+Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop
+vivace dans l'esprit le souvenir de cette soirée ennuyeuse où, grâce à
+vous, je me suis si peu ennuyée, pour chercher s'il y a correction ou
+incorrection à le faire.
+
+Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par
+son bon plaisir... et j'en aurai un extrême à renouveler, au coin de mon
+feu, la causerie si attrayante de l'autre soir.
+
+
+
+
+III
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 novembre.
+
+Eh bien, madame, je ne m'étais pas trompé; la sympathie me guidait
+mystérieusement, mais sûrement, vers vous. J'étais hier, je vous
+l'avoue, un peu troublé en entrant dans votre salon. Je me
+demandais--ces sortes d'expériences sont si dangereuses--si je n'allais
+pas voir s'évanouir tout à coup le rêve gracieux qui m'y avait amené.
+Quelle peine pour moi si la petite fleur née dans mon imagination était
+morte, subitement transplantée dans la réalité. J'en aurais beaucoup
+souffert; mais j'ai été vite rassuré, et j'en suis si heureux que je ne
+puis résister au plaisir de vous le dire.
+
+Comme vous avez été bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme
+je vous sais gré de consentir à être très simplement une femme, au lieu
+de chercher à être, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occupé à
+disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie d'être gaie,
+et je suis amoureux de l'air très grave que vous aviez en versant l'eau
+bouillante sur le thé.
+
+J'ai passé, grâce à vous, madame, deux heures exquises. Je vous en
+devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manière un peu
+légère ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie été touché des marques
+plus sérieuses d'estime et de confiance que vous m'avez données. Mais
+c'est là un terrain en quelque sorte sacré, où ma jeune amitié n'ose
+encore s'aventurer. Je m'arrête respectueusement et vous prie de me
+croire, madame, très à vous.
+
+ PHILIPPE DE LUZY.
+
+_P.-S._--Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque
+intelligente, et qu'au risque d'étonner tout le monde j'ai presque envie
+de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention, à partir de
+samedi prochain, de réunir ses amis toutes les semaines. En sorte que,
+vous voyant le mardi chez votre belle-sœur, madame d'Aulnet, et le
+samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une
+petite visite dans l'intervalle, je me ferai une existence à peu près
+supportable. Puis, elle a ajouté en me regardant: «Surtout ne manquez
+pas samedi prochain; madame Trémors viendra et elle chantera.» Pourquoi
+a-t-elle insisté? Aurait-elle déjà deviné, avec ce curieux instinct des
+êtres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit à personne,
+pas même à vous.
+
+
+
+
+IV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 novembre.
+
+Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous égariez... et je me
+hâte de vous crier, en joueuse bien honnête: Casse-cou!
+
+Je suis très heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes
+mutuellement découverte; nos esprits se sont touchés et il y a entre eux
+adhérence. Mais peut-être vais-je vous paraître bien bourgeoise: trois
+mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas?
+
+Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent liberté
+d'allure; l'amitié entre un homme et une femme me paraissant la chose
+la plus charmante à cultiver, peut-être, à mon insu, ai-je pris trop de
+soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous?
+
+Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse
+coquette, si coutumière aux mondaines, qui me fait prendre cette
+résolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en
+prévenir. C'est--comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?--C'est
+par prudence, peut-être aussi par pudeur: vous m'avez effarouchée avec
+votre «_curieux instinct des êtres primitifs_».
+
+Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit,
+puisque vous semblez prendre intérêt à ce que votre baguette ne revienne
+jamais à vide des lambeaux qu'il vous plaît de crocheter en mon cerveau
+de Parisienne; mais considérez que ceci est la seule joie qu'il me soit
+permis de vous donner.
+
+
+
+
+V
+
+_Philippe à Denise_.
+
+
+5 décembre.
+
+«_Vous êtes si paresseux et si nonchalant!_» M'avez-vous, sans reproche,
+madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu
+traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant
+de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous,
+mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce
+que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au
+travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses
+s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus
+embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la
+main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui
+paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:
+
+ ... les paresseux
+ Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux.
+
+Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux à
+faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une
+attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le
+gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte
+que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et
+aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le
+rôle du gendarme.
+
+En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir
+intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai
+toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les
+acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en
+suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine
+lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande--combinaison de
+marionnette--que je vous avais faite de venir à une réception chez
+madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très
+déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti
+simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres
+réflexions.
+
+Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque
+chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me
+suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise
+de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet
+que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en
+est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse,
+comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul
+dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si
+intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos
+scrupules, notre amitié a été définitivement fondée.
+
+Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame
+mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas
+mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser
+conduire «par un ange aux yeux bleus».
+
+En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.
+
+
+
+
+VI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+6 décembre.
+
+Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la
+chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si
+j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous
+recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je
+m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore
+tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos
+lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu.
+
+Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction
+du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se
+préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami
+paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la
+conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous
+tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains presque plus.
+Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre
+nonchalance, en se secouant--par quel imprévu et merveilleux
+effort?--s'est crue forcée d'allumer en mon honneur.
+
+Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort
+aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté?
+
+Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle
+aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises
+surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans
+tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui
+ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de
+tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop?
+
+Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je
+vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez
+moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié
+si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie,
+mon ami? Vous l'avez promis. Peut-être allez-vous conclure de cela que
+je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+VII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 décembre.
+
+L'amusante mine troublée--un peu--que vous aviez en me découvrant à
+cette fête d'enfants! Je vous ai obéi, madame, j'ai espacé mes visites;
+mais vous n'exigez pas que je renonce à vous voir dans le monde aussi
+souvent qu'il me sera possible?
+
+D'ailleurs, hier, je n'étais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais
+pour votre délicieuse Hélène. Quand on a une fille de six ans aussi
+exquise, il faut s'attendre à la voir recherchée, admirée, fût-ce des
+grands garçons. Et puis j'étais là aussi pour votre nièce Suzanne
+d'Aulnet--ne l'ai-je pas bien prouvé en m'occupant presque exclusivement
+d'elle?--Elle est jolie, certes; elle a précisément tous les signes de
+beauté qu'Alexandre Dumas recommande à l'attention des hommes--afin
+qu'ils n'épousent pas.--Je lui ai fait une cour discrète, elle ne l'a
+point dédaignée et madame votre belle-sœur en a semblé elle-même
+touchée. Jusqu'à votre belle-mère qui me faisait les doux yeux... Vous
+voyez bien, madame, je ne suis pas à craindre. De quoi me punissez-vous?
+qu'ai-je fait? Soyez clémente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais
+commencer à me croire dangereux. Épargnez-moi cette fatuité imbécile.
+
+
+
+
+VIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 décembre.
+
+Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je
+ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route.
+
+J'ai, demain, une réception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul
+Hervieu, Marcel Prévost, Abel Hermant et vous. Le dîner est pour huit
+heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tôt et d'assister
+au repas de tite-Lène, que vous avez conquise.
+
+
+
+
+IX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+21 décembre.
+
+Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un
+peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je
+vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes
+pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les
+mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations
+vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une
+perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur
+quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très
+supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une
+prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde.
+
+Vous auriez fait--vous en conveniez vous-même hier--un littérateur d'une
+qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme et
+d'amertume» dont parle Maurice Barrès.
+
+Vous ressemblez à celui-là par tant de points!
+
+Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité
+merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme _l'homme libre_, de prendre
+une résolution, vous fûtes «_détourné de ce cher projet par la nécessité
+d'être extrêmement énergique pour l'exécuter_».
+
+Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous
+vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs
+d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez
+tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et
+puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance,
+peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que
+ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher:
+Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre,
+non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce
+_farniente_ élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour
+que je le trouble autrement que par ma bonne grosse morale. Mais, mais,
+ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers:
+
+ Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur[1].
+
+Ne dites pas de nous: _Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus
+adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées._
+
+C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe...
+pouvez-vous savoir combien nos cœurs, notre sensibilité, nos
+tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous
+offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez
+d'intellectualité, d'art et d'idéalisme?
+
+J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon cœur
+_sublimise_ l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le
+dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous
+étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne
+vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez.
+
+Si vous saviez quels dons de froide analyse se cachent souvent derrière
+nos pires enthousiasmes...
+
+Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons
+parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour
+ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules,
+nous sommes obligées de vous faire partager.
+
+Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut
+bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du
+banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils
+procèdent de nos rêves plus encore que de vous.
+
+Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne.
+
+
+
+
+X
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+23 décembre.
+
+Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous
+connaître et en vous l'avouant avec naïveté. J'ai un vrai chagrin de
+vous l'avoir dit, non comme vous le pensez, mais d'une manière mauvaise
+en somme, puisqu'elle vous a déplu.
+
+Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez.
+
+Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement à vous vers
+cette heure-là, en rentrant de l'Opéra, et je regrettais de ne vous
+avoir pas eue près de moi pour goûter ensemble le charme de la musique
+de Reyer que je venais d'entendre.
+
+Je me réjouis de réveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mère
+m'a convié à cette fête par un mot charmant. Je me réjouis aussi de
+faire la connaissance de ce frère Gérald dont tite-Lène me rend jaloux
+dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin.
+
+Je suis à vos pieds.
+
+Yours very sincerely.
+
+
+
+
+XI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 décembre.
+
+Vous allez être encore grondé... Hélène a reçu une poupée grande comme
+elle et qui l'a fait bondir de joie. Elle l'aimait déjà avant d'avoir
+trouvé la carte du donateur; quand elle a su que c'était vous, sa joie
+est devenue du délire. Que n'étiez-vous là! c'est si bon à voir, le
+bonheur des enfants!
+
+Mais ce délire de ma fillette a un peu détruit les convictions que je
+vous ai exposées dans ma dernière lettre; il y aurait donc des êtres que
+plus particulièrement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de
+tite-Lène s'est-elle augmentée à la pensée que la poupée venait de vous?
+Cette sélection m'apparaît comme une faiblesse. Il faudrait dresser son
+cœur à ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors
+seulement que l'archet serait vraiment vainqueur.
+
+La poupée s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptême,
+Suzanne a réclamé d'être la marraine. Les radieux vingt ans de ma nièce
+ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois
+bien que l'idée du compère qu'on lui destine est pour quelque chose dans
+ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dînette de dragées
+avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de responsabilités graves
+que de promettre de veiller sur l'âme en son d'une poupée.
+
+Mais pourquoi m'avoir donné un soufflet? Certes, si je m'attendais à
+recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'était pas de vous. Voilà une
+liberté grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve
+charmant, exquis, le plus adorable, le plus séduisant des soufflets--«ce
+qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment à être
+battues»,--dirait un non initié.
+
+--Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe.
+
+Et voilà, mon ami, comme un scandale peut naître d'un quiproquo, car il
+y a soufflet et soufflet, pas vrai?
+
+Ce vase précieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux
+tulipes harmonieuses et brillantes, débordant de fleurs vraies embaumées
+et flexibles, est tout à fait élégant et joli; je l'aime et vous
+remercie de me l'avoir donné.
+
+Quel dommage que votre carte m'ait appris en même temps que vous partez
+pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes; elles sont
+meilleures ainsi pourtant, à la façon des petits pâtés.
+
+
+
+
+XII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 décembre.
+
+La nouvelle nouvelle, ma chère amie, est que je ne vais pas à la
+campagne. Je suis forcé de rester à Paris; j'ai eu avec mon frère une
+explication assez sèche; nous nous sommes quittés sur des mots
+aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit
+jours en tête à tête avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je
+suis tout prêt à venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet,
+banal témoignage de ma grande affection, vous en ait donné.
+
+
+
+
+XIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 décembre, cinq heures.
+
+Qu'est-il donc arrivé? je comptais sur ce repos physique pour
+réconforter certains coins douloureux de votre pensée. Cela me cause un
+vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux.
+
+Vous êtes, à tout prendre, une pauvre âme en peine qui m'intéressez.
+Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une
+heure avec moi. Je tâcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y
+réussis parfois.
+
+Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des
+mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien.
+
+Et puis je compte sur vous pour déjeuner le premier janvier. Ce jour-là,
+la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isolés, les
+abandonnés. C'est de fondation. Il y a des années où nous sommes quatre;
+d'autres, quinze. On échoue chez moi, on toaste ensemble et cela
+resserre les liens affectueux et donne à tous l'illusion de la famille.
+
+Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; à
+midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons à table. Mère préside
+avec moi; on passe ensemble le reste de la journée; on reçoit _mes_
+visites et le soir maman nous emmène tous dîner chez elle.
+
+Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte déjà, hélas! des
+disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces
+déjeuners où étaient présents entre autres, Jean Baudry, Guy de
+Maupassant, Renan.--Maupassant avait fait apporter pour Hélène, par son
+fidèle François, toute une valise, une grande valise pleine de jouets,
+de ces joujoux de treize à quarante-cinq sous des petites boutiques
+ambulantes des boulevards.
+
+Après le déjeuner on vida la valise sur le tapis où, jolie dans sa robe
+décolletée qui laissait voir sa peau rosée encore pleine de lait, sa
+chair fraîche et ronde de baby de deux ans, tite-Lène, assise par terre,
+trônait. Et c'étaient des étonnements, des cris de joie, aussi bien des
+grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de
+tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une
+vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, géante, se donnait
+de temps en temps le plaisir d'écraser un objet de ce petit monde mis en
+mouvement par des ficelles.
+
+Que croyez-vous que faisaient devant ce spectacle mes hommes illustres?
+qu'ils philosophaient? point: tous vautrés sur le tapis, ils attrapaient
+au passage et se renvoyaient l'un à l'autre petits bonhommes, toupies,
+porteuses de pain, moulins à vent, vélocipèdes, tournant, courant,
+voletant, tourbillonnant. Et c'étaient des cris: «La ficelle? où est
+_ma_ ficelle? Bon! Baudry me l'a chipée et l'accapare!--Mais non, c'est
+Maupassant qui la mange!--Oh! Regardez ça, mes enfants, c'est trouvé!»
+Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers à Hélène qui,
+s'avisant dans cette foule de jouets d'en détester un, un moulin qui
+marchait en même temps qu'il tournait les ailes--pourquoi? Quel mystère
+que les cerveaux des petits!--crachait vaillamment dessus toutes les
+fois qu'il passait à portée de sa bouche.
+
+Et pendant ce temps-là des gens venaient, très graves, me faire des
+visites. A chaque coup de timbre on fermait précipitamment la porte qui
+sépare le grand salon du petit; je recommandais à tous d'être sages, de
+ne pas faire de bruit, et, bien sérieuse, j'allais recevoir le visiteur
+dans le petit salon. Quand mes joueurs ne se mettaient pas tout à coup
+à hurler de joie, ça allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement.
+Mais, si le nouveau venu était un ami des grands hommes, on
+l'introduisait et peu après c'était un ventre de plus par terre. Et
+tite-Lène, autant amusée des gambades de ses grands amis que des courses
+de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bécoter, enlever
+triomphalement dans les airs.
+
+Les sacs de bonbons étaient mis au pillage; une fois goûtés, ceux que
+les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe où déjà les
+morceaux gisaient en attendant d'être jetés. «La coupe amère des
+Refusés», disait gaiement Baudry. Voilà, mon ami, des joies simples
+comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai?
+
+Une idée: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frère
+Gérald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de
+restauration d'une aile du vieux château. Ce déplacement vous changerait
+d'air et vous ferait du bien.
+
+
+
+
+XIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 décembre.
+
+Vous êtes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de
+faire partie du déjeuner des Abandonnés. Je n'en serai pas un illustre,
+mais un profondément reconnaissant et dévotement admirateur de la fée
+indulgente et douce que vous êtes aux pauvres humains.
+
+
+
+
+XV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 janvier.
+
+Vous m'intéressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite
+afin que mes actes se classent vis-à-vis de vous pour ce qu'ils sont:
+une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller révérender ma
+belle-mère. Ma nièce y faisait les honneurs du thé; il y avait là
+quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne
+m'aviez pas dit que sa mère vous avait connu enfant? On a parlé de
+vous. Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que
+vous étiez un petit mélancolique et caressant; la grâce, le charme
+presque féminin du baby gagnait le cœur des mères.
+
+Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en présence au
+dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grâce, cette mélancolie,
+ont tourné en séduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses énergies? Vous
+étiez l'enfant ami du plaisir, des gâteaux, des élégances, des
+nonchalances, de la caresse qui effleure. N'êtes-vous pas demeuré trop
+cet enfant-là?
+
+Je suis tout étonnée de vous découvrir ce que vous êtes. La force de
+votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre
+intelligence subtile, profonde, mâle et froide, un peu dédaigneuse
+aussi, donne le change sur votre cœur hésitant et votre volonté
+faible. Quand vous êtes auprès de moi, je reste sous l'enchantement de
+votre parole tout imprégnée de philosophie caressante; vos paradoxes les
+plus décevants me semblent choses naturelles; je me découvre étonnée de
+n'y avoir pas plus tôt songé. Vous parti, la fantasmagorie de votre
+éloquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma _raisonnabilité_,
+comme vous dites plaisamment. Peut-être exagérez-vous l'importance de
+nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout élan,
+ne quittent-ils pas nos âmes? elles n'ont plus de sensations imprévues,
+les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mêmes;
+n'est-ce pas alors que l'esprit s'égare?
+
+«Quittez-vous, renoncez à vous et vous jouirez d'une grande paix
+intérieure--est-il dit dans l'_Imitation_,--alors s'évanouiront toutes
+les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.»
+
+Ne voilà-t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez
+m'aimer à la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de
+tels aperçus philosophiques!
+
+
+
+
+XVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+17 janvier.
+
+Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides
+d'un peu de vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points
+d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le
+pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma
+sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de
+vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps
+misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse,
+faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me
+transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel
+sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté,
+hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là, quelques impressions
+rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde;
+ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans
+la joie, la douleur: je change en œuvres vives les recherches, les
+découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce
+pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont
+supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie
+puissance créatrice.
+
+Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma
+place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat,
+médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je
+n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger,
+sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et
+généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des
+instincts contraires,»--comme dit l'autre,--«tirant profit des
+circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore
+un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau
+humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très
+différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les
+autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la
+puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse
+variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de
+moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau
+élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y
+puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir quelques dispositions à
+rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir
+d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé
+de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr.
+
+Nous touchons là, madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur
+différente que, chacun, nous sommes.
+
+Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si
+pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté
+physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah!
+madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi.
+
+Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière
+pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture
+réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en
+pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de
+moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet
+air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus
+puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: _ces
+deux qui vont ensemble_.--Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et
+de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités
+mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais:
+«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là?
+
+Et puis, madame, n'allez-pas là-dessus faire l'effarouchée et me
+gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié
+m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si
+courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de
+chercher, je l'ai découvert: votre cœur dirige vos actes, guide vos
+pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à
+jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce cœur, s'imprègnent de
+lui. Voilà. Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres?
+
+
+
+
+XVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 janvier.
+
+_Voilà!_... C'est bientôt dit, monsieur; après tous ces beaux discours,
+croyez-vous qu'il va m'être facile de rester modeste? Prenez garde,
+vous m'admirez trop; votre amitié me semble fondée sur l'illusion, c'est
+une fragile assise. Quels mécomptes vous vous préparez! Vous m'allez
+découvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule,
+monsieur mon ami.
+
+Ma nourrice, restée servante auprès de moi devenue grande, me disait,
+lorsque je me jetais à son cou trop ardemment: «Aimez-moi moins à la
+fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.»
+
+Les amitiés durables ne naissent pas d'un caprice, songez à cela; voilà
+seulement quatre mois que vous m'avez découverte; pourtant, il y a deux
+ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement
+subit vous a poussé vers moi? Vous me saluiez indifférent. Il a fallu un
+soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprès de
+moi. Notre rencontre a été une chose charmante, mais n'exagérons rien,
+cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point.
+
+Je veux bien être «ces deux qui vont ensemble» s'ils ne vont pas trop
+loin.
+
+Voulez-vous que je vous dise? la variété dans l'équilibre, voilà
+peut-être ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces
+vitalités, ces langueurs, ces puissances de réplique qui vous charment,
+ne me viennent de vous, suscitées en moi par le souffle créateur,
+intellectuel et fort, qui demeure en tout homme même insciemment.
+
+Si je raisonne juste, quel petit néant je serais!
+
+
+
+
+XVIII
+
+_Philippe à Denise_.
+
+
+19 janvier.
+
+Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possédez le _souffle
+créateur_; vous êtes, de plus, la séduction faite femme.
+
+J'ai mis un long temps à vous découvrir? C'est mal à vous de me le
+reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu
+arrogante bien faite pour éloigner un sensitif de mon espèce. Je vous
+admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie à
+savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en
+ma pensée: fine, jolie, flexible, délicate et si pâle... Je vous
+saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un
+intérêt de vous venant jusqu'à moi.
+
+Cette soirée ennuyeuse, je la bénis. Voilà, madame, comme les épreuves
+communes créent inopinément, entre les âmes, les plus forts liens!
+
+
+
+
+XIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+20 janvier.
+
+Moquez-vous, ironique! Ma nièce a bien raison de vous étiqueter le plus
+décevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse
+de vos fréquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout
+à l'heure «espérant vous rencontrer»; j'ai souri; la chatte aiguise,
+sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses.
+Elle allait au cercle, patiner avec son père; elle aurait voulu vous
+trouver là et vous emmener.
+
+Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une
+rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de son
+chapeau, tout cela mêlé de termes techniques empruntés à la solennité de
+ses débuts sur la glace, _au cercle_; ce mot prend, dans sa bouche,
+toute l'importance la plus select!
+
+D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mère
+me charge de vous inviter à dîner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et
+serez-vous ce soir chez ma belle-sœur? Madame d'Aulnet et Suzon
+comptent sur vous... moi aussi.
+
+
+
+
+XX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+21 janvier.
+
+J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme
+l'invitation de votre chère mère, il me faut encore vous l'écrire pour
+avoir le prétexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre
+imprévue, au Bois, aujourd'hui.
+
+Vous veniez vers moi, légère, marchant vite, de ce pas rythmé que
+j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe
+flottante s'est tout à coup collée sur votre corps gracile, par un
+caprice du vent. J'en ai été ému artistement, ma chère statuette, et
+plus troublé que par la nudité absolue.
+
+Voilà l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination
+bien de la puissance et y sèment bien du désarroi. Rien n'est vulgaire
+qui me vient de vous. Vous êtes le réveil de mes énergies; vous peuplez
+ma vie de sensations. Et quelle jolie mine éveillée vous avez eue en me
+reconnaissant! Votre manière d'être timide et résolue m'enchante.
+
+Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que
+l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pénétrants quand, de
+temps en temps, je m'oublie à savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni
+me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis à vous
+envoyer ainsi la «joyeuse envolée des pensées...»
+
+
+
+
+XXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+22 janvier.
+
+«D'amour»... c'est bien ça, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa
+citation! Oh! le laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant
+délit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le
+savoir, a là son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est
+une infériorité notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer
+de plaire à votre amie.
+
+Ma belle-mère m'offre sa loge à l'Opéra pour vendredi. Voulez-vous y
+venir? On y joue _Sigurd_. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux
+places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte,
+elle bavarde, lit par-dessus mon épaule, je ne sais plus ce que je vous
+dis!
+
+
+
+
+XXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+23 janvier.
+
+Impossible, à mon très grand regret, madame mon amie. Une mission tombe
+sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller à Bruxelles pour une
+conférence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grâce de ne
+pas me faire vous les expliquer.
+
+Soyez bonne, écrivez-moi. Je m'engage à commencer.
+
+
+
+
+XXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+25 janvier.
+
+Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu
+le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A
+Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des
+cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du
+wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine
+avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me
+précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras--poliment, je
+dois le reconnaître--et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser
+une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je
+vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche
+le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.--«Mais, monsieur,
+c'est épouvantable ce qui m'arrive... Ma valise! Ma canne! mon sac de
+voyage! Ma couverture!»--La casquette, bienveillante, me conduit au
+bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de
+Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il
+repince mes accessoires; je les reprendrai en passant.
+
+Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le
+train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à
+Bruxelles vers quatre heures du matin.
+
+J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis,
+j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé
+d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle
+le café _Jeanne d'Arc_. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville
+et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous
+écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite
+jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le
+besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une
+sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment
+philosophiques. Si je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je
+raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en
+veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce
+début me donne droit à des compensations, et je les attends avec
+confiance.
+
+Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon
+train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.
+
+ PHILIPPE.
+
+Observations: Compiègne est traversé par un cours d'eau. Il y a un pont.
+Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorité des
+habitants est dans l'artillerie. La bière y est médiocre. J'ai entendu
+dire qu'il y avait un château. Il n'y a ni buffet ni cigares à la gare.
+On s'instruit en voyageant.
+
+
+
+
+XXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 janvier.
+
+_Grand-Hôtel, boulevard Anspach._
+
+Suite de mes «impressions de voyage». Donc, j'ai repris, madame Nisette,
+le train de neuf heures quarante-sept à Compiègne. Mais on m'avait
+trompé en me disant que j'arriverais à Bruxelles à quatre heures du
+matin. J'ai dû attendre encore deux heures à Tergnier, _port de mer_ de
+quatre mille âmes.
+
+Buffet modeste, où j'ai jeté les bases d'une amitié solide avec un
+employé galonné du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis allé
+passer une heure à un bal populaire proche de la gare. Entrée: vingt
+centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant
+consolé de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur.
+
+Arrivé enfin à Bruxelles à cinq heures et demie. Descendu au
+Grand-Hôtel. Levé à midi; déjeuné, erré dans les rues. Je craignais
+d'être trop piloté et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au
+cercle où je dois faire une conférence, que le gérant. Je suis donc
+libre jusqu'à ce soir.
+
+Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. «Le silence infini de ces
+rues rectilignes m'effraie», comme dit Pascal. Pas un café, pas une
+brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, élégante
+et un peu froide. En bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux
+boulevards de Lyon. Le gérant du cercle m'a recommandé le palais de
+justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces
+fragments de romances à l'étalage d'un marchand de journaux.
+
+_La Nacelle_ (air de Béranger à l'Académie).
+
+ Ne pleure plus, ma Marie, et remarque
+ Le bleu du ciel et le vent indulgent...
+
+_La Misère des Flandres_ (air de Béranger à l'Académie).
+
+ J'ai vu là-bas, près d'une croix de pierre
+ Un pauvre veuf implorer l'Éternel...
+
+Je voudrais bien être avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie
+incomparable.
+
+
+
+
+XXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Marchienne, 30 janvier.
+
+Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez
+madame de X..., grand réconfort et attendrissement. C'est le premier
+moment agréable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma conférence devant
+un public quelque peu empaillé. Pourtant, tout a plutôt bien marché,
+sauf un peu de bafouillage çà et là, et je les ai déridés par instants.
+En somme, quelque chose d'intermédiaire entre le succès d'estime et le
+succès proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec éloquence,
+_omnia nihil_.
+
+Couché à dix heures. Nuit réparatrice. Pris train à une heure. Traversé
+pays tout noir de charbon. Lugubre. Arrivé à trois heures chez madame de
+X..., charmante. Causé de Paris pendant une heure. Monté dans une
+chambre où je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis
+toujours à vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous?
+
+
+
+
+XXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Anvers, 3 février.
+
+Madame,
+
+Je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier, et aujourd'hui je n'ai
+qu'un moment. Mardi, à Marchienne, grand succès. Hier, déjeuné à
+Bruxelles avec les de X... Mangé huîtres exquises et choses bizarres
+excellentes. Puis, parti pour Anvers. Là, très grand succès. Braves
+gens. Promenade nocturne fantastique à travers les rues jusqu'à deux
+heures du matin.
+
+Des cafés-concerts d'une décoration folle: style indien, babylonien,
+assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'éclatant et de
+barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux
+matelots qui débarquent après six mois de mer, et des chanteurs de tous
+les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant.
+
+Adieu, madame mon amie, je serai demain à Paris.
+
+
+
+
+XXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+10 avril.
+
+J'ai pensé à vous, hier, et vous ai regretté; c'était mon dernier five
+o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littérateurs de la jeune
+génération, dont deux génials déjà. Ils se connaissent, un dîner
+s'improvise, ce qui est toujours une manière favorable de réunir les
+gens. On a causé, causé, causé; discuté, discuté, discuté; philosophé,
+blagué, psychologué. Puis ça a fini par une lutte à mains plates, entre
+l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprêmement intelligente, fine,
+distinguée. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari
+s'écrie: «Mais ruse donc, salaude!» Nous en avons ri pendant vingt
+minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche
+de raffiné éloquent, que nous ne nous sommes arrêtés de rire que pour
+reprendre des forces et repartir plus fort.
+
+Nous avions dîné dans la serre, parmi les fleurs, un désir réalisé pour
+satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le
+plafond de verre. C'était un joli bruit grésillant.
+
+Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a
+été dressé par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les
+huîtres, l'autre le poulet en gelée, un troisième le rôti, un autre les
+écrevisses. Le dessert sur la table, pas plus respecté: raisins,
+amandes, sucreries, en branle dès après le potage. Non, non, il fallait
+nous voir! Le café pris, au salon, les plus hautes pensées tripotaillées
+par tous, pafs de joie, ivres d'éloquence et d'idées remuées; puis de la
+savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon âme--vous
+n'avez pas encore entendu cette voix-là--et toute mon émotion artistique
+surexcitée, en communion avec la leur. Et après tout cela, je ne sais
+quoi d'alangui, de très suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait
+plus se quitter; enfin, exquis!
+
+Je vous aurais voulu là, correct. Mais c'est égal
+si--vous--là--auriez--pas--donné--dîner--pour--des prunes--je crois!
+
+Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands très friendly, et
+surtout tâchez d'avoir en me lisant, à défaut d'indulgence, _the most
+understanding soul_...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 avril.
+
+C'est ma chance, cela! et si vous croyez que ça me console de penser que
+j'aurais pu être là... Je n'ai même pas la ressource de vous dire: Ne
+pouviez-vous m'appeler par téléphone? Vous l'auriez fait, je n'étais pas
+chez moi; j'ai dîné au Cercle, puis, été à une réception chez le prince
+X... Rien que des Altesses--sauf moi--régnant dans les salons de leurs
+nobles sujets.
+
+Ma chère amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce
+que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là
+ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les
+femmes perchées sur leurs pattes de dinde, de neuf heures à minuit, par
+respect de l'Altesse royale.
+
+Et quelles comédies admirables se jouent là! J'aurais un plaisir
+infini--vous entendez, infini--à les raconter si je n'avais des amis, de
+charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Mais le prince de
+X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-même,
+sont si gentils à mon égard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas;
+mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge...
+
+En tout cas, cela m'a servi à formuler ce principe qui est plus vrai,
+soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu:
+
+--Tout homme qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de
+son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre,
+au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute
+religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations
+mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra
+fréquenter ses semblables, les voir, les écouter, sans être malgré lui
+entamé par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles.
+
+Enseignez cela à Hélène si vous voulez en faire une vraie femme, et
+laissez-moi vous baiser les mains.
+
+
+
+
+XXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 avril.
+
+Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il
+que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je
+crois aisément qu'il s'est remué moins d'idées chez le prince X... hier
+soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sûr, ami, que vos grands
+seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils
+vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez
+des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon
+mari. Pour ceux qui ont un cœur et qui pensent, le bourgeoisisme,
+voilà le seul, le véritable ennemi.
+
+Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme;
+c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme?
+C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de
+hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands
+sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux
+nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien,
+vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont
+lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une
+telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables
+devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par
+bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer cette définition:
+le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est
+des bourgeois jusque parmi les artistes.
+
+Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout...
+du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me
+sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la
+pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais
+les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu
+une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari
+des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi,
+mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!»
+
+--Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...»
+
+Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et
+l'écœurement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui
+avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes.
+
+Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère
+posthume.
+
+Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la
+grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je
+voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé;
+elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «_to
+sleep... to dream!_»
+
+
+
+
+XXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 avril.
+
+Peut-être avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que
+j'aime donc vos lettres! Je me réjouis de dîner ce soir avec vous.
+J'espère que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre
+auprès de vous. Je vous préviens obligeamment que si elle ne le fait
+pas, je serai d'une humeur de dogue.
+
+Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchés, n'est-ce pas, parce
+que j'aime votre âme qui est bien la plus jolie et la plus droite que je
+connaisse?
+
+
+
+
+XXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+14 avril.
+
+Voyez-vous cela?... Comme je suis très bonne, voici ma réponse à votre
+petit bleu pour le cas où je serais séparée de vous à ce dîner; mot:
+fiche de consolation--et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si
+triste que, du coup, pour en combattre le déplorable effet, je doive
+devenir d'aspect très gai. O diplomatie!... Et tout ça pour rien:
+«Rodrigue, qui l'eût cru?»
+
+Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon âme est douce,
+clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout éprise d'un certain idéal
+de fierté et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gré.
+Maupassant disait un peu paradoxalement: «Le génie, c'est un bon
+estomac.» Moi je dis: «L'organisation d'un être, c'est son caractère, et
+le caractère c'est la fatalité.» L'éducation nous donne un peu
+d'hypocrisie, c'est tout.
+
+Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme est un enchevêtrement
+inextricable de mélanges de races, et c'est l'hérédité cruelle qui nous
+fait ce que nous sommes. Voilà pourquoi la fille de mon papa, que je
+suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molière. J'ai eu
+une arrière grand'mère très vive et très bavarde; il en résulte que de
+langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais
+écrire.
+
+Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la présente. Ah!
+cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos
+aïeux.
+
+
+
+
+XXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+16 avril.
+
+Hélène vous a-t-elle dit que je l'ai rencontrée aux Champs-Élysées et
+que, sous l'œil vigilant de miss May très correcte, nous avons entamé
+un petit flirt? Elle était divinement jolie, votre fille, dans sa
+toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-pâle de
+chinchilla. Elle m'a dit sur ses «petits amis les pauvres» et sur le
+froid, des choses divines.
+
+Je vous préviens, madame, qu'elle m'a invité à dîner pour demain soir
+avec ses amies et sa chère grand'mère de Nimerck, et que je viendrai si
+vous ne me décommandez pas, car j'ai promis de faire une représentation
+avec le grand guignol.
+
+Yours always.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 avril.
+
+Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie,
+pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie.
+
+Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon.
+_Votre_ théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment
+sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que
+d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement
+caressantes de l'homme qui les aime...
+
+Hélène m'a conté votre promenade et je dois vous dire que vous avez
+aussi une petite place dans ce cœur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est
+un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement
+de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté
+cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin
+des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées
+qui vous enchantent.
+
+En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est
+vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe
+qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être
+ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle
+représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit;
+c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous
+juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes
+les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.
+
+Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la
+foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour
+jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de
+la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de
+bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent
+rien, je les hais.
+
+L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même
+que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout.
+
+Tenez, Vandérem dans son roman: _la Cendre_, a fait une étude parfaite,
+juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le
+mariage en cendres.
+
+Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée.
+Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une
+maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais
+Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il
+lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je
+déteste déjà mon gendre.
+
+Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si
+calme, si correct--de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier
+secrétaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes
+désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma
+belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien
+compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 avril.
+
+Encore profondément troublé de notre conversation d'hier au soir, je
+vous envoie, ma chère, chère amie, le témoignage de mon respect et de ma
+tendresse.
+
+
+
+
+XXXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 avril.
+
+Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien!
+
+Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit;
+j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule,
+brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que
+celles d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre
+mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en
+moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences.
+
+Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie
+blessée, n'est-ce pas?
+
+J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie
+manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au cœur, et
+comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent
+ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me
+tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon cœur révolté ne
+peut pas s'éteindre.
+
+J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie
+comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans.
+J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant
+ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus
+de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en
+plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient; de là des
+ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne
+pris pas, et il ne sentit pas mon cœur vivre dans toute la pureté
+ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu
+exaltée, justement à cause de ce _sans but_.
+
+Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à
+donner à des indifférents toutes sortes de petites choses
+intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances,
+peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en
+disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma
+vie.
+
+Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre
+bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec
+vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un cœur un peu
+frère du mien.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 juin, minuit.
+
+Mon amie, les mots me manquent pour vous exprimer la tendresse
+respectueuse qui me lie chaque jour davantage à vous. Ce soir, vous me
+parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole,
+toute pleine d'émotion. Vous me parliez et j'étais bien ému. Vous
+m'apparaissiez une chose de résignation, de force, de paix, une chose
+qui m'est aussi précieuse, aussi rare, aussi chère que peut vous être
+votre Hélène. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites
+pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irréparables ne
+soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon cœur l'idée de
+vous ainsi que d'une chose sainte.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er juillet.
+
+Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'écrivez presque une lettre
+d'amour pour laquelle je m'apprête à vous bien gronder, puis vous
+disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours!
+
+Durant ce siècle, vous comprenez bien, ma colère est tombée; ne parlons
+donc plus de la lettre, je l'ai oubliée. Seulement, comme je quitte
+Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin
+qu'un ami un peu bizarre que je possède dans les abords de l'avenue de
+Messine ne vienne pas frapper à mon huis pour apprendre que j'en suis
+bien loin... ce qui donnerait peut-être trop d'importance à un léger
+ressentiment...
+
+Je devrais même être partie; mais comme j'avais eu l'intention louable
+de révérender ma vieille tante de Giraucourt avant mon départ pour
+Nimerck, elle m'a invitée à dîner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait
+de la peine à ma mère qui, étant donnée la grande différence de leur
+âge, considère un peu cette sœur aînée comme sa mère.
+
+C'est cette tante-là que mon frère Gérald, mes cousins et moi, avons
+irrévérencieusement baptisée: _l'habitude des cours_. Et ce que ce nom
+lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par cœur,
+et c'est à peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la
+baronne de Giraucourt, etc., etc.
+
+Elle a un tempérament de _ralliée_. Elle était royaliste--de par les
+sentiments paternels,--mais elle n'a pas su résister à l'entraînant
+second empire; elle deviendrait, je crois, républicaine, si les
+républicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de
+décorum.
+
+C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connaître. Grande, encore
+belle sous ses cheveux blancs, généreuse, intelligente et fantasque,
+elle dépense tous ses revenus en bonnes œuvres. Elle déteste ma
+belle-mère et l'intimide; c'est curieux et amusant à voir. Quand ses
+réceptions de famille sont émaillées de quelques étrangers, le maître
+des cérémonies--lisez valet de chambre--passe discrètement entre les
+groupes, au salon, avant le dîner, pour remettre une carte sur laquelle
+est écrit: «Monsieur du Rand»--ma tante ne peut se résoudre à ne pas
+ennoblir tous les gens qu'elle fréquente--«est prié de se mettre à table
+à la droite de madame da Borde et d'offrir son bras à madame de Nières».
+
+Et M. Durand, madame Deborde, madame Danières, l'espagnolisée pour un
+soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs
+petites pancartes; cela amène les confusions les plus drolatiques,
+tandis que ma tante, très digne, froissée de leurs maladresses, murmure:
+«Pas l'habitude des cours...» et que nous faisons des efforts
+surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire.
+
+Une idée? Si vous veniez à Nimerck avec nous? Gérald nous quittera là
+pour aller s'embarquer à Cherbourg.
+
+Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir à
+s'occuper d'un hôte.
+
+Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais ça ne
+s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqué comme rien n'est favorable à nos
+désirs, à nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps à
+dire: quel dommage!
+
+Adieu; je me fais l'effet d'un Jérémie de poche. Adieu. Vraiment, vous
+ne pouvez pas partir vendredi?
+
+Me voilà subissant envers vous une loi d'attraction bien
+extraordinaire... ne devrais-je pas être un peu fâchée, indiscipliné
+ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indéfiniment entre nous--je
+veux dire l'espace d'un matin, ce qui est énorme.
+
+Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est sérieux. Adieu, monsieur mon ami,
+pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traîner votre nonchalance
+dans des lieux selects, et d'accrocher des cœurs de femme au bout de
+vos éperons; ne donnez ni votre âme, ni votre esprit à la foule, cette
+cohue insupportable, sans cœur, sans bonté, sans distinction et sans
+joie.
+
+C'est la grâce que je vous souhaite en vous disant _amen_ et en serrant
+affectueusement votre main.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+2 juillet.
+
+Madame mon amie,
+
+Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours
+avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis.
+
+Vous êtes bien heureuse de vous en aller; en vérité, plus je vais et
+plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les
+quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai volées à mon mauvais
+destin, ces dernières années, je les ai passées loin de Paris. Combien
+sont différentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les
+émotions qu'on éprouve loin de lui. Dites bien surtout à la mer que je
+l'adore.
+
+Je suis accablé d'ennuis de toutes sortes, matériels et moraux, grands
+et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tête un orage épouvantable. Les
+bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente
+consolation! Mon courage et ma résignation sont à bout.
+
+Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si
+vaillante et si bonne, m'eût été particulièrement précieuse; mais, vous
+voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espère que vous
+penserez un peu à votre ami et que vous trouverez le temps de lui
+écrire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui
+écririez très souvent.
+
+Je vous prie de présenter mes hommages à madame votre mère et de dire
+pour moi à votre frère mes souvenirs les meilleurs et les plus
+affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller à Nimerck,
+même vous y rejoindre le 14. Les événements ne me semblent pas s'y
+prêter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez
+compter que, si je peux m'échapper un instant, j'irai vous baiser la
+main.
+
+A bientôt donc, je l'espère. Excusez la désolation de cette épître, n'en
+veuillez pas à la familiarité de mon affection qui vous transforme déjà
+en sœur de charité. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je
+vous aime très tendrement; c'est ma manière de vous remercier de la
+bonté et de l'indulgence que vous avez pour moi.
+
+
+
+
+XXXVIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+3 juillet.
+
+Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un
+esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent
+l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et
+me permet de vous répondre plus vite.
+
+Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent
+du même nom, elle se trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de
+nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever--pas ma
+sagesse--ma dent!
+
+Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis
+tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si
+jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et
+nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible
+susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte,
+sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre
+trop nouvelle amie.
+
+Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants,
+pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à
+l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait
+résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun
+entraînement?
+
+J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je
+comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a
+fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve une certaine satisfaction à le
+détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années
+aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit
+à ces choses.
+
+Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages
+nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle
+me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père.
+
+Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez
+grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner.
+
+--Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids!
+je les ai jetés par la fenêtre.
+
+Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait
+commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des
+gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus
+tard.
+
+Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du cœur. J'ai
+souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à
+mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est fait plus sourd, moins
+cuisant; il demeure, pourtant.
+
+Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos
+plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous
+êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas
+entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans
+spontanés et généreux des cœurs? Aussi j'ai été bien touchée de
+votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la
+droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très
+heureuse d'être aimée par vous de cette façon.
+
+Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en
+l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il
+nous unit.
+
+Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans
+les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de
+front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui
+m'aiment réussissent.
+
+Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis
+envoyez-moi un battement de votre cœur, je vous le rendrai.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux
+jours à Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous à Nimerck?
+Allons, décidez-vous?
+
+
+
+
+XL
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 juillet.
+
+Votre lettre m'a fait grand bien, vous êtes droite et bonne. Vraiment,
+je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les événements me seront
+plus favorables. Pardonnez-moi ma défection bien involontaire, madame.
+
+
+
+
+XLI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+5 juillet.
+
+Monsieur mon ami est bien le plus terrible hésitant que je connaisse.
+Venez donc puisque, à quelques jours près, vous avez l'espoir de venir.
+Cela vous remontera. Vous tirerez profit de cette paix que nous donnent
+les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau
+fatigué le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se
+reposant sur tant de verdure noyée dans tant de bleu? Et la mer si
+belle, avec son chant rythmé, cette «grande gueuse», comme l'appelait
+Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la réception qu'on vous
+prépare si amicale.
+
+Venez!... Je suis un peu saoule du départ et voudrais vous entraîner.
+J'ai remué, en préparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute
+la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussière
+impalpable du fin parfum s'est répandue partout; c'est lui qui m'enivre.
+
+Allons, venez! Vous n'avez aucune idée de l'enchantement de Nimerck en
+cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une
+chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me
+mettrai en quatre _for you_. Est-ce assez, mon maître? N'allez pas, ce
+soir, chez ma belle-sœur me répondre: «Oui, grosse bête!»
+
+
+
+
+XLII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 juillet.
+
+Encore sous le charme de la beauté de Nimerck, de cette plantureuse et
+sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirés et solitaires,
+je viens vous remercier de m'y avoir entraîné. Je suis heureux de
+pouvoir vous y suivre en pensée. Je vois tite-Lène entourée des oiseaux
+sur la pelouse, et vous, et votre chère mère, et tout enfin. J'ai passé
+là, près de vous trois, des heures inoubliables. Merci!
+
+
+
+
+XLIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 août.
+
+Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans
+rien. Si vous croyez développer ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il
+rien de si attristant qu'un silence aussi mortel?
+
+Je me sens tout misérable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en
+consoler, je cherche comme les fanatiques à être heureux dans la
+fixation des pensées: les miennes sont toutes à vous, à Hélène la jolie,
+la délectable.
+
+Vous le voyez, le tumulte de mes idées se réduit à vous et à ce qui vous
+entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon cœur beau premier comme dans
+ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de
+cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du XVIIIe siècle, pour
+tomber, d'ici, à vos genoux.
+
+
+
+
+XLIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 6 août.
+
+C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange!
+
+Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez
+bouleversé le cœur.
+
+La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le
+coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des
+oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est
+si beau que les oiseaux vont le caresser!»--Vous souvenez vous? Vous
+l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma
+fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors
+si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...»
+
+Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque _Lied_ de Schumann vous
+murmuriez: «Encore!»--Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses
+désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si
+solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans
+oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit:
+«Partez, laissez-moi seul... partez!»--Je vous ai obéi. Mais votre
+trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous
+allons...
+
+Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans
+l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et
+s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un
+peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir,
+ne plus nous écrire, au moins de quelque temps.
+
+Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi
+encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je
+reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus
+saines pensées.
+
+
+
+
+XLV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+7 août.
+
+Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma
+volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique.
+J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel
+point je vous suis attaché, à quel point mon cœur, ma vie, sont à
+vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant
+une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la
+solitude; alors, vous avez connu mon cœur.
+
+J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous
+perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie
+frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises enfuies à jamais
+m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par
+mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve.
+
+Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi
+une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de
+votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi
+le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de
+mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir
+pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend
+parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses.
+
+Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce cœur charmant, de cet
+esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une
+magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer?
+
+Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse
+éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude
+aimantation.
+
+Je vous aime, pour la droiture de vos pensées, pour la réserve de vos
+gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes.
+
+Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est
+le suprême charme.
+
+Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous
+êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné
+votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je
+vous aime, voilà la seule vraie raison.
+
+Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux
+être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous
+consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre
+espérance...
+
+Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous
+m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois;
+mais gardez-moi, car je vous aime.
+
+
+
+
+XLVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 9 août.
+
+Quelle lettre!... J'en ai le cœur apitoyé et tremblant. Je vous
+remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi.
+
+Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que
+je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez
+guéri.
+
+Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de
+vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez
+de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y
+arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame
+de votre cœur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.
+
+J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que
+je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que
+je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon cœur: Je
+ne vous aime pas.
+
+Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues
+coquetteries--n'en ai-je pas déjà eu?--elles pourraient vous induire à
+croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à
+la mélodie de vos mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela
+ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute
+serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et
+curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»--si peu solides que
+nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce
+sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous
+pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est
+peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a
+à se dire: Je suis aimée,--mots dont se leurre le cœur, toujours.
+
+Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un
+peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon
+tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.
+
+
+
+
+XLVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+10 août.
+
+Denise, Denise, n'ayez pas cette cruauté! quittez Nimerck, venez!...
+Avec quelle froide décision vous me rejetez loin de vous, hors de votre
+vie! C'est à peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'étais
+donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru
+pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la
+force, à l'avenir; mais mourir ainsi à tous ses sentiments, à tous ses
+souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour
+de moi que je ne sais plus ce que j'écris.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+11 août.
+
+Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce
+doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans
+votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence
+intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de
+vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre
+amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne peux pas, je ne dois pas
+revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite.
+
+Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que
+dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions
+être heureux.
+
+Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire
+aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au
+lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y
+pense froidement et le courage de faillir me manque.
+
+Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait
+connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une
+langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait
+pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et
+enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos
+relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces
+choses répugnant à mon cœur, je reste.
+
+Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de
+m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant
+d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte
+et l'irréparable flétrissure d'une vie?
+
+
+
+
+XLIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 août.
+
+Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce
+bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les
+«cortèges d'heures oubliées»--déjà!--par vous.
+
+Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée
+et mon cœur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces
+sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre
+manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée;
+toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous
+exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc
+étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi!
+
+Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et
+lointaines; mon esprit se révolte à les subir depuis que mon cœur
+aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule
+indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui
+sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le
+bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies?
+
+La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce
+fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent
+une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence;
+surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les
+voilà, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant
+d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres.
+
+Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous
+désire et je vous aime!
+
+
+
+
+XLX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 août.
+
+Votre insistance commence à froisser mon cœur. Je suis évidemment
+très arriérée et de celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement
+pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté
+morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un
+abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force
+philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à
+l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance
+physique, je ne saurais la vaincre.
+
+Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point
+et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure:
+«Donc, je vous aime!»
+
+Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous
+exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide
+encore.
+
+Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami,
+c'est--n'allez pas être blessé--non pas mes qualités ni mes défauts,
+mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai
+su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire
+accepter la louange et l'intérêt qu'un esprit complexe, une nature à
+facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous
+parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes
+que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin
+nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis,
+intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris,
+amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme
+presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où
+vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une
+carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance
+comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de
+bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre cœur
+pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance.
+
+Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours
+des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse
+et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de
+profondeur, de délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot
+d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles
+fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment,
+réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de
+cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui,
+tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les
+féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce
+_vous_ puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait
+découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe
+exquis: une amitié chère entre un homme et une femme.
+
+Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière
+de vous avoir _ainsi_ conquis.
+
+Mais votre cœur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas
+su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne
+manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce
+commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs
+sont montés vers moi ennoblis par vos délicates manières, et, prenant
+une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé--et si
+légèrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.
+
+Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans
+l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement
+appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la
+plus grande force dont vous êtes capable.
+
+Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée
+à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec
+cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en
+erreur.
+
+Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de
+sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va
+vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et
+honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez
+bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable.
+
+
+
+
+LI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 août.
+
+Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis à l'épreuve? Je vous trouve
+bien hardie de vous empêtrer de raisonnements pour me démontrer que je
+ne vous aime pas.
+
+Je vous aime. Je mets à vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus
+inédit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, êtes-vous
+bien sûre d'avoir, dans cet impérieux refus, une compensation
+équivalente au joyeux remuement que l'amour met--fût-ce pour un fugitif
+instant--dans notre être?
+
+Tant de formes qu'a déjà prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas,
+chacune, laissée pleine de désillusion?
+
+Rien n'est--sauf une manière relative d'accepter l'effervescence
+qu'amènent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'élèvent en
+nous et nous poussent à quelque acte déterminé; ainsi fit la longue
+pénétration de votre charme agissant sur moi et m'entraînant à vous
+dire: «Je vous aime.»
+
+Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est
+embelli l'isolement de ma vie, il m'a guidé lentement mais sûrement vers
+vous, et n'opposez plus une si grande résistance à la débilité naturelle
+des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer
+le bonheur.
+
+Quand un homme de ma sorte est «pénétré d'une parfaite componction, le
+monde entier lui est alors amer et insupportable», dit le divin livre.
+J'ai, pour la première fois et pour vous seule, ressenti cette
+componction... Denise, ma rebelle aimée, tout mon amour est à jamais à
+vous, l'âme choisie.
+
+
+
+
+LII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 août.
+
+«Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude...»
+
+Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrévocable réponse.
+
+N'insistez plus, mon ami; c'est déjà si douloureux de vous perdre!
+
+
+
+
+LIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Saalfelden, Tirol autrichien, 22 août.
+
+Il n'eût pas été juste, madame, que mon amour vous condamnât à l'exil.
+Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrêmement, aurait pu
+s'étonner d'un séjour prolongé dans vos terres cet automne, cet hiver.
+
+J'ai quitté Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y
+aurais-je fait?
+
+Je promène en un village délicieux, désert, enserré de hautes montagnes
+vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin.
+
+Plus que jamais mon âme s'étire de détresse, et il faut le grand
+isolement bienfaisant où je suis pour étouffer l'appel malsain et
+maussade de vagues idées de suicide.
+
+Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus
+dédaigneux des mouvements extérieurs de la vie.
+
+En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre,
+je demeure celui qui vous aime.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+
+_L'amour est comme la fièvre: il naît et s'éteint sans que la volonté y
+ait la moindre part._
+
+ * * * * *
+
+_Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur._
+
+ * * * * *
+
+_Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de
+prévention._
+
+_Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la
+sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive
+jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce
+charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source
+inépuisable._
+
+ STENDHAL.
+
+
+
+
+LIV
+
+_Philippe de Luzy à Denise Trémors._
+
+
+Paris, 27 octobre 18...
+
+2 h. du matin.
+
+Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui
+avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu
+qu'à vous, qu'à moi, de nous croire au même soir exactement.
+
+Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait été
+possible de vous expliquer ce qui s'est passé dans mon âme--peut-être
+aussi dans la vôtre?--pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le
+serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j'ose
+vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre
+enfin le droit--que j'ai certes bien gagné--de me compter parmi vos
+amis.
+
+
+
+
+LV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 octobre.
+
+Votre écriture m'a fait tressaillir. J'ai gardé la lettre sans l'ouvrir,
+longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là.
+
+Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre
+franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri?
+
+Notre rencontre imprévue d'hier m'assure que ma question n'est pas
+vaine. Vous avez pu compter les battements de votre cœur, vous savez
+son état. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu
+si loyal pendant ces longs mois où vous n'avez rien tenté pour me voir
+ni pour m'écrire, que je suis émue et heureuse d'être l'amie qu'il s'est
+choisie.
+
+
+
+
+LVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+28 octobre.
+
+Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose écrire
+ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire:
+
+ Mon cœur n'a fleuri qu'une fois
+ Il me semble qu'il y a cent ans...
+
+Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir
+un peu--non d'aimer--mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant,
+sans que ma volonté serve à rien autre chose qu'à fortifier le malaise
+moral où je vis.
+
+
+
+
+LVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 octobre.
+
+Venez. Hélène a lu le mot _guérir_ de votre dépêche. Elle m'a dit:
+«Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme je répondis:
+«oui»--«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si
+doux quand vous soignez... ça console d'être malade.»
+
+J'aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous.
+
+
+
+
+LVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 octobre.
+
+Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que
+vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.
+
+Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître
+de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier
+un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame,
+de qui je suis heureux d'être l'ami.
+
+Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du
+mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la
+volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par
+votre présence à la réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir
+sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui
+m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous
+croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté,
+madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.
+
+Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations,
+j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.
+
+Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me
+retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne
+d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle
+m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la
+savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma
+disparition de Paris.
+
+Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et,
+en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit
+d'intrigue, je la lui révélai _à elle seule_. Vous pensez bien qu'elle
+fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et
+pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il
+était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie
+reprises; j'ai même lu les trois œuvres que vous avez fait paraître.
+Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant
+vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du
+monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil
+imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en
+faisait de loin partager la détresse...
+
+Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris
+elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se
+complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne
+vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?
+
+Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un
+banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un
+rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous
+en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent
+rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait,
+et on les aime à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi
+séduisantes et non accessibles.
+
+Hélas! nous sommes tous un peu écœurés de nos mièvres aventures, tous
+repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas
+l'énergie d'aimer.
+
+Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si
+bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût
+séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me
+forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore
+j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel
+réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose
+comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle
+histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous
+croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de
+Roumanie.
+
+Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je
+vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je
+serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre
+se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.
+
+Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la
+campagne, à m'imprégner de votre force morale.
+
+
+
+
+LIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 octobre.
+
+Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous
+sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce
+drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très
+tendre... ne le sentez-vous pas?
+
+Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon cœur à
+un point extrême.
+
+Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce!
+Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez
+donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je
+connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille
+liberté d'allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de
+femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille.
+
+Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les
+lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain
+soir sans faute, l'ayant promis à ma mère.
+
+Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les
+qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement
+le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-sœur
+s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de
+sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice,
+croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le
+soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de
+cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête.
+Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses
+avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en
+demander pardon.
+
+Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé?
+
+Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce
+sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le
+psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain
+roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en
+peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une
+vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les
+nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de
+temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être
+pas le public, les joies pures du cœur étant l'idéal de ceux qui les
+savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une
+œuvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres,
+une œuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du
+cadre où elle se renferme, serait peut-être une œuvre de vie.
+
+Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition,
+d'une intrigue, d'un nœud, d'un dénouement, la scène à faire
+(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de
+travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l'homme est
+illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes;
+gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme
+réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!
+
+Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du
+commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos
+vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par
+personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman
+(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir,
+dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si
+extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai
+rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la
+nôtre, la leur.
+
+Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié
+aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les
+moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance
+indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de
+complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication,
+le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la
+franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons
+l'un pour l'autre.
+
+
+
+
+LX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 octobre, 4 heures après midi.
+
+Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement
+voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements
+souhaités, poussant l'œuvre vers un dénouement bien exploité et trop
+souvent connu et prévu par le lecteur.
+
+Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles
+étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond
+assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une _tranche de
+vie_. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte
+contre ses facultés latentes--qu'il sent, qu'il juge des plus
+sublimes!--Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance
+douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne
+dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant,
+une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se
+dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action?
+
+J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder
+quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes
+conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis,
+rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je
+m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs
+profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même,
+irrévélable.
+
+Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette
+hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne
+sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais,
+si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et
+ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus
+inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi?
+
+Nos lettres, chère, intéresseraient certainement--en dehors des gens ne
+pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un
+roman--les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les
+irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse,
+comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés
+désirs dont elles nient la valeur.
+
+Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences
+attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire.
+
+Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes
+humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements
+ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.
+
+Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à
+Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la
+brûlerons.
+
+Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre
+réponse.
+
+
+
+
+LXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 octobre, 5 heures.
+
+Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de
+votre domestique.
+
+J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite
+avant la venue de la vôtre:
+
+ Mon ami,
+
+Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent
+dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin
+qu'avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de
+causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne.
+
+Cette réunion s'est combinée à l'improviste chez Germaine, tout à
+l'heure, d'une amusante manière. J'étais allée la voir, sachant qu'elle
+reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris.
+
+Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette,
+une Américaine du Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos
+amis O'Cornill.
+
+Je ne sais si la dame avait, _in petto_, découvert que mon chapeau ne
+venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette
+simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage,
+d'ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse
+me classait avec des atténuations et des nuances qui m'ont amusée. Peu
+intimidée de la distance d'argent qui nous séparait, je me suis complue
+à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle
+(à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roulé la belle madame dans la
+poudre sucre et sel de mes saillies.
+
+Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu'à moi;
+l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre
+d'absorber à mon aise le _Lacryma Christi_. Hervieu, Vandérem,
+Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes,
+blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraîner sa
+pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle madame,
+l'âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée.
+
+Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n'empêche
+qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le
+dîner de ce soir s'est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la
+dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus
+d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de
+quoi déjeuner le lendemain.
+
+Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami?
+
+
+
+
+LXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+31 octobre.
+
+J'ai éprouvé tout à l'heure un léger émoi en écrivant sur l'enveloppe:
+Nimerck, Finistère.
+
+Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m'appliquer à ce
+que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée,
+vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gré que
+vous demeurez _ma mie_. J'ai eu envie de baiser le bas de votre
+robe--la robe dédaignée de l'Amérique--quand hier soir, vos hommes
+célèbres jouant à l'esprit parlé pour se reposer de l'esprit écrit,
+Hervieu posant sa question:
+
+--Quand cesse-t-on d'aimer?
+
+Vous y répondîtes:
+
+--Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je
+sens m'aimer encore.
+
+Cette pensée a bourdonné autour de mon cœur toute la nuit; je sens si
+bien que je serai de ceux-là, vous aimant par delà la mort.
+
+Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours
+d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses,
+aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces
+choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos
+gants.
+
+
+
+
+LXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 1er novembre.
+
+Oui, l'automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des
+feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait
+chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient,
+ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures
+recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de
+ses longs sifflements, et que de tristesses montent au cœur,
+chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme
+éperdue.
+
+Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la
+terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour
+des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et
+douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande
+couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches
+flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et
+rouges semblent des larmes de sang.
+
+Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien
+d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la
+mort. Là, il nous a défendu de mettre des fleurs; seule, Hélène y
+porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée
+d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher.
+
+En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première
+page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date:
+_1860_. Ce: «c'est à moi»--demeure au delà de lui enfoui dans quelques
+linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le cœur et
+remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement
+tendres: sa main avait frôlé ce papier.
+
+On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le cœur
+s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate
+souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me
+souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers
+blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son
+petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a
+mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux
+fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau
+petit corps mort. Bête de cœur qui paillette d'étincelles d'amour
+les plus infimes choses!
+
+Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse
+profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une
+tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si
+j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu.
+
+Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu,
+mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore
+par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer
+fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs.
+
+
+
+
+LXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 15 novembre.
+
+Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m'a fait un peu de
+peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui
+nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous
+êtes. Je vous demande seulement de ne pas trop m'oublier, vous
+soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux
+avec qui vous êtes toujours.
+
+Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d'Hélène, et suis
+encore toute endolorie des pensées qui m'ont étreint le cerveau ces
+jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est
+reculé, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant.
+
+Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de
+souvenirs amis.
+
+N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et
+que le moindre signe de vous me causera une grande joie.
+
+
+
+
+LXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Paris, 16 novembre.
+
+J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à
+la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté.
+
+Cependant, d'après votre belle-sœur madame d'Aulnet, avec laquelle
+j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine,
+l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que
+non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que
+je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez
+sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas;
+si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais
+avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait
+soulevé.
+
+Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont
+loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur
+grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais
+la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé
+morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui
+composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent
+les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur
+talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop
+abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas à en ressentir les
+heureux effets une fois rentrée ici.
+
+Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et
+ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes».
+
+Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer.
+
+Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à
+aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée
+fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me
+comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon.
+
+Adieu, chère triste.
+
+
+
+
+LXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 novembre.
+
+Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et
+douloureuse. Si vous étiez là, je vous dirais le pourquoi de cette
+morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne
+peux vaincre. Ne vous êtes-vous pas surpris à garder une main un peu
+plus longtemps qu'il n'eût fallu dans la vôtre sans que votre cœur ou
+votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit
+ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idéal; c'est fugitif, ce n'est
+rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu'une promesse d'amour.
+Mon état est celui-ci: un peu d'indéfini flottant autour de moi et
+gravitant vers quoi? je n'en sais rien.
+
+Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnête des champs, la grande
+solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v.
+p.!
+
+Au reste, puisque vous dédaignez d'être chat, c'est au chien fidèle et
+bon que je fais cette confidence d'une gêne toute morale, et non au
+monsieur chic, _engardénié_ et très cravaté de blanc.
+
+Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le
+droit de prendre votre courage au mot...
+
+Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce
+voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses,
+de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles
+mortes.
+
+Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les
+retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux
+sans autre lumière que la flamme du foyer, à l'heure fugitive et
+mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles
+tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis,
+rampantes, pleines de mystère, tandis qu'au dehors les couchers de
+soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque
+incendie sur la mer.
+
+Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment.
+
+Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins!
+
+
+
+
+LXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 novembre.
+
+Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir
+d'un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies.
+
+Vous savez bien pour qui je crains les potins, n'est-ce pas? Alors
+trouvez-vous opportuns vos persiflages?
+
+Je suis meilleur que vous, moi; j'ai été trouver Germaine et lui ai
+suggéré l'idée de partir vous désattrister avant l'arrivée de votre
+belle-sœur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique
+entre elle, son mari et moi:
+
+--Elle est triste? j'y cours, s'écrie gentiment Germaine.
+
+--Eh bien et moi? vous m'abandonnez? réplique Paul.
+
+--D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous
+savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai
+si peu...
+
+--Germaine! s'exclama Paul, sévère.
+
+--Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre
+soir? _To be or not to be_--et tu es très: _Not to be_, ces jours-ci.
+
+--Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe!
+
+--Lui? l'_amant-blanc_ par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par
+phases... lui, c'est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me
+croire: il pèche toujours par omission!
+
+Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant,
+tandis que Paul, interloqué, demande:
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Avec mon flair d'artilleur, je devine!
+
+--Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde
+et...
+
+--Voyons, gronde pas, ô mon fol amant!
+
+--Mais moi, je proteste, madame Germaine!
+
+--Qu'est-ce que ça y change? vous êtes un _effleureur_, mon cher Phil,
+vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens
+qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il était petit (et
+moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: «Je veux
+bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce
+qu'il leur faisait déjà dans ce temps-là, ce bout d'homme!
+
+--Bon! ma chère; comme amant, je m'abandonne à vos sarcasmes--encore que
+vous parliez un peu sans savoir--mais en amitié, avouez-le, Germaine, on
+peut risquer le placement, je suis un fonds d'État...
+
+--Parbleu, c'est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien!
+
+Là-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards
+passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction.
+
+Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre
+jours. Son mari vous l'amène et revient à Paris, d'où nous partirons,
+lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout
+temps déclaré qu'elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de
+ces gens-là, parce qu'il y fallait _trop travailler_. Avez-vous su son
+aventure avec la douairière, morte depuis d'ailleurs,--et pas de çà!--Il
+était de bon ton, dans cette maison, d'afficher les mœurs
+extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au
+Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas songé à
+munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de
+ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se
+meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt,
+un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la
+remarque qu'elle seule était désœuvrée.
+
+Le lendemain, à l'heure de l'ouvroir, devinez ce qu'invente l'enfant
+terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l'ébahissement
+d'un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau.
+
+Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j'y perds mon latin.
+Allons, vite une belle risette, madame, à l'ami qui tendrement vous aime
+et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites?
+
+
+
+
+LXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 21 novembre.
+
+Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m'envoyer
+Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux.
+
+Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu'ici par
+moi! Va pour l'_amant-blanc_. Germaine, la chère enfant terrible, ne
+sait peut-être pas tout, _dites_?
+
+
+
+
+LXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 28 novembre.
+
+A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention.
+Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est
+très friande, la chérie.
+
+Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher
+paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage,
+toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces
+moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de
+n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais
+je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout
+simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air
+de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres.
+
+Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à
+Germaine, _enivrée d'harmonie_, un mot amusant qu'une femme de ses
+amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais
+Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes;
+ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu
+en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son
+honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est
+venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah!
+dit la maîtresse de la maison, _Immortadelle_, alors!»
+
+Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot.
+
+Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des
+bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez.
+
+Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que
+vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon
+espérance.
+
+Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur
+charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est
+grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée,
+et non de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle
+n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours
+croissant.
+
+Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que
+l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera
+entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les
+besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à
+savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu?
+
+Vous habitez mon cœur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y
+plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me
+laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.
+
+
+
+
+LXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Le Tilloy (Somme), 28 novembre.
+
+Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un
+sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des
+épreuves et les avoir surmontées par une grande droiture de cœur, un
+grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces
+épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont
+j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et
+me voilà retombé à ma nonchalance de cœur habituelle. L'amitié que je
+ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je
+m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde
+ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «_vous habitez mon
+cœur_». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce cœur adorable.
+
+Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par
+instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce
+rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait
+autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si
+je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne
+pas croire».
+
+Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce _moi_ chercheur de la
+lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère
+beauté pure.
+
+Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées
+à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le
+Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un
+peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité
+misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de
+battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner
+une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux
+environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point
+à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer--ô pauvreté!--où
+l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu
+où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les
+chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un
+rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue
+qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière
+et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes
+de somnoler en fumant.
+
+Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon
+physique d'infériorités morales émanant des autres?
+
+La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade.
+J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que
+Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions
+maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie.
+
+J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées,
+livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont
+parle Henri Heine.
+
+Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et
+c'est bien pénible.
+
+Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je
+ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me
+sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie
+pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère.
+Ce régime--facile à suivre, surtout à la campagne--m'a réussi. J'accepte
+valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec
+plus de courage, une volonté plus affermie. Cette résignation m'aidera,
+je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais
+destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis
+malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès
+Paris, à accomplir un temps fixe.
+
+Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où
+en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes
+nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges
+Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles.
+Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre
+deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que
+votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je
+leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines
+autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme
+courageux pour la remettre dans le droit sentier.
+
+Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous
+toute la scène. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol
+esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la
+chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or.
+
+Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;--et surtout
+donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène.
+
+Respectfully yours.
+
+
+
+
+LXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 novembre.
+
+Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y
+sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y
+parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y
+dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y
+chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée!
+
+Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général
+Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut
+des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dîner sérieux, mais
+charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le
+jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des
+lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin
+que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le
+colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit
+de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M.
+Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.
+
+Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à
+punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations,
+tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit
+homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à
+pleurer, mais non pas bête--ce qui est très différent--donnait l'envie
+folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet.
+
+--«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais
+m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille.
+
+Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la conversation de ce jeune
+officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on
+soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il
+parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du
+mariage:
+
+--Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre,
+il faut se marier; mais voilà: choisir c'est si difficile et si
+chanceux.
+
+GERMAINE.--Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche...
+
+LE SUBSTITUT.--Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple;
+intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin
+charmante comme...
+
+GERMAINE.--Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un
+compliment!
+
+Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude.
+
+--Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre
+en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait
+que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin
+moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?
+
+--Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car
+dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir
+de la tenue!
+
+Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous.
+
+Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous
+dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un
+vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez
+jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si
+quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal.
+
+Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la
+conversation projetée. Suzanne se dérobait.
+
+Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées.
+
+Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre.
+Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en
+cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres.
+
+--Je vous dérange, tante?
+
+--Non, Suzanne.
+
+--Mais vous lisiez, je crois...
+
+--Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée.
+
+--Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide,
+sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite
+écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son
+pistolet; je vous laisse, je me sauve!
+
+Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la
+gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des
+larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé--comment? Je n'en sais
+rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la
+froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la
+persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête
+posée sur mes genoux...
+
+Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon
+ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans
+entendre, a tout deviné du drame de votre cœur, du cher secret qui
+nous lie.
+
+Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous,
+dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...»
+
+Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que
+nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de
+franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment
+avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!»
+
+Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres.
+
+--Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler?
+
+--Ce serait plus sage, ma mignonne.
+
+--Oh! comme c'est triste...
+
+Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre.
+Là, derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous
+l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son
+péché»,--elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que
+n'étiez-vous là!
+
+Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande
+enveloppe; ce sceau en faisait déjà une chose finie, morte, une belle
+espérance juvénile à jamais perdue...
+
+--Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?
+
+--Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton
+désir.
+
+Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit
+imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit
+drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je
+songeais: les hommes légers sont bien coupables.
+
+Mais elle, n'y tenant plus, s'écria:
+
+--Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais
+folle de croire...
+
+J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un
+autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce
+petit cœur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous
+l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait
+tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries
+de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir
+l'entraînement.
+
+Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous
+aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas?
+
+Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette
+petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la
+guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop
+sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et
+n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir
+ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté
+d'une vie déçue?
+
+La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit,
+ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve
+imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour.
+
+Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil,
+l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le
+neveu de votre grande amie.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Tite-Lène a marqué d'un mot cette journée. Comme Suzanne
+essuyait les dernières larmes que diamantaient les flammes de vos
+lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu
+pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?--Elle a de la peine, mon
+ange.--Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des
+jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je
+voudrais m'en aller dans une étoile, s'il vous plaît, maman?»
+
+
+
+
+LXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+2 décembre.
+
+Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait
+pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire.
+L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du
+chagrin de mademoiselle d'Aulnet.
+
+Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie
+enfant accepterait ceci:
+
+1º Un homme qui l'aimerait très _raisonnablement_ et serait désireux de
+diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.
+
+2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à
+présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il
+pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de
+loin en loin.
+
+3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des
+rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors,
+voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre
+de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang,
+ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés
+suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château,
+avec les quinze mille francs de rente--ceux-là inscrits sur le
+grand-livre--le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le
+monde.
+
+Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je
+trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire
+«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant
+par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation
+inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari
+une subalternité morale tout à fait dégradante?
+
+Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je
+l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez
+piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de
+première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des
+événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me
+donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer à moi seul la
+foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou
+les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la
+Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des
+diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les
+promenades de _five o'clok_ à l'avenue des Acacias, les séances de polo
+le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied
+et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux,
+et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins,
+avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le
+select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et
+les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis déjà
+épuisé!
+
+Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger
+dommage qu'on m'a--convenez-en?--entraîné à commettre, un peu pour
+l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai
+à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous
+prie de dire mes conditions _sine quâ non_; elles sont absolument
+réfléchies et sérieuses.
+
+Adieu mon amie chère.
+
+Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon
+sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+4 décembre.
+
+Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à
+Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.
+
+Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice;
+après quoi, très tranquillement:
+
+--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma
+part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le
+barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans
+son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et
+que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est
+maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu
+près trente-cinq mille francs à dépenser par an--un peu moins de trois
+mille francs par mois, c'est peu... bien peu.
+
+--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très
+confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de
+gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre
+jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de
+l'amour, cela, Suzanne.
+
+--Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand,
+élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu
+s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute
+l'année...
+
+--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement
+inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là
+parfaitement.
+
+--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?
+
+--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais
+simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des
+plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même
+ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une
+existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.
+
+--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez
+l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet
+hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux
+donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous
+avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde,
+de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des
+autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et
+faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été
+représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas
+vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je
+possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la
+curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...
+
+--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible
+avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?
+
+--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie
+derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il
+faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement,
+tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne
+veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin
+arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y
+réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme
+Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique
+là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis,
+toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment,
+pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est
+moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise
+pour une femme d'adorer son mari!
+
+A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler
+mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le
+pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir,
+votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci
+me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en
+rire, infiniment triste.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+6 décembre.
+
+Moi, cela me paraît charmant.
+
+Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes,
+mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers quel
+prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau
+troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et
+respect le bas de votre pourpoint.
+
+Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les
+événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi--notez
+que je le trouve tout naturel--votre nièce a touché la plaie de ma vie:
+«Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi,
+cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce
+soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,--la pire des
+conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,--m'exaspère.
+
+Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous
+ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne
+choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a
+une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je
+m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité.
+
+Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se
+décidait à faire de la politique? C'est la carrière des gens qui n'en
+ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce
+sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre
+rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus
+tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis.
+
+Tendrement à vous.
+
+
+
+
+LXXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+7 décembre.
+
+A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez!
+Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez
+sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos
+armes; coupez votre _écu écartelé_ d'une _ondée_ où vous ferez graver
+cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie supérieure._ Elle
+vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur
+sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.
+
+Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens
+se débattent tous?
+
+Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et
+le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir.
+Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état,
+où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus
+souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le
+spartiatisme et son brouet ont du bon, les mœurs athéniennes,
+nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant
+dans ses manifestations éminemment aristocratique.
+
+Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra
+toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains
+étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans
+l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle
+nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de
+cataclysmes.
+
+Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux.
+J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice
+un peu souillée.
+
+ O bien heureux qui peut passer sa vie
+ Entre les siens, franc de haine et d'envie,
+ Parmi les champs, les forêts et les bois,
+ Loin du tumulte et du bruit populaire
+ Et qui ne vend sa liberté pour plaire
+ Aux passions des princes et des rois!
+
+Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité
+en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi
+achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut
+vers 1570.
+
+ Las! que nous sommes misérables
+ D'être serves dessous les lois
+ Des hommes légers et muables
+ Plus que le feuillage des bois!
+
+ Les pensers des hommes ressemblent
+ A l'air, aux vents et aux saisons
+ Et aux girouettes qui tremblent
+ Inconstamment sur les maisons...
+
+ Leur amour est ferme et constante
+ Comme la mer grosse des flots
+ Qui bruit, qui court, qui se tourmente
+ Et qui n'a jamais de repos.
+
+ Ce n'est que de vent qu'est leur tête;
+ De vent est leur entendement
+ Les vents encore et la tempête
+ Ne vont point si légèrement.
+
+ Mais cet ardent feu qui les tue
+ Et rend leur esprit consumé
+ C'est un feu de paille menue.
+ Aussitôt éteint qu'allumé.
+
+ Ainsi l'oiseleur au bocage
+ Prend les oiseaux par ses chansons
+ Et le pêcheur sur le rivage
+ Tend ses filets pour les poissons.
+
+Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée.
+Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et
+très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est
+une qualité de plus en plus rare.
+
+Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur
+qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire.
+Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du
+flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de
+politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de
+la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale
+et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je
+ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?
+
+Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine,
+enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est
+redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la
+rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en
+voudraient-ils pas trop?
+
+
+
+
+LXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+9 décembre.
+
+Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en
+s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons
+plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le
+plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas
+me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est
+exagérer. Viol--voilà un bien gros mot pour un léger divertissement
+piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas
+que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis,
+à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux
+dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère
+intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute.
+Je ne suis pas encore complètement remis, mais--grâce à vous un peu--je
+suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque
+temps encore.
+
+Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi.
+Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres.
+C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne
+aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous
+parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse
+veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un
+sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse
+philosophique sur la politique.
+
+Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir
+rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss
+Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son
+esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée
+de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait
+agressive et je sens, moi, que je serais cruel.
+
+Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment
+n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer
+cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il
+est permis--et doux--de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas
+opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+10 décembre.
+
+J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez
+gentilhommesquement confuse!
+
+Mais comment voulez-vous que je parle _plus_ de moi? mon moi tout
+svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve,
+d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que
+par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser;
+comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je
+n'ai d'autre esprit que celui du cœur et c'est, d'entre tous, le plus
+bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi,
+de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants,
+de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue
+jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que
+vous ne l'ayez pas aimée?
+
+Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux
+deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe
+sur les maris:
+
+--Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge
+Granbaud.--Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari?
+
+--Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,--elle sent
+d'une aune la candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que
+nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois
+pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien,
+par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me
+trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous
+les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits
+n'habitent pas les mêmes pays.
+
+--Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez
+qu'est un mari?
+
+--En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous
+tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de
+l'exportation par crainte de l'importation!
+
+Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez
+encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la
+semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient
+fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux
+chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos
+routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos
+du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le
+déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour
+écrire, les autres pour lire ou penser.
+
+Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant
+courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en
+offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan
+s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je
+le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je
+quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine
+seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de
+la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son
+voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.
+
+--Tiens, tu vas sortir?
+
+--Mais non.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais non.
+
+--Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi?
+
+--Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué l'autre mardi, ceci: chaque
+personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable
+installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il
+fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce
+même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu
+épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans
+un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières,
+ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six
+portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de
+plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais
+une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il
+avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je
+me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à
+dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma
+Tanagrette?
+
+Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de
+son caprice.
+
+Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le
+Thiludec, celle-là même qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport
+à vous, les méchants propos que vous savez.
+
+Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant
+de la laisser monter en voiture, la catéchise:
+
+--Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille
+amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela
+vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a
+toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus.
+Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins?
+
+--Ah! chère madame, de grand cœur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je
+suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à
+relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me
+connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne
+dirai rien, absolument rien, rien, rien!
+
+Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le
+perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un
+colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où
+ma belle-sœur, Suzanne et moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie
+en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri:
+
+--Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais
+tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène!
+
+Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le
+Thiludec, nous _jouait_ sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux
+aboiements du roquet de la vieille comtesse.
+
+Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir
+couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de
+sagesse:
+
+--Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits
+embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!
+
+Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que
+l'autre?
+
+Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous
+convions à venir dîner en tête à tête _à quatre_, chez moi, le lendemain
+de notre arrivée, will you?
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 décembre.
+
+J'accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me
+laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais
+une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la
+messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que
+vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite.
+
+Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis
+que les vôtres, madame Denise?
+
+By God, j'en suis ému.
+
+Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de
+mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me
+faut réaliser.
+
+Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé
+déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je
+vous aurai à moi seul toute cette nuit de Noël, vous deux que j'aime.
+Paul ne compte pas!
+
+
+
+
+LXXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Samedi, 14 décembre.
+
+Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant
+cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous?
+cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça
+aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient!
+
+Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez
+Paillart--il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.
+
+
+
+
+LXXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dimanche, 15 décembre.
+
+Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi
+vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous
+avoir, à moi seul, dans un grand recueillement, et c'est le moins qu'il
+me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette
+entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear.
+
+Your as ever.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Lundi, 16 décembre.
+
+Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre
+partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à
+moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui
+eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour
+reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste
+nopce.
+
+Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?
+
+Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la
+maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien
+interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à
+organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en
+dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors
+que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit
+manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires
+combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait
+visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.
+
+Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...
+
+Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre
+trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur
+l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je
+crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se
+trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la
+tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains préjugés
+sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin
+socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mère Rurika,
+étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes
+lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.
+
+Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Mardi, 17 décembre.
+
+Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous
+faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir
+pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.
+
+Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il
+est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible.
+D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.
+
+Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui
+Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint
+transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est
+brun, lui aussi.
+
+Adieu. Je vous en veux, vous savez.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, mercredi 18 décembre.
+
+J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en
+veux».--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire?
+
+Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du
+vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre
+propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!
+
+Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée
+par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de
+Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant
+très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.
+
+A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin,
+Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait
+de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika
+enveloppe d'un regard étreignant le boyard qu'elle savait être le
+seigneur de la terre, et lui dit:
+
+--Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.
+
+Puis, fière, elle passe.
+
+Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune
+fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe
+de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.
+
+Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux
+la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue,
+marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».
+
+Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les
+bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois.
+Ils avaient fui, enlevant la déesse.
+
+Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.
+
+Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où
+sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint
+s'établir en France.
+
+Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les
+Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons
+sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui.
+Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très
+brune.
+
+Hélène-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lène--tient donc
+uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les
+races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce.
+
+Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être
+blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et
+moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je
+n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un
+de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un
+prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel
+Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De
+gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier.
+Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud
+aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que
+ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps
+de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions
+libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent
+rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise
+par leurs pères dans le négoce.
+
+Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de
+la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau
+arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations
+Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes;
+il faut être modeste... je le suis!
+
+Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées.
+Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La
+modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum
+si suave et si frais?
+
+Adio.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, 25 décembre.
+
+Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant
+l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous
+plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le cœur endolori, exigeant
+son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine,
+empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements
+douloureux, son angoisse affolée.
+
+Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis,
+berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez?
+
+Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine,
+et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux
+vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et
+simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité.
+
+Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement
+racheté vos coups d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la
+soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a
+reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus
+soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.
+
+Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et
+cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre
+esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille,
+nerveux et capricieux comme une femme!
+
+Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous
+m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et
+je pensais: l'esprit n'est pas tout; le cœur est quelque chose et son
+cœur est méchant.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 décembre.
+
+Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j'avais eu de la peine aussi,
+moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à m'en
+rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec
+vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue,
+vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme
+d'une Madone.
+
+J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir
+pas eu, en vous retrouvant, votre vrai _Vous_, celui que j'aime. Vous en
+apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l'escapade, un
+futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce
+_Vous_-là que je visais et, je le reconnais, j'ai été heureux de le voir
+s'enfuir dans cette souffrance.
+
+Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de
+mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les
+inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies
+des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très
+simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanité
+qu'en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils
+n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que
+nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues
+hautes, de douloureux rêveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir
+pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous
+mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous
+sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le
+peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et l'embroussaillement
+des forêts vierges, active et prépare l'entrée des chercheurs, «cerveaux
+servis par des mains» ceux-là, et les génies parfaits nous sont
+peut-être redevables des grandes personnalités qu'ils sont, et des
+grandes œuvres qu'ils produisent.
+
+Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je
+vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du
+chagrin qu'il a causé.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+27 décembre.
+
+Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de
+saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours est
+inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence
+saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre
+amitié?...
+
+Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur
+d'écoper--comme disent les gamins--n'en abusez pas, méchant ami.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+28 décembre.
+
+Quelle douceur d'avoir pour ami un cœur comme le vôtre! Vous acceptez
+sans révolte l'apothéose de l'égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte;
+c'est vous qui êtes l'âme blanche et non moi.
+
+Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire?
+Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre,
+vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la
+musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous.
+Voulez-vous, dites?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 décembre.
+
+Oui, je veux. Si ce n'est pas très raisonnable ce sera si charmant!
+
+Nous allons vivre dans un cœur à cœur bien enviable... gare aux
+potins!
+
+Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public.
+Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hélène, du home, au
+bout de peu de jours?
+
+J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez
+substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j'ai cherché, dans
+le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve
+de la pauvreté de mon entendement; même les mots m'échappent! Enfin,
+promettez d'être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues
+quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je
+cherche en vous depuis que vous m'y avez signalé sa présence, et gardez
+votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où
+elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic.
+
+Adieu. A ce soir cinq heures, alors?
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+
+_Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes
+de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après
+l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet..._
+
+ * * * * *
+
+_Rien d'intéressant comme la passion; c'est que tout y est imprévu et
+que l'agent y est victime..._
+
+ * * * * *
+
+_Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le
+partner..._
+
+ * * * * *
+
+_L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique
+elle-même._
+
+_Une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre
+bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs
+du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts
+et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre
+et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt
+qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver._
+
+ STENDHAL.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 mars 18...
+
+Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n'ai pu
+aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le désirais. Vous me
+pardonnerez, j'espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à
+Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assisté à l'une de vos
+soirées:
+
+«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.»
+
+Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de
+recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu
+chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon
+ennui.
+
+
+
+
+XC
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 mars.
+
+Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne
+m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop.
+
+Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos cœurs n'a pas besoin
+de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec
+éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que
+notre tranquille amitié.
+
+Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de
+fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il
+m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me
+sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous
+appartient! j'en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même.
+
+Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez
+froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que
+j'ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous écriez pas
+que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je
+le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies
+m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir.
+
+C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends
+maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité
+amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec
+une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes
+moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le
+charme et faite votre esclave; _pour me rendre heureuse_, direz-vous? La
+douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir
+l'esclavage.
+
+Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers,
+voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi
+des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai
+souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même
+nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous
+souvenez-vous?
+
+J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous
+donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez
+moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré...
+
+Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être
+vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante.
+
+Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un cœur à
+cœur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un
+peu banals et indifférents.
+
+
+
+
+XCI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+27 mars.
+
+Eh bien, puisque nous en sommes-là, laissez-moi passer chez vous vers
+deux heures tantôt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je
+pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez.
+
+J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entraîna
+autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j'ai
+volontairement divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans
+l'amour. La faculté de croire en d'autres femmes, de les aimer, est
+morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu
+fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c'est
+quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m'avez repoussé
+et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes
+railleries.
+
+Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où
+s'est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour
+déçu; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies.
+
+Mettez-vous bien dans la tête que _sans vous aimer_, je vous aime, vous,
+sérieusement, là. Le reste, je vous expliquerai.
+
+
+
+
+XCII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 mars.
+
+Je m'y attendais bien; vous m'avez persuadée et j'ai cru tout ce que
+vous vouliez, et vous avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre.
+Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable?
+
+J'ai senti pour la première fois entre nous quelque chose
+d'indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu
+dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j'aime à entendre des choses
+nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du cœur». Ce
+trouble m'a causé une joie délicieuse. N'allez pas croire?... Non! non!
+Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme
+d'un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse.
+
+_Votre spirituellement_ (dans le sens ecclésiastique).
+
+
+
+
+XCIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 mars.
+
+Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez
+avoir idée. Je l'ai trouvée en revenant de chez madame d'Aulnet; votre
+belle-sœur m'avait appris que le 26, c'est-à-dire il y a trois jours,
+le jour de votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ
+pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reçu une vraie douche à
+cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parlé? J'ai fait amende
+honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame?
+
+Je me sens si abandonné lorsque vous n'êtes plus là; vous ne soupçonnez
+pas le bien que me fait votre présence. C'est comme un air sain et
+vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu'aux tourments
+indigènes de germer en mon esprit.
+
+Depuis nos délicieux _five o'clock_ je n'ai plus joué; vous m'avez donné
+ce que Spurzheim, «fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par
+un néologisme ingénieux qualifié d'_approbativité_.»--Votre
+_approbation_ me fait vivre.
+
+La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du
+mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui
+eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait
+l'éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la
+certitude de l'inefficacité de mes efforts, le néant où ils
+aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l'approbativité.
+Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard;
+mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à
+cette vie oisive d'où vous m'avez à moitié tiré.
+
+Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'éveil de mes énergies.
+
+
+
+
+XCIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+31 mars.
+
+Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation
+meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu'on aime? Mais malgré
+mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes,
+vous le savez; j'ai consulté Robin et Félizet; ils m'ont dit: «Partez,
+laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux
+ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu'il lui faut»,--c'est
+pourquoi je pars.
+
+Mais vous viendrez nous rejoindre; moi aussi j'ai pris l'habitude de
+vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de
+vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer
+les fêtes avec nous, cher grand.
+
+Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de
+Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère
+parle de demander un congé. Il faut qu'il ait été bien malade, le pauvre
+garçon, pour songer à se reposer.
+
+En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours.
+Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés
+servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu'on aime malgré tout.
+
+
+
+
+XCV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+10 avril.
+
+Ma chère amie,
+
+Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la
+confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois
+pas--cette question est si délicate--avoir manqué à mon devoir en vous
+disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas
+suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait
+intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous
+plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre
+absolue discrétion.
+
+Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps
+insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a
+fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment où
+tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie;
+pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.
+
+Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre
+soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du
+mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont
+interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse
+d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!
+
+Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d'une
+nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible
+et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous
+entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et
+qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second
+plan.
+
+Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous
+m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et
+furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel
+chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je
+dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes
+que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi
+que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à
+moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et
+croissante affection, une grande estime.
+
+Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus
+délicats. Écrivez-moi vite.
+
+Votre, très affectueusement.
+
+
+
+
+XCVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 12 avril.
+
+Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le cœur tout le
+jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle
+campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous
+aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre,
+calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher
+et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si
+loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis
+m'apparaissaient dans une grande douceur.
+
+Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous
+aimons? Nos cœurs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme
+d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de
+vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés
+pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je
+voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à
+supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des
+jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon cœur; vous
+l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus
+délicate expression.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre
+les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la
+fin d'une lettre pleine de riens.
+
+Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous
+m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux
+êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs
+pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a
+contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la
+tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que
+de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.
+
+J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse,
+curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement
+de cœur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand,
+quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue
+chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre
+belle-sœur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et
+calmer ses inquiétudes!
+
+On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une
+fille.
+
+Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle
+vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du
+grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air
+qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris,
+hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère
+leur moral et fait de ces gens des détraqués sans cœur, sans
+tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables
+seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables
+quelquefois, des inconscients toujours.
+
+Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l'encre étalée
+prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous
+écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient
+dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La
+seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à
+mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de
+viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque
+matin.
+
+Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine,
+manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau--l'acharnement
+ne suffirait pas!--le morceau de filet, puis rouler la viande dans du
+sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui
+redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà
+lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le
+ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la
+viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours
+peut lui sauver la vie.
+
+Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la pauvre digère maintenant et
+sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon
+ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout
+comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à
+l'_in-octavo_.
+
+
+
+
+XCVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 avril.
+
+Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça,
+c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un
+cheval de race. J'aime vos lettres.
+
+J'ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin,
+regardant la féerie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai
+pris plaisir à inquiéter d'un vague projet de très prochain voyage vers
+vous, _quand même_, m'a montré un peu plus le bout de l'oreille. Alors,
+j'ai pouffé,--ce qui l'a blessée--elle m'a dit des mots piquants que
+j'ai pris aussitôt au sérieux _de la meilleure foi du monde_. Enfin,
+nous nous sommes attendris tous les deux _avec la même foi_ et on m'a
+fait promettre que j'attendrais.
+
+Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre
+belle-mère suivait ce manège de loin d'un œil attendri. Votre
+belle-sœur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder.
+Le plus comique, c'est que le jeune attaché d'_embrassade_, dépêché de
+Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce,
+nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va!
+
+J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet
+avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parlé
+des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu'on peut avoir
+maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à
+l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des
+plus...» J'ai vu l'âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure
+de Grec, et il ne tient qu'à moi qu'il ait rêvé cette nuit de Suzanne
+chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes
+vieillards parisiens.
+
+Voilà. J'ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille.
+
+Adieu, je vous aime.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 avril.
+
+J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous
+écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a
+fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir.
+Derrière ce _on_, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille,
+car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour
+l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule.
+Aprilopoulos lui apparaît réellement en _deus ex machina_ et elle
+voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant.
+Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont
+vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc,
+perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à
+ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous
+révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous
+aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui
+s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame
+Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma
+belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des
+Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait
+choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est
+très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où
+vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites
+ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais
+mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma
+belle-mère.
+
+Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations
+qui se sont établies entre vous et moi et, à son _grand regret_, elle
+m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire
+d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence
+en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon
+chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec
+lui...
+
+--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme
+je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne.
+M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien
+à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et
+encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à
+vous et à ma belle-sœur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai
+moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié,
+dût-elle faire jaser les méchantes langues.
+
+--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre
+situation...
+
+Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre,
+moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma
+belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même
+monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais
+parfaitement où l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais
+genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de
+coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom
+assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné
+l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun
+inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me
+laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère,
+qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me
+souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis
+hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle
+avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me
+l'ingurgiter si gratuitement, toute.
+
+J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement
+de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un
+mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je
+vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.
+
+Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui?
+Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à
+Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un
+peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera
+encore bien bon de vous y avoir.
+
+
+
+
+XCIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+17 avril.
+
+J'envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m'incline pourtant
+devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vénère avec
+une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires
+tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être
+une grande passion me sauverait-elle. _Chi lo sa?_
+
+
+
+
+C
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+22 avril.
+
+Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d'être
+aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion
+est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame
+votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous
+laborieux et avez-vous trouvé la paix et l'oubli dans l'éclosion d'une
+œuvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de
+Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-être...
+
+Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme
+un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait
+moi-même les paroles, ah mais, ah mais!--Sur ce travail je demanderai
+aussi l'avis de votre petit frère Jacques, lequel m'a semblé être un
+monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge
+tout printanier.
+
+Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très
+affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur
+l'air «des lampions!»
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Quelle horreur cette dynamite!
+
+
+
+
+CI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+23 avril.
+
+Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu
+digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le
+néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire.
+
+C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son
+cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour
+l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté.
+Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de
+Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en
+découvrant les sublimes clartés du christianisme.
+
+J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes
+pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de
+mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon
+maladif cerveau.
+
+L'influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais
+je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je
+garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible
+quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive.
+
+Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime
+tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous
+seule les détresses de votre ami.
+
+ PHILIPPE.
+
+_P.-S._--Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche.
+
+
+
+
+CII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+24 avril.
+
+D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir
+souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la
+force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions.
+
+Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute
+la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir
+rien pour vous tirer de ce mal.
+
+Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles
+qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui
+souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la
+jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme,
+pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine
+perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos
+forces.
+
+Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est
+utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de
+ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême
+de l'existence!
+
+A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie
+s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui
+vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à
+pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde
+comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit
+bravement. Dans sa dure carrière, malgré son cœur affectueux et
+tendre, il trouve le moyen d'être heureux,--bien que séparé de nous qui
+l'adorons et qu'il adore,--parce qu'il fait son devoir...
+
+Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon,
+cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros.
+
+C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la
+pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner,
+mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes
+énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez
+nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec
+Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer.
+
+Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une
+beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges
+flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui
+éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil
+d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers
+effluves et, comme les choses, se reprend à vivre.
+
+Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre ni un inutile; vous êtes un
+sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une
+déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner
+votre esprit.
+
+Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il
+est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur
+votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous
+croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je
+fait de ma vie?--Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?--Rien!» Eh!
+non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu
+atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis
+viveurs, désœuvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là, à faire bâiller.
+
+Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les
+transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des
+lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait,
+vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri.
+
+Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit
+nécessaire; la passion donne une énergie factice applicable à elle
+seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers
+lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne
+peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable
+est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait.
+
+Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à
+cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante
+que coûte le lancement, la réussite d'une œuvre, vous reprendriez
+courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que
+contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera
+jamais le dire?
+
+Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis
+l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela
+secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous
+animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous
+ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que
+dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison par-dessus le
+marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous;
+je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de
+l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie
+selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette
+sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre;
+vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité.
+
+Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à
+fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m'emporterez dans votre poche.
+Voulez-vous?
+
+
+
+
+CIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+25 avril.
+
+Il y a un fond _petite fille_ dans les plus sérieux cerveaux féminins.
+Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame.
+
+En hâte, je vous écris ce mot pour vous remercier de votre
+réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié.
+
+Ah! si ce rêve de m'imprégner de votre force morale pouvait se
+réaliser...
+
+
+
+
+CIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dimanche, 27 avril.
+
+Je continue d'être triste; votre volonté pas plus que la mienne n'y peut
+rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie,
+mais sans lettre de mon amie ce matin. D'où vient cet oubli? est-ce que
+la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce
+parce que je ne lui ai écrit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle
+plus tentée? ou bien quoi?
+
+Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement,
+écrivez-moi.
+
+J'ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de
+ce gars de vingt ans.
+
+Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s'il vous
+gêne.
+
+
+
+
+CV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 avril.
+
+Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le
+sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister
+entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir,
+de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou
+de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes
+désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes
+partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être
+seuls ensemble à la campagne»;--et «ma chérie»--s'échappant si gentiment
+de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la
+complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour
+l'autre.
+
+En vous je propage les vibrations de mon cœur; pour vous, par vous,
+je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car
+vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et
+ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous
+voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre
+espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme
+m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.
+
+Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez
+semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les
+manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?
+
+J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en
+recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien,
+malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre
+faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je
+m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à
+cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de
+l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon
+esprit ou de mon cœur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour
+moi.
+
+Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il
+entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une
+cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse
+excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu
+pour terminer bien ce billet.
+
+Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait
+sûrement pas à un désir de votre cœur, pas même à une faim de vos
+lèvres?
+
+Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis
+elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute
+seule».--Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces
+choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.
+
+Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au
+jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules
+d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.
+
+
+
+
+CVI
+
+_Philippe à Denise_.
+
+
+30 avril.
+
+Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue
+deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir
+l'âme de mes désolations. Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour
+m'empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses?
+
+J'ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez
+de me les donner en m'écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la
+léthargie où se plaît mon esprit. Je n'ai pas même le courage d'aller
+reprendre des forces auprès de vous.
+
+
+
+
+CVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er mai.
+
+Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous
+donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous
+consoler.
+
+Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si
+ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi
+qu'autrement.
+
+Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous
+manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une
+mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux
+tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de
+votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous
+plairait.
+
+Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli
+vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment
+suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage
+d'avoir du courage.
+
+Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de
+l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui
+faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la
+désolation du juste.»
+
+Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que
+je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient.
+Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que
+pour vous, et de tout ce remuement de votre cœur, qu'il jaillisse
+pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans
+une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»--Je tâcherai d'être aussi sobre
+que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au
+grand bon cœur où je me désaltère.
+
+
+
+
+CVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+3 mai.
+
+Votre lettre m'a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez
+m'aurait été d'un grand secours. Je l'avais rencontrée, je crois. Vous
+la connaissez, chère. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un
+peu d'amour, le guérir. Oui, j'étais sauvable à cette minute-là;
+maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver _une
+autre vous_ et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile.
+
+A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime!
+
+
+
+
+CIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 mai.
+
+Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n'est un mystère ni pour vous
+ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M'en voulez-vous que ma
+passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur
+pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renaître le
+feu de froides cendres.
+
+Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie.
+
+
+
+
+CX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 mai.
+
+Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours,
+ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie;
+Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère,
+toujours douce et résignée;--heureusement mère m'aide à supporter mon
+ennui et mes ennuis!--puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très
+intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me
+console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce
+moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la
+renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se
+relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me
+suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me
+revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est
+parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions
+toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je
+vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans
+sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette
+lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il
+parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de
+l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée
+à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une
+grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine,
+plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses
+souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté
+que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors,
+passons, mon cher!
+
+Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine
+Pédauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que
+«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore
+que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui
+m'attaquez dans mon amour des œuvres de mon Maurice Barrès, je vais
+prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce
+sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce
+un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes
+que la _Rôtisserie_ a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement.
+Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est
+un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de
+termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et
+mièvres.
+
+Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort
+originalement conçue, le grand remuement de cœur, la secousse forte,
+l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre
+admirable des J.-H. Rosny, l'_Impérieuse Bonté_. L'une de ces œuvres
+me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un
+coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du
+Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité.
+
+La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pédauque_ est un délire
+somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est
+une œuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir
+réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa
+pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais
+l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.
+
+Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est
+divine.
+
+France, c'est un auteur excessivement facétieux et libertin... de
+pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs.
+Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de
+Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez
+pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les
+jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur
+France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles
+dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une
+perle.
+
+Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne
+serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours
+le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui
+doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de
+génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y
+pouvant prétendre, l'œuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles
+s'imposent, deviennent vite impertinentes.»--C'est précisément le cas
+des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur
+favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air
+pédagogique si plaisant!
+
+Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient
+d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et
+demandaient:
+
+--Pourquoi écrivez-vous alors?
+
+--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de
+voler!
+
+Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir,
+comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».
+
+
+
+
+CXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+16 mai.
+
+J'ai une lettre--j'y répondrai un peu plus loin--mais quel est ce genre
+de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez
+bien vous en expliquer, n'est-ce pas?
+
+Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la _Reine
+Pédauque_ ne vous ait qu'à moitié plu. Ce livre ne peut être
+qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie
+leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas
+prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur
+trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il
+s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute
+contestation.
+
+Enfin, dans la _Reine Pédauque_, l'érudition--qui n'est là que d'une
+manière superficielle et pour le piquant de la sauce--vient achever la
+déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état
+d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a
+pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment
+pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont
+insupportables.
+
+Voilà pourquoi vous n'aimez pas la _Reine Pédauque_, quoique vous en
+ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes,
+est absolument supérieure.
+
+Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais
+alors ce serait faire de ma lettre une sorte d'article de journal, et
+j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos
+huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous,
+que je ne veux pas vous y exposer à mon tour.
+
+J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire
+que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si
+longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et
+m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas.
+
+Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce
+n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable
+obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans
+le secret de mon cœur, j'envoie promener toute cette cour.
+
+Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes
+yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute
+des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme.
+
+Cette botte de foin que roule Hélène me fait rêver. Quand pourrai-je
+vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées;
+mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les
+petits potins de laquelle je suis exaspéré.
+
+Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or,
+et je vous baise les mains avec piété.
+
+ PHILIPPE.
+
+_P.-S._--Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le
+second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté;
+je ne suis point dédaigneux des choses inédites.
+
+
+
+CXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 mai.
+
+Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des
+vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La
+Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il
+était encore en vie!»
+
+Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille: «On ne fait pas
+renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit _in petto: amen_, et me
+croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée.
+Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit
+air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de
+commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je
+n'apprécie pas beaucoup ce genre-là!
+
+Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre
+article sur la _Reine Pédauque_ au lieu d'apprendre que vous jouez, vous
+vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié
+durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en
+trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années.
+Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des
+enfants!
+
+Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous
+prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je
+fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute
+des inepties; elles ne me font pas même rire;»--car personne n'est à
+l'abri des inepties, en ce monde misérable, et celles qui courent,
+folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles
+que vous dégustez à Paris.
+
+Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un
+gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment
+que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la
+prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des
+temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum
+de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai.
+
+Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps
+elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue
+beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir.
+Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit
+une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des
+pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien
+dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage
+et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout aussi brillant,
+mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien
+abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à
+lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la
+lutte imminente--hélas! moins poétique--à soutenir dans la vie.
+
+Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne
+étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en
+suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si
+c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui
+éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne
+lutte pour soi, ne vit sa vie propre.
+
+Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand
+son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le
+voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou
+sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie,
+dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces
+heures et comme je l'ai perdue!
+
+Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire?
+
+Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami
+Phillip?--Oui.--Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et
+qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses
+précieuses encore.»
+
+Ces _choses précieuses_ me ravissent. Et vous?
+
+
+
+
+CXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 mai.
+
+Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du cœur; elle
+tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m'enchante. Quel
+dommage que vous soyez toujours loin toutes deux.
+
+
+
+
+CXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 mai.
+
+Vous me navrez avec votre génie du cœur; ça ne sert à rien, cela, pas
+même à être aimée.
+
+Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à n'aimer que les absents; alors
+vous nous aimerez à la folie.»
+
+Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous
+retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais!
+
+Adieu. Je m'en vas voir la mer.
+
+
+
+
+CXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+3 juin.
+
+Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne
+m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous
+attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est
+une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.
+
+Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos
+dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous
+faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent
+dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus
+me disputer avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la
+musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma
+paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous,
+comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions
+artistiques qui font que le cœur s'arrête.
+
+Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi
+vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en
+m'écrivant--quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause
+des préoccupations où je suis--le feu sacré de notre amitié jusqu'au
+jour où nous nous reverrons.
+
+_Yours most devotedly._
+
+
+
+
+CXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+4 juin.
+
+Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain:
+«Écrivez»,--revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit
+misérable, que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne
+soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le
+même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand
+entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.»
+
+J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à
+l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver,
+m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai
+demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma sœur
+Alice, les autres n'ont pas compris l'œuvre. Vous voyez, je ne me
+refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une
+autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis
+que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me
+retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se
+fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à
+lui--mais pour les autres, bernique!
+
+Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se
+retirer toute verve, toute originalité, même toute facilité de travail;
+c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire
+d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne
+l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par
+cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette
+puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase
+mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases
+sonores, lumineuses.
+
+Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un
+peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et
+à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur;
+et c'est à la minute précise où l'élan de mon cœur s'amalgame avec le
+travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se
+faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre
+et indéfinissable, qui m'envahit.
+
+Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes
+pauv'p'tites œuvres, le propre de toute volupté étant une sensation
+partagée.
+
+Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de
+sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver
+banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du
+cœur.
+
+Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion
+constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut
+sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on
+les suit jusque dans leurs moindres œuvres, et c'est une rudement
+belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en
+tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son
+temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le
+plus ou moins _cloche_ d'une jupe.
+
+Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un
+ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre.
+
+C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes
+qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils
+veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des
+Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous
+guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon
+de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal:
+l'Art.
+
+Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble?
+N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en
+si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise
+de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.»
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 Juin.
+
+Quel petit tempérament vous êtes! N'avez-vous pas honte, une honte
+affreuse, de n'avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que
+croyez-vous que j'aie à vous dire maintenant? _Lettre gratuite à
+l'ingrat_, voilà comme j'intitule celle-ci.
+
+Vous ne la recevriez même pas si je n'avais à vous annoncer une bonne
+nouvelle: mon frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes
+un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène
+est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous;
+c'était au salon, le soir, après dîner.
+
+Gérald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'écrie:
+
+--Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe
+étonnant, sera-ce l'élu? vous décidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait
+sensation de flirt entre vous quand j'ai quitté la France; qu'en
+advint-il?
+
+Suzanne a répondu un peu sèchement:
+
+--Vous avez une drôle de manière d'interroger les gens en coup de
+fusil...
+
+--C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y
+mettre.
+
+--Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments
+sans beaucoup de soldats.
+
+Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter.
+
+Ce matin, à onze heures, comme j'étais dans ma chambre, Alice y est
+entrée. Vous savez que nous avons une tendre affection l'une pour
+l'autre. Elle m'a demandé, après bien des circonlocutions, d'écrire à
+Aprilopoulos pour l'inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre
+femme voudrait bien que ce soit celui-là, l'élu.
+
+Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frère et le
+beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrétion.
+
+Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu'hier est partie
+pour les eaux d'Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand'mère
+jusqu'à Paris, avec l'Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours
+absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est
+demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill.
+
+Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre
+lieu _very select_; vous êtes si chics tous les deux!
+
+Il n'y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment,
+sauf--pour peu de jours encore--ma chère tante en zinc. Cela n'est pas
+pour vous tant déplaire, puisque, elle et vous, gens de cour aux nobles
+manières sympathisâtes!!!
+
+La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de
+mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m'engage à tâcher d'être
+divine.
+
+Sans rire, venez si vous le pouvez.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+17 juin.
+
+Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre
+invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous
+soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un
+billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins,
+retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je
+prendrai mes repas chez vous par exemple.
+
+Ce projet vous convient-il? Répondez-moi.
+
+Je suis allé hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontré votre nièce,
+mais vous n'y étiez pas!
+
+
+
+
+CXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 juin.
+
+Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas songé à lui.
+C'est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux
+Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de
+promenade et de jaserie.
+
+Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la
+voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette?
+
+Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si
+vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous
+longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous
+vautrerons sur l'herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons
+le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon!
+
+
+
+
+CXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dépêche.
+
+Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt.
+
+
+
+
+CXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 juin.
+
+Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et
+voilà mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous
+envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, désolé.
+
+Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m'eût fait
+du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais
+vous écrire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses à vous
+dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tête me
+tourne.
+
+Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur.
+
+Je vous aime tendrement.
+
+
+
+
+CXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er juillet.
+
+Mon cher grand,
+
+Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous êtes
+souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà
+mon cœur tourmenté d'inquiétude.
+
+Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux
+Glycines, mais à Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile
+de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de
+vue devant vous.
+
+Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n'a le
+droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n'est-ce
+pas ma mère qui vous reçoit?
+
+Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console.
+
+Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du
+courage à mon courage.
+
+Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas,
+émanant si loyale et si puissante de mon cœur, vous laisser dans
+cette tristesse.
+
+Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce cœur.
+
+Notre chère amitié, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre
+au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien,
+vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez.
+
+Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j'ai placé
+toutes mes complaisances, et c'est ma fraternité douloureuse de votre
+douleur qui crie vers vous: venez!
+
+
+
+
+CXXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+7 juillet.
+
+Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et
+impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de
+votre amitié fervente?
+
+Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas
+écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ.
+
+Je pensais partir aujourd'hui; diverses considérations m'ajournent à la
+semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste,
+l'heure définitive.
+
+Écrivez-moi.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+9 juillet.
+
+Mon ami,
+
+Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt;
+j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide.
+J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour
+moi.--«Certes!»--allez-vous protester; mais attendez la fin: moi,
+doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments
+qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un peu à moi
+seule, de par votre volonté, me rendait heureuse!
+
+Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à
+venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des
+falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui
+d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement.
+
+Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire:
+«Venez, j'ai besoin de vous voir.»--Cette raison dépourvue de raisons ou
+plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous
+vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits
+amicaux.
+
+Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu
+enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et,
+ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O
+mes amis, il n'y a nul ami!»--Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié
+de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre
+d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la
+cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je
+l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant:
+parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de
+quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy
+qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry
+qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes
+et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien
+n'est extrême qui a son pareil.»
+
+Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je?
+
+Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé,
+distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à
+votre amie, le moral et les amours vont mieux.
+
+Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que
+vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en
+m'appelant «petite sainte».--Vous vous rencontrez là en pensée avec
+Maupassant. Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant
+ainsi: «Ma chère sagesse.»--Il m'y reprochait de ne pas être _une
+princesse assez sédentaire_.--C'est une faute que je renouvelle avec
+vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite
+cause ne m'induise pas à vous perdre.
+
+Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une
+princesse extrême qui n'a _pas son pareil_--pour en revenir à Montaigne.
+
+
+
+
+CXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 juillet.
+
+Chère Sagesse,
+
+Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train
+demain et serai à une heure du matin chez vous. J'évite ainsi
+l'épouvantable 14 juillet à Paris.
+
+Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand
+plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à
+Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que je regrette plutôt
+l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me
+taquinez pas.
+
+A demain, ma chère, chère extrême.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+... _Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans, elle sait que si
+pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il
+faut le demander; il s'établit dans ce pauvre cœur agité une lutte
+terrible._
+
+ * * * * *
+
+_L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre pour qui la chose_
+imaginée _est la chose existante, des trésors de jouissance de cette
+espèce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et
+chez ce qu'on aime._
+
+ * * * * *
+
+ STENDHAL.
+
+_Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la
+passion que l'on a que par celle que l'on inspire._
+
+ LA ROCHEFOUCAULD.
+
+
+
+
+CXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 août.
+
+Je viens tout banalement vous remercier du mois délicieux que j'ai passé
+à Nimerck; j'y ai été heureux au delà de ce que je pouvais rêver.
+
+La profondeur des émotions n'est souvent pas en rapport avec leurs
+causes. Si je vous disais qu'Hélène avec ses tendresses silencieuses,
+comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de
+sourire avec ses lèvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de
+glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un état de
+béatitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou.
+
+Il y a eu pourtant des instants, madame, où j'ai senti vraiment en nous
+une âme unique pour nos trois corps.
+
+Vous souvenez-vous de ce matin où je suis entré dans votre chambre pour
+vous demander des ciseaux, je crois? Vous étiez en peignoir, ce soyeux
+peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout
+garni de dentelles noires, qui vous fait plus pâle et rend vos cheveux
+plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine
+bohémienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'étais
+assis sur le bord de la fenêtre ouverte, et suivais des yeux vos graves
+mouvements et les serpentements de la traîne de votre robe sur le tapis.
+Hélène, installée à votre table, faisait sa page.
+
+Vous me donnâtes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller
+tite-Lène ou de remuer avec des gestes délicats, sur votre toilette
+Louis XV, enguipurée et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire
+moins pâle que vos mains, vous m'avez oublié. Je vous ai tout à mon aise
+regardées vivre, vous et elle. C'était, je vous jure, une chose exquise,
+une chose intraduisible qui m'emplissait de béatitude. Ces joies que
+j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois
+plus heureux que toutes celles dont votre cœur ingénieux s'est plu à
+m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations
+innommables: on sent flotter son âme. L'amour n'est qu'une action
+brutale et vulgaire à côté de cette impression; je le dédaigne, le
+ramasse qui veut.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 17 août.
+
+Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par
+mon _cœur ingénieux_, je vous pardonne de les dédaigner au profit de
+celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil
+vous êtes!
+
+Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des
+désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer?
+ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient
+moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur
+les joies simples, saines et fortes.
+
+Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles
+virilités; le cerveau prend la place du cœur; l'amour n'est plus pour
+vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme,
+troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par
+s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer.
+
+Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le cœur seul est quelque chose. Ne
+tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches
+de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux,
+égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant
+indissolublement ces trois forces: l'esprit, le cœur, la matière,
+qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle.
+
+Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en
+tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers
+vous-même, plus simple devant les battements de votre cœur, et vous
+serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre
+nature.
+
+Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc dans ce temps lointain où vous
+m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi?
+
+Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une
+volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur
+parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses
+lèvres, sans craindre quelque morsure.
+
+Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô
+mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous
+aime.»
+
+Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres,
+vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées.
+Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie
+tourmentante et divine.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 août.
+
+Chère,
+
+Comme vous savez finement fouiller les âmes... Oui, vous avez deviné ce
+que j'ose à peine m'avouer à moi-même: je vous aimais _mal_ autrefois,
+Denise.
+
+Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car
+cet amour d'autrefois, s'adressant à vous, me paraît monstrueux, et je
+me repens d'avoir pu vous désirer ainsi.
+
+
+
+
+CXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 août.
+
+Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait
+amende honorable dans ma dernière lettre. J'en espérais une pleine
+d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en
+écrire. Rien! un arrêt brutal que je ne comprends pas.
+
+Seriez-vous fâchée contre moi, ma chère amie? Je suppose bien que vous
+n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi
+tout de suite, et je me mettrai sans arrière-pensée en route pour
+Nimerck. Au moins vous n'êtes pas contrariée que je m'invite ainsi? Je
+resterai quatre à cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette
+fois, des événements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer
+ces journées avec vous.
+
+Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gêne, mon impolitesse,
+ma négligence, ne m'empêchent pas, vous le savez, de vous aimer très
+tendrement.
+
+
+
+
+CXXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 août.
+
+Je commence par vous dire: Vous serez le très bien venu. La maisonnée
+vous attend; j'ai fait tout à l'heure l'inspection de la chambre mauve
+qui devient décidément la chambre de «M'sieur Philippe», pour les
+serviteurs aussi bien que pour les maîtres.
+
+Pourquoi j'ai gardé le silence? Ça, c'est plus compliqué.
+
+Je reste devant vous une femme un peu étonnée; je ne comprends plus rien
+ni à vous, ni à moi. Il se dresse dans mon âme toutes sortes de petits
+problèmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution à bien, et cela
+m'énerve, trouble mon calme que vous admirez, et me plonge dans une
+exaltation, puis dans un néant de pensées tout à fait contraires à ma
+santé morale et physique.
+
+Car, si vous êtes très subtil, très correct et chercheur d'idéales
+sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de
+Suzanne, que vous êtes très capable d'avoir des sensations beaucoup plus
+pratiques avec d'autres.
+
+Cette petite duplicité, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser
+de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drôle, vous
+savez, de découvrir que le rêveur à la lune, chercheur de fin du fin
+avec une si parfaite conscience, peut, à l'occasion, marcher si
+allègrement dans la réalité.
+
+Vous voyez, je deviens méchante. Venez vite me pardonner.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er septembre.
+
+Certainement je viens! Mais parce que vous avez dédaigné mon amour, et
+que j'ai philosophiquement pris mon parti de ne pas vous encenser de la
+fumée renaissante de mes désirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive
+dorénavant en trappiste? J'ai fait envers vous vœu d'amitié. Je ne
+suppose pas qu'il entraîne à sa suite le vœu de chasteté? S'il vous
+faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinçant un peu je vous
+la donnerai. Mais la folle du logis me paraît bien exigeante... Voyons,
+voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est guère charitable,
+ce qu'elle semble exiger là...
+
+Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une
+certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai
+jusqu'ici pensé qu'elle avait fait tous les frais. J'ai répondu comme je
+le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir
+tout à mon aise de la contemplation d'une âme assez intrigante et fort
+pratique, curieuse et sèche, surtout extraordinairement orgueilleuse.
+
+Peut-être tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me
+contant ses petites hésitations sentimentales? peut-être, en nous
+quittant, ai-je avec négligence mis mes lèvres sur ses cheveux? pure
+politesse machinale envers l'effleurée. Ces choses un peu excessives
+n'équivalent à rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et
+d'amour dans le baiser que je dépose, à l'ordinaire, respectueux, sur
+vos mains, mon amie.
+
+J'arriverai jeudi à une heure du matin; envoyez-moi chercher.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 2 septembre.
+
+Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement,
+vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela.
+Venez: c'est tout ce qu'on vous demande.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Paris, 16 septembre.
+
+Un séjour exquis--un voyage un peu triste--une rentrée pas gaie--une
+attente fébrile de vos nouvelles dans la lettre promise--et les mille
+et une tendresses de mon cœur pour vous et ma tite-Lène.--Voilà,
+madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 septembre.
+
+Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous
+ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été
+douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez
+sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je
+parie?
+
+--«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté
+Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner.
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas
+descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame
+Trémors la permission de rester avec elle.
+
+--C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir
+avec nous?
+
+--Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas
+ce soir; le landau seul est commandé...
+
+J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle
+prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?...
+passez, muscade!
+
+Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres...
+Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me
+ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble
+devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger
+couru n'est pas non plus pour me déplaire.
+
+Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux
+éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu
+là que vous jetiez au vent votre gêne.
+
+--Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien,
+Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le
+bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on
+écrit l'histoire.
+
+Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi
+joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien
+puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun.
+
+Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-sœur, de mère, de
+Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant
+sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse,
+accoudés à la balustrade de pierre.
+
+Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous
+des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à
+courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre
+dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur
+blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et
+si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et
+nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus--de quoi, mon
+Dieu?
+
+Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe
+de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et
+chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces
+beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment,
+pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction...
+
+Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mâle
+monte vers la voix cristalline:
+
+--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il
+fait humide, petit ange!
+
+Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre
+promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches
+persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des
+avenues.
+
+Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si
+calmes dans le silence et la nuit!...
+
+Que vous dire, maintenant?
+
+J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous
+devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos
+pensées.
+
+Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin:
+au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait
+plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.
+
+Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne
+vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un
+entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis
+littérateurs.
+
+Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale
+est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des
+forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous
+ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que
+votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le
+cou?
+
+Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut
+cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre
+cœur.
+
+Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait
+pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme
+des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que
+vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant
+cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre
+personne?
+
+Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et
+l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment
+l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités
+latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages
+mondains du XIXe siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget!
+
+Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser,
+voilà encore un peu de tendresse.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--J'avais mis _for_... Mais je n'ai pas trouvé de conclusion;
+alors j'efface, car _ever_ serait bien audacieux et vous n'y
+consentiriez peut-être point; c'est si long, _toujours_!
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 septembre.
+
+Ma chère trop loin,
+
+J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre
+imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut
+pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle.
+
+Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je
+parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck.
+
+Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y
+suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute
+au moindre accident de terrain rencontré sur ma route.
+
+Ainsi, encore _empreint_ de votre volonté, j'ai été trouver mon ami
+X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand,
+moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment:
+
+«--Faites-moi quelque chose avec des souvenirs du second Empire; votre
+père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces
+racontars-là sont à la mode.»
+
+Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui
+disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le
+19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans
+succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de
+l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que
+l'horrible événement qui le fit orphelin,--que ma mère, épuisée par le
+siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à
+mon frère Jacques,--et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce
+dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire.
+
+Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!--Je
+me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en
+lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai
+parlé presque d'affaires--horreur!--je suis sorti de la Revue, je suis
+remonté dans mon fiacre et me voilà rompu d'un effort qui me remet chez
+moi Gros-Jean comme devant.
+
+Que voulez-vous que j'y fasse?
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 septembre.
+
+Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous
+souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante,
+pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle.
+Vous êtes pris!
+
+Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire
+immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X...
+
+Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et
+vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre?
+Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire
+encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande.
+
+Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites
+rentes!
+
+Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le
+moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela
+relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le
+résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le
+grand talent, seul, conquiert le monde.
+
+Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le
+découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le
+jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs cœurs, et c'est
+par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les
+plaies que leur ont faites les ronces du chemin.--«Vous avez réussi,
+vous!»--«Mon idée était si belle!»--Hélas, l'idée c'est quelque chose,
+mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour
+qu'il demeure dans l'humanité militante.
+
+Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai:
+
+Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon,
+Empereur.
+
+Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur,
+qui avait déjà quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille
+Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de
+l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de
+Napoléon Ier (il avait même été question du mariage de Marie de
+Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse
+avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes;
+M. Amédée Thayer son frère--tous deux fils de lady Thayer qui aima et
+protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier
+rang, brilla la Malibran--et madame Amédée-Hortense Thayer, née
+Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général
+Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de
+Bassano.
+
+En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner
+aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune
+fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue,
+reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer,
+née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc.
+
+Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur
+_Sire_. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule
+qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude
+d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de
+votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était
+mille fois plus harmonieux à entendre».
+
+Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours.
+L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me
+vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en
+ordre.»
+
+Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de
+travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa
+chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté
+avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté
+d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un
+guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme.
+
+L'Empereur alla tout à coup prendre cette couronne, et comme madame
+Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour
+l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne
+au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y
+déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de
+madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla
+presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue:
+
+«--O Sire, elle est trop grande pour moi!»
+
+L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes.
+
+On rentra au salon. Dès ce soir-là, madame Bertrand-Thayer fut persuadée
+que ce dîner était la présentation _officieuse_ de mademoiselle de
+Montijo comme future Impératrice.
+
+Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta
+l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait
+lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux);
+mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M.
+de Tascher, qui devait l'introduire et lui tendait son bras à la porte
+de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui
+dire:
+
+«--Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!»
+
+Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si
+belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur
+vraiment impériale.
+
+Voilà, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot
+cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle
+dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon
+petit fonds; plongez-vous un peu dans l'œuvre des stylistes,
+imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et
+n'allez pas faire afficher à la quatrième page du _Figaro_: On demande
+du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou
+femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense,
+honnête ou malhonnête--au choix du demandeur et selon le porteur--4,
+avenue de Messine, à l'entresol.
+
+N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami!
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+21 septembre.
+
+L'histoire est charmante, mais elle est tombée dans mon plein
+écœurement et je l'ai gardée pour moi tout seul, ce qui vaut mieux
+que d'avoir livré au public ces choses intimes d'une femme maintenant si
+malheureuse et si accablée par les événements.
+
+Enfin, voilà, je n'ai rien fait. J'ai fumé des cigarettes en rêvant
+là-dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette
+occupation m'a été éminemment agréable.
+
+Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie?
+
+
+
+
+CXXXVIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+23 septembre.
+
+Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du
+cœur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous
+n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière:
+est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de
+nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été _charitables_ envers
+lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort
+sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de
+trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de
+sa mère.
+
+Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de
+ses enchanteresses.
+
+Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce
+doit être avec les plus moyens!
+
+Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours
+de force il faut faire exécuter à son cœur pour cela!
+
+Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses
+pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou
+des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous
+intéresse. En dehors des conceptions philosophiques abstraites, que
+survit-il des lettrés disparus? _Adolphe_, _Manon Lescaut_, _Fanny_;
+_Lui et Elle_ est une des œuvres de George Sand qui a le moins
+vieilli avec ses _Lettres d'un voyageur_ et _l'histoire de sa vie_,
+parce que c'est son cœur blessé, palpitant, et le heurt des passions
+qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages.
+
+_Dominique_, de Fromentin; _Sur l'eau_, _Notre cœur_, de Maupassant,
+voilà encore des œuvres vécues. Elles nous intéresseront toujours,
+parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de
+cœur saignant encore qu'ils ont mis là.
+
+C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain
+_s'interprétant_, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus
+l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses
+muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes
+heureux, tous!
+
+Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée
+d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée
+constante de ce _livrage_ au public, cette espèce de défloration de
+leurs sensations les plus intimes, même de celles qu'ils créent, qui
+rend les grands si tristes:
+
+ Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
+ Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
+ Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
+
+ * * * * *
+
+ Leurs déclamations sont comme des épées:
+ Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant
+ Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
+
+C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner
+pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage
+d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi.
+
+On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand
+quelque lecteur vient protester:
+
+--Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous
+avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible!
+
+Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface
+de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de
+pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose.
+Ils ont été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des
+êtres qu'ils ont créés dans leur roman.
+
+Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont
+dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les
+beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies,
+les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils
+les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination
+jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle.
+
+Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses
+manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des
+sensations dépeintes là, me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant».
+Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il
+décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que
+l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des
+_passages_ comme ceux-là. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué
+cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie
+apparaissait grotesque et bouffonne.
+
+Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient;
+ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à
+écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un
+surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se
+mouvoir dans des fictions.
+
+Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je
+ne suis qu'une femme.
+
+Montrer à nu son âme, ses pensées, son cœur, ses aspirations, même si
+par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être
+nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur
+physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins
+j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime
+mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il
+faut se soumettre pour composer.
+
+La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui
+jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut
+sans jamais saisir exactement ce que j'y ai mis. Les musiciens ne
+copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour
+tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des
+larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et
+parfois consolent.
+
+Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et
+quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour
+chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus
+personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes
+pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons
+mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas:
+«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le
+connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance
+est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend
+l'expression.
+
+Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas
+oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik.
+
+Toute cette dissertation, que vous pouvez fourrer au panier, sans que
+je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de
+l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article;
+il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent
+sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous
+y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances
+d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour
+vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce
+que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera
+et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne.
+
+Si votre cœur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple
+cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style,
+éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou
+alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les
+nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces
+formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront,
+négligents ou moins doués que vous pour se dépeindre et s'écrieront:
+«J'ai ressenti cela, moi!»
+
+Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts
+en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine,
+délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à
+vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage
+discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur;
+la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient
+ses embryonnaires sensations.
+
+Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des
+principes du _Paradoxe sur le comédien_ doit être leur loi, parce que
+plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier,
+meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut
+le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer
+au public.
+
+Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir.
+Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez
+mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès?
+
+Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à
+l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui
+parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se
+défendre.
+
+Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat,
+bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à
+entreprendre quelque chose!
+
+La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire
+souffrir...
+
+Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un
+in-quarto!
+
+
+
+
+CXL
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+22 septembre.
+
+Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de
+propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré
+d'une rude appréhension.
+
+Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez
+qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de vivre ses
+émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de
+composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un
+traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en
+jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre
+émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec chœurs de
+Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens.
+
+Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans
+chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais
+échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine
+saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à
+la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que
+jamais je n'aurais été _cela_.
+
+Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de
+votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une
+grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles,
+chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime tous et vous
+demande des nouvelles pour vivre de votre vie.
+
+
+
+
+CXLI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 septembre.
+
+Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il
+vous répéter: votre chambre vous attend toujours?
+
+Les événements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en
+ai marqué un au livre d'or de la famille: Hélène a pris sa première
+leçon d'équitation. Gérald la lui donnait sur la pelouse. Nous
+regardions, mère et moi, assez émues, ce petit paquet si cher, secoué
+par le brave Darling.
+
+Hélène en selle, ne me suis-je pas surprise à dire à l'animal: «Fais
+bien attention, Darling!»--Gérald en rit encore.
+
+Tite-Lène est à croquer en habit de cheval; elle a attrapé si vite le
+trot à l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a dédaigné la piste ronde du
+pacage et est parti donner la leçon en se promenant, monté lui-même sur
+Moricaud. Voilà Hélène ravie; moi un peu nerveuse, bien que très sûre
+de la prudence de Gérald. Et puis, maman encore plus inquiète que moi,
+prévoyant mille malheurs:
+
+--Pourvu que Darling ne s'anime pas... ça lui est arrivé avec toi et tu
+es bonne écuyère... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne
+s'avise pas d'un tête à queue... pourvu qu'Hélène n'ait pas peur...
+A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval!
+
+Ah! les: _pourvu_ des mères! J'ai vraiment tremblé pendant l'heure qu'a
+duré cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant
+que ma belle-mère, obligeamment, se souvenait tout à coup, en compagnie
+de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivés autour d'elles
+depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas
+échapper un!
+
+Enfin, Hélène est rentrée triomphante; emportée dans un bon temps de
+galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Gérald, professeur,
+jubilait, galopant à ses côtés. Il prétend qu'en dix leçons elle saura
+monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-même.
+
+Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours
+hésitante et qui guette un peu les événements. Je la crois éprise de
+vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous
+déployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous _avez
+l'air_ de les prendre au sérieux et c'est une des choses qui nous
+séduisent le plus. Au reste, vous allez bientôt revoir ces dames; elles
+comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie
+depuis le casino désert; la vie de famille n'est pas son fort, à elle
+dont le petit cerveau est bourré d'histoires de chiffons, de plaisirs,
+de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est
+pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler.
+
+Voilà les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bénédiction.
+
+
+
+
+CXLII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er octobre.
+
+Mon ami,
+
+Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps sans nouvelles; cela
+m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres.
+
+Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à
+croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper
+les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on
+n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve
+méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet.
+
+Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre
+mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme
+premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme,
+promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi
+l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée
+que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que
+vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos cœurs,
+l'abbé, saurez-vous tout?
+
+Hélas! nous sommes des petits cœurs en peine et en souci, des petits
+cœurs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes voyons à
+peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous
+sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs
+ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous
+vous tenons.
+
+Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme,
+mais quelles? Voilà, voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous
+mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la
+réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de
+notre imagination!
+
+Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous
+vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la
+veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez
+seulement de temps en temps à mes lettres.
+
+Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la
+tiédeur de la sienne!
+
+
+
+
+CXLIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+11 octobre.
+
+Est-ce parce que Suzanne, rentrée à Paris, tient «l'emploi» que vous
+n'écrivez plus?
+
+Je devrais me vexer d'être remplacée par cette petite légèreté faite
+femme, et ne vous plus écrire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin
+des vingt mélodies que je vous ai confiées; mon éditeur voulant les
+lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance
+de me les envoyer.
+
+Je voudrais bien avoir, tout de même, des nouvelles de vous, savoir si
+la grande combinaison dont vous m'avez parlé pendant votre séjour ici,
+progresse vers la conclusion favorable et attendue?
+
+Vous êtes le plus négligent des amis.--«Puisqu'on m'aime comme
+ça...»--direz-vous?
+
+Alors _continuez_, comme le nègre... Mais c'est égal, un petit mot de
+temps en temps ne serait pas pour gâter les choses. Adieu.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 octobre.
+
+Mon amie,
+
+Je vous envoie les _Chants d'amour_ par retour du courrier; cette
+brusque séparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi
+après-demain à la campagne pour les y relire tout à loisir. Mais si vous
+avez une combinaison avec l'éditeur, pas de temps à perdre. Cette
+combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir
+que cela me cause.
+
+Il fait à Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis
+enthousiasmé de pouvoir m'échapper. Malheureusement je pars sans que mes
+affaires soient arrangées; rien de perdu, mais cela traîne et les
+affaires, comme les femmes, ne gagnent pas à traîner. Tout cela
+m'occupe, me préoccupe, et, avec la chaleur et les courses à bicyclette
+que j'ai entreprises avec ardeur, m'empêche de me livrer autant que je
+le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez
+d'être négligent... Mais vous qui n'avez rien à faire, qui ne montez
+pas à bicyclette, qui êtes à l'air frais, pourquoi n'écrivez-vous pas
+plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas répondu? Ce serait bien
+mesquin!
+
+Dites-moi un peu ce qui se passe; Gérald est-il encore auprès de vous?
+Comment est tite-Lène? et votre mère? Écrivez-moi à Luzy, par Vire,
+Calvados; je pars demain.
+
+Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime.
+
+
+
+
+CXLV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 octobre.
+
+Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites
+songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif,
+demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «_à bar, à bar,
+à bar, à bar, à bar!_» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la
+timbale dans le bec; alors, seulement, le _à boire_ cessait, mais cette
+demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle.
+
+Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà
+tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite
+lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine
+des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des
+feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine
+qui cherchent à fuir la terre.
+
+Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone
+de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins,
+qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui
+poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les
+petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de
+s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles
+pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop
+petits.
+
+Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur
+indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude
+absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais
+éprouvé cela, je constate en moi un vague regret de rien, un peu de
+malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi
+physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à
+coup les yeux pleins de larmes.
+
+Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des
+bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon
+amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un
+instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été
+n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui
+chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de
+Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne,
+l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise,
+je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel,
+embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous
+fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose.
+
+Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend
+muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu.
+
+
+
+
+CXLVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Luzy, 21 octobre.
+
+Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous
+mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les
+demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous
+froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant
+si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière
+m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas
+savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours
+redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes
+et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir.
+
+Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du
+chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez
+votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous
+gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous de
+vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus
+orgueilleusement _sempre più_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez
+plutôt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai
+volontiers avec vous.
+
+Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.
+
+Donc, pour en revenir à mon premier sujet,--mon inquiétude est une
+digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours dû
+au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous
+pardonne.
+
+Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le
+manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir.
+Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des
+questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être
+renseigné.
+
+Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré
+qu'elle redoutait Gérald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un
+excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une
+grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.
+
+Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant,
+cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les
+raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris
+moi-même--aux descentes!--
+
+Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est
+sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas
+même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je
+ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce
+point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens
+absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de
+réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et
+les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes
+ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique
+exaltation.
+
+Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser
+en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.
+
+J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous
+n'avons causé. Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au
+Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion.
+Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai
+jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste.
+
+A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes
+amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et
+croyez-moi très affectueusement à vous.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+22 octobre.
+
+Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le
+silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme
+ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.
+
+D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et
+mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre
+bonheur.
+
+Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement
+du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à
+habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour
+reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je
+crois.
+
+Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la
+bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud
+appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train
+vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre
+solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse
+toujours trop vite au gré de toute la maisonnée.
+
+Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises,
+intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas,
+vous! Ce sont des volumes débordants de pensées.
+
+Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire?
+Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais
+sans force pour réagir. Ce mal indéfinissable lentement me gagne; c'est
+une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de
+laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que
+malgré moi j'y succombe.
+
+Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce
+qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je
+voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de
+maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la
+grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire
+relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise.
+
+Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est
+souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la
+salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table,
+mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens
+bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je
+puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne
+contient que le reflet du soleil, non l'éclat du midi qui est la vie
+même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de
+lui.
+
+Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil,
+c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend.
+
+Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans,
+assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal
+des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aimés.
+
+Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me
+faire gronder par le cher vieux pion...
+
+Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague
+malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai?
+je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.
+
+C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue
+comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée
+à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout
+de femme que vous devriez battre, je vous jure!
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+24 octobre.
+
+J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez
+tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu
+besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette
+déroute morale?
+
+Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui
+place la femme sous la tutelle de l'homme.
+
+Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme
+ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par
+autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à
+Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt
+mélodies.
+
+Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme
+unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur cœur, leur
+intelligence. La femme subit la caresse sans désir, sans passion; on se
+sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur.
+
+La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur
+l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se
+reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont
+elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les
+richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les
+illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but
+de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas
+l'amour, sans quoi j'aurais aimé».
+
+Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps;
+l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant
+d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme
+vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie
+assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de
+regret et de honte.
+
+La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre
+cœur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour,
+demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire
+malheur que l'autre.
+
+Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être
+heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là. Tâchez, ma pauvre amie
+chère, de vous y résigner.
+
+Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui?
+
+
+
+
+CXLIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 octobre.
+
+Je vous écris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est
+d'amour.
+
+Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'étaler
+sur ce sujet vos petites théories de viveur sceptique.
+
+Je me suis confiée à vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est
+le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste.
+
+Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit être un excellent
+remède pour maintenir l'équilibre de l'âme.
+
+
+
+
+CL
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+28 octobre.
+
+Mauvaise, méchante mauvaise! vous êtes un joli animal sauvage que
+j'aurais plaisir à maîtriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis
+pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination
+vous égarer.
+
+J'ai une volonté aussi, moi, toute sentimentale peut-être, mais elle
+aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous
+démontrer l'erreur où vous tentez de tomber.
+
+Je vous défends d'aimer, entendez-vous?
+
+Vraiment, ma chère Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation
+et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mélancolie,
+ce mal sans objet. Avec votre âme délicate tout est à craindre.
+
+Adieu; je baise vos pâles mains avec une tendresse grandissante.
+
+
+
+
+CLI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 octobre.
+
+Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de
+mon _âme délicate_. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui
+nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire...
+
+Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de
+tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au
+salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais
+m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe
+posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les
+pauvres.
+
+Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste
+intuition:
+
+--Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose
+n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir
+par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi
+l'illusion de l'amour, sans amour. _Il te faut une petite lueur_ pour
+animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la
+solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal,
+au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des
+dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon
+enfant.
+
+»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour
+avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais
+comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de
+tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.--Ainsi je
+pressens la tienne--il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus
+tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me
+faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea
+pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de
+nos cœurs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je
+ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce
+traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis
+bien tranquille; il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et
+qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu.
+
+Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me
+guérir.
+
+Le joli drame du cœur entr'aperçu dans cette confidence, et quel
+homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé,
+fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de
+rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde,
+de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce
+pas?
+
+Mon ami, je vous baptise ma _petite lueur_. Ne vous en étonnez pas outre
+mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à
+aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit
+d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une
+petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite
+lueur de madame Tanagrette, tout sera bien.
+
+
+
+
+CLII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 novembre.
+
+Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous
+finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une
+fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre,
+où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide.
+
+En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète,
+chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle
+s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai
+pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître
+avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion
+amère. Croyez que vous y perdriez aussi.
+
+Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par
+vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de
+Paris, il faut vous résigner à m'écrire souvent. C'est le lien qui nous
+unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas
+l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave?
+
+Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle
+nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de
+ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu
+Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai?
+
+Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je
+vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis
+retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante.
+Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce
+côté-là, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre
+éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela
+surtout je souffre.
+
+Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites
+pas trop attendre.
+
+Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié.
+
+
+
+
+CLIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 novembre.
+
+Mon ami,
+
+Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez
+donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre
+vie?
+
+Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que
+je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon
+caractère--ce qui est peu de chose--mais mon cœur--ce qui est plus
+grave--en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau».
+
+Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre,
+uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes
+aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en
+vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en
+moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes
+forces et ma volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je
+suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas
+même vous.
+
+Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste,
+malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce
+serait la fin de tout.
+
+Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la
+douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte
+d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux.
+C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un
+peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je
+vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en
+parlons donc plus.
+
+Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et
+l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels vœux je forme pour la
+réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de
+moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous
+m'appartenez par vos soucis, les misères, les tristesses de votre
+cœur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne
+tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma
+tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir
+pourvu que je vous sache heureux.
+
+
+
+
+CLIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 novembre.
+
+Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps;
+j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement,
+je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même.
+
+Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que
+quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous,
+je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation.
+Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant
+de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre
+amitié.
+
+Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais écrire: depuis
+que je vous connais--mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse
+correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire,
+j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce
+qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres
+en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un
+jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux.
+
+Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la
+gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver,
+côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du cœur et l'amour, entre
+lesquels il n'est qu'un étroit passage.
+
+Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais
+en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois
+que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me
+suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman
+intitulé: _Amitié de femme_.
+
+J'ajouterais à vos lettres quelques autres que je possède, des
+observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le
+souvenir--malheureusement pas écrit--et enfin mes impressions
+personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si
+j'arriverais, non seulement à être sincère--ce qui me demanderait un
+grand effort--mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu
+de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments.
+Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme,
+et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les
+évoquer seulement?
+
+Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai
+peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux
+vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous
+prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il
+me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés
+mystérieux et sacrés de mon cœur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire
+aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand
+j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien de gens
+cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait
+prendre pour sceptique ou moqueur!
+
+Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête
+sensible.
+
+Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie.
+
+
+
+
+CLV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+20 novembre.
+
+Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y
+sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous
+lie.
+
+Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de
+cœur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons,
+nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous
+unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en
+est ainsi pour moi, mon ami.
+
+Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand cœur je vous
+abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai
+jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent
+s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une
+œuvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la
+fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause
+de cela l'œuvre serait humaine.
+
+Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont
+impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les
+recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait:
+«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de
+couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands,
+ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir
+noblement?
+
+Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la
+dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi
+procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais
+presque _en espérance_, pendant des mois, dans sa tête, et l'œuvre,
+tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée,
+comme Minerve.
+
+C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons.
+La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je
+vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas.
+Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En
+parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une
+distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme
+aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de
+délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre;
+au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon
+service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne
+deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas
+loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que
+je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour
+l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible
+que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir.
+Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous
+ennuyer!
+
+Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drôlement un
+soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un
+raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les
+réalités parlées.
+
+Vous le dire? Non--vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches
+d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma
+pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte
+pour moi.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez là
+pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces épreuves dont le
+travail de correction m'est réellement une épreuve. Dès ce métier de
+manœuvre achevé, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier
+pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi ça
+fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus
+de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon
+Hongrois; mais si peu de personnes entendent, à Paris, cette langue
+sonore... pour son «petit commerce», l'éditeur réclame du français.
+
+
+
+
+CLVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+22 novembre.
+
+Ma chère intellectuelle,
+
+Un mot en hâte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de
+caractère, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous
+aime.
+
+Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'étais jamais aperçu de
+tant de déperdition de vos facultés lorsque vous me parlez.
+
+En ce moment, j'ai près de moi un ami en visite et à la minute Jacques
+entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le
+courrier et ne laisse pas d'être inquiet sur la tournure que va prendre
+ma lettre. Alors je préfère vous quitter tout de suite.
+
+Je vous aime, aimez-moi. Adieu.
+
+
+
+
+CLVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+24 novembre.
+
+Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet!
+
+Puis-je discrètement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas
+précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de
+vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure
+maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de
+cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices!
+
+Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien
+ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs,
+l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment,
+intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en
+l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être
+sans inconvénient.
+
+Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?
+
+Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans
+imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si
+nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de
+foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par
+le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes
+de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son
+amour, on devrait leur en savoir gré.
+
+A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler,
+tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce
+déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos
+réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà
+notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque
+toutes intuitives.
+
+La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être
+heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer,
+vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles
+de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur la
+rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies.
+
+Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je
+l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon
+adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque,
+rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant
+un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement
+pour m'occuper et me distraire.
+
+Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans
+discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le
+peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me
+semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles
+aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas
+plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il
+pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter
+d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner
+d'une lueur de réflexion et d'esprit?
+
+Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne
+vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de
+l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude
+et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner
+le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?
+
+La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la
+satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de
+plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement
+ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste
+intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a
+dans l'homme».
+
+Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous
+aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant,
+en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner.
+
+Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre
+chose que le mâle aux appétits exploitables.
+
+Les beaux germes s'atrophient assez vite, ô chercheurs de sensations!
+Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je
+baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement,
+l'abnégation dans l'amour.
+
+Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports
+d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les
+déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité,
+la chaleur bienfaisante de cœurs compatissants, ramèneraient bien des
+cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux.
+
+Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que
+l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité
+seule, mais l'espérance et la foi.
+
+Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle
+seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné:
+«Aimez-vous les uns les autres.»
+
+Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne
+satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue
+d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal à propos d'une
+réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine
+fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous
+l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres cœurs épris,
+comme elle, d'un certain idéal.
+
+Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les
+heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à
+atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance
+et d'activité, leur vide existence.
+
+Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer
+aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans
+craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table
+sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en
+est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent
+de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en
+prenant contact, c'est un grain de mil.
+
+Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquiète
+d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment.
+
+Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les
+êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et
+avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses
+dure toujours.
+
+Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque
+je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous
+soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder
+comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de
+nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration
+inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos
+pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer _à vide_, toutes!
+
+Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce cœur nonchalant et
+sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas.
+Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour
+vous tresser un souvenir?
+
+Vous vous récriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine,
+Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le
+composons, ce _toutes_.
+
+Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est
+très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la
+campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle;
+fâcheux contretemps, pas vrai?
+
+_Adio, caro mio._
+
+
+
+
+CLVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 novembre.
+
+_Well dear!_ quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez
+vous... il y a sensation de socialisme là dedans; mon billet ne
+s'attendait pas à cette éloquente diatribe.
+
+Je veux, répondant d'abord à votre précédente lettre, vous dire combien
+je me rends compte de l'exaspération où vous met la correction de vos
+épreuves. A relire plusieurs fois une de ses œuvres on est fatalement
+pris d'un grand doute et d'un grand dégoût. Tout vient sur le même
+plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie complètement;
+on arrive à détester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment
+contre nature de haïr ses enfants, on souffre.
+
+C'est bien à peu près cela, n'est-ce pas, que vous devez éprouver? Je
+regrette de n'avoir pas été auprès de vous pour vous aider; j'aurais
+voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqués
+en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait,
+peut-être me trompe-je? Car si dans votre avant-dernière lettre vous
+voulez bien me décerner aimablement les qualités de critique, je me
+souviens que jadis vous m'avez reproché de manquer d'idées personnelles
+et d'originalité dans mes jugements.
+
+J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que
+vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a là une couleur locale
+étonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrière abandonnée que
+pour cela! Les paroles sont bien tirées des douze Magyars que vous
+m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant,
+votre traduction, pour m'approcher le plus possible des pensées
+exprimées par les vers du poète Szàvay.
+
+Vous me semblez être, chère, dans un singulier état d'esprit et je
+crois, non pas d'après ce que me disent vos lettres, mais d'après ce
+qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de
+milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces
+alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas là
+mon amie au jugement ferme, au caractère résolu et fort; je m'imagine
+plutôt une amie un peu hébétée par le grand soleil d'automne, énervée
+par l'inaction, chercheuse de moulins à vent contre lesquels elle
+s'efforce de dépenser son activité.
+
+Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une
+pensée juste. A certains tempéraments comme le mien, un peu flous,
+enclins au rêve, réfractaires décidés à toute intervention dans les
+choses extérieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A
+ceux-là suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au delà, l'hypnotisme
+que produit le perpétuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la
+tranquillité bleue de l'horizon, la solitude somnolente des choses.
+Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur «ressemble à une
+envie de dormir». Mais vous, résolue, active, pratique, pour qui les
+rêves sont plutôt des projets, qui en même temps que les idées en voyez
+l'exécution, il est évident que cette solitude entre votre mère et votre
+fille finira par vous exaspérer.
+
+Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y
+ai réfléchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce
+malaise dont vous m'avez parlé, contre lequel ne peut prévaloir le
+travail le plus intéressant.
+
+Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb.
+Votre grande philosophie s'abaissera à parler d'un tas de petites choses
+qui vous détendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos
+connaissances.
+
+Je dîne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a
+fait un accueil sournois. Je n'ai pas été très satisfait de cette
+entrevue.
+
+Il se passe dans ce cerveau qui n'est après tout qu'un cerveau de petite
+fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer
+beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une
+grande place dans cette petite vanité blessée. Je vous assure que,
+malgré ma réputation de curieux, je ferai mon possible pour éviter les
+confidences que l'on croira devoir me faire.
+
+
+
+
+CLIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, 1er décembre.
+
+Cher,
+
+Nous voici arrivées. Je vous ramène une amie un peu douloureuse.
+
+Je ne vous ai pas prié de venir me voir de peur de vous importuner, et
+sachant que demain nous dînons ensemble chez ma belle-mère avec les
+d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes
+_Lieder_ hongrois murmurés et joués par vous.
+
+En voici un nouveau, avec _le sens des paroles_ que vous devez versifier
+sous mes notes.
+
+Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les découvrir;
+si je le savais, je commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en
+rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!)
+J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux.
+C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entraîne dans une
+fâcheuse marmelade.
+
+
+
+
+CLX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er décembre.
+
+Le dîner de demain boulevard Péreire ne me suffit pas; j'irai ce soir
+présenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis
+cette soirée rue Murillo pour faire un poker. Je lâche Murillo street et
+poker.
+
+Et quand elle pense que, sans votre mot porté--bien retardataire!--elle
+aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous
+étiez revenue, _votre petite lueur_ voit rouge, madame!
+
+
+
+
+CLXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, 8 janvier 18...
+
+Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le
+cœur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas?
+
+Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours
+cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez
+mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes
+besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a
+désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans
+la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a
+appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez
+donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!»
+
+Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et
+c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à
+ceux qui ne me connaissent pas!
+
+Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse
+d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne,
+heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de
+vous pour faire souffrir le brave Aprilo.
+
+Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là; moi jusqu'à en crier si
+j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère
+qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude.
+
+Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez
+des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre
+exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma
+manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir.
+
+Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre
+mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec
+les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai
+pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là
+pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature,
+m'inquiète; j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau,
+pareillement souffrir.
+
+Adieu. J'ai seule donné mon cœur; je le reprends, sûre de ne pas
+troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre.
+
+
+
+
+CLXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+8 janvier.
+
+Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cédé à un
+mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite
+cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en
+demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise
+humeur? Soyez un peu indulgente, réfléchissez.
+
+Quoi qu'il arrive, soyez persuadée que les sentiments de grande estime
+et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changés.
+
+Vous dites que vous êtes seule à avoir donné votre cœur? Eh bien,
+reprenez-le, le mien restera.
+
+
+
+
+CLXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+25 janvier.
+
+Ma chère amie,
+
+L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être
+brisée par un simple malentendu, vous le savez bien.
+
+J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères
+parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par
+ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui,
+vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à
+l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami.
+Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable?
+
+Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous
+crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais
+vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis
+incapable pour bien des raisons, croyez-le.
+
+J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous
+demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne.
+
+--Madame est sortie, me répondit Jean.
+
+Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel
+j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain--«Madame est
+sortie»--me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux
+Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si
+miss May et mademoiselle Hélène étaient là. Visiblement gêné, le
+domestique m'a dit: «Non.»
+
+Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du
+dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout
+espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté
+habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald:
+
+--Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai
+trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de
+composition.
+
+Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente de me fuir, je ne me
+suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-sœur m'a dit:
+«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je
+souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces
+inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux
+être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à
+votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et
+vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut
+pas dire le plus.
+
+Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je
+cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée,
+c'est presque involontairement, mais vous!
+
+Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous
+cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre
+un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les
+mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je
+vous envoie du vrai fond de mon cœur.
+
+C'est donc bien peu de chose qu'une amitié, et voilà tout le cas que
+vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une
+parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital
+d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère
+intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité
+quand je pense à cela, j'en suis navré.
+
+Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre
+nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me
+blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal.
+
+Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire
+que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette
+méchante tête et ce grand cœur pendant ces longs derniers jours; vous
+me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé.
+
+Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection
+dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement.
+
+
+
+
+CLXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 janvier.
+
+Venez aujourd'hui, à quatre heures, si vous voulez.
+
+
+
+
+CLXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 janvier.
+
+Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée
+dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous
+croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de
+moi.
+
+Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi
+m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents
+ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal?
+
+Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous
+dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre.
+C'était encore cruel à vous de me dire: «J'aime mieux ne pas vous
+rencontrer dans le monde».
+
+Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent
+pas plus douce à mon cœur. Je vous citerais volontiers ces vers de
+Voltaire:
+
+ ... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer,
+
+Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse
+quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à
+mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!»
+Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion
+m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout.
+
+Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de
+moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier...
+
+Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables,
+coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours!
+Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer
+d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable?
+
+Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il
+profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère
+d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre?
+
+Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon
+trouble et mes angoisses?
+
+Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni
+vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort
+calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans
+l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma
+soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse,
+quitte à en mourir, je veux boire à longs traits.
+
+Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié
+empreintes d'amour!
+
+Voyez la faiblesse de mon cœur, le désarroi de mon être: Philippe,
+j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque
+heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de
+mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout
+ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans
+cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir...
+
+Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher
+ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle
+cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à
+elle.
+
+C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne;
+c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de
+la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en
+lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure
+pour me calmer et me crucifier à la fois.
+
+Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette
+lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré,
+j'ai prié... rien ne m'a soulagée.
+
+Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas!
+cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que
+pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas.
+
+Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez
+pitié, ayez pitié!
+
+
+
+
+CLXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+27 janvier.
+
+Ma pauvre chérie, votre lettre m'a bouleversé et fait mal. Quoi vous
+dire? Vous êtes la plus chère et la plus douce habitude de ma vie, tout
+m'est amertume hors vous et Hélène... Dois-je vous perdre?
+
+Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a éveillé cet amour
+parce que vous êtes privée dans la force de votre âge des soins
+affectueux dont vous avez à votre insu besoin. Je me sens bien
+coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je
+m'éloigne? Ordonnez, mon amie.
+
+
+
+
+CLXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 janvier.
+
+Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais
+dans mon rêve jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence.
+L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer
+tout mon cœur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes
+apparents caprices?
+
+Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami
+sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais
+continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que
+vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses
+dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession
+de gaieté de cœur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me
+pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant.
+
+Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère:
+vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous
+serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher
+de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus
+follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela
+est fou, mais cela est. La fréquence de nos rencontres, la lente
+pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure,
+voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où
+je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer,
+si elle tombe sur votre cœur et s'y ensevelit.
+
+Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un
+étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine
+pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette
+lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de
+vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes
+lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la
+solitude de mon cœur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin
+que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce
+point-là, vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres...
+Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si
+heureuse...
+
+Là-bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je
+vous ai si bien donné mon cœur! Jamais je ne pourrai le reprendre.
+Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune
+créature ne le possédera que vous seul».
+
+Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que
+j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse
+lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots
+m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses,
+laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime!
+
+
+
+
+CLXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 janvier.
+
+Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette
+petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.»
+
+Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos
+ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force
+d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise
+de la vie pour conclure: cette tourmente passera.
+
+Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce
+moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus
+digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant,
+j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour
+cela briser l'amitié précieuse qui nous lie.
+
+Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais
+seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens
+coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos
+intelligences, de nos cœurs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces
+grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...»
+«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est
+d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour
+les ébranler et pour les remplir[2]».
+
+Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion.
+Pardonnez-moi!
+
+Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher
+de mon cœur, sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste
+amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du cœur qu'en
+égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste
+vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos
+yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils
+rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre
+corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la
+mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards,
+que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux
+de cette débauche pure et retenue.
+
+J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner,
+sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du
+vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé
+le corps.
+
+Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce
+culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à
+moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait
+prétendre.
+
+J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'œuvre d'un artiste est
+sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que
+je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour.
+
+Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et
+vers lequel il reporte ses plus fines sensations.
+
+J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie
+selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou
+vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents.
+
+J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les
+choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses,
+vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié
+l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe,
+passionnée comme Magdeleine.
+
+Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la
+recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes
+ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie,
+chercheurs involontaires de sensations inéprouvées par d'autres. Cet
+«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et
+savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable
+hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise,
+pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré--faible excuse,
+hélas!--c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite
+quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.»
+
+Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie
+d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la
+force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces
+reprises, vous sentant bien mienne,--et si purement--assujettie à ma
+volonté.
+
+Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et
+victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable.
+
+Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie.
+Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en
+vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là
+si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me
+touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre
+longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances
+fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des
+tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce
+cœur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile
+amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux
+d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté.
+
+J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui
+délirez et criez de douleur...
+
+Voilà ma confession. Vais-je vous perdre?
+
+Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus
+chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous
+perdant.
+
+
+
+
+CLXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 janvier.
+
+Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont
+moins cruels.
+
+Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon
+mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du
+vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de
+sensations rares invécues.
+
+Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous
+êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se
+complaisent les hommes de plaisir, vos amis.
+
+Je me sens devenir folle...
+
+Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne
+ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit:
+«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée...
+
+Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute
+vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec
+tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la
+marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous
+n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en
+fort!
+
+Hélas! vous avez raison de compter sur ma défaillance, puisque je vous
+aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main
+cruelle qui les tient?
+
+Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.»
+C'était l'amour, la faute, la honte, le remords.
+
+Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je
+vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force
+de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance?
+
+Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je
+suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des
+litanies d'amour,--dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié
+par d'importunes confidences,--s'adressent à moi.
+
+Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette
+robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...»
+Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité
+d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette
+réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme
+je souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à
+vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de
+tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.»
+
+Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre...
+vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants:
+«Là... maintenant je suis bien...»
+
+Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces
+bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour
+ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le
+parfum d'iris, mon parfum, me grisait.
+
+Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un
+jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux,
+tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le
+simulacre.
+
+Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs,
+comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis
+sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison?
+Pourquoi ai-je oublié que pour la plupart des hommes: «L'amour fait
+tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son
+tailleur[3].»
+
+Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent
+toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et
+s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de
+pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre
+esprit et presque aussi de votre corps.
+
+N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en
+moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle
+de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps
+élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance
+jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font
+frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur
+fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le
+mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres.
+
+Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout entier, jusque dans vos
+imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre
+image.
+
+Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne
+suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement
+vers vous.
+
+Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée
+de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je
+bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte
+d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de
+celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus
+que vous présentiez ce soir-là, surtout parce que vous êtes resté auprès
+de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre
+poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans
+mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse
+éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact.
+
+Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante
+et divine.
+
+
+
+
+CLXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+31 janvier.
+
+Vous me désolez... Pauvre chère, j'ai votre pardon, n'est-ce pas?
+
+Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprès de vous, de sentir les
+forces me manquer. Je voulais vous posséder quand, vous connaissant
+d'une façon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gâcher,
+perdre et troubler à jamais; car vous n'êtes pas de celles qui prendriez
+avec calme et placidité la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur,
+m'entraîne à vous faire souffrir; mais cette douleur épure votre amour.
+Denise, il faut qu'il demeure immatériel, autrement vous me haïriez...
+
+Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus
+depuis que je sais votre pensée et votre âme en déroute.
+
+
+
+
+CLXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er février.
+
+Non, ne venez pas. Dans cette déroute il me reste des instants de
+grande lucidité où je juge le danger proche et où j'ai la volonté de
+l'éloigner. Le soin qu'il me faut déployer pour ne pas m'abandonner à
+cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en soupçonnent pas la
+cause, me donne une force factice sur moi-même; je ne veux pas la
+perdre.
+
+Cette force maîtrise l'exaltation où je suis à certaines heures. En tête
+à tête avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion
+vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-être contagieux?
+Vous avez beau être de séniles jeunes hommes et vivre par curiosité,
+sais-je si le feu qui me dévore ne vous échaufferait pas? J'ai peur de
+faiblir sous la pression de vos lèvres sur mes mains... Ah! quelles
+voluptés vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils
+m'emplissent toute!
+
+Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai après-demain à l'Opéra. Je
+sais que ma belle-sœur vous a offert une place dans la loge. Venez.
+Je me fais une joie et un martyre à l'idée d'être auprès de vous durant
+ces heures.
+
+
+
+
+CLXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Samedi, 4 février.
+
+Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous
+entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au cœur
+à m'en évanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affamée
+de vous, folle de votre chair.
+
+On me trouve changée; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe
+le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Dussé-je
+en mourir, prenez-moi. Mon âme, mes pensées sont tumultueuses, je ne
+sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je
+ne suis plus qu'une hallucinée de tendresse.
+
+Je vis, à côté de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et
+m'affole. Vous êtes le rêve de mes jours et de mes nuits; ce rêve
+mystérieux et réel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou
+l'idéal d'un amour que je cherche en vous.
+
+Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misérable,
+chanter--non, cela se pleure:--«Il y a un secret, Valérian, que je veux
+te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrême jalousie
+veille sur mon corps[4].»
+
+Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je
+connais l'épouvantable misère de ceux qui aiment et doivent vivre sans
+amour.
+
+Ayez pitié de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le cœur.
+
+
+
+
+CLXXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+5 février.
+
+Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser
+pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle
+est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.
+
+L'amour, pour vous, ne représente autre chose que la poésie des sens.
+Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui
+s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de
+sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous
+souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur
+la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière
+dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y
+perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à
+d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain;
+c'est ce lendemain que je redoute pour nous.
+
+Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui
+demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une
+nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute
+l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à
+tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous;
+croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.
+
+Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles
+qu'enfante votre esprit!
+
+Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni
+aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée?
+Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et
+respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous
+étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée,
+le trouble de votre conscience.
+
+Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes
+entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la
+virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne
+plus compter chaque battement de votre cœur.
+
+L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté
+de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le
+fais.
+
+Chère, chère, laissez-moi habiter votre cœur, seulement cela!
+
+
+
+
+CLXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+5 février.
+
+Au lieu de me faire de la rhétorique et des phrases, dites donc tout
+simplement que vous m'avez aimée quand je ne vous aimais pas, que je
+vous aime quand vous ne m'aimez plus; là est la raison de vos raisons.
+
+Vous avez peur aussi que je trouble la quiétude égoïste de votre vie; ma
+passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre âme, vos
+joies, vos désirs, sont mièvres et lilliputiens.
+
+Je ne suis bonne qu'à distraire, mouvementer votre esprit en me
+diversifiant. Voilà la mission que vous m'avez assignée, la part très
+noble, en vérité, m'échéant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en
+vue de ce rôle.
+
+Oui, oui, l'amour est une fatale exception à vos lois mondaines
+correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices légers, à la bonne
+heure! Vous vous créez habilement un calme petit bonheur individuel,
+pris avec adresse aux dépens des autres... Vous me mangiez l'âme avec
+délicatesse, à la cuiller; quand, toute blessée, je vous la tends et
+vous dis: «achève!» vous vous reculez, effrayé de la voir tant
+saignante, traversée de désirs, inassouvie. Elle tombe tout à coup au
+beau milieu de votre tranquillité et vous êtes bien las de l'énergie qui
+surabonde en elle.
+
+Mais comprenez donc: j'aime!--Une émotion inconnue m'entraîne,
+m'emporte; d'exaspérants désirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la
+lâcheté--vous l'avez dit--d'implorer la relativité de votre amour,
+pourvu qu'il soit: votre amour.
+
+
+
+
+CLXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Mardi, 7 février.
+
+L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques;
+vous injuriez en moi le médecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de
+vous sauver. O ma chère, chère Denise, pauvre torturée, écoutez encore
+ma voix dont la douceur finira par vous calmer; l'amour éclate rarement
+tout à coup, il vient lentement, progresse, dévaste l'âme à l'apogée de
+sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il décroît, nous laisse
+convalescents, puis guéris. Guéris? non; je ne suis pas bien sûr que le
+cœur ne reste à jamais infirme, à jamais brisé.
+
+Ainsi en a-t-il été pour moi.
+
+Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que
+c'est un état merveilleux de vivre dans ce remuement d'émotions fortes
+quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'âge des
+réflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie
+et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est inévitable et que la
+race entière des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer
+pour souffrir ou de souffrir pour aimer.
+
+Mais puisque le mal passe, les guéris ne sont pas coupables de préserver
+ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car
+troquer l'infortune du rêve contre l'infortune réelle, vivre dans le
+mensonge, le désenchantement de l'acte commis, sans compter la
+désagrégation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire
+des souffrances.
+
+Nous sommes des êtres de sentiment chétif; le roman que chacun de nous
+bâtit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite épuisé, qu'il
+vaut mieux ne pas le vivre et le garder à l'état de rêve.
+
+Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous
+me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous préserver
+d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez à rougir--ne
+fût-ce que vis-à-vis de moi--d'une honte intime que toute la tendresse
+dont je pourrais vous envelopper ne vous empêchera pas de ressentir.
+
+Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer
+d'un amour que je n'éprouve pas; il s'agit de mentir à Hélène et--ceci
+vous semblera peut-être puéril--je ne pense pas sans un malaise au rôle
+de dupe que nous lui ferions jouer et à la gêne que vous auriez, sortant
+de mes bras, chaude encore de mes baisers, à baiser la chère pureté
+qu'elle est. Je sais que, du jour où je serai votre amant, ma vie se
+disjoindra de la vôtre en raison directe de ces mensonges et de ces
+hontes.
+
+Il faut une grande fatuité à l'homme--et bien peu de vrai amour en
+somme--pour qu'il songe sans remords à posséder une honnête femme. Si je
+sentais mon moi sublime, capable d'une fidélité absolue ou si je vous
+aimais moins, peut-être ne résisterais-je pas à ce grand amour qui
+s'offre.
+
+Vous m'avez jugé autrefois avoir «une intelligence mâle et froide, un
+cœur hésitant...» Oui, voilà ce que je suis, je sens vivement la
+vérité de votre antérieure divination...
+
+Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par pitié pour vous,
+pour Hélène, réfléchissez avant que cette vulgaire et irréparable chose
+soit entre nous.
+
+Ce rôle un peu ridicule assumé par moi de me refuser à votre tendresse,
+il me coûte; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime;
+vous ma sœur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en
+elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyauté d'un homme, faire
+de vous ce que j'ai fait des autres!...
+
+Denise, chère âme fine, cher esprit d'élite, ayez conscience de la
+probité qui me fait vous dire: N'aimez pas.
+
+Je vous écris navré; je donnerais tout au monde, afin que dans un éclair
+de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis.
+
+Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon
+devoir, il me faut l'accomplir.
+
+Ah! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le
+courage de vous faire souffrir.
+
+
+
+
+CLXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+8 février.
+
+Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prévoyantes de tout
+le mal, de toute la honte, de tous les désenchantements de l'amour... Je
+les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais.
+
+Vous avez beau jeter du mépris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis
+orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi.
+
+Avez-vous donc vu des fleurs s'arrêter de s'épanouir et fermer leurs
+corolles afin de retenir l'exhalaison parfumée de leur âme de fleurs?
+Aussi involontairement je vous aime.
+
+Ah! vous n'avez jamais aimé pour oser flétrir ainsi l'amour. Je ne sais
+quoi m'emporte vers vous, malgré tout, si puissamment! Je n'ai même pas
+la pudeur de ne plus vous dire: «Je vous aime!» et c'est en vous adorant
+à genoux que je vous le murmure, mon bien-aimé.
+
+Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles
+heures d'extase, mais prenez de mon âme son adoration et vivez
+indifférent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma
+passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait
+frissonner, il y a toutes les tendresses fécondes et douces en savantes
+trouvailles pour le bonheur de l'aimé.
+
+Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui
+ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aimé, donnez-moi la vie d'amour... je
+l'implore à vos pieds, défaillante.
+
+
+
+
+CLXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+9 février.
+
+Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnées me touchent
+profondément. Ces cris s'exhalant de votre corps enivré, ces intimes
+convulsions de votre cœur, emplissent le mien de curiosité, de désir,
+d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La
+passion n'a pas d'honnêteté, l'amour, pas de pudeur.
+
+Eh bien, ne résistons plus; venez, je vous attends; vous êtes belle, je
+vous aime, j'ai pitié de votre souffrance. Venez, ma bien-aimée.
+
+
+
+
+CLXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+10 février.
+
+Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un
+amour égal au mien, mais pas votre pitié.
+
+Je ne suis pas guérie, mais je suis calme; la crise est passée. Je n'en
+mourrai pas s'il me reste votre amitié.
+
+J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir
+d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir
+lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour
+dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie.
+
+A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au
+cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là, je ne sais
+quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de
+descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit
+au cocher: «C'est là, mais j'attends quelqu'un».--Il m'a répondu: «Bien,
+ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège.
+
+Ah oui! _petite dame_, je n'étais plus que cela: une pauvre chose
+étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle
+avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable.
+
+L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de
+honte... J'ai vu vos fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever
+un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je
+broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir,
+se dresser devant moi: _Venez--ne résistons plus--ma chérie._ Oui,
+seulement ceux-là, toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres...
+d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien
+qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas,
+séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui
+anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me
+suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid...
+l'heure?... il attend... il est là... j'irai... il attend...» Mais
+c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides,
+sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée.
+
+Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois
+bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit...
+Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère;
+vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant d'humidité,
+vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu
+des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté
+votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à
+la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec
+votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous
+êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux,
+libre...
+
+Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots
+nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a
+ouvert la portière et m'a consolée.
+
+Quelle chose triste et grotesque que la vie!
+
+Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en
+ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient...
+elles étaient aussi _démâtées_ qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez,
+marchez, ça passera.» _Ça passera!_ il a dit ça comme vous...
+
+Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle
+d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son
+effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir dans cet état chez moi,
+je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai
+besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas
+tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et
+complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les
+heures à part; allez.» Et nous voilà partis.
+
+Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux
+qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur
+leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et
+lugubre on en pourrait faire...
+
+Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi.
+Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était
+couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur
+mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en
+grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman
+chérie».--J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi
+donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule,
+bien triste, pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après
+j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a
+pas voulu me conduire.»
+
+«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien
+morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un
+t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi
+ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser
+bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je
+t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.»
+
+Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été
+l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante:
+«Ah! c'est toi, toi; te revoilà!» Et puis s'est rendormie sous mes
+baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle
+ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui
+demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon
+enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre
+chose, j'embrassais ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de
+ce que je lui avais fait souffrir...
+
+Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court
+passé!...
+
+Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible
+sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement
+et physiquement.
+
+Voilà; maintenant c'est fini.
+
+Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que
+je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la
+crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal
+que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits
+n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et
+tiennent fort mon pauvre cœur.
+
+
+
+
+CLXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 février.
+
+Que vous étiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantôt... toute
+courbaturée, toute alanguie, si noblement contusionnée à la lutte du
+devoir, avec vos beaux yeux cernés... j'aurais voulu pouvoir les baiser.
+
+Vous avez eu un petit rire sceptique quand, à genoux à vos pieds et
+entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si
+amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chérie d'Hélène, si
+vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez
+plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un détachement ironique
+de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude
+crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie.
+
+Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein
+d'anxiété, de suivre de près cette convalescence...
+
+
+
+
+CLXXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+12 février.
+
+Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en liberté, pas vrai?
+Vous m'amusez...
+
+Vous dites: «Aimez-moi... là, très bien... pas tant... allons, un peu
+plus...»
+
+J'ai une vague peur de ressembler à la pauvre grenouille implorant:
+
+«Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?
+
+»Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà?
+
+»Vous n'en approchez point»...
+
+J'espère n'en pas crever ainsi qu'a fait la chétive pécore... encore
+n'en suis-je pas bien sûre.
+
+Pour ce qui est de notre amitié, soyez rassuré: je ne sais pas ménager
+ce que je méprise, mais je ne vous méprise pas, je vous aime presque; je
+saurai donc rester l'amie que vous vous êtes rêvée.
+
+
+
+
+CLXXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 février.
+
+Mon amie, vous nous inquiétez, Gérald et moi. Nous avons causé comme
+deux frères hier au soir en vous quittant. Ces syncopes fréquentes,
+survenues depuis trois jours, nous préoccupent. Nous avons décidé que,
+pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration où
+vous êtes, il fallait partir pour le Midi.
+
+Ne vous récriez pas; vos deux frères ont combiné ainsi le voyage: nous
+partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Gérald, tite-Lène, vous et
+moi--si vous me voulez--pour vous installer et demeurer quinze jours
+près de vous.
+
+Gérald va vous avertir de ce projet en allant déjeuner ce matin avec
+vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami
+inquiet, torturé, vous supplie à genoux de ne pas dire: non.
+
+
+
+
+CLXXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Ce 19.
+
+Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis désemparée,
+lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours,
+seule avec ma chère petite...
+
+Le reste?... Je ne sais plus et ça m'est égal...
+
+ Terre, il est des vivants dont la vie est passée,
+ Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts.
+
+
+
+
+CLXXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, Cannes. 8 mars.
+
+Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous
+passons nos journées ensemble?
+
+J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire:
+«Éloignez-vous!»
+
+Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit,
+me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à
+ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère.
+
+Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se
+poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos
+ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise
+longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine de la mignonne,
+c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met
+dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je
+vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi--qui sont
+notre amitié--font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi
+tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives...
+
+Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne
+m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne
+seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait
+tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes
+efforts pour l'anéantir.
+
+La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout
+bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans
+mon cœur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration:
+l'oubli.
+
+Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal.
+
+
+
+
+CLXXXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Splendid Hôtel, Cannes, 8 mars.
+
+Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lène; c'est
+donc pour cela que, lorsque j'ai demandé à monter vous saluer dans votre
+chambre, le domestique m'a dit: «Madame repose.»
+
+Nous nous hâtions Hélène, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles
+pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous
+voulions admirer avec la «chérie» le coucher du soleil... J'étais fier
+aussi du rose pâle que notre marche dans la montagne avait mis aux joues
+de «la chérie de la chérie...»
+
+Je suis triste de cette décision, mais elle est sage. Ce va m'être un
+déchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens
+malheureux à cette idée; j'ai bien envie de ne pas venir dîner ce soir
+aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon
+habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dîne
+à l'hôtel.
+
+
+
+
+CLXXXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles.
+
+Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et
+s'en étonnerait.
+
+Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera
+plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui
+me restent à vous voir.
+
+Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime!
+
+
+
+
+CLXXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Paris, ce mardi 14 mars.
+
+Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait
+plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans
+votre état.
+
+Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en
+envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes
+me désespère; pour me les faire supporter si courtes, il faudrait
+qu'elles fussent signées de vous. Ce _Denise_, je l'aime syllabe par
+syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait
+un calmant, une détente dans mes inquiétudes.
+
+Donc, je romps le traité--c'est le sort habituel des traités d'être
+rompus, d'ailleurs.--Je vous écrirai et serai bien heureux si vous
+voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres,
+elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de
+vous.
+
+Je baise tendrement vos mains, mon amie.
+
+
+
+
+CLXXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 mars.
+
+Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je
+suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir.
+
+J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady
+Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas.
+
+Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je vais voir le plus souvent
+possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de
+télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes
+qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il
+me faut des nouvelles.
+
+Je suis douloureusement tout entier à vous.
+
+
+
+
+CLXXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Aux Ravenelles, 18 mars.
+
+Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant
+Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche.
+Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre
+souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne...
+
+O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la
+splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais
+plus être heureux?
+
+Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon
+cœur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux manger:
+j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens
+diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand
+effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à
+l'évanouissement.
+
+Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe.
+
+
+
+
+CLXXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 mars.
+
+Ma chérie, votre faiblesse m'inquiète; ce mot-là toujours répété dans
+les télégrammes, m'angoisse.
+
+Pauvre petite! cette lettre qui vous a coûté un évanouissement, mes yeux
+ne s'en peuvent détacher.
+
+Je vous en prie, ayez la volonté de réagir. Vous guérie, nous pourrons
+être si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont
+cahoté un peu notre amitié; mais elle demeurera plus noble, plus belle,
+plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre!
+
+Cette amitié représentera un grand effort d'honnêteté de ma part; de la
+vôtre une droiture sublime, rare à rencontrer. Les joies intimes qu'elle
+nous a déjà données, c'est un peu de bonheur, croyez-moi.
+
+Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou
+mal quand je songe à l'état affreux où vous êtes... par pitié,
+guérissez!
+
+
+
+
+CXC
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, 23 mars.
+
+C'est peut-être me guérir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets
+ni ce qu'ils regrettent; mes heures se traînent, mes grands désirs sont
+morts, j'en reste abattue et tremblante.
+
+Mes jours, mes nuits sont singulièrement mélancoliques. Je cherche à
+suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher
+ces souffrances: j'ai le cœur plein de larmes.
+
+Mais vous? pourquoi être triste? qu'avez-vous?
+
+
+
+
+CXCI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 mars.
+
+J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens
+criminel; j'en arrive à trouver ridicules, imbéciles, mes scrupules et
+notre honnêteté. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force
+m'a animé et fait lutter contre cet amour?...
+
+Vous êtes née pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors
+l'amour; il vous a embellie, électrisée; maintenant, il vous tue.
+
+Eh bien, aimons-nous. Je me sens pénétré, à mon insu, d'un tel orgueil
+d'être celui que vous avez choisi...
+
+Nous avons, ma Denise, de belles heures à vivre, j'attendrai qu'elles
+sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour éclosent
+encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous
+guérir, ma bien-aimée, dans l'apaisement de mes baisers passionnés. Je
+viens, n'est-ce pas?
+
+_Yours for ever._
+
+
+
+
+CXCII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, 29 mars.
+
+Non, non; j'ai trop pensé, j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert.
+
+J'ai vécu longtemps avec délices dans l'incohérence de mes sensations;
+mais tant de secousses ont épuisé mon amour.
+
+J'en arrive à ne plus savoir si je désire ou non que vous vous souveniez
+d'avoir été, par moi, immensément aimé.
+
+Quels arriérés de tendresse inemployée je vous ai donnés pourtant! c'est
+une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout
+sentiment à l'extrême... Mais maintenant c'est fini. Le rêve, resté
+rêve, s'efface lentement sans s'imprégner d'aucun souvenir, d'aucun
+frisson de réalité l'attachant à ma vie.
+
+Ma fille m'a reprise tout entière. Je ne supporte avec joie ses
+tendresses qu'à la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose
+c'est la pureté de mon corps à défaut du calme de mon cœur.
+
+Je ne pourrais, maintenant que j'ai réfléchi, vivre auprès de mon enfant
+dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manière violente, cette nuit
+lointaine déjà qui m'a brisée et où j'ai tant souffert.
+
+Mon ami j'aime Hélène plus que vous, plus que moi, plus que mon amour.
+
+Ne venez pas. Allez, je guérirai... on ne meurt pas d'amour.
+
+
+
+
+CXCIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+31 mars.
+
+C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la pitié qui
+m'entraîne vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pénétré au
+point que, de toute mon âme je vous désire...
+
+Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'écrire
+ce dernier, ce suprême renoncement.
+
+Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bénis.
+
+
+
+
+CXCIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, 2 avril.
+
+Moi aussi, je vous ai bien aimé; cet instant-là a contenu une éternité
+de souffrances et de joies...
+
+Je vous offrais toutes les belles illusions gardées dans mon cœur,
+toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles
+aspirations de mon être...
+
+Vous m'avez donné la déception. La force de mon amour était si grande
+que j'ai pu, sans révolte, sans rancune, sans haine, vous obéir quand
+vous m'avez ordonné le renoncement. Je vous aimais jusqu'à l'abnégation,
+jusqu'au sacrifice.
+
+Me voilà armée pour aller désormais l'âme froide et libre. Cette armure
+est, après tout, un riche présent que vous m'avez fait. Nous sommes
+quittes: je vous l'ai payée de la souffrance causée par mon misérable
+amour.
+
+
+
+
+CXCV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 avril.
+
+Votre ironie m'a fait mal. Je désire ardemment votre retour. J'ai peur
+de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre
+cœur! Il me semble qu'il y a des siècles que nous sommes séparés.
+Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas à vivre loin de vous.
+
+Je baise vos mains dévotement.
+
+
+
+
+CXCVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 avril.
+
+Je vous écris ce deuxième mot du cercle où je viens de dîner avec
+Gérald; on est venu le chercher tout à l'heure de chez madame de
+Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Gérald a couru chez elle, me
+chargeant de vous prévenir afin que vous prépariez madame votre mère à
+cette triste nouvelle.
+
+J'espère que ce mot vous arrivera à temps; je le fais porter par le
+chasseur, au train rapide de huit heures quinze.
+
+Je suis malheureux à la pensée de l'émoi qu'il va vous causer, vous si
+faible; c'est au moment même où je voudrais le plus grand calme pour
+vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle
+tendrement sa sœur?
+
+Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies!
+
+
+
+
+CXCVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Dépêche.--6 avril.
+
+Avons reçu télégramme Gérald. Tante très mal, partons; mère désolée;
+serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secouée; suis presque mieux et
+forte devant ce réel malheur.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+
+_L'amour qui s'éteint tombe rapidement et rarement se ranime._
+
+ * * * * *
+
+_Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme
+qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui
+puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de
+courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et
+si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des
+sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage
+restent toujours secrètes... presque indivulgables._
+
+ * * * * *
+
+_Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le
+remède à l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle
+fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation._
+
+ STENDHAL
+
+
+
+
+CXCVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, ce dimanche, 30 avril.
+
+J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces
+messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner
+chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se
+passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous
+savez la théorie? _Non_ se discute, _non_ se combat, et met les amis au
+désespoir. _Oui_, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun
+conflit, n'éveille pas les _tolle_ obligeants de ceux qui veulent
+s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans
+vous.
+
+Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe
+n'étant guère de mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine
+pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine
+suffisantes au gré de son cœur pour que je reprenne une vie active.
+Elle aimait beaucoup sa sœur; c'était une seconde mère pour elle, à
+cause de leur différence d'âge.
+
+Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la
+secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre
+chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur
+imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait,
+s'engourdissait mon âme.
+
+Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai
+frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal
+que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu
+oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient
+pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur
+qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien.
+
+Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est
+donc en pieux souvenir et hommage à notre pauvre morte, plus encore que
+par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain.
+
+N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami,
+dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux _le cher_ de
+notre amitié.
+
+Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin
+de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité--malgré vos ans de
+plus que moi--avec le désintéressement d'une vie sentimentale active:
+votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens
+heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives
+peines secrètes, je suis heureuse.
+
+Quel auteur a dit: «La douleur est le creuset où l'amour s'épure.»
+
+
+
+
+CXCIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er mai.
+
+Mon cher bonheur,
+
+Vous êtes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et
+l'approuve. J'ai bêtement organisé ce déjeuner, je ne sais pourquoi.
+N'avez-vous pas éprouvé de ces choses? on entraîne les gens dans une
+partie de plaisir quelconque; on déploie une éloquence vertigineuse à
+combiner, à vaincre les obstacles, les hésitations de ceux-ci, de
+ceux-là; puis, quand tout est bien résolu, convenu, le rendez-vous pris,
+une réaction se fait; on s'appelle imbécile, on se reproche d'avoir mis
+en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des
+heures; les amis eux-mêmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous
+envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empêche la foule,
+regardant passer les réunis malgré eux, sortes de forçats du plaisir, de
+murmurer: «C'est la bande des Luzy et autres, des fêtards!»
+
+Lâchez-moi donc, je l'ai bien mérité; mais puisque je ne vous fais pas
+de scène, récompensez-moi en me recevant à dîner?
+
+Sauf dépêche contre-ordre trouvée chez moi vers six heures et demie, au
+moment où je rentrerai passer mon habit, je viendrai.
+
+_Your loving friend._
+
+
+
+
+CC
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 mai.
+
+Ma chère amie,
+
+Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi;
+voilà deux fois que je l'oublie.
+
+Voulez-vous être assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les
+d'Aulnet?
+
+Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer.
+
+Tendrement à vous.
+
+
+
+
+CCI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+12 mai.
+
+Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle,
+vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre.
+
+Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse
+avant de vous rendre chez ma belle-sœur. C'est le moins que vous
+puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore
+qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous
+en veuille de tant de négligence...
+
+Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête
+fou--non, sans plaisanter--je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai
+donc pas chez Alice ce soir,--j'y rate mon entrée--gros bête, allez!
+
+Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation;
+je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue,
+diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la
+noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche,
+j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un.
+
+En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très
+douloureux.
+
+Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire infiniment,
+pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont
+horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa
+nudité... Vous connaissez mon âme, non mon front; je suis tout
+bonnement affreuse coiffée à la chinoise.
+
+Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition
+que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité
+beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant
+abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette
+que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous
+empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites
+précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi
+tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en
+somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que
+ce qui, l'un après l'autre, nous a agités.
+
+Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur
+mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux
+mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre
+indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels:
+je vous aime.
+
+Ah! que du _rien_ que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur,
+pas vrai?
+
+
+
+
+CCII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Lundi, 15 mai.
+
+La nièce de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que
+nous soyons reçus chez elle, même intimement, mardi. Dans ces conditions
+que décidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille
+at home?
+
+_Yours most devotedly._
+
+
+
+
+CCIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Lundi, 15 mai.
+
+Je choisis le tranquille at home. J'ai été gênée, l'autre jour, de
+rencontrer les Villeréal au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hélène et miss
+May fussent avec nous, j'étais contrariée que ces gens nous surprissent
+en escapade. Et puis, où irions-nous? Nous finirions par afficher
+Saint-Germain et sa forêt en y retournant si souvent.
+
+Mieux vaut le dîner dans le jardin d'hiver embaumé des fleurs de mai, et
+ensuite la causerie dans le petit salon.
+
+
+
+
+CCIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Mercredi, 17 mai.
+
+Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et
+que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous
+ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus.
+D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»--mon excuse est là: je trouve cela
+long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute
+si j'ai le cœur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est
+un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en
+ce monde misérable!
+
+Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite
+est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité
+exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur
+mon cœur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle
+intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de
+votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me
+sois jamais ennuyée.
+
+D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent
+au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité?
+Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les
+autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule,
+insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur.
+
+Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme,
+à mon cœur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute
+indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les
+sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de
+l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos
+vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses,
+faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de
+ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu'à descendre...
+pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas
+trouver en vous?
+
+J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez
+pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain,
+entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir
+en moi.
+
+Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman,
+Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les
+yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel
+vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il
+était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria:
+«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous
+avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de
+jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes
+rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont
+immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se
+sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la
+chair fine de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger
+contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos
+lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre
+visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent
+encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir!
+
+Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon
+être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute
+l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me
+troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles
+doivent causer.
+
+Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de
+l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet
+insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier
+une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir?
+Répondez à tout cela, mon tendre ami.
+
+L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les
+soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour
+n'arrivent plus à faire croire à l'amour.
+
+Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous
+ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous
+aime?»
+
+Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins,
+les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai,
+impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent
+extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir
+intérieur que je ne puis exprimer.»
+
+Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon
+avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins
+d'étonnants amis.
+
+Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au
+moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens
+fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère.
+
+Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde
+insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans
+nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue;
+influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en
+habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais
+sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.
+
+Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté
+d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère
+physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous
+forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense
+tristesse animée.
+
+
+
+
+CCV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Jeudi 18 mai.
+
+Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant
+vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, ému de la tête
+aux pieds, j'ai dû comprimer un élan plein de griserie subite,
+inexpliquable...
+
+Ah! si cette toute petite chose se fût produite il y a trois mois, ah!
+petite silhouette, ah! quel amant déplorable vous auriez acquis, bon
+gré, mal gré.
+
+Ma chère, nous nous serions consolés vous et moi, en formulant dans le
+genre de l'autre: «Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent,
+c'est la manière de se conduire après les avoir faites.» Nous aurions
+tâché honnêtement de faire de notre _après_ quelque chose de sublime, et
+les inévitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que
+entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hésitant, biscornu,
+traversé de désirs comme moi, l'amour eût été une fantaisie perpétuelle
+dont nous ne nous serions jamais avisés de nous lasser. Regrettez-vous,
+Silhouette chérie? Moi, je commence.
+
+
+
+
+CCVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 mai.
+
+Blagueur, allez! et dire que c'est précisément l'animal féroce que vous
+êtes que j'aime en vous... mais quelle aberration, ô mon empereur!
+quelle triste clownerie, ô mes aïeux!
+
+J'espère, petite lueur, que vous avez reçu le mot de mère vous invitant
+à dîner demain, triste dîner d'adieu de Gérald. Il part sans rémission
+après-demain et s'embarquera dans quelques jours.
+
+Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la madre, malhonnête? Nous
+accompagnons toutes les trois le fils, le frère, l'oncle chéri, jusqu'à
+Cherbourg.
+
+Ne manquez pas ce dîner représentant l'adieu général.
+
+
+
+
+CCVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 mai.
+
+J'ai répondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis très
+_encharibotté_ d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite à
+Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss
+May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: «jé souise
+encombrante, vraiment une insioupportèble little monkey». Je promets de
+ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'être grave
+comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap.
+Tout cela me sera d'ailleurs facile parce que je serai très triste de
+me séparer du cher Gérald.
+
+_Friendly shake hands._
+
+
+
+
+CCVIII
+
+_Denise à Philippe_.
+
+
+2 juin.
+
+Je voudrais que des tendresses,--celles que j'ignore et que vous
+aimeriez,--tombassent du bout de ma plume à chaque goutte d'encre qui
+s'en échappe, pour vous remercier des tristes et délicieux huit jours
+passés.--Pauvre Gérald, il vous aime aussi!--Je voudrais que les rêves
+ne fussent pas des rêves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un cœur
+batte contre le mien...
+
+Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous
+préoccuper, comment voulez-vous que j'arrive à la sagesse, étant donné
+vous et moi?
+
+Je me croyais guérie; hélas! la moindre joie venue de vous a un tel
+retentissement en mon cœur... j'en ai des extases de pensée.
+
+Si je pouvais vous communiquer ce que je sens, vous seriez heureux, mon
+cher grand; car, en cela, vous m'êtes inférieur; vous êtes
+l'usufruitier, moi le possesseur; vous goûtez le bonheur d'une amitié
+comme la nôtre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je
+l'engendre.
+
+Or, ainsi que tous les créateurs, je puis prodiguer le bien dont la
+source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force
+aimante, fût-ce pour d'autres; mais donnez à jamais à votre amie le
+pouvoir de fournir votre âme de cette tendresse spéciale qui a demeuré
+entre nous pendant ce court voyage.
+
+Ce que je suis, ce que je serai après cela? heureuse à la façon d'un
+poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours très droite
+et très bonne, c'est la seule ambition de votre Denise.
+
+
+
+
+CCIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 juin.
+
+Vous avez été un peu méchante aux courses pour votre ami; votre cher
+dernier petit billet ne me faisait pas prévoir cette nouvelle
+attitude... Vous m'avez très spirituellement blagué; les autres riaient;
+j'aurais bien ri de bon cœur comme eux, si, au fond de tout cela, je
+ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois,
+j'en suis sûr. Vous avez des manières de clore à demi les yeux en me
+regardant, une façon de sourire, de vous taire, qui me font bien
+souffrir.
+
+Croyez-le, ma chérie, je sais parfaitement la bêtise que j'ai faite en
+résistant à l'élan de votre cœur; mais croyez aussi que _je vous aime
+trop pour rien regretter_. Hier, toute la soirée, vous avez écouté avec
+une complaisance marquée les déclarations de ce grand viveur de
+Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux
+qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre
+une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dégusté goulûment.
+Germaine elle-même s'en est aperçue et m'a jeté un: «Vous n'êtes donc
+plus une lueur suffisante?»
+
+Parbleu, il m'est surabondamment prouvé que vous êtes une femme exquise,
+une désirable maîtresse; je m'étonne seulement de votre obstination à
+ne pas comprendre le pourquoi infiniment supérieur qui m'a retenu.
+
+Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il
+vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence à
+murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant.
+En ami sincère je vous crie: «Casse-cou.» Du reste, je pourrais aussi
+vous le crier à propos de Bernard.
+
+
+
+
+CCX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 juin.
+
+Eh! là-bas, l'ami très sincère, avez-vous pas bientôt fini de me
+crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de
+Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont
+amusants, ils sont drôles, ils me distraient, un point, c'est tout.
+
+En voilà un état, de marquer les coups et de me signaler les pavillons
+des barques qui s'avancent!
+
+Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros
+bête, allez! Ne sais-je pas bien que mon honneur et le vôtre sont un
+fonds commun?
+
+«Va! je t'ai pardonné...» Ça se chante à l'Opéra... ça se chante aussi
+tout bas dans le cœur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de
+temps en temps un peu d'étourdissement m'est encore nécessaire; ces
+messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener à bien,
+sans rechute, la grande guérison. Chevrignies m'amuse plus que les
+autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au sérieux.
+
+Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant
+que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves,
+s'est écriée: «Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son
+grand deuil et son crêpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre
+ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure!» J'ai pouffé; lui, non.
+Depuis, ayant senti qu'il avait échoué dans ses déclarations légères, il
+a tout à coup changé de tactique et timidement, de peur d'être pris au
+mot, je crois, balbutié des paroles vagues sur le divorce.
+
+Pauvre tante de Giraucourt! Son joli héritage est bien sûr pour quelque
+petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu à la côte, le beau
+Chevrignies?
+
+Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens...
+mettons: genre opérette.
+
+
+
+
+CCXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 juin.
+
+Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous
+aime plus?
+
+Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de
+m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure
+ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination.
+J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes
+récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au
+moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas
+m'en vouloir de _votre_ sagesse, voyons?
+
+Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter
+d'avoir connu, en ce temps-là, toutes les profondeurs de la souffrance.
+J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes,
+inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule,
+insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi?
+
+C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands
+cris passant en ouragan et... qu'on oublie.
+
+L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve,
+propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux
+douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et
+fus aussi folle que les plus folles.
+
+Et quand je pense que sans votre belle résistance,--elle l'a été, mon
+cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose l'avouer!--j'aurais
+pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez jamais aimé, que
+j'étais la _grande première_ de votre vie d'amour... car vous m'auriez
+bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils eussent pu être, je
+m'en serais persuadée, j'aurais cru en eux, naïve, et... j'aurais été
+heureuse d'y croire.
+
+Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais,
+mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est
+parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!»
+
+
+
+
+CCXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 juin.
+
+Il faut me pardonner, ma chère amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux,
+si je veille sur vous avec le souci d'un époux; mais vous allez si vite
+dans cette guérison que je n'y comprends plus rien.
+
+Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se
+méfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient
+discret et vous a de ces phrases révélatrices si on l'interroge:
+
+«--Hein? Quoi? Madame Trémors? un siècle que je ne l'ai vue.»--Alors que
+vous venez de me dire:--«Chevrignies sort d'ici.»
+
+Madame Nisette, les lauriers sont coupés mais on peut les ramasser, et
+Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dévouer à cette
+besogne.
+
+Vous êtes une passionnée qu'anime et brûle une flamme dévorante pour
+vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde.
+
+
+
+
+CCXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 juin.
+
+Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous
+continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à
+votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci.
+Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le
+ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je
+ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon
+existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise
+parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le
+savez bien.
+
+Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me
+pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une
+succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver
+toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi
+d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre,
+qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de
+l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je
+me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du
+bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon
+cœur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison.
+Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je
+suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je
+suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des
+déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié,
+maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes
+pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon
+imagination. J'emploie une patience surhumaine à me modérer, à refouler
+mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente
+mon _au point_.
+
+Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah!
+qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que
+l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut
+degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils
+divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se
+croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies,
+dieux, tables, cuvettes.
+
+Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point
+important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux.
+Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur.
+
+Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées
+douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est
+gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les
+jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui
+tient à cette misérable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence
+_corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'âme_, elle
+m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous!
+Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les
+courtisanes--et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque
+plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous
+aiment le mieux succombe indéfiniment».
+
+_Adio, caro mio._
+
+
+
+
+CCXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+24 juin.
+
+Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant
+cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des
+jours où l'on sent votre cœur, votre esprit, brûler comme une torche
+superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de
+ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de
+vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de la
+flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la
+proie.
+
+
+
+
+CCXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+25 juin.
+
+Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une
+faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à
+cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant
+d'autres hommes, une vulgarité affligeante.
+
+Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste.
+De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à
+quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas
+celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces
+choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV,
+le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une
+rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le
+fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une faible sensation
+de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent,
+moelleux... j'en ai le cœur impressionné. Quelle délicate mort que
+celle des fleurs!
+
+
+
+
+CCXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 juin.
+
+En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir
+si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité
+sur la conscience; est-ce une conduite?
+
+Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul,
+après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez
+refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez?
+
+
+
+
+CCXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 juin.
+
+C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez
+vous avant-hier et vis Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère.
+Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis
+retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a
+un peu consolé, étant donné le proverbe.
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 juin.
+
+Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un
+genre?
+
+Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et
+une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a
+aimé? c'est touchant!
+
+Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime,
+animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille
+perplexement: «_Povero! Vorrei e non vorrei_[5]!»
+
+Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi.
+
+Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'êtes-vous entré
+l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis
+sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au
+bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon!
+
+
+
+
+CCXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 juin.
+
+Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts
+n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous
+n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.
+
+Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec
+laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle,
+et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon
+chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec
+accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand
+elles se croient une peine de cœur en mènent grand tapage; c'est
+ainsi que personne n'ignore cette rupture.
+
+Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre
+dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les
+événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit
+peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie
+chère, une amitié introuvable.
+
+Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde,
+inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour
+nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois.
+
+Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et
+indifférent?
+
+Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu.
+
+Je vous baise les mains de toute mon âme.
+
+
+
+
+CCXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er juillet.
+
+Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories
+subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que
+ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et
+des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a
+laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?
+
+Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies:
+«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.»
+
+Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il
+existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire
+l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire
+dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de
+Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce
+Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça!
+
+Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon
+amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies
+de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours
+blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette
+atmosphère de spéciale, de latente et constante tendresse dans laquelle
+j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne
+faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je
+conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu
+mondaine!
+
+Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en
+contiennent vos lettres.
+
+Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre
+amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais composé et pas trop
+mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de
+ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et
+voyons-nous beaucoup.
+
+Yours Denise.
+
+
+
+
+CCXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er juillet.
+
+Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je
+vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu.
+
+Adieu, chère sagesse.
+
+
+
+
+CCXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+2 juillet.
+
+Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre
+amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien,
+désormais, contre vous et moi.
+
+Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge
+pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place.
+J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au
+cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous
+étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies
+vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous
+emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais
+la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne
+rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire
+qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le
+simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner
+dans la salle, il accepte la place et reste.
+
+Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis
+attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice:
+«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une
+jolie femme avec eux et...»
+
+Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soirée promise_.
+
+Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement,
+saintement. A peine ai-je senti un cœur un peu battant, une petite
+secousse, un frisson, puis, plus rien.
+
+Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air
+d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.
+
+Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son
+manteau, de ses gants,--vous les avez tirés de votre poche.--Quel
+remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous
+étiez assis près d'elle, tout près, si près...
+
+Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté dans ma tenue, ni dédain,
+ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai
+peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé!
+
+J'ai été--le loin passé, mon Dieu!--un instant bête et malade; j'ai
+désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je
+vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait
+votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie
+et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon désir que je
+caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous
+ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous
+aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres,
+douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible.
+
+Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous
+découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du
+chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai
+compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme
+Ève, blonde comme Vénus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les
+grandes amoureuses, comme toutes les aimées...
+
+Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une
+nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne
+vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole
+l'amour...
+
+Votre
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines;
+avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre
+jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux
+et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il
+pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein cœur?
+
+Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait
+presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux,
+sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit
+de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir.
+
+Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand à un entr'acte il est sorti
+de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot,
+d'absurde, et mon cœur s'est serré. Ah! ces cœurs de femme tout
+pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le
+concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler
+japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette,
+pardonnez-moi!
+
+Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin,
+l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle.
+
+
+
+
+CCXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+
+3 juillet.
+
+Mon grand,
+
+Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous
+arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman,
+les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de
+chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois
+ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir?
+
+Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons
+l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète
+si vous ne veniez pas.
+
+
+
+
+CCXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Dimanche 4 juillet.
+
+Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à
+l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch.
+et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à
+l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel.
+
+C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre
+air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir
+chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie;
+alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux
+François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise
+qu'il vous a vu et comment vous êtes.
+
+Avez-vous quelqu'un pour vous soigner? Voulez-vous que je vienne? Je
+suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je
+pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel?
+
+Tenez, je pleure comme une bête!
+
+
+
+
+CCXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dimanche.
+
+Ma chère amie,
+
+Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu
+grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le
+docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est
+engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit
+aujourd'hui.
+
+François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une
+émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame
+de Nimerck, il vous donnera plus de détails.
+
+Adieu, je vous aime de tout mon cœur; j'embrasse avec tendresse ma
+petite Hélène; j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines
+lui auront fait plaisir.
+
+ PHILIPPE.
+
+_P.-S._--Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici
+respectueusement et de tout son cœur en attendant ce soir.
+
+ JACQUES DE LUZY.
+
+
+
+
+CCXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Lundi 5.
+
+Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas
+osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous.
+Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre.
+Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage
+contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du
+mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à
+vous rendre des soins capables de vous distraire!
+
+Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs
+qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi. Il dépeint
+l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues.
+Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre
+petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni
+et peint.»--Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en
+saxe que j'ai donné _à mon grand toutou de Phillip_, quand j'étais
+petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé _en
+jouant avec_...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il
+m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»--François, ahuri, ne
+comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la
+conversation, comme ils peuvent.
+
+Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop.
+
+
+
+
+CCXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+8 juillet.
+
+Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que
+François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une
+grande discrétion malgré tous les détails qu'il vous donne. Ce serait
+mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon
+abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion
+et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de
+mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai
+gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner.
+Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous
+imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées
+ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à
+mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas
+eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire
+réconforterait plutôt.
+
+C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne
+pouvoir vous convier à venir...
+
+J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir
+jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins
+impotent avec des bandages plus menus.
+
+Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des
+privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous
+et Hélène.
+
+
+
+
+CCXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Vendredi 9 juillet.
+
+Mon cœur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie
+finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une
+pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur
+souvenir vous soit léger!
+
+Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre
+départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce
+voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne
+Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre
+de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date
+fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient
+mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames
+Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un
+compartiment est retenu.
+
+Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne
+veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au
+cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans
+la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée
+hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec
+naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le
+surlendemain du duel.
+
+--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu
+s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le
+soir de la provocation?
+
+MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?...
+
+APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle
+était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les
+voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait
+pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si
+rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent
+dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain,
+Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle
+sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.
+
+SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon
+cher, c'est autre chose...
+
+ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette,
+monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...
+
+SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai
+vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer
+_ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.
+
+Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire
+d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la
+remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu
+là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.
+
+Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y
+attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation
+malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore
+est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah!
+quel mal on a à garder une chère amitié fervente!
+
+Ma belle-mère, ma sœur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez
+Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en
+convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire
+mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous
+rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous
+psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...
+
+Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos
+propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!
+
+
+
+
+CCXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 juillet.
+
+Mon amie,
+
+Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette
+écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que,
+dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne
+m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de
+quelques beaux restes d'instinct.
+
+Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la
+vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce
+monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du
+bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.
+
+Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée
+Suzanne; elle la surprendrait bien.
+
+Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce
+n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces
+demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait
+là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est
+tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple
+fait, trop de choses qui n'y sont pas.
+
+Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale
+qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La
+pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses
+illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...
+
+Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout
+entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.
+
+Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en
+somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma
+main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade.
+Et voilà.
+
+J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis
+d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur
+lui a fait rêver la neige des glaciers.
+
+J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste
+anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de
+finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies
+me poursuit et m'embête encore.
+
+La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant
+dit ce matin--à propos de bottes--: «Eh bien, _vrai!_ et moi qui
+t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»--Pardonnez
+l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le
+fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où
+nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est
+Chevrignies.
+
+Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main
+gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans
+impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé,
+ce qui se passe au fond de mon cœur; les intermédiaires entre vous et
+moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.
+
+Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur.
+
+
+
+
+CCXXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 juillet.
+
+Adieu à vous aussi. Mère part dans peu de jours pour Nimerck; si votre
+cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra et vous
+m'y attendrez. Adieu. Hélène vous rend vos baisers.
+
+Miss May prépare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les
+douze colis qu'elle tient à emporter _à la main_.
+
+Adieu. _Dear child, I love you._--Ah! vous n'êtes plus que cela: mon
+cher, cher enfant!
+
+
+
+
+CCXXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 juillet.
+
+Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste,
+Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être
+en _miouvemente_; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de
+Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et
+sommes parties immédiatement pour Fontana.
+
+Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans
+finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat
+d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres
+centenaires sur un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel
+coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le
+puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son
+château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec
+Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout
+et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le
+lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est
+extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours.
+
+Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle
+qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda
+Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du
+beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.
+
+La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme
+supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à
+en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes
+débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre
+de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez
+sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis
+s'est éteinte...
+
+Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression
+que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de
+nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur
+déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre
+rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous,
+cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre
+amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le
+calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos
+cœurs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié
+amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en
+douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen.
+
+Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller.
+Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher
+quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de
+ton cou Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée
+de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est
+Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son
+imagé jargon soi-disant français.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos
+nouvelles; ce soir, après dîner, nous avons parlé de vous. Danans m'a
+inquiétée; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est écrié:
+«Et on l'a tenu à la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui
+nous suivent sont décidément un peu douillets».
+
+Vous ne l'êtes pas, je le sais... alors la folle du logis fait
+chevaucher de tristes rêves; vite un mot à votre princesse Extrême.
+
+
+
+
+CCXXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Mercredi 16 juillet.
+
+Je réponds en hâte à votre lettre: calmez vos inquiétudes, amie aimée;
+je vais très bien; mais j'ai eu une complication à ma blessure deux
+jours après le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous
+tourmenter; vous pourrez donner ces détails au grand romancier, s'il
+vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'épée de Chevrignies
+m'a traversé la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait
+une plaie en séton de quelques centimètres; on m'a pansé, et, par
+prudence, j'ai gardé le bras en écharpe deux jours; on me donnait des
+bains locaux phéniqués; par horreur de cette odeur je n'aurais osé
+sortir ni me présenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont
+pris, tout le bras était douloureux et j'avais de la fièvre; Félizet a
+trouvé de la rougeur, du gonflement à la partie blessée; il a fallu
+débrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agréable.
+C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cachée et qui m'a forcé
+de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilité par une
+gouttière.
+
+Voilà, ma chérie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra
+vous la confirmer; voilà pourquoi je n'ai pas été vous baiser la main
+avant votre départ, voilà pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet.
+
+Cela me gêne bien de vous écrire de la main gauche: patientez pour mes
+réponses et écrivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites.
+
+Baisers à Hélène, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi
+tendre.
+
+
+
+
+CCXXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 juillet.
+
+Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade:
+j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous
+êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance.
+
+Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle
+d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et
+bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce
+qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être
+grondée par le cher vieux pion.
+
+Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que «l'âme la plus éprouvée a le
+plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir...
+mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot _triste_ me brûle les yeux en
+relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour
+vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que
+je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous
+dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées,
+improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au
+Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars
+traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de
+tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible
+paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un
+dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne
+ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous
+serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous
+voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes».
+
+
+
+
+CCXXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 juillet.
+
+Je reçois avec joie tous les matins la dépêche bulletin de santé; mais
+que veut dire le: «suis triste, seul...», que contenait celle de ce
+matin. Triste, je le savais, mais seul?
+
+N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aimé? Qu'est-il survenu dans
+votre vie? un pétale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers
+de votre chemin? Dites, afin d'être consolé...
+
+Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laissée ce matin à Royat
+pour déjeuner avec sa tante et ne la ramènerai à Fontana que ce soir,
+après un dîner que ma belle-mère offre aux Danans à son hôtel), avec
+Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confiés à la garde
+d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille:
+tite-Lène. Ils sont entrés par la grande avenue ainsi que trois radieux
+printemps. On a parlé de vous en buvant du vin d'Asti parfumé de muscat,
+pétillant comme du champagne. Hélène était divine me disant: «Je vous
+fais une visite, maman.» Elle en avait un orgueil de petite femme, de
+jouer avec moi _à la dame._
+
+Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis
+contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse.
+
+Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain cœur
+de Grégor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus légère que fautive, en
+somme.
+
+
+
+
+CCXXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 juillet.
+
+Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté,
+ne me trouvant pas assez _rigolo_ pour devenir l'ordonnateur de ses
+menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la
+galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet
+être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi
+dans l'univers.
+
+Je m'apprête à prendre une formidable résolution et j'aurais bien aimé
+que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage.
+
+Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de
+vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai
+jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du
+premier jet.
+
+Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en
+apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la
+bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de
+moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas
+dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant
+et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin
+mon cœur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez
+un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille,
+du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre
+avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si
+vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là.
+
+Je baise vos mains. Mon bras va mieux.
+
+
+
+
+CCXXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+23 juillet.
+
+J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par laquelle commencer:
+D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces
+désespérances; vous êtes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien
+des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet:
+
+ Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse,
+ Le temps s'écoule et l'orgueil imposteur
+ Pousse au néant les jours de ma jeunesse
+ Comme un troupeau dont il fut le pasteur.
+
+Mais non, cher, vous n'êtes pas un pauvre correspondant; cela serait-il,
+je vous aime comme vous êtes et puisque votre «cœur est bon» et que
+je «l'ai», je n'ai rien à demander de plus ni de mieux.
+
+Je regrette de n'être pas auprès de vous quand vous souffrez et que vous
+vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse
+et vous donnerait du courage. Mère, seule à Nimerck, me pleure à ce
+point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable,
+paraît-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le
+monde; alors je serais riche! Mais voilà, on ne s'est pas encore avisé
+de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait ça
+pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a établi
+dans le monde une incontestable mauvaise renommée.
+
+Peut-être ont-elles falsifié l'admirable marchandise? ou bien,
+décidément, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste?
+
+Prenez courage, mon désespéré de vous et des autres; ne m'en veuillez
+pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient à ce
+qu'un heureux événement se prépare... Hier au soir, après le dîner,
+tandis que Suzette et Hélène dansaient au Casino, Grégor m'a offert le
+bras, et, dans les allées silencieuses du parc, il m'a dit le secret de
+son cœur et demandé de parler pour lui. Le brave garçon était ému, et
+moi bien touchée de sentir en lui tant d'amour pour ma nièce. Or, dès ce
+matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne. Le chiffre de la
+fortune d'Aprilo, beaucoup plus élevé que n'avaient pensé ces dames, a
+décidé ma nièce à «courir les ambassades». La voilà bel et bien fiancée;
+j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous à dîner.
+
+Tandis que je vous écris, Marie-Anne au cœur ingénieux en délicates
+attentions, transforme la salle à manger en bosquet de verdure au moyen
+de branches d'arbres coupées dans la forêt et parmi lesquelles les
+domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lène, et un jeune voisin
+de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci,
+de là, des fleurs blanches.
+
+L'effet est délicieux; Hélène, rose de plaisir, admire l'œuvre avec
+des enthousiasmes juvéniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de
+ma lettre, car je vous écris du petit salon donnant dans la salle, les
+portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis
+obligée de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent
+arrêter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation
+savante et fleurie.
+
+L'état de toute la maisonnée est un peu agité par cette grande nouvelle,
+et moi plus émue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle éveille en...
+
+Cette fois, j'ai été arrêtée pour de bon par Marie-Anne.
+
+Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: «Eh bien?» si
+doucement impératif que j'ai laissé là ma plume.
+
+Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle
+et noble allure! Elle défaisait lentement ses gants, et le bras et la
+main me sont apparus si purs de ligne... j'en étais émerveillée.
+
+--Eh bien, Denise? voilà un recommencement... voilà la roue qui tourne,
+tout proche de nous, et engrène deux nouvelles existences; heur ou
+malheur, la destinée pour eux?... _Chi lo sa?_ et dire que, si broyées
+soyons-nous, personne n'aura le courage de crier à ce couple: Vous
+tentez l'impossible rêve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas
+empoisonner vos jours de désillusion: «_lasciate ogní speranza_».
+
+Elle s'était levée et marchait de long en large devant la table où
+j'étais accoudée; j'ai lu sur ses traits une émotion inaccoutumée...
+elle aussi se souvenait...
+
+Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa
+robe de laine blanche; sa majestueuse stature évoquait en mon esprit une
+déesse sage et désenchantée:
+
+--Oui, ni toi ni moi ne dirons à la jeune fille ce que nous avons
+souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en
+remplacement du désir qui naît en elle? Alors, nous nous étourdissons
+pour l'étourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lèvres
+murmurent: «Va!» et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle
+ne voie pas nos yeux baignés de larmes et ne soupçonne pas les
+meurtrissures, qu'en route on nous a faites au cœur; nous devenons
+joyeuses, nous lui donnons des fêtes, nous lui cachons les amas de
+douleur que la vie entasse dans les âmes: va!... si tu as l'âme tendre,
+tu seras la victime; si c'est lui, il sera victimé; mais soyez assurés,
+pauvres fiancés, que votre étoile, pas plus que les nôtres, n'ira par le
+monde sans défaillance de lumière!»
+
+--Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas l'esprit arrogant et ne nient
+pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous
+n'apportent pas en mariage une âme sceptique, en cendre...
+
+--Peut-être... d'ailleurs, ta nièce a la chance de les valoir, ces
+hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, impérieuse;
+elle est de la catégorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hélène?
+
+--Oh! Hélène est encore un baby!...
+
+--Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mères... tu couves
+la coque vide de l'œuf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes
+et qu'il vole... tiens, regarde...
+
+Cher, madame Danans me montrait mon Hélène, étendue sur un
+rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berçait;
+d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une à une les
+fleurs sur Hélène et souriait en la regardant. Elle parlait; les
+réponses de Claude semblaient des dénégations, des défenses... mais elle
+prenait un petit air boudeur, fâché, et lui, humble, s'excusait. Oui,
+oui, il n'y avait pas là deux enfants, mais un jeune homme, une jeune
+fille... j'ai senti mon cœur défaillir... j'allais, fâchée--de quoi,
+mon Dieu?--appeler Hélène, quand Marie-Anne pressa ma main, disant:
+«Écoute...»
+
+Alors, les mots arrivèrent jusqu'à nous, attentives:
+
+--Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez été bien trop
+vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte!
+
+--Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des idées...
+
+--Oh! que non! et tout ça parce que j'ai l'air d'une petite fille avec
+mes robes courtes; mais l'année prochaine elles seront longues, je serai
+plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de
+vrais messieurs grands, et ce sera bien fait...
+
+Il riait, le jeune garçon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la
+berçait doucement, s'amusant à laisser naître en elle, à son profit à
+lui, quelques soucis de femme...
+
+--Es-tu édifiée, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si
+suave!... Mon mari, lui-même l'aime et la choie. La voyant courir
+l'autre soir sur la pelouse, pour la première fois il a manifesté ce
+regret: «Si j'avais été sûr d'avoir une fille semblable à cette petite,
+j'aurais aimé que vous eussiez un enfant.» Ah! j'ai été jalouse de toi à
+cette minute-là, Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternité comme
+d'une infidélité. Ce n'est pas seulement en père que Paul aime
+tite-Lène; c'est pour cette fraîche féminité, cette coquetterie
+naissante, qui émanent d'elle. Elle possède un charme au-dessus de son
+âge, un tact, une finesse, une câlinerie...
+
+--Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable
+de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des
+mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette...
+
+--Eh bien, tu vas voir.
+
+Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, là:
+
+--Hélène? s'écrie-t-elle.
+
+--Ah! c'est vous, ma Mie-Anne?
+
+La petite se lève, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son
+compagnon, tout cela si franchement, si naïvement, que je ne pus me
+retenir de lui mettre un baiser au front.
+
+--Vous m'avez appelée, Mie-Anne?
+
+Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait
+une partie dans sa ceinture.
+
+--Tu as là un joli bouquet. Veux-tu me le donner?
+
+--Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre.
+
+--Celui-là me plaît...
+
+--Voyez, les fleurs en sont déjà presque fanées...
+
+--Tu tiens donc tant à ce bouquet?
+
+--Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-là, tenez, je
+vais en donner la moitié à petite mère (avec un regard vers Claude et
+devenant rouge en voyant l'air un peu vexé du gamin) parce que petite
+mère, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un
+beau, un plus beau ma mie!
+
+Et la voilà se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: «c'est encore un
+peu moi...» Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient à mes cils
+et je pensais: déjà!
+
+--Tu vois? n'avais-je pas raison? elle aiguise son cœur et voit
+«autre chose que des fleurs en ces fleurs».
+
+Ah! Philippe, j'en reste atterrée! penser qu'il y a quelques mois à
+peine je me sentais entraînée par cette folie d'amour sans songer que
+l'heure de mon Hélène était si proche!
+
+Avec quel soin il va falloir m'occuper de son cœur et devenir la
+confidente de ses plus secrètes pensées! je veux être son amie: la tâche
+sera douce et facile... mais quelle décevance de l'armer pour la lutte
+sentimentale au lieu d'avoir à lui dire: crois, aime, espère! Quelle
+mère attentive a gardé pur le cœur de son fils et dirige en ce moment
+ce fils qui deviendra l'époux de ma fille?
+
+Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de
+belles apparences, à un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ôter
+quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualités et les
+défauts, et commencer à vous élever à la brochette en vue de ma fille...
+Ne riez pas de cette folie; j'ai l'âme pleine de larmes...
+
+Croyez-moi toujours et à travers tout, votre affectionnée.
+
+
+
+
+CCXXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 juillet.
+
+Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre
+attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais
+prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur
+notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui
+donnant un but.
+
+Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un
+projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait
+plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais
+dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre
+fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un vœu que j'ai
+vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié
+comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je
+respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des
+premiers de ces devoirs est la confiance; si la pensée qui me guide
+vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je
+promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous
+et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous
+avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande,
+élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de
+forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer.
+Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de
+famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans
+son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai
+surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis
+ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de
+notre chérie.
+
+Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant
+gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur
+moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre
+de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille...
+cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est délicieuse, cette
+gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les
+rangs pour l'épouser.»
+
+Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons,
+devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hélène
+pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir à ce que je
+dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la
+pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants.
+
+Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but
+poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre.
+Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la
+proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra
+raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble
+réalisable, j'en serai bien heureux.
+
+Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos
+intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte
+d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir
+la tradition.
+
+Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun,
+dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand
+Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en
+inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs cœurs
+intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous
+et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.
+
+Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire
+prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave
+résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écœurement me
+gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette
+détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y
+voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se
+ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.
+
+Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse,
+ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement
+fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou je me laisserai tomber
+doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son
+contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.
+
+Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à
+atteindre: le bonheur de nos enfants.
+
+Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes.
+
+Je vous aime.
+
+
+
+
+CCXXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 juillet.
+
+Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a
+mis dans mon cœur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me
+disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne
+m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et
+cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la
+poupée.
+
+Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté,
+pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours a été le
+sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en
+principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux
+raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons
+tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si
+votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils
+retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant
+d'autres: au petit bonheur.
+
+Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble
+ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors
+que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont
+vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous
+transformer en gentleman-farmer.
+
+Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié
+devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles
+et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent
+à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent
+dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.»
+
+Ah! Philippe, quel cœur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné
+bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec
+une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le
+chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous
+oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon
+cher, cher Philippe!
+
+Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement,
+voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les
+vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les
+vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans
+les miennes.
+
+Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me
+courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui
+vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de
+l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon
+cœur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite!
+Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans,
+parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant
+de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la
+mère ne croyait pas si proche.
+
+
+
+
+CCXXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 juillet.
+
+Merci, Denise, d'avoir accepté mes projets; s'ils s'accomplissent, la
+vie pourra encore nous être douce, mon amie. Approuvé par vous, je vais
+me mettre bravement à la tâche. Voici vos lettres. Je me suis attendri
+tout à l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis
+en mémoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis.
+
+J'ai retrouvé ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses espérances
+auxquelles la réalité a, depuis, cassé les ailes... C'est une manière
+saisissante de se souvenir...
+
+Je tiens extrêmement à ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup
+de notre amitié qui a pas mal vécu par correspondance. Vous vous y êtes
+donnée toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec
+une fidélité absolue et complète, ce dépôt que je vous confie. Soyez-en
+persuadée, ces lettres ont toujours été accueillies soit avec la
+tendresse, soit avec le respect amical qu'elles méritaient. Je ne suis
+pas indigne de les posséder et j'ai la confiance qu'elles ne vous
+inspireront aucun regret.
+
+Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'émeut un peu...
+
+
+
+
+CCXL
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+2 août.
+
+Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos cœurs, les meilleurs
+peut-être, sont là dans ces feuilles...
+
+Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si
+amoureusement amis!
+
+FIN
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+NOTES:
+
+[1] Louis Bouilhet.
+
+[2] Pascal.
+
+[3] Stendhal
+
+[4] Office de sainte Cécile, Bréviaire romain.
+
+[5] «Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!»
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE ***
+
+***** This file should be named 36635-0.txt or 36635-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/6/6/3/36635/
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/36635-8.txt
@@ -0,0 +1,11753 @@
+The Project Gutenberg EBook of Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Amitié amoureuse
+
+Author: Hermine Lecomte Du Noüy
+
+Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+AMITIÉ
+
+AMOUREUSE
+
+(MME LECOMTE DU NOUY)
+
+DE
+
+STENDHAL
+
+«...L'amitié amoureuse, qui est plus que
+l'amour, car elle en a tout le charme, et elle
+n'en a point les malaises, les grossièretés ni
+les violences...»
+
+(_Les Contemporains--Sully-Prudhomme_)
+
+JULES LEMAITRE
+
+TRENTE-QUATRIÈME ÉDITION
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ Format grand in-18.
+
+ AMITIÉ AMOUREUSE 1 vol.
+
+ L'AMOUR EST MON PÉCHÉ 1 --
+
+ LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR 1 --
+
+
+ _En préparation_:
+
+ L'EXPÉRIENCE 1 vol.
+
+ LE VICE D'ATTACHEMENT 1 --
+
+ LE DESSOUS DES CARTES 1 --
+
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
+compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+A
+
+MADAME LAURE DE MAUPASSANT
+
+_Je dédie ce Livre, en témoignage de ma profonde admiration et de mon
+tendre respect._
+
+H. L. N.
+
+Octobre 1896.
+
+
+
+
+PRÉFACE FRAGMENTÉE
+
+DE
+
+STENDHAL
+
+ * * * * *
+
+Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et
+surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une
+description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en
+France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus
+encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de
+nos moeurs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole
+qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler
+choquante.
+
+ * * * * *
+
+Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement,
+mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se
+succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de
+l'amour...
+
+ * * * * *
+
+Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les
+prier de ne pas m'écouter..................
+
+Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des
+miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux
+aveugles. Ainsi les gens d'argent et à grosse joie, qui ont gagné cent
+mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce
+livre, doivent bien vite le fermer...
+
+ * * * * *
+
+Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où
+l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du
+grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je
+prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux
+pour des causes imaginaires _étrangères à la vanité_, et qu'il aurait
+grande honte de voir divulguer dans les salons..........
+
+Qu'est-ce donc que connaître l'amour par les romans? Que serait-ce après
+l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne
+l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette
+folie? Je répondrai comme un écho: «C'est folie.»
+
+Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous
+occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à
+personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai
+refait ce livre et cherché à le rendre clair. Après l'avoir lu, n'en
+parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans
+votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y
+laisserais même quelques pages non coupées....
+
+ * * * * *
+
+Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amuse à
+publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues.
+C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la
+sagesse pratique le ravit en admiration...
+
+ * * * * *
+
+Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le
+malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé
+le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour
+offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.
+
+(Extrait de: _De l'amour_.)
+
+
+
+
+AMITIÉ AMOUREUSE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+_Les femmes préfèrent les émotions à la raison... elles sont toujours et
+partout avides d'émotions..._
+
+ * * * * *
+
+_La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit
+provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un
+attaque et l'autre défend..._
+
+ * * * * *
+
+_L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats,
+c'est l'amour du jeu._
+
+<small>STENDHAL.
+
+
+
+
+I
+
+_Philippe de Luzy à Denise Trémors._
+
+
+12 novembre 18...
+
+Madame,
+
+Voulez-vous me permettre de me présenter chez vous demain vers cinq
+heures, et de vous apporter moi-même le petit volume de vers que vous
+désirez? Le souvenir très agréable de la conversation que nous avons eue
+à cette soirée où je m'ennuyais--où nous nous ennuyions tant--me pousse
+à vous faire cette demande; j'ose espérer que vous ne la trouverez pas
+importune. J'obéis, en vous écrivant, à une impression d'affinité qui
+m'a donné, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que
+nous étions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se défier des
+indications de l'instinct, qui sont en général obscures et incertaines;
+peut-être mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et
+avez-vous complètement oublié et la soirée, et le livre, et son
+propriétaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le
+faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais déjà.
+
+Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.
+
+
+
+
+II
+
+_Denise Trémors à Philippe de Luzy._
+
+
+12 novembre, cinq heures.
+
+Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop
+vivace dans l'esprit le souvenir de cette soirée ennuyeuse où, grâce à
+vous, je me suis si peu ennuyée, pour chercher s'il y a correction ou
+incorrection à le faire.
+
+Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par
+son bon plaisir... et j'en aurai un extrême à renouveler, au coin de mon
+feu, la causerie si attrayante de l'autre soir.
+
+
+
+
+III
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 novembre.
+
+Eh bien, madame, je ne m'étais pas trompé; la sympathie me guidait
+mystérieusement, mais sûrement, vers vous. J'étais hier, je vous
+l'avoue, un peu troublé en entrant dans votre salon. Je me
+demandais--ces sortes d'expériences sont si dangereuses--si je n'allais
+pas voir s'évanouir tout à coup le rêve gracieux qui m'y avait amené.
+Quelle peine pour moi si la petite fleur née dans mon imagination était
+morte, subitement transplantée dans la réalité. J'en aurais beaucoup
+souffert; mais j'ai été vite rassuré, et j'en suis si heureux que je ne
+puis résister au plaisir de vous le dire.
+
+Comme vous avez été bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme
+je vous sais gré de consentir à être très simplement une femme, au lieu
+de chercher à être, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occupé à
+disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie d'être gaie,
+et je suis amoureux de l'air très grave que vous aviez en versant l'eau
+bouillante sur le thé.
+
+J'ai passé, grâce à vous, madame, deux heures exquises. Je vous en
+devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manière un peu
+légère ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie été touché des marques
+plus sérieuses d'estime et de confiance que vous m'avez données. Mais
+c'est là un terrain en quelque sorte sacré, où ma jeune amitié n'ose
+encore s'aventurer. Je m'arrête respectueusement et vous prie de me
+croire, madame, très à vous.
+
+ PHILIPPE DE LUZY.
+
+_P.-S._--Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque
+intelligente, et qu'au risque d'étonner tout le monde j'ai presque envie
+de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention, à partir de
+samedi prochain, de réunir ses amis toutes les semaines. En sorte que,
+vous voyant le mardi chez votre belle-soeur, madame d'Aulnet, et le
+samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une
+petite visite dans l'intervalle, je me ferai une existence à peu près
+supportable. Puis, elle a ajouté en me regardant: «Surtout ne manquez
+pas samedi prochain; madame Trémors viendra et elle chantera.» Pourquoi
+a-t-elle insisté? Aurait-elle déjà deviné, avec ce curieux instinct des
+êtres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit à personne,
+pas même à vous.
+
+
+
+
+IV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 novembre.
+
+Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous égariez... et je me
+hâte de vous crier, en joueuse bien honnête: Casse-cou!
+
+Je suis très heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes
+mutuellement découverte; nos esprits se sont touchés et il y a entre eux
+adhérence. Mais peut-être vais-je vous paraître bien bourgeoise: trois
+mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas?
+
+Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent liberté
+d'allure; l'amitié entre un homme et une femme me paraissant la chose
+la plus charmante à cultiver, peut-être, à mon insu, ai-je pris trop de
+soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous?
+
+Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse
+coquette, si coutumière aux mondaines, qui me fait prendre cette
+résolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en
+prévenir. C'est--comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?--C'est
+par prudence, peut-être aussi par pudeur: vous m'avez effarouchée avec
+votre «_curieux instinct des êtres primitifs_».
+
+Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit,
+puisque vous semblez prendre intérêt à ce que votre baguette ne revienne
+jamais à vide des lambeaux qu'il vous plaît de crocheter en mon cerveau
+de Parisienne; mais considérez que ceci est la seule joie qu'il me soit
+permis de vous donner.
+
+
+
+
+V
+
+_Philippe à Denise_.
+
+
+5 décembre.
+
+«_Vous êtes si paresseux et si nonchalant!_» M'avez-vous, sans reproche,
+madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu
+traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant
+de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous,
+mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce
+que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au
+travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses
+s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus
+embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la
+main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui
+paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:
+
+ ... les paresseux
+ Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux.
+
+Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que ce que nous avons de mieux à
+faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une
+attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le
+gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte
+que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et
+aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le
+rôle du gendarme.
+
+En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir
+intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai
+toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les
+acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en
+suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine
+lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande--combinaison de
+marionnette--que je vous avais faite de venir à une réception chez
+madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très
+déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti
+simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres
+réflexions.
+
+Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque
+chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me
+suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise
+de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet
+que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en
+est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse,
+comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul
+dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si
+intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos
+scrupules, notre amitié a été définitivement fondée.
+
+Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame
+mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas
+mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser
+conduire «par un ange aux yeux bleus».
+
+En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.
+
+
+
+
+VI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+6 décembre.
+
+Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la
+chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si
+j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous
+recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je
+m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore
+tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos
+lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu.
+
+Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction
+du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se
+préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami
+paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la
+conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous
+tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains presque plus.
+Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre
+nonchalance, en se secouant--par quel imprévu et merveilleux
+effort?--s'est crue forcée d'allumer en mon honneur.
+
+Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort
+aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté?
+
+Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle
+aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises
+surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans
+tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui
+ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de
+tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop?
+
+Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je
+vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez
+moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié
+si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie,
+mon ami? Vous l'avez promis. Peut-être allez-vous conclure de cela que
+je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+VII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 décembre.
+
+L'amusante mine troublée--un peu--que vous aviez en me découvrant à
+cette fête d'enfants! Je vous ai obéi, madame, j'ai espacé mes visites;
+mais vous n'exigez pas que je renonce à vous voir dans le monde aussi
+souvent qu'il me sera possible?
+
+D'ailleurs, hier, je n'étais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais
+pour votre délicieuse Hélène. Quand on a une fille de six ans aussi
+exquise, il faut s'attendre à la voir recherchée, admirée, fût-ce des
+grands garçons. Et puis j'étais là aussi pour votre nièce Suzanne
+d'Aulnet--ne l'ai-je pas bien prouvé en m'occupant presque exclusivement
+d'elle?--Elle est jolie, certes; elle a précisément tous les signes de
+beauté qu'Alexandre Dumas recommande à l'attention des hommes--afin
+qu'ils n'épousent pas.--Je lui ai fait une cour discrète, elle ne l'a
+point dédaignée et madame votre belle-soeur en a semblé elle-même
+touchée. Jusqu'à votre belle-mère qui me faisait les doux yeux... Vous
+voyez bien, madame, je ne suis pas à craindre. De quoi me punissez-vous?
+qu'ai-je fait? Soyez clémente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais
+commencer à me croire dangereux. Épargnez-moi cette fatuité imbécile.
+
+
+
+
+VIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 décembre.
+
+Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je
+ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route.
+
+J'ai, demain, une réception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul
+Hervieu, Marcel Prévost, Abel Hermant et vous. Le dîner est pour huit
+heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tôt et d'assister
+au repas de tite-Lène, que vous avez conquise.
+
+
+
+
+IX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+21 décembre.
+
+Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un
+peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je
+vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes
+pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les
+mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations
+vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une
+perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur
+quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très
+supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une
+prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde.
+
+Vous auriez fait--vous en conveniez vous-même hier--un littérateur d'une
+qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme et
+d'amertume» dont parle Maurice Barrès.
+
+Vous ressemblez à celui-là par tant de points!
+
+Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité
+merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme _l'homme libre_, de prendre
+une résolution, vous fûtes «_détourné de ce cher projet par la nécessité
+d'être extrêmement énergique pour l'exécuter_».
+
+Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous
+vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs
+d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez
+tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et
+puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance,
+peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que
+ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher:
+Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre,
+non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce
+_farniente_ élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour
+que je le trouble autrement que par ma bonne grosse morale. Mais, mais,
+ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers:
+
+ Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,
+ Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur[1].
+
+Ne dites pas de nous: _Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus
+adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées._
+
+C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe...
+pouvez-vous savoir combien nos coeurs, notre sensibilité, nos
+tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous
+offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez
+d'intellectualité, d'art et d'idéalisme?
+
+J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon coeur
+_sublimise_ l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le
+dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous
+étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne
+vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez.
+
+Si vous saviez quels dons de froide analyse se cachent souvent derrière
+nos pires enthousiasmes...
+
+Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons
+parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour
+ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules,
+nous sommes obligées de vous faire partager.
+
+Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut
+bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du
+banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils
+procèdent de nos rêves plus encore que de vous.
+
+Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne.
+
+
+
+
+X
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+23 décembre.
+
+Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous
+connaître et en vous l'avouant avec naïveté. J'ai un vrai chagrin de
+vous l'avoir dit, non comme vous le pensez, mais d'une manière mauvaise
+en somme, puisqu'elle vous a déplu.
+
+Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez.
+
+Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement à vous vers
+cette heure-là, en rentrant de l'Opéra, et je regrettais de ne vous
+avoir pas eue près de moi pour goûter ensemble le charme de la musique
+de Reyer que je venais d'entendre.
+
+Je me réjouis de réveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mère
+m'a convié à cette fête par un mot charmant. Je me réjouis aussi de
+faire la connaissance de ce frère Gérald dont tite-Lène me rend jaloux
+dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin.
+
+Je suis à vos pieds.
+
+Yours very sincerely.
+
+
+
+
+XI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 décembre.
+
+Vous allez être encore grondé... Hélène a reçu une poupée grande comme
+elle et qui l'a fait bondir de joie. Elle l'aimait déjà avant d'avoir
+trouvé la carte du donateur; quand elle a su que c'était vous, sa joie
+est devenue du délire. Que n'étiez-vous là! c'est si bon à voir, le
+bonheur des enfants!
+
+Mais ce délire de ma fillette a un peu détruit les convictions que je
+vous ai exposées dans ma dernière lettre; il y aurait donc des êtres que
+plus particulièrement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de
+tite-Lène s'est-elle augmentée à la pensée que la poupée venait de vous?
+Cette sélection m'apparaît comme une faiblesse. Il faudrait dresser son
+coeur à ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors
+seulement que l'archet serait vraiment vainqueur.
+
+La poupée s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptême,
+Suzanne a réclamé d'être la marraine. Les radieux vingt ans de ma nièce
+ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois
+bien que l'idée du compère qu'on lui destine est pour quelque chose dans
+ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dînette de dragées
+avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de responsabilités graves
+que de promettre de veiller sur l'âme en son d'une poupée.
+
+Mais pourquoi m'avoir donné un soufflet? Certes, si je m'attendais à
+recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'était pas de vous. Voilà une
+liberté grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve
+charmant, exquis, le plus adorable, le plus séduisant des soufflets--«ce
+qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment à être
+battues»,--dirait un non initié.
+
+--Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe.
+
+Et voilà, mon ami, comme un scandale peut naître d'un quiproquo, car il
+y a soufflet et soufflet, pas vrai?
+
+Ce vase précieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux
+tulipes harmonieuses et brillantes, débordant de fleurs vraies embaumées
+et flexibles, est tout à fait élégant et joli; je l'aime et vous
+remercie de me l'avoir donné.
+
+Quel dommage que votre carte m'ait appris en même temps que vous partez
+pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes; elles sont
+meilleures ainsi pourtant, à la façon des petits pâtés.
+
+
+
+
+XII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 décembre.
+
+La nouvelle nouvelle, ma chère amie, est que je ne vais pas à la
+campagne. Je suis forcé de rester à Paris; j'ai eu avec mon frère une
+explication assez sèche; nous nous sommes quittés sur des mots
+aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit
+jours en tête à tête avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je
+suis tout prêt à venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet,
+banal témoignage de ma grande affection, vous en ait donné.
+
+
+
+
+XIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 décembre, cinq heures.
+
+Qu'est-il donc arrivé? je comptais sur ce repos physique pour
+réconforter certains coins douloureux de votre pensée. Cela me cause un
+vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux.
+
+Vous êtes, à tout prendre, une pauvre âme en peine qui m'intéressez.
+Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une
+heure avec moi. Je tâcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y
+réussis parfois.
+
+Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des
+mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien.
+
+Et puis je compte sur vous pour déjeuner le premier janvier. Ce jour-là,
+la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isolés, les
+abandonnés. C'est de fondation. Il y a des années où nous sommes quatre;
+d'autres, quinze. On échoue chez moi, on toaste ensemble et cela
+resserre les liens affectueux et donne à tous l'illusion de la famille.
+
+Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; à
+midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons à table. Mère préside
+avec moi; on passe ensemble le reste de la journée; on reçoit _mes_
+visites et le soir maman nous emmène tous dîner chez elle.
+
+Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte déjà, hélas! des
+disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces
+déjeuners où étaient présents entre autres, Jean Baudry, Guy de
+Maupassant, Renan.--Maupassant avait fait apporter pour Hélène, par son
+fidèle François, toute une valise, une grande valise pleine de jouets,
+de ces joujoux de treize à quarante-cinq sous des petites boutiques
+ambulantes des boulevards.
+
+Après le déjeuner on vida la valise sur le tapis où, jolie dans sa robe
+décolletée qui laissait voir sa peau rosée encore pleine de lait, sa
+chair fraîche et ronde de baby de deux ans, tite-Lène, assise par terre,
+trônait. Et c'étaient des étonnements, des cris de joie, aussi bien des
+grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de
+tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une
+vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, géante, se donnait
+de temps en temps le plaisir d'écraser un objet de ce petit monde mis en
+mouvement par des ficelles.
+
+Que croyez-vous que faisaient devant ce spectacle mes hommes illustres?
+qu'ils philosophaient? point: tous vautrés sur le tapis, ils attrapaient
+au passage et se renvoyaient l'un à l'autre petits bonhommes, toupies,
+porteuses de pain, moulins à vent, vélocipèdes, tournant, courant,
+voletant, tourbillonnant. Et c'étaient des cris: «La ficelle? où est
+_ma_ ficelle? Bon! Baudry me l'a chipée et l'accapare!--Mais non, c'est
+Maupassant qui la mange!--Oh! Regardez ça, mes enfants, c'est trouvé!»
+Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers à Hélène qui,
+s'avisant dans cette foule de jouets d'en détester un, un moulin qui
+marchait en même temps qu'il tournait les ailes--pourquoi? Quel mystère
+que les cerveaux des petits!--crachait vaillamment dessus toutes les
+fois qu'il passait à portée de sa bouche.
+
+Et pendant ce temps-là des gens venaient, très graves, me faire des
+visites. A chaque coup de timbre on fermait précipitamment la porte qui
+sépare le grand salon du petit; je recommandais à tous d'être sages, de
+ne pas faire de bruit, et, bien sérieuse, j'allais recevoir le visiteur
+dans le petit salon. Quand mes joueurs ne se mettaient pas tout à coup
+à hurler de joie, ça allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement.
+Mais, si le nouveau venu était un ami des grands hommes, on
+l'introduisait et peu après c'était un ventre de plus par terre. Et
+tite-Lène, autant amusée des gambades de ses grands amis que des courses
+de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bécoter, enlever
+triomphalement dans les airs.
+
+Les sacs de bonbons étaient mis au pillage; une fois goûtés, ceux que
+les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe où déjà les
+morceaux gisaient en attendant d'être jetés. «La coupe amère des
+Refusés», disait gaiement Baudry. Voilà, mon ami, des joies simples
+comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai?
+
+Une idée: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frère
+Gérald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de
+restauration d'une aile du vieux château. Ce déplacement vous changerait
+d'air et vous ferait du bien.
+
+
+
+
+XIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 décembre.
+
+Vous êtes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de
+faire partie du déjeuner des Abandonnés. Je n'en serai pas un illustre,
+mais un profondément reconnaissant et dévotement admirateur de la fée
+indulgente et douce que vous êtes aux pauvres humains.
+
+
+
+
+XV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 janvier.
+
+Vous m'intéressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite
+afin que mes actes se classent vis-à-vis de vous pour ce qu'ils sont:
+une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller révérender ma
+belle-mère. Ma nièce y faisait les honneurs du thé; il y avait là
+quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne
+m'aviez pas dit que sa mère vous avait connu enfant? On a parlé de
+vous. Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que
+vous étiez un petit mélancolique et caressant; la grâce, le charme
+presque féminin du baby gagnait le coeur des mères.
+
+Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en présence au
+dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grâce, cette mélancolie,
+ont tourné en séduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses énergies? Vous
+étiez l'enfant ami du plaisir, des gâteaux, des élégances, des
+nonchalances, de la caresse qui effleure. N'êtes-vous pas demeuré trop
+cet enfant-là?
+
+Je suis tout étonnée de vous découvrir ce que vous êtes. La force de
+votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre
+intelligence subtile, profonde, mâle et froide, un peu dédaigneuse
+aussi, donne le change sur votre coeur hésitant et votre volonté
+faible. Quand vous êtes auprès de moi, je reste sous l'enchantement de
+votre parole tout imprégnée de philosophie caressante; vos paradoxes les
+plus décevants me semblent choses naturelles; je me découvre étonnée de
+n'y avoir pas plus tôt songé. Vous parti, la fantasmagorie de votre
+éloquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma _raisonnabilité_,
+comme vous dites plaisamment. Peut-être exagérez-vous l'importance de
+nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout élan,
+ne quittent-ils pas nos âmes? elles n'ont plus de sensations imprévues,
+les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mêmes;
+n'est-ce pas alors que l'esprit s'égare?
+
+«Quittez-vous, renoncez à vous et vous jouirez d'une grande paix
+intérieure--est-il dit dans l'_Imitation_,--alors s'évanouiront toutes
+les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.»
+
+Ne voilà-t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez
+m'aimer à la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de
+tels aperçus philosophiques!
+
+
+
+
+XVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+17 janvier.
+
+Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides
+d'un peu de vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points
+d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le
+pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma
+sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de
+vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps
+misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse,
+faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me
+transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel
+sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté,
+hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là, quelques impressions
+rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde;
+ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans
+la joie, la douleur: je change en oeuvres vives les recherches, les
+découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce
+pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont
+supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie
+puissance créatrice.
+
+Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma
+place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat,
+médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je
+n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger,
+sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et
+généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des
+instincts contraires,»--comme dit l'autre,--«tirant profit des
+circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore
+un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau
+humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très
+différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les
+autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la
+puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse
+variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de
+moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau
+élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y
+puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir quelques dispositions à
+rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir
+d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé
+de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr.
+
+Nous touchons là, madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur
+différente que, chacun, nous sommes.
+
+Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si
+pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté
+physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah!
+madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi.
+
+Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière
+pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture
+réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en
+pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de
+moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet
+air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus
+puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: _ces
+deux qui vont ensemble_.--Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et
+de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités
+mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais:
+«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là?
+
+Et puis, madame, n'allez-pas là-dessus faire l'effarouchée et me
+gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié
+m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si
+courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de
+chercher, je l'ai découvert: votre coeur dirige vos actes, guide vos
+pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à
+jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce coeur, s'imprègnent de
+lui. Voilà. Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres?
+
+
+
+
+XVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 janvier.
+
+_Voilà!_... C'est bientôt dit, monsieur; après tous ces beaux discours,
+croyez-vous qu'il va m'être facile de rester modeste? Prenez garde,
+vous m'admirez trop; votre amitié me semble fondée sur l'illusion, c'est
+une fragile assise. Quels mécomptes vous vous préparez! Vous m'allez
+découvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule,
+monsieur mon ami.
+
+Ma nourrice, restée servante auprès de moi devenue grande, me disait,
+lorsque je me jetais à son cou trop ardemment: «Aimez-moi moins à la
+fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.»
+
+Les amitiés durables ne naissent pas d'un caprice, songez à cela; voilà
+seulement quatre mois que vous m'avez découverte; pourtant, il y a deux
+ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement
+subit vous a poussé vers moi? Vous me saluiez indifférent. Il a fallu un
+soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprès de
+moi. Notre rencontre a été une chose charmante, mais n'exagérons rien,
+cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point.
+
+Je veux bien être «ces deux qui vont ensemble» s'ils ne vont pas trop
+loin.
+
+Voulez-vous que je vous dise? la variété dans l'équilibre, voilà
+peut-être ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces
+vitalités, ces langueurs, ces puissances de réplique qui vous charment,
+ne me viennent de vous, suscitées en moi par le souffle créateur,
+intellectuel et fort, qui demeure en tout homme même insciemment.
+
+Si je raisonne juste, quel petit néant je serais!
+
+
+
+
+XVIII
+
+_Philippe à Denise_.
+
+
+19 janvier.
+
+Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possédez le _souffle
+créateur_; vous êtes, de plus, la séduction faite femme.
+
+J'ai mis un long temps à vous découvrir? C'est mal à vous de me le
+reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu
+arrogante bien faite pour éloigner un sensitif de mon espèce. Je vous
+admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie à
+savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en
+ma pensée: fine, jolie, flexible, délicate et si pâle... Je vous
+saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un
+intérêt de vous venant jusqu'à moi.
+
+Cette soirée ennuyeuse, je la bénis. Voilà, madame, comme les épreuves
+communes créent inopinément, entre les âmes, les plus forts liens!
+
+
+
+
+XIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+20 janvier.
+
+Moquez-vous, ironique! Ma nièce a bien raison de vous étiqueter le plus
+décevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse
+de vos fréquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout
+à l'heure «espérant vous rencontrer»; j'ai souri; la chatte aiguise,
+sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses.
+Elle allait au cercle, patiner avec son père; elle aurait voulu vous
+trouver là et vous emmener.
+
+Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une
+rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de son
+chapeau, tout cela mêlé de termes techniques empruntés à la solennité de
+ses débuts sur la glace, _au cercle_; ce mot prend, dans sa bouche,
+toute l'importance la plus select!
+
+D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mère
+me charge de vous inviter à dîner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et
+serez-vous ce soir chez ma belle-soeur? Madame d'Aulnet et Suzon
+comptent sur vous... moi aussi.
+
+
+
+
+XX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+21 janvier.
+
+J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme
+l'invitation de votre chère mère, il me faut encore vous l'écrire pour
+avoir le prétexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre
+imprévue, au Bois, aujourd'hui.
+
+Vous veniez vers moi, légère, marchant vite, de ce pas rythmé que
+j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe
+flottante s'est tout à coup collée sur votre corps gracile, par un
+caprice du vent. J'en ai été ému artistement, ma chère statuette, et
+plus troublé que par la nudité absolue.
+
+Voilà l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination
+bien de la puissance et y sèment bien du désarroi. Rien n'est vulgaire
+qui me vient de vous. Vous êtes le réveil de mes énergies; vous peuplez
+ma vie de sensations. Et quelle jolie mine éveillée vous avez eue en me
+reconnaissant! Votre manière d'être timide et résolue m'enchante.
+
+Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que
+l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pénétrants quand, de
+temps en temps, je m'oublie à savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni
+me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis à vous
+envoyer ainsi la «joyeuse envolée des pensées...»
+
+
+
+
+XXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+22 janvier.
+
+«D'amour»... c'est bien ça, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa
+citation! Oh! le laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant
+délit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le
+savoir, a là son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est
+une infériorité notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer
+de plaire à votre amie.
+
+Ma belle-mère m'offre sa loge à l'Opéra pour vendredi. Voulez-vous y
+venir? On y joue _Sigurd_. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux
+places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte,
+elle bavarde, lit par-dessus mon épaule, je ne sais plus ce que je vous
+dis!
+
+
+
+
+XXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+23 janvier.
+
+Impossible, à mon très grand regret, madame mon amie. Une mission tombe
+sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller à Bruxelles pour une
+conférence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grâce de ne
+pas me faire vous les expliquer.
+
+Soyez bonne, écrivez-moi. Je m'engage à commencer.
+
+
+
+
+XXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+25 janvier.
+
+Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu
+le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A
+Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des
+cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du
+wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine
+avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me
+précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras--poliment, je
+dois le reconnaître--et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser
+une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je
+vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche
+le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.--«Mais, monsieur,
+c'est épouvantable ce qui m'arrive... Ma valise! Ma canne! mon sac de
+voyage! Ma couverture!»--La casquette, bienveillante, me conduit au
+bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de
+Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il
+repince mes accessoires; je les reprendrai en passant.
+
+Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le
+train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à
+Bruxelles vers quatre heures du matin.
+
+J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis,
+j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé
+d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle
+le café _Jeanne d'Arc_. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville
+et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous
+écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite
+jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le
+besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une
+sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment
+philosophiques. Si je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je
+raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en
+veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce
+début me donne droit à des compensations, et je les attends avec
+confiance.
+
+Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon
+train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.
+
+ PHILIPPE.
+
+Observations: Compiègne est traversé par un cours d'eau. Il y a un pont.
+Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorité des
+habitants est dans l'artillerie. La bière y est médiocre. J'ai entendu
+dire qu'il y avait un château. Il n'y a ni buffet ni cigares à la gare.
+On s'instruit en voyageant.
+
+
+
+
+XXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 janvier.
+
+_Grand-Hôtel, boulevard Anspach._
+
+Suite de mes «impressions de voyage». Donc, j'ai repris, madame Nisette,
+le train de neuf heures quarante-sept à Compiègne. Mais on m'avait
+trompé en me disant que j'arriverais à Bruxelles à quatre heures du
+matin. J'ai dû attendre encore deux heures à Tergnier, _port de mer_ de
+quatre mille âmes.
+
+Buffet modeste, où j'ai jeté les bases d'une amitié solide avec un
+employé galonné du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis allé
+passer une heure à un bal populaire proche de la gare. Entrée: vingt
+centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant
+consolé de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur.
+
+Arrivé enfin à Bruxelles à cinq heures et demie. Descendu au
+Grand-Hôtel. Levé à midi; déjeuné, erré dans les rues. Je craignais
+d'être trop piloté et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au
+cercle où je dois faire une conférence, que le gérant. Je suis donc
+libre jusqu'à ce soir.
+
+Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. «Le silence infini de ces
+rues rectilignes m'effraie», comme dit Pascal. Pas un café, pas une
+brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, élégante
+et un peu froide. En bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux
+boulevards de Lyon. Le gérant du cercle m'a recommandé le palais de
+justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces
+fragments de romances à l'étalage d'un marchand de journaux.
+
+_La Nacelle_ (air de Béranger à l'Académie).
+
+ Ne pleure plus, ma Marie, et remarque
+ Le bleu du ciel et le vent indulgent...
+
+_La Misère des Flandres_ (air de Béranger à l'Académie).
+
+ J'ai vu là-bas, près d'une croix de pierre
+ Un pauvre veuf implorer l'Éternel...
+
+Je voudrais bien être avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie
+incomparable.
+
+
+
+
+XXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Marchienne, 30 janvier.
+
+Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez
+madame de X..., grand réconfort et attendrissement. C'est le premier
+moment agréable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma conférence devant
+un public quelque peu empaillé. Pourtant, tout a plutôt bien marché,
+sauf un peu de bafouillage çà et là, et je les ai déridés par instants.
+En somme, quelque chose d'intermédiaire entre le succès d'estime et le
+succès proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec éloquence,
+_omnia nihil_.
+
+Couché à dix heures. Nuit réparatrice. Pris train à une heure. Traversé
+pays tout noir de charbon. Lugubre. Arrivé à trois heures chez madame de
+X..., charmante. Causé de Paris pendant une heure. Monté dans une
+chambre où je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis
+toujours à vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous?
+
+
+
+
+XXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Anvers, 3 février.
+
+Madame,
+
+Je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier, et aujourd'hui je n'ai
+qu'un moment. Mardi, à Marchienne, grand succès. Hier, déjeuné à
+Bruxelles avec les de X... Mangé huîtres exquises et choses bizarres
+excellentes. Puis, parti pour Anvers. Là, très grand succès. Braves
+gens. Promenade nocturne fantastique à travers les rues jusqu'à deux
+heures du matin.
+
+Des cafés-concerts d'une décoration folle: style indien, babylonien,
+assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'éclatant et de
+barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux
+matelots qui débarquent après six mois de mer, et des chanteurs de tous
+les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant.
+
+Adieu, madame mon amie, je serai demain à Paris.
+
+
+
+
+XXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+10 avril.
+
+J'ai pensé à vous, hier, et vous ai regretté; c'était mon dernier five
+o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littérateurs de la jeune
+génération, dont deux génials déjà. Ils se connaissent, un dîner
+s'improvise, ce qui est toujours une manière favorable de réunir les
+gens. On a causé, causé, causé; discuté, discuté, discuté; philosophé,
+blagué, psychologué. Puis ça a fini par une lutte à mains plates, entre
+l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprêmement intelligente, fine,
+distinguée. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari
+s'écrie: «Mais ruse donc, salaude!» Nous en avons ri pendant vingt
+minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche
+de raffiné éloquent, que nous ne nous sommes arrêtés de rire que pour
+reprendre des forces et repartir plus fort.
+
+Nous avions dîné dans la serre, parmi les fleurs, un désir réalisé pour
+satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le
+plafond de verre. C'était un joli bruit grésillant.
+
+Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a
+été dressé par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les
+huîtres, l'autre le poulet en gelée, un troisième le rôti, un autre les
+écrevisses. Le dessert sur la table, pas plus respecté: raisins,
+amandes, sucreries, en branle dès après le potage. Non, non, il fallait
+nous voir! Le café pris, au salon, les plus hautes pensées tripotaillées
+par tous, pafs de joie, ivres d'éloquence et d'idées remuées; puis de la
+savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon âme--vous
+n'avez pas encore entendu cette voix-là--et toute mon émotion artistique
+surexcitée, en communion avec la leur. Et après tout cela, je ne sais
+quoi d'alangui, de très suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait
+plus se quitter; enfin, exquis!
+
+Je vous aurais voulu là, correct. Mais c'est égal
+si--vous--là--auriez--pas--donné--dîner--pour--des prunes--je crois!
+
+Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands très friendly, et
+surtout tâchez d'avoir en me lisant, à défaut d'indulgence, _the most
+understanding soul_...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 avril.
+
+C'est ma chance, cela! et si vous croyez que ça me console de penser que
+j'aurais pu être là... Je n'ai même pas la ressource de vous dire: Ne
+pouviez-vous m'appeler par téléphone? Vous l'auriez fait, je n'étais pas
+chez moi; j'ai dîné au Cercle, puis, été à une réception chez le prince
+X... Rien que des Altesses--sauf moi--régnant dans les salons de leurs
+nobles sujets.
+
+Ma chère amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce
+que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là
+ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les
+femmes perchées sur leurs pattes de dinde, de neuf heures à minuit, par
+respect de l'Altesse royale.
+
+Et quelles comédies admirables se jouent là! J'aurais un plaisir
+infini--vous entendez, infini--à les raconter si je n'avais des amis, de
+charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Mais le prince de
+X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-même,
+sont si gentils à mon égard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas;
+mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge...
+
+En tout cas, cela m'a servi à formuler ce principe qui est plus vrai,
+soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu:
+
+--Tout homme qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de
+son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre,
+au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute
+religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations
+mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra
+fréquenter ses semblables, les voir, les écouter, sans être malgré lui
+entamé par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles.
+
+Enseignez cela à Hélène si vous voulez en faire une vraie femme, et
+laissez-moi vous baiser les mains.
+
+
+
+
+XXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 avril.
+
+Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il
+que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je
+crois aisément qu'il s'est remué moins d'idées chez le prince X... hier
+soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sûr, ami, que vos grands
+seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils
+vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez
+des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon
+mari. Pour ceux qui ont un coeur et qui pensent, le bourgeoisisme,
+voilà le seul, le véritable ennemi.
+
+Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme;
+c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme?
+C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de
+hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands
+sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux
+nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien,
+vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont
+lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une
+telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables
+devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par
+bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer cette définition:
+le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est
+des bourgeois jusque parmi les artistes.
+
+Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout...
+du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me
+sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la
+pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais
+les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu
+une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari
+des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi,
+mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!»
+
+--Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...»
+
+Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et
+l'écoeurement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui
+avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes.
+
+Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère
+posthume.
+
+Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la
+grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je
+voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé;
+elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «_to
+sleep... to dream!_»
+
+
+
+
+XXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 avril.
+
+Peut-être avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que
+j'aime donc vos lettres! Je me réjouis de dîner ce soir avec vous.
+J'espère que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre
+auprès de vous. Je vous préviens obligeamment que si elle ne le fait
+pas, je serai d'une humeur de dogue.
+
+Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchés, n'est-ce pas, parce
+que j'aime votre âme qui est bien la plus jolie et la plus droite que je
+connaisse?
+
+
+
+
+XXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+14 avril.
+
+Voyez-vous cela?... Comme je suis très bonne, voici ma réponse à votre
+petit bleu pour le cas où je serais séparée de vous à ce dîner; mot:
+fiche de consolation--et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si
+triste que, du coup, pour en combattre le déplorable effet, je doive
+devenir d'aspect très gai. O diplomatie!... Et tout ça pour rien:
+«Rodrigue, qui l'eût cru?»
+
+Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon âme est douce,
+clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout éprise d'un certain idéal
+de fierté et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gré.
+Maupassant disait un peu paradoxalement: «Le génie, c'est un bon
+estomac.» Moi je dis: «L'organisation d'un être, c'est son caractère, et
+le caractère c'est la fatalité.» L'éducation nous donne un peu
+d'hypocrisie, c'est tout.
+
+Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme est un enchevêtrement
+inextricable de mélanges de races, et c'est l'hérédité cruelle qui nous
+fait ce que nous sommes. Voilà pourquoi la fille de mon papa, que je
+suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molière. J'ai eu
+une arrière grand'mère très vive et très bavarde; il en résulte que de
+langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais
+écrire.
+
+Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la présente. Ah!
+cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos
+aïeux.
+
+
+
+
+XXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+16 avril.
+
+Hélène vous a-t-elle dit que je l'ai rencontrée aux Champs-Élysées et
+que, sous l'oeil vigilant de miss May très correcte, nous avons entamé
+un petit flirt? Elle était divinement jolie, votre fille, dans sa
+toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-pâle de
+chinchilla. Elle m'a dit sur ses «petits amis les pauvres» et sur le
+froid, des choses divines.
+
+Je vous préviens, madame, qu'elle m'a invité à dîner pour demain soir
+avec ses amies et sa chère grand'mère de Nimerck, et que je viendrai si
+vous ne me décommandez pas, car j'ai promis de faire une représentation
+avec le grand guignol.
+
+Yours always.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 avril.
+
+Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie,
+pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie.
+
+Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon.
+_Votre_ théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment
+sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que
+d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement
+caressantes de l'homme qui les aime...
+
+Hélène m'a conté votre promenade et je dois vous dire que vous avez
+aussi une petite place dans ce coeur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est
+un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement
+de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté
+cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin
+des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées
+qui vous enchantent.
+
+En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est
+vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe
+qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être
+ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle
+représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit;
+c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous
+juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes
+les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.
+
+Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la
+foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour
+jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de
+la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de
+bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent
+rien, je les hais.
+
+L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même
+que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout.
+
+Tenez, Vandérem dans son roman: _la Cendre_, a fait une étude parfaite,
+juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le
+mariage en cendres.
+
+Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée.
+Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une
+maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais
+Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il
+lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je
+déteste déjà mon gendre.
+
+Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si
+calme, si correct--de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier
+secrétaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes
+désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma
+belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien
+compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 avril.
+
+Encore profondément troublé de notre conversation d'hier au soir, je
+vous envoie, ma chère, chère amie, le témoignage de mon respect et de ma
+tendresse.
+
+
+
+
+XXXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 avril.
+
+Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien!
+
+Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit;
+j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule,
+brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que
+celles d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre
+mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en
+moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences.
+
+Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie
+blessée, n'est-ce pas?
+
+J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie
+manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au coeur, et
+comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent
+ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me
+tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon coeur révolté ne
+peut pas s'éteindre.
+
+J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie
+comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans.
+J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant
+ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus
+de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en
+plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient; de là des
+ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne
+pris pas, et il ne sentit pas mon coeur vivre dans toute la pureté
+ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu
+exaltée, justement à cause de ce _sans but_.
+
+Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à
+donner à des indifférents toutes sortes de petites choses
+intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances,
+peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en
+disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma
+vie.
+
+Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre
+bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec
+vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un coeur un peu
+frère du mien.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 juin, minuit.
+
+Mon amie, les mots me manquent pour vous exprimer la tendresse
+respectueuse qui me lie chaque jour davantage à vous. Ce soir, vous me
+parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole,
+toute pleine d'émotion. Vous me parliez et j'étais bien ému. Vous
+m'apparaissiez une chose de résignation, de force, de paix, une chose
+qui m'est aussi précieuse, aussi rare, aussi chère que peut vous être
+votre Hélène. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites
+pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irréparables ne
+soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon coeur l'idée de
+vous ainsi que d'une chose sainte.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er juillet.
+
+Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'écrivez presque une lettre
+d'amour pour laquelle je m'apprête à vous bien gronder, puis vous
+disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours!
+
+Durant ce siècle, vous comprenez bien, ma colère est tombée; ne parlons
+donc plus de la lettre, je l'ai oubliée. Seulement, comme je quitte
+Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin
+qu'un ami un peu bizarre que je possède dans les abords de l'avenue de
+Messine ne vienne pas frapper à mon huis pour apprendre que j'en suis
+bien loin... ce qui donnerait peut-être trop d'importance à un léger
+ressentiment...
+
+Je devrais même être partie; mais comme j'avais eu l'intention louable
+de révérender ma vieille tante de Giraucourt avant mon départ pour
+Nimerck, elle m'a invitée à dîner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait
+de la peine à ma mère qui, étant donnée la grande différence de leur
+âge, considère un peu cette soeur aînée comme sa mère.
+
+C'est cette tante-là que mon frère Gérald, mes cousins et moi, avons
+irrévérencieusement baptisée: _l'habitude des cours_. Et ce que ce nom
+lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par coeur,
+et c'est à peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la
+baronne de Giraucourt, etc., etc.
+
+Elle a un tempérament de _ralliée_. Elle était royaliste--de par les
+sentiments paternels,--mais elle n'a pas su résister à l'entraînant
+second empire; elle deviendrait, je crois, républicaine, si les
+républicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de
+décorum.
+
+C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connaître. Grande, encore
+belle sous ses cheveux blancs, généreuse, intelligente et fantasque,
+elle dépense tous ses revenus en bonnes oeuvres. Elle déteste ma
+belle-mère et l'intimide; c'est curieux et amusant à voir. Quand ses
+réceptions de famille sont émaillées de quelques étrangers, le maître
+des cérémonies--lisez valet de chambre--passe discrètement entre les
+groupes, au salon, avant le dîner, pour remettre une carte sur laquelle
+est écrit: «Monsieur du Rand»--ma tante ne peut se résoudre à ne pas
+ennoblir tous les gens qu'elle fréquente--«est prié de se mettre à table
+à la droite de madame da Borde et d'offrir son bras à madame de Nières».
+
+Et M. Durand, madame Deborde, madame Danières, l'espagnolisée pour un
+soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs
+petites pancartes; cela amène les confusions les plus drolatiques,
+tandis que ma tante, très digne, froissée de leurs maladresses, murmure:
+«Pas l'habitude des cours...» et que nous faisons des efforts
+surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire.
+
+Une idée? Si vous veniez à Nimerck avec nous? Gérald nous quittera là
+pour aller s'embarquer à Cherbourg.
+
+Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir à
+s'occuper d'un hôte.
+
+Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais ça ne
+s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqué comme rien n'est favorable à nos
+désirs, à nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps à
+dire: quel dommage!
+
+Adieu; je me fais l'effet d'un Jérémie de poche. Adieu. Vraiment, vous
+ne pouvez pas partir vendredi?
+
+Me voilà subissant envers vous une loi d'attraction bien
+extraordinaire... ne devrais-je pas être un peu fâchée, indiscipliné
+ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indéfiniment entre nous--je
+veux dire l'espace d'un matin, ce qui est énorme.
+
+Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est sérieux. Adieu, monsieur mon ami,
+pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traîner votre nonchalance
+dans des lieux selects, et d'accrocher des coeurs de femme au bout de
+vos éperons; ne donnez ni votre âme, ni votre esprit à la foule, cette
+cohue insupportable, sans coeur, sans bonté, sans distinction et sans
+joie.
+
+C'est la grâce que je vous souhaite en vous disant _amen_ et en serrant
+affectueusement votre main.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+2 juillet.
+
+Madame mon amie,
+
+Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours
+avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis.
+
+Vous êtes bien heureuse de vous en aller; en vérité, plus je vais et
+plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les
+quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai volées à mon mauvais
+destin, ces dernières années, je les ai passées loin de Paris. Combien
+sont différentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les
+émotions qu'on éprouve loin de lui. Dites bien surtout à la mer que je
+l'adore.
+
+Je suis accablé d'ennuis de toutes sortes, matériels et moraux, grands
+et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tête un orage épouvantable. Les
+bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente
+consolation! Mon courage et ma résignation sont à bout.
+
+Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si
+vaillante et si bonne, m'eût été particulièrement précieuse; mais, vous
+voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espère que vous
+penserez un peu à votre ami et que vous trouverez le temps de lui
+écrire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui
+écririez très souvent.
+
+Je vous prie de présenter mes hommages à madame votre mère et de dire
+pour moi à votre frère mes souvenirs les meilleurs et les plus
+affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller à Nimerck,
+même vous y rejoindre le 14. Les événements ne me semblent pas s'y
+prêter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez
+compter que, si je peux m'échapper un instant, j'irai vous baiser la
+main.
+
+A bientôt donc, je l'espère. Excusez la désolation de cette épître, n'en
+veuillez pas à la familiarité de mon affection qui vous transforme déjà
+en soeur de charité. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je
+vous aime très tendrement; c'est ma manière de vous remercier de la
+bonté et de l'indulgence que vous avez pour moi.
+
+
+
+
+XXXVIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+3 juillet.
+
+Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un
+esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent
+l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et
+me permet de vous répondre plus vite.
+
+Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent
+du même nom, elle se trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de
+nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever--pas ma
+sagesse--ma dent!
+
+Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis
+tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si
+jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et
+nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible
+susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte,
+sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre
+trop nouvelle amie.
+
+Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants,
+pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à
+l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait
+résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun
+entraînement?
+
+J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je
+comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a
+fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve une certaine satisfaction à le
+détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années
+aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit
+à ces choses.
+
+Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages
+nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle
+me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père.
+
+Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez
+grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner.
+
+--Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids!
+je les ai jetés par la fenêtre.
+
+Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait
+commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des
+gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus
+tard.
+
+Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du coeur. J'ai
+souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à
+mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est fait plus sourd, moins
+cuisant; il demeure, pourtant.
+
+Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos
+plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous
+êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas
+entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans
+spontanés et généreux des coeurs? Aussi j'ai été bien touchée de
+votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la
+droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très
+heureuse d'être aimée par vous de cette façon.
+
+Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en
+l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il
+nous unit.
+
+Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans
+les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de
+front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui
+m'aiment réussissent.
+
+Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis
+envoyez-moi un battement de votre coeur, je vous le rendrai.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux
+jours à Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous à Nimerck?
+Allons, décidez-vous?
+
+
+
+
+XL
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 juillet.
+
+Votre lettre m'a fait grand bien, vous êtes droite et bonne. Vraiment,
+je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les événements me seront
+plus favorables. Pardonnez-moi ma défection bien involontaire, madame.
+
+
+
+
+XLI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+5 juillet.
+
+Monsieur mon ami est bien le plus terrible hésitant que je connaisse.
+Venez donc puisque, à quelques jours près, vous avez l'espoir de venir.
+Cela vous remontera. Vous tirerez profit de cette paix que nous donnent
+les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau
+fatigué le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se
+reposant sur tant de verdure noyée dans tant de bleu? Et la mer si
+belle, avec son chant rythmé, cette «grande gueuse», comme l'appelait
+Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la réception qu'on vous
+prépare si amicale.
+
+Venez!... Je suis un peu saoule du départ et voudrais vous entraîner.
+J'ai remué, en préparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute
+la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussière
+impalpable du fin parfum s'est répandue partout; c'est lui qui m'enivre.
+
+Allons, venez! Vous n'avez aucune idée de l'enchantement de Nimerck en
+cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une
+chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me
+mettrai en quatre _for you_. Est-ce assez, mon maître? N'allez pas, ce
+soir, chez ma belle-soeur me répondre: «Oui, grosse bête!»
+
+
+
+
+XLII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 juillet.
+
+Encore sous le charme de la beauté de Nimerck, de cette plantureuse et
+sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirés et solitaires,
+je viens vous remercier de m'y avoir entraîné. Je suis heureux de
+pouvoir vous y suivre en pensée. Je vois tite-Lène entourée des oiseaux
+sur la pelouse, et vous, et votre chère mère, et tout enfin. J'ai passé
+là, près de vous trois, des heures inoubliables. Merci!
+
+
+
+
+XLIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 août.
+
+Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans
+rien. Si vous croyez développer ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il
+rien de si attristant qu'un silence aussi mortel?
+
+Je me sens tout misérable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en
+consoler, je cherche comme les fanatiques à être heureux dans la
+fixation des pensées: les miennes sont toutes à vous, à Hélène la jolie,
+la délectable.
+
+Vous le voyez, le tumulte de mes idées se réduit à vous et à ce qui vous
+entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon coeur beau premier comme dans
+ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de
+cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du XVIIIe siècle, pour
+tomber, d'ici, à vos genoux.
+
+
+
+
+XLIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 6 août.
+
+C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange!
+
+Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez
+bouleversé le coeur.
+
+La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le
+coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des
+oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est
+si beau que les oiseaux vont le caresser!»--Vous souvenez vous? Vous
+l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma
+fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors
+si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...»
+
+Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque _Lied_ de Schumann vous
+murmuriez: «Encore!»--Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses
+désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si
+solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans
+oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit:
+«Partez, laissez-moi seul... partez!»--Je vous ai obéi. Mais votre
+trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous
+allons...
+
+Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans
+l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et
+s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un
+peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir,
+ne plus nous écrire, au moins de quelque temps.
+
+Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi
+encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je
+reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus
+saines pensées.
+
+
+
+
+XLV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+7 août.
+
+Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma
+volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique.
+J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel
+point je vous suis attaché, à quel point mon coeur, ma vie, sont à
+vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant
+une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la
+solitude; alors, vous avez connu mon coeur.
+
+J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous
+perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie
+frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises enfuies à jamais
+m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par
+mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve.
+
+Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi
+une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de
+votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi
+le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de
+mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir
+pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend
+parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses.
+
+Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce coeur charmant, de cet
+esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une
+magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer?
+
+Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse
+éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude
+aimantation.
+
+Je vous aime, pour la droiture de vos pensées, pour la réserve de vos
+gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes.
+
+Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est
+le suprême charme.
+
+Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous
+êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné
+votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je
+vous aime, voilà la seule vraie raison.
+
+Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux
+être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous
+consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre
+espérance...
+
+Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous
+m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois;
+mais gardez-moi, car je vous aime.
+
+
+
+
+XLVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 9 août.
+
+Quelle lettre!... J'en ai le coeur apitoyé et tremblant. Je vous
+remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi.
+
+Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que
+je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez
+guéri.
+
+Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de
+vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez
+de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y
+arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame
+de votre coeur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.
+
+J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que
+je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que
+je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon coeur: Je
+ne vous aime pas.
+
+Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues
+coquetteries--n'en ai-je pas déjà eu?--elles pourraient vous induire à
+croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à
+la mélodie de vos mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela
+ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute
+serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et
+curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»--si peu solides que
+nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce
+sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous
+pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est
+peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a
+à se dire: Je suis aimée,--mots dont se leurre le coeur, toujours.
+
+Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un
+peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon
+tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.
+
+
+
+
+XLVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+10 août.
+
+Denise, Denise, n'ayez pas cette cruauté! quittez Nimerck, venez!...
+Avec quelle froide décision vous me rejetez loin de vous, hors de votre
+vie! C'est à peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'étais
+donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru
+pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la
+force, à l'avenir; mais mourir ainsi à tous ses sentiments, à tous ses
+souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour
+de moi que je ne sais plus ce que j'écris.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+11 août.
+
+Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce
+doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans
+votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence
+intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de
+vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre
+amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne peux pas, je ne dois pas
+revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite.
+
+Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que
+dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions
+être heureux.
+
+Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire
+aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au
+lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y
+pense froidement et le courage de faillir me manque.
+
+Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait
+connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une
+langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait
+pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et
+enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos
+relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces
+choses répugnant à mon coeur, je reste.
+
+Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de
+m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant
+d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte
+et l'irréparable flétrissure d'une vie?
+
+
+
+
+XLIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 août.
+
+Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce
+bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les
+«cortèges d'heures oubliées»--déjà!--par vous.
+
+Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée
+et mon coeur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces
+sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre
+manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée;
+toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous
+exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc
+étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi!
+
+Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et
+lointaines; mon esprit se révolte à les subir depuis que mon coeur
+aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule
+indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui
+sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le
+bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies?
+
+La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce
+fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent
+une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence;
+surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les
+voilà, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant
+d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres.
+
+Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous
+désire et je vous aime!
+
+
+
+
+XLX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 août.
+
+Votre insistance commence à froisser mon coeur. Je suis évidemment
+très arriérée et de celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement
+pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté
+morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un
+abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force
+philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à
+l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance
+physique, je ne saurais la vaincre.
+
+Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point
+et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure:
+«Donc, je vous aime!»
+
+Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous
+exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide
+encore.
+
+Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami,
+c'est--n'allez pas être blessé--non pas mes qualités ni mes défauts,
+mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai
+su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire
+accepter la louange et l'intérêt qu'un esprit complexe, une nature à
+facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous
+parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes
+que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin
+nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis,
+intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris,
+amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme
+presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où
+vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une
+carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance
+comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de
+bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre coeur
+pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance.
+
+Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours
+des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse
+et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de
+profondeur, de délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot
+d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles
+fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment,
+réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de
+cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui,
+tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les
+féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce
+_vous_ puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait
+découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe
+exquis: une amitié chère entre un homme et une femme.
+
+Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière
+de vous avoir _ainsi_ conquis.
+
+Mais votre coeur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas
+su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne
+manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce
+commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs
+sont montés vers moi ennoblis par vos délicates manières, et, prenant
+une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé--et si
+légèrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.
+
+Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans
+l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement
+appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la
+plus grande force dont vous êtes capable.
+
+Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée
+à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec
+cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en
+erreur.
+
+Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de
+sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va
+vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et
+honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez
+bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable.
+
+
+
+
+LI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 août.
+
+Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis à l'épreuve? Je vous trouve
+bien hardie de vous empêtrer de raisonnements pour me démontrer que je
+ne vous aime pas.
+
+Je vous aime. Je mets à vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus
+inédit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, êtes-vous
+bien sûre d'avoir, dans cet impérieux refus, une compensation
+équivalente au joyeux remuement que l'amour met--fût-ce pour un fugitif
+instant--dans notre être?
+
+Tant de formes qu'a déjà prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas,
+chacune, laissée pleine de désillusion?
+
+Rien n'est--sauf une manière relative d'accepter l'effervescence
+qu'amènent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'élèvent en
+nous et nous poussent à quelque acte déterminé; ainsi fit la longue
+pénétration de votre charme agissant sur moi et m'entraînant à vous
+dire: «Je vous aime.»
+
+Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est
+embelli l'isolement de ma vie, il m'a guidé lentement mais sûrement vers
+vous, et n'opposez plus une si grande résistance à la débilité naturelle
+des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer
+le bonheur.
+
+Quand un homme de ma sorte est «pénétré d'une parfaite componction, le
+monde entier lui est alors amer et insupportable», dit le divin livre.
+J'ai, pour la première fois et pour vous seule, ressenti cette
+componction... Denise, ma rebelle aimée, tout mon amour est à jamais à
+vous, l'âme choisie.
+
+
+
+
+LII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 août.
+
+«Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude...»
+
+Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrévocable réponse.
+
+N'insistez plus, mon ami; c'est déjà si douloureux de vous perdre!
+
+
+
+
+LIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Saalfelden, Tirol autrichien, 22 août.
+
+Il n'eût pas été juste, madame, que mon amour vous condamnât à l'exil.
+Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrêmement, aurait pu
+s'étonner d'un séjour prolongé dans vos terres cet automne, cet hiver.
+
+J'ai quitté Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y
+aurais-je fait?
+
+Je promène en un village délicieux, désert, enserré de hautes montagnes
+vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin.
+
+Plus que jamais mon âme s'étire de détresse, et il faut le grand
+isolement bienfaisant où je suis pour étouffer l'appel malsain et
+maussade de vagues idées de suicide.
+
+Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus
+dédaigneux des mouvements extérieurs de la vie.
+
+En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre,
+je demeure celui qui vous aime.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+
+_L'amour est comme la fièvre: il naît et s'éteint sans que la volonté y
+ait la moindre part._
+
+ * * * * *
+
+_Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur._
+
+ * * * * *
+
+_Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de
+prévention._
+
+_Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la
+sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive
+jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce
+charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source
+inépuisable._
+
+ STENDHAL.
+
+
+
+
+LIV
+
+_Philippe de Luzy à Denise Trémors._
+
+
+Paris, 27 octobre 18...
+
+2 h. du matin.
+
+Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui
+avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu
+qu'à vous, qu'à moi, de nous croire au même soir exactement.
+
+Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait été
+possible de vous expliquer ce qui s'est passé dans mon âme--peut-être
+aussi dans la vôtre?--pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le
+serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j'ose
+vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre
+enfin le droit--que j'ai certes bien gagné--de me compter parmi vos
+amis.
+
+
+
+
+LV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 octobre.
+
+Votre écriture m'a fait tressaillir. J'ai gardé la lettre sans l'ouvrir,
+longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là.
+
+Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre
+franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri?
+
+Notre rencontre imprévue d'hier m'assure que ma question n'est pas
+vaine. Vous avez pu compter les battements de votre coeur, vous savez
+son état. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu
+si loyal pendant ces longs mois où vous n'avez rien tenté pour me voir
+ni pour m'écrire, que je suis émue et heureuse d'être l'amie qu'il s'est
+choisie.
+
+
+
+
+LVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+28 octobre.
+
+Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose écrire
+ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire:
+
+ Mon coeur n'a fleuri qu'une fois
+ Il me semble qu'il y a cent ans...
+
+Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir
+un peu--non d'aimer--mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant,
+sans que ma volonté serve à rien autre chose qu'à fortifier le malaise
+moral où je vis.
+
+
+
+
+LVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 octobre.
+
+Venez. Hélène a lu le mot _guérir_ de votre dépêche. Elle m'a dit:
+«Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme je répondis:
+«oui»--«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si
+doux quand vous soignez... ça console d'être malade.»
+
+J'aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous.
+
+
+
+
+LVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 octobre.
+
+Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que
+vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.
+
+Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître
+de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier
+un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame,
+de qui je suis heureux d'être l'ami.
+
+Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du
+mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la
+volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par
+votre présence à la réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir
+sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui
+m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous
+croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté,
+madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.
+
+Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations,
+j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.
+
+Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me
+retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne
+d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle
+m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la
+savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma
+disparition de Paris.
+
+Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et,
+en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit
+d'intrigue, je la lui révélai _à elle seule_. Vous pensez bien qu'elle
+fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et
+pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il
+était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie
+reprises; j'ai même lu les trois oeuvres que vous avez fait paraître.
+Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant
+vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du
+monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil
+imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en
+faisait de loin partager la détresse...
+
+Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris
+elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se
+complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne
+vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?
+
+Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un
+banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un
+rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous
+en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent
+rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait,
+et on les aime à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi
+séduisantes et non accessibles.
+
+Hélas! nous sommes tous un peu écoeurés de nos mièvres aventures, tous
+repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas
+l'énergie d'aimer.
+
+Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si
+bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût
+séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me
+forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore
+j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel
+réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose
+comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle
+histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous
+croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de
+Roumanie.
+
+Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je
+vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je
+serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre
+se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.
+
+Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la
+campagne, à m'imprégner de votre force morale.
+
+
+
+
+LIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 octobre.
+
+Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous
+sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce
+drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très
+tendre... ne le sentez-vous pas?
+
+Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon coeur à
+un point extrême.
+
+Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce!
+Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez
+donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je
+connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille
+liberté d'allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de
+femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille.
+
+Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les
+lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain
+soir sans faute, l'ayant promis à ma mère.
+
+Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les
+qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement
+le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-soeur
+s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de
+sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice,
+croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le
+soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de
+cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête.
+Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses
+avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en
+demander pardon.
+
+Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé?
+
+Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce
+sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le
+psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain
+roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en
+peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une
+vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les
+nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de
+temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être
+pas le public, les joies pures du coeur étant l'idéal de ceux qui les
+savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une
+oeuvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres,
+une oeuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du
+cadre où elle se renferme, serait peut-être une oeuvre de vie.
+
+Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition,
+d'une intrigue, d'un noeud, d'un dénouement, la scène à faire
+(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de
+travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l'homme est
+illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes;
+gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme
+réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!
+
+Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du
+commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos
+vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par
+personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman
+(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir,
+dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si
+extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai
+rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la
+nôtre, la leur.
+
+Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié
+aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les
+moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance
+indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de
+complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication,
+le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la
+franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons
+l'un pour l'autre.
+
+
+
+
+LX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 octobre, 4 heures après midi.
+
+Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement
+voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements
+souhaités, poussant l'oeuvre vers un dénouement bien exploité et trop
+souvent connu et prévu par le lecteur.
+
+Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles
+étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond
+assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une _tranche de
+vie_. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte
+contre ses facultés latentes--qu'il sent, qu'il juge des plus
+sublimes!--Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance
+douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne
+dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant,
+une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se
+dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action?
+
+J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder
+quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes
+conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis,
+rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je
+m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs
+profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même,
+irrévélable.
+
+Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette
+hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne
+sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais,
+si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et
+ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus
+inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi?
+
+Nos lettres, chère, intéresseraient certainement--en dehors des gens ne
+pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un
+roman--les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les
+irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse,
+comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés
+désirs dont elles nient la valeur.
+
+Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences
+attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire.
+
+Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes
+humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements
+ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.
+
+Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à
+Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la
+brûlerons.
+
+Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre
+réponse.
+
+
+
+
+LXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 octobre, 5 heures.
+
+Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de
+votre domestique.
+
+J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite
+avant la venue de la vôtre:
+
+ Mon ami,
+
+Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent
+dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin
+qu'avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de
+causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne.
+
+Cette réunion s'est combinée à l'improviste chez Germaine, tout à
+l'heure, d'une amusante manière. J'étais allée la voir, sachant qu'elle
+reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris.
+
+Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette,
+une Américaine du Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos
+amis O'Cornill.
+
+Je ne sais si la dame avait, _in petto_, découvert que mon chapeau ne
+venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette
+simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage,
+d'ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse
+me classait avec des atténuations et des nuances qui m'ont amusée. Peu
+intimidée de la distance d'argent qui nous séparait, je me suis complue
+à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle
+(à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roulé la belle madame dans la
+poudre sucre et sel de mes saillies.
+
+Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu'à moi;
+l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre
+d'absorber à mon aise le _Lacryma Christi_. Hervieu, Vandérem,
+Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes,
+blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraîner sa
+pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle madame,
+l'âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée.
+
+Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n'empêche
+qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le
+dîner de ce soir s'est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la
+dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus
+d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de
+quoi déjeuner le lendemain.
+
+Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami?
+
+
+
+
+LXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+31 octobre.
+
+J'ai éprouvé tout à l'heure un léger émoi en écrivant sur l'enveloppe:
+Nimerck, Finistère.
+
+Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m'appliquer à ce
+que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée,
+vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gré que
+vous demeurez _ma mie_. J'ai eu envie de baiser le bas de votre
+robe--la robe dédaignée de l'Amérique--quand hier soir, vos hommes
+célèbres jouant à l'esprit parlé pour se reposer de l'esprit écrit,
+Hervieu posant sa question:
+
+--Quand cesse-t-on d'aimer?
+
+Vous y répondîtes:
+
+--Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je
+sens m'aimer encore.
+
+Cette pensée a bourdonné autour de mon coeur toute la nuit; je sens si
+bien que je serai de ceux-là, vous aimant par delà la mort.
+
+Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours
+d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses,
+aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces
+choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos
+gants.
+
+
+
+
+LXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 1er novembre.
+
+Oui, l'automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des
+feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait
+chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient,
+ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures
+recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de
+ses longs sifflements, et que de tristesses montent au coeur,
+chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme
+éperdue.
+
+Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la
+terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour
+des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et
+douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande
+couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches
+flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et
+rouges semblent des larmes de sang.
+
+Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien
+d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la
+mort. Là, il nous a défendu de mettre des fleurs; seule, Hélène y
+porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée
+d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher.
+
+En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première
+page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date:
+_1860_. Ce: «c'est à moi»--demeure au delà de lui enfoui dans quelques
+linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le coeur et
+remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement
+tendres: sa main avait frôlé ce papier.
+
+On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le coeur
+s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate
+souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me
+souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers
+blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son
+petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a
+mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux
+fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau
+petit corps mort. Bête de coeur qui paillette d'étincelles d'amour
+les plus infimes choses!
+
+Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse
+profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une
+tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si
+j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu.
+
+Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu,
+mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore
+par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer
+fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs.
+
+
+
+
+LXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 15 novembre.
+
+Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m'a fait un peu de
+peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui
+nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous
+êtes. Je vous demande seulement de ne pas trop m'oublier, vous
+soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux
+avec qui vous êtes toujours.
+
+Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d'Hélène, et suis
+encore toute endolorie des pensées qui m'ont étreint le cerveau ces
+jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est
+reculé, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant.
+
+Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de
+souvenirs amis.
+
+N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et
+que le moindre signe de vous me causera une grande joie.
+
+
+
+
+LXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Paris, 16 novembre.
+
+J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à
+la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté.
+
+Cependant, d'après votre belle-soeur madame d'Aulnet, avec laquelle
+j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine,
+l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que
+non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que
+je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez
+sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas;
+si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais
+avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait
+soulevé.
+
+Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont
+loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur
+grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais
+la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé
+morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui
+composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent
+les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur
+talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop
+abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas à en ressentir les
+heureux effets une fois rentrée ici.
+
+Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et
+ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes».
+
+Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer.
+
+Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à
+aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée
+fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me
+comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon.
+
+Adieu, chère triste.
+
+
+
+
+LXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 novembre.
+
+Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et
+douloureuse. Si vous étiez là, je vous dirais le pourquoi de cette
+morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne
+peux vaincre. Ne vous êtes-vous pas surpris à garder une main un peu
+plus longtemps qu'il n'eût fallu dans la vôtre sans que votre coeur ou
+votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit
+ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idéal; c'est fugitif, ce n'est
+rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu'une promesse d'amour.
+Mon état est celui-ci: un peu d'indéfini flottant autour de moi et
+gravitant vers quoi? je n'en sais rien.
+
+Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnête des champs, la grande
+solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v.
+p.!
+
+Au reste, puisque vous dédaignez d'être chat, c'est au chien fidèle et
+bon que je fais cette confidence d'une gêne toute morale, et non au
+monsieur chic, _engardénié_ et très cravaté de blanc.
+
+Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le
+droit de prendre votre courage au mot...
+
+Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce
+voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses,
+de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles
+mortes.
+
+Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les
+retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux
+sans autre lumière que la flamme du foyer, à l'heure fugitive et
+mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles
+tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis,
+rampantes, pleines de mystère, tandis qu'au dehors les couchers de
+soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque
+incendie sur la mer.
+
+Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment.
+
+Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins!
+
+
+
+
+LXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 novembre.
+
+Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir
+d'un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies.
+
+Vous savez bien pour qui je crains les potins, n'est-ce pas? Alors
+trouvez-vous opportuns vos persiflages?
+
+Je suis meilleur que vous, moi; j'ai été trouver Germaine et lui ai
+suggéré l'idée de partir vous désattrister avant l'arrivée de votre
+belle-soeur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique
+entre elle, son mari et moi:
+
+--Elle est triste? j'y cours, s'écrie gentiment Germaine.
+
+--Eh bien et moi? vous m'abandonnez? réplique Paul.
+
+--D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous
+savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai
+si peu...
+
+--Germaine! s'exclama Paul, sévère.
+
+--Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre
+soir? _To be or not to be_--et tu es très: _Not to be_, ces jours-ci.
+
+--Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe!
+
+--Lui? l'_amant-blanc_ par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par
+phases... lui, c'est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me
+croire: il pèche toujours par omission!
+
+Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant,
+tandis que Paul, interloqué, demande:
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Avec mon flair d'artilleur, je devine!
+
+--Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde
+et...
+
+--Voyons, gronde pas, ô mon fol amant!
+
+--Mais moi, je proteste, madame Germaine!
+
+--Qu'est-ce que ça y change? vous êtes un _effleureur_, mon cher Phil,
+vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens
+qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il était petit (et
+moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: «Je veux
+bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce
+qu'il leur faisait déjà dans ce temps-là, ce bout d'homme!
+
+--Bon! ma chère; comme amant, je m'abandonne à vos sarcasmes--encore que
+vous parliez un peu sans savoir--mais en amitié, avouez-le, Germaine, on
+peut risquer le placement, je suis un fonds d'État...
+
+--Parbleu, c'est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien!
+
+Là-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards
+passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction.
+
+Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre
+jours. Son mari vous l'amène et revient à Paris, d'où nous partirons,
+lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout
+temps déclaré qu'elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de
+ces gens-là, parce qu'il y fallait _trop travailler_. Avez-vous su son
+aventure avec la douairière, morte depuis d'ailleurs,--et pas de çà!--Il
+était de bon ton, dans cette maison, d'afficher les moeurs
+extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au
+Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas songé à
+munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de
+ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se
+meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt,
+un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la
+remarque qu'elle seule était désoeuvrée.
+
+Le lendemain, à l'heure de l'ouvroir, devinez ce qu'invente l'enfant
+terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l'ébahissement
+d'un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau.
+
+Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j'y perds mon latin.
+Allons, vite une belle risette, madame, à l'ami qui tendrement vous aime
+et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites?
+
+
+
+
+LXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 21 novembre.
+
+Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m'envoyer
+Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux.
+
+Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu'ici par
+moi! Va pour l'_amant-blanc_. Germaine, la chère enfant terrible, ne
+sait peut-être pas tout, _dites_?
+
+
+
+
+LXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 28 novembre.
+
+A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention.
+Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est
+très friande, la chérie.
+
+Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher
+paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage,
+toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces
+moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de
+n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais
+je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout
+simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air
+de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres.
+
+Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à
+Germaine, _enivrée d'harmonie_, un mot amusant qu'une femme de ses
+amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais
+Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes;
+ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu
+en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son
+honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est
+venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah!
+dit la maîtresse de la maison, _Immortadelle_, alors!»
+
+Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot.
+
+Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des
+bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez.
+
+Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que
+vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon
+espérance.
+
+Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur
+charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est
+grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée,
+et non de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle
+n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours
+croissant.
+
+Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que
+l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera
+entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les
+besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à
+savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu?
+
+Vous habitez mon coeur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y
+plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me
+laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.
+
+
+
+
+LXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Le Tilloy (Somme), 28 novembre.
+
+Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un
+sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des
+épreuves et les avoir surmontées par une grande droiture de coeur, un
+grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces
+épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont
+j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et
+me voilà retombé à ma nonchalance de coeur habituelle. L'amitié que je
+ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je
+m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde
+ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «_vous habitez mon
+coeur_». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce coeur adorable.
+
+Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par
+instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce
+rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait
+autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si
+je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne
+pas croire».
+
+Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce _moi_ chercheur de la
+lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère
+beauté pure.
+
+Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées
+à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le
+Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un
+peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité
+misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de
+battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner
+une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux
+environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point
+à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer--ô pauvreté!--où
+l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu
+où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les
+chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un
+rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue
+qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière
+et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes
+de somnoler en fumant.
+
+Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon
+physique d'infériorités morales émanant des autres?
+
+La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade.
+J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que
+Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions
+maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie.
+
+J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées,
+livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont
+parle Henri Heine.
+
+Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et
+c'est bien pénible.
+
+Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je
+ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me
+sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie
+pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère.
+Ce régime--facile à suivre, surtout à la campagne--m'a réussi. J'accepte
+valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec
+plus de courage, une volonté plus affermie. Cette résignation m'aidera,
+je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais
+destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis
+malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès
+Paris, à accomplir un temps fixe.
+
+Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où
+en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes
+nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges
+Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles.
+Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre
+deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que
+votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je
+leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines
+autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme
+courageux pour la remettre dans le droit sentier.
+
+Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous
+toute la scène. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol
+esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la
+chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or.
+
+Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;--et surtout
+donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène.
+
+Respectfully yours.
+
+
+
+
+LXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 novembre.
+
+Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y
+sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y
+parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y
+dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y
+chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée!
+
+Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général
+Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut
+des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dîner sérieux, mais
+charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le
+jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des
+lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin
+que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le
+colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit
+de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M.
+Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.
+
+Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à
+punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations,
+tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit
+homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à
+pleurer, mais non pas bête--ce qui est très différent--donnait l'envie
+folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet.
+
+--«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais
+m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille.
+
+Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la conversation de ce jeune
+officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on
+soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il
+parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du
+mariage:
+
+--Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre,
+il faut se marier; mais voilà: choisir c'est si difficile et si
+chanceux.
+
+GERMAINE.--Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche...
+
+LE SUBSTITUT.--Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple;
+intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin
+charmante comme...
+
+GERMAINE.--Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un
+compliment!
+
+Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude.
+
+--Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre
+en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait
+que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin
+moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?
+
+--Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car
+dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir
+de la tenue!
+
+Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous.
+
+Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous
+dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un
+vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez
+jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si
+quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal.
+
+Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la
+conversation projetée. Suzanne se dérobait.
+
+Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées.
+
+Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre.
+Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en
+cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres.
+
+--Je vous dérange, tante?
+
+--Non, Suzanne.
+
+--Mais vous lisiez, je crois...
+
+--Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée.
+
+--Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide,
+sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite
+écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son
+pistolet; je vous laisse, je me sauve!
+
+Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la
+gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des
+larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé--comment? Je n'en sais
+rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la
+froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la
+persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête
+posée sur mes genoux...
+
+Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon
+ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans
+entendre, a tout deviné du drame de votre coeur, du cher secret qui
+nous lie.
+
+Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous,
+dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...»
+
+Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que
+nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de
+franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment
+avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!»
+
+Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres.
+
+--Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler?
+
+--Ce serait plus sage, ma mignonne.
+
+--Oh! comme c'est triste...
+
+Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre.
+Là, derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous
+l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son
+péché»,--elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que
+n'étiez-vous là!
+
+Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande
+enveloppe; ce sceau en faisait déjà une chose finie, morte, une belle
+espérance juvénile à jamais perdue...
+
+--Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?
+
+--Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton
+désir.
+
+Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit
+imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit
+drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je
+songeais: les hommes légers sont bien coupables.
+
+Mais elle, n'y tenant plus, s'écria:
+
+--Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais
+folle de croire...
+
+J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un
+autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce
+petit coeur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous
+l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait
+tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries
+de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir
+l'entraînement.
+
+Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous
+aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas?
+
+Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette
+petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la
+guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop
+sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et
+n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir
+ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté
+d'une vie déçue?
+
+La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit,
+ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve
+imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour.
+
+Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil,
+l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le
+neveu de votre grande amie.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Tite-Lène a marqué d'un mot cette journée. Comme Suzanne
+essuyait les dernières larmes que diamantaient les flammes de vos
+lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu
+pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?--Elle a de la peine, mon
+ange.--Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des
+jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je
+voudrais m'en aller dans une étoile, s'il vous plaît, maman?»
+
+
+
+
+LXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+2 décembre.
+
+Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait
+pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire.
+L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du
+chagrin de mademoiselle d'Aulnet.
+
+Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie
+enfant accepterait ceci:
+
+1º Un homme qui l'aimerait très _raisonnablement_ et serait désireux de
+diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.
+
+2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à
+présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il
+pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de
+loin en loin.
+
+3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des
+rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors,
+voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre
+de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang,
+ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés
+suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château,
+avec les quinze mille francs de rente--ceux-là inscrits sur le
+grand-livre--le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le
+monde.
+
+Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je
+trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire
+«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant
+par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation
+inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari
+une subalternité morale tout à fait dégradante?
+
+Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je
+l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez
+piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de
+première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des
+événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me
+donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer à moi seul la
+foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou
+les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la
+Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des
+diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les
+promenades de _five o'clok_ à l'avenue des Acacias, les séances de polo
+le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied
+et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux,
+et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins,
+avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le
+select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et
+les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis déjà
+épuisé!
+
+Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger
+dommage qu'on m'a--convenez-en?--entraîné à commettre, un peu pour
+l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai
+à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous
+prie de dire mes conditions _sine quâ non_; elles sont absolument
+réfléchies et sérieuses.
+
+Adieu mon amie chère.
+
+Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon
+sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+4 décembre.
+
+Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à
+Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.
+
+Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice;
+après quoi, très tranquillement:
+
+--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma
+part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le
+barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans
+son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et
+que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est
+maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu
+près trente-cinq mille francs à dépenser par an--un peu moins de trois
+mille francs par mois, c'est peu... bien peu.
+
+--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très
+confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de
+gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre
+jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de
+l'amour, cela, Suzanne.
+
+--Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand,
+élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu
+s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute
+l'année...
+
+--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement
+inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là
+parfaitement.
+
+--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?
+
+--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais
+simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des
+plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même
+ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une
+existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.
+
+--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez
+l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet
+hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux
+donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous
+avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde,
+de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des
+autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et
+faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été
+représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas
+vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je
+possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la
+curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...
+
+--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible
+avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?
+
+--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie
+derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il
+faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement,
+tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne
+veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin
+arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y
+réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme
+Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique
+là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis,
+toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment,
+pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est
+moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise
+pour une femme d'adorer son mari!
+
+A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler
+mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le
+pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir,
+votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci
+me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en
+rire, infiniment triste.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+6 décembre.
+
+Moi, cela me paraît charmant.
+
+Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes,
+mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers quel
+prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau
+troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et
+respect le bas de votre pourpoint.
+
+Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les
+événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi--notez
+que je le trouve tout naturel--votre nièce a touché la plaie de ma vie:
+«Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi,
+cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce
+soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,--la pire des
+conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,--m'exaspère.
+
+Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous
+ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne
+choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a
+une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je
+m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité.
+
+Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se
+décidait à faire de la politique? C'est la carrière des gens qui n'en
+ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce
+sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre
+rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus
+tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis.
+
+Tendrement à vous.
+
+
+
+
+LXXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+7 décembre.
+
+A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez!
+Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez
+sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos
+armes; coupez votre _écu écartelé_ d'une _ondée_ où vous ferez graver
+cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie supérieure._ Elle
+vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur
+sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.
+
+Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens
+se débattent tous?
+
+Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et
+le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir.
+Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état,
+où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus
+souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le
+spartiatisme et son brouet ont du bon, les moeurs athéniennes,
+nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant
+dans ses manifestations éminemment aristocratique.
+
+Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra
+toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains
+étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans
+l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle
+nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de
+cataclysmes.
+
+Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux.
+J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice
+un peu souillée.
+
+ O bien heureux qui peut passer sa vie
+ Entre les siens, franc de haine et d'envie,
+ Parmi les champs, les forêts et les bois,
+ Loin du tumulte et du bruit populaire
+ Et qui ne vend sa liberté pour plaire
+ Aux passions des princes et des rois!
+
+Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité
+en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi
+achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut
+vers 1570.
+
+ Las! que nous sommes misérables
+ D'être serves dessous les lois
+ Des hommes légers et muables
+ Plus que le feuillage des bois!
+
+ Les pensers des hommes ressemblent
+ A l'air, aux vents et aux saisons
+ Et aux girouettes qui tremblent
+ Inconstamment sur les maisons...
+
+ Leur amour est ferme et constante
+ Comme la mer grosse des flots
+ Qui bruit, qui court, qui se tourmente
+ Et qui n'a jamais de repos.
+
+ Ce n'est que de vent qu'est leur tête;
+ De vent est leur entendement
+ Les vents encore et la tempête
+ Ne vont point si légèrement.
+
+ Mais cet ardent feu qui les tue
+ Et rend leur esprit consumé
+ C'est un feu de paille menue.
+ Aussitôt éteint qu'allumé.
+
+ Ainsi l'oiseleur au bocage
+ Prend les oiseaux par ses chansons
+ Et le pêcheur sur le rivage
+ Tend ses filets pour les poissons.
+
+Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée.
+Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et
+très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est
+une qualité de plus en plus rare.
+
+Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur
+qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire.
+Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du
+flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de
+politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de
+la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale
+et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je
+ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?
+
+Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine,
+enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est
+redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la
+rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en
+voudraient-ils pas trop?
+
+
+
+
+LXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+9 décembre.
+
+Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en
+s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons
+plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le
+plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas
+me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est
+exagérer. Viol--voilà un bien gros mot pour un léger divertissement
+piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas
+que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis,
+à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux
+dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère
+intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute.
+Je ne suis pas encore complètement remis, mais--grâce à vous un peu--je
+suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque
+temps encore.
+
+Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi.
+Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres.
+C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne
+aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous
+parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse
+veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un
+sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse
+philosophique sur la politique.
+
+Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir
+rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss
+Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son
+esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée
+de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait
+agressive et je sens, moi, que je serais cruel.
+
+Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment
+n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer
+cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il
+est permis--et doux--de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas
+opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.
+
+Adieu.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+10 décembre.
+
+J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez
+gentilhommesquement confuse!
+
+Mais comment voulez-vous que je parle _plus_ de moi? mon moi tout
+svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve,
+d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que
+par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser;
+comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je
+n'ai d'autre esprit que celui du coeur et c'est, d'entre tous, le plus
+bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi,
+de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants,
+de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue
+jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que
+vous ne l'ayez pas aimée?
+
+Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux
+deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe
+sur les maris:
+
+--Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge
+Granbaud.--Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari?
+
+--Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,--elle sent
+d'une aune la candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que
+nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois
+pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien,
+par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me
+trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous
+les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits
+n'habitent pas les mêmes pays.
+
+--Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez
+qu'est un mari?
+
+--En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous
+tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de
+l'exportation par crainte de l'importation!
+
+Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez
+encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la
+semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient
+fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux
+chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos
+routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos
+du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le
+déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour
+écrire, les autres pour lire ou penser.
+
+Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant
+courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en
+offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan
+s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je
+le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je
+quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine
+seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de
+la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son
+voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.
+
+--Tiens, tu vas sortir?
+
+--Mais non.
+
+--Tu rentres?
+
+--Mais non.
+
+--Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi?
+
+--Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué l'autre mardi, ceci: chaque
+personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable
+installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il
+fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce
+même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu
+épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans
+un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières,
+ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six
+portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de
+plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais
+une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il
+avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je
+me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à
+dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma
+Tanagrette?
+
+Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de
+son caprice.
+
+Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le
+Thiludec, celle-là même qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport
+à vous, les méchants propos que vous savez.
+
+Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant
+de la laisser monter en voiture, la catéchise:
+
+--Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille
+amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela
+vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a
+toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus.
+Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins?
+
+--Ah! chère madame, de grand coeur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je
+suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à
+relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me
+connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne
+dirai rien, absolument rien, rien, rien!
+
+Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le
+perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un
+colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où
+ma belle-soeur, Suzanne et moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie
+en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri:
+
+--Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais
+tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène!
+
+Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le
+Thiludec, nous _jouait_ sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux
+aboiements du roquet de la vieille comtesse.
+
+Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir
+couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de
+sagesse:
+
+--Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits
+embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!
+
+Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que
+l'autre?
+
+Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous
+convions à venir dîner en tête à tête _à quatre_, chez moi, le lendemain
+de notre arrivée, will you?
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 décembre.
+
+J'accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me
+laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais
+une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la
+messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que
+vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite.
+
+Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis
+que les vôtres, madame Denise?
+
+By God, j'en suis ému.
+
+Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de
+mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me
+faut réaliser.
+
+Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé
+déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je
+vous aurai à moi seul toute cette nuit de Noël, vous deux que j'aime.
+Paul ne compte pas!
+
+
+
+
+LXXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Samedi, 14 décembre.
+
+Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant
+cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous?
+cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça
+aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient!
+
+Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez
+Paillart--il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.
+
+
+
+
+LXXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dimanche, 15 décembre.
+
+Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi
+vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous
+avoir, à moi seul, dans un grand recueillement, et c'est le moins qu'il
+me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette
+entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear.
+
+Your as ever.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Lundi, 16 décembre.
+
+Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre
+partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à
+moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui
+eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour
+reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste
+nopce.
+
+Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?
+
+Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la
+maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien
+interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à
+organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en
+dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors
+que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit
+manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires
+combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait
+visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.
+
+Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...
+
+Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre
+trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur
+l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je
+crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se
+trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la
+tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains préjugés
+sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin
+socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mère Rurika,
+étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes
+lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.
+
+Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Mardi, 17 décembre.
+
+Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous
+faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir
+pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.
+
+Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il
+est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible.
+D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.
+
+Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui
+Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint
+transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est
+brun, lui aussi.
+
+Adieu. Je vous en veux, vous savez.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, mercredi 18 décembre.
+
+J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en
+veux».--Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire?
+
+Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du
+vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre
+propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!
+
+Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée
+par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de
+Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant
+très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.
+
+A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin,
+Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait
+de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika
+enveloppe d'un regard étreignant le boyard qu'elle savait être le
+seigneur de la terre, et lui dit:
+
+--Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.
+
+Puis, fière, elle passe.
+
+Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune
+fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe
+de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.
+
+Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux
+la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue,
+marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».
+
+Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les
+bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois.
+Ils avaient fui, enlevant la déesse.
+
+Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.
+
+Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où
+sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint
+s'établir en France.
+
+Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les
+Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons
+sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui.
+Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très
+brune.
+
+Hélène-Micheline-Rurika--ce sont les trois noms de tite-Lène--tient donc
+uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les
+races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce.
+
+Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être
+blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et
+moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je
+n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un
+de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un
+prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel
+Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De
+gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier.
+Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud
+aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que
+ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps
+de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions
+libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent
+rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise
+par leurs pères dans le négoce.
+
+Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de
+la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau
+arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations
+Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes;
+il faut être modeste... je le suis!
+
+Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées.
+Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La
+modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum
+si suave et si frais?
+
+Adio.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, 25 décembre.
+
+Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant
+l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous
+plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le coeur endolori, exigeant
+son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine,
+empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements
+douloureux, son angoisse affolée.
+
+Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis,
+berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez?
+
+Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine,
+et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux
+vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et
+simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité.
+
+Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement
+racheté vos coups d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la
+soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a
+reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus
+soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.
+
+Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et
+cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre
+esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille,
+nerveux et capricieux comme une femme!
+
+Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous
+m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et
+je pensais: l'esprit n'est pas tout; le coeur est quelque chose et son
+coeur est méchant.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 décembre.
+
+Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j'avais eu de la peine aussi,
+moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à m'en
+rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec
+vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue,
+vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme
+d'une Madone.
+
+J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir
+pas eu, en vous retrouvant, votre vrai _Vous_, celui que j'aime. Vous en
+apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l'escapade, un
+futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce
+_Vous_-là que je visais et, je le reconnais, j'ai été heureux de le voir
+s'enfuir dans cette souffrance.
+
+Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de
+mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les
+inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies
+des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très
+simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanité
+qu'en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils
+n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que
+nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues
+hautes, de douloureux rêveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir
+pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous
+mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous
+sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le
+peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et l'embroussaillement
+des forêts vierges, active et prépare l'entrée des chercheurs, «cerveaux
+servis par des mains» ceux-là, et les génies parfaits nous sont
+peut-être redevables des grandes personnalités qu'ils sont, et des
+grandes oeuvres qu'ils produisent.
+
+Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je
+vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du
+chagrin qu'il a causé.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+27 décembre.
+
+Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de
+saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours est
+inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence
+saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre
+amitié?...
+
+Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur
+d'écoper--comme disent les gamins--n'en abusez pas, méchant ami.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+28 décembre.
+
+Quelle douceur d'avoir pour ami un coeur comme le vôtre! Vous acceptez
+sans révolte l'apothéose de l'égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte;
+c'est vous qui êtes l'âme blanche et non moi.
+
+Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire?
+Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre,
+vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la
+musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous.
+Voulez-vous, dites?
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 décembre.
+
+Oui, je veux. Si ce n'est pas très raisonnable ce sera si charmant!
+
+Nous allons vivre dans un coeur à coeur bien enviable... gare aux
+potins!
+
+Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public.
+Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hélène, du home, au
+bout de peu de jours?
+
+J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez
+substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j'ai cherché, dans
+le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve
+de la pauvreté de mon entendement; même les mots m'échappent! Enfin,
+promettez d'être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues
+quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je
+cherche en vous depuis que vous m'y avez signalé sa présence, et gardez
+votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où
+elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic.
+
+Adieu. A ce soir cinq heures, alors?
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+
+_Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes
+de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après
+l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet..._
+
+ * * * * *
+
+_Rien d'intéressant comme la passion; c'est que tout y est imprévu et
+que l'agent y est victime..._
+
+ * * * * *
+
+_Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le
+partner..._
+
+ * * * * *
+
+_L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique
+elle-même._
+
+_Une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre
+bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs
+du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts
+et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre
+et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt
+qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver._
+
+ STENDHAL.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 mars 18...
+
+Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n'ai pu
+aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le désirais. Vous me
+pardonnerez, j'espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à
+Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assisté à l'une de vos
+soirées:
+
+«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.»
+
+Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de
+recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu
+chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon
+ennui.
+
+
+
+
+XC
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 mars.
+
+Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne
+m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop.
+
+Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos coeurs n'a pas besoin
+de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec
+éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que
+notre tranquille amitié.
+
+Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de
+fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il
+m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me
+sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous
+appartient! j'en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même.
+
+Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez
+froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que
+j'ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous écriez pas
+que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je
+le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies
+m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir.
+
+C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends
+maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité
+amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec
+une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes
+moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le
+charme et faite votre esclave; _pour me rendre heureuse_, direz-vous? La
+douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir
+l'esclavage.
+
+Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers,
+voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi
+des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai
+souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même
+nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous
+souvenez-vous?
+
+J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous
+donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez
+moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré...
+
+Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être
+vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante.
+
+Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un coeur à
+coeur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un
+peu banals et indifférents.
+
+
+
+
+XCI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+27 mars.
+
+Eh bien, puisque nous en sommes-là, laissez-moi passer chez vous vers
+deux heures tantôt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je
+pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez.
+
+J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entraîna
+autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j'ai
+volontairement divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans
+l'amour. La faculté de croire en d'autres femmes, de les aimer, est
+morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu
+fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c'est
+quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m'avez repoussé
+et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes
+railleries.
+
+Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où
+s'est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour
+déçu; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies.
+
+Mettez-vous bien dans la tête que _sans vous aimer_, je vous aime, vous,
+sérieusement, là. Le reste, je vous expliquerai.
+
+
+
+
+XCII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 mars.
+
+Je m'y attendais bien; vous m'avez persuadée et j'ai cru tout ce que
+vous vouliez, et vous avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre.
+Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable?
+
+J'ai senti pour la première fois entre nous quelque chose
+d'indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu
+dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j'aime à entendre des choses
+nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du coeur». Ce
+trouble m'a causé une joie délicieuse. N'allez pas croire?... Non! non!
+Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme
+d'un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse.
+
+_Votre spirituellement_ (dans le sens ecclésiastique).
+
+
+
+
+XCIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 mars.
+
+Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez
+avoir idée. Je l'ai trouvée en revenant de chez madame d'Aulnet; votre
+belle-soeur m'avait appris que le 26, c'est-à-dire il y a trois jours,
+le jour de votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ
+pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reçu une vraie douche à
+cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parlé? J'ai fait amende
+honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame?
+
+Je me sens si abandonné lorsque vous n'êtes plus là; vous ne soupçonnez
+pas le bien que me fait votre présence. C'est comme un air sain et
+vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu'aux tourments
+indigènes de germer en mon esprit.
+
+Depuis nos délicieux _five o'clock_ je n'ai plus joué; vous m'avez donné
+ce que Spurzheim, «fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par
+un néologisme ingénieux qualifié d'_approbativité_.»--Votre
+_approbation_ me fait vivre.
+
+La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du
+mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui
+eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait
+l'éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la
+certitude de l'inefficacité de mes efforts, le néant où ils
+aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l'approbativité.
+Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard;
+mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à
+cette vie oisive d'où vous m'avez à moitié tiré.
+
+Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'éveil de mes énergies.
+
+
+
+
+XCIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+31 mars.
+
+Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation
+meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu'on aime? Mais malgré
+mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes,
+vous le savez; j'ai consulté Robin et Félizet; ils m'ont dit: «Partez,
+laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux
+ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu'il lui faut»,--c'est
+pourquoi je pars.
+
+Mais vous viendrez nous rejoindre; moi aussi j'ai pris l'habitude de
+vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de
+vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer
+les fêtes avec nous, cher grand.
+
+Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de
+Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère
+parle de demander un congé. Il faut qu'il ait été bien malade, le pauvre
+garçon, pour songer à se reposer.
+
+En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours.
+Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés
+servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu'on aime malgré tout.
+
+
+
+
+XCV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+10 avril.
+
+Ma chère amie,
+
+Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la
+confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois
+pas--cette question est si délicate--avoir manqué à mon devoir en vous
+disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas
+suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait
+intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous
+plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre
+absolue discrétion.
+
+Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps
+insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a
+fait observer qu'il vaudrait mieux _pour vous_, attendre le moment où
+tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie;
+pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.
+
+Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre
+soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du
+mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont
+interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse
+d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!
+
+Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d'une
+nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible
+et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous
+entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et
+qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second
+plan.
+
+Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous
+m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et
+furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel
+chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je
+dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes
+que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi
+que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à
+moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et
+croissante affection, une grande estime.
+
+Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus
+délicats. Écrivez-moi vite.
+
+Votre, très affectueusement.
+
+
+
+
+XCVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 12 avril.
+
+Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le coeur tout le
+jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle
+campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous
+aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre,
+calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher
+et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si
+loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis
+m'apparaissaient dans une grande douceur.
+
+Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous
+aimons? Nos coeurs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme
+d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de
+vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés
+pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je
+voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à
+supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des
+jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon coeur; vous
+l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus
+délicate expression.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre
+les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la
+fin d'une lettre pleine de riens.
+
+Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous
+m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux
+êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs
+pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a
+contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la
+tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que
+de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.
+
+J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse,
+curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement
+de coeur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand,
+quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue
+chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre
+belle-soeur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et
+calmer ses inquiétudes!
+
+On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une
+fille.
+
+Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle
+vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du
+grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air
+qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris,
+hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère
+leur moral et fait de ces gens des détraqués sans coeur, sans
+tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables
+seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables
+quelquefois, des inconscients toujours.
+
+Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l'encre étalée
+prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous
+écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient
+dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La
+seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à
+mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de
+viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque
+matin.
+
+Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine,
+manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau--l'acharnement
+ne suffirait pas!--le morceau de filet, puis rouler la viande dans du
+sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui
+redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà
+lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le
+ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la
+viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours
+peut lui sauver la vie.
+
+Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la pauvre digère maintenant et
+sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon
+ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout
+comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à
+l'_in-octavo_.
+
+
+
+
+XCVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 avril.
+
+Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça,
+c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un
+cheval de race. J'aime vos lettres.
+
+J'ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin,
+regardant la féerie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai
+pris plaisir à inquiéter d'un vague projet de très prochain voyage vers
+vous, _quand même_, m'a montré un peu plus le bout de l'oreille. Alors,
+j'ai pouffé,--ce qui l'a blessée--elle m'a dit des mots piquants que
+j'ai pris aussitôt au sérieux _de la meilleure foi du monde_. Enfin,
+nous nous sommes attendris tous les deux _avec la même foi_ et on m'a
+fait promettre que j'attendrais.
+
+Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre
+belle-mère suivait ce manège de loin d'un oeil attendri. Votre
+belle-soeur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder.
+Le plus comique, c'est que le jeune attaché d'_embrassade_, dépêché de
+Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce,
+nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va!
+
+J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet
+avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parlé
+des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu'on peut avoir
+maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à
+l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des
+plus...» J'ai vu l'âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure
+de Grec, et il ne tient qu'à moi qu'il ait rêvé cette nuit de Suzanne
+chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes
+vieillards parisiens.
+
+Voilà. J'ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille.
+
+Adieu, je vous aime.
+
+
+
+
+XCVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 avril.
+
+J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous
+écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a
+fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir.
+Derrière ce _on_, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille,
+car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour
+l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule.
+Aprilopoulos lui apparaît réellement en _deus ex machina_ et elle
+voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant.
+Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont
+vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc,
+perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à
+ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous
+révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous
+aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui
+s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame
+Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma
+belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des
+Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait
+choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est
+très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où
+vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites
+ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais
+mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma
+belle-mère.
+
+Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations
+qui se sont établies entre vous et moi et, à son _grand regret_, elle
+m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire
+d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence
+en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon
+chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec
+lui...
+
+--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme
+je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne.
+M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien
+à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et
+encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à
+vous et à ma belle-soeur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai
+moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié,
+dût-elle faire jaser les méchantes langues.
+
+--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre
+situation...
+
+Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre,
+moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma
+belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même
+monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais
+parfaitement où l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais
+genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de
+coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom
+assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné
+l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun
+inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me
+laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère,
+qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me
+souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis
+hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle
+avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me
+l'ingurgiter si gratuitement, toute.
+
+J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement
+de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un
+mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je
+vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.
+
+Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui?
+Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à
+Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un
+peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera
+encore bien bon de vous y avoir.
+
+
+
+
+XCIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+17 avril.
+
+J'envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m'incline pourtant
+devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vénère avec
+une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires
+tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être
+une grande passion me sauverait-elle. _Chi lo sa?_
+
+
+
+
+C
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+22 avril.
+
+Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d'être
+aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion
+est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame
+votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous
+laborieux et avez-vous trouvé la paix et l'oubli dans l'éclosion d'une
+oeuvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de
+Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-être...
+
+Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme
+un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait
+moi-même les paroles, ah mais, ah mais!--Sur ce travail je demanderai
+aussi l'avis de votre petit frère Jacques, lequel m'a semblé être un
+monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge
+tout printanier.
+
+Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très
+affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur
+l'air «des lampions!»
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Quelle horreur cette dynamite!
+
+
+
+
+CI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+23 avril.
+
+Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu
+digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le
+néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire.
+
+C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son
+cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour
+l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté.
+Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de
+Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en
+découvrant les sublimes clartés du christianisme.
+
+J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes
+pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de
+mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon
+maladif cerveau.
+
+L'influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais
+je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je
+garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible
+quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive.
+
+Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime
+tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous
+seule les détresses de votre ami.
+
+ PHILIPPE.
+
+_P.-S._--Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche.
+
+
+
+
+CII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+24 avril.
+
+D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir
+souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la
+force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions.
+
+Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute
+la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir
+rien pour vous tirer de ce mal.
+
+Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles
+qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui
+souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la
+jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme,
+pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine
+perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos
+forces.
+
+Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est
+utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de
+ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême
+de l'existence!
+
+A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie
+s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui
+vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à
+pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde
+comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit
+bravement. Dans sa dure carrière, malgré son coeur affectueux et
+tendre, il trouve le moyen d'être heureux,--bien que séparé de nous qui
+l'adorons et qu'il adore,--parce qu'il fait son devoir...
+
+Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon,
+cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros.
+
+C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la
+pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner,
+mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes
+énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez
+nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec
+Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer.
+
+Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une
+beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges
+flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui
+éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil
+d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers
+effluves et, comme les choses, se reprend à vivre.
+
+Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre ni un inutile; vous êtes un
+sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une
+déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner
+votre esprit.
+
+Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il
+est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur
+votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous
+croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je
+fait de ma vie?--Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?--Rien!» Eh!
+non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu
+atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis
+viveurs, désoeuvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là, à faire bâiller.
+
+Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les
+transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des
+lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait,
+vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri.
+
+Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit
+nécessaire; la passion donne une énergie factice applicable à elle
+seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers
+lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne
+peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable
+est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait.
+
+Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à
+cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante
+que coûte le lancement, la réussite d'une oeuvre, vous reprendriez
+courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que
+contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera
+jamais le dire?
+
+Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis
+l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela
+secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous
+animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous
+ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que
+dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison par-dessus le
+marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous;
+je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de
+l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie
+selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette
+sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre;
+vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité.
+
+Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à
+fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m'emporterez dans votre poche.
+Voulez-vous?
+
+
+
+
+CIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+25 avril.
+
+Il y a un fond _petite fille_ dans les plus sérieux cerveaux féminins.
+Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame.
+
+En hâte, je vous écris ce mot pour vous remercier de votre
+réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié.
+
+Ah! si ce rêve de m'imprégner de votre force morale pouvait se
+réaliser...
+
+
+
+
+CIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dimanche, 27 avril.
+
+Je continue d'être triste; votre volonté pas plus que la mienne n'y peut
+rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie,
+mais sans lettre de mon amie ce matin. D'où vient cet oubli? est-ce que
+la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce
+parce que je ne lui ai écrit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle
+plus tentée? ou bien quoi?
+
+Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement,
+écrivez-moi.
+
+J'ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de
+ce gars de vingt ans.
+
+Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s'il vous
+gêne.
+
+
+
+
+CV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 avril.
+
+Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le
+sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister
+entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir,
+de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou
+de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes
+désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes
+partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être
+seuls ensemble à la campagne»;--et «ma chérie»--s'échappant si gentiment
+de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la
+complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour
+l'autre.
+
+En vous je propage les vibrations de mon coeur; pour vous, par vous,
+je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car
+vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et
+ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous
+voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre
+espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme
+m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.
+
+Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez
+semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les
+manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?
+
+J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en
+recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien,
+malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre
+faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je
+m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à
+cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de
+l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon
+esprit ou de mon coeur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour
+moi.
+
+Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il
+entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une
+cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse
+excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu
+pour terminer bien ce billet.
+
+Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait
+sûrement pas à un désir de votre coeur, pas même à une faim de vos
+lèvres?
+
+Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis
+elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute
+seule».--Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces
+choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.
+
+Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au
+jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules
+d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.
+
+
+
+
+CVI
+
+_Philippe à Denise_.
+
+
+30 avril.
+
+Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue
+deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir
+l'âme de mes désolations. Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour
+m'empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses?
+
+J'ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez
+de me les donner en m'écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la
+léthargie où se plaît mon esprit. Je n'ai pas même le courage d'aller
+reprendre des forces auprès de vous.
+
+
+
+
+CVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er mai.
+
+Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous
+donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous
+consoler.
+
+Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si
+ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi
+qu'autrement.
+
+Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous
+manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une
+mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux
+tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de
+votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous
+plairait.
+
+Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli
+vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment
+suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage
+d'avoir du courage.
+
+Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de
+l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui
+faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la
+désolation du juste.»
+
+Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que
+je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient.
+Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que
+pour vous, et de tout ce remuement de votre coeur, qu'il jaillisse
+pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans
+une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»--Je tâcherai d'être aussi sobre
+que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au
+grand bon coeur où je me désaltère.
+
+
+
+
+CVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+3 mai.
+
+Votre lettre m'a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez
+m'aurait été d'un grand secours. Je l'avais rencontrée, je crois. Vous
+la connaissez, chère. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un
+peu d'amour, le guérir. Oui, j'étais sauvable à cette minute-là;
+maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver _une
+autre vous_ et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile.
+
+A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime!
+
+
+
+
+CIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+14 mai.
+
+Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n'est un mystère ni pour vous
+ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M'en voulez-vous que ma
+passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur
+pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renaître le
+feu de froides cendres.
+
+Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie.
+
+
+
+
+CX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 mai.
+
+Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours,
+ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie;
+Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère,
+toujours douce et résignée;--heureusement mère m'aide à supporter mon
+ennui et mes ennuis!--puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très
+intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me
+console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce
+moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la
+renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se
+relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me
+suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me
+revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est
+parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions
+toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je
+vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans
+sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette
+lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il
+parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de
+l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée
+à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une
+grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine,
+plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses
+souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté
+que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors,
+passons, mon cher!
+
+Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine
+Pédauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que
+«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore
+que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui
+m'attaquez dans mon amour des oeuvres de mon Maurice Barrès, je vais
+prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce
+sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce
+un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes
+que la _Rôtisserie_ a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement.
+Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est
+un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de
+termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et
+mièvres.
+
+Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort
+originalement conçue, le grand remuement de coeur, la secousse forte,
+l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre
+admirable des J.-H. Rosny, l'_Impérieuse Bonté_. L'une de ces oeuvres
+me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un
+coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du
+Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité.
+
+La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pédauque_ est un délire
+somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est
+une oeuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir
+réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa
+pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais
+l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.
+
+Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est
+divine.
+
+France, c'est un auteur excessivement facétieux et libertin... de
+pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs.
+Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de
+Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez
+pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les
+jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur
+France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles
+dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une
+perle.
+
+Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne
+serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours
+le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui
+doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de
+génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y
+pouvant prétendre, l'oeuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles
+s'imposent, deviennent vite impertinentes.»--C'est précisément le cas
+des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur
+favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air
+pédagogique si plaisant!
+
+Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient
+d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et
+demandaient:
+
+--Pourquoi écrivez-vous alors?
+
+--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de
+voler!
+
+Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir,
+comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».
+
+
+
+
+CXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+16 mai.
+
+J'ai une lettre--j'y répondrai un peu plus loin--mais quel est ce genre
+de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez
+bien vous en expliquer, n'est-ce pas?
+
+Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la _Reine
+Pédauque_ ne vous ait qu'à moitié plu. Ce livre ne peut être
+qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie
+leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas
+prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur
+trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il
+s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute
+contestation.
+
+Enfin, dans la _Reine Pédauque_, l'érudition--qui n'est là que d'une
+manière superficielle et pour le piquant de la sauce--vient achever la
+déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état
+d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a
+pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment
+pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont
+insupportables.
+
+Voilà pourquoi vous n'aimez pas la _Reine Pédauque_, quoique vous en
+ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes,
+est absolument supérieure.
+
+Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais
+alors ce serait faire de ma lettre une sorte d'article de journal, et
+j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos
+huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous,
+que je ne veux pas vous y exposer à mon tour.
+
+J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire
+que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si
+longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et
+m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas.
+
+Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce
+n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable
+obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans
+le secret de mon coeur, j'envoie promener toute cette cour.
+
+Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes
+yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute
+des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme.
+
+Cette botte de foin que roule Hélène me fait rêver. Quand pourrai-je
+vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées;
+mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les
+petits potins de laquelle je suis exaspéré.
+
+Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or,
+et je vous baise les mains avec piété.
+
+ PHILIPPE.
+
+_P.-S._--Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le
+second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté;
+je ne suis point dédaigneux des choses inédites.
+
+
+
+CXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 mai.
+
+Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des
+vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La
+Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il
+était encore en vie!»
+
+Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille: «On ne fait pas
+renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit _in petto: amen_, et me
+croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée.
+Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit
+air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de
+commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je
+n'apprécie pas beaucoup ce genre-là!
+
+Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre
+article sur la _Reine Pédauque_ au lieu d'apprendre que vous jouez, vous
+vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié
+durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en
+trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années.
+Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des
+enfants!
+
+Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous
+prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je
+fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute
+des inepties; elles ne me font pas même rire;»--car personne n'est à
+l'abri des inepties, en ce monde misérable, et celles qui courent,
+folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles
+que vous dégustez à Paris.
+
+Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un
+gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment
+que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la
+prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des
+temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum
+de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai.
+
+Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps
+elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue
+beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir.
+Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit
+une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des
+pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien
+dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage
+et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout aussi brillant,
+mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien
+abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à
+lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la
+lutte imminente--hélas! moins poétique--à soutenir dans la vie.
+
+Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne
+étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en
+suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si
+c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui
+éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne
+lutte pour soi, ne vit sa vie propre.
+
+Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand
+son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le
+voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou
+sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie,
+dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces
+heures et comme je l'ai perdue!
+
+Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire?
+
+Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami
+Phillip?--Oui.--Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et
+qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses
+précieuses encore.»
+
+Ces _choses précieuses_ me ravissent. Et vous?
+
+
+
+
+CXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 mai.
+
+Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du coeur; elle
+tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m'enchante. Quel
+dommage que vous soyez toujours loin toutes deux.
+
+
+
+
+CXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 mai.
+
+Vous me navrez avec votre génie du coeur; ça ne sert à rien, cela, pas
+même à être aimée.
+
+Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à n'aimer que les absents; alors
+vous nous aimerez à la folie.»
+
+Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous
+retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais!
+
+Adieu. Je m'en vas voir la mer.
+
+
+
+
+CXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+3 juin.
+
+Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne
+m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous
+attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est
+une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.
+
+Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos
+dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous
+faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent
+dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus
+me disputer avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la
+musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma
+paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous,
+comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions
+artistiques qui font que le coeur s'arrête.
+
+Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi
+vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en
+m'écrivant--quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause
+des préoccupations où je suis--le feu sacré de notre amitié jusqu'au
+jour où nous nous reverrons.
+
+_Yours most devotedly._
+
+
+
+
+CXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+4 juin.
+
+Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain:
+«Écrivez»,--revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit
+misérable, que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne
+soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le
+même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand
+entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.»
+
+J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à
+l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver,
+m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai
+demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma soeur
+Alice, les autres n'ont pas compris l'oeuvre. Vous voyez, je ne me
+refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une
+autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis
+que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me
+retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se
+fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à
+lui--mais pour les autres, bernique!
+
+Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se
+retirer toute verve, toute originalité, même toute facilité de travail;
+c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire
+d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne
+l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par
+cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette
+puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase
+mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases
+sonores, lumineuses.
+
+Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un
+peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et
+à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur;
+et c'est à la minute précise où l'élan de mon coeur s'amalgame avec le
+travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se
+faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre
+et indéfinissable, qui m'envahit.
+
+Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes
+pauv'p'tites oeuvres, le propre de toute volupté étant une sensation
+partagée.
+
+Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de
+sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver
+banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du
+coeur.
+
+Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion
+constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut
+sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on
+les suit jusque dans leurs moindres oeuvres, et c'est une rudement
+belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en
+tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son
+temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le
+plus ou moins _cloche_ d'une jupe.
+
+Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un
+ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre.
+
+C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes
+qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils
+veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des
+Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous
+guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon
+de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal:
+l'Art.
+
+Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble?
+N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en
+si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise
+de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.»
+
+Adieu.
+
+
+
+
+CXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 Juin.
+
+Quel petit tempérament vous êtes! N'avez-vous pas honte, une honte
+affreuse, de n'avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que
+croyez-vous que j'aie à vous dire maintenant? _Lettre gratuite à
+l'ingrat_, voilà comme j'intitule celle-ci.
+
+Vous ne la recevriez même pas si je n'avais à vous annoncer une bonne
+nouvelle: mon frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes
+un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène
+est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous;
+c'était au salon, le soir, après dîner.
+
+Gérald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'écrie:
+
+--Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe
+étonnant, sera-ce l'élu? vous décidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait
+sensation de flirt entre vous quand j'ai quitté la France; qu'en
+advint-il?
+
+Suzanne a répondu un peu sèchement:
+
+--Vous avez une drôle de manière d'interroger les gens en coup de
+fusil...
+
+--C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y
+mettre.
+
+--Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments
+sans beaucoup de soldats.
+
+Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter.
+
+Ce matin, à onze heures, comme j'étais dans ma chambre, Alice y est
+entrée. Vous savez que nous avons une tendre affection l'une pour
+l'autre. Elle m'a demandé, après bien des circonlocutions, d'écrire à
+Aprilopoulos pour l'inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre
+femme voudrait bien que ce soit celui-là, l'élu.
+
+Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frère et le
+beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrétion.
+
+Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu'hier est partie
+pour les eaux d'Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand'mère
+jusqu'à Paris, avec l'Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours
+absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est
+demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill.
+
+Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre
+lieu _very select_; vous êtes si chics tous les deux!
+
+Il n'y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment,
+sauf--pour peu de jours encore--ma chère tante en zinc. Cela n'est pas
+pour vous tant déplaire, puisque, elle et vous, gens de cour aux nobles
+manières sympathisâtes!!!
+
+La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de
+mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m'engage à tâcher d'être
+divine.
+
+Sans rire, venez si vous le pouvez.
+
+
+
+
+CXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+17 juin.
+
+Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre
+invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous
+soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un
+billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins,
+retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je
+prendrai mes repas chez vous par exemple.
+
+Ce projet vous convient-il? Répondez-moi.
+
+Je suis allé hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontré votre nièce,
+mais vous n'y étiez pas!
+
+
+
+
+CXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 juin.
+
+Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas songé à lui.
+C'est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux
+Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de
+promenade et de jaserie.
+
+Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la
+voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette?
+
+Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si
+vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous
+longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous
+vautrerons sur l'herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons
+le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon!
+
+
+
+
+CXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dépêche.
+
+Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt.
+
+
+
+
+CXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 juin.
+
+Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et
+voilà mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous
+envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, désolé.
+
+Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m'eût fait
+du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais
+vous écrire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses à vous
+dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tête me
+tourne.
+
+Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur.
+
+Je vous aime tendrement.
+
+
+
+
+CXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er juillet.
+
+Mon cher grand,
+
+Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous êtes
+souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà
+mon coeur tourmenté d'inquiétude.
+
+Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux
+Glycines, mais à Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile
+de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de
+vue devant vous.
+
+Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n'a le
+droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n'est-ce
+pas ma mère qui vous reçoit?
+
+Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console.
+
+Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du
+courage à mon courage.
+
+Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas,
+émanant si loyale et si puissante de mon coeur, vous laisser dans
+cette tristesse.
+
+Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce coeur.
+
+Notre chère amitié, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre
+au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien,
+vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez.
+
+Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j'ai placé
+toutes mes complaisances, et c'est ma fraternité douloureuse de votre
+douleur qui crie vers vous: venez!
+
+
+
+
+CXXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+7 juillet.
+
+Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et
+impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de
+votre amitié fervente?
+
+Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas
+écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ.
+
+Je pensais partir aujourd'hui; diverses considérations m'ajournent à la
+semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste,
+l'heure définitive.
+
+Écrivez-moi.
+
+
+
+
+CXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+9 juillet.
+
+Mon ami,
+
+Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt;
+j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide.
+J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour
+moi.--«Certes!»--allez-vous protester; mais attendez la fin: moi,
+doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments
+qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un peu à moi
+seule, de par votre volonté, me rendait heureuse!
+
+Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à
+venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des
+falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui
+d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement.
+
+Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire:
+«Venez, j'ai besoin de vous voir.»--Cette raison dépourvue de raisons ou
+plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous
+vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits
+amicaux.
+
+Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu
+enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et,
+ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O
+mes amis, il n'y a nul ami!»--Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié
+de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre
+d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la
+cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je
+l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant:
+parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de
+quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy
+qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry
+qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes
+et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien
+n'est extrême qui a son pareil.»
+
+Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je?
+
+Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé,
+distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à
+votre amie, le moral et les amours vont mieux.
+
+Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que
+vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en
+m'appelant «petite sainte».--Vous vous rencontrez là en pensée avec
+Maupassant. Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant
+ainsi: «Ma chère sagesse.»--Il m'y reprochait de ne pas être _une
+princesse assez sédentaire_.--C'est une faute que je renouvelle avec
+vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite
+cause ne m'induise pas à vous perdre.
+
+Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une
+princesse extrême qui n'a _pas son pareil_--pour en revenir à Montaigne.
+
+
+
+
+CXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 juillet.
+
+Chère Sagesse,
+
+Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train
+demain et serai à une heure du matin chez vous. J'évite ainsi
+l'épouvantable 14 juillet à Paris.
+
+Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand
+plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à
+Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que je regrette plutôt
+l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me
+taquinez pas.
+
+A demain, ma chère, chère extrême.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+... _Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans, elle sait que si
+pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il
+faut le demander; il s'établit dans ce pauvre coeur agité une lutte
+terrible._
+
+ * * * * *
+
+_L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre pour qui la chose_
+imaginée _est la chose existante, des trésors de jouissance de cette
+espèce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et
+chez ce qu'on aime._
+
+ * * * * *
+
+ STENDHAL.
+
+_Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la
+passion que l'on a que par celle que l'on inspire._
+
+ LA ROCHEFOUCAULD.
+
+
+
+
+CXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 août.
+
+Je viens tout banalement vous remercier du mois délicieux que j'ai passé
+à Nimerck; j'y ai été heureux au delà de ce que je pouvais rêver.
+
+La profondeur des émotions n'est souvent pas en rapport avec leurs
+causes. Si je vous disais qu'Hélène avec ses tendresses silencieuses,
+comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de
+sourire avec ses lèvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de
+glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un état de
+béatitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou.
+
+Il y a eu pourtant des instants, madame, où j'ai senti vraiment en nous
+une âme unique pour nos trois corps.
+
+Vous souvenez-vous de ce matin où je suis entré dans votre chambre pour
+vous demander des ciseaux, je crois? Vous étiez en peignoir, ce soyeux
+peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout
+garni de dentelles noires, qui vous fait plus pâle et rend vos cheveux
+plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine
+bohémienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'étais
+assis sur le bord de la fenêtre ouverte, et suivais des yeux vos graves
+mouvements et les serpentements de la traîne de votre robe sur le tapis.
+Hélène, installée à votre table, faisait sa page.
+
+Vous me donnâtes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller
+tite-Lène ou de remuer avec des gestes délicats, sur votre toilette
+Louis XV, enguipurée et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire
+moins pâle que vos mains, vous m'avez oublié. Je vous ai tout à mon aise
+regardées vivre, vous et elle. C'était, je vous jure, une chose exquise,
+une chose intraduisible qui m'emplissait de béatitude. Ces joies que
+j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois
+plus heureux que toutes celles dont votre coeur ingénieux s'est plu à
+m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations
+innommables: on sent flotter son âme. L'amour n'est qu'une action
+brutale et vulgaire à côté de cette impression; je le dédaigne, le
+ramasse qui veut.
+
+
+
+
+CXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 17 août.
+
+Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par
+mon _coeur ingénieux_, je vous pardonne de les dédaigner au profit de
+celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil
+vous êtes!
+
+Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des
+désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer?
+ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient
+moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur
+les joies simples, saines et fortes.
+
+Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles
+virilités; le cerveau prend la place du coeur; l'amour n'est plus pour
+vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme,
+troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par
+s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer.
+
+Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le coeur seul est quelque chose. Ne
+tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches
+de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux,
+égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant
+indissolublement ces trois forces: l'esprit, le coeur, la matière,
+qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle.
+
+Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en
+tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers
+vous-même, plus simple devant les battements de votre coeur, et vous
+serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre
+nature.
+
+Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc dans ce temps lointain où vous
+m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi?
+
+Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une
+volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur
+parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses
+lèvres, sans craindre quelque morsure.
+
+Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô
+mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous
+aime.»
+
+Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres,
+vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées.
+Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie
+tourmentante et divine.
+
+
+
+
+CXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 août.
+
+Chère,
+
+Comme vous savez finement fouiller les âmes... Oui, vous avez deviné ce
+que j'ose à peine m'avouer à moi-même: je vous aimais _mal_ autrefois,
+Denise.
+
+Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car
+cet amour d'autrefois, s'adressant à vous, me paraît monstrueux, et je
+me repens d'avoir pu vous désirer ainsi.
+
+
+
+
+CXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 août.
+
+Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait
+amende honorable dans ma dernière lettre. J'en espérais une pleine
+d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en
+écrire. Rien! un arrêt brutal que je ne comprends pas.
+
+Seriez-vous fâchée contre moi, ma chère amie? Je suppose bien que vous
+n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi
+tout de suite, et je me mettrai sans arrière-pensée en route pour
+Nimerck. Au moins vous n'êtes pas contrariée que je m'invite ainsi? Je
+resterai quatre à cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette
+fois, des événements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer
+ces journées avec vous.
+
+Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gêne, mon impolitesse,
+ma négligence, ne m'empêchent pas, vous le savez, de vous aimer très
+tendrement.
+
+
+
+
+CXXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 août.
+
+Je commence par vous dire: Vous serez le très bien venu. La maisonnée
+vous attend; j'ai fait tout à l'heure l'inspection de la chambre mauve
+qui devient décidément la chambre de «M'sieur Philippe», pour les
+serviteurs aussi bien que pour les maîtres.
+
+Pourquoi j'ai gardé le silence? Ça, c'est plus compliqué.
+
+Je reste devant vous une femme un peu étonnée; je ne comprends plus rien
+ni à vous, ni à moi. Il se dresse dans mon âme toutes sortes de petits
+problèmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution à bien, et cela
+m'énerve, trouble mon calme que vous admirez, et me plonge dans une
+exaltation, puis dans un néant de pensées tout à fait contraires à ma
+santé morale et physique.
+
+Car, si vous êtes très subtil, très correct et chercheur d'idéales
+sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de
+Suzanne, que vous êtes très capable d'avoir des sensations beaucoup plus
+pratiques avec d'autres.
+
+Cette petite duplicité, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser
+de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drôle, vous
+savez, de découvrir que le rêveur à la lune, chercheur de fin du fin
+avec une si parfaite conscience, peut, à l'occasion, marcher si
+allègrement dans la réalité.
+
+Vous voyez, je deviens méchante. Venez vite me pardonner.
+
+
+
+
+CXXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er septembre.
+
+Certainement je viens! Mais parce que vous avez dédaigné mon amour, et
+que j'ai philosophiquement pris mon parti de ne pas vous encenser de la
+fumée renaissante de mes désirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive
+dorénavant en trappiste? J'ai fait envers vous voeu d'amitié. Je ne
+suppose pas qu'il entraîne à sa suite le voeu de chasteté? S'il vous
+faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinçant un peu je vous
+la donnerai. Mais la folle du logis me paraît bien exigeante... Voyons,
+voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est guère charitable,
+ce qu'elle semble exiger là...
+
+Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une
+certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai
+jusqu'ici pensé qu'elle avait fait tous les frais. J'ai répondu comme je
+le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir
+tout à mon aise de la contemplation d'une âme assez intrigante et fort
+pratique, curieuse et sèche, surtout extraordinairement orgueilleuse.
+
+Peut-être tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me
+contant ses petites hésitations sentimentales? peut-être, en nous
+quittant, ai-je avec négligence mis mes lèvres sur ses cheveux? pure
+politesse machinale envers l'effleurée. Ces choses un peu excessives
+n'équivalent à rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et
+d'amour dans le baiser que je dépose, à l'ordinaire, respectueux, sur
+vos mains, mon amie.
+
+J'arriverai jeudi à une heure du matin; envoyez-moi chercher.
+
+
+
+
+CXXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Nimerck, 2 septembre.
+
+Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement,
+vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela.
+Venez: c'est tout ce qu'on vous demande.
+
+
+
+
+CXXXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Paris, 16 septembre.
+
+Un séjour exquis--un voyage un peu triste--une rentrée pas gaie--une
+attente fébrile de vos nouvelles dans la lettre promise--et les mille
+et une tendresses de mon coeur pour vous et ma tite-Lène.--Voilà,
+madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami.
+
+
+
+
+CXXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 septembre.
+
+Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous
+ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été
+douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez
+sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je
+parie?
+
+--«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté
+Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner.
+
+--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas
+descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame
+Trémors la permission de rester avec elle.
+
+--C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir
+avec nous?
+
+--Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas
+ce soir; le landau seul est commandé...
+
+J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle
+prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?...
+passez, muscade!
+
+Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres...
+Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me
+ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble
+devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger
+couru n'est pas non plus pour me déplaire.
+
+Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux
+éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu
+là que vous jetiez au vent votre gêne.
+
+--Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien,
+Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le
+bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on
+écrit l'histoire.
+
+Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi
+joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien
+puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun.
+
+Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-soeur, de mère, de
+Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant
+sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse,
+accoudés à la balustrade de pierre.
+
+Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous
+des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à
+courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre
+dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur
+blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et
+si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et
+nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus--de quoi, mon
+Dieu?
+
+Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe
+de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et
+chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces
+beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment,
+pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction...
+
+Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mâle
+monte vers la voix cristalline:
+
+--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il
+fait humide, petit ange!
+
+Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre
+promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches
+persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des
+avenues.
+
+Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si
+calmes dans le silence et la nuit!...
+
+Que vous dire, maintenant?
+
+J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous
+devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos
+pensées.
+
+Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin:
+au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait
+plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.
+
+Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne
+vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un
+entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis
+littérateurs.
+
+Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale
+est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des
+forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous
+ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que
+votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le
+cou?
+
+Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut
+cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre
+coeur.
+
+Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait
+pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme
+des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que
+vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant
+cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre
+personne?
+
+Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et
+l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment
+l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités
+latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages
+mondains du XIXe siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget!
+
+Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser,
+voilà encore un peu de tendresse.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--J'avais mis _for_... Mais je n'ai pas trouvé de conclusion;
+alors j'efface, car _ever_ serait bien audacieux et vous n'y
+consentiriez peut-être point; c'est si long, _toujours_!
+
+
+
+
+CXXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+18 septembre.
+
+Ma chère trop loin,
+
+J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre
+imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut
+pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle.
+
+Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je
+parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck.
+
+Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y
+suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute
+au moindre accident de terrain rencontré sur ma route.
+
+Ainsi, encore _empreint_ de votre volonté, j'ai été trouver mon ami
+X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand,
+moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment:
+
+«--Faites-moi quelque chose avec des souvenirs du second Empire; votre
+père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces
+racontars-là sont à la mode.»
+
+Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui
+disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le
+19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans
+succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de
+l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que
+l'horrible événement qui le fit orphelin,--que ma mère, épuisée par le
+siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à
+mon frère Jacques,--et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce
+dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire.
+
+Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!--Je
+me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en
+lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai
+parlé presque d'affaires--horreur!--je suis sorti de la Revue, je suis
+remonté dans mon fiacre et me voilà rompu d'un effort qui me remet chez
+moi Gros-Jean comme devant.
+
+Que voulez-vous que j'y fasse?
+
+
+
+
+CXXXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 septembre.
+
+Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous
+souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante,
+pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle.
+Vous êtes pris!
+
+Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire
+immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X...
+
+Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et
+vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre?
+Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire
+encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande.
+
+Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites
+rentes!
+
+Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le
+moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela
+relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le
+résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le
+grand talent, seul, conquiert le monde.
+
+Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le
+découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le
+jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs coeurs, et c'est
+par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les
+plaies que leur ont faites les ronces du chemin.--«Vous avez réussi,
+vous!»--«Mon idée était si belle!»--Hélas, l'idée c'est quelque chose,
+mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour
+qu'il demeure dans l'humanité militante.
+
+Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai:
+
+Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon,
+Empereur.
+
+Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur,
+qui avait déjà quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille
+Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de
+l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de
+Napoléon Ier (il avait même été question du mariage de Marie de
+Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse
+avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes;
+M. Amédée Thayer son frère--tous deux fils de lady Thayer qui aima et
+protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier
+rang, brilla la Malibran--et madame Amédée-Hortense Thayer, née
+Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général
+Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de
+Bassano.
+
+En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner
+aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune
+fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue,
+reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer,
+née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc.
+
+Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur
+_Sire_. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule
+qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude
+d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de
+votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était
+mille fois plus harmonieux à entendre».
+
+Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours.
+L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me
+vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en
+ordre.»
+
+Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de
+travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa
+chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté
+avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté
+d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un
+guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme.
+
+L'Empereur alla tout à coup prendre cette couronne, et comme madame
+Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour
+l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne
+au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y
+déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de
+madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla
+presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue:
+
+«--O Sire, elle est trop grande pour moi!»
+
+L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes.
+
+On rentra au salon. Dès ce soir-là, madame Bertrand-Thayer fut persuadée
+que ce dîner était la présentation _officieuse_ de mademoiselle de
+Montijo comme future Impératrice.
+
+Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta
+l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait
+lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux);
+mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M.
+de Tascher, qui devait l'introduire et lui tendait son bras à la porte
+de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui
+dire:
+
+«--Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!»
+
+Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si
+belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur
+vraiment impériale.
+
+Voilà, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot
+cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle
+dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon
+petit fonds; plongez-vous un peu dans l'oeuvre des stylistes,
+imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et
+n'allez pas faire afficher à la quatrième page du _Figaro_: On demande
+du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou
+femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense,
+honnête ou malhonnête--au choix du demandeur et selon le porteur--4,
+avenue de Messine, à l'entresol.
+
+N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami!
+
+
+
+
+CXXXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+21 septembre.
+
+L'histoire est charmante, mais elle est tombée dans mon plein
+écoeurement et je l'ai gardée pour moi tout seul, ce qui vaut mieux
+que d'avoir livré au public ces choses intimes d'une femme maintenant si
+malheureuse et si accablée par les événements.
+
+Enfin, voilà, je n'ai rien fait. J'ai fumé des cigarettes en rêvant
+là-dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette
+occupation m'a été éminemment agréable.
+
+Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie?
+
+
+
+
+CXXXVIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+23 septembre.
+
+Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du
+coeur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous
+n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière:
+est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de
+nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été _charitables_ envers
+lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort
+sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de
+trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de
+sa mère.
+
+Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de
+ses enchanteresses.
+
+Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce
+doit être avec les plus moyens!
+
+Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours
+de force il faut faire exécuter à son coeur pour cela!
+
+Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses
+pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou
+des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous
+intéresse. En dehors des conceptions philosophiques abstraites, que
+survit-il des lettrés disparus? _Adolphe_, _Manon Lescaut_, _Fanny_;
+_Lui et Elle_ est une des oeuvres de George Sand qui a le moins
+vieilli avec ses _Lettres d'un voyageur_ et _l'histoire de sa vie_,
+parce que c'est son coeur blessé, palpitant, et le heurt des passions
+qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages.
+
+_Dominique_, de Fromentin; _Sur l'eau_, _Notre coeur_, de Maupassant,
+voilà encore des oeuvres vécues. Elles nous intéresseront toujours,
+parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de
+coeur saignant encore qu'ils ont mis là.
+
+C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain
+_s'interprétant_, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus
+l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses
+muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes
+heureux, tous!
+
+Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée
+d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée
+constante de ce _livrage_ au public, cette espèce de défloration de
+leurs sensations les plus intimes, même de celles qu'ils créent, qui
+rend les grands si tristes:
+
+ Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
+ Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
+ Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
+
+ * * * * *
+
+ Leurs déclamations sont comme des épées:
+ Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant
+ Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
+
+C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner
+pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage
+d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi.
+
+On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand
+quelque lecteur vient protester:
+
+--Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous
+avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible!
+
+Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface
+de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de
+pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose.
+Ils ont été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des
+êtres qu'ils ont créés dans leur roman.
+
+Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont
+dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les
+beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies,
+les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils
+les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination
+jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle.
+
+Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses
+manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des
+sensations dépeintes là, me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant».
+Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il
+décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que
+l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des
+_passages_ comme ceux-là. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué
+cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie
+apparaissait grotesque et bouffonne.
+
+Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient;
+ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à
+écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un
+surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se
+mouvoir dans des fictions.
+
+Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je
+ne suis qu'une femme.
+
+Montrer à nu son âme, ses pensées, son coeur, ses aspirations, même si
+par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être
+nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur
+physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins
+j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime
+mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il
+faut se soumettre pour composer.
+
+La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui
+jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut
+sans jamais saisir exactement ce que j'y ai mis. Les musiciens ne
+copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour
+tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des
+larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et
+parfois consolent.
+
+Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et
+quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour
+chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus
+personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes
+pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons
+mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas:
+«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le
+connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance
+est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend
+l'expression.
+
+Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas
+oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik.
+
+Toute cette dissertation, que vous pouvez fourrer au panier, sans que
+je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de
+l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article;
+il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent
+sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous
+y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances
+d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour
+vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce
+que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera
+et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne.
+
+Si votre coeur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple
+cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style,
+éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou
+alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les
+nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces
+formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront,
+négligents ou moins doués que vous pour se dépeindre et s'écrieront:
+«J'ai ressenti cela, moi!»
+
+Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts
+en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine,
+délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à
+vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage
+discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur;
+la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient
+ses embryonnaires sensations.
+
+Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des
+principes du _Paradoxe sur le comédien_ doit être leur loi, parce que
+plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier,
+meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut
+le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer
+au public.
+
+Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir.
+Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez
+mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès?
+
+Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à
+l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui
+parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se
+défendre.
+
+Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat,
+bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à
+entreprendre quelque chose!
+
+La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire
+souffrir...
+
+Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un
+in-quarto!
+
+
+
+
+CXL
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+22 septembre.
+
+Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de
+propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré
+d'une rude appréhension.
+
+Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez
+qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de vivre ses
+émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de
+composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un
+traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en
+jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre
+émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec choeurs de
+Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens.
+
+Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans
+chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais
+échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine
+saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à
+la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que
+jamais je n'aurais été _cela_.
+
+Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de
+votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une
+grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles,
+chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime tous et vous
+demande des nouvelles pour vivre de votre vie.
+
+
+
+
+CXLI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 septembre.
+
+Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il
+vous répéter: votre chambre vous attend toujours?
+
+Les événements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en
+ai marqué un au livre d'or de la famille: Hélène a pris sa première
+leçon d'équitation. Gérald la lui donnait sur la pelouse. Nous
+regardions, mère et moi, assez émues, ce petit paquet si cher, secoué
+par le brave Darling.
+
+Hélène en selle, ne me suis-je pas surprise à dire à l'animal: «Fais
+bien attention, Darling!»--Gérald en rit encore.
+
+Tite-Lène est à croquer en habit de cheval; elle a attrapé si vite le
+trot à l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a dédaigné la piste ronde du
+pacage et est parti donner la leçon en se promenant, monté lui-même sur
+Moricaud. Voilà Hélène ravie; moi un peu nerveuse, bien que très sûre
+de la prudence de Gérald. Et puis, maman encore plus inquiète que moi,
+prévoyant mille malheurs:
+
+--Pourvu que Darling ne s'anime pas... ça lui est arrivé avec toi et tu
+es bonne écuyère... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne
+s'avise pas d'un tête à queue... pourvu qu'Hélène n'ait pas peur...
+A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval!
+
+Ah! les: _pourvu_ des mères! J'ai vraiment tremblé pendant l'heure qu'a
+duré cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant
+que ma belle-mère, obligeamment, se souvenait tout à coup, en compagnie
+de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivés autour d'elles
+depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas
+échapper un!
+
+Enfin, Hélène est rentrée triomphante; emportée dans un bon temps de
+galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Gérald, professeur,
+jubilait, galopant à ses côtés. Il prétend qu'en dix leçons elle saura
+monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-même.
+
+Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours
+hésitante et qui guette un peu les événements. Je la crois éprise de
+vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous
+déployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous _avez
+l'air_ de les prendre au sérieux et c'est une des choses qui nous
+séduisent le plus. Au reste, vous allez bientôt revoir ces dames; elles
+comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie
+depuis le casino désert; la vie de famille n'est pas son fort, à elle
+dont le petit cerveau est bourré d'histoires de chiffons, de plaisirs,
+de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est
+pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler.
+
+Voilà les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bénédiction.
+
+
+
+
+CXLII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er octobre.
+
+Mon ami,
+
+Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps sans nouvelles; cela
+m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres.
+
+Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à
+croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper
+les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on
+n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve
+méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet.
+
+Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre
+mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme
+premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme,
+promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi
+l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée
+que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que
+vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos coeurs,
+l'abbé, saurez-vous tout?
+
+Hélas! nous sommes des petits coeurs en peine et en souci, des petits
+coeurs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes voyons à
+peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous
+sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs
+ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous
+vous tenons.
+
+Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme,
+mais quelles? Voilà, voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous
+mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la
+réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de
+notre imagination!
+
+Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous
+vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la
+veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez
+seulement de temps en temps à mes lettres.
+
+Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la
+tiédeur de la sienne!
+
+
+
+
+CXLIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+11 octobre.
+
+Est-ce parce que Suzanne, rentrée à Paris, tient «l'emploi» que vous
+n'écrivez plus?
+
+Je devrais me vexer d'être remplacée par cette petite légèreté faite
+femme, et ne vous plus écrire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin
+des vingt mélodies que je vous ai confiées; mon éditeur voulant les
+lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance
+de me les envoyer.
+
+Je voudrais bien avoir, tout de même, des nouvelles de vous, savoir si
+la grande combinaison dont vous m'avez parlé pendant votre séjour ici,
+progresse vers la conclusion favorable et attendue?
+
+Vous êtes le plus négligent des amis.--«Puisqu'on m'aime comme
+ça...»--direz-vous?
+
+Alors _continuez_, comme le nègre... Mais c'est égal, un petit mot de
+temps en temps ne serait pas pour gâter les choses. Adieu.
+
+
+
+
+CXLIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 octobre.
+
+Mon amie,
+
+Je vous envoie les _Chants d'amour_ par retour du courrier; cette
+brusque séparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi
+après-demain à la campagne pour les y relire tout à loisir. Mais si vous
+avez une combinaison avec l'éditeur, pas de temps à perdre. Cette
+combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir
+que cela me cause.
+
+Il fait à Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis
+enthousiasmé de pouvoir m'échapper. Malheureusement je pars sans que mes
+affaires soient arrangées; rien de perdu, mais cela traîne et les
+affaires, comme les femmes, ne gagnent pas à traîner. Tout cela
+m'occupe, me préoccupe, et, avec la chaleur et les courses à bicyclette
+que j'ai entreprises avec ardeur, m'empêche de me livrer autant que je
+le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez
+d'être négligent... Mais vous qui n'avez rien à faire, qui ne montez
+pas à bicyclette, qui êtes à l'air frais, pourquoi n'écrivez-vous pas
+plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas répondu? Ce serait bien
+mesquin!
+
+Dites-moi un peu ce qui se passe; Gérald est-il encore auprès de vous?
+Comment est tite-Lène? et votre mère? Écrivez-moi à Luzy, par Vire,
+Calvados; je pars demain.
+
+Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime.
+
+
+
+
+CXLV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 octobre.
+
+Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites
+songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif,
+demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «_à bar, à bar,
+à bar, à bar, à bar!_» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la
+timbale dans le bec; alors, seulement, le _à boire_ cessait, mais cette
+demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle.
+
+Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà
+tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite
+lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine
+des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des
+feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine
+qui cherchent à fuir la terre.
+
+Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone
+de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins,
+qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui
+poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les
+petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de
+s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles
+pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop
+petits.
+
+Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur
+indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude
+absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais
+éprouvé cela, je constate en moi un vague regret de rien, un peu de
+malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi
+physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à
+coup les yeux pleins de larmes.
+
+Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des
+bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon
+amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un
+instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été
+n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui
+chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de
+Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne,
+l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise,
+je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel,
+embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous
+fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose.
+
+Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend
+muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu.
+
+
+
+
+CXLVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Luzy, 21 octobre.
+
+Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous
+mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les
+demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous
+froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant
+si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière
+m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas
+savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours
+redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes
+et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir.
+
+Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du
+chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez
+votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous
+gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous de
+vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus
+orgueilleusement _sempre più_... ce _toujours plus_ m'effraie. Prenez
+plutôt la sage devise des Luzy: _plus ne veult_. Je la partagerai
+volontiers avec vous.
+
+Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.
+
+Donc, pour en revenir à mon premier sujet,--mon inquiétude est une
+digression pardonnable--je veux bien croire ce silence de huit jours dû
+au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous
+pardonne.
+
+Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le
+manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir.
+Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des
+questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être
+renseigné.
+
+Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré
+qu'elle redoutait Gérald--_per che signorina?_--) Ce sera pour vous un
+excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une
+grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.
+
+Votre vieux pion a une passion et c'est ici que cela devient plaisant,
+cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les
+raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris
+moi-même--aux descentes!--
+
+Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est
+sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas
+même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je
+ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce
+point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens
+absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de
+réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et
+les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes
+ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique
+exaltation.
+
+Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser
+en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.
+
+J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous
+n'avons causé. Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au
+Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion.
+Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai
+jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste.
+
+A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes
+amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et
+croyez-moi très affectueusement à vous.
+
+
+
+
+CXLVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+22 octobre.
+
+Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le
+silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme
+ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.
+
+D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et
+mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre
+bonheur.
+
+Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement
+du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à
+habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour
+reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je
+crois.
+
+Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la
+bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud
+appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train
+vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre
+solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse
+toujours trop vite au gré de toute la maisonnée.
+
+Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises,
+intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas,
+vous! Ce sont des volumes débordants de pensées.
+
+Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire?
+Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais
+sans force pour réagir. Ce mal indéfinissable lentement me gagne; c'est
+une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de
+laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que
+malgré moi j'y succombe.
+
+Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce
+qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je
+voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de
+maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la
+grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire
+relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise.
+
+Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est
+souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la
+salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table,
+mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens
+bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je
+puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne
+contient que le reflet du soleil, non l'éclat du midi qui est la vie
+même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de
+lui.
+
+Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil,
+c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend.
+
+Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans,
+assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal
+des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aimés.
+
+Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me
+faire gronder par le cher vieux pion...
+
+Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague
+malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai?
+je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.
+
+C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue
+comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée
+à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout
+de femme que vous devriez battre, je vous jure!
+
+
+
+
+CXLVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+24 octobre.
+
+J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez
+tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu
+besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette
+déroute morale?
+
+Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui
+place la femme sous la tutelle de l'homme.
+
+Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme
+ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par
+autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à
+Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt
+mélodies.
+
+Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme
+unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur coeur, leur
+intelligence. La femme subit la caresse sans désir, sans passion; on se
+sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur.
+
+La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur
+l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se
+reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont
+elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les
+richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les
+illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but
+de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas
+l'amour, sans quoi j'aurais aimé».
+
+Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps;
+l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant
+d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme
+vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie
+assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de
+regret et de honte.
+
+La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre
+coeur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour,
+demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire
+malheur que l'autre.
+
+Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être
+heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là. Tâchez, ma pauvre amie
+chère, de vous y résigner.
+
+Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui?
+
+
+
+
+CXLIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 octobre.
+
+Je vous écris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est
+d'amour.
+
+Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'étaler
+sur ce sujet vos petites théories de viveur sceptique.
+
+Je me suis confiée à vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est
+le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste.
+
+Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit être un excellent
+remède pour maintenir l'équilibre de l'âme.
+
+
+
+
+CL
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+28 octobre.
+
+Mauvaise, méchante mauvaise! vous êtes un joli animal sauvage que
+j'aurais plaisir à maîtriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis
+pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination
+vous égarer.
+
+J'ai une volonté aussi, moi, toute sentimentale peut-être, mais elle
+aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous
+démontrer l'erreur où vous tentez de tomber.
+
+Je vous défends d'aimer, entendez-vous?
+
+Vraiment, ma chère Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation
+et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mélancolie,
+ce mal sans objet. Avec votre âme délicate tout est à craindre.
+
+Adieu; je baise vos pâles mains avec une tendresse grandissante.
+
+
+
+
+CLI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 octobre.
+
+Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de
+mon _âme délicate_. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui
+nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire...
+
+Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de
+tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au
+salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais
+m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe
+posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les
+pauvres.
+
+Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste
+intuition:
+
+--Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose
+n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir
+par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi
+l'illusion de l'amour, sans amour. _Il te faut une petite lueur_ pour
+animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la
+solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal,
+au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des
+dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon
+enfant.
+
+»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour
+avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais
+comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de
+tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.--Ainsi je
+pressens la tienne--il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus
+tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me
+faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea
+pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de
+nos coeurs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je
+ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce
+traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis
+bien tranquille; il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et
+qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu.
+
+Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me
+guérir.
+
+Le joli drame du coeur entr'aperçu dans cette confidence, et quel
+homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé,
+fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de
+rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde,
+de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce
+pas?
+
+Mon ami, je vous baptise ma _petite lueur_. Ne vous en étonnez pas outre
+mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à
+aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit
+d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une
+petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite
+lueur de madame Tanagrette, tout sera bien.
+
+
+
+
+CLII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 novembre.
+
+Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous
+finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une
+fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre,
+où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide.
+
+En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète,
+chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle
+s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai
+pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître
+avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion
+amère. Croyez que vous y perdriez aussi.
+
+Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par
+vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de
+Paris, il faut vous résigner à m'écrire souvent. C'est le lien qui nous
+unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas
+l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave?
+
+Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle
+nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de
+ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu
+Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai?
+
+Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je
+vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis
+retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante.
+Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce
+côté-là, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre
+éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela
+surtout je souffre.
+
+Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites
+pas trop attendre.
+
+Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié.
+
+
+
+
+CLIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 novembre.
+
+Mon ami,
+
+Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez
+donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre
+vie?
+
+Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que
+je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon
+caractère--ce qui est peu de chose--mais mon coeur--ce qui est plus
+grave--en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau».
+
+Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre,
+uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes
+aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en
+vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en
+moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes
+forces et ma volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je
+suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas
+même vous.
+
+Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste,
+malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce
+serait la fin de tout.
+
+Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la
+douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte
+d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux.
+C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un
+peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je
+vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en
+parlons donc plus.
+
+Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et
+l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels voeux je forme pour la
+réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de
+moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous
+m'appartenez par vos soucis, les misères, les tristesses de votre
+coeur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne
+tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma
+tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir
+pourvu que je vous sache heureux.
+
+
+
+
+CLIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 novembre.
+
+Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps;
+j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement,
+je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même.
+
+Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que
+quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous,
+je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation.
+Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant
+de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre
+amitié.
+
+Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais écrire: depuis
+que je vous connais--mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse
+correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire,
+j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce
+qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres
+en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un
+jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux.
+
+Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la
+gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver,
+côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du coeur et l'amour, entre
+lesquels il n'est qu'un étroit passage.
+
+Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais
+en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois
+que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me
+suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman
+intitulé: _Amitié de femme_.
+
+J'ajouterais à vos lettres quelques autres que je possède, des
+observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le
+souvenir--malheureusement pas écrit--et enfin mes impressions
+personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si
+j'arriverais, non seulement à être sincère--ce qui me demanderait un
+grand effort--mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu
+de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments.
+Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme,
+et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les
+évoquer seulement?
+
+Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai
+peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux
+vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous
+prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il
+me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés
+mystérieux et sacrés de mon coeur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire
+aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand
+j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien de gens
+cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait
+prendre pour sceptique ou moqueur!
+
+Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête
+sensible.
+
+Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie.
+
+
+
+
+CLV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+20 novembre.
+
+Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y
+sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous
+lie.
+
+Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de
+coeur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons,
+nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous
+unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en
+est ainsi pour moi, mon ami.
+
+Je voudrais vous voir faire ce livre. De grand coeur je vous
+abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai
+jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent
+s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une
+oeuvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la
+fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause
+de cela l'oeuvre serait humaine.
+
+Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont
+impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les
+recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait:
+«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de
+couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands,
+ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir
+noblement?
+
+Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la
+dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi
+procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais
+presque _en espérance_, pendant des mois, dans sa tête, et l'oeuvre,
+tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée,
+comme Minerve.
+
+C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons.
+La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je
+vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas.
+Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En
+parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une
+distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme
+aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de
+délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre;
+au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon
+service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne
+deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas
+loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que
+je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour
+l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible
+que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir.
+Ah! je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous
+ennuyer!
+
+Votre muette amie, _madame Close_, comme vous avez dit si drôlement un
+soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un
+raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les
+réalités parlées.
+
+Vous le dire? Non--vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches
+d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma
+pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte
+pour moi.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez là
+pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces épreuves dont le
+travail de correction m'est réellement une épreuve. Dès ce métier de
+manoeuvre achevé, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier
+pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi ça
+fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus
+de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon
+Hongrois; mais si peu de personnes entendent, à Paris, cette langue
+sonore... pour son «petit commerce», l'éditeur réclame du français.
+
+
+
+
+CLVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+22 novembre.
+
+Ma chère intellectuelle,
+
+Un mot en hâte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de
+caractère, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous
+aime.
+
+Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'étais jamais aperçu de
+tant de déperdition de vos facultés lorsque vous me parlez.
+
+En ce moment, j'ai près de moi un ami en visite et à la minute Jacques
+entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le
+courrier et ne laisse pas d'être inquiet sur la tournure que va prendre
+ma lettre. Alors je préfère vous quitter tout de suite.
+
+Je vous aime, aimez-moi. Adieu.
+
+
+
+
+CLVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+24 novembre.
+
+Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet!
+
+Puis-je discrètement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas
+précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de
+vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure
+maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de
+cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices!
+
+Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien
+ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs,
+l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment,
+intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en
+l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être
+sans inconvénient.
+
+Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?
+
+Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans
+imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si
+nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de
+foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par
+le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes
+de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son
+amour, on devrait leur en savoir gré.
+
+A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler,
+tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce
+déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos
+réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà
+notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque
+toutes intuitives.
+
+La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être
+heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer,
+vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles
+de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur la
+rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies.
+
+Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je
+l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon
+adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque,
+rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant
+un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement
+pour m'occuper et me distraire.
+
+Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans
+discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le
+peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me
+semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles
+aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas
+plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il
+pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter
+d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner
+d'une lueur de réflexion et d'esprit?
+
+Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne
+vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de
+l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude
+et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner
+le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?
+
+La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la
+satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de
+plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement
+ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste
+intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a
+dans l'homme».
+
+Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous
+aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant,
+en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner.
+
+Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre
+chose que le mâle aux appétits exploitables.
+
+Les beaux germes s'atrophient assez vite, ô chercheurs de sensations!
+Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je
+baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement,
+l'abnégation dans l'amour.
+
+Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports
+d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les
+déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité,
+la chaleur bienfaisante de coeurs compatissants, ramèneraient bien des
+cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux.
+
+Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que
+l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité
+seule, mais l'espérance et la foi.
+
+Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle
+seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné:
+«Aimez-vous les uns les autres.»
+
+Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne
+satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue
+d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal à propos d'une
+réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine
+fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous
+l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres coeurs épris,
+comme elle, d'un certain idéal.
+
+Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les
+heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à
+atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance
+et d'activité, leur vide existence.
+
+Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer
+aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans
+craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table
+sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en
+est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent
+de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en
+prenant contact, c'est un grain de mil.
+
+Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquiète
+d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment.
+
+Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les
+êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et
+avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses
+dure toujours.
+
+Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque
+je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous
+soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder
+comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de
+nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration
+inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos
+pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer _à vide_, toutes!
+
+Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce coeur nonchalant et
+sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas.
+Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour
+vous tresser un souvenir?
+
+Vous vous récriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine,
+Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le
+composons, ce _toutes_.
+
+Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est
+très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la
+campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle;
+fâcheux contretemps, pas vrai?
+
+_Adio, caro mio._
+
+
+
+
+CLVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 novembre.
+
+_Well dear!_ quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez
+vous... il y a sensation de socialisme là dedans; mon billet ne
+s'attendait pas à cette éloquente diatribe.
+
+Je veux, répondant d'abord à votre précédente lettre, vous dire combien
+je me rends compte de l'exaspération où vous met la correction de vos
+épreuves. A relire plusieurs fois une de ses oeuvres on est fatalement
+pris d'un grand doute et d'un grand dégoût. Tout vient sur le même
+plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie complètement;
+on arrive à détester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment
+contre nature de haïr ses enfants, on souffre.
+
+C'est bien à peu près cela, n'est-ce pas, que vous devez éprouver? Je
+regrette de n'avoir pas été auprès de vous pour vous aider; j'aurais
+voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqués
+en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait,
+peut-être me trompe-je? Car si dans votre avant-dernière lettre vous
+voulez bien me décerner aimablement les qualités de critique, je me
+souviens que jadis vous m'avez reproché de manquer d'idées personnelles
+et d'originalité dans mes jugements.
+
+J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que
+vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a là une couleur locale
+étonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrière abandonnée que
+pour cela! Les paroles sont bien tirées des douze Magyars que vous
+m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant,
+votre traduction, pour m'approcher le plus possible des pensées
+exprimées par les vers du poète Szàvay.
+
+Vous me semblez être, chère, dans un singulier état d'esprit et je
+crois, non pas d'après ce que me disent vos lettres, mais d'après ce
+qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de
+milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces
+alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas là
+mon amie au jugement ferme, au caractère résolu et fort; je m'imagine
+plutôt une amie un peu hébétée par le grand soleil d'automne, énervée
+par l'inaction, chercheuse de moulins à vent contre lesquels elle
+s'efforce de dépenser son activité.
+
+Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une
+pensée juste. A certains tempéraments comme le mien, un peu flous,
+enclins au rêve, réfractaires décidés à toute intervention dans les
+choses extérieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A
+ceux-là suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au delà, l'hypnotisme
+que produit le perpétuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la
+tranquillité bleue de l'horizon, la solitude somnolente des choses.
+Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur «ressemble à une
+envie de dormir». Mais vous, résolue, active, pratique, pour qui les
+rêves sont plutôt des projets, qui en même temps que les idées en voyez
+l'exécution, il est évident que cette solitude entre votre mère et votre
+fille finira par vous exaspérer.
+
+Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y
+ai réfléchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce
+malaise dont vous m'avez parlé, contre lequel ne peut prévaloir le
+travail le plus intéressant.
+
+Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb.
+Votre grande philosophie s'abaissera à parler d'un tas de petites choses
+qui vous détendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos
+connaissances.
+
+Je dîne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a
+fait un accueil sournois. Je n'ai pas été très satisfait de cette
+entrevue.
+
+Il se passe dans ce cerveau qui n'est après tout qu'un cerveau de petite
+fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer
+beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une
+grande place dans cette petite vanité blessée. Je vous assure que,
+malgré ma réputation de curieux, je ferai mon possible pour éviter les
+confidences que l'on croira devoir me faire.
+
+
+
+
+CLIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, 1er décembre.
+
+Cher,
+
+Nous voici arrivées. Je vous ramène une amie un peu douloureuse.
+
+Je ne vous ai pas prié de venir me voir de peur de vous importuner, et
+sachant que demain nous dînons ensemble chez ma belle-mère avec les
+d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes
+_Lieder_ hongrois murmurés et joués par vous.
+
+En voici un nouveau, avec _le sens des paroles_ que vous devez versifier
+sous mes notes.
+
+Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les découvrir;
+si je le savais, je commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en
+rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!)
+J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux.
+C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entraîne dans une
+fâcheuse marmelade.
+
+
+
+
+CLX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er décembre.
+
+Le dîner de demain boulevard Péreire ne me suffit pas; j'irai ce soir
+présenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis
+cette soirée rue Murillo pour faire un poker. Je lâche Murillo street et
+poker.
+
+Et quand elle pense que, sans votre mot porté--bien retardataire!--elle
+aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous
+étiez revenue, _votre petite lueur_ voit rouge, madame!
+
+
+
+
+CLXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, 8 janvier 18...
+
+Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le
+coeur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas?
+
+Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours
+cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez
+mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes
+besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a
+désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans
+la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a
+appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez
+donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!»
+
+Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et
+c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à
+ceux qui ne me connaissent pas!
+
+Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse
+d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne,
+heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de
+vous pour faire souffrir le brave Aprilo.
+
+Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là; moi jusqu'à en crier si
+j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère
+qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude.
+
+Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez
+des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre
+exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma
+manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir.
+
+Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre
+mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec
+les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai
+pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là
+pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature,
+m'inquiète; j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau,
+pareillement souffrir.
+
+Adieu. J'ai seule donné mon coeur; je le reprends, sûre de ne pas
+troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre.
+
+
+
+
+CLXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+8 janvier.
+
+Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cédé à un
+mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite
+cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en
+demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise
+humeur? Soyez un peu indulgente, réfléchissez.
+
+Quoi qu'il arrive, soyez persuadée que les sentiments de grande estime
+et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changés.
+
+Vous dites que vous êtes seule à avoir donné votre coeur? Eh bien,
+reprenez-le, le mien restera.
+
+
+
+
+CLXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+25 janvier.
+
+Ma chère amie,
+
+L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être
+brisée par un simple malentendu, vous le savez bien.
+
+J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères
+parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par
+ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui,
+vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à
+l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami.
+Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable?
+
+Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous
+crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais
+vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis
+incapable pour bien des raisons, croyez-le.
+
+J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous
+demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne.
+
+--Madame est sortie, me répondit Jean.
+
+Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel
+j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain--«Madame est
+sortie»--me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux
+Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si
+miss May et mademoiselle Hélène étaient là. Visiblement gêné, le
+domestique m'a dit: «Non.»
+
+Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du
+dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout
+espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté
+habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald:
+
+--Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai
+trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de
+composition.
+
+Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente de me fuir, je ne me
+suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-soeur m'a dit:
+«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je
+souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces
+inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux
+être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à
+votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et
+vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut
+pas dire le plus.
+
+Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je
+cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée,
+c'est presque involontairement, mais vous!
+
+Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous
+cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre
+un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les
+mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je
+vous envoie du vrai fond de mon coeur.
+
+C'est donc bien peu de chose qu'une amitié, et voilà tout le cas que
+vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une
+parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital
+d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère
+intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité
+quand je pense à cela, j'en suis navré.
+
+Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre
+nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me
+blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal.
+
+Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire
+que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette
+méchante tête et ce grand coeur pendant ces longs derniers jours; vous
+me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé.
+
+Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection
+dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement.
+
+
+
+
+CLXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 janvier.
+
+Venez aujourd'hui, à quatre heures, si vous voulez.
+
+
+
+
+CLXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+26 janvier.
+
+Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée
+dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous
+croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de
+moi.
+
+Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi
+m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents
+ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal?
+
+Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous
+dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre.
+C'était encore cruel à vous de me dire: «J'aime mieux ne pas vous
+rencontrer dans le monde».
+
+Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent
+pas plus douce à mon coeur. Je vous citerais volontiers ces vers de
+Voltaire:
+
+ ... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer,
+
+Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse
+quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à
+mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!»
+Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion
+m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout.
+
+Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de
+moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier...
+
+Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables,
+coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours!
+Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer
+d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable?
+
+Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il
+profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère
+d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre?
+
+Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon
+trouble et mes angoisses?
+
+Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni
+vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort
+calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans
+l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma
+soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse,
+quitte à en mourir, je veux boire à longs traits.
+
+Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié
+empreintes d'amour!
+
+Voyez la faiblesse de mon coeur, le désarroi de mon être: Philippe,
+j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque
+heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de
+mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout
+ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans
+cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir...
+
+Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher
+ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle
+cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à
+elle.
+
+C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne;
+c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de
+la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en
+lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure
+pour me calmer et me crucifier à la fois.
+
+Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette
+lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré,
+j'ai prié... rien ne m'a soulagée.
+
+Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas!
+cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que
+pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas.
+
+Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez
+pitié, ayez pitié!
+
+
+
+
+CLXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+27 janvier.
+
+Ma pauvre chérie, votre lettre m'a bouleversé et fait mal. Quoi vous
+dire? Vous êtes la plus chère et la plus douce habitude de ma vie, tout
+m'est amertume hors vous et Hélène... Dois-je vous perdre?
+
+Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a éveillé cet amour
+parce que vous êtes privée dans la force de votre âge des soins
+affectueux dont vous avez à votre insu besoin. Je me sens bien
+coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je
+m'éloigne? Ordonnez, mon amie.
+
+
+
+
+CLXVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 janvier.
+
+Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais
+dans mon rêve jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence.
+L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer
+tout mon coeur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes
+apparents caprices?
+
+Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami
+sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais
+continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que
+vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses
+dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession
+de gaieté de coeur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me
+pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant.
+
+Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère:
+vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous
+serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher
+de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus
+follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela
+est fou, mais cela est. La fréquence de nos rencontres, la lente
+pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure,
+voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où
+je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer,
+si elle tombe sur votre coeur et s'y ensevelit.
+
+Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un
+étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine
+pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette
+lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de
+vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes
+lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la
+solitude de mon coeur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin
+que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce
+point-là, vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres...
+Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si
+heureuse...
+
+Là-bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je
+vous ai si bien donné mon coeur! Jamais je ne pourrai le reprendre.
+Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune
+créature ne le possédera que vous seul».
+
+Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que
+j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse
+lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots
+m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses,
+laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime!
+
+
+
+
+CLXVIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 janvier.
+
+Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette
+petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.»
+
+Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos
+ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force
+d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise
+de la vie pour conclure: cette tourmente passera.
+
+Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce
+moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus
+digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant,
+j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour
+cela briser l'amitié précieuse qui nous lie.
+
+Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais
+seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens
+coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos
+intelligences, de nos coeurs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces
+grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...»
+«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est
+d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour
+les ébranler et pour les remplir[2]».
+
+Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion.
+Pardonnez-moi!
+
+Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher
+de mon coeur, sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste
+amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du coeur qu'en
+égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste
+vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos
+yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils
+rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre
+corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la
+mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards,
+que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux
+de cette débauche pure et retenue.
+
+J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner,
+sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du
+vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé
+le corps.
+
+Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce
+culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à
+moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait
+prétendre.
+
+J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'oeuvre d'un artiste est
+sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que
+je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour.
+
+Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et
+vers lequel il reporte ses plus fines sensations.
+
+J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie
+selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou
+vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents.
+
+J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les
+choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses,
+vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié
+l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe,
+passionnée comme Magdeleine.
+
+Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la
+recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes
+ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie,
+chercheurs involontaires de sensations inéprouvées par d'autres. Cet
+«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et
+savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable
+hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise,
+pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré--faible excuse,
+hélas!--c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite
+quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.»
+
+Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie
+d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la
+force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces
+reprises, vous sentant bien mienne,--et si purement--assujettie à ma
+volonté.
+
+Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et
+victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable.
+
+Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie.
+Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en
+vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là
+si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me
+touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre
+longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances
+fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des
+tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce
+coeur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile
+amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux
+d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté.
+
+J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui
+délirez et criez de douleur...
+
+Voilà ma confession. Vais-je vous perdre?
+
+Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus
+chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous
+perdant.
+
+
+
+
+CLXIX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+30 janvier.
+
+Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont
+moins cruels.
+
+Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon
+mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du
+vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de
+sensations rares invécues.
+
+Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous
+êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se
+complaisent les hommes de plaisir, vos amis.
+
+Je me sens devenir folle...
+
+Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne
+ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit:
+«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée...
+
+Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute
+vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec
+tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la
+marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous
+n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en
+fort!
+
+Hélas! vous avez raison de compter sur ma défaillance, puisque je vous
+aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main
+cruelle qui les tient?
+
+Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.»
+C'était l'amour, la faute, la honte, le remords.
+
+Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je
+vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force
+de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance?
+
+Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je
+suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des
+litanies d'amour,--dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié
+par d'importunes confidences,--s'adressent à moi.
+
+Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette
+robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...»
+Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité
+d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette
+réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme
+je souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à
+vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de
+tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.»
+
+Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre...
+vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants:
+«Là... maintenant je suis bien...»
+
+Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces
+bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour
+ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le
+parfum d'iris, mon parfum, me grisait.
+
+Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un
+jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux,
+tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le
+simulacre.
+
+Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs,
+comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis
+sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison?
+Pourquoi ai-je oublié que pour la plupart des hommes: «L'amour fait
+tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son
+tailleur[3].»
+
+Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent
+toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et
+s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de
+pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre
+esprit et presque aussi de votre corps.
+
+N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en
+moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle
+de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps
+élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance
+jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font
+frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur
+fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le
+mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres.
+
+Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout entier, jusque dans vos
+imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre
+image.
+
+Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne
+suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement
+vers vous.
+
+Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée
+de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je
+bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte
+d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de
+celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus
+que vous présentiez ce soir-là, surtout parce que vous êtes resté auprès
+de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre
+poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans
+mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse
+éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact.
+
+Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante
+et divine.
+
+
+
+
+CLXX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+31 janvier.
+
+Vous me désolez... Pauvre chère, j'ai votre pardon, n'est-ce pas?
+
+Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprès de vous, de sentir les
+forces me manquer. Je voulais vous posséder quand, vous connaissant
+d'une façon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gâcher,
+perdre et troubler à jamais; car vous n'êtes pas de celles qui prendriez
+avec calme et placidité la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur,
+m'entraîne à vous faire souffrir; mais cette douleur épure votre amour.
+Denise, il faut qu'il demeure immatériel, autrement vous me haïriez...
+
+Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus
+depuis que je sais votre pensée et votre âme en déroute.
+
+
+
+
+CLXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er février.
+
+Non, ne venez pas. Dans cette déroute il me reste des instants de
+grande lucidité où je juge le danger proche et où j'ai la volonté de
+l'éloigner. Le soin qu'il me faut déployer pour ne pas m'abandonner à
+cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en soupçonnent pas la
+cause, me donne une force factice sur moi-même; je ne veux pas la
+perdre.
+
+Cette force maîtrise l'exaltation où je suis à certaines heures. En tête
+à tête avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion
+vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-être contagieux?
+Vous avez beau être de séniles jeunes hommes et vivre par curiosité,
+sais-je si le feu qui me dévore ne vous échaufferait pas? J'ai peur de
+faiblir sous la pression de vos lèvres sur mes mains... Ah! quelles
+voluptés vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils
+m'emplissent toute!
+
+Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai après-demain à l'Opéra. Je
+sais que ma belle-soeur vous a offert une place dans la loge. Venez.
+Je me fais une joie et un martyre à l'idée d'être auprès de vous durant
+ces heures.
+
+
+
+
+CLXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Samedi, 4 février.
+
+Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous
+entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au coeur
+à m'en évanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affamée
+de vous, folle de votre chair.
+
+On me trouve changée; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe
+le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Dussé-je
+en mourir, prenez-moi. Mon âme, mes pensées sont tumultueuses, je ne
+sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je
+ne suis plus qu'une hallucinée de tendresse.
+
+Je vis, à côté de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et
+m'affole. Vous êtes le rêve de mes jours et de mes nuits; ce rêve
+mystérieux et réel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou
+l'idéal d'un amour que je cherche en vous.
+
+Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misérable,
+chanter--non, cela se pleure:--«Il y a un secret, Valérian, que je veux
+te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrême jalousie
+veille sur mon corps[4].»
+
+Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je
+connais l'épouvantable misère de ceux qui aiment et doivent vivre sans
+amour.
+
+Ayez pitié de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le coeur.
+
+
+
+
+CLXXIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+5 février.
+
+Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser
+pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle
+est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.
+
+L'amour, pour vous, ne représente autre chose que la poésie des sens.
+Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui
+s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de
+sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous
+souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur
+la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière
+dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y
+perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à
+d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain;
+c'est ce lendemain que je redoute pour nous.
+
+Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui
+demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une
+nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute
+l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à
+tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous;
+croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.
+
+Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles
+qu'enfante votre esprit!
+
+Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni
+aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée?
+Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et
+respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous
+étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée,
+le trouble de votre conscience.
+
+Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes
+entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la
+virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne
+plus compter chaque battement de votre coeur.
+
+L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté
+de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le
+fais.
+
+Chère, chère, laissez-moi habiter votre coeur, seulement cela!
+
+
+
+
+CLXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+5 février.
+
+Au lieu de me faire de la rhétorique et des phrases, dites donc tout
+simplement que vous m'avez aimée quand je ne vous aimais pas, que je
+vous aime quand vous ne m'aimez plus; là est la raison de vos raisons.
+
+Vous avez peur aussi que je trouble la quiétude égoïste de votre vie; ma
+passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre âme, vos
+joies, vos désirs, sont mièvres et lilliputiens.
+
+Je ne suis bonne qu'à distraire, mouvementer votre esprit en me
+diversifiant. Voilà la mission que vous m'avez assignée, la part très
+noble, en vérité, m'échéant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en
+vue de ce rôle.
+
+Oui, oui, l'amour est une fatale exception à vos lois mondaines
+correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices légers, à la bonne
+heure! Vous vous créez habilement un calme petit bonheur individuel,
+pris avec adresse aux dépens des autres... Vous me mangiez l'âme avec
+délicatesse, à la cuiller; quand, toute blessée, je vous la tends et
+vous dis: «achève!» vous vous reculez, effrayé de la voir tant
+saignante, traversée de désirs, inassouvie. Elle tombe tout à coup au
+beau milieu de votre tranquillité et vous êtes bien las de l'énergie qui
+surabonde en elle.
+
+Mais comprenez donc: j'aime!--Une émotion inconnue m'entraîne,
+m'emporte; d'exaspérants désirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la
+lâcheté--vous l'avez dit--d'implorer la relativité de votre amour,
+pourvu qu'il soit: votre amour.
+
+
+
+
+CLXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Mardi, 7 février.
+
+L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques;
+vous injuriez en moi le médecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de
+vous sauver. O ma chère, chère Denise, pauvre torturée, écoutez encore
+ma voix dont la douceur finira par vous calmer; l'amour éclate rarement
+tout à coup, il vient lentement, progresse, dévaste l'âme à l'apogée de
+sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il décroît, nous laisse
+convalescents, puis guéris. Guéris? non; je ne suis pas bien sûr que le
+coeur ne reste à jamais infirme, à jamais brisé.
+
+Ainsi en a-t-il été pour moi.
+
+Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que
+c'est un état merveilleux de vivre dans ce remuement d'émotions fortes
+quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'âge des
+réflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie
+et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est inévitable et que la
+race entière des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer
+pour souffrir ou de souffrir pour aimer.
+
+Mais puisque le mal passe, les guéris ne sont pas coupables de préserver
+ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car
+troquer l'infortune du rêve contre l'infortune réelle, vivre dans le
+mensonge, le désenchantement de l'acte commis, sans compter la
+désagrégation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire
+des souffrances.
+
+Nous sommes des êtres de sentiment chétif; le roman que chacun de nous
+bâtit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite épuisé, qu'il
+vaut mieux ne pas le vivre et le garder à l'état de rêve.
+
+Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous
+me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous préserver
+d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez à rougir--ne
+fût-ce que vis-à-vis de moi--d'une honte intime que toute la tendresse
+dont je pourrais vous envelopper ne vous empêchera pas de ressentir.
+
+Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer
+d'un amour que je n'éprouve pas; il s'agit de mentir à Hélène et--ceci
+vous semblera peut-être puéril--je ne pense pas sans un malaise au rôle
+de dupe que nous lui ferions jouer et à la gêne que vous auriez, sortant
+de mes bras, chaude encore de mes baisers, à baiser la chère pureté
+qu'elle est. Je sais que, du jour où je serai votre amant, ma vie se
+disjoindra de la vôtre en raison directe de ces mensonges et de ces
+hontes.
+
+Il faut une grande fatuité à l'homme--et bien peu de vrai amour en
+somme--pour qu'il songe sans remords à posséder une honnête femme. Si je
+sentais mon moi sublime, capable d'une fidélité absolue ou si je vous
+aimais moins, peut-être ne résisterais-je pas à ce grand amour qui
+s'offre.
+
+Vous m'avez jugé autrefois avoir «une intelligence mâle et froide, un
+coeur hésitant...» Oui, voilà ce que je suis, je sens vivement la
+vérité de votre antérieure divination...
+
+Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par pitié pour vous,
+pour Hélène, réfléchissez avant que cette vulgaire et irréparable chose
+soit entre nous.
+
+Ce rôle un peu ridicule assumé par moi de me refuser à votre tendresse,
+il me coûte; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime;
+vous ma soeur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en
+elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyauté d'un homme, faire
+de vous ce que j'ai fait des autres!...
+
+Denise, chère âme fine, cher esprit d'élite, ayez conscience de la
+probité qui me fait vous dire: N'aimez pas.
+
+Je vous écris navré; je donnerais tout au monde, afin que dans un éclair
+de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis.
+
+Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon
+devoir, il me faut l'accomplir.
+
+Ah! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le
+courage de vous faire souffrir.
+
+
+
+
+CLXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+8 février.
+
+Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prévoyantes de tout
+le mal, de toute la honte, de tous les désenchantements de l'amour... Je
+les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais.
+
+Vous avez beau jeter du mépris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis
+orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi.
+
+Avez-vous donc vu des fleurs s'arrêter de s'épanouir et fermer leurs
+corolles afin de retenir l'exhalaison parfumée de leur âme de fleurs?
+Aussi involontairement je vous aime.
+
+Ah! vous n'avez jamais aimé pour oser flétrir ainsi l'amour. Je ne sais
+quoi m'emporte vers vous, malgré tout, si puissamment! Je n'ai même pas
+la pudeur de ne plus vous dire: «Je vous aime!» et c'est en vous adorant
+à genoux que je vous le murmure, mon bien-aimé.
+
+Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles
+heures d'extase, mais prenez de mon âme son adoration et vivez
+indifférent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma
+passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait
+frissonner, il y a toutes les tendresses fécondes et douces en savantes
+trouvailles pour le bonheur de l'aimé.
+
+Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui
+ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aimé, donnez-moi la vie d'amour... je
+l'implore à vos pieds, défaillante.
+
+
+
+
+CLXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+9 février.
+
+Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnées me touchent
+profondément. Ces cris s'exhalant de votre corps enivré, ces intimes
+convulsions de votre coeur, emplissent le mien de curiosité, de désir,
+d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La
+passion n'a pas d'honnêteté, l'amour, pas de pudeur.
+
+Eh bien, ne résistons plus; venez, je vous attends; vous êtes belle, je
+vous aime, j'ai pitié de votre souffrance. Venez, ma bien-aimée.
+
+
+
+
+CLXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+10 février.
+
+Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un
+amour égal au mien, mais pas votre pitié.
+
+Je ne suis pas guérie, mais je suis calme; la crise est passée. Je n'en
+mourrai pas s'il me reste votre amitié.
+
+J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir
+d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir
+lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour
+dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie.
+
+A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au
+cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là, je ne sais
+quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de
+descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit
+au cocher: «C'est là, mais j'attends quelqu'un».--Il m'a répondu: «Bien,
+ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège.
+
+Ah oui! _petite dame_, je n'étais plus que cela: une pauvre chose
+étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle
+avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable.
+
+L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de
+honte... J'ai vu vos fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever
+un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je
+broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir,
+se dresser devant moi: _Venez--ne résistons plus--ma chérie._ Oui,
+seulement ceux-là, toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres...
+d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien
+qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas,
+séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui
+anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me
+suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid...
+l'heure?... il attend... il est là... j'irai... il attend...» Mais
+c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides,
+sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée.
+
+Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois
+bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit...
+Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère;
+vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant d'humidité,
+vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu
+des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté
+votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à
+la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec
+votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous
+êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux,
+libre...
+
+Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots
+nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a
+ouvert la portière et m'a consolée.
+
+Quelle chose triste et grotesque que la vie!
+
+Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en
+ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient...
+elles étaient aussi _démâtées_ qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez,
+marchez, ça passera.» _Ça passera!_ il a dit ça comme vous...
+
+Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle
+d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son
+effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir dans cet état chez moi,
+je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai
+besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas
+tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et
+complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les
+heures à part; allez.» Et nous voilà partis.
+
+Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux
+qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur
+leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et
+lugubre on en pourrait faire...
+
+Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi.
+Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était
+couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur
+mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en
+grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman
+chérie».--J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi
+donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule,
+bien triste, pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après
+j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a
+pas voulu me conduire.»
+
+«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien
+morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un
+t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi
+ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser
+bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je
+t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.»
+
+Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été
+l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante:
+«Ah! c'est toi, toi; te revoilà!» Et puis s'est rendormie sous mes
+baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle
+ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui
+demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon
+enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre
+chose, j'embrassais ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de
+ce que je lui avais fait souffrir...
+
+Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court
+passé!...
+
+Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible
+sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement
+et physiquement.
+
+Voilà; maintenant c'est fini.
+
+Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que
+je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la
+crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal
+que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits
+n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et
+tiennent fort mon pauvre coeur.
+
+
+
+
+CLXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 février.
+
+Que vous étiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantôt... toute
+courbaturée, toute alanguie, si noblement contusionnée à la lutte du
+devoir, avec vos beaux yeux cernés... j'aurais voulu pouvoir les baiser.
+
+Vous avez eu un petit rire sceptique quand, à genoux à vos pieds et
+entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si
+amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chérie d'Hélène, si
+vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez
+plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un détachement ironique
+de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude
+crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie.
+
+Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein
+d'anxiété, de suivre de près cette convalescence...
+
+
+
+
+CLXXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+12 février.
+
+Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en liberté, pas vrai?
+Vous m'amusez...
+
+Vous dites: «Aimez-moi... là, très bien... pas tant... allons, un peu
+plus...»
+
+J'ai une vague peur de ressembler à la pauvre grenouille implorant:
+
+«Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?
+
+»Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà?
+
+»Vous n'en approchez point»...
+
+J'espère n'en pas crever ainsi qu'a fait la chétive pécore... encore
+n'en suis-je pas bien sûre.
+
+Pour ce qui est de notre amitié, soyez rassuré: je ne sais pas ménager
+ce que je méprise, mais je ne vous méprise pas, je vous aime presque; je
+saurai donc rester l'amie que vous vous êtes rêvée.
+
+
+
+
+CLXXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 février.
+
+Mon amie, vous nous inquiétez, Gérald et moi. Nous avons causé comme
+deux frères hier au soir en vous quittant. Ces syncopes fréquentes,
+survenues depuis trois jours, nous préoccupent. Nous avons décidé que,
+pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration où
+vous êtes, il fallait partir pour le Midi.
+
+Ne vous récriez pas; vos deux frères ont combiné ainsi le voyage: nous
+partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Gérald, tite-Lène, vous et
+moi--si vous me voulez--pour vous installer et demeurer quinze jours
+près de vous.
+
+Gérald va vous avertir de ce projet en allant déjeuner ce matin avec
+vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami
+inquiet, torturé, vous supplie à genoux de ne pas dire: non.
+
+
+
+
+CLXXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Ce 19.
+
+Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis désemparée,
+lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours,
+seule avec ma chère petite...
+
+Le reste?... Je ne sais plus et ça m'est égal...
+
+ Terre, il est des vivants dont la vie est passée,
+ Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts.
+
+
+
+
+CLXXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, Cannes. 8 mars.
+
+Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous
+passons nos journées ensemble?
+
+J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire:
+«Éloignez-vous!»
+
+Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit,
+me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à
+ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère.
+
+Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se
+poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos
+ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise
+longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine de la mignonne,
+c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met
+dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je
+vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi--qui sont
+notre amitié--font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi
+tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives...
+
+Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne
+m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne
+seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait
+tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes
+efforts pour l'anéantir.
+
+La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout
+bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans
+mon coeur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration:
+l'oubli.
+
+Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal.
+
+
+
+
+CLXXXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Splendid Hôtel, Cannes, 8 mars.
+
+Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lène; c'est
+donc pour cela que, lorsque j'ai demandé à monter vous saluer dans votre
+chambre, le domestique m'a dit: «Madame repose.»
+
+Nous nous hâtions Hélène, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles
+pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous
+voulions admirer avec la «chérie» le coucher du soleil... J'étais fier
+aussi du rose pâle que notre marche dans la montagne avait mis aux joues
+de «la chérie de la chérie...»
+
+Je suis triste de cette décision, mais elle est sage. Ce va m'être un
+déchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens
+malheureux à cette idée; j'ai bien envie de ne pas venir dîner ce soir
+aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon
+habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dîne
+à l'hôtel.
+
+
+
+
+CLXXXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles.
+
+Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et
+s'en étonnerait.
+
+Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera
+plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui
+me restent à vous voir.
+
+Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime!
+
+
+
+
+CLXXXVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Paris, ce mardi 14 mars.
+
+Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait
+plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans
+votre état.
+
+Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en
+envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes
+me désespère; pour me les faire supporter si courtes, il faudrait
+qu'elles fussent signées de vous. Ce _Denise_, je l'aime syllabe par
+syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait
+un calmant, une détente dans mes inquiétudes.
+
+Donc, je romps le traité--c'est le sort habituel des traités d'être
+rompus, d'ailleurs.--Je vous écrirai et serai bien heureux si vous
+voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres,
+elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de
+vous.
+
+Je baise tendrement vos mains, mon amie.
+
+
+
+
+CLXXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 mars.
+
+Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je
+suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir.
+
+J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady
+Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas.
+
+Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je vais voir le plus souvent
+possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de
+télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes
+qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il
+me faut des nouvelles.
+
+Je suis douloureusement tout entier à vous.
+
+
+
+
+CLXXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Aux Ravenelles, 18 mars.
+
+Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant
+Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche.
+Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre
+souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne...
+
+O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la
+splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais
+plus être heureux?
+
+Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon
+coeur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux manger:
+j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens
+diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand
+effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à
+l'évanouissement.
+
+Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe.
+
+
+
+
+CLXXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 mars.
+
+Ma chérie, votre faiblesse m'inquiète; ce mot-là toujours répété dans
+les télégrammes, m'angoisse.
+
+Pauvre petite! cette lettre qui vous a coûté un évanouissement, mes yeux
+ne s'en peuvent détacher.
+
+Je vous en prie, ayez la volonté de réagir. Vous guérie, nous pourrons
+être si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont
+cahoté un peu notre amitié; mais elle demeurera plus noble, plus belle,
+plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre!
+
+Cette amitié représentera un grand effort d'honnêteté de ma part; de la
+vôtre une droiture sublime, rare à rencontrer. Les joies intimes qu'elle
+nous a déjà données, c'est un peu de bonheur, croyez-moi.
+
+Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou
+mal quand je songe à l'état affreux où vous êtes... par pitié,
+guérissez!
+
+
+
+
+CXC
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, 23 mars.
+
+C'est peut-être me guérir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets
+ni ce qu'ils regrettent; mes heures se traînent, mes grands désirs sont
+morts, j'en reste abattue et tremblante.
+
+Mes jours, mes nuits sont singulièrement mélancoliques. Je cherche à
+suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher
+ces souffrances: j'ai le coeur plein de larmes.
+
+Mais vous? pourquoi être triste? qu'avez-vous?
+
+
+
+
+CXCI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 mars.
+
+J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens
+criminel; j'en arrive à trouver ridicules, imbéciles, mes scrupules et
+notre honnêteté. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force
+m'a animé et fait lutter contre cet amour?...
+
+Vous êtes née pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors
+l'amour; il vous a embellie, électrisée; maintenant, il vous tue.
+
+Eh bien, aimons-nous. Je me sens pénétré, à mon insu, d'un tel orgueil
+d'être celui que vous avez choisi...
+
+Nous avons, ma Denise, de belles heures à vivre, j'attendrai qu'elles
+sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour éclosent
+encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous
+guérir, ma bien-aimée, dans l'apaisement de mes baisers passionnés. Je
+viens, n'est-ce pas?
+
+_Yours for ever._
+
+
+
+
+CXCII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, 29 mars.
+
+Non, non; j'ai trop pensé, j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert.
+
+J'ai vécu longtemps avec délices dans l'incohérence de mes sensations;
+mais tant de secousses ont épuisé mon amour.
+
+J'en arrive à ne plus savoir si je désire ou non que vous vous souveniez
+d'avoir été, par moi, immensément aimé.
+
+Quels arriérés de tendresse inemployée je vous ai donnés pourtant! c'est
+une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout
+sentiment à l'extrême... Mais maintenant c'est fini. Le rêve, resté
+rêve, s'efface lentement sans s'imprégner d'aucun souvenir, d'aucun
+frisson de réalité l'attachant à ma vie.
+
+Ma fille m'a reprise tout entière. Je ne supporte avec joie ses
+tendresses qu'à la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose
+c'est la pureté de mon corps à défaut du calme de mon coeur.
+
+Je ne pourrais, maintenant que j'ai réfléchi, vivre auprès de mon enfant
+dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manière violente, cette nuit
+lointaine déjà qui m'a brisée et où j'ai tant souffert.
+
+Mon ami j'aime Hélène plus que vous, plus que moi, plus que mon amour.
+
+Ne venez pas. Allez, je guérirai... on ne meurt pas d'amour.
+
+
+
+
+CXCIII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+31 mars.
+
+C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la pitié qui
+m'entraîne vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pénétré au
+point que, de toute mon âme je vous désire...
+
+Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'écrire
+ce dernier, ce suprême renoncement.
+
+Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bénis.
+
+
+
+
+CXCIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Les Ravenelles, 2 avril.
+
+Moi aussi, je vous ai bien aimé; cet instant-là a contenu une éternité
+de souffrances et de joies...
+
+Je vous offrais toutes les belles illusions gardées dans mon coeur,
+toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles
+aspirations de mon être...
+
+Vous m'avez donné la déception. La force de mon amour était si grande
+que j'ai pu, sans révolte, sans rancune, sans haine, vous obéir quand
+vous m'avez ordonné le renoncement. Je vous aimais jusqu'à l'abnégation,
+jusqu'au sacrifice.
+
+Me voilà armée pour aller désormais l'âme froide et libre. Cette armure
+est, après tout, un riche présent que vous m'avez fait. Nous sommes
+quittes: je vous l'ai payée de la souffrance causée par mon misérable
+amour.
+
+
+
+
+CXCV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 avril.
+
+Votre ironie m'a fait mal. Je désire ardemment votre retour. J'ai peur
+de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre
+coeur! Il me semble qu'il y a des siècles que nous sommes séparés.
+Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas à vivre loin de vous.
+
+Je baise vos mains dévotement.
+
+
+
+
+CXCVI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+4 avril.
+
+Je vous écris ce deuxième mot du cercle où je viens de dîner avec
+Gérald; on est venu le chercher tout à l'heure de chez madame de
+Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Gérald a couru chez elle, me
+chargeant de vous prévenir afin que vous prépariez madame votre mère à
+cette triste nouvelle.
+
+J'espère que ce mot vous arrivera à temps; je le fais porter par le
+chasseur, au train rapide de huit heures quinze.
+
+Je suis malheureux à la pensée de l'émoi qu'il va vous causer, vous si
+faible; c'est au moment même où je voudrais le plus grand calme pour
+vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle
+tendrement sa soeur?
+
+Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies!
+
+
+
+
+CXCVII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Dépêche.--6 avril.
+
+Avons reçu télégramme Gérald. Tante très mal, partons; mère désolée;
+serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secouée; suis presque mieux et
+forte devant ce réel malheur.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+
+_L'amour qui s'éteint tombe rapidement et rarement se ranime._
+
+ * * * * *
+
+_Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme
+qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui
+puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de
+courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et
+si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des
+sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage
+restent toujours secrètes... presque indivulgables._
+
+ * * * * *
+
+_Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le
+remède à l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle
+fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation._
+
+ STENDHAL
+
+
+
+
+CXCVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Paris, ce dimanche, 30 avril.
+
+J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces
+messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner
+chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se
+passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous
+savez la théorie? _Non_ se discute, _non_ se combat, et met les amis au
+désespoir. _Oui_, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun
+conflit, n'éveille pas les _tolle_ obligeants de ceux qui veulent
+s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans
+vous.
+
+Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe
+n'étant guère de mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine
+pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine
+suffisantes au gré de son coeur pour que je reprenne une vie active.
+Elle aimait beaucoup sa soeur; c'était une seconde mère pour elle, à
+cause de leur différence d'âge.
+
+Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la
+secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre
+chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur
+imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait,
+s'engourdissait mon âme.
+
+Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai
+frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal
+que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu
+oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient
+pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur
+qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien.
+
+Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est
+donc en pieux souvenir et hommage à notre pauvre morte, plus encore que
+par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain.
+
+N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami,
+dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux _le cher_ de
+notre amitié.
+
+Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin
+de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité--malgré vos ans de
+plus que moi--avec le désintéressement d'une vie sentimentale active:
+votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens
+heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives
+peines secrètes, je suis heureuse.
+
+Quel auteur a dit: «La douleur est le creuset où l'amour s'épure.»
+
+
+
+
+CXCIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er mai.
+
+Mon cher bonheur,
+
+Vous êtes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et
+l'approuve. J'ai bêtement organisé ce déjeuner, je ne sais pourquoi.
+N'avez-vous pas éprouvé de ces choses? on entraîne les gens dans une
+partie de plaisir quelconque; on déploie une éloquence vertigineuse à
+combiner, à vaincre les obstacles, les hésitations de ceux-ci, de
+ceux-là; puis, quand tout est bien résolu, convenu, le rendez-vous pris,
+une réaction se fait; on s'appelle imbécile, on se reproche d'avoir mis
+en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des
+heures; les amis eux-mêmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous
+envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empêche la foule,
+regardant passer les réunis malgré eux, sortes de forçats du plaisir, de
+murmurer: «C'est la bande des Luzy et autres, des fêtards!»
+
+Lâchez-moi donc, je l'ai bien mérité; mais puisque je ne vous fais pas
+de scène, récompensez-moi en me recevant à dîner?
+
+Sauf dépêche contre-ordre trouvée chez moi vers six heures et demie, au
+moment où je rentrerai passer mon habit, je viendrai.
+
+_Your loving friend._
+
+
+
+
+CC
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+12 mai.
+
+Ma chère amie,
+
+Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi;
+voilà deux fois que je l'oublie.
+
+Voulez-vous être assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les
+d'Aulnet?
+
+Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer.
+
+Tendrement à vous.
+
+
+
+
+CCI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+12 mai.
+
+Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle,
+vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre.
+
+Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse
+avant de vous rendre chez ma belle-soeur. C'est le moins que vous
+puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore
+qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous
+en veuille de tant de négligence...
+
+Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête
+fou--non, sans plaisanter--je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai
+donc pas chez Alice ce soir,--j'y rate mon entrée--gros bête, allez!
+
+Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation;
+je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue,
+diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la
+noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche,
+j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un.
+
+En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très
+douloureux.
+
+Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire infiniment,
+pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont
+horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa
+nudité... Vous connaissez mon âme, non mon front; je suis tout
+bonnement affreuse coiffée à la chinoise.
+
+Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition
+que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité
+beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant
+abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette
+que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous
+empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites
+précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi
+tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en
+somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que
+ce qui, l'un après l'autre, nous a agités.
+
+Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur
+mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux
+mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre
+indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels:
+je vous aime.
+
+Ah! que du _rien_ que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur,
+pas vrai?
+
+
+
+
+CCII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Lundi, 15 mai.
+
+La nièce de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que
+nous soyons reçus chez elle, même intimement, mardi. Dans ces conditions
+que décidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille
+at home?
+
+_Yours most devotedly._
+
+
+
+
+CCIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Lundi, 15 mai.
+
+Je choisis le tranquille at home. J'ai été gênée, l'autre jour, de
+rencontrer les Villeréal au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hélène et miss
+May fussent avec nous, j'étais contrariée que ces gens nous surprissent
+en escapade. Et puis, où irions-nous? Nous finirions par afficher
+Saint-Germain et sa forêt en y retournant si souvent.
+
+Mieux vaut le dîner dans le jardin d'hiver embaumé des fleurs de mai, et
+ensuite la causerie dans le petit salon.
+
+
+
+
+CCIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Mercredi, 17 mai.
+
+Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et
+que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous
+ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus.
+D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»--mon excuse est là: je trouve cela
+long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute
+si j'ai le coeur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est
+un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en
+ce monde misérable!
+
+Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite
+est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité
+exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur
+mon coeur qui a eu des soifs folles, inattendues, qu'une telle
+intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de
+votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me
+sois jamais ennuyée.
+
+D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent
+au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité?
+Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les
+autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule,
+insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur.
+
+Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme,
+à mon coeur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute
+indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les
+sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de
+l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos
+vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses,
+faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de
+ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais qu'à descendre...
+pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas
+trouver en vous?
+
+J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que _vous ne m'aimez
+pas_ que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain,
+entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir
+en moi.
+
+Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman,
+Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les
+yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel
+vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il
+était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria:
+«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous
+avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de
+jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes
+rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont
+immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se
+sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la
+chair fine de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger
+contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos
+lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre
+visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent
+encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir!
+
+Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon
+être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute
+l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me
+troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles
+doivent causer.
+
+Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de
+l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet
+insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier
+une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir?
+Répondez à tout cela, mon tendre ami.
+
+L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les
+soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves d'amour
+n'arrivent plus à faire croire à l'amour.
+
+Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous
+ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous
+aime?»
+
+Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins,
+les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai,
+impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent
+extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir
+intérieur que je ne puis exprimer.»
+
+Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon
+avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins
+d'étonnants amis.
+
+Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au
+moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens
+fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère.
+
+Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde
+insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant sans
+nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue;
+influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en
+habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais
+sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.
+
+Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté
+d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère
+physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous
+forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense
+tristesse animée.
+
+
+
+
+CCV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Jeudi 18 mai.
+
+Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant
+vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, ému de la tête
+aux pieds, j'ai dû comprimer un élan plein de griserie subite,
+inexpliquable...
+
+Ah! si cette toute petite chose se fût produite il y a trois mois, ah!
+petite silhouette, ah! quel amant déplorable vous auriez acquis, bon
+gré, mal gré.
+
+Ma chère, nous nous serions consolés vous et moi, en formulant dans le
+genre de l'autre: «Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent,
+c'est la manière de se conduire après les avoir faites.» Nous aurions
+tâché honnêtement de faire de notre _après_ quelque chose de sublime, et
+les inévitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que
+entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hésitant, biscornu,
+traversé de désirs comme moi, l'amour eût été une fantaisie perpétuelle
+dont nous ne nous serions jamais avisés de nous lasser. Regrettez-vous,
+Silhouette chérie? Moi, je commence.
+
+
+
+
+CCVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 mai.
+
+Blagueur, allez! et dire que c'est précisément l'animal féroce que vous
+êtes que j'aime en vous... mais quelle aberration, ô mon empereur!
+quelle triste clownerie, ô mes aïeux!
+
+J'espère, petite lueur, que vous avez reçu le mot de mère vous invitant
+à dîner demain, triste dîner d'adieu de Gérald. Il part sans rémission
+après-demain et s'embarquera dans quelques jours.
+
+Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la madre, malhonnête? Nous
+accompagnons toutes les trois le fils, le frère, l'oncle chéri, jusqu'à
+Cherbourg.
+
+Ne manquez pas ce dîner représentant l'adieu général.
+
+
+
+
+CCVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 mai.
+
+J'ai répondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis très
+_encharibotté_ d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite à
+Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss
+May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: «jé souise
+encombrante, vraiment une insioupportèble little monkey». Je promets de
+ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'être grave
+comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap.
+Tout cela me sera d'ailleurs facile parce que je serai très triste de
+me séparer du cher Gérald.
+
+_Friendly shake hands._
+
+
+
+
+CCVIII
+
+_Denise à Philippe_.
+
+
+2 juin.
+
+Je voudrais que des tendresses,--celles que j'ignore et que vous
+aimeriez,--tombassent du bout de ma plume à chaque goutte d'encre qui
+s'en échappe, pour vous remercier des tristes et délicieux huit jours
+passés.--Pauvre Gérald, il vous aime aussi!--Je voudrais que les rêves
+ne fussent pas des rêves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un coeur
+batte contre le mien...
+
+Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous
+préoccuper, comment voulez-vous que j'arrive à la sagesse, étant donné
+vous et moi?
+
+Je me croyais guérie; hélas! la moindre joie venue de vous a un tel
+retentissement en mon coeur... j'en ai des extases de pensée.
+
+Si je pouvais vous communiquer ce que je sens, vous seriez heureux, mon
+cher grand; car, en cela, vous m'êtes inférieur; vous êtes
+l'usufruitier, moi le possesseur; vous goûtez le bonheur d'une amitié
+comme la nôtre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je
+l'engendre.
+
+Or, ainsi que tous les créateurs, je puis prodiguer le bien dont la
+source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force
+aimante, fût-ce pour d'autres; mais donnez à jamais à votre amie le
+pouvoir de fournir votre âme de cette tendresse spéciale qui a demeuré
+entre nous pendant ce court voyage.
+
+Ce que je suis, ce que je serai après cela? heureuse à la façon d'un
+poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours très droite
+et très bonne, c'est la seule ambition de votre Denise.
+
+
+
+
+CCIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+15 juin.
+
+Vous avez été un peu méchante aux courses pour votre ami; votre cher
+dernier petit billet ne me faisait pas prévoir cette nouvelle
+attitude... Vous m'avez très spirituellement blagué; les autres riaient;
+j'aurais bien ri de bon coeur comme eux, si, au fond de tout cela, je
+ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois,
+j'en suis sûr. Vous avez des manières de clore à demi les yeux en me
+regardant, une façon de sourire, de vous taire, qui me font bien
+souffrir.
+
+Croyez-le, ma chérie, je sais parfaitement la bêtise que j'ai faite en
+résistant à l'élan de votre coeur; mais croyez aussi que _je vous aime
+trop pour rien regretter_. Hier, toute la soirée, vous avez écouté avec
+une complaisance marquée les déclarations de ce grand viveur de
+Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux
+qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre
+une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dégusté goulûment.
+Germaine elle-même s'en est aperçue et m'a jeté un: «Vous n'êtes donc
+plus une lueur suffisante?»
+
+Parbleu, il m'est surabondamment prouvé que vous êtes une femme exquise,
+une désirable maîtresse; je m'étonne seulement de votre obstination à
+ne pas comprendre le pourquoi infiniment supérieur qui m'a retenu.
+
+Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il
+vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence à
+murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant.
+En ami sincère je vous crie: «Casse-cou.» Du reste, je pourrais aussi
+vous le crier à propos de Bernard.
+
+
+
+
+CCX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+16 juin.
+
+Eh! là-bas, l'ami très sincère, avez-vous pas bientôt fini de me
+crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de
+Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont
+amusants, ils sont drôles, ils me distraient, un point, c'est tout.
+
+En voilà un état, de marquer les coups et de me signaler les pavillons
+des barques qui s'avancent!
+
+Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros
+bête, allez! Ne sais-je pas bien que mon honneur et le vôtre sont un
+fonds commun?
+
+«Va! je t'ai pardonné...» Ça se chante à l'Opéra... ça se chante aussi
+tout bas dans le coeur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de
+temps en temps un peu d'étourdissement m'est encore nécessaire; ces
+messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener à bien,
+sans rechute, la grande guérison. Chevrignies m'amuse plus que les
+autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au sérieux.
+
+Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant
+que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves,
+s'est écriée: «Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son
+grand deuil et son crêpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre
+ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure!» J'ai pouffé; lui, non.
+Depuis, ayant senti qu'il avait échoué dans ses déclarations légères, il
+a tout à coup changé de tactique et timidement, de peur d'être pris au
+mot, je crois, balbutié des paroles vagues sur le divorce.
+
+Pauvre tante de Giraucourt! Son joli héritage est bien sûr pour quelque
+petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu à la côte, le beau
+Chevrignies?
+
+Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens...
+mettons: genre opérette.
+
+
+
+
+CCXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+18 juin.
+
+Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous
+aime plus?
+
+Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de
+m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure
+ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination.
+J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes
+récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au
+moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas
+m'en vouloir de _votre_ sagesse, voyons?
+
+Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter
+d'avoir connu, en ce temps-là, toutes les profondeurs de la souffrance.
+J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes,
+inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule,
+insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi?
+
+C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands
+cris passant en ouragan et... qu'on oublie.
+
+L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve,
+propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux
+douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et
+fus aussi folle que les plus folles.
+
+Et quand je pense que sans votre belle résistance,--elle l'a été, mon
+cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose l'avouer!--j'aurais
+pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez jamais aimé, que
+j'étais la _grande première_ de votre vie d'amour... car vous m'auriez
+bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils eussent pu être, je
+m'en serais persuadée, j'aurais cru en eux, naïve, et... j'aurais été
+heureuse d'y croire.
+
+Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais,
+mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est
+parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!»
+
+
+
+
+CCXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+19 juin.
+
+Il faut me pardonner, ma chère amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux,
+si je veille sur vous avec le souci d'un époux; mais vous allez si vite
+dans cette guérison que je n'y comprends plus rien.
+
+Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se
+méfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient
+discret et vous a de ces phrases révélatrices si on l'interroge:
+
+«--Hein? Quoi? Madame Trémors? un siècle que je ne l'ai vue.»--Alors que
+vous venez de me dire:--«Chevrignies sort d'ici.»
+
+Madame Nisette, les lauriers sont coupés mais on peut les ramasser, et
+Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dévouer à cette
+besogne.
+
+Vous êtes une passionnée qu'anime et brûle une flamme dévorante pour
+vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde.
+
+
+
+
+CCXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 juin.
+
+Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous
+continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à
+votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci.
+Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le
+ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je
+ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon
+existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise
+parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le
+savez bien.
+
+Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me
+pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une
+succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver
+toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi
+d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre,
+qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de
+l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je
+me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du
+bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon
+coeur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison.
+Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je
+suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je
+suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des
+déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié,
+maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes
+pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon
+imagination. J'emploie une patience surhumaine à me modérer, à refouler
+mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente
+mon _au point_.
+
+Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah!
+qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que
+l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut
+degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils
+divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se
+croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies,
+dieux, tables, cuvettes.
+
+Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point
+important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux.
+Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur.
+
+Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées
+douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est
+gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les
+jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui
+tient à cette misérable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence
+_corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'âme_, elle
+m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous!
+Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les
+courtisanes--et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque
+plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous
+aiment le mieux succombe indéfiniment».
+
+_Adio, caro mio._
+
+
+
+
+CCXIV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+24 juin.
+
+Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant
+cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des
+jours où l'on sent votre coeur, votre esprit, brûler comme une torche
+superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de
+ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de
+vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de la
+flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la
+proie.
+
+
+
+
+CCXV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+25 juin.
+
+Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une
+faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à
+cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant
+d'autres hommes, une vulgarité affligeante.
+
+Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste.
+De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à
+quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas
+celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces
+choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV,
+le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une
+rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le
+fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une faible sensation
+de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent,
+moelleux... j'en ai le coeur impressionné. Quelle délicate mort que
+celle des fleurs!
+
+
+
+
+CCXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+28 juin.
+
+En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir
+si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité
+sur la conscience; est-ce une conduite?
+
+Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul,
+après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez
+refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez?
+
+
+
+
+CCXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+29 juin.
+
+C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez
+vous avant-hier et vis Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère.
+Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis
+retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a
+un peu consolé, étant donné le proverbe.
+
+
+
+
+CCXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 juin.
+
+Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un
+genre?
+
+Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et
+une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a
+aimé? c'est touchant!
+
+Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime,
+animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille
+perplexement: «_Povero! Vorrei e non vorrei_[5]!»
+
+Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi.
+
+Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'êtes-vous entré
+l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis
+sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au
+bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon!
+
+
+
+
+CCXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 juin.
+
+Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts
+n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous
+n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.
+
+Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec
+laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle,
+et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon
+chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec
+accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand
+elles se croient une peine de coeur en mènent grand tapage; c'est
+ainsi que personne n'ignore cette rupture.
+
+Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre
+dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les
+événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit
+peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie
+chère, une amitié introuvable.
+
+Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde,
+inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour
+nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois.
+
+Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et
+indifférent?
+
+Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu.
+
+Je vous baise les mains de toute mon âme.
+
+
+
+
+CCXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+1er juillet.
+
+Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories
+subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que
+ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et
+des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a
+laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?
+
+Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies:
+«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.»
+
+Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il
+existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire
+l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire
+dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de
+Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce
+Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça!
+
+Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon
+amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies
+de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours
+blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette
+atmosphère de spéciale, de latente et constante tendresse dans laquelle
+j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne
+faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je
+conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu
+mondaine!
+
+Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en
+contiennent vos lettres.
+
+Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre
+amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais composé et pas trop
+mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de
+ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et
+voyons-nous beaucoup.
+
+Yours Denise.
+
+
+
+
+CCXXI
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+1er juillet.
+
+Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je
+vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu.
+
+Adieu, chère sagesse.
+
+
+
+
+CCXXII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+2 juillet.
+
+Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre
+amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien,
+désormais, contre vous et moi.
+
+Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge
+pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place.
+J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au
+cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous
+étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies
+vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous
+emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais
+la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne
+rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire
+qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le
+simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner
+dans la salle, il accepte la place et reste.
+
+Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis
+attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice:
+«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une
+jolie femme avec eux et...»
+
+Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soirée promise_.
+
+Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement,
+saintement. A peine ai-je senti un coeur un peu battant, une petite
+secousse, un frisson, puis, plus rien.
+
+Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air
+d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.
+
+Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son
+manteau, de ses gants,--vous les avez tirés de votre poche.--Quel
+remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous
+étiez assis près d'elle, tout près, si près...
+
+Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté dans ma tenue, ni dédain,
+ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai
+peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé!
+
+J'ai été--le loin passé, mon Dieu!--un instant bête et malade; j'ai
+désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je
+vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait
+votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie
+et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon désir que je
+caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous
+ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous
+aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres,
+douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible.
+
+Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous
+découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du
+chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai
+compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme
+Ève, blonde comme Vénus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les
+grandes amoureuses, comme toutes les aimées...
+
+Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une
+nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne
+vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole
+l'amour...
+
+Votre
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines;
+avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre
+jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux
+et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il
+pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein coeur?
+
+Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait
+presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux,
+sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit
+de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir.
+
+Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand à un entr'acte il est sorti
+de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot,
+d'absurde, et mon coeur s'est serré. Ah! ces coeurs de femme tout
+pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le
+concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler
+japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette,
+pardonnez-moi!
+
+Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin,
+l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle.
+
+
+
+
+CCXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+
+3 juillet.
+
+Mon grand,
+
+Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous
+arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman,
+les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de
+chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois
+ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir?
+
+Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons
+l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète
+si vous ne veniez pas.
+
+
+
+
+CCXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Dimanche 4 juillet.
+
+Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à
+l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch.
+et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à
+l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel.
+
+C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre
+air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir
+chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie;
+alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux
+François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise
+qu'il vous a vu et comment vous êtes.
+
+Avez-vous quelqu'un pour vous soigner? Voulez-vous que je vienne? Je
+suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je
+pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel?
+
+Tenez, je pleure comme une bête!
+
+
+
+
+CCXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Dimanche.
+
+Ma chère amie,
+
+Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu
+grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le
+docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est
+engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit
+aujourd'hui.
+
+François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une
+émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame
+de Nimerck, il vous donnera plus de détails.
+
+Adieu, je vous aime de tout mon coeur; j'embrasse avec tendresse ma
+petite Hélène; j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines
+lui auront fait plaisir.
+
+ PHILIPPE.
+
+_P.-S._--Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici
+respectueusement et de tout son coeur en attendant ce soir.
+
+ JACQUES DE LUZY.
+
+
+
+
+CCXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Lundi 5.
+
+Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas
+osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous.
+Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre.
+Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage
+contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du
+mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à
+vous rendre des soins capables de vous distraire!
+
+Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs
+qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi. Il dépeint
+l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues.
+Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre
+petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni
+et peint.»--Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en
+saxe que j'ai donné _à mon grand toutou de Phillip_, quand j'étais
+petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé _en
+jouant avec_...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il
+m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»--François, ahuri, ne
+comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la
+conversation, comme ils peuvent.
+
+Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop.
+
+
+
+
+CCXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+8 juillet.
+
+Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que
+François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une
+grande discrétion malgré tous les détails qu'il vous donne. Ce serait
+mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon
+abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion
+et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de
+mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai
+gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner.
+Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous
+imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées
+ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à
+mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas
+eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire
+réconforterait plutôt.
+
+C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne
+pouvoir vous convier à venir...
+
+J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir
+jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins
+impotent avec des bandages plus menus.
+
+Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des
+privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous
+et Hélène.
+
+
+
+
+CCXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+Vendredi 9 juillet.
+
+Mon coeur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie
+finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une
+pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur
+souvenir vous soit léger!
+
+Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre
+départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce
+voyage--croyez que j'y ai bien pensé--pour ces raisons: Marie-Anne
+Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre
+de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date
+fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient
+mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant que mesdames
+Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un
+compartiment est retenu.
+
+Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne
+veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au
+cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans
+la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée
+hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec
+naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le
+surlendemain du duel.
+
+--Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu
+s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le
+soir de la provocation?
+
+MOI.--Ah! c'est au concert que ces messieurs?...
+
+APRILO.--Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle
+était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les
+voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait
+pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se trouvait, si
+rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent
+dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain,
+Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle
+sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.
+
+SUZANNE.--Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon
+cher, c'est autre chose...
+
+ALICE.--Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette,
+monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...
+
+SUZANNE.--Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai
+vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer
+_ces choses_, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.
+
+Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire
+d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la
+remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu
+là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.
+
+Étant donnés ces événements, je ne puis pas rester à Paris et y
+attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation
+malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore
+est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah!
+quel mal on a à garder une chère amitié fervente!
+
+Ma belle-mère, ma soeur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez
+Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en
+convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire
+mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous
+rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous
+psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...
+
+Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos
+propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!
+
+
+
+
+CCXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+11 juillet.
+
+Mon amie,
+
+Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette
+écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que,
+dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne
+m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de
+quelques beaux restes d'instinct.
+
+Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la
+vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce
+monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du
+bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.
+
+Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée
+Suzanne; elle la surprendrait bien.
+
+Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce
+n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces
+demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait
+là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est
+tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple
+fait, trop de choses qui n'y sont pas.
+
+Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale
+qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La
+pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses
+illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...
+
+Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout
+entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.
+
+Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en
+somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma
+main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade.
+Et voilà.
+
+J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis
+d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur
+lui a fait rêver la neige des glaciers.
+
+J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste
+anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de
+finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies
+me poursuit et m'embête encore.
+
+La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant
+dit ce matin--à propos de bottes--: «Eh bien, _vrai!_ et moi qui
+t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»--Pardonnez
+l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le
+fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où
+nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est
+Chevrignies.
+
+Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main
+gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans
+impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé,
+ce qui se passe au fond de mon coeur; les intermédiaires entre vous et
+moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.
+
+Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur.
+
+
+
+
+CCXXX
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+13 juillet.
+
+Adieu à vous aussi. Mère part dans peu de jours pour Nimerck; si votre
+cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra et vous
+m'y attendrez. Adieu. Hélène vous rend vos baisers.
+
+Miss May prépare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les
+douze colis qu'elle tient à emporter _à la main_.
+
+Adieu. _Dear child, I love you._--Ah! vous n'êtes plus que cela: mon
+cher, cher enfant!
+
+
+
+
+CCXXXI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+15 juillet.
+
+Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste,
+Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être
+en _miouvemente_; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de
+Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et
+sommes parties immédiatement pour Fontana.
+
+Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans
+finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat
+d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres
+centenaires sur un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel
+coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le
+puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son
+château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec
+Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout
+et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le
+lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est
+extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours.
+
+Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle
+qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda
+Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du
+beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.
+
+La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme
+supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à
+en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes
+débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre
+de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez
+sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis
+s'est éteinte...
+
+Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression
+que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de
+nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur
+déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre
+rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous,
+cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre
+amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le
+calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos
+coeurs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié
+amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en
+douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen.
+
+Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller.
+Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher
+quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de
+ton cou Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée
+de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est
+Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son
+imagé jargon soi-disant français.
+
+ DENISE.
+
+_P.-S._--Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos
+nouvelles; ce soir, après dîner, nous avons parlé de vous. Danans m'a
+inquiétée; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est écrié:
+«Et on l'a tenu à la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui
+nous suivent sont décidément un peu douillets».
+
+Vous ne l'êtes pas, je le sais... alors la folle du logis fait
+chevaucher de tristes rêves; vite un mot à votre princesse Extrême.
+
+
+
+
+CCXXXII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+Mercredi 16 juillet.
+
+Je réponds en hâte à votre lettre: calmez vos inquiétudes, amie aimée;
+je vais très bien; mais j'ai eu une complication à ma blessure deux
+jours après le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous
+tourmenter; vous pourrez donner ces détails au grand romancier, s'il
+vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'épée de Chevrignies
+m'a traversé la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait
+une plaie en séton de quelques centimètres; on m'a pansé, et, par
+prudence, j'ai gardé le bras en écharpe deux jours; on me donnait des
+bains locaux phéniqués; par horreur de cette odeur je n'aurais osé
+sortir ni me présenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont
+pris, tout le bras était douloureux et j'avais de la fièvre; Félizet a
+trouvé de la rougeur, du gonflement à la partie blessée; il a fallu
+débrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agréable.
+C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cachée et qui m'a forcé
+de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilité par une
+gouttière.
+
+Voilà, ma chérie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra
+vous la confirmer; voilà pourquoi je n'ai pas été vous baiser la main
+avant votre départ, voilà pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet.
+
+Cela me gêne bien de vous écrire de la main gauche: patientez pour mes
+réponses et écrivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites.
+
+Baisers à Hélène, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi
+tendre.
+
+
+
+
+CCXXXIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+17 juillet.
+
+Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade:
+j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous
+êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance.
+
+Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle
+d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et
+bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce
+qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être
+grondée par le cher vieux pion.
+
+Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que «l'âme la plus éprouvée a le
+plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir...
+mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot _triste_ me brûle les yeux en
+relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour
+vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que
+je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous
+dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées,
+improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au
+Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars
+traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de
+tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible
+paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un
+dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne
+ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous
+serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous
+voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes».
+
+
+
+
+CCXXXIV
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+19 juillet.
+
+Je reçois avec joie tous les matins la dépêche bulletin de santé; mais
+que veut dire le: «suis triste, seul...», que contenait celle de ce
+matin. Triste, je le savais, mais seul?
+
+N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aimé? Qu'est-il survenu dans
+votre vie? un pétale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers
+de votre chemin? Dites, afin d'être consolé...
+
+Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laissée ce matin à Royat
+pour déjeuner avec sa tante et ne la ramènerai à Fontana que ce soir,
+après un dîner que ma belle-mère offre aux Danans à son hôtel), avec
+Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confiés à la garde
+d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille:
+tite-Lène. Ils sont entrés par la grande avenue ainsi que trois radieux
+printemps. On a parlé de vous en buvant du vin d'Asti parfumé de muscat,
+pétillant comme du champagne. Hélène était divine me disant: «Je vous
+fais une visite, maman.» Elle en avait un orgueil de petite femme, de
+jouer avec moi _à la dame._
+
+Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis
+contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse.
+
+Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain coeur
+de Grégor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus légère que fautive, en
+somme.
+
+
+
+
+CCXXXV
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+20 juillet.
+
+Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté,
+ne me trouvant pas assez _rigolo_ pour devenir l'ordonnateur de ses
+menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la
+galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet
+être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi
+dans l'univers.
+
+Je m'apprête à prendre une formidable résolution et j'aurais bien aimé
+que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage.
+
+Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de
+vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai
+jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du
+premier jet.
+
+Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en
+apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la
+bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de
+moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas
+dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant
+et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin
+mon coeur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez
+un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille,
+du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre
+avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si
+vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là.
+
+Je baise vos mains. Mon bras va mieux.
+
+
+
+
+CCXXXVI
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+23 juillet.
+
+J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par laquelle commencer:
+D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces
+désespérances; vous êtes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien
+des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet:
+
+ Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse,
+ Le temps s'écoule et l'orgueil imposteur
+ Pousse au néant les jours de ma jeunesse
+ Comme un troupeau dont il fut le pasteur.
+
+Mais non, cher, vous n'êtes pas un pauvre correspondant; cela serait-il,
+je vous aime comme vous êtes et puisque votre «coeur est bon» et que
+je «l'ai», je n'ai rien à demander de plus ni de mieux.
+
+Je regrette de n'être pas auprès de vous quand vous souffrez et que vous
+vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse
+et vous donnerait du courage. Mère, seule à Nimerck, me pleure à ce
+point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable,
+paraît-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le
+monde; alors je serais riche! Mais voilà, on ne s'est pas encore avisé
+de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait ça
+pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a établi
+dans le monde une incontestable mauvaise renommée.
+
+Peut-être ont-elles falsifié l'admirable marchandise? ou bien,
+décidément, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste?
+
+Prenez courage, mon désespéré de vous et des autres; ne m'en veuillez
+pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient à ce
+qu'un heureux événement se prépare... Hier au soir, après le dîner,
+tandis que Suzette et Hélène dansaient au Casino, Grégor m'a offert le
+bras, et, dans les allées silencieuses du parc, il m'a dit le secret de
+son coeur et demandé de parler pour lui. Le brave garçon était ému, et
+moi bien touchée de sentir en lui tant d'amour pour ma nièce. Or, dès ce
+matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne. Le chiffre de la
+fortune d'Aprilo, beaucoup plus élevé que n'avaient pensé ces dames, a
+décidé ma nièce à «courir les ambassades». La voilà bel et bien fiancée;
+j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous à dîner.
+
+Tandis que je vous écris, Marie-Anne au coeur ingénieux en délicates
+attentions, transforme la salle à manger en bosquet de verdure au moyen
+de branches d'arbres coupées dans la forêt et parmi lesquelles les
+domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lène, et un jeune voisin
+de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci,
+de là, des fleurs blanches.
+
+L'effet est délicieux; Hélène, rose de plaisir, admire l'oeuvre avec
+des enthousiasmes juvéniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de
+ma lettre, car je vous écris du petit salon donnant dans la salle, les
+portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis
+obligée de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent
+arrêter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation
+savante et fleurie.
+
+L'état de toute la maisonnée est un peu agité par cette grande nouvelle,
+et moi plus émue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle éveille en...
+
+Cette fois, j'ai été arrêtée pour de bon par Marie-Anne.
+
+Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: «Eh bien?» si
+doucement impératif que j'ai laissé là ma plume.
+
+Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle
+et noble allure! Elle défaisait lentement ses gants, et le bras et la
+main me sont apparus si purs de ligne... j'en étais émerveillée.
+
+--Eh bien, Denise? voilà un recommencement... voilà la roue qui tourne,
+tout proche de nous, et engrène deux nouvelles existences; heur ou
+malheur, la destinée pour eux?... _Chi lo sa?_ et dire que, si broyées
+soyons-nous, personne n'aura le courage de crier à ce couple: Vous
+tentez l'impossible rêve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas
+empoisonner vos jours de désillusion: «_lasciate ogní speranza_».
+
+Elle s'était levée et marchait de long en large devant la table où
+j'étais accoudée; j'ai lu sur ses traits une émotion inaccoutumée...
+elle aussi se souvenait...
+
+Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa
+robe de laine blanche; sa majestueuse stature évoquait en mon esprit une
+déesse sage et désenchantée:
+
+--Oui, ni toi ni moi ne dirons à la jeune fille ce que nous avons
+souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en
+remplacement du désir qui naît en elle? Alors, nous nous étourdissons
+pour l'étourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lèvres
+murmurent: «Va!» et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle
+ne voie pas nos yeux baignés de larmes et ne soupçonne pas les
+meurtrissures, qu'en route on nous a faites au coeur; nous devenons
+joyeuses, nous lui donnons des fêtes, nous lui cachons les amas de
+douleur que la vie entasse dans les âmes: va!... si tu as l'âme tendre,
+tu seras la victime; si c'est lui, il sera victimé; mais soyez assurés,
+pauvres fiancés, que votre étoile, pas plus que les nôtres, n'ira par le
+monde sans défaillance de lumière!»
+
+--Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas l'esprit arrogant et ne nient
+pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous
+n'apportent pas en mariage une âme sceptique, en cendre...
+
+--Peut-être... d'ailleurs, ta nièce a la chance de les valoir, ces
+hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, impérieuse;
+elle est de la catégorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hélène?
+
+--Oh! Hélène est encore un baby!...
+
+--Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mères... tu couves
+la coque vide de l'oeuf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes
+et qu'il vole... tiens, regarde...
+
+Cher, madame Danans me montrait mon Hélène, étendue sur un
+rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berçait;
+d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une à une les
+fleurs sur Hélène et souriait en la regardant. Elle parlait; les
+réponses de Claude semblaient des dénégations, des défenses... mais elle
+prenait un petit air boudeur, fâché, et lui, humble, s'excusait. Oui,
+oui, il n'y avait pas là deux enfants, mais un jeune homme, une jeune
+fille... j'ai senti mon coeur défaillir... j'allais, fâchée--de quoi,
+mon Dieu?--appeler Hélène, quand Marie-Anne pressa ma main, disant:
+«Écoute...»
+
+Alors, les mots arrivèrent jusqu'à nous, attentives:
+
+--Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez été bien trop
+vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte!
+
+--Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des idées...
+
+--Oh! que non! et tout ça parce que j'ai l'air d'une petite fille avec
+mes robes courtes; mais l'année prochaine elles seront longues, je serai
+plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de
+vrais messieurs grands, et ce sera bien fait...
+
+Il riait, le jeune garçon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la
+berçait doucement, s'amusant à laisser naître en elle, à son profit à
+lui, quelques soucis de femme...
+
+--Es-tu édifiée, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si
+suave!... Mon mari, lui-même l'aime et la choie. La voyant courir
+l'autre soir sur la pelouse, pour la première fois il a manifesté ce
+regret: «Si j'avais été sûr d'avoir une fille semblable à cette petite,
+j'aurais aimé que vous eussiez un enfant.» Ah! j'ai été jalouse de toi à
+cette minute-là, Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternité comme
+d'une infidélité. Ce n'est pas seulement en père que Paul aime
+tite-Lène; c'est pour cette fraîche féminité, cette coquetterie
+naissante, qui émanent d'elle. Elle possède un charme au-dessus de son
+âge, un tact, une finesse, une câlinerie...
+
+--Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable
+de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des
+mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette...
+
+--Eh bien, tu vas voir.
+
+Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, là:
+
+--Hélène? s'écrie-t-elle.
+
+--Ah! c'est vous, ma Mie-Anne?
+
+La petite se lève, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son
+compagnon, tout cela si franchement, si naïvement, que je ne pus me
+retenir de lui mettre un baiser au front.
+
+--Vous m'avez appelée, Mie-Anne?
+
+Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait
+une partie dans sa ceinture.
+
+--Tu as là un joli bouquet. Veux-tu me le donner?
+
+--Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre.
+
+--Celui-là me plaît...
+
+--Voyez, les fleurs en sont déjà presque fanées...
+
+--Tu tiens donc tant à ce bouquet?
+
+--Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-là, tenez, je
+vais en donner la moitié à petite mère (avec un regard vers Claude et
+devenant rouge en voyant l'air un peu vexé du gamin) parce que petite
+mère, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un
+beau, un plus beau ma mie!
+
+Et la voilà se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: «c'est encore un
+peu moi...» Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient à mes cils
+et je pensais: déjà!
+
+--Tu vois? n'avais-je pas raison? elle aiguise son coeur et voit
+«autre chose que des fleurs en ces fleurs».
+
+Ah! Philippe, j'en reste atterrée! penser qu'il y a quelques mois à
+peine je me sentais entraînée par cette folie d'amour sans songer que
+l'heure de mon Hélène était si proche!
+
+Avec quel soin il va falloir m'occuper de son coeur et devenir la
+confidente de ses plus secrètes pensées! je veux être son amie: la tâche
+sera douce et facile... mais quelle décevance de l'armer pour la lutte
+sentimentale au lieu d'avoir à lui dire: crois, aime, espère! Quelle
+mère attentive a gardé pur le coeur de son fils et dirige en ce moment
+ce fils qui deviendra l'époux de ma fille?
+
+Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de
+belles apparences, à un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ôter
+quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualités et les
+défauts, et commencer à vous élever à la brochette en vue de ma fille...
+Ne riez pas de cette folie; j'ai l'âme pleine de larmes...
+
+Croyez-moi toujours et à travers tout, votre affectionnée.
+
+
+
+
+CCXXXVII
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+26 juillet.
+
+Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre
+attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais
+prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur
+notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui
+donnant un but.
+
+Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un
+projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait
+plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais
+dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre
+fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un voeu que j'ai
+vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié
+comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je
+respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des
+premiers de ces devoirs est la confiance; si la pensée qui me guide
+vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je
+promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous
+et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous
+avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande,
+élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de
+forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer.
+Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de
+famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans
+son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai
+surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis
+ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de
+notre chérie.
+
+Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant
+gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur
+moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre
+de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille...
+cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est délicieuse, cette
+gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les
+rangs pour l'épouser.»
+
+Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons,
+devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hélène
+pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir à ce que je
+dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la
+pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants.
+
+Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but
+poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre.
+Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la
+proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra
+raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble
+réalisable, j'en serai bien heureux.
+
+Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos
+intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte
+d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir
+la tradition.
+
+Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun,
+dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand
+Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en
+inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs coeurs
+intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous
+et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.
+
+Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire
+prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave
+résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écoeurement me
+gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette
+détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y
+voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se
+ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.
+
+Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse,
+ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement
+fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou je me laisserai tomber
+doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son
+contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.
+
+Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à
+atteindre: le bonheur de nos enfants.
+
+Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes.
+
+Je vous aime.
+
+
+
+
+CCXXXVIII
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+29 juillet.
+
+Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a
+mis dans mon coeur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me
+disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne
+m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et
+cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la
+poupée.
+
+Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté,
+pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours a été le
+sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en
+principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux
+raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons
+tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si
+votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils
+retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant
+d'autres: au petit bonheur.
+
+Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble
+ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors
+que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont
+vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous
+transformer en gentleman-farmer.
+
+Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié
+devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles
+et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent
+à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent
+dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.»
+
+Ah! Philippe, quel coeur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné
+bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec
+une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le
+chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous
+oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon
+cher, cher Philippe!
+
+Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement,
+voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les
+vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les
+vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans
+les miennes.
+
+Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me
+courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui
+vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de
+l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon
+coeur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite!
+Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans,
+parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant
+de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la
+mère ne croyait pas si proche.
+
+
+
+
+CCXXXIX
+
+_Philippe à Denise._
+
+
+30 juillet.
+
+Merci, Denise, d'avoir accepté mes projets; s'ils s'accomplissent, la
+vie pourra encore nous être douce, mon amie. Approuvé par vous, je vais
+me mettre bravement à la tâche. Voici vos lettres. Je me suis attendri
+tout à l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis
+en mémoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis.
+
+J'ai retrouvé ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses espérances
+auxquelles la réalité a, depuis, cassé les ailes... C'est une manière
+saisissante de se souvenir...
+
+Je tiens extrêmement à ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup
+de notre amitié qui a pas mal vécu par correspondance. Vous vous y êtes
+donnée toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec
+une fidélité absolue et complète, ce dépôt que je vous confie. Soyez-en
+persuadée, ces lettres ont toujours été accueillies soit avec la
+tendresse, soit avec le respect amical qu'elles méritaient. Je ne suis
+pas indigne de les posséder et j'ai la confiance qu'elles ne vous
+inspireront aucun regret.
+
+Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'émeut un peu...
+
+
+
+
+CCXL
+
+_Denise à Philippe._
+
+
+2 août.
+
+Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos coeurs, les meilleurs
+peut-être, sont là dans ces feuilles...
+
+Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si
+amoureusement amis!
+
+FIN
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+NOTES:
+
+[1] Louis Bouilhet.
+
+[2] Pascal.
+
+[3] Stendhal
+
+[4] Office de sainte Cécile, Bréviaire romain.
+
+[5] «Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!»
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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@@ -0,0 +1,11302 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg eBook of Amitié amoureuse, par Mme Lecomte Du Nouy.
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+Title: Amitié amoureuse
+
+Author: Hermine Lecomte Du Noüy
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+Release Date: July 5, 2011 [EBook #36635]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE ***
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+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
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+
+<h1>
+A M I T I É<br />
+A M O U R E U S E</h1>
+
+<p class="cb">(M<sup>ME</sup> LECOMTE DU NOUY)<br /><br />
+<small>DE</small><br /><br />
+<big>S T E N D H A L</big></p>
+
+<div class="blockquot">
+<p>«...L'amitié amoureuse, qui est plus que<br />
+l'amour, car elle en a tout le charme, et elle<br />
+n'en a point les malaises, les grossièretés ni<br />
+les violences...»</p>
+
+<p>(<i>Les Contemporains&mdash;Sully-Prudhomme</i>)<br />
+&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;<small>JULES LEMAITRE</small></p>
+</div>
+
+<p class="c"><small>TRENTE-QUATRIÈME ÉDITION</small></p>
+
+<p class="figcenter"><img src="images/colophon.png" width="124"
+height="76" alt="colophon" title="colophon" /></p>
+
+<p class="c">PARIS<br />
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
+3, RUE AUBER, 3</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2">DU MÊME AUTEUR</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2">Format grand in-18.</td></tr>
+
+<tr><td align="left">AMITIÉ AMOUREUSE</td><td align="left">1</td><td align="left">vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">L'AMOUR EST MON PÉCHÉ</td><td align="left">1</td><td align="left">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="left">LE DOUTE PLUS FORT QUE L'AMOUR</td><td align="left">1</td><td align="left">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>En préparation</i>:</td></tr>
+<tr><td align="left">L'EXPÉRIENCE</td><td align="left">1</td><td align="left">vol.</td></tr>
+<tr><td align="left">LE VICE D'ATTACHEMENT</td><td align="left">1</td><td align="left">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="left">LE DESSOUS DES CARTES</td><td align="left">1</td><td align="left">&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
+compris la Suède, la Norvège et la Hollande.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>ÉMILE C<span class="ov">OLIN&mdash;IMPRIMERIE </span>DE LAGNY</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<div class="blockquott">
+<p class="cb">A<br /><br />
+MADAME LAURE DE MAUPASSANT<br /><br />
+<i>Je dédie ce Livre, en témoignage de ma profonde admiration<br />
+et de mon tendre respect.</i></p>
+
+<p class="r"><small>H. L. N.</small></p>
+
+<p><small>Octobre 1896.</small></p>
+</div>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<table border="3" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="PREFACE_FRAGMENTEE" id="PREFACE_FRAGMENTEE"></a>PRÉFACE FRAGMENTÉE<br /><br />
+DE<br /><br />
+STENDHAL</h3>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+<p>Quoiqu'il traite de l'amour, ce petit volume n'est point un roman, et
+surtout n'est pas amusant comme un roman. C'est tout uniment une
+description exacte et scientifique d'une sorte de folie très rare en
+France. L'empire des convenances, qui s'accroît tous les jours, plus
+encore par l'effet de la crainte du ridicule qu'à cause de la pureté de
+nos m&oelig;urs, a fait du mot qui sert de titre à cet ouvrage une parole
+qu'on évite de prononcer toute seule, et qui peut même sembler
+choquante.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le livre qui suit explique simplement, raisonnablement,
+mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se
+succèdent les uns aux autres, et dont l'ensemble s'appelle la passion de
+l'amour...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Que pourrai-je dire aux gens qui nient les faits que je raconte? Les
+prier de ne pas m'écouter..................</p>
+
+<p>Malgré beaucoup de soins pour être clair et lucide, je ne puis faire des
+miracles; je ne puis pas donner des oreilles aux sourds ni des yeux aux
+aveugles. Ainsi les gens d'argent et à grosse joie, qui ont gagné cent
+mille francs dans l'année qui a précédé le moment où ils ouvrent ce
+livre, doivent bien vite le fermer...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Je récuse ce jeune homme studieux qui, dans la même année où
+l'industriel gagnait cent mille francs, s'est donné la connaissance du
+grec moderne, ce dont il est si fier, que déjà il aspire à l'arabe. Je
+prie de ne pas ouvrir ce livre tout homme qui n'a pas été malheureux
+pour des causes imaginaires <i>étrangères à la vanité</i>, et qu'il aurait
+grande honte de voir divulguer dans les salons..........</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que connaître l'amour par les romans? Que serait-ce après
+l'avoir vu décrit dans des centaines de volumes à réputation, mais ne
+l'avoir jamais senti, que chercher dans celui-ci l'explication de cette
+folie? Je répondrai comme un écho: «C'est folie.»</p>
+
+<p>Pauvre jeune femme désabusée, voulez-vous jouir encore de ce qui vous
+occupa tant il y a quelques années, dont vous n'osâtes parler à
+personne, et qui faillit vous perdre d'honneur? C'est pour vous que j'ai
+refait ce livre et cherché à le rendre clair. Après l'avoir lu, n'en
+parlez jamais qu'avec une petite phrase de mépris, et jetez-le dans
+votre bibliothèque de citronnier, derrière les autres livres; j'y
+laisserais même quelques pages non coupées....</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle un succès étant hors de la question, l'auteur s'amuse à
+publier ses pensées exactement telles qu'elles lui étaient venues.
+C'est ainsi qu'en agissaient jadis ces philosophes de la Grèce, dont la
+sagesse pratique le ravit en admiration...</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Toute cette préface n'est faite que pour crier que ce livre-ci a le
+malheur de ne pouvoir être compris que par des gens qui se sont trouvé
+le loisir de faire des folies. Beaucoup de personnes se tiendront pour
+offensées, et j'espère qu'elles n'iront pas plus loin.</p>
+
+<p class="r">(Extrait de: <i>De l'amour</i>.)</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb"><big>AMITIÉ AMOUREUSE</big></p>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<h2><a name="LIVRE_PREMIER" id="LIVRE_PREMIER"></a>LIVRE PREMIER</h2>
+
+<p><i>Les femmes préfèrent les émotions à la raison... elles sont toujours et
+partout avides d'émotions...</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>La dissemblance entre la naissance de l'amour chez les deux sexes doit
+provenir de la nature de l'espérance, qui n'est pas la même. L'un
+attaque et l'autre défend...</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>L'amour tel qu'il est dans la haute société, c'est l'amour des combats,
+c'est l'amour du jeu.</i></p>
+
+<p class="r"><small>STENDHAL</small>.</p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />
+<i>Philippe de Luzy à Denise Trémors.</i></h3>
+
+<p class="r">12 novembre 18...</p>
+
+<p>Madame,<br />
+</p>
+
+<p>Voulez-vous me permettre de me présenter chez vous demain vers cinq
+heures, et de vous apporter moi-même le petit volume de vers que vous
+désirez? Le souvenir très agréable de la conversation que nous avons eue
+à cette soirée où je m'ennuyais&mdash;où nous nous ennuyions tant&mdash;me pousse
+à vous faire cette demande; j'ose espérer que vous ne la trouverez pas
+importune. J'obéis, en vous écrivant, à une impression d'affinité qui
+m'a donné, l'autre soir, tandis que je vous parlais, le sentiment que
+nous étions depuis longtemps amis. Je sais qu'il faut se défier des
+indications de<a name="page_004" id="page_004"></a> l'instinct, qui sont en général obscures et incertaines;
+peut-être mon imagination fait-elle seule les frais de tout ceci et
+avez-vous complètement oublié et la soirée, et le livre, et son
+propriétaire. Dans ce cas, madame, soyez assez bonne pour ne pas me le
+faire trop vivement sentir, car j'en souffrirais déjà.</p>
+
+<p>Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.</p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />
+<i>Denise Trémors à Philippe de Luzy.</i></h3>
+
+<p class="r">12 novembre, cinq heures.<br />
+</p>
+
+<p>Je serai heureuse, monsieur, de vous recevoir demain. J'ai encore trop
+vivace dans l'esprit le souvenir de cette soirée ennuyeuse où, grâce à
+vous, je me suis si peu ennuyée, pour chercher s'il y a correction ou
+incorrection à le faire.</p>
+
+<p>Et puis, c'est si charmant de se laisser de temps en temps gouverner par
+son bon plaisir... et j'en aurai un extrême à renouveler, au coin de mon
+feu, la causerie si attrayante de l'autre soir.<a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">14 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, madame, je ne m'étais pas trompé; la sympathie me guidait
+mystérieusement, mais sûrement, vers vous. J'étais hier, je vous
+l'avoue, un peu troublé en entrant dans votre salon. Je me
+demandais&mdash;ces sortes d'expériences sont si dangereuses&mdash;si je n'allais
+pas voir s'évanouir tout à coup le rêve gracieux qui m'y avait amené.
+Quelle peine pour moi si la petite fleur née dans mon imagination était
+morte, subitement transplantée dans la réalité. J'en aurais beaucoup
+souffert; mais j'ai été vite rassuré, et j'en suis si heureux que je ne
+puis résister au plaisir de vous le dire.</p>
+
+<p>Comme vous avez été bonne et jolie, et confiante et spirituelle; comme
+je vous sais gré de consentir à être très simplement une femme, au lieu
+de chercher à être, suivant la mode, un ennuyeux mannequin occupé à
+disserter psychologiquement sur l'amour. Je vous remercie<a name="page_006" id="page_006"></a> d'être gaie,
+et je suis amoureux de l'air très grave que vous aviez en versant l'eau
+bouillante sur le thé.</p>
+
+<p>J'ai passé, grâce à vous, madame, deux heures exquises. Je vous en
+devais des remerciements, et si je vous les fais d'une manière un peu
+légère ce n'est pas, croyez-le bien, que je n'aie été touché des marques
+plus sérieuses d'estime et de confiance que vous m'avez données. Mais
+c'est là un terrain en quelque sorte sacré, où ma jeune amitié n'ose
+encore s'aventurer. Je m'arrête respectueusement et vous prie de me
+croire, madame, très à vous.</p>
+
+<p class="r"><small>PHILIPPE DE LUZY.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Savez-vous que madame Ravelles est presque jolie, presque
+intelligente, et qu'au risque d'étonner tout le monde j'ai presque envie
+de l'embrasser? Elle vient de me dire qu'elle a l'intention, à partir de
+samedi prochain, de réunir ses amis toutes les semaines. En sorte que,
+vous voyant le mardi chez votre belle-s&oelig;ur, madame d'Aulnet, et le
+samedi chez madame Ravelles, si vous me permettez de vous faire une
+petite visite dans l'intervalle,<a name="page_007" id="page_007"></a> je me ferai une existence à peu près
+supportable. Puis, elle a ajouté en me regardant: «Surtout ne manquez
+pas samedi prochain; madame Trémors viendra et elle chantera.» Pourquoi
+a-t-elle insisté? Aurait-elle déjà deviné, avec ce curieux instinct des
+êtres primitifs, que je vous aime? Cependant je ne l'ai dit à personne,
+pas même à vous.</p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">15 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Monsieur, monsieur, j'ai grand'peur que vous ne vous égariez... et je me
+hâte de vous crier, en joueuse bien honnête: Casse-cou!</p>
+
+<p>Je suis très heureuse de l'amicale inclination que nous nous sommes
+mutuellement découverte; nos esprits se sont touchés et il y a entre eux
+adhérence. Mais peut-être vais-je vous paraître bien bourgeoise: trois
+mots m'effraient dans votre lettre; vous savez quels, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il ne faut pas que certaines de mes franchises vous semblent liberté
+d'allure; l'amitié entre<a name="page_008" id="page_008"></a> un homme et une femme me paraissant la chose
+la plus charmante à cultiver, peut-être, à mon insu, ai-je pris trop de
+soins de la fleur naissante. Laissons-la se mourir un peu, voulez-vous?</p>
+
+<p>Je n'irai pas samedi chez madame Ravelles; ce n'est pas la ruse
+coquette, si coutumière aux mondaines, qui me fait prendre cette
+résolution, car alors je me serais abstenue d'y ailler sans vous en
+prévenir. C'est&mdash;comment dire, pour ne dire ni trop, ni trop peu?&mdash;C'est
+par prudence, peut-être aussi par pudeur: vous m'avez effarouchée avec
+votre «<i>curieux instinct des êtres primitifs</i>».</p>
+
+<p>Je vous accepte volontiers comme le chiffonnier galant de mon esprit,
+puisque vous semblez prendre intérêt à ce que votre baguette ne revienne
+jamais à vide des lambeaux qu'il vous plaît de crocheter en mon cerveau
+de Parisienne; mais considérez que ceci est la seule joie qu'il me soit
+permis de vous donner.<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V<br /><br />
+<i>Philippe à Denise</i>.</h3>
+
+<p class="r">5 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>«<i>Vous êtes si paresseux et si nonchalant!</i>» M'avez-vous, sans reproche,
+madame, assez souvent répété cette phrase! Hier encore, un peu
+traîtreusement, au moment où je ne pouvais me défendre. J'ai cependant
+de quoi répondre et vous n'échapperez pas à mes raisons. Comment, vous,
+mon sage et cher philosophe, pouvez-vous attacher tant d'importance à ce
+que nous jetions constamment notre activité brouillonne et inquiète au
+travers des événements? N'avez-vous pas remarqué déjà comme les choses
+s'arrangeaient merveilleusement d'elles-mêmes, comme les plus
+embrouillées se dénouaient facilement, pourvu que personne n'y mît la
+main, et avec quelle fatalité tranquille arrivaient celles qui
+paraissaient les plus impossibles? Voyez-vous:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 15em;">... les paresseux</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ont été, de tout temps, des gens aimés des dieux.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce sont des sages. Nous pouvons si peu que<a name="page_010" id="page_010"></a> ce que nous avons de mieux à
+faire est de rester tranquilles. A quoi bon vouloir prendre toujours une
+attitude de marionnette en révolte! Vous représentez-vous, à Guignol, le
+gendarme ne voulant pas se laisser rosser par le compère, sous prétexte
+que le contraire serait plus conforme à la morale publique, aux lois, et
+aussi à la réalité? Ce serait insensé. Le tout est de ne pas avoir le
+rôle du gendarme.</p>
+
+<p>En vérité, j'ai toujours trouvé ridicule et maladroit de vouloir
+intervenir dans la curieuse pièce dont l'auteur est là-haut. J'en ai
+toujours honnêtement répété le texte sans chercher même, comme les
+acteurs de revue, à y introduire un calembour de ma façon, et je m'en
+suis bien trouvé. En voulez-vous un exemple? Vous rappelez-vous certaine
+lettre que vous m'avez écrite en réponse à la demande&mdash;combinaison de
+marionnette&mdash;que je vous avais faite de venir à une réception chez
+madame Ravelles? Qu'ai-je fait ce soir-là? Je me souviens: j'étais très
+déconfit; me suis-je révolté? ai-je imaginé des plans? Je suis sorti
+simplement et j'ai marché au hasard, enveloppé de mes sombres
+réflexions.<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>Ces sombres réflexions, dont vous étiez la cause, m'ont amené jusque
+chez vous. J'ai sonné, on m'a ouvert, et quelques instants après je me
+suis trouvé dans votre salon, aussi surpris d'y être que vous surprise
+de m'y voir. Notre étonnement à tous deux était si comique et si complet
+que nous n'avons pu nous empêcher de rire. Vous m'avez pardonné et il en
+est résulté qu'au lieu de vous apercevoir dans une soirée ennuyeuse,
+comme j'en avais eu sottement le projet, je vous ai eue à moi tout seul
+dans un tête-à-tête délicieux; que nous avons tant et tant causé et si
+intimement que, bon gré mal gré, contre les convenances, contre vos
+scrupules, notre amitié a été définitivement fondée.</p>
+
+<p>Je pense que cet exemple vous donnera à réfléchir. Maintenant, madame
+mon amie, si vous en savez davantage, dites-le-moi. Je ne demande pas
+mieux, selon l'expression du favori de vos poètes, que de me laisser
+conduire «par un ange aux yeux bleus».</p>
+
+<p>En attendant, je baise respectueusement le bout de ses ailes.<a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">6 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la
+chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si
+j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous
+recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je
+m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore
+tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos
+lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu.</p>
+
+<p>Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction
+du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se
+préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami
+paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la
+conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous
+tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains<a name="page_013" id="page_013"></a> presque plus.
+Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre
+nonchalance, en se secouant&mdash;par quel imprévu et merveilleux
+effort?&mdash;s'est crue forcée d'allumer en mon honneur.</p>
+
+<p>Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort
+aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté?</p>
+
+<p>Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle
+aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises
+surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans
+tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui
+ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de
+tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop?</p>
+
+<p>Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je
+vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez
+moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié
+si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie,
+mon ami? Vous l'avez promis. Peut-<a name="page_014" id="page_014"></a>être allez-vous conclure de cela que
+je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">18 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>L'amusante mine troublée&mdash;un peu&mdash;que vous aviez en me découvrant à
+cette fête d'enfants! Je vous ai obéi, madame, j'ai espacé mes visites;
+mais vous n'exigez pas que je renonce à vous voir dans le monde aussi
+souvent qu'il me sera possible?</p>
+
+<p>D'ailleurs, hier, je n'étais pas pour vous chez madame Dalvillers, mais
+pour votre délicieuse Hélène. Quand on a une fille de six ans aussi
+exquise, il faut s'attendre à la voir recherchée, admirée, fût-ce des
+grands garçons. Et puis j'étais là aussi pour votre nièce Suzanne
+d'Aulnet&mdash;ne l'ai-je pas bien prouvé en m'occupant presque exclusivement
+d'elle?&mdash;Elle est jolie, certes; elle a précisément tous les signes de
+beauté qu'Alexandre Dumas<a name="page_015" id="page_015"></a> recommande à l'attention des hommes&mdash;afin
+qu'ils n'épousent pas.&mdash;Je lui ai fait une cour discrète, elle ne l'a
+point dédaignée et madame votre belle-s&oelig;ur en a semblé elle-même
+touchée. Jusqu'à votre belle-mère qui me faisait les doux yeux... Vous
+voyez bien, madame, je ne suis pas à craindre. De quoi me punissez-vous?
+qu'ai-je fait? Soyez clémente, levez, d'un mot, l'interdit, ou je vais
+commencer à me croire dangereux. Épargnez-moi cette fatuité imbécile.</p>
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">19 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Les hommes sont de grands enfants.... Venez donc, puisque aussi bien je
+ne puis faire un pas sans vous voir surgir sur ma route.</p>
+
+<p>J'ai, demain, une réception intime: Sully-Prudhomme, Massenet, Paul
+Hervieu, Marcel Prévost, Abel Hermant et vous. Le dîner est pour huit
+heures; mais vous avez le droit de venir un peu plus tôt et d'assister
+au repas de tite-Lène, que vous avez conquise.<a name="page_016" id="page_016"></a></p>
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">21 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un
+peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je
+vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes
+pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les
+mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations
+vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une
+perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur
+quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très
+supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une
+prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde.</p>
+
+<p>Vous auriez fait&mdash;vous en conveniez vous-même hier&mdash;un littérateur d'une
+qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme<a name="page_017" id="page_017"></a> et
+d'amertume» dont parle Maurice Barrès.</p>
+
+<p>Vous ressemblez à celui-là par tant de points!</p>
+
+<p>Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité
+merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme <i>l'homme libre</i>, de prendre
+une résolution, vous fûtes «<i>détourné de ce cher projet par la nécessité
+d'être extrêmement énergique pour l'exécuter</i>».</p>
+
+<p>Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous
+vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs
+d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez
+tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et
+puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance,
+peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que
+ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher:
+Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre,
+non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce
+<i>farniente</i> élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour
+que je le trouble autrement que par ma<a name="page_018" id="page_018"></a> bonne grosse morale. Mais, mais,
+ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ne dites pas de nous: <i>Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus
+adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées.</i></p>
+
+<p>C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe...
+pouvez-vous savoir combien nos c&oelig;urs, notre sensibilité, nos
+tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous
+offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez
+d'intellectualité, d'art et d'idéalisme?</p>
+
+<p>J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon c&oelig;ur
+<i>sublimise</i> l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le
+dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous
+étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne
+vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez.</p>
+
+<p>Si vous saviez quels dons de froide analyse<a name="page_019" id="page_019"></a> se cachent souvent derrière
+nos pires enthousiasmes...</p>
+
+<p>Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons
+parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour
+ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules,
+nous sommes obligées de vous faire partager.</p>
+
+<p>Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut
+bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du
+banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils
+procèdent de nos rêves plus encore que de vous.</p>
+
+<p>Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne.</p>
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">23 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Madame, je suis confus; je ne pensais pas vous blesser en croyant vous
+connaître et en vous l'avouant avec naïveté. J'ai un vrai chagrin de
+vous l'avoir dit, non comme vous le<a name="page_020" id="page_020"></a> pensez, mais d'une manière mauvaise
+en somme, puisqu'elle vous a déplu.</p>
+
+<p>Si vous saviez le regret que j'en ai, vous me pardonneriez.</p>
+
+<p>Votre bonsoir et bonjour m'a ravi. Je pensais justement à vous vers
+cette heure-là, en rentrant de l'Opéra, et je regrettais de ne vous
+avoir pas eue près de moi pour goûter ensemble le charme de la musique
+de Reyer que je venais d'entendre.</p>
+
+<p>Je me réjouis de réveillonner demain chez madame de Nimerck. Votre mère
+m'a convié à cette fête par un mot charmant. Je me réjouis aussi de
+faire la connaissance de ce frère Gérald dont tite-Lène me rend jaloux
+dans l'enthousiasme enfantin qu'elle a de son oncle le marin.</p>
+
+<p>Je suis à vos pieds.</p>
+
+<p>Yours very sincerely.</p>
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous allez être encore grondé... Hélène a reçu une poupée grande comme
+elle et qui l'a<a name="page_021" id="page_021"></a> fait bondir de joie. Elle l'aimait déjà avant d'avoir
+trouvé la carte du donateur; quand elle a su que c'était vous, sa joie
+est devenue du délire. Que n'étiez-vous là! c'est si bon à voir, le
+bonheur des enfants!</p>
+
+<p>Mais ce délire de ma fillette a un peu détruit les convictions que je
+vous ai exposées dans ma dernière lettre; il y aurait donc des êtres que
+plus particulièrement choisit l'archet vainqueur? Pourquoi la joie de
+tite-Lène s'est-elle augmentée à la pensée que la poupée venait de vous?
+Cette sélection m'apparaît comme une faiblesse. Il faudrait dresser son
+c&oelig;ur à ne ressentir que des joies impersonnelles et c'est alors
+seulement que l'archet serait vraiment vainqueur.</p>
+
+<p>La poupée s'appellera Philippine; j'ai promis un splendide baptême,
+Suzanne a réclamé d'être la marraine. Les radieux vingt ans de ma nièce
+ne s'effraient pas de faire ainsi de temps en temps joujou. Je crois
+bien que l'idée du compère qu'on lui destine est pour quelque chose dans
+ce consentement. N'allez pas surtout refuser de faire dînette de dragées
+avec nous. Ce n'est pas charger votre avenir de<a name="page_022" id="page_022"></a> responsabilités graves
+que de promettre de veiller sur l'âme en son d'une poupée.</p>
+
+<p>Mais pourquoi m'avoir donné un soufflet? Certes, si je m'attendais à
+recevoir un soufflet de quelqu'un ce n'était pas de vous. Voilà une
+liberté grande! le comble, c'est que ce soufflet me ravit; je le trouve
+charmant, exquis, le plus adorable, le plus séduisant des soufflets&mdash;«ce
+qui vous range, madame, au nombre des femmes qui aiment à être
+battues»,&mdash;dirait un non initié.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, monsieur, encore que je choisisse la main qui me frappe.</p>
+
+<p>Et voilà, mon ami, comme un scandale peut naître d'un quiproquo, car il
+y a soufflet et soufflet, pas vrai?</p>
+
+<p>Ce vase précieux, amusant dans sa forme, ce saxe aux fleurs peintes, aux
+tulipes harmonieuses et brillantes, débordant de fleurs vraies embaumées
+et flexibles, est tout à fait élégant et joli; je l'aime et vous
+remercie de me l'avoir donné.</p>
+
+<p>Quel dommage que votre carte m'ait appris en même temps que vous partez
+pour Luzy; vous ne verrez pas nos joies toutes chaudes;<a name="page_023" id="page_023"></a> elles sont
+meilleures ainsi pourtant, à la façon des petits pâtés.</p>
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">29 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>La nouvelle nouvelle, ma chère amie, est que je ne vais pas à la
+campagne. Je suis forcé de rester à Paris; j'ai eu avec mon frère une
+explication assez sèche; nous nous sommes quittés sur des mots
+aigre-doux. Dans ces conditions je le laisse partir seul. Passer huit
+jours en tête à tête avec quelqu'un qui boude me rendrait fou. Donc, je
+suis tout prêt à venir voir votre joie, bien heureux que ce soufflet,
+banal témoignage de ma grande affection, vous en ait donné.</p>
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">29 décembre, cinq heures.<br />
+</p>
+
+<p>Qu'est-il donc arrivé? je comptais sur ce repos physique pour
+réconforter certains coins<a name="page_024" id="page_024"></a> douloureux de votre pensée. Cela me cause un
+vrai chagrin de vous savoir triste et malheureux.</p>
+
+<p>Vous êtes, à tout prendre, une pauvre âme en peine qui m'intéressez.
+Pouvez-vous me confier ce nouveau souci? Alors, venez ce soir passer une
+heure avec moi. Je tâcherai de vous remonter un peu; vous savez, j'y
+réussis parfois.</p>
+
+<p>Je vous sens tellement las, las de tout, que je voudrais trouver des
+mots forts, quelque chose de sain qui vous fasse vraiment du bien.</p>
+
+<p>Et puis je compte sur vous pour déjeuner le premier janvier. Ce jour-là,
+la table est mise ici pour tous les sans-famille, les isolés, les
+abandonnés. C'est de fondation. Il y a des années où nous sommes quatre;
+d'autres, quinze. On échoue chez moi, on toaste ensemble et cela
+resserre les liens affectueux et donne à tous l'illusion de la famille.</p>
+
+<p>Le matin, vous faites vos visites officielles, vous cornez vos cartes; à
+midi et demi, vous arrivez et nous nous mettons à table. Mère préside
+avec moi; on passe ensemble le reste de la journée; on reçoit <i>mes</i>
+visites et le soir maman nous emmène tous dîner chez elle.<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<p>Ma vie n'est pas encore bien longue et elle compte déjà, hélas! des
+disparus parmi ces convives du jour de l'an. Je me souviens d'un de ces
+déjeuners où étaient présents entre autres, Jean Baudry, Guy de
+Maupassant, Renan.&mdash;Maupassant avait fait apporter pour Hélène, par son
+fidèle François, toute une valise, une grande valise pleine de jouets,
+de ces joujoux de treize à quarante-cinq sous des petites boutiques
+ambulantes des boulevards.</p>
+
+<p>Après le déjeuner on vida la valise sur le tapis où, jolie dans sa robe
+décolletée qui laissait voir sa peau rosée encore pleine de lait, sa
+chair fraîche et ronde de baby de deux ans, tite-Lène, assise par terre,
+trônait. Et c'étaient des étonnements, des cris de joie, aussi bien des
+grands que de la petite, sur les mille combinaisons de mouvements de
+tous ces jouets; ils roulaient, marchaient, sifflaient, couraient. Une
+vie lilliputienne grouillait autour de ma fille qui, géante, se donnait
+de temps en temps le plaisir d'écraser un objet de ce petit monde mis en
+mouvement par des ficelles.</p>
+
+<p>Que croyez-vous que faisaient devant ce<a name="page_026" id="page_026"></a> spectacle mes hommes illustres?
+qu'ils philosophaient? point: tous vautrés sur le tapis, ils attrapaient
+au passage et se renvoyaient l'un à l'autre petits bonhommes, toupies,
+porteuses de pain, moulins à vent, vélocipèdes, tournant, courant,
+voletant, tourbillonnant. Et c'étaient des cris: «La ficelle? où est
+<i>ma</i> ficelle? Bon! Baudry me l'a chipée et l'accapare!&mdash;Mais non, c'est
+Maupassant qui la mange!&mdash;Oh! Regardez ça, mes enfants, c'est trouvé!»
+Et des enthousiasmes, et des joies, et des baisers à Hélène qui,
+s'avisant dans cette foule de jouets d'en détester un, un moulin qui
+marchait en même temps qu'il tournait les ailes&mdash;pourquoi? Quel mystère
+que les cerveaux des petits!&mdash;crachait vaillamment dessus toutes les
+fois qu'il passait à portée de sa bouche.</p>
+
+<p>Et pendant ce temps-là des gens venaient, très graves, me faire des
+visites. A chaque coup de timbre on fermait précipitamment la porte qui
+sépare le grand salon du petit; je recommandais à tous d'être sages, de
+ne pas faire de bruit, et, bien sérieuse, j'allais recevoir le visiteur
+dans le petit salon. Quand mes<a name="page_027" id="page_027"></a> joueurs ne se mettaient pas tout à coup
+à hurler de joie, ça allait bien. Autrement, j'expliquais... vaguement.
+Mais, si le nouveau venu était un ami des grands hommes, on
+l'introduisait et peu après c'était un ventre de plus par terre. Et
+tite-Lène, autant amusée des gambades de ses grands amis que des courses
+de ses pantins, montrait ses quenottes, se laissait bécoter, enlever
+triomphalement dans les airs.</p>
+
+<p>Les sacs de bonbons étaient mis au pillage; une fois goûtés, ceux que
+les grands n'aimaient pas s'empilaient dans une coupe où déjà les
+morceaux gisaient en attendant d'être jetés. «La coupe amère des
+Refusés», disait gaiement Baudry. Voilà, mon ami, des joies simples
+comme il vous en faut. Je puis compter sur vous, pas vrai?</p>
+
+<p>Une idée: voudrez-vous partir le lendemain pour Nimerck avec mon frère
+Gérald? Il va y rester huit jours pour faire commencer les travaux de
+restauration d'une aile du vieux château. Ce déplacement vous changerait
+d'air et vous ferait du bien.<a name="page_028" id="page_028"></a></p>
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">30 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous êtes bonne, madame, grande et bonne et je vous aime. J'accepte de
+faire partie du déjeuner des Abandonnés. Je n'en serai pas un illustre,
+mais un profondément reconnaissant et dévotement admirateur de la fée
+indulgente et douce que vous êtes aux pauvres humains.</p>
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">16 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Vous m'intéressez infiniment, j'aime mieux vous le dire tout de suite
+afin que mes actes se classent vis-à-vis de vous pour ce qu'ils sont:
+une recherche toute spirituelle. Je viens d'aller révérender ma
+belle-mère. Ma nièce y faisait les honneurs du thé; il y avait là
+quelques jeunes femmes, entre autres Germaine Dalvillers. Vous ne
+m'aviez pas dit que sa mère vous avait connu enfant? On a parlé de
+vous.<a name="page_029" id="page_029"></a> Ah! ah! vous voudriez savoir, curieux? Germaine racontait que
+vous étiez un petit mélancolique et caressant; la grâce, le charme
+presque féminin du baby gagnait le c&oelig;ur des mères.</p>
+
+<p>Tandis que la conversation sautait de vous aux deux teams en présence au
+dernier bye du Polo, je songeais: toute cette grâce, cette mélancolie,
+ont tourné en séduction. Mais n'y a-t-il pas perdu ses énergies? Vous
+étiez l'enfant ami du plaisir, des gâteaux, des élégances, des
+nonchalances, de la caresse qui effleure. N'êtes-vous pas demeuré trop
+cet enfant-là?</p>
+
+<p>Je suis tout étonnée de vous découvrir ce que vous êtes. La force de
+votre esprit m'avait fait supposer en vous un autre homme. Votre
+intelligence subtile, profonde, mâle et froide, un peu dédaigneuse
+aussi, donne le change sur votre c&oelig;ur hésitant et votre volonté
+faible. Quand vous êtes auprès de moi, je reste sous l'enchantement de
+votre parole tout imprégnée de philosophie caressante; vos paradoxes les
+plus décevants me semblent choses naturelles; je me découvre étonnée de
+n'y avoir pas plus tôt songé. Vous parti, la fantasmagorie de votre<a name="page_030" id="page_030"></a>
+éloquence tombe. Je retrouve mon jugement sain, ma <i>raisonnabilité</i>,
+comme vous dites plaisamment. Peut-être exagérez-vous l'importance de
+nos gestes moraux? A force de s'analyser ainsi, toute verve, tout élan,
+ne quittent-ils pas nos âmes? elles n'ont plus de sensations imprévues,
+les seules vibrantes, elles finissent par poser devant nous-mêmes;
+n'est-ce pas alors que l'esprit s'égare?</p>
+
+<p>«Quittez-vous, renoncez à vous et vous jouirez d'une grande paix
+intérieure&mdash;est-il dit dans l'<i>Imitation</i>,&mdash;alors s'évanouiront toutes
+les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.»</p>
+
+<p>Ne voilà-t-il pas un beau texte pour vous distraire? Vous devriez
+m'aimer à la folie, de vous envoyer des points d'interrogation sur de
+tels aperçus philosophiques!</p>
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">17 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides
+d'un peu de<a name="page_031" id="page_031"></a> vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points
+d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le
+pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma
+sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de
+vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps
+misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse,
+faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me
+transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel
+sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté,
+hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là, quelques impressions
+rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde;
+ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans
+la joie, la douleur: je change en &oelig;uvres vives les recherches, les
+découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce
+pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont
+supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie
+puissance créatrice.<a name="page_032" id="page_032"></a></p>
+
+<p>Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma
+place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat,
+médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je
+n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger,
+sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et
+généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des
+instincts contraires,»&mdash;comme dit l'autre,&mdash;«tirant profit des
+circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore
+un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau
+humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très
+différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les
+autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la
+puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse
+variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de
+moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau
+élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y
+puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir<a name="page_033" id="page_033"></a> quelques dispositions à
+rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir
+d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé
+de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr.</p>
+
+<p>Nous touchons là, madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur
+différente que, chacun, nous sommes.</p>
+
+<p>Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si
+pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté
+physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah!
+madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi.</p>
+
+<p>Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière
+pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture
+réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en
+pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de
+moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet
+air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus
+puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: <i>ces
+deux qui vont<a name="page_034" id="page_034"></a> ensemble</i>.&mdash;Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et
+de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités
+mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais:
+«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là?</p>
+
+<p>Et puis, madame, n'allez-pas là-dessus faire l'effarouchée et me
+gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié
+m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si
+courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de
+chercher, je l'ai découvert: votre c&oelig;ur dirige vos actes, guide vos
+pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à
+jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce c&oelig;ur, s'imprègnent de
+lui. Voilà. Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres?</p>
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">18 janvier.<br />
+</p>
+
+<p><i>Voilà!</i>... C'est bientôt dit, monsieur; après tous ces beaux discours,
+croyez-vous qu'il va<a name="page_035" id="page_035"></a> m'être facile de rester modeste? Prenez garde,
+vous m'admirez trop; votre amitié me semble fondée sur l'illusion, c'est
+une fragile assise. Quels mécomptes vous vous préparez! Vous m'allez
+découvrir un beau jour... quelle chute! j'en ai la chair de poule,
+monsieur mon ami.</p>
+
+<p>Ma nourrice, restée servante auprès de moi devenue grande, me disait,
+lorsque je me jetais à son cou trop ardemment: «Aimez-moi moins à la
+fois, Nisette, vous m'aimerez plus longtemps.»</p>
+
+<p>Les amitiés durables ne naissent pas d'un caprice, songez à cela; voilà
+seulement quatre mois que vous m'avez découverte; pourtant, il y a deux
+ou trois ans que nous nous rencontrons dans le monde. Quel engouement
+subit vous a poussé vers moi? Vous me saluiez indifférent. Il a fallu un
+soir de morne ennui pour que vous daigniez venir vous asseoir auprès de
+moi. Notre rencontre a été une chose charmante, mais n'exagérons rien,
+cher nouvel ami, et mettons, je vous prie, les choses au point.</p>
+
+<p>Je veux bien être «ces deux qui vont ensemble» s'ils ne vont pas trop
+loin.</p>
+
+<p>Voulez-vous que je vous dise? la variété dans<a name="page_036" id="page_036"></a> l'équilibre, voilà
+peut-être ce qui vous attire vers moi; mais j'ai un peu peur que ces
+vitalités, ces langueurs, ces puissances de réplique qui vous charment,
+ne me viennent de vous, suscitées en moi par le souffle créateur,
+intellectuel et fort, qui demeure en tout homme même insciemment.</p>
+
+<p>Si je raisonne juste, quel petit néant je serais!</p>
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise</i>.</h3>
+
+<p class="r">19 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Vous vous trompez, madame mon amie, c'est vous qui possédez le <i>souffle
+créateur</i>; vous êtes, de plus, la séduction faite femme.</p>
+
+<p>J'ai mis un long temps à vous découvrir? C'est mal à vous de me le
+reprocher. Vous portiez par le monde une certaine hauteur un peu
+arrogante bien faite pour éloigner un sensitif de mon espèce. Je vous
+admirais sans oser approcher. Lorsque de temps en temps je m'oublie à
+savourer mes souvenirs, si loin que je les remonte, je vous retrouve en
+ma pensée:<a name="page_037" id="page_037"></a> fine, jolie, flexible, délicate et si pâle... Je vous
+saluais et je passais, n'ayant pas l'orgueil de croire possible un
+intérêt de vous venant jusqu'à moi.</p>
+
+<p>Cette soirée ennuyeuse, je la bénis. Voilà, madame, comme les épreuves
+communes créent inopinément, entre les âmes, les plus forts liens!</p>
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">20 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Moquez-vous, ironique! Ma nièce a bien raison de vous étiqueter le plus
+décevant d'entre tous ses flirts. Savez-vous qu'elle est un peu jalouse
+de vos fréquentes visites avenue Montaigne? Elle est venue me voir tout
+à l'heure «espérant vous rencontrer»; j'ai souri; la chatte aiguise,
+sans trop oser pourtant, sur la petite tante, ses fines griffes roses.
+Elle allait au cercle, patiner avec son père; elle aurait voulu vous
+trouver là et vous emmener.</p>
+
+<p>Quel cocasse amalgame elle faisait de son inquisition sur vous, d'une
+rage contre un pli malencontreux de sa jupe, d'un triomphe de<a name="page_038" id="page_038"></a> son
+chapeau, tout cela mêlé de termes techniques empruntés à la solennité de
+ses débuts sur la glace, <i>au cercle</i>; ce mot prend, dans sa bouche,
+toute l'importance la plus select!</p>
+
+<p>D'ailleurs, cette lettre n'est pas pour vous dire cela, mais ceci: Mère
+me charge de vous inviter à dîner chez elle samedi. Viendrez-vous? Et
+serez-vous ce soir chez ma belle-s&oelig;ur? Madame d'Aulnet et Suzon
+comptent sur vous... moi aussi.</p>
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">21 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai eu beau vous dire, hier, que j'acceptais avec enthousiasme
+l'invitation de votre chère mère, il me faut encore vous l'écrire pour
+avoir le prétexte de vous conter la joie ressentie de cette rencontre
+imprévue, au Bois, aujourd'hui.</p>
+
+<p>Vous veniez vers moi, légère, marchant vite, de ce pas rythmé que
+j'adore, blottie dans vos fourrures; vous ne me voyiez pas. Votre robe
+flottante s'est tout à coup collée sur votre corps gracile, par un
+caprice du vent. J'en ai été<a name="page_039" id="page_039"></a> ému artistement, ma chère statuette, et
+plus troublé que par la nudité absolue.</p>
+
+<p>Voilà l'homme fort que je suis: quelques courbes ont sur mon imagination
+bien de la puissance et y sèment bien du désarroi. Rien n'est vulgaire
+qui me vient de vous. Vous êtes le réveil de mes énergies; vous peuplez
+ma vie de sensations. Et quelle jolie mine éveillée vous avez eue en me
+reconnaissant! Votre manière d'être timide et résolue m'enchante.</p>
+
+<p>Non, non, tous les plaisirs ne sont pas au-dessous de ce que
+l'imagination nous les fait; les miens sont vifs et pénétrants quand, de
+temps en temps, je m'oublie à savourer mes souvenirs. Et il ne faut ni
+me gronder, ni m'en vouloir quand, de loin en loin, je m'enhardis à vous
+envoyer ainsi la «joyeuse envolée des pensées...»</p>
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">22 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>«D'amour»... c'est bien ça, pas vrai? Oh! le poltron qui n'ose finir sa
+citation! Oh! le<a name="page_040" id="page_040"></a> laid monsieur mon ami, que je surprends en flagrant
+délit de marivaudage! car vous marivaudez. Marivaux marivaudant sans le
+savoir, a là son excuse; mais vous, le sachant, n'en avez aucune; c'est
+une infériorité notoire. Ramagez d'autre sorte si vous voulez continuer
+de plaire à votre amie.</p>
+
+<p>Ma belle-mère m'offre sa loge à l'Opéra pour vendredi. Voulez-vous y
+venir? On y joue <i>Sigurd</i>. Germaine Dalvillers entre; elle accepte deux
+places pour elle et son mari. Serez-vous mon Mentor? Je vous quitte,
+elle bavarde, lit par-dessus mon épaule, je ne sais plus ce que je vous
+dis!</p>
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">23 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Impossible, à mon très grand regret, madame mon amie. Une mission tombe
+sur ma nonchalance; plaignez-moi. Je dois aller à Bruxelles pour une
+conférence sur des choses fort techniques. Je vous prie en grâce de ne
+pas me faire vous les expliquer.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<p>Soyez bonne, écrivez-moi. Je m'engage à commencer.</p>
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">25 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu
+le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A
+Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des
+cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du
+wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine
+avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me
+précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras&mdash;poliment, je
+dois le reconnaître&mdash;et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser
+une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je
+vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche
+le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.&mdash;«Mais, monsieur,
+c'est épouvantable ce qui m'arrive...<a name="page_042" id="page_042"></a> Ma valise! Ma canne! mon sac de
+voyage! Ma couverture!»&mdash;La casquette, bienveillante, me conduit au
+bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de
+Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il
+repince mes accessoires; je les reprendrai en passant.</p>
+
+<p>Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le
+train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à
+Bruxelles vers quatre heures du matin.</p>
+
+<p>J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis,
+j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé
+d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle
+le café <i>Jeanne d'Arc</i>. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville
+et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous
+écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite
+jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le
+besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une
+sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment
+philosophiques. Si<a name="page_043" id="page_043"></a> je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je
+raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en
+veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce
+début me donne droit à des compensations, et je les attends avec
+confiance.</p>
+
+<p>Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon
+train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.</p>
+
+<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p>
+
+<p>Observations: Compiègne est traversé par un cours d'eau. Il y a un pont.
+Il y a aussi quelques becs de gaz dans les rues. La grande majorité des
+habitants est dans l'artillerie. La bière y est médiocre. J'ai entendu
+dire qu'il y avait un château. Il n'y a ni buffet ni cigares à la gare.
+On s'instruit en voyageant.</p>
+
+<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">26 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>
+<i>Grand-Hôtel, boulevard Anspach.</i><br />
+</p>
+
+<p>Suite de mes «impressions de voyage». Donc, j'ai repris, madame Nisette,
+le train de neuf<a name="page_044" id="page_044"></a> heures quarante-sept à Compiègne. Mais on m'avait
+trompé en me disant que j'arriverais à Bruxelles à quatre heures du
+matin. J'ai dû attendre encore deux heures à Tergnier, <i>port de mer</i> de
+quatre mille âmes.</p>
+
+<p>Buffet modeste, où j'ai jeté les bases d'une amitié solide avec un
+employé galonné du chemin de fer, en lui offrant un punch. Je suis allé
+passer une heure à un bal populaire proche de la gare. Entrée: vingt
+centimes. Le spectacle de la joie des simples m'a pour un instant
+consolé de la vie. Vu une belle fille au bras d'un artilleur.</p>
+
+<p>Arrivé enfin à Bruxelles à cinq heures et demie. Descendu au
+Grand-Hôtel. Levé à midi; déjeuné, erré dans les rues. Je craignais
+d'être trop piloté et un peu envahi; mais pas du tout: je n'ai vu, au
+cercle où je dois faire une conférence, que le gérant. Je suis donc
+libre jusqu'à ce soir.</p>
+
+<p>Parcouru la rue de la Loi et la rue Royale. «Le silence infini de ces
+rues rectilignes m'effraie», comme dit Pascal. Pas un café, pas une
+brasserie dans la ville haute qui est noble, propre, blanche, élégante
+et un peu froide. En<a name="page_045" id="page_045"></a> bas, le boulevard Anspach qui ressemble aux
+boulevards de Lyon. Le gérant du cercle m'a recommandé le palais de
+justice; mais c'est trop loin, je le verrai une autre fois. Cueilli ces
+fragments de romances à l'étalage d'un marchand de journaux.</p>
+
+<p><i>La Nacelle</i> (air de Béranger à l'Académie).</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ne pleure plus, ma Marie, et remarque</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le bleu du ciel et le vent indulgent...</span><br />
+</p>
+
+<p><i>La Misère des Flandres</i> (air de Béranger à l'Académie).</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">J'ai vu là-bas, près d'une croix de pierre</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Un pauvre veuf implorer l'Éternel...</span><br />
+</p>
+
+<p>Je voudrais bien être avenue Montaigne... Je vous baise les mains, amie
+incomparable.</p>
+
+<h3><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Marchienne, 30 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Je trouve, madame mon amie, vos deux billets exquis en arrivant chez
+madame de X..., grand réconfort et attendrissement. C'est le<a name="page_046" id="page_046"></a> premier
+moment agréable de mon voyage. J'ai fait hier soir ma conférence devant
+un public quelque peu empaillé. Pourtant, tout a plutôt bien marché,
+sauf un peu de bafouillage çà et là, et je les ai déridés par instants.
+En somme, quelque chose d'intermédiaire entre le succès d'estime et le
+succès proprement dit. Et puis, comme vous le dites avec éloquence,
+<i>omnia nihil</i>.</p>
+
+<p>Couché à dix heures. Nuit réparatrice. Pris train à une heure. Traversé
+pays tout noir de charbon. Lugubre. Arrivé à trois heures chez madame de
+X..., charmante. Causé de Paris pendant une heure. Monté dans une
+chambre où je n'ai juste que le temps de vous rappeler que je suis
+toujours à vos pieds. Sais-tu, madame, savez-vous?</p>
+
+<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Anvers, 3 février.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Madame,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je n'ai pas eu le temps de vous écrire hier, et aujourd'hui je n'ai
+qu'un moment. Mardi, à Marchienne, grand succès. Hier, déjeuné à<a name="page_047" id="page_047"></a>
+Bruxelles avec les de X... Mangé huîtres exquises et choses bizarres
+excellentes. Puis, parti pour Anvers. Là, très grand succès. Braves
+gens. Promenade nocturne fantastique à travers les rues jusqu'à deux
+heures du matin.</p>
+
+<p>Des cafés-concerts d'une décoration folle: style indien, babylonien,
+assyrien, byzantin, extra-oriental, quelque chose d'éclatant et de
+barbare, fait pour donner une vision d'Eldorado et d'Alhambra aux
+matelots qui débarquent après six mois de mer, et des chanteurs de tous
+les pays et de toutes les langues. C'est d'un cosmopolisme bien amusant.</p>
+
+<p>Adieu, madame mon amie, je serai demain à Paris.</p>
+
+<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">10 avril.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai pensé à vous, hier, et vous ai regretté; c'était mon dernier five
+o'clock. Dans le salon, par hasard, quatre littérateurs de la jeune
+génération, dont deux génials déjà. Ils se connaissent, un dîner
+s'improvise, ce qui est toujours<a name="page_048" id="page_048"></a> une manière favorable de réunir les
+gens. On a causé, causé, causé; discuté, discuté, discuté; philosophé,
+blagué, psychologué. Puis ça a fini par une lutte à mains plates, entre
+l'un d'eux et la jeune femme d'un autre, suprêmement intelligente, fine,
+distinguée. Au fort du combat, comme elle perdait ses forces, son mari
+s'écrie: «Mais ruse donc, salaude!» Nous en avons ri pendant vingt
+minutes, tous, et si follement, de ce vieux gros mot dans cette bouche
+de raffiné éloquent, que nous ne nous sommes arrêtés de rire que pour
+reprendre des forces et repartir plus fort.</p>
+
+<p>Nous avions dîné dans la serre, parmi les fleurs, un désir réalisé pour
+satisfaire le caprice de l'un des convives. La pluie tombait dru sur le
+plafond de verre. C'était un joli bruit grésillant.</p>
+
+<p>Et ce service au milieu de tout cela... mon vieux domestique ahuri (il a
+été dressé par ma tante, l'habitude des cours). L'un accaparant les
+huîtres, l'autre le poulet en gelée, un troisième le rôti, un autre les
+écrevisses. Le dessert sur la table, pas plus respecté: raisins,
+amandes, sucreries, en branle dès après le potage. Non,<a name="page_049" id="page_049"></a> non, il fallait
+nous voir! Le café pris, au salon, les plus hautes pensées tripotaillées
+par tous, pafs de joie, ivres d'éloquence et d'idées remuées; puis de la
+savante musique qui calme; puis je chante avec toute mon âme&mdash;vous
+n'avez pas encore entendu cette voix-là&mdash;et toute mon émotion artistique
+surexcitée, en communion avec la leur. Et après tout cela, je ne sais
+quoi d'alangui, de très suave, de recueilli qui faisait qu'on ne pouvait
+plus se quitter; enfin, exquis!</p>
+
+<p>Je vous aurais voulu là, correct. Mais c'est égal
+si&mdash;vous&mdash;là&mdash;auriez&mdash;pas&mdash;donné&mdash;dîner&mdash;pour&mdash;des prunes&mdash;je crois!</p>
+
+<p>Adieu, moqueur par excellence. Un bon shake hands très friendly, et
+surtout tâchez d'avoir en me lisant, à défaut d'indulgence, <i>the most
+understanding soul</i>...</p>
+
+<h3><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">11 avril.<br />
+</p>
+
+<p>C'est ma chance, cela! et si vous croyez que ça me console de penser que
+j'aurais pu être<a name="page_050" id="page_050"></a> là... Je n'ai même pas la ressource de vous dire: Ne
+pouviez-vous m'appeler par téléphone? Vous l'auriez fait, je n'étais pas
+chez moi; j'ai dîné au Cercle, puis, été à une réception chez le prince
+X... Rien que des Altesses&mdash;sauf moi&mdash;régnant dans les salons de leurs
+nobles sujets.</p>
+
+<p>Ma chère amie, je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce
+que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là
+ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes mais toutes les
+femmes perchées sur leurs pattes de dinde, de neuf heures à minuit, par
+respect de l'Altesse royale.</p>
+
+<p>Et quelles comédies admirables se jouent là! J'aurais un plaisir
+infini&mdash;vous entendez, infini&mdash;à les raconter si je n'avais des amis, de
+charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Mais le prince de
+X..., la princesse de N..., la duchesse M..., le duc de B... lui-même,
+sont si gentils à mon égard, que vraiment ce serait mal: je ne peux pas;
+mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge...</p>
+
+<p>En tout cas, cela m'a servi à formuler ce<a name="page_051" id="page_051"></a> principe qui est plus vrai,
+soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu:</p>
+
+<p>&mdash;Tout homme qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de
+son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre,
+au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute
+religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations
+mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu'il ne pourra
+fréquenter ses semblables, les voir, les écouter, sans être malgré lui
+entamé par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles.</p>
+
+<p>Enseignez cela à Hélène si vous voulez en faire une vraie femme, et
+laissez-moi vous baiser les mains.</p>
+
+<h3><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">13 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il
+que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je
+crois aisément qu'il s'est remué moins<a name="page_052" id="page_052"></a> d'idées chez le prince X... hier
+soir, qu'en mon humble <i>home</i>. Mais soyez sûr, ami, que vos grands
+seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils
+vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez
+des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon
+mari. Pour ceux qui ont un c&oelig;ur et qui pensent, le bourgeoisisme,
+voilà le seul, le véritable ennemi.</p>
+
+<p>Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme;
+c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme?
+C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de
+hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands
+sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux
+nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien,
+vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont
+lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une
+telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables
+devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par
+bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer<a name="page_053" id="page_053"></a> cette définition:
+le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est
+des bourgeois jusque parmi les artistes.</p>
+
+<p>Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout...
+du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me
+sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la
+pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais
+les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu
+une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari
+des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi,
+mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!»</p>
+
+<p>&mdash;Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...»</p>
+
+<p>Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et
+l'éc&oelig;urement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui
+avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes.</p>
+
+<p>Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère
+posthume.<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<p>Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la
+grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je
+voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé;
+elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «<i>to
+sleep... to dream!</i>»</p>
+
+<h3><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">14 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Peut-être avez-vous raison; au moins mes princes sont princes. Que
+j'aime donc vos lettres! Je me réjouis de dîner ce soir avec vous.
+J'espère que l'instinctive madame Ravelles aura l'esprit de me mettre
+auprès de vous. Je vous préviens obligeamment que si elle ne le fait
+pas, je serai d'une humeur de dogue.</p>
+
+<p>Et puis, n'allez pas prendre des airs effarouchés, n'est-ce pas, parce
+que j'aime votre âme qui est bien la plus jolie et la plus droite que je
+connaisse?<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<h3><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">14 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Voyez-vous cela?... Comme je suis très bonne, voici ma réponse à votre
+petit bleu pour le cas où je serais séparée de vous à ce dîner; mot:
+fiche de consolation&mdash;et aussi pour que vous ne fassiez pas une mine si
+triste que, du coup, pour en combattre le déplorable effet, je doive
+devenir d'aspect très gai. O diplomatie!... Et tout ça pour rien:
+«Rodrigue, qui l'eût cru?»</p>
+
+<p>Je crois simplement, monsieur mon ami, que mon âme est douce,
+clairvoyante et ferme, tendre un peu, surtout éprise d'un certain idéal
+de fierté et de respect de soi. Il ne faut pas m'en savoir trop de gré.
+Maupassant disait un peu paradoxalement: «Le génie, c'est un bon
+estomac.» Moi je dis: «L'organisation d'un être, c'est son caractère, et
+le caractère c'est la fatalité.» L'éducation nous donne un peu
+d'hypocrisie, c'est tout.</p>
+
+<p>Et prouvez-moi le contraire? Notre organisme<a name="page_056" id="page_056"></a> est un enchevêtrement
+inextricable de mélanges de races, et c'est l'hérédité cruelle qui nous
+fait ce que nous sommes. Voilà pourquoi la fille de mon papa, que je
+suis, n'est pas muette, au contraire de l'amoureuse de Molière. J'ai eu
+une arrière grand'mère très vive et très bavarde; il en résulte que de
+langue en langue, comme de fil en aiguille, j'aime non parler, mais
+écrire.</p>
+
+<p>Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous dire bonsoir par la présente. Ah!
+cher nonchalant, vous devez avoir eu une marmotte, vous, parmi vos
+aïeux.</p>
+
+<h3><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">16 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Hélène vous a-t-elle dit que je l'ai rencontrée aux Champs-Élysées et
+que, sous l'&oelig;il vigilant de miss May très correcte, nous avons entamé
+un petit flirt? Elle était divinement jolie, votre fille, dans sa
+toilette de velours bleu et cette fourrure pelucheuse gris-pâle de
+chinchilla. Elle m'a dit sur ses «petits amis les<a name="page_057" id="page_057"></a> pauvres» et sur le
+froid, des choses divines.</p>
+
+<p>Je vous préviens, madame, qu'elle m'a invité à dîner pour demain soir
+avec ses amies et sa chère grand'mère de Nimerck, et que je viendrai si
+vous ne me décommandez pas, car j'ai promis de faire une représentation
+avec le grand guignol.</p>
+
+<p>Yours always.</p>
+
+<h3><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">17 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie,
+pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie.</p>
+
+<p>Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon.
+<i>Votre</i> théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment
+sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que
+d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement
+caressantes de l'homme qui les aime...</p>
+
+<p>Hélène m'a conté votre promenade et je dois<a name="page_058" id="page_058"></a> vous dire que vous avez
+aussi une petite place dans ce c&oelig;ur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est
+un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement
+de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté
+cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin
+des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées
+qui vous enchantent.</p>
+
+<p>En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est
+vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe
+qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être
+ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle
+représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit;
+c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous
+juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes
+les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.</p>
+
+<p>Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la
+foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour<a name="page_059" id="page_059"></a>
+jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de
+la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de
+bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent
+rien, je les hais.</p>
+
+<p>L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même
+que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout.</p>
+
+<p>Tenez, Vandérem dans son roman: <i>la Cendre</i>, a fait une étude parfaite,
+juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le
+mariage en cendres.</p>
+
+<p>Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée.
+Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une
+maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais
+Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il
+lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je
+déteste déjà mon gendre.</p>
+
+<p>Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame&mdash;si
+calme, si correct&mdash;de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier
+secrétaire d'ambassade qui est mon<a name="page_060" id="page_060"></a> mari, et de qui me vinrent tous mes
+désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma
+belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien
+compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.</p>
+
+<h3><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">18 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Encore profondément troublé de notre conversation d'hier au soir, je
+vous envoie, ma chère, chère amie, le témoignage de mon respect et de ma
+tendresse.</p>
+
+<h3><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">18 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien!</p>
+
+<p>Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit;
+j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule,
+brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que
+celles<a name="page_061" id="page_061"></a> d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre
+mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en
+moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences.</p>
+
+<p>Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie
+blessée, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie
+manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au c&oelig;ur, et
+comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent
+ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me
+tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon c&oelig;ur révolté ne
+peut pas s'éteindre.</p>
+
+<p>J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie
+comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans.
+J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant
+ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus
+de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en
+plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient;<a name="page_062" id="page_062"></a> de là des
+ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne
+pris pas, et il ne sentit pas mon c&oelig;ur vivre dans toute la pureté
+ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu
+exaltée, justement à cause de ce <i>sans but</i>.</p>
+
+<p>Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à
+donner à des indifférents toutes sortes de petites choses
+intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances,
+peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en
+disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma
+vie.</p>
+
+<p>Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre
+bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec
+vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un c&oelig;ur un peu
+frère du mien.</p>
+
+<h3><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">19 juin, minuit.<br />
+</p>
+
+<p>Mon amie, les mots me manquent pour<a name="page_063" id="page_063"></a> vous exprimer la tendresse
+respectueuse qui me lie chaque jour davantage à vous. Ce soir, vous me
+parliez, de votre voix douce et basse, contenue, presque sans parole,
+toute pleine d'émotion. Vous me parliez et j'étais bien ému. Vous
+m'apparaissiez une chose de résignation, de force, de paix, une chose
+qui m'est aussi précieuse, aussi rare, aussi chère que peut vous être
+votre Hélène. Tout, de vous, d'elle, me semble une harmonie. Ne dites
+pas que je suis fou, ne dites rien, afin que des mots irréparables ne
+soient pas entre nous, et laissez-moi garder dans mon c&oelig;ur l'idée de
+vous ainsi que d'une chose sainte.</p>
+
+<h3><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Eh quoi, mon cher clair obscur, vous m'écrivez presque une lettre
+d'amour pour laquelle je m'apprête à vous bien gronder, puis vous
+disparaissez: ni lettre, ni visite pendant douze jours!</p>
+
+<p>Durant ce siècle, vous comprenez bien, ma<a name="page_064" id="page_064"></a> colère est tombée; ne parlons
+donc plus de la lettre, je l'ai oubliée. Seulement, comme je quitte
+Paris dans quelques jours, je viens obligeamment vous le dire, afin
+qu'un ami un peu bizarre que je possède dans les abords de l'avenue de
+Messine ne vienne pas frapper à mon huis pour apprendre que j'en suis
+bien loin... ce qui donnerait peut-être trop d'importance à un léger
+ressentiment...</p>
+
+<p>Je devrais même être partie; mais comme j'avais eu l'intention louable
+de révérender ma vieille tante de Giraucourt avant mon départ pour
+Nimerck, elle m'a invitée à dîner. Je n'ai pu refuser: cela aurait fait
+de la peine à ma mère qui, étant donnée la grande différence de leur
+âge, considère un peu cette s&oelig;ur aînée comme sa mère.</p>
+
+<p>C'est cette tante-là que mon frère Gérald, mes cousins et moi, avons
+irrévérencieusement baptisée: <i>l'habitude des cours</i>. Et ce que ce nom
+lui sied bien! une merveille! Elle sait, je crois le Gotha par c&oelig;ur,
+et c'est à peine si elle ne libelle pas ses invitations: d'ordre de la
+baronne de Giraucourt, etc., etc.</p>
+
+<p>Elle a un tempérament de <i>ralliée</i>. Elle était<a name="page_065" id="page_065"></a> royaliste&mdash;de par les
+sentiments paternels,&mdash;mais elle n'a pas su résister à l'entraînant
+second empire; elle deviendrait, je crois, républicaine, si les
+républicains s'avisaient d'avoir une cour et surtout beaucoup de
+décorum.</p>
+
+<p>C'est un type, ma tante. Je vous la ferai connaître. Grande, encore
+belle sous ses cheveux blancs, généreuse, intelligente et fantasque,
+elle dépense tous ses revenus en bonnes &oelig;uvres. Elle déteste ma
+belle-mère et l'intimide; c'est curieux et amusant à voir. Quand ses
+réceptions de famille sont émaillées de quelques étrangers, le maître
+des cérémonies&mdash;lisez valet de chambre&mdash;passe discrètement entre les
+groupes, au salon, avant le dîner, pour remettre une carte sur laquelle
+est écrit: «Monsieur du Rand»&mdash;ma tante ne peut se résoudre à ne pas
+ennoblir tous les gens qu'elle fréquente&mdash;«est prié de se mettre à table
+à la droite de madame da Borde et d'offrir son bras à madame de Nières».</p>
+
+<p>Et M. Durand, madame Deborde, madame Danières, l'espagnolisée pour un
+soir, se troublent, se perdent en lisant trop attentivement leurs
+petites pancartes; cela amène les confusions<a name="page_066" id="page_066"></a> les plus drolatiques,
+tandis que ma tante, très digne, froissée de leurs maladresses, murmure:
+«Pas l'habitude des cours...» et que nous faisons des efforts
+surhumains, nous autres jeunes, pour ne pas mourir de fou rire.</p>
+
+<p>Une idée? Si vous veniez à Nimerck avec nous? Gérald nous quittera là
+pour aller s'embarquer à Cherbourg.</p>
+
+<p>Cela distraira un peu ma pauvre maman de son chagrin, d'avoir à
+s'occuper d'un hôte.</p>
+
+<p>Je serais ravie de voyager ces quelques heures avec vous; mais ça ne
+s'arrange pas, hein? Avez-vous remarqué comme rien n'est favorable à nos
+désirs, à nos joies dans la vie? Quel dommage de passer son temps à
+dire: quel dommage!</p>
+
+<p>Adieu; je me fais l'effet d'un Jérémie de poche. Adieu. Vraiment, vous
+ne pouvez pas partir vendredi?</p>
+
+<p>Me voilà subissant envers vous une loi d'attraction bien
+extraordinaire... ne devrais-je pas être un peu fâchée, indiscipliné
+ami? Adieu, adieu. Ce sentiment peut durer indéfiniment entre nous&mdash;je
+veux dire l'espace d'un matin, ce qui est énorme.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>Adieu, adieu, adieu! cette fois, c'est sérieux. Adieu, monsieur mon ami,
+pensez, travaillez; ne vous contentez pas de traîner votre nonchalance
+dans des lieux selects, et d'accrocher des c&oelig;urs de femme au bout de
+vos éperons; ne donnez ni votre âme, ni votre esprit à la foule, cette
+cohue insupportable, sans c&oelig;ur, sans bonté, sans distinction et sans
+joie.</p>
+
+<p>C'est la grâce que je vous souhaite en vous disant <i>amen</i> et en serrant
+affectueusement votre main.</p>
+
+<h3><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">2 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Madame mon amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je dis comme vous: quel dommage! J'aurais tant voulu passer ces jours
+avec vous; j'en avais presque besoin, triste comme je le suis.</p>
+
+<p>Vous êtes bien heureuse de vous en aller; en vérité, plus je vais et
+plus je prends en aversion Paris, que j'aimais tant autrefois. Les
+quelques heures tranquilles et bonnes que j'ai volées à mon mauvais
+destin, ces dernières<a name="page_068" id="page_068"></a> années, je les ai passées loin de Paris. Combien
+sont différentes, plus saines, plus personnelles et plus profondes les
+émotions qu'on éprouve loin de lui. Dites bien surtout à la mer que je
+l'adore.</p>
+
+<p>Je suis accablé d'ennuis de toutes sortes, matériels et moraux, grands
+et moyens. Je sens monter sur ma pauvre tête un orage épouvantable. Les
+bonnes gens diront: c'est votre faute. La belle et intelligente
+consolation! Mon courage et ma résignation sont à bout.</p>
+
+<p>Dans ces tristes circonstances, votre compagnie, madame, vous si
+vaillante et si bonne, m'eût été particulièrement précieuse; mais, vous
+voyez, il faut aussi que j'y renonce. Du moins, j'espère que vous
+penserez un peu à votre ami et que vous trouverez le temps de lui
+écrire. Si vous saviez le plaisir que lui donnent vos lettres, vous lui
+écririez très souvent.</p>
+
+<p>Je vous prie de présenter mes hommages à madame votre mère et de dire
+pour moi à votre frère mes souvenirs les meilleurs et les plus
+affectueux. Il est en effet peu probable que je puisse aller à Nimerck,
+même vous y rejoindre le 14. Les événements ne me semblent<a name="page_069" id="page_069"></a> pas s'y
+prêter. Je n'ai cependant pas encore perdu toute chance, et vous pouvez
+compter que, si je peux m'échapper un instant, j'irai vous baiser la
+main.</p>
+
+<p>A bientôt donc, je l'espère. Excusez la désolation de cette épître, n'en
+veuillez pas à la familiarité de mon affection qui vous transforme déjà
+en s&oelig;ur de charité. Soyez convaincue surtout, madame mon amie, que je
+vous aime très tendrement; c'est ma manière de vous remercier de la
+bonté et de l'indulgence que vous avez pour moi.</p>
+
+<h3><a name="XXXVIX" id="XXXVIX"></a>XXXVIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">3 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un
+esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent
+l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et
+me permet de vous répondre plus vite.</p>
+
+<p>Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent
+du même nom, elle se<a name="page_070" id="page_070"></a> trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de
+nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever&mdash;pas ma
+sagesse&mdash;ma dent!</p>
+
+<p>Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis
+tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si
+jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et
+nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible
+susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte,
+sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre
+trop nouvelle amie.</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants,
+pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à
+l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait
+résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun
+entraînement?</p>
+
+<p>J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je
+comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a
+fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve<a name="page_071" id="page_071"></a> une certaine satisfaction à le
+détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années
+aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit
+à ces choses.</p>
+
+<p>Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages
+nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle
+me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père.</p>
+
+<p>Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez
+grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids!
+je les ai jetés par la fenêtre.</p>
+
+<p>Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait
+commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des
+gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus
+tard.</p>
+
+<p>Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du c&oelig;ur. J'ai
+souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à
+mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est<a name="page_072" id="page_072"></a> fait plus sourd, moins
+cuisant; il demeure, pourtant.</p>
+
+<p>Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos
+plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous
+êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas
+entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans
+spontanés et généreux des c&oelig;urs? Aussi j'ai été bien touchée de
+votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la
+droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très
+heureuse d'être aimée par vous de cette façon.</p>
+
+<p>Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en
+l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il
+nous unit.</p>
+
+<p>Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans
+les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de
+front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui
+m'aiment réussissent.</p>
+
+<p>Adieu. Commencez par rire de cette folie<a name="page_073" id="page_073"></a> superstitieuse, et puis
+envoyez-moi un battement de votre c&oelig;ur, je vous le rendrai.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Avec ce retard pour ma dent qu'on soigne, je reste encore deux
+jours à Paris. Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous à Nimerck?
+Allons, décidez-vous?</p>
+
+<h3><a name="XL" id="XL"></a>XL<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">4 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait grand bien, vous êtes droite et bonne. Vraiment,
+je n'ose m'absenter en ce moment. Plus tard les événements me seront
+plus favorables. Pardonnez-moi ma défection bien involontaire, madame.</p>
+
+<h3><a name="XLI" id="XLI"></a>XLI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">5 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Monsieur mon ami est bien le plus terrible hésitant que je connaisse.
+Venez donc puisque, à quelques jours près, vous avez l'espoir de venir.
+Cela vous remontera. Vous tirerez profit<a name="page_074" id="page_074"></a> de cette paix que nous donnent
+les choses ambiantes: Dira-t-on jamais ce que causent de bien au cerveau
+fatigué le parfum d'un champ de luzerne et l'enivrement des yeux se
+reposant sur tant de verdure noyée dans tant de bleu? Et la mer si
+belle, avec son chant rythmé, cette «grande gueuse», comme l'appelait
+Gustave Flaubert. Et tout, enfin, y compris la réception qu'on vous
+prépare si amicale.</p>
+
+<p>Venez!... Je suis un peu saoule du départ et voudrais vous entraîner.
+J'ai remué, en préparant mes malles, avec ma lingerie, mes tulles, toute
+la soie froufroutante des dessous, trop de poudre d'iris; la poussière
+impalpable du fin parfum s'est répandue partout; c'est lui qui m'enivre.</p>
+
+<p>Allons, venez! Vous n'avez aucune idée de l'enchantement de Nimerck en
+cette saison. Venez, cher paresseux: au village, je vous trouverai une
+chambre (voyez ici l'hommage discret aux convenances!) Enfin je me
+mettrai en quatre <i>for you</i>. Est-ce assez, mon maître? N'allez pas, ce
+soir, chez ma belle-s&oelig;ur me répondre: «Oui, grosse bête!»<a name="page_075" id="page_075"></a></p>
+
+<h3><a name="XLII" id="XLII"></a>XLII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">20 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Encore sous le charme de la beauté de Nimerck, de cette plantureuse et
+sauvage nature bretonne, de ces bords de la mer retirés et solitaires,
+je viens vous remercier de m'y avoir entraîné. Je suis heureux de
+pouvoir vous y suivre en pensée. Je vois tite-Lène entourée des oiseaux
+sur la pelouse, et vous, et votre chère mère, et tout enfin. J'ai passé
+là, près de vous trois, des heures inoubliables. Merci!</p>
+
+<h3><a name="XLIII" id="XLIII"></a>XLIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">4 août.<br />
+</p>
+
+<p>Madame mon amie, vous me laissez sans nouvelles, sans lettres, sans
+rien. Si vous croyez développer ainsi le sentiment sans nom? Y a-t-il
+rien de si attristant qu'un silence aussi mortel?</p>
+
+<p>Je me sens tout misérable d'avoir perdu l'horizon. Alors, pour m'en
+consoler, je cherche<a name="page_076" id="page_076"></a> comme les fanatiques à être heureux dans la
+fixation des pensées: les miennes sont toutes à vous, à Hélène la jolie,
+la délectable.</p>
+
+<p>Vous le voyez, le tumulte de mes idées se réduit à vous et à ce qui vous
+entoure. L'horizon n'arrive pas dans mon c&oelig;ur beau premier comme dans
+ma lettre. Et, tout simplement, je me souhaite les trois cents lieues de
+cuisses dont parle je ne sais plus quel auteur du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, pour
+tomber, d'ici, à vos genoux.</p>
+
+<h3><a name="XLIV" id="XLIV"></a>XLIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 6 août.<br />
+</p>
+
+<p>C'est vrai. Je ne vous ai pas écrit. Vous êtes si étrange!</p>
+
+<p>Mon ami, deux fois, pendant votre séjour parmi nous, vous m'avez
+bouleversé le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La première fois, c'était le soir où Hélène regardant avec nous le
+coucher de soleil empourprer l'horizon, et suivant des yeux le vol des
+oiseaux qui semblaient vouloir s'y perdre, s'écriait: «Oh! le ciel est
+si beau que les oiseaux vont le caresser!»&mdash;Vous souvenez<a name="page_077" id="page_077"></a> vous? Vous
+l'avez prise dans vos bras et l'avez embrassée si passionnément que ma
+fille troublée, murmura: «Mère, mère...» Et vous, fol ami, dites alors
+si désespérément: «Je vous aime, je vous aime...»</p>
+
+<p>Puis, un autre soir, je chantais. Après chaque <i>Lied</i> de Schumann vous
+murmuriez: «Encore!»&mdash;Ainsi, j'ai chanté longtemps ses amours, ses
+désespoirs. Quand je me suis arrêtée, vous pleuriez; si triste, si
+solitaire, si amère semblait votre douleur! Debout près du piano, sans
+oser vous consoler, aller vers vous, j'attendais. Alors, vous avez dit:
+«Partez, laissez-moi seul... partez!»&mdash;Je vous ai obéi. Mais votre
+trouble m'a troublée, j'en suis restée endolorie et ne sais plus où nous
+allons...</p>
+
+<p>Vos pensées sont maladives, énervantes. Elles m'enfoncent doucement dans
+l'inconnu coupable; le rêve est le mal des âmes qui finissent et
+s'effondrent. Je me suis affinée auprès de vous, mais j'ai déjà perdu un
+peu de ma droiture et de ma force. Mon ami, il ne faut plus nous voir,
+ne plus nous écrire, au moins de quelque temps.<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<p>Je vous quitte donc, cher, affaiblie, énervée, assez maîtresse de moi
+encore pour reprendre ma vie de labeur, d'action, de développement. Je
+reste dans la solitude éducatrice plus mâle. Elle m'armera de plus
+saines pensées.</p>
+
+<h3><a name="XLV" id="XLV"></a>XLV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">7 août.<br />
+</p>
+
+<p>Ainsi, l'heure est venue... Je l'ai retardée jusqu'ici de toute ma
+volonté; j'ai vécu dans un désir fou, douloureux comme un mal physique.
+J'attendais je ne sais quelle occasion d'avoir à vous prouver à quel
+point je vous suis attaché, à quel point mon c&oelig;ur, ma vie, sont à
+vous. J'avais peur de hâter d'une manière vulgaire cet instant. Tentant
+une épreuve au-dessus de mes forces, j'ai demeuré près de vous dans la
+solitude; alors, vous avez connu mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'étais pris d'une telle angoisse à l'idée qu'en parlant je vous
+perdrais peut-être... Ah! ces matins, ces jours, ces soirées où ma vie
+frôlait la vôtre... Que ce temps de voluptés indécises<a name="page_079" id="page_079"></a> enfuies à jamais
+m'était cher! J'épiais, fiévreux, l'instant où votre âme entraînée par
+mon âme s'allait fondre en elle... j'attendais l'impossible rêve.</p>
+
+<p>Oui, je vous aime. Vos yeux, votre voix si harmonieuse, exercent sur moi
+une irrésistible fascination... ce timbre limpide, grave et doux de
+votre voix, comme il me possède! Il donne à vos paroles, lorsqu'un émoi
+le voile légèrement, je ne sais quoi de caressant, de modulé, de
+mystérieux, qui fait tressaillir ma pensée, me fait m'extasier de désir
+pour vos lèvres où passent ces sons. On vous aime dès qu'on vous entend
+parler. Votre voix, malgré votre volonté, effleure de caresses.</p>
+
+<p>Je vous aime; pouvais-je vivre au contact de ce c&oelig;ur charmant, de cet
+esprit fin, enjoué, qui attire, retient, enlace si étroitement d'une
+magnétique, d'une pénétrante chaleur, sans l'aimer?</p>
+
+<p>Je vous aime; je ne puis plus vivre loin de vous, chère tendresse
+éclairée qui me guide, vigilante, et a su m'animer par sa chaude
+aimantation.</p>
+
+<p>Je vous aime, pour la droiture de vos pensées,<a name="page_080" id="page_080"></a> pour la réserve de vos
+gestes, pour l'immobilité fascinatrice de vos attitudes.</p>
+
+<p>Je vous aime, parce que vous êtes naturelle, vraie et bonne, ce qui est
+le suprême charme.</p>
+
+<p>Je vous aime, parce que vous êtes grande, svelte, pâle; parce que vous
+êtes résolue et forte dans vos décisions; parce que ayant si bien deviné
+votre âme, je suis curieux de vous, toute. Je vous aime parce que je
+vous aime, voilà la seule vraie raison.</p>
+
+<p>Denise, je veux sentir la douceur de vos lèvres sur mes lèvres, je veux
+être le maître de votre âme, je veux vous voir défaillir pour vous
+consoler et être à cette seule minute toute votre force, toute votre
+espérance...</p>
+
+<p>Mon amie, soyez clémente; ne me replongez pas dans le néant d'où vous
+m'avez tiré. Je serai longtemps encore ce qu'il vous plaira que je sois;
+mais gardez-moi, car je vous aime.</p>
+
+<h3><a name="XLVI" id="XLVI"></a>XLVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 9 août.<br />
+</p>
+
+<p>Quelle lettre!... J'en ai le c&oelig;ur apitoyé et<a name="page_081" id="page_081"></a> tremblant. Je vous
+remercie de cette franchise; elle convient à vous, parlant à moi.</p>
+
+<p>Vous vous révélez si loyal, si droit, au milieu de tout ce trouble, que
+je vous propose ceci: Je vais demeurer ici jusqu'à ce que vous soyez
+guéri.</p>
+
+<p>Vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis revenir à Paris près de
+vous, cet automne, pour vous faire souffrir? Vous vous désaccoutumerez
+de moi, vous y emploierez toute la force de votre intelligence et vous y
+arriverez. Personne de nos amis, de notre entourage, n'aura vu ce drame
+de votre c&oelig;ur et alors, seulement alors, nous nous reverrons.</p>
+
+<p>J'ai l'air de vous fuir; peut-être allez-vous croire que c'est parce que
+je me sens susceptible de faiblir? Quelque durs que soient les mots que
+je vais vous dire, ils sont la vérité même sur l'état de mon c&oelig;ur: Je
+ne vous aime pas.</p>
+
+<p>Si nous restions l'un près de l'autre, j'aurais peut-être de vagues
+coquetteries&mdash;n'en ai-je pas déjà eu?&mdash;elles pourraient vous induire à
+croire que je vous aime. Et puis, qui sait? peut-être me prendrais-je à
+la mélodie de vos<a name="page_082" id="page_082"></a> mots et arriverais-je à faillir par contagion? Cela
+ne serait pas l'amour comme je le comprends, comme je l'excuse. Ma faute
+serait de la surprise et de la lâcheté; car c'est une chose triste et
+curieuse: quand un homme nous dit «Je vous aime,»&mdash;si peu solides que
+nous apparaissent les bases, les principes, les causes premières de ce
+sentiment exprimé, quelque chose d'irraisonné, d'irraisonnable, nous
+pousse à accepter pour vrai ce phénomène. Ce quelque chose n'est
+peut-être que la recherche de la sensation douce et flatteuse que l'on a
+à se dire: Je suis aimée,&mdash;mots dont se leurre le c&oelig;ur, toujours.</p>
+
+<p>Vous voyez: non seulement je vous pardonne de m'aimer, mais je suis un
+peu orgueilleuse que vous m'aimiez. Cela doit me faire pardonner à mon
+tour ce qu'involontairement je vous fais souffrir. Adieu.</p>
+
+<h3><a name="XLVII" id="XLVII"></a>XLVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">10 août.<br />
+</p>
+
+<p>Denise, Denise, n'ayez pas cette cruauté!<a name="page_083" id="page_083"></a> quittez Nimerck, venez!...
+Avec quelle froide décision vous me rejetez loin de vous, hors de votre
+vie! C'est à peine si je puis le comprendre et le croire... Je n'étais
+donc rien pour vous qu'un remplissage de vos heures vides? J'avais cru
+pourtant... Tenez, je vous le promets; je reprendrai du courage, de la
+force, à l'avenir; mais mourir ainsi à tous ses sentiments, à tous ses
+souvenirs, c'est un horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour
+de moi que je ne sais plus ce que j'écris.</p>
+
+<h3><a name="XLVIII" id="XLVIII"></a>XLVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">11 août.<br />
+</p>
+
+<p>Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce
+doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans
+votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence
+intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de
+vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre
+amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne<a name="page_084" id="page_084"></a> peux pas, je ne dois pas
+revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite.</p>
+
+<p>Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que
+dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions
+être heureux.</p>
+
+<p>Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire
+aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au
+lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y
+pense froidement et le courage de faillir me manque.</p>
+
+<p>Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait
+connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une
+langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait
+pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et
+enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos
+relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces
+choses répugnant à mon c&oelig;ur, je reste.</p>
+
+<p>Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de
+m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant<a name="page_085" id="page_085"></a>
+d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte
+et l'irréparable flétrissure d'une vie?</p>
+
+<h3><a name="XLIX" id="XLIX"></a>XLIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">12 août.<br />
+</p>
+
+<p>Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce
+bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les
+«cortèges d'heures oubliées»&mdash;déjà!&mdash;par vous.</p>
+
+<p>Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée
+et mon c&oelig;ur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces
+sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre
+manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée;
+toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous
+exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc
+étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi!</p>
+
+<p>Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et
+lointaines; mon esprit<a name="page_086" id="page_086"></a> se révolte à les subir depuis que mon c&oelig;ur
+aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule
+indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui
+sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le
+bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies?</p>
+
+<p>La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce
+fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent
+une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence;
+surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les
+voilà, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant
+d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres.</p>
+
+<p>Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous
+désire et je vous aime!</p>
+
+<h3><a name="XLX" id="XLX"></a>XLX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">13 août.<br />
+</p>
+
+<p>Votre insistance commence à froisser mon c&oelig;ur. Je suis évidemment
+très arriérée et de<a name="page_087" id="page_087"></a> celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement
+pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté
+morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un
+abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force
+philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à
+l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance
+physique, je ne saurais la vaincre.</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point
+et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure:
+«Donc, je vous aime!»</p>
+
+<p>Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous
+exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide
+encore.</p>
+
+<p>Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami,
+c'est&mdash;n'allez pas être blessé&mdash;non pas mes qualités ni mes défauts,
+mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai
+su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire
+accepter la louange et l'intérêt<a name="page_088" id="page_088"></a> qu'un esprit complexe, une nature à
+facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous
+parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes
+que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin
+nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis,
+intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris,
+amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme
+presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où
+vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une
+carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance
+comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de
+bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre c&oelig;ur
+pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance.</p>
+
+<p>Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours
+des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse
+et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de
+profondeur, de<a name="page_089" id="page_089"></a> délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot
+d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles
+fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment,
+réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de
+cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui,
+tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les
+féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce
+<i>vous</i> puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait
+découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe
+exquis: une amitié chère entre un homme et une femme.</p>
+
+<p>Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière
+de vous avoir <i>ainsi</i> conquis.</p>
+
+<p>Mais votre c&oelig;ur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas
+su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne
+manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce
+commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs
+sont montés vers moi ennoblis par<a name="page_090" id="page_090"></a> vos délicates manières, et, prenant
+une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé&mdash;et si
+légèrement!&mdash;d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.</p>
+
+<p>Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans
+l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement
+appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la
+plus grande force dont vous êtes capable.</p>
+
+<p>Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée
+à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec
+cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en
+erreur.</p>
+
+<p>Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de
+sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va
+vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et
+honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez
+bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable.<a name="page_091" id="page_091"></a></p>
+
+<h3><a name="LI" id="LI"></a>LI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">14 août.<br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi nier mon amour? L'avez-vous mis à l'épreuve? Je vous trouve
+bien hardie de vous empêtrer de raisonnements pour me démontrer que je
+ne vous aime pas.</p>
+
+<p>Je vous aime. Je mets à vos pieds mes plus suaves tendresses, mon plus
+inédit amour. Pour refuser la joie de vivre sous cette forme, êtes-vous
+bien sûre d'avoir, dans cet impérieux refus, une compensation
+équivalente au joyeux remuement que l'amour met&mdash;fût-ce pour un fugitif
+instant&mdash;dans notre être?</p>
+
+<p>Tant de formes qu'a déjà prises votre jeune vie ne vous ont-elles pas,
+chacune, laissée pleine de désillusion?</p>
+
+<p>Rien n'est&mdash;sauf une manière relative d'accepter l'effervescence
+qu'amènent, de temps en temps, ces violents mouvements qui s'élèvent en
+nous et nous poussent à quelque acte déterminé; ainsi fit la longue
+pénétration<a name="page_092" id="page_092"></a> de votre charme agissant sur moi et m'entraînant à vous
+dire: «Je vous aime.»</p>
+
+<p>Je vous en conjure, Denise, prenez pour vrai le trouble dont s'est
+embelli l'isolement de ma vie, il m'a guidé lentement mais sûrement vers
+vous, et n'opposez plus une si grande résistance à la débilité naturelle
+des pauvres affections humaines. Ne perdons pas l'occasion de coudoyer
+le bonheur.</p>
+
+<p>Quand un homme de ma sorte est «pénétré d'une parfaite componction, le
+monde entier lui est alors amer et insupportable», dit le divin livre.
+J'ai, pour la première fois et pour vous seule, ressenti cette
+componction... Denise, ma rebelle aimée, tout mon amour est à jamais à
+vous, l'âme choisie.</p>
+
+<h3><a name="LII" id="LII"></a>LII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">15 août.<br />
+</p>
+
+<p>«Je me suis éloigné, j'ai fui et j'ai demeuré dans la solitude...»</p>
+
+<p>Le divin livre dit aussi cela et j'en fais mon irrévocable réponse.<a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<p>N'insistez plus, mon ami; c'est déjà si douloureux de vous perdre!</p>
+
+<h3><a name="LIII" id="LIII"></a>LIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Saalfelden, Tirol autrichien, 22 août.<br />
+</p>
+
+<p>Il n'eût pas été juste, madame, que mon amour vous condamnât à l'exil.
+Le monde, dont vous vous souciez parfois si extrêmement, aurait pu
+s'étonner d'un séjour prolongé dans vos terres cet automne, cet hiver.</p>
+
+<p>J'ai quitté Paris. Aussi bien, n'y devant plus vous rencontrer, qu'y
+aurais-je fait?</p>
+
+<p>Je promène en un village délicieux, désert, enserré de hautes montagnes
+vertes, aux cimes couvertes de neige, un morne chagrin.</p>
+
+<p>Plus que jamais mon âme s'étire de détresse, et il faut le grand
+isolement bienfaisant où je suis pour étouffer l'appel malsain et
+maussade de vagues idées de suicide.<a name="page_094" id="page_094"></a></p>
+
+<p>Adieu, madame. Je reviendrai en France lorsque je ne serai plus
+dédaigneux des mouvements extérieurs de la vie.</p>
+
+<p>En attendant cet oubli du seul moi valant la peine de le regarder vivre,
+je demeure celui qui vous aime.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<h2><a name="LIVRE_II" id="LIVRE_II"></a>LIVRE II</h2>
+
+<p><i>L'amour est comme la fièvre: il naît et s'éteint sans que la volonté y
+ait la moindre part.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de
+prévention.</i></p>
+
+<p><i>Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la
+sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive
+jusqu'à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce
+charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source
+inépuisable.</i></p>
+
+<p class="r"><small>STENDHAL.</small></p>
+
+<p><a name="page_096" id="page_096"></a></p>
+
+<p><a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<h3><a name="LIV" id="LIV"></a>LIV<br /><br />
+<i>Philippe de Luzy à Denise Trémors.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, 27 octobre 18...<br />
+2 h. du matin.<br />
+</p>
+
+<p>Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui
+avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu'il n'a tenu
+qu'à vous, qu'à moi, de nous croire au même soir exactement.</p>
+
+<p>Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu'il m'ait été
+possible de vous expliquer ce qui s'est passé dans mon âme&mdash;peut-être
+aussi dans la vôtre?&mdash;pendant ces longs mois, j'ai cru sentir dans le
+serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j'ose
+vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre<a name="page_098" id="page_098"></a>
+enfin le droit&mdash;que j'ai certes bien gagné&mdash;de me compter parmi vos
+amis.</p>
+
+<h3><a name="LV" id="LV"></a>LV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Votre écriture m'a fait tressaillir. J'ai gardé la lettre sans l'ouvrir,
+longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là.</p>
+
+<p>Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre
+franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri?</p>
+
+<p>Notre rencontre imprévue d'hier m'assure que ma question n'est pas
+vaine. Vous avez pu compter les battements de votre c&oelig;ur, vous savez
+son état. J'ai dans votre honneur une telle confiance, il m'est apparu
+si loyal pendant ces longs mois où vous n'avez rien tenté pour me voir
+ni pour m'écrire, que je suis émue et heureuse d'être l'amie qu'il s'est
+choisie.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<h3><a name="LVI" id="LVI"></a>LVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">28 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j'ose écrire
+ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mon c&oelig;ur n'a fleuri qu'une fois</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il me semble qu'il y a cent ans...</span><br />
+</p>
+
+<p>Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir
+un peu&mdash;non d'aimer&mdash;mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant,
+sans que ma volonté serve à rien autre chose qu'à fortifier le malaise
+moral où je vis.</p>
+
+<h3><a name="LVII" id="LVII"></a>LVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">30 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Venez. Hélène a lu le mot <i>guérir</i> de votre dépêche. Elle m'a dit:
+«Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme<a name="page_100" id="page_100"></a> je répondis:
+«oui»&mdash;«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c'est si
+doux quand vous soignez... ça console d'être malade.»</p>
+
+<p>J'aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous.</p>
+
+<h3><a name="LVIII" id="LVIII"></a>LVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">29 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que
+vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.</p>
+
+<p>Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître
+de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier
+un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame,
+de qui je suis heureux d'être l'ami.</p>
+
+<p>Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du
+mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la
+volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par
+votre présence à la<a name="page_101" id="page_101"></a> réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir
+sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui
+m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous
+croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté,
+madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.</p>
+
+<p>Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations,
+j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.</p>
+
+<p>Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me
+retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne
+d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle
+m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la
+savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma
+disparition de Paris.</p>
+
+<p>Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et,
+en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit
+d'intrigue, je la lui révélai <i>à elle seule</i>. Vous pensez bien qu'elle
+fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et
+pendant quelques mois encore, comptaient<a name="page_102" id="page_102"></a> pour moi celles, seules, où il
+était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie
+reprises; j'ai même lu les trois &oelig;uvres que vous avez fait paraître.
+Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant
+vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du
+monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil
+imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en
+faisait de loin partager la détresse...</p>
+
+<p>Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris
+elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se
+complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne
+vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?</p>
+
+<p>Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un
+banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un
+rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous
+en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent
+rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait,
+et on les aime<a name="page_103" id="page_103"></a> à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi
+séduisantes et non accessibles.</p>
+
+<p>Hélas! nous sommes tous un peu éc&oelig;urés de nos mièvres aventures, tous
+repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas
+l'énergie d'aimer.</p>
+
+<p>Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si
+bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût
+séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me
+forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore
+j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel
+réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose
+comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle
+histoire <i>du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous
+croyez donner</i>,&mdash;dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de
+Roumanie.</p>
+
+<p>Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je
+vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je
+serais très sérieusement furieux,<a name="page_104" id="page_104"></a> je vous jure, que quelqu'un d'autre
+se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.</p>
+
+<p>Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la
+campagne, à m'imprégner de votre force morale.</p>
+
+<h3><a name="LIX" id="LIX"></a>LIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous
+sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce
+drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très
+tendre... ne le sentez-vous pas?</p>
+
+<p>Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon c&oelig;ur à
+un point extrême.</p>
+
+<p>Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce!
+Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez
+donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je
+connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille
+liberté d'allure pourrait attirer de<a name="page_105" id="page_105"></a> trouble dans sa vie future de
+femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille.</p>
+
+<p>Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les
+lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain
+soir sans faute, l'ayant promis à ma mère.</p>
+
+<p>Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les
+qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement
+le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-s&oelig;ur
+s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de
+sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice,
+croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le
+soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de
+cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête.
+Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses
+avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en
+demander pardon.</p>
+
+<p>Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé?<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce
+sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le
+psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain
+roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en
+peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une
+vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les
+nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de
+temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être
+pas le public, les joies pures du c&oelig;ur étant l'idéal de ceux qui les
+savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une
+&oelig;uvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres,
+une &oelig;uvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du
+cadre où elle se renferme, serait peut-être une &oelig;uvre de vie.</p>
+
+<p>Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition,
+d'une intrigue, d'un n&oelig;ud, d'un dénouement, la scène à faire
+(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de
+travers comme dans la<a name="page_107" id="page_107"></a> vie. Elles sont illogiques, car l'homme est
+illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes;
+gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme
+réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!</p>
+
+<p>Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du
+commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos
+vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par
+personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman
+(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir,
+dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si
+extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai
+rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la
+nôtre, la leur.</p>
+
+<p>Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié
+aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les
+moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance
+indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de<a name="page_108" id="page_108"></a>
+complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication,
+le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la
+franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons
+l'un pour l'autre.</p>
+
+<h3><a name="LX" id="LX"></a>LX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">30 octobre, 4 heures après midi.<br />
+</p>
+
+<p>Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement
+voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements
+souhaités, poussant l'&oelig;uvre vers un dénouement bien exploité et trop
+souvent connu et prévu par le lecteur.</p>
+
+<p>Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles
+étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond
+assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une <i>tranche de
+vie</i>. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte
+contre ses facultés latentes&mdash;qu'il sent, qu'il juge des plus
+sublimes!&mdash;Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance<a name="page_109" id="page_109"></a>
+douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne
+dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant,
+une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se
+dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action?</p>
+
+<p>J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder
+quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes
+conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis,
+rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je
+m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs
+profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même,
+irrévélable.</p>
+
+<p>Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette
+hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne
+sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais,
+si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et
+ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus
+inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi?<a name="page_110" id="page_110"></a></p>
+
+<p>Nos lettres, chère, intéresseraient certainement&mdash;en dehors des gens ne
+pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un
+roman&mdash;les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les
+irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse,
+comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés
+désirs dont elles nient la valeur.</p>
+
+<p>Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences
+attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire.</p>
+
+<p>Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes
+humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements
+ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.</p>
+
+<p>Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à
+Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la
+brûlerons.</p>
+
+<p>Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre
+réponse.<a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<h3><a name="LXI" id="LXI"></a>LXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">30 octobre, 5 heures.<br />
+</p>
+
+<p>Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de
+votre domestique.</p>
+
+<p>J'allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite
+avant la venue de la vôtre:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent
+dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin
+qu'avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de
+causer et de flamber la prose de l'imprudente petite personne.</p>
+
+<p>Cette réunion s'est combinée à l'improviste chez Germaine, tout à
+l'heure, d'une amusante manière. J'étais allée la voir, sachant qu'elle
+reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris.</p>
+
+<p>Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette,
+une Américaine du<a name="page_112" id="page_112"></a> Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos
+amis O'Cornill.</p>
+
+<p>Je ne sais si la dame avait, <i>in petto</i>, découvert que mon chapeau ne
+venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette
+simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage,
+d'ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse
+me classait avec des atténuations et des nuances qui m'ont amusée. Peu
+intimidée de la distance d'argent qui nous séparait, je me suis complue
+à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle
+(à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J'ai roulé la belle madame dans la
+poudre sucre et sel de mes saillies.</p>
+
+<p>Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu'à moi;
+l'un tenant mon ombrelle, l'autre mon porte-cartes pour me permettre
+d'absorber à mon aise le <i>Lacryma Christi</i>. Hervieu, Vandérem,
+Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes,
+blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d'entraîner sa
+pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle<a name="page_113" id="page_113"></a> madame,
+l'âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée.</p>
+
+<p>Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n'empêche
+qu'aujourd'hui l'argent ne soit le moyen de tout. C'est alors que le
+dîner de ce soir s'est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la
+dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus
+d'argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n'auraient pas de
+quoi déjeuner le lendemain.</p>
+
+<p>Je compte sur vous, n'est-ce pas mon ami?</p>
+
+<h3><a name="LXII" id="LXII"></a>LXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">31 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai éprouvé tout à l'heure un léger émoi en écrivant sur l'enveloppe:
+Nimerck, Finistère.</p>
+
+<p>Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m'appliquer à ce
+que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée,
+vous en doutez-vous, madame? Il faudra m'en savoir d'autant plus gré que
+vous demeurez <i>ma mie</i>. J'ai eu envie de baiser le<a name="page_114" id="page_114"></a> bas de votre
+robe&mdash;la robe dédaignée de l'Amérique&mdash;quand hier soir, vos hommes
+célèbres jouant à l'esprit parlé pour se reposer de l'esprit écrit,
+Hervieu posant sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Quand cesse-t-on d'aimer?</p>
+
+<p>Vous y répondîtes:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on cesse d'aimer? il y a des gens qui sont morts et que je
+sens m'aimer encore.</p>
+
+<p>Cette pensée a bourdonné autour de mon c&oelig;ur toute la nuit; je sens si
+bien que je serai de ceux-là, vous aimant par delà la mort.</p>
+
+<p>Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours
+d'automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses,
+aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces
+choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos
+gants.</p>
+
+<h3><a name="LXIII" id="LXIII"></a>LXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 1<sup>er</sup> novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Oui, l'automne est une belle saison. Encore<a name="page_115" id="page_115"></a> du soleil, encore des
+feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait
+chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient,
+ce furieux, l'hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures
+recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de
+ses longs sifflements, et que de tristesses montent au c&oelig;ur,
+chevauchées par ses tournoiements monotones! J'en ai, parfois, l'âme
+éperdue.</p>
+
+<p>Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la
+terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour
+des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et
+douloureux. J'ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande
+couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d'argent et de branches
+flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et
+rouges semblent des larmes de sang.</p>
+
+<p>Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n'a voulu rien
+d'autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l'égalité dans la
+mort. Là, il nous a défendu de mettre des<a name="page_116" id="page_116"></a> fleurs; seule, Hélène y
+porte, aux jours anniversaires, une rose France qu'elle pose, chargée
+d'un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher.</p>
+
+<p>En rentrant, hasard étrange, j'ouvre un livre et je vois à la première
+page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d'une date:
+<i>1860</i>. Ce: «c'est à moi»&mdash;demeure au delà de lui enfoui dans quelques
+linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m'a serré le c&oelig;ur et
+remué toutes les fibres tristes. J'ai pensé à des choses enfantinement
+tendres: sa main avait frôlé ce papier.</p>
+
+<p>On retourne aux sensations naïves lorsqu'on souffre. Le c&oelig;ur
+s'accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate
+souffrance. La force de l'esprit n'est plus rien. Cela m'a fait me
+souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers
+blancs qu'a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son
+petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu'il a frôlée, où il a
+mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu'elle tient aux
+fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau
+petit corps<a name="page_117" id="page_117"></a> mort. Bête de c&oelig;ur qui paillette d'étincelles d'amour
+les plus infimes choses!</p>
+
+<p>Je suis triste aujourd'hui de mes souvenirs, triste d'une tristesse
+profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une
+tristesse faite d'un vague effroi de l'aridité de ma vie à venir, si
+j'ose déduire et conclure du connu à l'inconnu.</p>
+
+<p>Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu,
+mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d'automne dorées encore
+par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer
+fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs.</p>
+
+<h3><a name="LXIV" id="LXIV"></a>LXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 15 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m'a fait un peu de
+peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui
+nous doit lier et ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous
+êtes. Je vous demande<a name="page_118" id="page_118"></a> seulement de ne pas trop m'oublier, vous
+soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux
+avec qui vous êtes toujours.</p>
+
+<p>Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d'Hélène, et suis
+encore toute endolorie des pensées qui m'ont étreint le cerveau ces
+jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est
+reculé, et Dieu sait quand j'y rentrerai maintenant.</p>
+
+<p>Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de
+souvenirs amis.</p>
+
+<p>N'oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et
+que le moindre signe de vous me causera une grande joie.</p>
+
+<h3><a name="LXV" id="LXV"></a>LXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, 16 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l'accident arrivé à
+la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté.</p>
+
+<p>Cependant, d'après votre belle-s&oelig;ur madame<a name="page_119" id="page_119"></a> d'Aulnet, avec laquelle
+j'ai eu le plaisir de dîner, j'espérais vous revoir cette semaine,
+l'enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que
+non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que
+je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez
+sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas;
+si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais
+avec joie. Mais qu'est-ce que l'on dirait? Ce monde de potins en serait
+soulevé.</p>
+
+<p>Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont
+loin d'ici. C'est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur
+grise et enveloppent l'âme d'un brouillard triste où elle s'éteint. Mais
+la nature, la mer, l'horizon, maintiennent l'esprit dans une santé
+morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui
+composent, c'est dans la solitude et le recueillement que leur viennent
+les meilleures inspirations. Leur personnalité s'y développe, leur
+talent s'y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop
+abattue pour en profiter, vous ne tarderez<a name="page_120" id="page_120"></a> pas à en ressentir les
+heureux effets une fois rentrée ici.</p>
+
+<p>Que veut dire, s'il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et
+ce que j'attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes».</p>
+
+<p>Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer.</p>
+
+<p>Vous avez tort de me soupçonner d'avoir, comme le chat, une tendance à
+aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C'est une idée
+fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me
+comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon.</p>
+
+<p>Adieu, chère triste.</p>
+
+<h3><a name="LXVI" id="LXVI"></a>LXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">18 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et
+douloureuse. Si vous étiez là, je vous dirais le pourquoi de cette
+morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne
+peux vaincre. Ne vous êtes-<a name="page_121" id="page_121"></a>vous pas surpris à garder une main un peu
+plus longtemps qu'il n'eût fallu dans la vôtre sans que votre c&oelig;ur ou
+votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit
+ainsi. C'est comme un peu d'effleurement idéal; c'est fugitif, ce n'est
+rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu'une promesse d'amour.
+Mon état est celui-ci: un peu d'indéfini flottant autour de moi et
+gravitant vers quoi? je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Je me bucolise... l'automne, l'air pur et honnête des champs, la grande
+solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v.
+p.!</p>
+
+<p>Au reste, puisque vous dédaignez d'être chat, c'est au chien fidèle et
+bon que je fais cette confidence d'une gêne toute morale, et non au
+monsieur chic, <i>engardénié</i> et très cravaté de blanc.</p>
+
+<p>Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n'ai pas le
+droit de prendre votre courage au mot...</p>
+
+<p>Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce
+voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses,<a name="page_122" id="page_122"></a>
+de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles
+mortes.</p>
+
+<p>Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les
+retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux
+sans autre lumière que la flamme du foyer, à l'heure fugitive et
+mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles
+tremblent au vacillement des flammes et s'allongent sur les tapis,
+rampantes, pleines de mystère, tandis qu'au dehors les couchers de
+soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque
+incendie sur la mer.</p>
+
+<p>Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment.</p>
+
+<p>Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins!</p>
+
+<h3><a name="LXVII" id="LXVII"></a>LXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">20 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Je n'aime pas cette ironie, madame, d'autant qu'elle me semble provenir
+d'un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies.</p>
+
+<p>Vous savez bien pour qui je crains les potins,<a name="page_123" id="page_123"></a> n'est-ce pas? Alors
+trouvez-vous opportuns vos persiflages?</p>
+
+<p>Je suis meilleur que vous, moi; j'ai été trouver Germaine et lui ai
+suggéré l'idée de partir vous désattrister avant l'arrivée de votre
+belle-s&oelig;ur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique
+entre elle, son mari et moi:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est triste? j'y cours, s'écrie gentiment Germaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien et moi? vous m'abandonnez? réplique Paul.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous
+savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai
+si peu...</p>
+
+<p>&mdash;Germaine! s'exclama Paul, sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien quoi, mon amour? l'as-tu dit ou ne l'as-tu pas dit, l'autre
+soir? <i>To be or not to be</i>&mdash;et tu es très: <i>Not to be</i>, ces jours-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, je t'en prie, de me ridiculiser devant Philippe!</p>
+
+<p>&mdash;Lui? l'<i>amant-blanc</i> par excellence? Mais, mon amour, Toi, c'est par
+phases... lui, c'est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me
+croire: il pèche toujours par omission!<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant,
+tandis que Paul, interloqué, demande:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Avec mon flair d'artilleur, je devine!</p>
+
+<p>&mdash;Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde
+et...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, gronde pas, ô mon fol amant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, je proteste, madame Germaine!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça y change? vous êtes un <i>effleureur</i>, mon cher Phil,
+vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens
+qu'il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu'il était petit (et
+moi encore plus petite) et qu'elles imploraient un baiser: «Je veux
+bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce
+qu'il leur faisait déjà dans ce temps-là, ce bout d'homme!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! ma chère; comme amant, je m'abandonne à vos sarcasmes&mdash;encore que
+vous parliez un peu sans savoir&mdash;mais en amitié, avouez-le, Germaine, on
+peut risquer le placement, je suis un fonds d'État...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, c'est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien!<a name="page_125" id="page_125"></a></p>
+
+<p>Là-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards
+passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction.</p>
+
+<p>Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d'ici trois ou quatre
+jours. Son mari vous l'amène et revient à Paris, d'où nous partirons,
+lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout
+temps déclaré qu'elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de
+ces gens-là, parce qu'il y fallait <i>trop travailler</i>. Avez-vous su son
+aventure avec la douairière, morte depuis d'ailleurs,&mdash;et pas de çà!&mdash;Il
+était de bon ton, dans cette maison, d'afficher les m&oelig;urs
+extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au
+Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n'ayant pas songé à
+munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de
+ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se
+meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt,
+un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la
+remarque qu'elle seule était dés&oelig;uvrée.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure de l'ouvroir, devinez<a name="page_126" id="page_126"></a> ce qu'invente l'enfant
+terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l'ébahissement
+d'un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau.</p>
+
+<p>Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j'y perds mon latin.
+Allons, vite une belle risette, madame, à l'ami qui tendrement vous aime
+et qu'il vous faut aimer aussi un peu, dites?</p>
+
+<h3><a name="LXVIII" id="LXVIII"></a>LXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 21 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m'envoyer
+Germaine! C'est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux.</p>
+
+<p>Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu'ici par
+moi! Va pour l'<i>amant-blanc</i>. Germaine, la chère enfant terrible, ne
+sait peut-être pas tout, <i>dites</i>?<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<h3><a name="LXIX" id="LXIX"></a>LXIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 28 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>A l'instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention.
+Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est
+très friande, la chérie.</p>
+
+<p>Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d'une lettre, cher
+paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage,
+toutes sortes de choses gentilles, des paroles d'affection, de douces
+moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de
+n'avoir pas vu aussi un peu d'ironie au bout du bec d'un perdreau; mais
+je n'ai pas insisté, et veux croire qu'il me souriait avec bonté, tout
+simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l'air
+de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres.</p>
+
+<p>Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à
+Germaine, <i>enivrée d'harmonie</i>, un mot amusant qu'une femme de<a name="page_128" id="page_128"></a> ses
+amies lui a servi l'autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais
+Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes;
+ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu
+en retard chez madame X..., à un grand dîner qu'elle donnait en son
+honneur. Il s'excuse en disant que ce qui l'a retardé, c'est qu'on est
+venu lui annoncer sa nomination de membre de l'Institut de Bologne. «Ah!
+dit la maîtresse de la maison, <i>Immortadelle</i>, alors!»</p>
+
+<p>Massenet, qui a de l'esprit, a été enchanté du mot.</p>
+
+<p>Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des
+bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l'aviez.</p>
+
+<p>Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que
+vous à l'amitié qui nous lie; j'en fais toute ma joie, même toute mon
+espérance.</p>
+
+<p>Vraiment, entre un homme et une femme, l'amitié s'empreint d'une ardeur
+charmante; cette sorte d'amitié a, je crois, la destinée de ce qui est
+grand chez l'homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée,
+et non<a name="page_129" id="page_129"></a> de son instinct comme l'amour. Ou elle est sublime, ou elle
+n'est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours
+croissant.</p>
+
+<p>Ainsi sera la nôtre, j'espère. Aussi n'ai-je pas trop peur que
+l'éloignement ne nous détache l'un de l'autre. Ce sentiment-là demeurera
+entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les
+besoins du corps et ceux de l'âme, une sorte de désir abstrait, doux à
+savourer. N'a-t-il pas résisté déjà à l'épreuve du feu?</p>
+
+<p>Vous habitez mon c&oelig;ur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y
+plaisez pas. Mais tout ceci n'est pas une raison pour que vous me
+laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.</p>
+
+<h3><a name="LXX" id="LXX"></a>LXX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Le Tilloy (Somme), 28 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez raison: l'amitié entre un homme et une femme n'est pas un
+sentiment naturel, et l'on ne peut y arriver qu'après avoir traversé des
+épreuves et les avoir surmontées par<a name="page_130" id="page_130"></a> une grande droiture de c&oelig;ur, un
+grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces
+épreuves, c'est l'amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont
+j'étais capable; vous m'avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et
+me voilà retombé à ma nonchalance de c&oelig;ur habituelle. L'amitié que je
+ressens pour vous est très douce, je m'y abandonne sans réticence; je
+m'abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde
+ne me pénètre d'un pareil bonheur. J'ai baisé ce «<i>vous habitez mon
+c&oelig;ur</i>». Ah! qu'il me soit un cher asile, ce c&oelig;ur adorable.</p>
+
+<p>Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par
+instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce
+rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m'entraînait
+autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si
+je n'avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne
+pas croire».</p>
+
+<p>Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce <i>moi</i> chercheur de la
+lumière dans la vie n'est plus errant: il est en vous, béat, chère
+beauté pure.<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<p>Je suis heureux qu'Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées
+à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le
+Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un
+peu la joie dont je m'imprègne au contact de la nature. La nécessité
+misérable d'avoir à revêtir l'habit noir après les longues heures de
+battue dans les bois, l'obligation plus douloureuse encore de bostonner
+une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux
+environnants, me font cruellement sentir l'infériorité de n'avoir point
+à soi une chasse qu'on ne serait pas obligé de louer&mdash;ô pauvreté!&mdash;où
+l'on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu
+où l'on rentrerait s'abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les
+chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un
+rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j'avoue
+qu'il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière
+et ses sages travaux à l'aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes
+de somnoler en fumant.<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>Est-ce bête, mon amie, d'être nerveux au point de souffrir d'une façon
+physique d'infériorités morales émanant des autres?</p>
+
+<p>La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m'irrite et me rend malade.
+J'aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que
+Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions
+maintenant à sa juste valeur le coup d'état de l'oie.</p>
+
+<p>J'ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d'idées,
+livrant de temps en temps «ce coin divin qu'il y a dans l'homme», dont
+parle Henri Heine.</p>
+
+<p>Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et
+c'est bien pénible.</p>
+
+<p>Pour me tirer de douleur, j'ai entrepris la culture d'un petit flirt. Je
+ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu'il s'agit de me
+sortir d'un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie
+pour n'en tirer que d'indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère.
+Ce régime&mdash;facile à suivre, surtout à la campagne&mdash;m'a réussi. J'accepte
+valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec
+plus de courage, une volonté<a name="page_133" id="page_133"></a> plus affermie. Cette résignation m'aidera,
+je l'espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais
+destin me réserve encore durant l'achèvement de mon séjour; je ne puis
+malheureusement l'écourter ayant eu l'imprudence de m'engager, dès
+Paris, à accomplir un temps fixe.</p>
+
+<p>Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où
+en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes
+nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges
+Granbaud, arrivé ici depuis hier, m'a donné vaguement de vos nouvelles.
+Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m'a jeté entre
+deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que
+votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je
+leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines
+autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu'un homme
+courageux pour la remettre dans le droit sentier.</p>
+
+<p>Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous
+toute la scène.<a name="page_134" id="page_134"></a> Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol
+esprit, et comment s'est passée l'aventure entre le substitut et la
+chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d'Or.</p>
+
+<p>Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;&mdash;et surtout
+donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène.</p>
+
+<p>Respectfully yours.</p>
+
+<h3><a name="LXXI" id="LXXI"></a>LXXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">30 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y
+sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y
+parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y
+dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y
+chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée!</p>
+
+<p>Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général
+Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut
+des environs, neveu de la brave madame<a name="page_135" id="page_135"></a> Ravelles. Un dîner sérieux, mais
+charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le
+jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des
+lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin
+que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le
+colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit
+de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M.
+Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.</p>
+
+<p>Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à
+punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations,
+tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit
+homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à
+pleurer, mais non pas bête&mdash;ce qui est très différent&mdash;donnait l'envie
+folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet.</p>
+
+<p>&mdash;«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais
+m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille.</p>
+
+<p>Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la<a name="page_136" id="page_136"></a> conversation de ce jeune
+officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on
+soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il
+parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du
+mariage:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre,
+il faut se marier; mais voilà: choisir c'est si difficile et si
+chanceux.</p>
+
+<p><small>GERMAINE.</small>&mdash;Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche...</p>
+
+<p><small>LE SUBSTITUT.</small>&mdash;Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple;
+intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin
+charmante comme...</p>
+
+<p><small>GERMAINE.</small>&mdash;Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un
+compliment!</p>
+
+<p>Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre
+en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait
+que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin
+moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?<a name="page_137" id="page_137"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car
+dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir
+de la tenue!</p>
+
+<p>Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous.</p>
+
+<p>Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous
+dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un
+vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez
+jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si
+quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal.</p>
+
+<p>Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la
+conversation projetée. Suzanne se dérobait.</p>
+
+<p>Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées.</p>
+
+<p>Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre.
+Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en
+cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dérange, tante?<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous lisiez, je crois...</p>
+
+<p>&mdash;Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée.</p>
+
+<p>&mdash;Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide,
+sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite
+écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son
+pistolet; je vous laisse, je me sauve!</p>
+
+<p>Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la
+gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des
+larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé&mdash;comment? Je n'en sais
+rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la
+froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la
+persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête
+posée sur mes genoux...</p>
+
+<p>Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon
+ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans
+entendre, a tout deviné du drame de votre c&oelig;ur, du cher secret qui
+nous lie.<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<p>Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous,
+dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...»</p>
+
+<p>Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que
+nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de
+franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment
+avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!»</p>
+
+<p>Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait plus sage, ma mignonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme c'est triste...</p>
+
+<p>Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre.
+Là, derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous
+l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son
+péché»,&mdash;elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que
+n'étiez-vous là!</p>
+
+<p>Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande
+enveloppe; ce sceau<a name="page_140" id="page_140"></a> en faisait déjà une chose finie, morte, une belle
+espérance juvénile à jamais perdue...</p>
+
+<p>&mdash;Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton
+désir.</p>
+
+<p>Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit
+imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit
+drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je
+songeais: les hommes légers sont bien coupables.</p>
+
+<p>Mais elle, n'y tenant plus, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais
+folle de croire...</p>
+
+<p>J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un
+autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce
+petit c&oelig;ur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous
+l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait
+tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries
+de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir
+l'entraînement.<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous
+aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas?</p>
+
+<p>Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette
+petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la
+guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop
+sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et
+n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir
+ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté
+d'une vie déçue?</p>
+
+<p>La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit,
+ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve
+imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour.</p>
+
+<p>Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil,
+l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le
+neveu de votre grande amie.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Tite-Lène a marqué d'un mot cette journée. Comme Suzanne
+essuyait les dernières<a name="page_142" id="page_142"></a> larmes que diamantaient les flammes de vos
+lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu
+pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?&mdash;Elle a de la peine, mon
+ange.&mdash;Ah! pauvre Suzanne! C'est vrai, la vie est triste il y a des
+jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je
+voudrais m'en aller dans une étoile, s'il vous plaît, maman?»</p>
+
+<h3><a name="LXXII" id="LXXII"></a>LXXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">2 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait
+pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire.
+L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du
+chagrin de mademoiselle d'Aulnet.</p>
+
+<p>Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie
+enfant accepterait ceci:</p>
+
+<p>1º Un homme qui l'aimerait très <i>raisonnablement</i> et serait désireux de
+diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.<a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<p>2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à
+présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il
+pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de
+loin en loin.</p>
+
+<p>3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des
+rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors,
+voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre
+de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang,
+ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés
+suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château,
+avec les quinze mille francs de rente&mdash;ceux-là inscrits sur le
+grand-livre&mdash;le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le
+monde.</p>
+
+<p>Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je
+trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire
+«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant
+par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation
+inacceptable. N'est-ce pas<a name="page_144" id="page_144"></a> une sorte de vente de soi donnant au mari
+une subalternité morale tout à fait dégradante?</p>
+
+<p>Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je
+l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez
+piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de
+première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des
+événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me
+donner,&mdash;pour nous distraire&mdash;et en essayant de remplacer à moi seul la
+foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou
+les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la
+Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des
+diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les
+promenades de <i>five o'clok</i> à l'avenue des Acacias, les séances de polo
+le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied
+et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux,
+et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins,
+avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez<a name="page_145" id="page_145"></a> le
+select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et
+les bals blancs, bleus roses, etc., etc.&mdash;Ouf! ouf! j'en suis déjà
+épuisé!</p>
+
+<p>Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger
+dommage qu'on m'a&mdash;convenez-en?&mdash;entraîné à commettre, un peu pour
+l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai
+à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous
+prie de dire mes conditions <i>sine quâ non</i>; elles sont absolument
+réfléchies et sérieuses.</p>
+
+<p>Adieu mon amie chère.</p>
+
+<p>Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon
+sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.</p>
+
+<h3><a name="LXXIII" id="LXXIII"></a>LXXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">4 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à
+Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.<a name="page_146" id="page_146"></a></p>
+
+<p>Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice;
+après quoi, très tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma
+part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le
+barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans
+son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et
+que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est
+maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu
+près trente-cinq mille francs à dépenser par an&mdash;un peu moins de trois
+mille francs par mois, c'est peu... bien peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très
+confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de
+gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre
+jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de
+l'amour, cela, Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand,
+élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu<a name="page_147" id="page_147"></a>
+s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute
+l'année...</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement
+inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là
+parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?</p>
+
+<p>&mdash;On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais
+simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des
+plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même
+ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une
+existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez
+l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet
+hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux
+donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous
+avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde,
+de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des
+autres qui attendent derrière, mourant<a name="page_148" id="page_148"></a> d'envie d'être introduits et
+faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été
+représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas
+vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je
+possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la
+curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible
+avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie
+derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il
+faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement,
+tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne
+veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin
+arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y
+réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme
+Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique
+là-bas, en Grèce; un<a name="page_149" id="page_149"></a> hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis,
+toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment,
+pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est
+moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise
+pour une femme d'adorer son mari!</p>
+
+<p>A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler
+mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le
+pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir,
+votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci
+me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en
+rire, infiniment triste.</p>
+
+<h3><a name="LXXIV" id="LXXIV"></a>LXXIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">6 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Moi, cela me paraît charmant.</p>
+
+<p>Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes,
+mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers<a name="page_150" id="page_150"></a> quel
+prisme l'aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau
+troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et
+respect le bas de votre pourpoint.</p>
+
+<p>Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les
+événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi&mdash;notez
+que je le trouve tout naturel&mdash;votre nièce a touché la plaie de ma vie:
+«Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi,
+cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce
+soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,&mdash;la pire des
+conditions sociales à l'heure qu'il est, pourtant,&mdash;m'exaspère.</p>
+
+<p>Elles n'ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous
+ressemblons trop par certains côtés pour qu'il en soit autrement. On ne
+choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a
+une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je
+m'en sens l'âme tout humiliée de la bonne humilité.</p>
+
+<p>Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se
+décidait à faire de<a name="page_151" id="page_151"></a> la politique? C'est la carrière des gens qui n'en
+ont pas. Des gros bonnets de mon pays m'ont dernièrement pressenti à ce
+sujet. J'avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre
+rentrée à Paris; mais les événements m'entraînent à vous en parler plus
+tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis.</p>
+
+<p>Tendrement à vous.</p>
+
+<h3><a name="LXXV" id="LXXV"></a>LXXV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">7 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez!
+Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez
+sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos
+armes; coupez votre <i>écu écartelé</i> d'une <i>ondée</i> où vous ferez graver
+cette devise: <i>Avoir la conscience pure est une joie supérieure.</i> Elle
+vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les <i>merlettes sur
+sinople</i> n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens
+se débattent tous?</p>
+
+<p>Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et
+le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir.
+Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état,
+où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus
+souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le
+spartiatisme et son brouet ont du bon, les m&oelig;urs athéniennes,
+nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant
+dans ses manifestations éminemment aristocratique.</p>
+
+<p>Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra
+toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains
+étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans
+l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle
+nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de
+cataclysmes.</p>
+
+<p>Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux.
+J'ai peur de voir<a name="page_153" id="page_153"></a> votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice
+un peu souillée.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O bien heureux qui peut passer sa vie</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Entre les siens, franc de haine et d'envie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Parmi les champs, les forêts et les bois,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Loin du tumulte et du bruit populaire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et qui ne vend sa liberté pour plaire</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aux passions des princes et des rois!</span><br />
+</p>
+
+<p>Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité
+en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi
+achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut
+vers 1570.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Las! que nous sommes misérables</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">D'être serves dessous les lois</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Des hommes légers et muables</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Plus que le feuillage des bois!</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les pensers des hommes ressemblent</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A l'air, aux vents et aux saisons</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et aux girouettes qui tremblent</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Inconstamment sur les maisons...</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Leur amour est ferme et constante</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comme la mer grosse des flots</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui bruit, qui court, qui se tourmente</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et qui n'a jamais de repos.<a name="page_154" id="page_154"></a></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ce n'est que de vent qu'est leur tête;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">De vent est leur entendement</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Les vents encore et la tempête</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ne vont point si légèrement.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais cet ardent feu qui les tue</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et rend leur esprit consumé</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">C'est un feu de paille menue.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aussitôt éteint qu'allumé.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ainsi l'oiseleur au bocage</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Prend les oiseaux par ses chansons</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et le pêcheur sur le rivage</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tend ses filets pour les poissons.</span><br />
+</p>
+
+<p>Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée.
+Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et
+très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est
+une qualité de plus en plus rare.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur
+qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire.
+Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du
+flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de
+politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de
+la «petite<a name="page_155" id="page_155"></a> secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale
+et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je
+ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?</p>
+
+<p>Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine,
+enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est
+redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la
+rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en
+voudraient-ils pas trop?</p>
+
+<h3><a name="LXXVI" id="LXXVI"></a>LXXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">9 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez soufflé d'une haleine légère sur le château de cartes, qu'en
+s'efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n'en parlons
+plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le
+plus nonchalant des hommes. D'accord; mais vous allez trop loin: ne pas
+me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c'est
+exagérer.<a name="page_156" id="page_156"></a> Viol&mdash;voilà un bien gros mot pour un léger divertissement
+piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n'entre pas
+que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d'être. Je suis,
+à vrai dire, un convalescent. J'ai été tellement ballotté ces deux
+dernières années, j'ai vécu dans une si mauvaise atmosphère
+intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute.
+Je ne suis pas encore complètement remis, mais&mdash;grâce à vous un peu&mdash;je
+suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque
+temps encore.</p>
+
+<p>Vous m'excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi.
+Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres.
+C'est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d'une personne
+aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J'espère que vous
+parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse
+veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c'est pour moi un
+sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse
+philosophique sur la politique.<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p>Dalvillers m'a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir
+rejoindre l'objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l'accompagner; miss
+Suzanne étant à Nimerck, j'aime mieux laisser la paix se faire dans son
+esprit et loin de moi. Soyez sûre qu'elle m'en veut d'avoir été obligée
+de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait
+agressive et je sens, moi, que je serais cruel.</p>
+
+<p>Comme tous les humains j'aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment
+n'est une suavité que lorsqu'on peut d'un sourire, d'un geste, changer
+cette souffrance en joie. Ce n'est rien de faire couler des larmes s'il
+est permis&mdash;et doux&mdash;de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas
+opportun en la circonstance, aussi je m'abstiens.</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h3><a name="LXXVII" id="LXXVII"></a>LXXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">10 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m'en voyez
+gentilhommesquement confuse!<a name="page_158" id="page_158"></a></p>
+
+<p>Mais comment voulez-vous que je parle <i>plus</i> de moi? mon moi tout
+svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j'en trouve,
+d'ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que
+par l'imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser;
+comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je
+n'ai d'autre esprit que celui du c&oelig;ur et c'est, d'entre tous, le plus
+bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi,
+de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d'événements si amusants,
+de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l'ayant connue
+jeune fille, ne l'avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que
+vous ne l'ayez pas aimée?</p>
+
+<p>Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux
+deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe
+sur les maris:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge
+Granbaud.&mdash;Pour vous toutes, qu'est-ce qu'un mari?</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! la bête de question, mon cher! s'écrie Germaine,&mdash;elle sent
+d'une aune la<a name="page_159" id="page_159"></a> candidature à l'amant. Vous croyez, homme d'esprit, que
+nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c'est bien trop bourgeois
+pour nous. Un mari? mais c'est quelquefois un être charmant; le mien,
+par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me
+trouvent plus intelligente. Ce n'est pas cela: nous avons peut-être tous
+les deux une égale part d'intelligence, seulement nos deux esprits
+n'habitent pas les mêmes pays.</p>
+
+<p>&mdash;Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu'en général vous pensez
+qu'est un mari?</p>
+
+<p>&mdash;En général? Eh bien, c'est un douanier... (tête et stupeur de nous
+tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de
+l'exportation par crainte de l'importation!</p>
+
+<p>Le mot n'est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d'imprévu. Écoutez
+encore: Vous savez qu'ici mère est obligée de consacrer un jour de la
+semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient
+fort marris d'avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux
+chevaux, d'avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos
+routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l'huis clos<a name="page_160" id="page_160"></a>
+du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le
+déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour
+écrire, les autres pour lire ou penser.</p>
+
+<p>Vers trois heures, du côté de la lande, j'avise une voiture luttant
+courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en
+offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l'ouragan
+s'acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je
+le vois s'engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je
+quitte ma chambre, je descends au grand salon. J'y trouve Germaine
+seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de
+la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son
+voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tu vas sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu rentres?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mais non? Alors d'où vient que tu sois couverte ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te dire, ma chérie, j'ai remarqué<a name="page_161" id="page_161"></a> l'autre mardi, ceci: chaque
+personne venue visiter ta mère, au bout d'un moment de confortable
+installation dans une de ces bergères Louis XVI, s'écriait: «Dieu, qu'il
+fait bon chez vous, chère madame; j'ai vraiment trop chaud!» Moi, ce
+même mardi, j'ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu
+épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans
+un salon pareil, il n'y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières,
+ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six
+portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de
+plafond? C'est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j'avais
+une de ces chairs de poule à écorcher la main d'un honnête homme, s'il
+avait risqué de me toucher. Alors, aujourd'hui, je n'ai pas hésité, je
+me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à
+dire comme les autres: «Dieu, qu'il fait bon, etc.» Tu y es, ma
+Tanagrette?</p>
+
+<p>Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de
+son caprice.</p>
+
+<p>Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le
+Thiludec, celle-là même<a name="page_162" id="page_162"></a> qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport
+à vous, les méchants propos que vous savez.</p>
+
+<p>Mère, un peu craintive des boutades de l'indisciplinée Germaine, avant
+de la laisser monter en voiture, la catéchise:</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d'incorrect à cette vieille
+amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu'elle a dit de vous: cela
+vous a si peu nui; personne au monde n'y a prêté attention; elle a
+toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus.
+Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère madame, de grand c&oelig;ur. Je n'en ouvrirai pas la bouche; je
+suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m'abaisserai à
+relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me
+connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne
+dirai rien, absolument rien, rien, rien!</p>
+
+<p>Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le
+perron, animée, fraîche, rosée de l'air de la lande, jolie comme un
+colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où
+ma belle-s&oelig;ur, Suzanne et<a name="page_163" id="page_163"></a> moi devisions, et, dès le seuil, s'écrie
+en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j'ai tout dit! mais
+tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène!</p>
+
+<p>Nous en avons ri un quart d'heure, tandis qu'elle, singeant la grosse Le
+Thiludec, nous <i>jouait</i> sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu'aux
+aboiements du roquet de la vieille comtesse.</p>
+
+<p>Puis, s'arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir
+couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de
+sagesse:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j'ai de petits
+embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!</p>
+
+<p>Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que
+l'autre?</p>
+
+<p>Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous
+convions à venir dîner en tête à tête <i>à quatre</i>, chez moi, le lendemain
+de notre arrivée, will you?<a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<h3><a name="LXXVIII" id="LXXVIII"></a>LXXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">12 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>J'accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me
+laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m'en fais
+une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la
+messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que
+vous ayez l'air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite.</p>
+
+<p>Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu'il soit plus exquis
+que les vôtres, madame Denise?</p>
+
+<p>By God, j'en suis ému.</p>
+
+<p>Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de
+mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu'il me
+faut réaliser.</p>
+
+<p>Adieu, madame Tanagrette; je n'ai plus rien à vous dire, tout absorbé
+déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je
+vous aurai à moi seul toute cette nuit de<a name="page_165" id="page_165"></a> Noël, vous deux que j'aime.
+Paul ne compte pas!</p>
+
+<h3><a name="LXXIX" id="LXXIX"></a>LXXIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Samedi, 14 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant
+cette petite débauche; moi, je m'en fais une fête. Le croiriez-vous?
+cela ne m'est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n'avouerai pas ça
+aux bonnes petites amies... ce qu'elles me blagueraient!</p>
+
+<p>Adieu, cher ami. A mardi en huit. J'arriverai avec les Dalvilliers chez
+Paillart&mdash;il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.</p>
+
+<h3><a name="LXXX" id="LXXX"></a>LXXX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Dimanche, 15 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi
+vers six heures chez vous. J'aurai une bonne heure et demie à vous
+avoir, à moi seul, dans un grand recueillement,<a name="page_166" id="page_166"></a> et c'est le moins qu'il
+me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette
+entrevue. J'aurais aimé que vous l'eussiez senti, dear.</p>
+
+<p>Your as ever.</p>
+
+<h3><a name="LXXXI" id="LXXXI"></a>LXXXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Lundi, 16 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre
+partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à
+moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui
+eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour
+reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste
+nopce.</p>
+
+<p>Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?</p>
+
+<p>Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la
+maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien
+interrompue six fois tandis que je<a name="page_167" id="page_167"></a> vous écris. Quand on a une maison à
+organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en
+dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors
+que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit
+manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires
+combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait
+visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.</p>
+
+<p>Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...</p>
+
+<p>Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre
+trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur
+l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je
+crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se
+trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la
+tzigane que de celui du grand seigneur&mdash;bien que certains préjugés
+sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin
+socialistes sont la preuve,&mdash;et je tiens de la grand'mère Rurika,
+étrange petit nom dur comme<a name="page_168" id="page_168"></a> un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes
+lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.</p>
+
+<p>Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.</p>
+
+<h3><a name="LXXXII" id="LXXXII"></a>LXXXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Mardi, 17 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s'en douterait pas... Vous
+faites preuve d'une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu'ici. N'avoir
+pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.</p>
+
+<p>Je ne m'étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il
+est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible.
+D'où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.</p>
+
+<p>Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui
+Hélène peut tenir sa belle toison d'or, ses yeux bleus, son teint
+transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m'a dit que votre mari est
+brun, lui aussi.</p>
+
+<p>Adieu. Je vous en veux, vous savez.<a name="page_169" id="page_169"></a></p>
+
+<h3><a name="LXXXIII" id="LXXXIII"></a>LXXXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, mercredi 18 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>J'espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en
+veux».&mdash;Est-ce bien vrai? vous m'en voulez, méchant ami volontaire?</p>
+
+<p>Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du
+vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre
+propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!</p>
+
+<p>Tout ce que nous savons de l'aïeule Rurika, c'est qu'elle fut rencontrée
+par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de
+Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant
+très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.</p>
+
+<p>A l'orée d'un de ses bois s'étaient établis des Tziganes. Un matin,
+Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s'en revenait
+de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d'eau. Rurika
+enveloppe d'un regard<a name="page_170" id="page_170"></a> étreignant le boyard qu'elle savait être le
+seigneur de la terre, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Salut à toi. Ma cruche est pleine. J'en suis heureuse.</p>
+
+<p>Puis, fière, elle passe.</p>
+
+<p>Chez nous, en Russie, c'est signe de bonheur de rencontrer une jeune
+fille lorsqu'elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe
+de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.</p>
+
+<p>Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux
+la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu'une statue,
+marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».</p>
+
+<p>Bref, il aima; je crois bien qu'il tenta de ne pas épouser; mais les
+bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois.
+Ils avaient fui, enlevant la déesse.</p>
+
+<p>Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.</p>
+
+<p>Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où
+sa vie gravitait: au bout d'un temps il quitta la Russie et vint
+s'établir en France.<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p>Le père de Rurika s'appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les
+Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons
+sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l'échelle sociale, lui.
+Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand'mère Rurika, très
+brune.</p>
+
+<p>Hélène-Micheline-Rurika&mdash;ce sont les trois noms de tite-Lène&mdash;tient donc
+uniquement de l'aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les
+races: l'hérédité, c'est la mémoire de l'espèce.</p>
+
+<p>Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d'être
+blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et
+moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je
+n'en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu'un
+de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un
+prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d'un Michel
+Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De
+gentilhomme qu'était son père, il était devenu, lui, pelletier.
+Peut-être fut-il accusé d'avoir vendu<a name="page_172" id="page_172"></a> des fourrures qui tinrent chaud
+aux belles épaules de l'Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que
+ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps
+de la foire de Makariev, et prirent ce qui s'appelle des professions
+libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu'elles libèrent
+rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise
+par leurs pères dans le négoce.</p>
+
+<p>Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de
+la Bérésina. C'est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau
+arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations
+Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes;
+il faut être modeste... je le suis!</p>
+
+<p>Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m'en apporter des bottelées.
+Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La
+modeste et délicieuse fleur, n'est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum
+si suave et si frais?</p>
+
+<p>Adio.<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<h3><a name="LXXXIV" id="LXXXIV"></a>LXXXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, 25 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant
+l'ironie et regardant grandir la douleur jusqu'au point où il vous
+plaît; puis, d'un mot consolant, remontant le c&oelig;ur endolori, exigeant
+son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine,
+empreinte d'égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements
+douloureux, son angoisse affolée.</p>
+
+<p>Tout cela, n'est-ce pas, parce que je n'ai pas su mentir à nos amis,
+berner leur confiance et vous recevoir comme vous l'exigiez?</p>
+
+<p>Je vous pardonne; mais vous m'avez fait de la peine, beaucoup de peine,
+et grâce à vous j'ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux
+vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et
+simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité.</p>
+
+<p>Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement
+racheté vos coups<a name="page_174" id="page_174"></a> d'épingles par l'amicale tendresse déployée dans la
+soirée et pendant le souper. L'influence expansive de votre esprit m'a
+reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus
+soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.</p>
+
+<p>Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n'en sais point. Et
+cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre
+esprit pourrait répandre si vous n'étiez pas nonchalant comme une fille,
+nerveux et capricieux comme une femme!</p>
+
+<p>Paul m'a dit l'autre soir: «c'est un esprit supérieur.» Mais vous
+m'aviez trop fait souffrir, je n'ai pu que lui répondre: peut-être... et
+je pensais: l'esprit n'est pas tout; le c&oelig;ur est quelque chose et son
+c&oelig;ur est méchant.</p>
+
+<h3><a name="LXXXV" id="LXXXV"></a>LXXXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">26 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j'avais eu de la peine aussi,
+moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à<a name="page_175" id="page_175"></a> m'en
+rendre fou, j'ai souffert de n'avoir pas eu ma minute de solitude avec
+vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue,
+vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme
+d'une Madone.</p>
+
+<p>J'ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j'ai souffert de n'avoir
+pas eu, en vous retrouvant, votre vrai <i>Vous</i>, celui que j'aime. Vous en
+apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l'escapade, un
+futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c'est ce
+<i>Vous</i>-là que je visais et, je le reconnais, j'ai été heureux de le voir
+s'enfuir dans cette souffrance.</p>
+
+<p>Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de
+mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les
+inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies
+des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très
+simplement parce que c'est dans leur nature. Aussi bien en humanité
+qu'en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils
+n'aiment que ce qui n'est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que
+nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues<a name="page_176" id="page_176"></a>
+hautes, de douloureux rêveurs n'ayant ni la force ni le pouvoir d'agir
+pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous
+mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous
+sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le
+peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et
+l'embroussaillement des forêts vierges, active et prépare l'entrée des
+chercheurs, «cerveaux servis par des mains» ceux-là, et les génies
+parfaits nous sont peut-être redevables des grandes personnalités qu'ils
+sont, et des grandes &oelig;uvres qu'ils produisent.</p>
+
+<p>Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je
+vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du
+chagrin qu'il a causé.</p>
+
+<h3><a name="LXXXVI" id="LXXXVI"></a>LXXXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">27 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de
+saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours<a name="page_177" id="page_177"></a> est
+inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence
+saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre
+amitié?...</p>
+
+<p>Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur
+d'écoper&mdash;comme disent les gamins&mdash;n'en abusez pas, méchant ami.</p>
+
+<h3><a name="LXXXVII" id="LXXXVII"></a>LXXXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">28 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Quelle douceur d'avoir pour ami un c&oelig;ur comme le vôtre! Vous acceptez
+sans révolte l'apothéose de l'égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte;
+c'est vous qui êtes l'âme blanche et non moi.</p>
+
+<p>Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire?
+Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre,
+vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la
+musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous.
+Voulez-vous, dites?<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<h3><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII"></a>LXXXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">29 décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Oui, je veux. Si ce n'est pas très raisonnable ce sera si charmant!</p>
+
+<p>Nous allons vivre dans un c&oelig;ur à c&oelig;ur bien enviable... gare aux
+potins!</p>
+
+<p>Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public.
+Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d'Hélène, du home, au
+bout de peu de jours?</p>
+
+<p>J'ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d'esprit assez
+substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j'ai cherché, dans
+le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve
+de la pauvreté de mon entendement; même les mots m'échappent! Enfin,
+promettez d'être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues
+quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu'en vain je
+cherche en vous depuis que vous m'y avez signalé sa présence, et gardez<a name="page_179" id="page_179"></a>
+votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où
+elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic.</p>
+
+<p>Adieu. A ce soir cinq heures, alors?</p>
+
+<p><a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p>
+
+<h2><a name="LIVRE_III" id="LIVRE_III"></a>LIVRE III</h2>
+
+<p><i>Les femmes s'attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes
+de leurs rêveries habituelles sont relatives à l'amour, après
+l'intimité, ces rêveries se groupent autour d'un seul objet...</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>Rien d'intéressant comme la passion; c'est que tout y est imprévu et
+que l'agent y est victime...</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>Rien ne tue l'amour-goût comme les bouffées d'amour-passion dans le
+partner...</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>L'amour est la seule passion qui se paye d'une monnaie qu'elle fabrique
+elle-même.</i><a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p><i>Une âme faite pour l'amour ne peut goûter avec transport aucun autre
+bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs
+du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts
+et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre
+et lui exagérer l'amour, s'il est possible, et elle s'aperçoit bientôt
+qu'ils lui parlent d'un bonheur dont elle a résolu de se priver.</i></p>
+
+<p class="r"><small>STENDHAL</small>.</p>
+
+<p><a name="page_183" id="page_183"></a></p>
+
+<h3><a name="LXXXIX" id="LXXXIX"></a>LXXXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">26 mars 18...<br />
+</p>
+
+<p>Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n'ai pu
+aller chez vous ainsi que je vous l'avais promis et le désirais. Vous me
+pardonnerez, j'espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à
+Chevrignies qui s'excusait de n'avoir pas assisté à l'une de vos
+soirées:</p>
+
+<p>«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.»</p>
+
+<p>Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de
+recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu
+chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon
+ennui.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<h3><a name="XC" id="XC"></a>XC<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">26 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne
+m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop.</p>
+
+<p>Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos c&oelig;urs n'a pas besoin
+de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec
+éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que
+notre tranquille amitié.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de
+fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il
+m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me
+sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous
+appartient! j'en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même.</p>
+
+<p>Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez
+froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que
+j'ai autrefois bien involontairement<a name="page_185" id="page_185"></a> fait souffrir. Ne vous écriez pas
+que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je
+le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies
+m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir.</p>
+
+<p>C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends
+maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité
+amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec
+une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes
+moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le
+charme et faite votre esclave; <i>pour me rendre heureuse</i>, direz-vous? La
+douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir
+l'esclavage.</p>
+
+<p>Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers,
+voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi
+des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai
+souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même
+nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous
+souvenez-vous?<a name="page_186" id="page_186"></a></p>
+
+<p>J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous
+donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez
+moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré...</p>
+
+<p>Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être
+vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante.</p>
+
+<p>Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un c&oelig;ur à
+c&oelig;ur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un
+peu banals et indifférents.</p>
+
+<h3><a name="XCI" id="XCI"></a>XCI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">27 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, puisque nous en sommes-là, laissez-moi passer chez vous vers
+deux heures tantôt. Vous ne m'avez pas bien compris, et deux mots, je
+pense, me justifieront des reproches que vous m'adressez.</p>
+
+<p>J'ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m'entraîna
+autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j'ai
+volontairement<a name="page_187" id="page_187"></a> divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans
+l'amour. La faculté de croire en d'autres femmes, de les aimer, est
+morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu
+fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c'est
+quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m'avez repoussé
+et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes
+railleries.</p>
+
+<p>Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où
+s'est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour
+déçu; ne m'en veuillez donc jamais de mes ironies.</p>
+
+<p>Mettez-vous bien dans la tête que <i>sans vous aimer</i>, je vous aime, vous,
+sérieusement, là. Le reste, je vous expliquerai.</p>
+
+<h3><a name="XCII" id="XCII"></a>XCII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Je m'y attendais bien; vous m'avez persuadée et j'ai cru tout ce que
+vous vouliez, et vous<a name="page_188" id="page_188"></a> avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre.
+Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable?</p>
+
+<p>J'ai senti pour la première fois entre nous quelque chose
+d'indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu
+dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j'aime à entendre des choses
+nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du c&oelig;ur». Ce
+trouble m'a causé une joie délicieuse. N'allez pas croire?... Non! non!
+Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l'effleurement comme
+d'un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse.</p>
+
+<p><i>Votre spirituellement</i> (dans le sens ecclésiastique).</p>
+
+<h3><a name="XCIII" id="XCIII"></a>XCIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">30 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Comme je vous aime! Cette lettre m'a fait un bien dont vous ne pouvez
+avoir idée. Je l'ai trouvée en revenant de chez madame d'Aulnet; votre
+belle-s&oelig;ur m'avait appris que le 26, c'est-à-dire il y a trois jours,
+le jour de<a name="page_189" id="page_189"></a> votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ
+pour Nimerck, aux premiers jours d'avril. J'ai reçu une vraie douche à
+cette nouvelle. Pourquoi ne m'en avoir pas parlé? J'ai fait amende
+honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame?</p>
+
+<p>Je me sens si abandonné lorsque vous n'êtes plus là; vous ne soupçonnez
+pas le bien que me fait votre présence. C'est comme un air sain et
+vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu'aux tourments
+indigènes de germer en mon esprit.</p>
+
+<p>Depuis nos délicieux <i>five o'clock</i> je n'ai plus joué; vous m'avez donné
+ce que Spurzheim, «fondateur d'une nouvelle langue psychologique, a, par
+un néologisme ingénieux qualifié d'<i>approbativité</i>.»&mdash;Votre
+<i>approbation</i> me fait vivre.</p>
+
+<p>La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du
+mien. Comme la belle Sanderson, j'aime qu'on m'aime. Je suis de ceux qui
+eussent fait quelque chose, si j'avais pu me persuader qu'on attendait
+l'éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la
+certitude de l'inefficacité de mes<a name="page_190" id="page_190"></a> efforts, le néant où ils
+aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l'approbativité.
+Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard;
+mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à
+cette vie oisive d'où vous m'avez à moitié tiré.</p>
+
+<p>Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l'éveil de mes énergies.</p>
+
+<h3><a name="XCIV" id="XCIV"></a>XCIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">31 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation
+meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu'on aime? Mais malgré
+mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes,
+vous le savez; j'ai consulté Robin et Félizet; ils m'ont dit: «Partez,
+laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux
+ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu'il lui faut»,&mdash;c'est
+pourquoi je pars.</p>
+
+<p>Mais vous viendrez nous rejoindre; moi<a name="page_191" id="page_191"></a> aussi j'ai pris l'habitude de
+vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de
+vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer
+les fêtes avec nous, cher grand.</p>
+
+<p>Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de
+Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu'il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère
+parle de demander un congé. Il faut qu'il ait été bien malade, le pauvre
+garçon, pour songer à se reposer.</p>
+
+<p>En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours.
+Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés
+servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu'on aime malgré tout.</p>
+
+<h3><a name="XCV" id="XCV"></a>XCV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">10 avril.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span></p>
+
+<p>Laissez-moi d'abord, en commençant cette lettre, revenir sur la
+confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois
+pas&mdash;cette<a name="page_192" id="page_192"></a> question est si délicate&mdash;avoir manqué à mon devoir en vous
+disant ce que je vous ai dit. Il m'a semblé que vous n'étiez pas
+suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu'il y avait
+intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous
+plaira vis-à-vis de mademoiselle d'Aulnet; mais je compte sur votre
+absolue discrétion.</p>
+
+<p>Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps
+insupportable. Cela me fait désirer d'aller vous rejoindre. Mais on m'a
+fait observer qu'il vaudrait mieux <i>pour vous</i>, attendre le moment où
+tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m'ennuie;
+pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.</p>
+
+<p>Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l'avoir contre
+soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du
+mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont
+interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse
+d'esprit, quel manque d'indulgence et souvent d'intelligence!</p>
+
+<p>Ces exclamations vous étonnent peut-être<a name="page_193" id="page_193"></a> car je ne suis pas d'une
+nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible
+et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous
+entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et
+qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second
+plan.</p>
+
+<p>Savez-vous, madame, qu'il y a environ deux ans et demi que vous
+m'écrivîtes ces lettres qui m'étonnèrent et qui m'intéressèrent, et
+furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu'en pensez-vous? Quel
+chemin nous avons parcouru depuis... C'est à vous, ma chérie, que je
+dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes
+que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J'espère, de mon côté et quoi
+que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à
+moi-même ce témoignage d'avoir toujours eu pour vous une très fidèle et
+croissante affection, une grande estime.</p>
+
+<p>Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus
+délicats. Écrivez-moi vite.</p>
+
+<p>Votre, très affectueusement.<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<h3><a name="XCVI" id="XCVI"></a>XCVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 12 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m'a endolori le c&oelig;ur tout le
+jour. Je me faisais une joie d'être seule avec vous dans cette belle
+campagne, avant l'arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous
+aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre,
+calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu'il faut cacher
+et guinder dans une attitude d'indifférence! Pauvre amitié ardente, si
+loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis
+m'apparaissaient dans une grande douceur.</p>
+
+<p>Vraiment, mon ami, il n'y a que deux ans et des mois que nous nous
+aimons? Nos c&oelig;urs, il me semble, s'unissaient bien auparavant, comme
+d'une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de
+vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés
+pendant ces années.» Ne m'en soyez pas trop reconnaissant, cher; je
+voudrais<a name="page_195" id="page_195"></a> vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à
+supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des
+jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon c&oelig;ur; vous
+l'avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus
+délicate expression.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre
+les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la
+fin d'une lettre pleine de riens.</p>
+
+<p>Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous
+m'avez faite. Croyez qu'il y a entre nous la secrète solidarité de deux
+êtres francs, qu'une même haute estime de leurs actes et de leurs
+pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m'avertir. Votre confidence m'a
+contristée et touchée; contristée, parce qu'il s'agit de ma nièce que la
+tolérance de sa grand'mère égare; touchée, parce que c'est m'estimer que
+de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.</p>
+
+<p>J'ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne<a name="page_196" id="page_196"></a> soit petitement vicieuse,
+curieuse de choses malsaines, car elle n'a l'excuse d'aucun entraînement
+de c&oelig;ur, elle n'est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand,
+quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue
+chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre
+belle-s&oelig;ur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et
+calmer ses inquiétudes!</p>
+
+<p>On a le droit d'être une passionnée; mais on n'a pas le droit d'être une
+fille.</p>
+
+<p>Vous m'effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle
+vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du
+grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l'air
+qui flotte autour de nous, il me paraît qu'ils mènent tous, à Paris,
+hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère
+leur moral et fait de ces gens des détraqués sans c&oelig;ur, sans
+tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables
+seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables
+quelquefois, des inconscients toujours.</p>
+
+<p>Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et<a name="page_197" id="page_197"></a> l'encre étalée
+prolongeant les mots. On m'a dérangée trois fois pendant que je vous
+écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient
+dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La
+seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à
+mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de
+viande crue qu'une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque
+matin.</p>
+
+<p>Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine,
+manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau&mdash;l'acharnement
+ne suffirait pas!&mdash;le morceau de filet, puis rouler la viande dans du
+sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui
+redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà
+lestée pour un jour. Lui donner de l'argent pour le faire? elle ne le
+ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la
+viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours
+peut lui sauver la vie.</p>
+
+<p>Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la<a name="page_198" id="page_198"></a> pauvre digère maintenant et
+sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon
+ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout
+comme lettre et un post-scriptum qui n'en finit pas et tourne à
+l'<i>in-octavo</i>.</p>
+
+<h3><a name="XCVII" id="XCVII"></a>XCVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">14 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça,
+c'est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu'un
+cheval de race. J'aime vos lettres.</p>
+
+<p>J'ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin,
+regardant la féerie qu'est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j'ai
+pris plaisir à inquiéter d'un vague projet de très prochain voyage vers
+vous, <i>quand même</i>, m'a montré un peu plus le bout de l'oreille. Alors,
+j'ai pouffé,&mdash;ce qui l'a blessée&mdash;elle m'a dit des mots piquants que
+j'ai pris aussitôt au sérieux <i>de la meilleure foi du monde</i>. Enfin,
+nous nous sommes attendris tous les deux<a name="page_199" id="page_199"></a> <i>avec la même foi</i> et on m'a
+fait promettre que j'attendrais.</p>
+
+<p>Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre
+belle-mère suivait ce manège de loin d'un &oelig;il attendri. Votre
+belle-s&oelig;ur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder.
+Le plus comique, c'est que le jeune attaché d'<i>embrassade</i>, dépêché de
+Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce,
+nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va!</p>
+
+<p>J'ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d'Aulnet
+avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l'air d'y toucher, j'ai parlé
+des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu'on peut avoir
+maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à
+l'heure, je viens d'avoir avec mademoiselle d'Aulnet un entretien des
+plus...» J'ai vu l'âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure
+de Grec, et il ne tient qu'à moi qu'il ait rêvé cette nuit de Suzanne
+chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes
+vieillards parisiens.<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
+
+<p>Voilà. J'ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille.</p>
+
+<p>Adieu, je vous aime.</p>
+
+<h3><a name="XCVIII" id="XCVIII"></a>XCVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">16 avril.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous
+écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. <i>On</i> vous a
+fait observer qu'il faut que vous <i>les</i> attendiez pour venir me voir.
+Derrière ce <i>on</i>, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille,
+car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour
+l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule.
+Aprilopoulos lui apparaît réellement en <i>deus ex machina</i> et elle
+voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant.
+Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont
+vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc,
+perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à
+ce mariage; ce serait une bonne<a name="page_201" id="page_201"></a> action. Maintenant, il faut que je vous
+révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous
+aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui
+s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame
+Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma
+belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des
+Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait
+choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est
+très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où
+vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites
+ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais
+mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma
+belle-mère.</p>
+
+<p>Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations
+qui se sont établies entre vous et moi et, à son <i>grand regret</i>, elle
+m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire
+d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une<a name="page_202" id="page_202"></a> influence
+en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon
+chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme
+je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne.
+M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien
+à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et
+encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à
+vous et à ma belle-s&oelig;ur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai
+moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié,
+dût-elle faire jaser les méchantes langues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre
+situation...</p>
+
+<p>Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre,
+moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma
+belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même
+monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais
+parfaitement où l'on<a name="page_203" id="page_203"></a> voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais
+genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de
+coiffer sainte Catherine, et que <i>madame de Luzy</i> lui semblerait un nom
+assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné
+l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun
+inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me
+laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère,
+qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me
+souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis
+hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle
+avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me
+l'ingurgiter si gratuitement, toute.</p>
+
+<p>J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement
+de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un
+mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je
+vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.</p>
+
+<p>Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui?
+Vous? le Grec?<a name="page_204" id="page_204"></a> Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à
+Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un
+peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera
+encore bien bon de vous y avoir.</p>
+
+<h3><a name="XCIX" id="XCIX"></a>XCIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">17 avril.<br />
+</p>
+
+<p>J'envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m'incline pourtant
+devant la sagesse de madame mon amie que j'aime et que je vénère avec
+une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires
+tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être
+une grande passion me sauverait-elle. <i>Chi lo sa?</i></p>
+
+<h3><a name="C" id="C"></a>C<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">22 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d'être
+aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion<a name="page_205" id="page_205"></a>
+est-elle venue qui vous fait joyeux au point d'oublier la pauvre madame
+votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous
+laborieux et avez-vous trouvé la paix et l'oubli dans l'éclosion d'une
+&oelig;uvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de
+Montaigne, n'en sont pas moins pour moi d'attrayants peut-être...</p>
+
+<p>Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme
+un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J'ai fait
+moi-même les paroles, ah mais, ah mais!&mdash;Sur ce travail je demanderai
+aussi l'avis de votre petit frère Jacques, lequel m'a semblé être un
+monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge
+tout printanier.</p>
+
+<p>Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très
+affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur
+l'air «des lampions!»</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><small>DENISE.</small></span><br />
+</p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Quelle horreur cette dynamite!<a name="page_206" id="page_206"></a></p>
+
+<h3><a name="CI" id="CI"></a>CI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">23 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu
+digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le
+néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire.</p>
+
+<p>C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son
+cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour
+l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté.
+Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de
+Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en
+découvrant les sublimes clartés du christianisme.</p>
+
+<p>J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes
+pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de
+mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon
+maladif cerveau.</p>
+
+<p>L'influente expansion de votre esprit me<a name="page_207" id="page_207"></a> manque douloureusement, mais
+je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je
+garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible
+quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive.</p>
+
+<p>Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime
+tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous
+seule les détresses de votre ami.</p>
+
+<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Ne me parlez pas de la dynamite, je m'en fiche.</p>
+
+<h3><a name="CII" id="CII"></a>CII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">24 avril.<br />
+</p>
+
+<p>D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir
+souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la
+force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions.</p>
+
+<p>Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute
+la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir
+rien pour vous tirer de ce mal.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<p>Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles
+qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui
+souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la
+jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme,
+pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine
+perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos
+forces.</p>
+
+<p>Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est
+utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de
+ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême
+de l'existence!</p>
+
+<p>A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie
+s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui
+vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à
+pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde
+comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit
+bravement. Dans sa dure carrière, malgré son c&oelig;ur affectueux et
+tendre, il trouve le moyen d'être heureux,&mdash;<a name="page_209" id="page_209"></a>bien que séparé de nous qui
+l'adorons et qu'il adore,&mdash;parce qu'il fait son devoir...</p>
+
+<p>Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon,
+cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros.</p>
+
+<p>C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la
+pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner,
+mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes
+énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez
+nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec
+Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer.</p>
+
+<p>Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une
+beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges
+flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui
+éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil
+d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers
+effluves et, comme les choses, se reprend à vivre.</p>
+
+<p>Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre<a name="page_210" id="page_210"></a> ni un inutile; vous êtes un
+sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une
+déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner
+votre esprit.</p>
+
+<p>Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il
+est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur
+votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous
+croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je
+fait de ma vie?&mdash;Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?&mdash;Rien!» Eh!
+non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu
+atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis
+viveurs, dés&oelig;uvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là, à faire bâiller.</p>
+
+<p>Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les
+transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des
+lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait,
+vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri.</p>
+
+<p>Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit
+nécessaire; la passion donne<a name="page_211" id="page_211"></a> une énergie factice applicable à elle
+seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers
+lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne
+peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable
+est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait.</p>
+
+<p>Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à
+cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante
+que coûte le lancement, la réussite d'une &oelig;uvre, vous reprendriez
+courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que
+contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera
+jamais le dire?</p>
+
+<p>Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis
+l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela
+secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous
+animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous
+ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que
+dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison<a name="page_212" id="page_212"></a> par-dessus le
+marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous;
+je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de
+l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie
+selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette
+sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre;
+vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité.</p>
+
+<p>Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à
+fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m'emporterez dans votre poche.
+Voulez-vous?</p>
+
+<h3><a name="CIII" id="CIII"></a>CIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">25 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Il y a un fond <i>petite fille</i> dans les plus sérieux cerveaux féminins.
+Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame.</p>
+
+<p>En hâte, je vous écris ce mot pour vous<a name="page_213" id="page_213"></a> remercier de votre
+réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié.</p>
+
+<p>Ah! si ce rêve de m'imprégner de votre force morale pouvait se
+réaliser...</p>
+
+<h3><a name="CIV" id="CIV"></a>CIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Dimanche, 27 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Je continue d'être triste; votre volonté pas plus que la mienne n'y peut
+rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie,
+mais sans lettre de mon amie ce matin. D'où vient cet oubli? est-ce que
+la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce
+parce que je ne lui ai écrit qu'un mot? ou bien ma poche ne l'a-t-elle
+plus tentée? ou bien quoi?</p>
+
+<p>Ne m'en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement,
+écrivez-moi.</p>
+
+<p>J'ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de
+ce gars de vingt ans.</p>
+
+<p>Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s'il vous
+gêne.<a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<h3><a name="CV" id="CV"></a>CV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le
+sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister
+entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir,
+de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou
+de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes
+désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes
+partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être
+seuls ensemble à la campagne»;&mdash;et «ma chérie»&mdash;s'échappant si gentiment
+de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la
+complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour
+l'autre.</p>
+
+<p>En vous je propage les vibrations de mon c&oelig;ur; pour vous, par vous,
+je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car
+vous n'en savez rien jamais. Eh bien,<a name="page_215" id="page_215"></a> malgré toutes ces apparences et
+ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous
+voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre
+espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme
+m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez
+semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les
+manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?</p>
+
+<p>J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en
+recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien,
+malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre
+faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je
+m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à
+cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de
+l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon
+esprit ou de mon c&oelig;ur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour
+moi.<a name="page_216" id="page_216"></a></p>
+
+<p>Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il
+entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une
+cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse
+excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu
+pour terminer bien ce billet.</p>
+
+<p>Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait
+sûrement pas à un désir de votre c&oelig;ur, pas même à une faim de vos
+lèvres?</p>
+
+<p>Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis
+elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute
+seule».&mdash;Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces
+choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.</p>
+
+<p>Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au
+jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules
+d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.<a name="page_217" id="page_217"></a></p>
+
+<h3><a name="CVI" id="CVI"></a>CVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise</i>.</h3>
+
+<p class="r">30 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue
+deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir
+l'âme de mes désolations. Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là pour
+m'empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses?</p>
+
+<p>J'ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez
+de me les donner en m'écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la
+léthargie où se plaît mon esprit. Je n'ai pas même le courage d'aller
+reprendre des forces auprès de vous.</p>
+
+<h3><a name="CVII" id="CVII"></a>CVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> mai.<br />
+</p>
+
+<p>Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous
+donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous
+consoler.<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<p>Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si
+ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi
+qu'autrement.</p>
+
+<p>Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous
+manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une
+mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux
+tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de
+votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous
+plairait.</p>
+
+<p>Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli
+vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment
+suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage
+d'avoir du courage.</p>
+
+<p>Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de
+l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui
+faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la
+désolation du juste.»</p>
+
+<p>Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que
+je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient.<a name="page_219" id="page_219"></a>
+Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que
+pour vous, et de tout ce remuement de votre c&oelig;ur, qu'il jaillisse
+pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans
+une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»&mdash;Je tâcherai d'être aussi sobre
+que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au
+grand bon c&oelig;ur où je me désaltère.</p>
+
+<h3><a name="CVIII" id="CVIII"></a>CVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">3 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Votre lettre m'a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez
+m'aurait été d'un grand secours. Je l'avais rencontrée, je crois. Vous
+la connaissez, chère. Mais elle n'a pas voulu voir mon mal et, par un
+peu d'amour, le guérir. Oui, j'étais sauvable à cette minute-là;
+maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver <i>une
+autre vous</i> et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile.</p>
+
+<p>A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime!<a name="page_220" id="page_220"></a></p>
+
+<h3><a name="CIX" id="CIX"></a>CIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">14 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n'est un mystère ni pour vous
+ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M'en voulez-vous que ma
+passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur
+pour un innocent petit billet constatant qu'on ne fait pas renaître le
+feu de froides cendres.</p>
+
+<p>Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie.</p>
+
+<h3><a name="CX" id="CX"></a>CX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">15 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours,
+ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie;
+Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère,
+toujours douce et résignée;&mdash;heureusement<a name="page_221" id="page_221"></a> mère m'aide à supporter mon
+ennui et mes ennuis!&mdash;puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très
+intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me
+console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce
+moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la
+renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se
+relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me
+suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me
+revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est
+parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions
+toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je
+vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans
+sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette
+lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il
+parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de
+l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée
+à M. Amédée Thayer, était<a name="page_222" id="page_222"></a> la filleule de la reine Hortense et une
+grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine,
+plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses
+souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté
+que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors,
+passons, mon cher!</p>
+
+<p>Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la <i>Reine
+Pédauque</i>. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que
+«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore
+que cette reine me plaise bien plus que le <i>Lys Rouge</i>. Ah! ah! vous qui
+m'attaquez dans mon amour des &oelig;uvres de mon Maurice Barrès, je vais
+prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce
+sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce
+un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes
+que la <i>Rôtisserie</i> a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement.
+Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est
+un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de
+termes<a name="page_223" id="page_223"></a> scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et
+mièvres.</p>
+
+<p>Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort
+originalement conçue, le grand remuement de c&oelig;ur, la secousse forte,
+l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre
+admirable des J.-H. Rosny, l'<i>Impérieuse Bonté</i>. L'une de ces &oelig;uvres
+me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un
+coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du
+Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité.</p>
+
+<p>La fantasmagorie dont se compose la <i>Reine Pédauque</i> est un délire
+somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est
+une &oelig;uvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir
+réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa
+pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais
+l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.</p>
+
+<p>Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est
+divine.</p>
+
+<p>France, c'est un auteur excessivement facétieux<a name="page_224" id="page_224"></a> et libertin... de
+pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs.
+Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de
+Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez
+pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les
+jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur
+France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles
+dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une
+perle.</p>
+
+<p>Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne
+serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours
+le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui
+doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de
+génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y
+pouvant prétendre, l'&oelig;uvre me laisse froide. «Les idées, quand elles
+s'imposent, deviennent vite impertinentes.»&mdash;C'est précisément le cas
+des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur
+favori.<a name="page_225" id="page_225"></a> Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air
+pédagogique si plaisant!</p>
+
+<p>Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient
+d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et
+demandaient:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi écrivez-vous alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de
+voler!</p>
+
+<p>Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir,
+comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».</p>
+
+<h3><a name="CXI" id="CXI"></a>CXI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">16 mai.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai une lettre&mdash;j'y répondrai un peu plus loin&mdash;mais quel est ce genre
+de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez
+bien vous en expliquer, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la <i>Reine
+Pédauque</i> ne vous ait qu'à<a name="page_226" id="page_226"></a> moitié plu. Ce livre ne peut être
+qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie
+leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas
+prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur
+trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il
+s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute
+contestation.</p>
+
+<p>Enfin, dans la <i>Reine Pédauque</i>, l'érudition&mdash;qui n'est là que d'une
+manière superficielle et pour le piquant de la sauce&mdash;vient achever la
+déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état
+d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a
+pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment
+pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont
+insupportables.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi vous n'aimez pas la <i>Reine Pédauque</i>, quoique vous en
+ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes,
+est absolument supérieure.</p>
+
+<p>Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais
+alors ce serait faire<a name="page_227" id="page_227"></a> de ma lettre une sorte d'article de journal, et
+j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos
+huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous,
+que je ne veux pas vous y exposer à mon tour.</p>
+
+<p>J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire
+que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si
+longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et
+m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas.</p>
+
+<p>Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce
+n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable
+obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans
+le secret de mon c&oelig;ur, j'envoie promener toute cette cour.</p>
+
+<p>Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes
+yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute
+des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme.</p>
+
+<p>Cette botte de foin que roule Hélène me fait<a name="page_228" id="page_228"></a> rêver. Quand pourrai-je
+vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées;
+mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les
+petits potins de laquelle je suis exaspéré.</p>
+
+<p>Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or,
+et je vous baise les mains avec piété.</p>
+
+<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le
+second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté;
+je ne suis point dédaigneux des choses inédites.</p>
+
+<p>CXII</p>
+
+<p><i>Denise à Philippe.</i></p>
+
+<p class="r">17 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des
+vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La
+Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il
+était encore en vie!»</p>
+
+<p>Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille:<a name="page_229" id="page_229"></a> «On ne fait pas
+renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit <i>in petto: amen</i>, et me
+croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée.
+Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit
+air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de
+commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je
+n'apprécie pas beaucoup ce genre-là!</p>
+
+<p>Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre
+article sur la <i>Reine Pédauque</i> au lieu d'apprendre que vous jouez, vous
+vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié
+durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en
+trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années.
+Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des
+enfants!</p>
+
+<p>Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous
+prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je
+fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute
+des inepties; elles ne me font pas même rire;»&mdash;car personne n'est à
+l'abri des inepties, en ce monde misérable,<a name="page_230" id="page_230"></a> et celles qui courent,
+folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles
+que vous dégustez à Paris.</p>
+
+<p>Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un
+gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment
+que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la
+prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des
+temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum
+de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai.</p>
+
+<p>Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps
+elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue
+beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir.
+Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit
+une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des
+pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien
+dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage
+et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout<a name="page_231" id="page_231"></a> aussi brillant,
+mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien
+abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à
+lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la
+lutte imminente&mdash;hélas! moins poétique&mdash;à soutenir dans la vie.</p>
+
+<p>Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne
+étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en
+suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si
+c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui
+éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne
+lutte pour soi, ne vit sa vie propre.</p>
+
+<p>Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand
+son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le
+voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou
+sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie,
+dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces
+heures et comme je l'ai perdue!<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p>Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire?</p>
+
+<p>Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami
+Phillip?&mdash;Oui.&mdash;Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et
+qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses
+précieuses encore.»</p>
+
+<p>Ces <i>choses précieuses</i> me ravissent. Et vous?</p>
+
+<h3><a name="CXIII" id="CXIII"></a>CXIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">18 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du c&oelig;ur; elle
+tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m'enchante. Quel
+dommage que vous soyez toujours loin toutes deux.</p>
+
+<h3><a name="CXIV" id="CXIV"></a>CXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">19 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Vous me navrez avec votre génie du c&oelig;ur; ça ne sert à rien, cela, pas
+même à être aimée.</p>
+
+<p>Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à<a name="page_233" id="page_233"></a> n'aimer que les absents; alors
+vous nous aimerez à la folie.»</p>
+
+<p>Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous
+retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais!</p>
+
+<p>Adieu. Je m'en vas voir la mer.</p>
+
+<h3><a name="CXV" id="CXV"></a>CXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">3 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne
+m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous
+attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est
+une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.</p>
+
+<p>Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos
+dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous
+faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent
+dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus
+me disputer<a name="page_234" id="page_234"></a> avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la
+musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma
+paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous,
+comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions
+artistiques qui font que le c&oelig;ur s'arrête.</p>
+
+<p>Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi
+vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en
+m'écrivant&mdash;quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause
+des préoccupations où je suis&mdash;le feu sacré de notre amitié jusqu'au
+jour où nous nous reverrons.</p>
+
+<p><i>Yours most devotedly.</i></p>
+
+<h3><a name="CXVI" id="CXVI"></a>CXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">4 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain:
+«Écrivez»,&mdash;revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit
+misérable,<a name="page_235" id="page_235"></a> que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne
+soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le
+même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand
+entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.»</p>
+
+<p>J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à
+l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver,
+m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai
+demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma s&oelig;ur
+Alice, les autres n'ont pas compris l'&oelig;uvre. Vous voyez, je ne me
+refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une
+autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis
+que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me
+retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se
+fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à
+lui&mdash;mais pour les autres, bernique!</p>
+
+<p>Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se
+retirer toute verve,<a name="page_236" id="page_236"></a> toute originalité, même toute facilité de travail;
+c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire
+d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne
+l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par
+cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette
+puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase
+mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases
+sonores, lumineuses.</p>
+
+<p>Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un
+peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et
+à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur;
+et c'est à la minute précise où l'élan de mon c&oelig;ur s'amalgame avec le
+travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se
+faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre
+et indéfinissable, qui m'envahit.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes
+pauv'p'tites &oelig;uvres, le propre de toute volupté étant une sensation
+partagée.<a name="page_237" id="page_237"></a></p>
+
+<p>Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de
+sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver
+banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion
+constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut
+sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on
+les suit jusque dans leurs moindres &oelig;uvres, et c'est une rudement
+belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en
+tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son
+temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le
+plus ou moins <i>cloche</i> d'une jupe.</p>
+
+<p>Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un
+ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre.</p>
+
+<p>C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes
+qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils
+veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des
+Massenet,<a name="page_238" id="page_238"></a> des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous
+guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon
+de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal:
+l'Art.</p>
+
+<p>Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble?
+N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en
+si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise
+de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.»</p>
+
+<p>Adieu.</p>
+
+<h3><a name="CXVII" id="CXVII"></a>CXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">16 Juin.<br />
+</p>
+
+<p>Quel petit tempérament vous êtes! N'avez-vous pas honte, une honte
+affreuse, de n'avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que
+croyez-vous que j'aie à vous dire maintenant? <i>Lettre gratuite à
+l'ingrat</i>, voilà comme j'intitule celle-ci.</p>
+
+<p>Vous ne la recevriez même pas si je n'avais à vous annoncer une bonne
+nouvelle: mon<a name="page_239" id="page_239"></a> frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes
+un peu folles de joie d'avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène
+est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous;
+c'était au salon, le soir, après dîner.</p>
+
+<p>Gérald, qui n'y va pas par quatre chemins, s'écrie:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe
+étonnant, sera-ce l'élu? vous décidez-vous? l'aimez-vous? Il y avait
+sensation de flirt entre vous quand j'ai quitté la France; qu'en
+advint-il?</p>
+
+<p>Suzanne a répondu un peu sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une drôle de manière d'interroger les gens en coup de
+fusil...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai besoin de savoir s'il est sur les rangs avant de m'y
+mettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments
+sans beaucoup de soldats.</p>
+
+<p>Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter.</p>
+
+<p>Ce matin, à onze heures, comme j'étais dans ma chambre, Alice y est
+entrée. Vous savez<a name="page_240" id="page_240"></a> que nous avons une tendre affection l'une pour
+l'autre. Elle m'a demandé, après bien des circonlocutions, d'écrire à
+Aprilopoulos pour l'inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre
+femme voudrait bien que ce soit celui-là, l'élu.</p>
+
+<p>Donc, puisque le poulailler s'enrichit de deux coqs, mon frère et le
+beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n'y mettez pas de discrétion.</p>
+
+<p>Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu'hier est partie
+pour les eaux d'Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand'mère
+jusqu'à Paris, avec l'Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours
+absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est
+demoiselle d'honneur de la richissime petite Meg O'Cornill.</p>
+
+<p>Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre
+lieu <i>very select</i>; vous êtes si chics tous les deux!</p>
+
+<p>Il n'y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment,
+sauf&mdash;pour peu de jours encore&mdash;ma chère tante en zinc. Cela n'est pas
+pour vous tant déplaire, puisque,<a name="page_241" id="page_241"></a> elle et vous, gens de cour aux nobles
+manières sympathisâtes!!!</p>
+
+<p>La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de
+mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m'engage à tâcher d'être
+divine.</p>
+
+<p>Sans rire, venez si vous le pouvez.</p>
+
+<h3><a name="CXVIII" id="CXVIII"></a>CXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">17 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre
+invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous
+soumettre la combinaison suivante: j'ai l'intention de prendre jeudi un
+billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins,
+retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je
+prendrai mes repas chez vous par exemple.</p>
+
+<p>Ce projet vous convient-il? Répondez-moi.</p>
+
+<p>Je suis allé hier au soir chez Mollier, j'y ai rencontré votre nièce,
+mais vous n'y étiez pas!<a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<h3><a name="CXIX" id="CXIX"></a>CXIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">18 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n'avais pas songé à lui.
+C'est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux
+Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de
+promenade et de jaserie.</p>
+
+<p>Dites-moi par quel train vous arriverez et s'il faut vous envoyer la
+voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette?</p>
+
+<p>Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si
+vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous
+longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous
+vautrerons sur l'herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons
+le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon!<a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<h3><a name="CXX" id="CXX"></a>CXX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Dépêche.<br />
+</p>
+
+<p>Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt.</p>
+
+<h3><a name="CXXI" id="CXXI"></a>CXXI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">30 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et
+voilà mon voyage remis. J'ai attendu jusqu'au dernier moment pour vous
+envoyer cette mauvaise nouvelle. J'en suis, pour ma part, désolé.</p>
+
+<p>Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m'eût fait
+du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais
+vous écrire et vous parler longuement. J'ai beaucoup de choses à vous
+dire et je ne le peux pas. J'ai une fatigue horrible et la tête me
+tourne.</p>
+
+<p>Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur.</p>
+
+<p>Je vous aime tendrement.<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
+
+<h3><a name="CXXII" id="CXXII"></a>CXXII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Mon cher grand,</span></p>
+
+<p>Votre lettre m'attriste; je ne vois plus qu'une chose: vous êtes
+souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà
+mon c&oelig;ur tourmenté d'inquiétude.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux
+Glycines, mais à Nimerck, et c'est celle que vous aimez, tendue de toile
+de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de
+vue devant vous.</p>
+
+<p>Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n'a le
+droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n'est-ce
+pas ma mère qui vous reçoit?</p>
+
+<p>Venez; vous trouverez en moi l'amie qui console.</p>
+
+<p>Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du
+courage à mon courage.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>Venez; l'affection profonde et droite que j'ai pour vous ne peut pas,
+émanant si loyale et si puissante de mon c&oelig;ur, vous laisser dans
+cette tristesse.</p>
+
+<p>Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Notre chère amitié, moins qu'amoureuse, plus qu'amicale, doit se mettre
+au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien,
+vous et moi, ce qu'au fond elles valent? Je vous en prie, venez.</p>
+
+<p>Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j'ai placé
+toutes mes complaisances, et c'est ma fraternité douloureuse de votre
+douleur qui crie vers vous: venez!</p>
+
+<h3><a name="CXXIII" id="CXXIII"></a>CXXIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">7 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et
+impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de
+votre amitié fervente?<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<p>Il a bien fallu s'arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas
+écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ.</p>
+
+<p>Je pensais partir aujourd'hui; diverses considérations m'ajournent à la
+semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste,
+l'heure définitive.</p>
+
+<p>Écrivez-moi.</p>
+
+<h3><a name="CXXIV" id="CXXIV"></a>CXXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">9 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt;
+j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide.
+J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour
+moi.&mdash;«Certes!»&mdash;allez-vous protester; mais attendez la fin: moi,
+doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments
+qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un<a name="page_247" id="page_247"></a> peu à moi
+seule, de par votre volonté, me rendait heureuse!</p>
+
+<p>Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à
+venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des
+falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui
+d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement.</p>
+
+<p>Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire:
+«Venez, j'ai besoin de vous voir.»&mdash;Cette raison dépourvue de raisons ou
+plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous
+vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits
+amicaux.</p>
+
+<p>Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu
+enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et,
+ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O
+mes amis, il n'y a nul ami!»&mdash;Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié
+de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre
+d'un meslange si universel<a name="page_248" id="page_248"></a> qu'elles effacent et ne retrouvent plus la
+cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je
+l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant:
+parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de
+quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy
+qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry
+qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes
+et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien
+n'est extrême qui a son pareil.»</p>
+
+<p>Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je?</p>
+
+<p>Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé,
+distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à
+votre amie, le moral et les amours vont mieux.</p>
+
+<p>Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que
+vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en
+m'appelant «petite sainte».&mdash;Vous vous rencontrez là en pensée avec
+Maupassant.<a name="page_249" id="page_249"></a> Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant
+ainsi: «Ma chère sagesse.»&mdash;Il m'y reprochait de ne pas être <i>une
+princesse assez sédentaire</i>.&mdash;C'est une faute que je renouvelle avec
+vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite
+cause ne m'induise pas à vous perdre.</p>
+
+<p>Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une
+princesse extrême qui n'a <i>pas son pareil</i>&mdash;pour en revenir à Montaigne.</p>
+
+<h3><a name="CXXV" id="CXXV"></a>CXXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">11 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chère Sagesse,</span><br />
+</p>
+
+<p>Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train
+demain et serai à une heure du matin chez vous. J'évite ainsi
+l'épouvantable 14 juillet à Paris.</p>
+
+<p>Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand
+plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à
+Nimerck alors qu'il n'y avait personne, et que<a name="page_250" id="page_250"></a> je regrette plutôt
+l'affluence de monde qui y est en ce moment. Je n'ai pas pu. Ne me
+taquinez pas.</p>
+
+<p>A demain, ma chère, chère extrême.<a name="page_251" id="page_251"></a></p>
+
+<h2><a name="LIVRE_IV" id="LIVRE_IV"></a>LIVRE IV</h2>
+
+<p>... <i>Or, une âme tendre se connaît à vingt-huit ans, elle sait que si
+pour elle il est encore du bonheur dans la vie, c'est à l'amour qu'il
+faut le demander; il s'établit dans ce pauvre c&oelig;ur agité une lutte
+terrible.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>L'amour, même malheureux, donne à une âme tendre pour qui la chose</i>
+imaginée <i>est la chose existante, des trésors de jouissance de cette
+espèce: il y a des visions sublimes de bonheur et de beauté chez soi et
+chez ce qu'on aime.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="r"><small>STENDHAL.</small></p>
+
+<p><a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<p><i>Le plaisir de l'amour est d'aimer, et l'on est plus heureux par la
+passion que l'on a que par celle que l'on inspire.</i></p>
+
+<p class="r"><small>LA ROCHEFOUCAULD.</small></p>
+
+<p><a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<h3><a name="CXXVI" id="CXXVI"></a>CXXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">15 août.<br />
+</p>
+
+<p>Je viens tout banalement vous remercier du mois délicieux que j'ai passé
+à Nimerck; j'y ai été heureux au delà de ce que je pouvais rêver.</p>
+
+<p>La profondeur des émotions n'est souvent pas en rapport avec leurs
+causes. Si je vous disais qu'Hélène avec ses tendresses silencieuses,
+comme de me rejoindre en courant, de me regarder avec ses beaux yeux, de
+sourire avec ses lèvres de fleur, rose humide, et, sans dire un mot, de
+glisser doucement sa main dans la mienne, me mettait dans un état de
+béatitude pour le reste de notre promenade, vous diriez: il est fou.</p>
+
+<p>Il y a eu pourtant des instants, madame,<a name="page_254" id="page_254"></a> où j'ai senti vraiment en nous
+une âme unique pour nos trois corps.</p>
+
+<p>Vous souvenez-vous de ce matin où je suis entré dans votre chambre pour
+vous demander des ciseaux, je crois? Vous étiez en peignoir, ce soyeux
+peignoir jaune ardent, cette nuance couleur de rais de soleil, tout
+garni de dentelles noires, qui vous fait plus pâle et rend vos cheveux
+plus sombres, ces cheveux bleus que j'aime. Vous aviez l'air d'une reine
+bohémienne. Vous glissiez dans la chambre lentement. Moi, je m'étais
+assis sur le bord de la fenêtre ouverte, et suivais des yeux vos graves
+mouvements et les serpentements de la traîne de votre robe sur le tapis.
+Hélène, installée à votre table, faisait sa page.</p>
+
+<p>Vous me donnâtes les ciseaux sans un mot, et, continuant de surveiller
+tite-Lène ou de remuer avec des gestes délicats, sur votre toilette
+Louis XV, enguipurée et embaumante, de menus objets d'argent, d'ivoire
+moins pâle que vos mains, vous m'avez oublié. Je vous ai tout à mon aise
+regardées vivre, vous et elle. C'était, je vous jure, une chose exquise,
+une chose intraduisible qui m'emplissait de béatitude.<a name="page_255" id="page_255"></a> Ces joies que
+j'ai prises en silence, au hasard de votre vie, m'ont rendu mille fois
+plus heureux que toutes celles dont votre c&oelig;ur ingénieux s'est plu à
+m'entourer. Il n'est rien au monde qui vaille ces sensations
+innommables: on sent flotter son âme. L'amour n'est qu'une action
+brutale et vulgaire à côté de cette impression; je le dédaigne, le
+ramasse qui veut.</p>
+
+<h3><a name="CXXVII" id="CXXVII"></a>CXXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 17 août.<br />
+</p>
+
+<p>Vraiment? Quoique vous ne soyez guère poli pour les joies préparées par
+mon <i>c&oelig;ur ingénieux</i>, je vous pardonne de les dédaigner au profit de
+celles que vous avez habilement su vous créer tout seul. Quel subtil
+vous êtes!</p>
+
+<p>Savez-vous bien, ô mes jeunes contemporains, ce qui fait de vous des
+désespérés de la vulgarité de la vie, des incapables d'agir et d'aimer?
+ce sont les recherches bizarres de vos esprits; elles vous anémient
+moralement, vous énervent et finissent par l'emporter de beaucoup sur
+les joies simples, saines et fortes.<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<p>Vous aimez tant ces sensations, que vous leur consacrez vos belles
+virilités; le cerveau prend la place du c&oelig;ur; l'amour n'est plus pour
+vous qu'un besoin vulgaire que vous apaisez vulgairement. Votre âme,
+troublée et douloureuse sous un perpétuel esprit d'analyse, finit par
+s'atrophier et devient vraiment incapable d'aimer.</p>
+
+<p>Ah! mon ami, l'esprit n'est rien, le c&oelig;ur seul est quelque chose. Ne
+tuez pas le vôtre à force de briser ses élans par vos mièvres recherches
+de plus fines sensations; laissez le sentiment sans raison, impérieux,
+égoïste, vous envahir. On vit de plus belles amours en unissant
+indissolublement ces trois forces: l'esprit, le c&oelig;ur, la matière,
+qu'en leur faisant chanter leur air à tour de rôle.</p>
+
+<p>Sentez vivement, puisque cela est dans vos facultés; mais ne vous en
+tenez pas à l'inachevé des sensations. Soyez plus naïf, plus vrai envers
+vous-même, plus simple devant les battements de votre c&oelig;ur, et vous
+serez heureux. Je suis, moi, tout ahurie devant la complexité de votre
+nature.</p>
+
+<p>Mon Dieu, comment m'aimiez-vous donc<a name="page_257" id="page_257"></a> dans ce temps lointain où vous
+m'aimiez? Je vous en prie, soyez franc, dites-le-moi?</p>
+
+<p>Je me souviens d'un vous respectueux mais un peu ardent et animé d'une
+volonté que je ne retrouve plus en vous; un Philippe qui m'a fait peur
+parfois et auquel je ne livrais pas le bout de mes doigts pour ses
+lèvres, sans craindre quelque morsure.</p>
+
+<p>Je vous ai si bien redouté, ô analyste du vide, ô buveur de fumée, ô
+mangeur de rêve, que j'ai bravement fui quand vous m'avez dit: «Je vous
+aime.»</p>
+
+<p>Et maintenant, ce mot vous le dites à tous les feuillets de vos lettres,
+vous le sonnez, doux grelot, à mes oreilles qui l'entendent, enchantées.
+Et je ne fuis plus et j'écoute, prise tout à coup d'une joie
+tourmentante et divine.</p>
+
+<h3><a name="CXXVIII" id="CXXVIII"></a>CXXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">19 août.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Chère</span>,<br />
+</p>
+
+<p>Comme vous savez finement fouiller les âmes... Oui, vous avez deviné ce
+que j'ose à<a name="page_258" id="page_258"></a> peine m'avouer à moi-même: je vous aimais <i>mal</i> autrefois,
+Denise.</p>
+
+<p>Je vous en demande humblement pardon, un pardon auquel j'ai droit, car
+cet amour d'autrefois, s'adressant à vous, me paraît monstrueux, et je
+me repens d'avoir pu vous désirer ainsi.</p>
+
+<h3><a name="CXXIX" id="CXXIX"></a>CXXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">29 août.<br />
+</p>
+
+<p>Eh bien, madame, pourquoi ce long silence? Il me souvient d'avoir fait
+amende honorable dans ma dernière lettre. J'en espérais une pleine
+d'indulgent pardon, une de ces lettres consolantes comme vous savez en
+écrire. Rien! un arrêt brutal que je ne comprends pas.</p>
+
+<p>Seriez-vous fâchée contre moi, ma chère amie? Je suppose bien que vous
+n'avez pas l'intention de ne me pardonner jamais; alors pardonnez-moi
+tout de suite, et je me mettrai sans arrière-pensée en route pour
+Nimerck. Au moins vous n'êtes pas contrariée que je m'invite ainsi? Je
+resterai quatre à cinq jours si vous voulez de moi. Il faudrait, cette
+fois, des<a name="page_259" id="page_259"></a> événements extraordinaires pour que je ne vinsse pas passer
+ces journées avec vous.</p>
+
+<p>Envoyez vite un petit mot de bienvenue; mon sans-gêne, mon impolitesse,
+ma négligence, ne m'empêchent pas, vous le savez, de vous aimer très
+tendrement.</p>
+
+<h3><a name="CXXX" id="CXXX"></a>CXXX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">30 août.<br />
+</p>
+
+<p>Je commence par vous dire: Vous serez le très bien venu. La maisonnée
+vous attend; j'ai fait tout à l'heure l'inspection de la chambre mauve
+qui devient décidément la chambre de «M'sieur Philippe», pour les
+serviteurs aussi bien que pour les maîtres.</p>
+
+<p>Pourquoi j'ai gardé le silence? Ça, c'est plus compliqué.</p>
+
+<p>Je reste devant vous une femme un peu étonnée; je ne comprends plus rien
+ni à vous, ni à moi. Il se dresse dans mon âme toutes sortes de petits
+problèmes sentimentaux dont je ne puis mener la solution à bien, et cela
+m'énerve, trouble mon calme que vous admirez,<a name="page_260" id="page_260"></a> et me plonge dans une
+exaltation, puis dans un néant de pensées tout à fait contraires à ma
+santé morale et physique.</p>
+
+<p>Car, si vous êtes très subtil, très correct et chercheur d'idéales
+sensations avec moi, il m'est apparu, par certaines confidences de
+Suzanne, que vous êtes très capable d'avoir des sensations beaucoup plus
+pratiques avec d'autres.</p>
+
+<p>Cette petite duplicité, qui n'est rien et que je ne devrais pas m'aviser
+de surprendre, me rend nerveuse. C'est toujours un peu drôle, vous
+savez, de découvrir que le rêveur à la lune, chercheur de fin du fin
+avec une si parfaite conscience, peut, à l'occasion, marcher si
+allègrement dans la réalité.</p>
+
+<p>Vous voyez, je deviens méchante. Venez vite me pardonner.</p>
+
+<h3><a name="CXXXI" id="CXXXI"></a>CXXXI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Certainement je viens! Mais parce que vous avez dédaigné mon amour, et
+que j'ai philosophiquement<a name="page_261" id="page_261"></a> pris mon parti de ne pas vous encenser de la
+fumée renaissante de mes désirs, trouvez-vous juste, madame, que je vive
+dorénavant en trappiste? J'ai fait envers vous v&oelig;u d'amitié. Je ne
+suppose pas qu'il entraîne à sa suite le v&oelig;u de chasteté? S'il vous
+faut cette preuve nouvelle de mon servage, en me pinçant un peu je vous
+la donnerai. Mais la folle du logis me paraît bien exigeante... Voyons,
+voyons, raisonnez-la un peu, madame mon amie; ce n'est guère charitable,
+ce qu'elle semble exiger là...</p>
+
+<p>Je suis curieux de savoir ce qu'a pu vous raconter Suzanne d'une
+certaine conversation qu'elle a cru bon d'avoir avec moi, et dont j'ai
+jusqu'ici pensé qu'elle avait fait tous les frais. J'ai répondu comme je
+le devais pour ne pas la froisser, pour conserver sa confiance et jouir
+tout à mon aise de la contemplation d'une âme assez intrigante et fort
+pratique, curieuse et sèche, surtout extraordinairement orgueilleuse.</p>
+
+<p>Peut-être tenais-je l'enfant par la taille lorsqu'elle marchait me
+contant ses petites hésitations sentimentales? peut-être, en nous
+quittant, ai-je avec négligence mis mes lèvres sur<a name="page_262" id="page_262"></a> ses cheveux? pure
+politesse machinale envers l'effleurée. Ces choses un peu excessives
+n'équivalent à rien avec elle, et il y a bien plus de tendresse et
+d'amour dans le baiser que je dépose, à l'ordinaire, respectueux, sur
+vos mains, mon amie.</p>
+
+<p>J'arriverai jeudi à une heure du matin; envoyez-moi chercher.</p>
+
+<h3><a name="CXXXII" id="CXXXII"></a>CXXXII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Nimerck, 2 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher fol, voulez-vous bien vous taire! J'alambique, et, brutalement,
+vous, vous mettez les choses au point. Ne parlons plus jamais de cela.
+Venez: c'est tout ce qu'on vous demande.</p>
+
+<h3><a name="CXXXIII" id="CXXXIII"></a>CXXXIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, 16 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Un séjour exquis&mdash;un voyage un peu triste&mdash;une rentrée pas gaie&mdash;une
+attente fébrile<a name="page_263" id="page_263"></a> de vos nouvelles dans la lettre promise&mdash;et les mille
+et une tendresses de mon c&oelig;ur pour vous et ma tite-Lène.&mdash;Voilà,
+madame, tout ce que peut vous dire ce jourd'hui votre ami.</p>
+
+<h3><a name="CXXXIV" id="CXXXIV"></a>CXXXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">17 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous
+ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été
+douce,&mdash;vous allez rire et vous moquer de moi,&mdash;parce que vous me l'avez
+sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je
+parie?</p>
+
+<p>&mdash;«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté
+Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas
+descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame
+Trémors la permission de rester avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir
+avec nous?<a name="page_264" id="page_264"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas
+ce soir; le landau seul est commandé...</p>
+
+<p>J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle
+prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?...
+passez, muscade!</p>
+
+<p>Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres...
+Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me
+ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble
+devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger
+couru n'est pas non plus pour me déplaire.</p>
+
+<p>Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux
+éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu
+là que vous jetiez au vent votre gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien,
+Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le
+bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on
+écrit l'histoire.<a name="page_265" id="page_265"></a></p>
+
+<p>Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi
+joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien
+puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun.</p>
+
+<p>Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-s&oelig;ur, de mère, de
+Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant
+sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse,
+accoudés à la balustrade de pierre.</p>
+
+<p>Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous
+des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à
+courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre
+dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur
+blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et
+si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et
+nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus&mdash;de quoi, mon
+Dieu?</p>
+
+<p>Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe
+de nuit flottante,<a name="page_266" id="page_266"></a> nous lance des baisers avec ses deux mains et
+chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces
+beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment,
+pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction...</p>
+
+<p>Et vous alors, <i>pour jouer</i>, tendez les mains au ciel et votre voix mâle
+monte vers la voix cristalline:</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il
+fait humide, petit ange!</p>
+
+<p>Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre
+promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches
+persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des
+avenues.</p>
+
+<p>Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si
+calmes dans le silence et la nuit!...</p>
+
+<p>Que vous dire, maintenant?</p>
+
+<p>J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous
+devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos
+pensées.<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<p>Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin:
+au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait
+plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.</p>
+
+<p>Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne
+vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un
+entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis
+littérateurs.</p>
+
+<p>Ah! si je pouvais vous infiltrer mon <i>vouloir</i>! Cette transfusion morale
+est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des
+forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous
+ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que
+votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le
+cou?</p>
+
+<p>Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut
+cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait
+pour vous&mdash;un peu en dehors de votre consentement&mdash;quelque<a name="page_268" id="page_268"></a> chose comme
+des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que
+vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant
+cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre
+personne?</p>
+
+<p>Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et
+l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment
+l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités
+latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages
+mondains du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget!</p>
+
+<p>Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser,
+voilà encore un peu de tendresse.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;J'avais mis <i>for</i>... Mais je n'ai pas trouvé de conclusion;
+alors j'efface, car <i>ever</i> serait bien audacieux et vous n'y
+consentiriez peut-être point; c'est si long, <i>toujours</i>!<a name="page_269" id="page_269"></a></p>
+
+<h3><a name="CXXXVI" id="CXXXVI"></a>CXXXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">18 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chère trop loin,</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre
+imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut
+pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle.</p>
+
+<p>Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je
+parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck.</p>
+
+<p>Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y
+suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute
+au moindre accident de terrain rencontré sur ma route.</p>
+
+<p>Ainsi, encore <i>empreint</i> de votre volonté, j'ai été trouver mon ami
+X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand,
+moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment:</p>
+
+<p>«&mdash;Faites-moi quelque chose avec des souvenirs<a name="page_270" id="page_270"></a> du second Empire; votre
+père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces
+racontars-là sont à la mode.»</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui
+disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le
+19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans
+succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de
+l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que
+l'horrible événement qui le fit orphelin,&mdash;que ma mère, épuisée par le
+siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à
+mon frère Jacques,&mdash;et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce
+dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire.</p>
+
+<p>Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!&mdash;Je
+me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en
+lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai
+parlé presque d'affaires&mdash;horreur!&mdash;je suis sorti de la Revue, je suis
+remonté dans mon fiacre et me<a name="page_271" id="page_271"></a> voilà rompu d'un effort qui me remet chez
+moi Gros-Jean comme devant.</p>
+
+<p>Que voulez-vous que j'y fasse?</p>
+
+<h3><a name="CXXXVII" id="CXXXVII"></a>CXXXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">19 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous
+souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante,
+pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle.
+Vous êtes pris!</p>
+
+<p>Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire
+immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X...</p>
+
+<p>Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et
+vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre?
+Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire
+encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande.</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites
+rentes!<a name="page_272" id="page_272"></a></p>
+
+<p>Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le
+moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela
+relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le
+résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le
+grand talent, seul, conquiert le monde.</p>
+
+<p>Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le
+découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le
+jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs c&oelig;urs, et c'est
+par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les
+plaies que leur ont faites les ronces du chemin.&mdash;«Vous avez réussi,
+vous!»&mdash;«Mon idée était si belle!»&mdash;Hélas, l'idée c'est quelque chose,
+mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour
+qu'il demeure dans l'humanité militante.</p>
+
+<p>Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai:</p>
+
+<p>Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon,
+Empereur.</p>
+
+<p>Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur,
+qui avait déjà<a name="page_273" id="page_273"></a> quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille
+Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de
+l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de
+Napoléon I<sup>er</sup> (il avait même été question du mariage de Marie de
+Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse
+avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes;
+M. Amédée Thayer son frère&mdash;tous deux fils de lady Thayer qui aima et
+protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier
+rang, brilla la Malibran&mdash;et madame Amédée-Hortense Thayer, née
+Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général
+Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de
+Bassano.</p>
+
+<p>En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner
+aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune
+fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue,
+reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer,
+née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc.<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<p>Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur
+<i>Sire</i>. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule
+qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude
+d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de
+votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était
+mille fois plus harmonieux à entendre».</p>
+
+<p>Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours.
+L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me
+vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en
+ordre.»</p>
+
+<p>Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de
+travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa
+chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté
+avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté
+d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un
+guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme.</p>
+
+<p>L'Empereur alla tout à coup prendre cette<a name="page_275" id="page_275"></a> couronne, et comme madame
+Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour
+l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne
+au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y
+déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de
+madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla
+presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>«&mdash;O Sire, elle est trop grande pour moi!»</p>
+
+<p>L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes.</p>
+
+<p>On rentra au salon. Dès ce soir-là, madame Bertrand-Thayer fut persuadée
+que ce dîner était la présentation <i>officieuse</i> de mademoiselle de
+Montijo comme future Impératrice.</p>
+
+<p>Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta
+l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait
+lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux);
+mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M.
+de Tascher, qui devait l'introduire et lui<a name="page_276" id="page_276"></a> tendait son bras à la porte
+de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui
+dire:</p>
+
+<p>«&mdash;Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!»</p>
+
+<p>Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si
+belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur
+vraiment impériale.</p>
+
+<p>Voilà, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot
+cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle
+dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon
+petit fonds; plongez-vous un peu dans l'&oelig;uvre des stylistes,
+imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et
+n'allez pas faire afficher à la quatrième page du <i>Figaro</i>: On demande
+du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou
+femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense,
+honnête ou malhonnête&mdash;au choix du demandeur et selon le porteur&mdash;4,
+avenue de Messine, à l'entresol.</p>
+
+<p>N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami!<a name="page_277" id="page_277"></a></p>
+
+<h3><a name="CXXXVIII" id="CXXXVIII"></a>CXXXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">21 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>L'histoire est charmante, mais elle est tombée dans mon plein
+éc&oelig;urement et je l'ai gardée pour moi tout seul, ce qui vaut mieux
+que d'avoir livré au public ces choses intimes d'une femme maintenant si
+malheureuse et si accablée par les événements.</p>
+
+<p>Enfin, voilà, je n'ai rien fait. J'ai fumé des cigarettes en rêvant
+là-dessus des choses philosophiques pour le moins sublimes. Cette
+occupation m'a été éminemment agréable.</p>
+
+<p>Ne me grondez pas trop fort, je vous en prie?</p>
+
+<h3><a name="CXXXVIX" id="CXXXVIX"></a>CXXXVIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">23 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du
+c&oelig;ur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous<a name="page_278" id="page_278"></a>
+n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière:
+est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de
+nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été <i>charitables</i> envers
+lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort
+sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de
+trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de
+sa mère.</p>
+
+<p>Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de
+ses enchanteresses.</p>
+
+<p>Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce
+doit être avec les plus moyens!</p>
+
+<p>Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours
+de force il faut faire exécuter à son c&oelig;ur pour cela!</p>
+
+<p>Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses
+pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou
+des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous
+intéresse. En dehors des conceptions philosophiques<a name="page_279" id="page_279"></a> abstraites, que
+survit-il des lettrés disparus? <i>Adolphe</i>, <i>Manon Lescaut</i>, <i>Fanny</i>;
+<i>Lui et Elle</i> est une des &oelig;uvres de George Sand qui a le moins
+vieilli avec ses <i>Lettres d'un voyageur</i> et <i>l'histoire de sa vie</i>,
+parce que c'est son c&oelig;ur blessé, palpitant, et le heurt des passions
+qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages.</p>
+
+<p><i>Dominique</i>, de Fromentin; <i>Sur l'eau</i>, <i>Notre c&oelig;ur</i>, de Maupassant,
+voilà encore des &oelig;uvres vécues. Elles nous intéresseront toujours,
+parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de
+c&oelig;ur saignant encore qu'ils ont mis là.</p>
+
+<p>C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain
+<i>s'interprétant</i>, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus
+l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses
+muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes
+heureux, tous!</p>
+
+<p>Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée
+d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée
+constante de ce <i>livrage</i> au public, cette espèce de défloration de
+leurs sensations les plus intimes,<a name="page_280" id="page_280"></a> même de celles qu'ils créent, qui
+rend les grands si tristes:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">. . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Leurs déclamations sont comme des épées:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner
+pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage
+d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi.</p>
+
+<p>On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand
+quelque lecteur vient protester:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous
+avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible!</p>
+
+<p>Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface
+de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de
+pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose.
+Ils ont<a name="page_281" id="page_281"></a> été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des
+êtres qu'ils ont créés dans leur roman.</p>
+
+<p>Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont
+dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les
+beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies,
+les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils
+les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination
+jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle.</p>
+
+<p>Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses
+manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des
+sensations dépeintes là, me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant».
+Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il
+décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que
+l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des
+<i>passages</i> comme ceux-là. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué
+cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie
+apparaissait grotesque et bouffonne.<a name="page_282" id="page_282"></a></p>
+
+<p>Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient;
+ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à
+écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un
+surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se
+mouvoir dans des fictions.</p>
+
+<p>Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je
+ne suis qu'une femme.</p>
+
+<p>Montrer à nu son âme, ses pensées, son c&oelig;ur, ses aspirations, même si
+par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être
+nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur
+physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins
+j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime
+mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il
+faut se soumettre pour composer.</p>
+
+<p>La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui
+jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut
+sans jamais saisir exactement ce que j'y<a name="page_283" id="page_283"></a> ai mis. Les musiciens ne
+copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour
+tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des
+larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et
+parfois consolent.</p>
+
+<p>Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et
+quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour
+chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus
+personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes
+pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons
+mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas:
+«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le
+connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance
+est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend
+l'expression.</p>
+
+<p>Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas
+oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik.</p>
+
+<p>Toute cette dissertation, que vous pouvez<a name="page_284" id="page_284"></a> fourrer au panier, sans que
+je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de
+l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article;
+il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent
+sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous
+y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances
+d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour
+vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce
+que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera
+et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne.</p>
+
+<p>Si votre c&oelig;ur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple
+cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style,
+éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou
+alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les
+nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces
+formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront,
+négligents ou moins doués que vous pour se<a name="page_285" id="page_285"></a> dépeindre et s'écrieront:
+«J'ai ressenti cela, moi!»</p>
+
+<p>Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts
+en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine,
+délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à
+vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage
+discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur;
+la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient
+ses embryonnaires sensations.</p>
+
+<p>Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des
+principes du <i>Paradoxe sur le comédien</i> doit être leur loi, parce que
+plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier,
+meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut
+le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer
+au public.</p>
+
+<p>Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir.
+Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez
+mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès?<a name="page_286" id="page_286"></a></p>
+
+<p>Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à
+l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui
+parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se
+défendre.</p>
+
+<p>Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat,
+bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à
+entreprendre quelque chose!</p>
+
+<p>La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire
+souffrir...</p>
+
+<p>Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un
+in-quarto!</p>
+
+<h3><a name="CXL" id="CXL"></a>CXL<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">22 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de
+propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré
+d'une rude appréhension.</p>
+
+<p>Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez
+qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de<a name="page_287" id="page_287"></a> vivre ses
+émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de
+composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un
+traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en
+jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre
+émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec ch&oelig;urs de
+Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens.</p>
+
+<p>Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans
+chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais
+échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine
+saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à
+la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que
+jamais je n'aurais été <i>cela</i>.</p>
+
+<p>Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de
+votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une
+grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles,
+chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime<a name="page_288" id="page_288"></a> tous et vous
+demande des nouvelles pour vivre de votre vie.</p>
+
+<h3><a name="CXLI" id="CXLI"></a>CXLI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">26 septembre.<br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi ne venez-vous pas si vous vous ennuyez si fort de nous? Faut-il
+vous répéter: votre chambre vous attend toujours?</p>
+
+<p>Les événements sont ici assez rares. Ces jours derniers, pourtant, j'en
+ai marqué un au livre d'or de la famille: Hélène a pris sa première
+leçon d'équitation. Gérald la lui donnait sur la pelouse. Nous
+regardions, mère et moi, assez émues, ce petit paquet si cher, secoué
+par le brave Darling.</p>
+
+<p>Hélène en selle, ne me suis-je pas surprise à dire à l'animal: «Fais
+bien attention, Darling!»&mdash;Gérald en rit encore.</p>
+
+<p>Tite-Lène est à croquer en habit de cheval; elle a attrapé si vite le
+trot à l'anglaise, qu'aujourd'hui l'oncle a dédaigné la piste ronde du
+pacage et est parti donner la leçon en se promenant, monté lui-même sur
+Moricaud. Voilà Hélène ravie; moi un peu nerveuse, bien que<a name="page_289" id="page_289"></a> très sûre
+de la prudence de Gérald. Et puis, maman encore plus inquiète que moi,
+prévoyant mille malheurs:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que Darling ne s'anime pas... ça lui est arrivé avec toi et tu
+es bonne écuyère... pourvu qu'il ne butte pas, ne se cabre pas ou ne
+s'avise pas d'un tête à queue... pourvu qu'Hélène n'ait pas peur...
+A-t-on revu les sangles? il se gonfle quand on le harnache, ce cheval!</p>
+
+<p>Ah! les: <i>pourvu</i> des mères! J'ai vraiment tremblé pendant l'heure qu'a
+duré cette promenade, comme si un malheur planait sur ma fille, d'autant
+que ma belle-mère, obligeamment, se souvenait tout à coup, en compagnie
+de ma pauvre maman, des pires accidents de cheval arrivés autour d'elles
+depuis leur tendre enfance. A elles deux, elles n'en laissaient pas
+échapper un!</p>
+
+<p>Enfin, Hélène est rentrée triomphante; emportée dans un bon temps de
+galop, elle a fait trois fois le tour de la pelouse; Gérald, professeur,
+jubilait, galopant à ses côtés. Il prétend qu'en dix leçons elle saura
+monter et se tenir en selle aussi solidement que lui-même.<a name="page_290" id="page_290"></a></p>
+
+<p>Autre guitare: Aprilopoulos est toujours amoureux de Suzette, toujours
+hésitante et qui guette un peu les événements. Je la crois éprise de
+vous, quoi qu'elle dise; cela n'est pas pour me surprendre; vous
+déployez un grand charme dans vos relations avec les femmes. Vous <i>avez
+l'air</i> de les prendre au sérieux et c'est une des choses qui nous
+séduisent le plus. Au reste, vous allez bientôt revoir ces dames; elles
+comptent ne plus rester ici que quelques jours. L'infante s'ennuie
+depuis le casino désert; la vie de famille n'est pas son fort, à elle
+dont le petit cerveau est bourré d'histoires de chiffons, de plaisirs,
+de flirt. Elle vit d'apparence; c'est une chose bien creuse, c'est
+pourquoi il est tant besoin de s'agiter pour la combler.</p>
+
+<p>Voilà les nouvelles. Adieu; la moraliste vous envoie sa bénédiction.</p>
+
+<h3><a name="CXLII" id="CXLII"></a>CXLII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> octobre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps<a name="page_291" id="page_291"></a> sans nouvelles; cela
+m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres.</p>
+
+<p>Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à
+croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper
+les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on
+n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve
+méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet.</p>
+
+<p>Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre
+mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme
+premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme,
+promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi
+l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée
+que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que
+vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos c&oelig;urs,
+l'abbé, saurez-vous tout?</p>
+
+<p>Hélas! nous sommes des petits c&oelig;urs en peine et en souci, des petits
+c&oelig;urs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes<a name="page_292" id="page_292"></a> voyons à
+peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous
+sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs
+ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous
+vous tenons.</p>
+
+<p>Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme,
+mais quelles? Voilà, voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous
+mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la
+réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de
+notre imagination!</p>
+
+<p>Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous
+vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la
+veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez
+seulement de temps en temps à mes lettres.</p>
+
+<p>Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la
+tiédeur de la sienne!<a name="page_293" id="page_293"></a></p>
+
+<h3><a name="CXLIII" id="CXLIII"></a>CXLIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">11 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Est-ce parce que Suzanne, rentrée à Paris, tient «l'emploi» que vous
+n'écrivez plus?</p>
+
+<p>Je devrais me vexer d'être remplacée par cette petite légèreté faite
+femme, et ne vous plus écrire. Ainsi aurais-je fait si je n'avais besoin
+des vingt mélodies que je vous ai confiées; mon éditeur voulant les
+lire, il me faut les revoir avant de les lui livrer; ayez l'obligeance
+de me les envoyer.</p>
+
+<p>Je voudrais bien avoir, tout de même, des nouvelles de vous, savoir si
+la grande combinaison dont vous m'avez parlé pendant votre séjour ici,
+progresse vers la conclusion favorable et attendue?</p>
+
+<p>Vous êtes le plus négligent des amis.&mdash;«Puisqu'on m'aime comme
+ça...»&mdash;direz-vous?</p>
+
+<p>Alors <i>continuez</i>, comme le nègre... Mais c'est égal, un petit mot de
+temps en temps ne serait pas pour gâter les choses. Adieu.<a name="page_294" id="page_294"></a></p>
+
+<h3><a name="CXLIV" id="CXLIV"></a>CXLIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">12 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je vous envoie les <i>Chants d'amour</i> par retour du courrier; cette
+brusque séparation me chagrine. Je comptais les emporter avec moi
+après-demain à la campagne pour les y relire tout à loisir. Mais si vous
+avez une combinaison avec l'éditeur, pas de temps à perdre. Cette
+combinaison m'a l'air d'une bonne nouvelle: vous savez tout le plaisir
+que cela me cause.</p>
+
+<p>Il fait à Paris une chaleur d'automne orageuse, insupportable; je suis
+enthousiasmé de pouvoir m'échapper. Malheureusement je pars sans que mes
+affaires soient arrangées; rien de perdu, mais cela traîne et les
+affaires, comme les femmes, ne gagnent pas à traîner. Tout cela
+m'occupe, me préoccupe, et, avec la chaleur et les courses à bicyclette
+que j'ai entreprises avec ardeur, m'empêche de me livrer autant que je
+le voudrais au plaisir de la correspondance. Alors vous me reprochez
+d'être<a name="page_295" id="page_295"></a> négligent... Mais vous qui n'avez rien à faire, qui ne montez
+pas à bicyclette, qui êtes à l'air frais, pourquoi n'écrivez-vous pas
+plus souvent? Est-ce parce que je n'ai pas répondu? Ce serait bien
+mesquin!</p>
+
+<p>Dites-moi un peu ce qui se passe; Gérald est-il encore auprès de vous?
+Comment est tite-Lène? et votre mère? Écrivez-moi à Luzy, par Vire,
+Calvados; je pars demain.</p>
+
+<p>Adieu. Vous ne pouvez vous figurer combien, tous, je vous aime.</p>
+
+<h3><a name="CXLV" id="CXLV"></a>CXLV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">13 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous implorez sans vous lasser: des lettres, des lettres! et me faites
+songer à Hélène, baby de dix-huit mois, qui, lorsqu'elle avait soif,
+demandait sans interruption, sans respirer semblait-il: «<i>à bar, à bar,
+à bar, à bar, à bar!</i>» jusqu'au moment où sa nurse lui fourrait la
+timbale dans le bec; alors, seulement, le <i>à boire</i> cessait, mais cette
+demande sans arrêt était une chose qui me rendait à moitié folle.<a name="page_296" id="page_296"></a></p>
+
+<p>Que voulez-vous que je vous écrive, horrible paresseux? Enfin, voilà
+tout de même une lettre; vous ne la méritez guère! Une jolie petite
+lettre toute parfumée de l'air sain de ma belle Bretagne, toute pleine
+des senteurs du genêt, des longues plaintes du vent, du bruissement des
+feuilles mortes dispersées, trébuchantes, volant comme des âmes en peine
+qui cherchent à fuir la terre.</p>
+
+<p>Que ne puis-je vous envoyer aussi le ronronnement terrible et monotone
+de la mer, le froissement, entre elles, des hautes branches des sapins,
+qui emplit de sifflements le calme des bois, et le soleil d'automne qui
+poudroie d'or le salon tandis que je vous écris; il glisse à travers les
+petits carreaux des fenêtres ses ardents rayons et illumine, avant de
+s'évanouir derrière la falaise, les vieilles tapisseries des murailles
+pleines de bêtes apocalyptiques trop grandes et de personnages trop
+petits.</p>
+
+<p>Mon ami, je suis, malgré ma volonté, dans un état de langueur
+indescriptible. L'effet en est bizarre. Est-ce le calme et la solitude
+absolus dans lesquels nous vivons qui en sont la cause? Je n'ai jamais
+éprouvé cela, je constate<a name="page_297" id="page_297"></a> en moi un vague regret de rien, un peu de
+malaise moral et d'ahurissement devant ce mal inconnu. Un désarroi
+physique me pousse à vagabonder dans la forêt et je m'y surprends tout à
+coup les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>Je me sens enivrée de l'odeur fine des fougères et des mousses, des
+bruyères sauvages et des feuilles de chêne. Je redeviens tzigane; mon
+amour endormi pour les choses se réveille, sauvage, et montre en moi un
+instinct bestial, païen, insoupçonné jusqu'ici. La femme que j'ai été
+n'est plus, chassée par celle que je deviens; la sylve m'attire; je lui
+chante, éperdue, les chants sauvages de Miarka, la merveilleuse fille de
+Richepin... Ma voix m'étonne et m'émeut... un peu de folie me gagne,
+l'écho que j'éveille me fait frissonner. J'arrive au bord de la falaise,
+je regarde le soleil se noyer dans la mer, empourprant le ciel,
+embrasant l'horizon, et je songe, triste, comme ce serait bon que vous
+fussiez là pour jouir de ce spectacle grandiose.</p>
+
+<p>Seul, il me calme et met dans mon âme une indéfinie tristesse et me rend
+muette, languide, durant le retour par la lande grise. Adieu.<a name="page_298" id="page_298"></a></p>
+
+<h3><a name="CXLVI" id="CXLVI"></a>CXLVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Luzy, 21 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Comme vous êtes sévère avec moi, chère amie, et quelle rigueur vous
+mettez à ce que nos lettres s'alternent régulièrement, moi faisant les
+demandes et vous les réponses comme au catéchisme, soit dit sans vous
+froisser. Cette manière-là est bien peu digne de vous. Il est cependant
+si agréable de recevoir des lettres à la campagne! La vôtre dernière
+m'inquiète un peu; que veut dire cette vague tristesse? Je n'aime pas
+savoir mon amie aux prises avec des rêves; cet état-là est toujours
+redoutable dans une nature comme la vôtre; j'aime la femme que vous êtes
+et je me méfie de celle qu'il vous semble devenir.</p>
+
+<p>Ah! ma chère Gitane, vous vous diversifiez à chaque tournant du
+chemin... De quels merveilleux remuements d'âme et d'esprit vous agitez
+votre vie et celle des autres! Mais ne cultivez pas l'émoi qui vous
+gagne, j'ai peur de lui pour vous; ma chère Extrême, méfiez-vous<a name="page_299" id="page_299"></a> de
+vous-même, craignez d'alimenter un faux rêve de bonheur. Ne dites plus
+orgueilleusement <i>sempre più</i>... ce <i>toujours plus</i> m'effraie. Prenez
+plutôt la sage devise des Luzy: <i>plus ne veult</i>. Je la partagerai
+volontiers avec vous.</p>
+
+<p>Vous faites la moue? Votre pion vous assomme? parlons d'autre chose.</p>
+
+<p>Donc, pour en revenir à mon premier sujet,&mdash;mon inquiétude est une
+digression pardonnable&mdash;je veux bien croire ce silence de huit jours dû
+au travail absorbant de la révision des mélodies; en ce cas, je vous
+pardonne.</p>
+
+<p>Que deviennent-elles? J'aime à croire que vous avez bien reçu le
+manuscrit, quoique vous n'ayez pas jugé à propos de me le faire savoir.
+Est-il entre les mains de l'éditeur? qu'en dit-il? Voilà bien des
+questions qui m'intéressent et sur lesquelles j'aurais désiré être
+renseigné.</p>
+
+<p>Que devient le redoutable homme de la mer? (Miss Suzanne m'a déclaré
+qu'elle redoutait Gérald&mdash;<i>per che signorina?</i>&mdash;) Ce sera pour vous un
+excellent exercice de me raconter ces choses terre à terre, et une
+grande satisfaction pour votre vieux pion de les apprendre.</p>
+
+<p>Votre vieux pion a une passion et c'est ici que<a name="page_300" id="page_300"></a> cela devient plaisant,
+cette passion est sa bicyclette. Si vous me voyiez peinant sur les
+raidillons dont abonde le pays, vous poufferiez de rire. J'en ris
+moi-même&mdash;aux descentes!&mdash;</p>
+
+<p>Vous ne sauriez croire à quel point ce sport m'absorbe. Tout y est
+sacrifié; j'ai là devant moi quatre volumes de Renan, ils ne sont pas
+même coupés. Le flirt lui-même est à peu près complètement abandonné. Je
+ne pense plus, je pédale. Je m'en veux un peu de me laisser envahir à ce
+point et distraire par la vie trop agitée que je mène. Je tiens
+absolument à faire une retraite annuelle; j'ai besoin de silence et de
+réflexion, de promenades solitaires dans les bois, bien que les uns et
+les autres ne m'induisent pas, comme vous, à me sentir pousser des ailes
+ou à devenir sylvain: je me sens encore bien loin de votre poétique
+exaltation.</p>
+
+<p>Je compte rester ici jusqu'au 29, je passerai par Paris et irai chasser
+en Sologne pendant une huitaine, puis je reprendrai ma vie habituelle.</p>
+
+<p>J'aurais un bien grand besoin de vous voir; il y a si longtemps que nous
+n'avons causé.<a name="page_301" id="page_301"></a> Que n'êtes-vous dans ces parages? Nous irions au
+Mont-Saint-Michel. J'y ai fait l'autre jour une très aimable excursion.
+Il y avait sur la grève de petits reflets bleus que je n'oublierai
+jamais. Ils vous auraient transportée, ma sainte artiste.</p>
+
+<p>A bientôt, chère mie. Présentez mes hommages à madame de Nimerck; mes
+amitiés à Gérald: baisez pour moi les cheveux d'or de tite-Lène, et
+croyez-moi très affectueusement à vous.</p>
+
+<h3><a name="CXLVII" id="CXLVII"></a>CXLVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">22 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le
+silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme
+ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et
+mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre
+bonheur.<a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<p>Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement
+du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à
+habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour
+reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je
+crois.</p>
+
+<p>Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la
+bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud
+appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train
+vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre
+solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse
+toujours trop vite au gré de toute la maisonnée.</p>
+
+<p>Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises,
+intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas,
+vous! Ce sont des volumes débordants de pensées.</p>
+
+<p>Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire?
+Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais
+sans force pour réagir. Ce mal<a name="page_303" id="page_303"></a> indéfinissable lentement me gagne; c'est
+une triste ivresse montante&mdash;je la trouve malsaine&mdash;au charme de
+laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que
+malgré moi j'y succombe.</p>
+
+<p>Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce
+qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je
+voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de
+maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la
+grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire
+relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise.</p>
+
+<p>Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est
+souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la
+salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table,
+mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens
+bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je
+puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne
+contient que le reflet du soleil, non l'éclat<a name="page_304" id="page_304"></a> du midi qui est la vie
+même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de
+lui.</p>
+
+<p>Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil,
+c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend.</p>
+
+<p>Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans,
+assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal
+des <i>blue devils</i>, pauvres papillons importuns et aimés.</p>
+
+<p>Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me
+faire gronder par le cher vieux pion...</p>
+
+<p>Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague
+malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai?
+je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.</p>
+
+<p>C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue
+comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée
+à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout
+de femme que vous devriez battre, je vous jure!<a name="page_305" id="page_305"></a></p>
+
+<h3><a name="CXLVIII" id="CXLVIII"></a>CXLVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">24 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez
+tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu
+besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette
+déroute morale?</p>
+
+<p>Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui
+place la femme sous la tutelle de l'homme.</p>
+
+<p>Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme
+ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par
+autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à
+Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt
+mélodies.</p>
+
+<p>Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme
+unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur c&oelig;ur, leur
+intelligence. La femme subit la<a name="page_306" id="page_306"></a> caresse sans désir, sans passion; on se
+sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur.</p>
+
+<p>La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur
+l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se
+reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont
+elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les
+richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les
+illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but
+de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas
+l'amour, sans quoi j'aurais aimé».</p>
+
+<p>Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps;
+l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant
+d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme
+vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie
+assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de
+regret et de honte.</p>
+
+<p>La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre
+c&oelig;ur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour,<a name="page_307" id="page_307"></a>
+demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire
+malheur que l'autre.</p>
+
+<p>Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être
+heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là. Tâchez, ma pauvre amie
+chère, de vous y résigner.</p>
+
+<p>Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui?</p>
+
+<h3><a name="CXLIX" id="CXLIX"></a>CXLIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">26 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris: je souffre. Et vous, gaillardement, concluez: c'est
+d'amour.</p>
+
+<p>Eh! mon cher, c'est possible; mais ce n'est pas une raison pour m'étaler
+sur ce sujet vos petites théories de viveur sceptique.</p>
+
+<p>Je me suis confiée à vous dans une minute d'expansion, oubliez-le; c'est
+le mieux que vous puissiez faire. Moi aussi, du reste.</p>
+
+<p>Adieu, bicyclez bien; je vais m'y mettre; ce doit être un excellent
+remède pour maintenir l'équilibre de l'âme.<a name="page_308" id="page_308"></a></p>
+
+<h3><a name="CL" id="CL"></a>CL<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">28 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Mauvaise, méchante mauvaise! vous êtes un joli animal sauvage que
+j'aurais plaisir à maîtriser. Je n'ai pas souffert par vous, je ne suis
+pas ensuite devenu votre ami, pour voir placidement votre imagination
+vous égarer.</p>
+
+<p>J'ai une volonté aussi, moi, toute sentimentale peut-être, mais elle
+aura la force de vous retenir et me laissera ainsi le temps de vous
+démontrer l'erreur où vous tentez de tomber.</p>
+
+<p>Je vous défends d'aimer, entendez-vous?</p>
+
+<p>Vraiment, ma chère Denise, je vous lance plaisamment cette objurgation
+et pourtant j'ai peur: ne vous laissez pas envahir par cette mélancolie,
+ce mal sans objet. Avec votre âme délicate tout est à craindre.</p>
+
+<p>Adieu; je baise vos pâles mains avec une tendresse grandissante.<a name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<h3><a name="CLI" id="CLI"></a>CLI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">30 octobre.<br />
+</p>
+
+<p>Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de
+mon <i>âme délicate</i>. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui
+nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire...</p>
+
+<p>Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de
+tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au
+salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais
+m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe
+posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les
+pauvres.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste
+intuition:</p>
+
+<p>&mdash;Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose
+n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir
+par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi
+l'illusion de l'amour,<a name="page_310" id="page_310"></a> sans amour. <i>Il te faut une petite lueur</i> pour
+animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la
+solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal,
+au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des
+dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon
+enfant.</p>
+
+<p>»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour
+avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais
+comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de
+tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.&mdash;Ainsi je
+pressens la tienne&mdash;il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus
+tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me
+faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea
+pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de
+nos c&oelig;urs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je
+ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce
+traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis
+bien tranquille;<a name="page_311" id="page_311"></a> il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et
+qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu.</p>
+
+<p>Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me
+guérir.</p>
+
+<p>Le joli drame du c&oelig;ur entr'aperçu dans cette confidence, et quel
+homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé,
+fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de
+rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde,
+de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Mon ami, je vous baptise ma <i>petite lueur</i>. Ne vous en étonnez pas outre
+mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à
+aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit
+d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une
+petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite
+lueur de madame Tanagrette, tout sera bien.<a name="page_312" id="page_312"></a></p>
+
+<h3><a name="CLII" id="CLII"></a>CLII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">15 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous
+finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une
+fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre,
+où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide.</p>
+
+<p>En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète,
+chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle
+s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai
+pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître
+avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion
+amère. Croyez que vous y perdriez aussi.</p>
+
+<p>Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par
+vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de
+Paris, il faut vous résigner à<a name="page_313" id="page_313"></a> m'écrire souvent. C'est le lien qui nous
+unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas
+l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave?</p>
+
+<p>Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle
+nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de
+ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu
+Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je
+vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis
+retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante.
+Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce
+côté-là, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre
+éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela
+surtout je souffre.</p>
+
+<p>Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites
+pas trop attendre.</p>
+
+<p>Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié.<a name="page_314" id="page_314"></a></p>
+
+<h3><a name="CLIII" id="CLIII"></a>CLIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">16 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon ami,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez
+donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre
+vie?</p>
+
+<p>Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que
+je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon
+caractère&mdash;ce qui est peu de chose&mdash;mais mon c&oelig;ur&mdash;ce qui est plus
+grave&mdash;en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau».</p>
+
+<p>Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre,
+uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes
+aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en
+vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en
+moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes
+forces et ma<a name="page_315" id="page_315"></a> volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je
+suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas
+même vous.</p>
+
+<p>Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste,
+malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce
+serait la fin de tout.</p>
+
+<p>Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la
+douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte
+d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux.
+C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un
+peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je
+vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en
+parlons donc plus.</p>
+
+<p>Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et
+l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels v&oelig;ux je forme pour la
+réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de
+moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous
+m'appartenez par vos soucis, les misères, les<a name="page_316" id="page_316"></a> tristesses de votre
+c&oelig;ur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne
+tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma
+tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir
+pourvu que je vous sache heureux.</p>
+
+<h3><a name="CLIV" id="CLIV"></a>CLIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">19 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps;
+j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement,
+je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même.</p>
+
+<p>Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que
+quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous,
+je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation.
+Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant
+de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre
+amitié.</p>
+
+<p>Comme je vous ai peu vue, somme toute,<a name="page_317" id="page_317"></a> depuis&mdash;j'allais écrire: depuis
+que je vous connais&mdash;mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse
+correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire,
+j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce
+qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres
+en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un
+jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux.</p>
+
+<p>Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la
+gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver,
+côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du c&oelig;ur et l'amour, entre
+lesquels il n'est qu'un étroit passage.</p>
+
+<p>Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais
+en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois
+que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me
+suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman
+intitulé: <i>Amitié de femme</i>.</p>
+
+<p>J'ajouterais à vos lettres quelques autres que<a name="page_318" id="page_318"></a> je possède, des
+observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le
+souvenir&mdash;malheureusement pas écrit&mdash;et enfin mes impressions
+personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si
+j'arriverais, non seulement à être sincère&mdash;ce qui me demanderait un
+grand effort&mdash;mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu
+de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments.
+Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme,
+et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les
+évoquer seulement?</p>
+
+<p>Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai
+peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux
+vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous
+prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il
+me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés
+mystérieux et sacrés de mon c&oelig;ur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire
+aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand
+j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien<a name="page_319" id="page_319"></a> de gens
+cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait
+prendre pour sceptique ou moqueur!</p>
+
+<p>Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête
+sensible.</p>
+
+<p>Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie.</p>
+
+<h3><a name="CLV" id="CLV"></a>CLV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">20 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous donnez à certaines heures des joies uniques; la jolie lettre! J'y
+sens entre chaque ligne la droiture et la ferveur du sentiment qui nous
+lie.</p>
+
+<p>Amitié, vous dites? Ah! quelle merveilleuse et surabondante tendresse de
+c&oelig;ur bien plutôt, qui fait qu'à mesure que nous nous connaissons,
+nous nous aimons davantage et sentons les liens impalpables qui nous
+unissent se resserrer et nous étreindre si étroitement... au moins il en
+est ainsi pour moi, mon ami.</p>
+
+<p>Je voudrais vous voir faire ce livre. De<a name="page_320" id="page_320"></a> grand c&oelig;ur je vous
+abandonne mes lettres, d'autres encore à vous écrites et que je n'ai
+jamais envoyées, si, autour de ce maigre rameau, doivent et peuvent
+s'enlacer les lianes fortes et souples de vos pensées. Ce serait une
+&oelig;uvre intéressante et pleine de nuances. Je comprends toute la
+fluidité, toute la complexité que votre âme y pourrait mettre. A cause
+de cela l'&oelig;uvre serait humaine.</p>
+
+<p>Que parlez-vous de l'impudeur des écrivains? Ceux-là seuls sont
+impudiques qui nous livrent leurs pensées vulgaires ou les
+recommencements de leurs petites amours. De ceux-là, Flaubert disait:
+«Ah! qu'ils sont tous embêtants avec leurs éternelles histoires de
+couchage!» Mais Saint-Victor, Renan, Michelet et tant d'autres grands,
+ont-ils jamais fait autre chose que de nous exciter à penser, à agir
+noblement?</p>
+
+<p>Sérieusement, songez à cela, mon ami, vivez dans cette idée, remuez-la
+dans votre cerveau, attachez votre imagination à cette conception. Ainsi
+procédait Guy de Maupassant; il gardait un livre en projet, je dirais
+presque <i>en espérance</i>, pendant des mois, dans sa tête, et l'&oelig;uvre,<a name="page_321" id="page_321"></a>
+tout à coup, se dressait faite et sortait de son esprit tout armée,
+comme Minerve.</p>
+
+<p>C'est vrai... nous nous sommes peu vus depuis que nous nous connaissons.
+La faute en est plus à vous qu'à moi; ceci n'est pas un reproche et je
+vais vous confier une chose qui va vous étonner: je ne le regrette pas.
+Je pense mieux que je n'écris, j'écris mieux que je ne parle. En
+parlant, un regard, un sourire, une trop grande attention ou une
+distraction de mon auditeur, me trouble, me gêne, m'annihile, comme
+aussi la présence des gens qui remuent autour de nous. Ce que je sens de
+délicat, de fin dans ma pensée m'échappe avec les mots pour le rendre;
+au lieu d'exprimer ce dont mon esprit est hanté, je n'ai plus à mon
+service que des réparties, des phrases coupées, ahuries, qui ne
+deviennent rien. Mais si j'écris, nul ne m'intimide: vous êtes là, pas
+loin de mon papier, presque au bout de ma plume; votre regard est ce que
+je veux qu'il soit, bon, indulgent, plein de compréhension pour
+l'embrouillement de mes idées exprimées. C'est la vieille bête sensible
+que j'évoque, que j'ai. Alors, à tort, à travers, je jabote à loisir.
+Ah!<a name="page_322" id="page_322"></a> je vous en dirais de ces choses, si je n'avais pas peur de vous
+ennuyer!</p>
+
+<p>Votre muette amie, <i>madame Close</i>, comme vous avez dit si drôlement un
+soir, vit dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un
+raffinement de tendresses pensées qui lui font trouver odieuses les
+réalités parlées.</p>
+
+<p>Vous le dire? Non&mdash;vous l'écrire? pourquoi pas? Vous êtes «mes débauches
+d'esprit» et je puis bien vous faire confidence de ce dérèglement de ma
+pensée, puisqu'il ne s'entache d'aucune peine pour vous, d'aucune honte
+pour moi.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Je retouche ma partition. J'aurais besoin que vous fussiez là
+pour avoir de bonnes critiques et revoir avec vous ces épreuves dont le
+travail de correction m'est réellement une épreuve. Dès ce métier de
+man&oelig;uvre achevé, je m'occupe de mes chants hongrois. Voici le dernier
+pondu; que vous en semble? Rythmez-le bien en le lisant, sans quoi ça
+fait bouillie. Je vous traduirai l'esprit des paroles quand j'aurai plus
+de loisir, et vous me ferez des vers s'y rapportant. Moi, j'aime mon
+Hongrois;<a name="page_323" id="page_323"></a> mais si peu de personnes entendent, à Paris, cette langue
+sonore... pour son «petit commerce», l'éditeur réclame du français.</p>
+
+<h3><a name="CLVI" id="CLVI"></a>CLVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">22 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chère intellectuelle,</span><br />
+</p>
+
+<p>Un mot en hâte. Je suis ravi du chant hongrois. Il est plein de
+caractère, de couleur locale. Vous avez du talent, ma mie, et je vous
+aime.</p>
+
+<p>Mais, vraiment, je vous intimide si fort? Je ne m'étais jamais aperçu de
+tant de déperdition de vos facultés lorsque vous me parlez.</p>
+
+<p>En ce moment, j'ai près de moi un ami en visite et à la minute Jacques
+entre... c'est bien autrement troublant! Je ne veux pas manquer le
+courrier et ne laisse pas d'être inquiet sur la tournure que va prendre
+ma lettre. Alors je préfère vous quitter tout de suite.</p>
+
+<p>Je vous aime, aimez-moi. Adieu.<a name="page_324" id="page_324"></a></p>
+
+<h3><a name="CLVII" id="CLVII"></a>CLVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">24 novembre.<br />
+</p>
+
+<p>Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet!</p>
+
+<p>Puis-je discrètement vous recommander&mdash;pour l'avenir&mdash;de ne pas
+précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de
+vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure
+maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de
+cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices!</p>
+
+<p>Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: <i>intellectuelle</i> bien
+ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs,
+l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment,
+intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en
+l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être
+sans inconvénient.</p>
+
+<p>Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?<a name="page_325" id="page_325"></a></p>
+
+<p>Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans
+imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si
+nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de
+foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par
+le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes
+de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son
+amour, on devrait leur en savoir gré.</p>
+
+<p>A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler,
+tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce
+déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos
+réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà
+notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque
+toutes intuitives.</p>
+
+<p>La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être
+heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer,
+vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles
+de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur<a name="page_326" id="page_326"></a> la
+rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies.</p>
+
+<p>Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je
+l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon
+adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque,
+rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant
+un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement
+pour m'occuper et me distraire.</p>
+
+<p>Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans
+discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le
+peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me
+semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles
+aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas
+plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il
+pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter
+d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner
+d'une lueur de réflexion et d'esprit?<a name="page_327" id="page_327"></a></p>
+
+<p>Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne
+vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de
+l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude
+et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner
+le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?</p>
+
+<p>La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la
+satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de
+plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement
+ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste
+intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a
+dans l'homme».</p>
+
+<p>Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous
+aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant,
+en exigeant ce <i>plus</i> que l'homme peut donner.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre
+chose que le mâle aux appétits exploitables.</p>
+
+<p>Les beaux germes s'atrophient assez vite,<a name="page_328" id="page_328"></a> ô chercheurs de sensations!
+Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je
+baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement,
+l'abnégation dans l'amour.</p>
+
+<p>Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports
+d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les
+déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité,
+la chaleur bienfaisante de c&oelig;urs compatissants, ramèneraient bien des
+cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux.</p>
+
+<p>Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que
+l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité
+seule, mais l'espérance et la foi.</p>
+
+<p>Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle
+seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné:
+«Aimez-vous les uns les autres.»</p>
+
+<p>Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne
+satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue
+d'un chapeau, la lecture de son nom<a name="page_329" id="page_329"></a> dans un journal à propos d'une
+réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine
+fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous
+l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres c&oelig;urs épris,
+comme elle, d'un certain idéal.</p>
+
+<p>Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les
+heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à
+atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance
+et d'activité, leur vide existence.</p>
+
+<p>Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer
+aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans
+craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table
+sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en
+est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent
+de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en
+prenant contact, c'est un grain de mil.</p>
+
+<p>Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse,<a name="page_330" id="page_330"></a> pas curieuse, pas inquiète
+d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment.</p>
+
+<p>Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les
+êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et
+avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses
+dure toujours.</p>
+
+<p>Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque
+je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous
+soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder
+comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de
+nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration
+inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos
+pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer <i>à vide</i>, toutes!</p>
+
+<p>Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce c&oelig;ur nonchalant et
+sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas.
+Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour
+vous tresser un souvenir?</p>
+
+<p>Vous vous récriez sur ce <i>toutes</i>? Eh! mais,<a name="page_331" id="page_331"></a> m'sieur, Germaine,
+Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le
+composons, ce <i>toutes</i>.</p>
+
+<p>Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est
+très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la
+campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle;
+fâcheux contretemps, pas vrai?</p>
+
+<p><i>Adio, caro mio.</i></p>
+
+<h3><a name="CLVIII" id="CLVIII"></a>CLVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">26 novembre.<br />
+</p>
+
+<p><i>Well dear!</i> quelle lettre! prenez garde, on va perquisitionner chez
+vous... il y a sensation de socialisme là dedans; mon billet ne
+s'attendait pas à cette éloquente diatribe.</p>
+
+<p>Je veux, répondant d'abord à votre précédente lettre, vous dire combien
+je me rends compte de l'exaspération où vous met la correction de vos
+épreuves. A relire plusieurs fois une de ses &oelig;uvres on est fatalement
+pris d'un grand doute et d'un grand dégoût. Tout vient<a name="page_332" id="page_332"></a> sur le même
+plan, on ne distingue rien et le sens critique s'atrophie complètement;
+on arrive à détester ce que l'on a fait et comme c'est un sentiment
+contre nature de haïr ses enfants, on souffre.</p>
+
+<p>C'est bien à peu près cela, n'est-ce pas, que vous devez éprouver? Je
+regrette de n'avoir pas été auprès de vous pour vous aider; j'aurais
+voulu quelques changements dans ces ballades. Je vous les avais indiqués
+en passant, quand nous les avons lues ensemble au piano. Mais, au fait,
+peut-être me trompe-je? Car si dans votre avant-dernière lettre vous
+voulez bien me décerner aimablement les qualités de critique, je me
+souviens que jadis vous m'avez reproché de manquer d'idées personnelles
+et d'originalité dans mes jugements.</p>
+
+<p>J'adore toujours le chant hongrois. C'est un malheur pour votre art que
+vous n'ayez fait que cette ambassade; il y a là une couleur locale
+étonnante; mais croyez que je ne regrette votre carrière abandonnée que
+pour cela! Les paroles sont bien tirées des douze Magyars que vous
+m'avez autrefois lus et traduits? Il me faudra noter, chant par chant,
+votre traduction,<a name="page_333" id="page_333"></a> pour m'approcher le plus possible des pensées
+exprimées par les vers du poète Szàvay.</p>
+
+<p>Vous me semblez être, chère, dans un singulier état d'esprit et je
+crois, non pas d'après ce que me disent vos lettres, mais d'après ce
+qu'elles me font deviner, que vous avez un urgent besoin de changer de
+milieu. Tous ces brusques ressauts de votre esprit, tous ces
+alanguissements ne me paraissent pas bien clairs. Je ne reconnais pas là
+mon amie au jugement ferme, au caractère résolu et fort; je m'imagine
+plutôt une amie un peu hébétée par le grand soleil d'automne, énervée
+par l'inaction, chercheuse de moulins à vent contre lesquels elle
+s'efforce de dépenser son activité.</p>
+
+<p>Voyez-vous, on ne se refait pas. Cette expression vulgaire traduit une
+pensée juste. A certains tempéraments comme le mien, un peu flous,
+enclins au rêve, réfractaires décidés à toute intervention dans les
+choses extérieures, peut convenir une vie comme celle que vous menez. A
+ceux-là suffisent, parce qu'ils ne cherchent pas au delà, l'hypnotisme
+que produit le perpétuel balancement de la mer, la douceur de l'air, la
+tranquillité bleue de l'horizon,<a name="page_334" id="page_334"></a> la solitude somnolente des choses.
+Pour eux, c'est le bonheur, car pour eux le bonheur «ressemble à une
+envie de dormir». Mais vous, résolue, active, pratique, pour qui les
+rêves sont plutôt des projets, qui en même temps que les idées en voyez
+l'exécution, il est évident que cette solitude entre votre mère et votre
+fille finira par vous exaspérer.</p>
+
+<p>Vous souffrez de la nostalgie de l'action, du besoin de changement. J'y
+ai réfléchi: c'est cela qui vous donne cette immense tristesse, ce
+malaise dont vous m'avez parlé, contre lequel ne peut prévaloir le
+travail le plus intéressant.</p>
+
+<p>Donc, revenez; vingt-quatre heures de Paris vous remettront d'aplomb.
+Votre grande philosophie s'abaissera à parler d'un tas de petites choses
+qui vous détendront l'esprit; nous ferons des potins sur nos
+connaissances.</p>
+
+<p>Je dîne ce soir rue Murillo. J'ai vu avant-hier miss Suzanne; elle m'a
+fait un accueil sournois. Je n'ai pas été très satisfait de cette
+entrevue.</p>
+
+<p>Il se passe dans ce cerveau qui n'est après tout qu'un cerveau de petite
+fille, des choses que j'ignore et pour lesquelles on croit m'intriguer<a name="page_335" id="page_335"></a>
+beaucoup en me les cachant. Aprilopoulos me semble avoir conquis une
+grande place dans cette petite vanité blessée. Je vous assure que,
+malgré ma réputation de curieux, je ferai mon possible pour éviter les
+confidences que l'on croira devoir me faire.</p>
+
+<h3><a name="CLIX" id="CLIX"></a>CLIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, 1<sup>er</sup> décembre.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Cher,</span><br />
+</p>
+
+<p>Nous voici arrivées. Je vous ramène une amie un peu douloureuse.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas prié de venir me voir de peur de vous importuner, et
+sachant que demain nous dînons ensemble chez ma belle-mère avec les
+d'Aulnet; ne manquez pas de venir. Je voudrais avoir l'impression de mes
+<i>Lieder</i> hongrois murmurés et joués par vous.</p>
+
+<p>En voici un nouveau, avec <i>le sens des paroles</i> que vous devez versifier
+sous mes notes.</p>
+
+<p>Vous me ferez entendre mes fautes demain; je ne sais pas les découvrir;
+si je le savais, je<a name="page_336" id="page_336"></a> commencerais par ne pas les faire (ceci n'est en
+rien une citation de M. de la Palisse, comme vous le pourriez croire!)
+J'ai toujours peur, quand je compose, de tenter plus que je ne peux.
+C'est une aspiration vers le mieux qui, parfois, m'entraîne dans une
+fâcheuse marmelade.</p>
+
+<h3><a name="CLX" id="CLX"></a>CLX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> décembre.<br />
+</p>
+
+<p>Le dîner de demain boulevard Péreire ne me suffit pas; j'irai ce soir
+présenter mes devoirs et mes tendresses avenue Montaigne. J'avais promis
+cette soirée rue Murillo pour faire un poker. Je lâche Murillo street et
+poker.</p>
+
+<p>Et quand elle pense que, sans votre mot porté&mdash;bien retardataire!&mdash;elle
+aurait pu, ce soir, apprendre par cette rue et ce boulevard que vous
+étiez revenue, <i>votre petite lueur</i> voit rouge, madame!<a name="page_337" id="page_337"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXI" id="CLXI"></a>CLXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, 8 janvier 18...<br />
+</p>
+
+<p>Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le
+c&oelig;ur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours
+cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez
+mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes
+besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a
+désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans
+la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a
+appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez
+donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!»</p>
+
+<p>Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et
+c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à
+ceux qui ne me connaissent pas!<a name="page_338" id="page_338"></a></p>
+
+<p>Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse
+d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne,
+heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de
+vous pour faire souffrir le brave Aprilo.</p>
+
+<p>Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là; moi jusqu'à en crier si
+j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère
+qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude.</p>
+
+<p>Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez
+des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre
+exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma
+manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir.</p>
+
+<p>Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre
+mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec
+les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai
+pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là
+pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature,
+m'inquiète;<a name="page_339" id="page_339"></a> j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau,
+pareillement souffrir.</p>
+
+<p>Adieu. J'ai seule donné mon c&oelig;ur; je le reprends, sûre de ne pas
+troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre.</p>
+
+<h3><a name="CLXII" id="CLXII"></a>CLXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">8 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Votre lettre me cause un vrai chagrin. Je le reconnais, j'ai cédé à un
+mouvement de mauvaise humeur; je vous en expliquerai la cause, la petite
+cause, et vous verrez que tout cela n'est pas bien grave. Je vous en
+demande pardon... Mais que signifie entre nous un moment de mauvaise
+humeur? Soyez un peu indulgente, réfléchissez.</p>
+
+<p>Quoi qu'il arrive, soyez persuadée que les sentiments de grande estime
+et de profonde affection que j'ai pour vous n'en seront pas changés.</p>
+
+<p>Vous dites que vous êtes seule à avoir donné votre c&oelig;ur? Eh bien,
+reprenez-le, le mien restera.<a name="page_340" id="page_340"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXIII" id="CLXIII"></a>CLXIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">25 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être
+brisée par un simple malentendu, vous le savez bien.</p>
+
+<p>J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères
+parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par
+ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui,
+vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à
+l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami.
+Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable?</p>
+
+<p>Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous
+crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais
+vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis
+incapable pour bien des raisons, croyez-le.<a name="page_341" id="page_341"></a></p>
+
+<p>J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous
+demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne.</p>
+
+<p>&mdash;Madame est sortie, me répondit Jean.</p>
+
+<p>Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel
+j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain&mdash;«Madame est
+sortie»&mdash;me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux
+Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si
+miss May et mademoiselle Hélène étaient là. Visiblement gêné, le
+domestique m'a dit: «Non.»</p>
+
+<p>Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du
+dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout
+espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté
+habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald:</p>
+
+<p>&mdash;Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai
+trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de
+composition.</p>
+
+<p>Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente<a name="page_342" id="page_342"></a> de me fuir, je ne me
+suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-s&oelig;ur m'a dit:
+«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je
+souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces
+inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux
+être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à
+votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et
+vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut
+pas dire le plus.</p>
+
+<p>Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je
+cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée,
+c'est presque involontairement, mais vous!</p>
+
+<p>Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous
+cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre
+un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les
+mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je
+vous envoie du vrai fond de mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est donc bien peu de chose qu'une amitié,<a name="page_343" id="page_343"></a> et voilà tout le cas que
+vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une
+parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital
+d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère
+intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité
+quand je pense à cela, j'en suis navré.</p>
+
+<p>Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre
+nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me
+blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal.</p>
+
+<p>Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire
+que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette
+méchante tête et ce grand c&oelig;ur pendant ces longs derniers jours; vous
+me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé.</p>
+
+<p>Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection
+dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement.<a name="page_344" id="page_344"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXIV" id="CLXIV"></a>CLXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">26 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Venez aujourd'hui, à quatre heures, si vous voulez.</p>
+
+<h3><a name="CLXV" id="CLXV"></a>CLXV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">26 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée
+dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous
+croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de
+moi.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi
+m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents
+ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal?</p>
+
+<p>Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous
+dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre.
+C'était encore cruel à vous de me<a name="page_345" id="page_345"></a> dire: «J'aime mieux ne pas vous
+rencontrer dans le monde».</p>
+
+<p>Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent
+pas plus douce à mon c&oelig;ur. Je vous citerais volontiers ces vers de
+Voltaire:</p>
+
+<p class="poem">... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer,</p>
+
+<p>Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse
+quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à
+mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!»
+Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion
+m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout.</p>
+
+<p>Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de
+moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier...</p>
+
+<p>Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables,
+coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours!
+Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer
+d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable?<a name="page_346" id="page_346"></a></p>
+
+<p>Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il
+profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère
+d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre?</p>
+
+<p>Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon
+trouble et mes angoisses?</p>
+
+<p>Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni
+vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort
+calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans
+l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma
+soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse,
+quitte à en mourir, je veux boire à longs traits.</p>
+
+<p>Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié
+empreintes d'amour!</p>
+
+<p>Voyez la faiblesse de mon c&oelig;ur, le désarroi de mon être: Philippe,
+j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque
+heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de
+mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout<a name="page_347" id="page_347"></a>
+ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans
+cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir...</p>
+
+<p>Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher
+ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle
+cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à
+elle.</p>
+
+<p>C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne;
+c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de
+la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en
+lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure
+pour me calmer et me crucifier à la fois.</p>
+
+<p>Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette
+lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré,
+j'ai prié... rien ne m'a soulagée.</p>
+
+<p>Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas!
+cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que
+pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas.<a name="page_348" id="page_348"></a></p>
+
+<p>Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez
+pitié, ayez pitié!</p>
+
+<h3><a name="CLXVI" id="CLXVI"></a>CLXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">27 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Ma pauvre chérie, votre lettre m'a bouleversé et fait mal. Quoi vous
+dire? Vous êtes la plus chère et la plus douce habitude de ma vie, tout
+m'est amertume hors vous et Hélène... Dois-je vous perdre?</p>
+
+<p>Je pense avec terreur que ma tendresse fraternelle a éveillé cet amour
+parce que vous êtes privée dans la force de votre âge des soins
+affectueux dont vous avez à votre insu besoin. Je me sens bien
+coupable... Que puis-je faire? que puis-je dire? Voulez-vous que je
+m'éloigne? Ordonnez, mon amie.</p>
+
+<h3><a name="CLXVII" id="CLXVII"></a>CLXVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais
+dans mon rêve<a name="page_349" id="page_349"></a> jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence.
+L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer
+tout mon c&oelig;ur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes
+apparents caprices?</p>
+
+<p>Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami
+sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais
+continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que
+vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses
+dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession
+de gaieté de c&oelig;ur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me
+pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant.</p>
+
+<p>Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère:
+vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous
+serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher
+de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus
+follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela
+est fou, mais cela est. La fréquence de nos<a name="page_350" id="page_350"></a> rencontres, la lente
+pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure,
+voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où
+je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer,
+si elle tombe sur votre c&oelig;ur et s'y ensevelit.</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un
+étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine
+pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette
+lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de
+vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes
+lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la
+solitude de mon c&oelig;ur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin
+que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce
+point-là, vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres...
+Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si
+heureuse...</p>
+
+<p>Là-bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je
+vous ai si bien donné mon c&oelig;ur! Jamais je ne pourrai le<a name="page_351" id="page_351"></a> reprendre.
+Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune
+créature ne le possédera que vous seul».</p>
+
+<p>Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que
+j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse
+lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots
+m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses,
+laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime!</p>
+
+<h3><a name="CLXVIII" id="CLXVIII"></a>CLXVIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">29 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette
+petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.»</p>
+
+<p>Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos
+ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force
+d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise
+de la vie pour conclure: cette tourmente passera.<a name="page_352" id="page_352"></a></p>
+
+<p>Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce
+moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus
+digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant,
+j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour
+cela briser l'amitié précieuse qui nous lie.</p>
+
+<p>Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais
+seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens
+coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos
+intelligences, de nos c&oelig;urs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces
+grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...»
+«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est
+d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour
+les ébranler et pour les remplir<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>».</p>
+
+<p>Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion.
+Pardonnez-moi!</p>
+
+<p>Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher
+de mon c&oelig;ur,<a name="page_353" id="page_353"></a> sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste
+amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du c&oelig;ur qu'en
+égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste
+vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos
+yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils
+rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre
+corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la
+mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards,
+que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux
+de cette débauche pure et retenue.</p>
+
+<p>J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner,
+sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du
+vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé
+le corps.</p>
+
+<p>Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce
+culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à
+moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait
+prétendre.<a name="page_354" id="page_354"></a></p>
+
+<p>J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'&oelig;uvre d'un artiste est
+sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que
+je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour.</p>
+
+<p>Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et
+vers lequel il reporte ses plus fines sensations.</p>
+
+<p>J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie
+selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou
+vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents.</p>
+
+<p>J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les
+choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses,
+vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié
+l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe,
+passionnée comme Magdeleine.</p>
+
+<p>Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la
+recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes
+ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie,
+chercheurs involontaires<a name="page_355" id="page_355"></a> de sensations inéprouvées par d'autres. Cet
+«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et
+savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable
+hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise,
+pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré&mdash;faible excuse,
+hélas!&mdash;c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite
+quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.»</p>
+
+<p>Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie
+d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la
+force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces
+reprises, vous sentant bien mienne,&mdash;et si purement&mdash;assujettie à ma
+volonté.</p>
+
+<p>Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et
+victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable.</p>
+
+<p>Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie.
+Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en
+vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là
+si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me<a name="page_356" id="page_356"></a>
+touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre
+longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances
+fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des
+tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce
+c&oelig;ur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile
+amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux
+d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté.</p>
+
+<p>J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui
+délirez et criez de douleur...</p>
+
+<p>Voilà ma confession. Vais-je vous perdre?</p>
+
+<p>Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus
+chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous
+perdant.</p>
+
+<h3><a name="CLXIX" id="CLXIX"></a>CLXIX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">30 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont
+moins cruels.<a name="page_357" id="page_357"></a></p>
+
+<p>Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon
+mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du
+vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de
+sensations rares invécues.</p>
+
+<p>Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous
+êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se
+complaisent les hommes de plaisir, vos amis.</p>
+
+<p>Je me sens devenir folle...</p>
+
+<p>Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne
+ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit:
+«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée...</p>
+
+<p>Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute
+vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec
+tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la
+marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous
+n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en
+fort!</p>
+
+<p>Hélas! vous avez raison de compter sur ma<a name="page_358" id="page_358"></a> défaillance, puisque je vous
+aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main
+cruelle qui les tient?</p>
+
+<p>Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.»
+C'était l'amour, la faute, la honte, le remords.</p>
+
+<p>Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je
+vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force
+de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance?</p>
+
+<p>Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je
+suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des
+litanies d'amour,&mdash;dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié
+par d'importunes confidences,&mdash;s'adressent à moi.</p>
+
+<p>Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette
+robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...»
+Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité
+d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette
+réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme
+je<a name="page_359" id="page_359"></a> souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à
+vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de
+tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.»</p>
+
+<p>Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre...
+vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants:
+«Là... maintenant je suis bien...»</p>
+
+<p>Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces
+bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour
+ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le
+parfum d'iris, mon parfum, me grisait.</p>
+
+<p>Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un
+jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux,
+tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le
+simulacre.</p>
+
+<p>Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs,
+comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis
+sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison?
+Pourquoi ai-je oublié<a name="page_360" id="page_360"></a> que pour la plupart des hommes: «L'amour fait
+tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son
+tailleur<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.»</p>
+
+<p>Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent
+toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et
+s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de
+pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre
+esprit et presque aussi de votre corps.</p>
+
+<p>N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en
+moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle
+de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps
+élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance
+jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font
+frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur
+fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le
+mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres.</p>
+
+<p>Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout<a name="page_361" id="page_361"></a> entier, jusque dans vos
+imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre
+image.</p>
+
+<p>Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne
+suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement
+vers vous.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée
+de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je
+bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte
+d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de
+celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus
+que vous présentiez ce soir-là, surtout parce que vous êtes resté auprès
+de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre
+poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans
+mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse
+éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact.</p>
+
+<p>Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante
+et divine.<a name="page_362" id="page_362"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXX" id="CLXX"></a>CLXX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">31 janvier.<br />
+</p>
+
+<p>Vous me désolez... Pauvre chère, j'ai votre pardon, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Je n'ose plus aller vous voir, j'ai peur, auprès de vous, de sentir les
+forces me manquer. Je voulais vous posséder quand, vous connaissant
+d'une façon superficielle, je ne savais pas quelle vie j'allais gâcher,
+perdre et troubler à jamais; car vous n'êtes pas de celles qui prendriez
+avec calme et placidité la faute. Ce soin que j'ai de votre honneur,
+m'entraîne à vous faire souffrir; mais cette douleur épure votre amour.
+Denise, il faut qu'il demeure immatériel, autrement vous me haïriez...</p>
+
+<p>Que vous dire? Voulez-vous me recevoir demain soir? Je ne vis plus
+depuis que je sais votre pensée et votre âme en déroute.</p>
+
+<h3><a name="CLXXI" id="CLXXI"></a>CLXXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> février.<br />
+</p>
+
+<p>Non, ne venez pas. Dans cette déroute il me<a name="page_363" id="page_363"></a> reste des instants de
+grande lucidité où je juge le danger proche et où j'ai la volonté de
+l'éloigner. Le soin qu'il me faut déployer pour ne pas m'abandonner à
+cette douleur, pour que ceux qui m'entourent n'en soupçonnent pas la
+cause, me donne une force factice sur moi-même; je ne veux pas la
+perdre.</p>
+
+<p>Cette force maîtrise l'exaltation où je suis à certaines heures. En tête
+à tête avec vous, qu'adviendrait-il de moi? L'emportement d'une passion
+vraie, unique, d'une tendresse si profonde est peut-être contagieux?
+Vous avez beau être de séniles jeunes hommes et vivre par curiosité,
+sais-je si le feu qui me dévore ne vous échaufferait pas? J'ai peur de
+faiblir sous la pression de vos lèvres sur mes mains... Ah! quelles
+voluptés vos baisers coulent dans mes veines et de quelle ivresse ils
+m'emplissent toute!</p>
+
+<p>Mais je puis vous voir dans le monde; j'irai après-demain à l'Opéra. Je
+sais que ma belle-s&oelig;ur vous a offert une place dans la loge. Venez.
+Je me fais une joie et un martyre à l'idée d'être auprès de vous durant
+ces heures.<a name="page_364" id="page_364"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXXII" id="CLXXII"></a>CLXXII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Samedi, 4 février.<br />
+</p>
+
+<p>Philippe, mon Philippe, je ne peux plus! Je ne peux plus vous voir, vous
+entendre, vous coudoyer. J'ai des frissons, des flux de sang au c&oelig;ur
+à m'en évanouir quand vous me regardez; ma chair crie vers vous, affamée
+de vous, folle de votre chair.</p>
+
+<p>On me trouve changée; je ne change pas, je meurs d'amour... Qu'importe
+le monde, qu'importe la faute, qu'importe tout, je vous aime! Dussé-je
+en mourir, prenez-moi. Mon âme, mes pensées sont tumultueuses, je ne
+sais plus qui je suis ni ce que je deviens... je n'ai plus de pudeur, je
+ne suis plus qu'une hallucinée de tendresse.</p>
+
+<p>Je vis, à côté de ma vie, une vie factice d'amour; elle me brise et
+m'affole. Vous êtes le rêve de mes jours et de mes nuits; ce rêve
+mystérieux et réel me tue. Je ne sais plus si c'est vous que j'aime ou
+l'idéal d'un amour que je cherche en vous.<a name="page_365" id="page_365"></a></p>
+
+<p>Votre charme m'enveloppe comme un halo. Je pourrais, misérable,
+chanter&mdash;non, cela se pleure:&mdash;«Il y a un secret, Valérian, que je veux
+te dire: j'ai pour amant un ange de Dieu qui, avec une extrême jalousie
+veille sur mon corps<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.»</p>
+
+<p>Je vis poursuivie d'imaginaires baisers, ils me crucifient... et je
+connais l'épouvantable misère de ceux qui aiment et doivent vivre sans
+amour.</p>
+
+<p>Ayez pitié de ce mal! il broie ma chair et m'ensanglante le c&oelig;ur.</p>
+
+<h3><a name="CLXXIII" id="CLXXIII"></a>CLXXIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">5 février.<br />
+</p>
+
+<p>Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser
+pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle
+est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.</p>
+
+<p>L'amour, pour vous, ne représente autre<a name="page_366" id="page_366"></a> chose que la poésie des sens.
+Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui
+s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de
+sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous
+souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur
+la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière
+dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y
+perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à
+d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain;
+c'est ce lendemain que je redoute pour nous.</p>
+
+<p>Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui
+demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une
+nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute
+l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à
+tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous;
+croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.<a name="page_367" id="page_367"></a></p>
+
+<p>Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles
+qu'enfante votre esprit!</p>
+
+<p>Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni
+aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée?
+Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et
+respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous
+étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée,
+le trouble de votre conscience.</p>
+
+<p>Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes
+entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la
+virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne
+plus compter chaque battement de votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté
+de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le
+fais.</p>
+
+<p>Chère, chère, laissez-moi habiter votre c&oelig;ur, seulement cela!<a name="page_368" id="page_368"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXXIV" id="CLXXIV"></a>CLXXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">5 février.<br />
+</p>
+
+<p>Au lieu de me faire de la rhétorique et des phrases, dites donc tout
+simplement que vous m'avez aimée quand je ne vous aimais pas, que je
+vous aime quand vous ne m'aimez plus; là est la raison de vos raisons.</p>
+
+<p>Vous avez peur aussi que je trouble la quiétude égoïste de votre vie; ma
+passion vous effraie parce qu'elle est grande et que votre âme, vos
+joies, vos désirs, sont mièvres et lilliputiens.</p>
+
+<p>Je ne suis bonne qu'à distraire, mouvementer votre esprit en me
+diversifiant. Voilà la mission que vous m'avez assignée, la part très
+noble, en vérité, m'échéant dans votre existence; vous ne m'aimez qu'en
+vue de ce rôle.</p>
+
+<p>Oui, oui, l'amour est une fatale exception à vos lois mondaines
+correctes et prudentes. Parlez-moi des caprices légers, à la bonne
+heure! Vous vous créez habilement un calme petit bonheur individuel,
+pris avec adresse aux<a name="page_369" id="page_369"></a> dépens des autres... Vous me mangiez l'âme avec
+délicatesse, à la cuiller; quand, toute blessée, je vous la tends et
+vous dis: «achève!» vous vous reculez, effrayé de la voir tant
+saignante, traversée de désirs, inassouvie. Elle tombe tout à coup au
+beau milieu de votre tranquillité et vous êtes bien las de l'énergie qui
+surabonde en elle.</p>
+
+<p>Mais comprenez donc: j'aime!&mdash;Une émotion inconnue m'entraîne,
+m'emporte; d'exaspérants désirs me foudroient: j'aime!... Et j'ai la
+lâcheté&mdash;vous l'avez dit&mdash;d'implorer la relativité de votre amour,
+pourvu qu'il soit: votre amour.</p>
+
+<h3><a name="CLXXV" id="CLXXV"></a>CLXXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Mardi, 7 février.<br />
+</p>
+
+<p>L'amour est dans l'ordre moral un mal comparable aux maux physiques;
+vous injuriez en moi le médecin qui vous fait souffrir ayant l'espoir de
+vous sauver. O ma chère, chère Denise, pauvre torturée, écoutez encore
+ma voix dont la douceur finira par vous calmer;<a name="page_370" id="page_370"></a> l'amour éclate rarement
+tout à coup, il vient lentement, progresse, dévaste l'âme à l'apogée de
+sa puissance. Si l'on n'en meurt pas, il décroît, nous laisse
+convalescents, puis guéris. Guéris? non; je ne suis pas bien sûr que le
+c&oelig;ur ne reste à jamais infirme, à jamais brisé.</p>
+
+<p>Ainsi en a-t-il été pour moi.</p>
+
+<p>Tous, nous savons cela; tous, nous voulons aimer, pourtant, parce que
+c'est un état merveilleux de vivre dans ce remuement d'émotions fortes
+quand on est jeune, pour vivre de souvenirs quand arrive l'âge des
+réflexions fortes. Il faut donc vous laisser souffrir avec philosophie
+et ne pas maudire cette souffrance puisqu'elle est inévitable et que la
+race entière des humains la supporte; c'est le destin de l'homme d'aimer
+pour souffrir ou de souffrir pour aimer.</p>
+
+<p>Mais puisque le mal passe, les guéris ne sont pas coupables de préserver
+ceux qu'ils aiment de succomber, et par suite de s'amoindrir; car
+troquer l'infortune du rêve contre l'infortune réelle, vivre dans le
+mensonge, le désenchantement de l'acte commis, sans compter<a name="page_371" id="page_371"></a> la
+désagrégation morale qu'on met en soi et autour de soi, c'est la pire
+des souffrances.</p>
+
+<p>Nous sommes des êtres de sentiment chétif; le roman que chacun de nous
+bâtit est si vite fini, le souffle qui l'anime si vite épuisé, qu'il
+vaut mieux ne pas le vivre et le garder à l'état de rêve.</p>
+
+<p>Je vous semble bien raisonneur et bien raisonnable, ma Denise, et vous
+me le dites durement. Je voudrais simplement, mon amie, vous préserver
+d'un mal qui passe, d'une chute banale dont vous aurez à rougir&mdash;ne
+fût-ce que vis-à-vis de moi&mdash;d'une honte intime que toute la tendresse
+dont je pourrais vous envelopper ne vous empêchera pas de ressentir.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas pour nous de tromper un mari; il s'agit de vous leurrer
+d'un amour que je n'éprouve pas; il s'agit de mentir à Hélène et&mdash;ceci
+vous semblera peut-être puéril&mdash;je ne pense pas sans un malaise au rôle
+de dupe que nous lui ferions jouer et à la gêne que vous auriez, sortant
+de mes bras, chaude encore de mes baisers, à baiser la chère pureté
+qu'elle est. Je sais que, du jour où je serai votre amant, ma vie se
+disjoindra de la vôtre<a name="page_372" id="page_372"></a> en raison directe de ces mensonges et de ces
+hontes.</p>
+
+<p>Il faut une grande fatuité à l'homme&mdash;et bien peu de vrai amour en
+somme&mdash;pour qu'il songe sans remords à posséder une honnête femme. Si je
+sentais mon moi sublime, capable d'une fidélité absolue ou si je vous
+aimais moins, peut-être ne résisterais-je pas à ce grand amour qui
+s'offre.</p>
+
+<p>Vous m'avez jugé autrefois avoir «une intelligence mâle et froide, un
+c&oelig;ur hésitant...» Oui, voilà ce que je suis, je sens vivement la
+vérité de votre antérieure divination...</p>
+
+<p>Denise, Denise, comprenez ce qui se passe en moi; par pitié pour vous,
+pour Hélène, réfléchissez avant que cette vulgaire et irréparable chose
+soit entre nous.</p>
+
+<p>Ce rôle un peu ridicule assumé par moi de me refuser à votre tendresse,
+il me coûte; mais faire de vous, de vous que je respecte, que j'aime;
+vous ma s&oelig;ur, la compagne, l'amie entre toutes choisie, sentant en
+elle les plus hautes vertus et l'honneur, la loyauté d'un homme, faire
+de vous ce que j'ai fait des autres!...<a name="page_373" id="page_373"></a></p>
+
+<p>Denise, chère âme fine, cher esprit d'élite, ayez conscience de la
+probité qui me fait vous dire: N'aimez pas.</p>
+
+<p>Je vous écris navré; je donnerais tout au monde, afin que dans un éclair
+de sagesse vous comprissiez ce que je vous dis.</p>
+
+<p>Je vous dicte une loi de douleur; j'en suis malheureux. Mais c'est mon
+devoir, il me faut l'accomplir.</p>
+
+<p>Ah! pauvre, pauvre délicate amie, comme je vous aime fort pour avoir le
+courage de vous faire souffrir.</p>
+
+<h3><a name="CLXXVI" id="CLXXVI"></a>CLXXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">8 février.<br />
+</p>
+
+<p>Oh! ces lettres, ces lettres! froides, raisonneuses, prévoyantes de tout
+le mal, de toute la honte, de tous les désenchantements de l'amour... Je
+les hais... et je vous aime plus fort, plus cruellement que jamais.</p>
+
+<p>Vous avez beau jeter du mépris sur ma tendresse qui s'offre, j'en suis
+orgueilleuse ainsi qu'une martyre est orgueilleuse de sa foi.<a name="page_374" id="page_374"></a></p>
+
+<p>Avez-vous donc vu des fleurs s'arrêter de s'épanouir et fermer leurs
+corolles afin de retenir l'exhalaison parfumée de leur âme de fleurs?
+Aussi involontairement je vous aime.</p>
+
+<p>Ah! vous n'avez jamais aimé pour oser flétrir ainsi l'amour. Je ne sais
+quoi m'emporte vers vous, malgré tout, si puissamment! Je n'ai même pas
+la pudeur de ne plus vous dire: «Je vous aime!» et c'est en vous adorant
+à genoux que je vous le murmure, mon bien-aimé.</p>
+
+<p>Il y a dans ma tendresse des nuances divines; refusez-moi les folles
+heures d'extase, mais prenez de mon âme son adoration et vivez
+indifférent dans l'enveloppement de cet amour. Il n'y a pas dans ma
+passion que cette violence qui me donne le vertige et me fait
+frissonner, il y a toutes les tendresses fécondes et douces en savantes
+trouvailles pour le bonheur de l'aimé.</p>
+
+<p>Ah! aimez-moi! aimez-moi! ce cri je le jette, douloureux, vers vous qui
+ne m'aimez pas. Philippe, mon bien-aimé, donnez-moi la vie d'amour... je
+l'implore à vos pieds, défaillante.<a name="page_375" id="page_375"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXXVII" id="CLXXVII"></a>CLXXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">9 février.<br />
+</p>
+
+<p>Mon amie, vos plaintifs accents, vos tendresses passionnées me touchent
+profondément. Ces cris s'exhalant de votre corps enivré, ces intimes
+convulsions de votre c&oelig;ur, emplissent le mien de curiosité, de désir,
+d'amour. Je me suis fait plus sceptique et plus fort que je ne suis. La
+passion n'a pas d'honnêteté, l'amour, pas de pudeur.</p>
+
+<p>Eh bien, ne résistons plus; venez, je vous attends; vous êtes belle, je
+vous aime, j'ai pitié de votre souffrance. Venez, ma bien-aimée.</p>
+
+<h3><a name="CLXXVIII" id="CLXXVIII"></a>CLXXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">10 février.<br />
+</p>
+
+<p>Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un
+amour égal au mien, mais pas votre pitié.</p>
+
+<p>Je ne suis pas guérie, mais je suis calme;<a name="page_376" id="page_376"></a> la crise est passée. Je n'en
+mourrai pas s'il me reste votre amitié.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir
+d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir
+lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour
+dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie.</p>
+
+<p>A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au
+cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là, je ne sais
+quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de
+descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit
+au cocher: «C'est là, mais j'attends quelqu'un».&mdash;Il m'a répondu: «Bien,
+ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège.</p>
+
+<p>Ah oui! <i>petite dame</i>, je n'étais plus que cela: une pauvre chose
+étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle
+avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable.</p>
+
+<p>L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de
+honte... J'ai vu vos<a name="page_377" id="page_377"></a> fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever
+un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je
+broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir,
+se dresser devant moi: <i>Venez&mdash;ne résistons plus&mdash;ma chérie.</i> Oui,
+seulement ceux-là, toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres...
+d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien
+qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas,
+séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui
+anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me
+suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid...
+l'heure?... il attend... il est là... j'irai... il attend...» Mais
+c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides,
+sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée.</p>
+
+<p>Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois
+bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit...
+Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère;
+vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant<a name="page_378" id="page_378"></a> d'humidité,
+vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu
+des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté
+votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à
+la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec
+votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous
+êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux,
+libre...</p>
+
+<p>Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots
+nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a
+ouvert la portière et m'a consolée.</p>
+
+<p>Quelle chose triste et grotesque que la vie!</p>
+
+<p>Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en
+ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient...
+elles étaient aussi <i>démâtées</i> qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez,
+marchez, ça passera.» <i>Ça passera!</i> il a dit ça comme vous...</p>
+
+<p>Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle
+d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son
+effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir<a name="page_379" id="page_379"></a> dans cet état chez moi,
+je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai
+besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas
+tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et
+complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les
+heures à part; allez.» Et nous voilà partis.</p>
+
+<p>Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux
+qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur
+leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et
+lugubre on en pourrait faire...</p>
+
+<p>Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi.
+Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était
+couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur
+mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en
+grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman
+chérie».&mdash;J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi
+donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule,
+bien triste,<a name="page_380" id="page_380"></a> pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après
+j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a
+pas voulu me conduire.»</p>
+
+<p>«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien
+morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un
+t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi
+ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser
+bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je
+t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.»</p>
+
+<p>Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été
+l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante:
+«Ah! c'est toi, toi; te revoilà!» Et puis s'est rendormie sous mes
+baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle
+ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui
+demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon
+enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre
+chose, j'embrassais<a name="page_381" id="page_381"></a> ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de
+ce que je lui avais fait souffrir...</p>
+
+<p>Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court
+passé!...</p>
+
+<p>Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible
+sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement
+et physiquement.</p>
+
+<p>Voilà; maintenant c'est fini.</p>
+
+<p>Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que
+je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la
+crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal
+que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits
+n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et
+tiennent fort mon pauvre c&oelig;ur.</p>
+
+<h3><a name="CLXXIX" id="CLXXIX"></a>CLXXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">11 février.<br />
+</p>
+
+<p>Que vous étiez touchante et jolie, pauvre mie, ce tantôt... toute
+courbaturée, toute<a name="page_382" id="page_382"></a> alanguie, si noblement contusionnée à la lutte du
+devoir, avec vos beaux yeux cernés... j'aurais voulu pouvoir les baiser.</p>
+
+<p>Vous avez eu un petit rire sceptique quand, à genoux à vos pieds et
+entourant votre taille de mon bras, j'ai tenu si longuement, si
+amoureusement votre main dans ma main. Ah! Nisette, chérie d'Hélène, si
+vous saviez comme j'aime votre droiture, votre martyre! mais ne riez
+plus ainsi; ce rire m'a fait mal. J'y ai senti un détachement ironique
+de moi et j'ai si peur d'avoir perdu votre tendresse dans cette rude
+crise... j'ai si peur de vous perdre, mon amie.</p>
+
+<p>Je viendrai encore demain, n'est-ce pas? J'ai un besoin maladif, plein
+d'anxiété, de suivre de près cette convalescence...</p>
+
+<h3><a name="CLXXX" id="CLXXX"></a>CLXXX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">12 février.<br />
+</p>
+
+<p>Venez si vous voulez. Ah! c'est un beau dressage en liberté, pas vrai?
+Vous m'amusez...<a name="page_383" id="page_383"></a></p>
+
+<p>Vous dites: «Aimez-moi... là, très bien... pas tant... allons, un peu
+plus...»</p>
+
+<p>J'ai une vague peur de ressembler à la pauvre grenouille implorant:</p>
+
+<p>«Est-assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?</p>
+
+<p>»Nenni.&mdash;M'y voici donc?&mdash;Point du tout.&mdash;M'y voilà?</p>
+
+<p>»Vous n'en approchez point»...</p>
+
+<p>J'espère n'en pas crever ainsi qu'a fait la chétive pécore... encore
+n'en suis-je pas bien sûre.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de notre amitié, soyez rassuré: je ne sais pas ménager
+ce que je méprise, mais je ne vous méprise pas, je vous aime presque; je
+saurai donc rester l'amie que vous vous êtes rêvée.</p>
+
+<h3><a name="CLXXXI" id="CLXXXI"></a>CLXXXI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">19 février.<br />
+</p>
+
+<p>Mon amie, vous nous inquiétez, Gérald et moi. Nous avons causé comme
+deux frères hier au soir en vous quittant. Ces syncopes fréquentes,<a name="page_384" id="page_384"></a>
+survenues depuis trois jours, nous préoccupent. Nous avons décidé que,
+pour vous distraire sans fatigue, pour vous tirer de la prostration où
+vous êtes, il fallait partir pour le Midi.</p>
+
+<p>Ne vous récriez pas; vos deux frères ont combiné ainsi le voyage: nous
+partons tous pour Cannes, madame de Nimerck, Gérald, tite-Lène, vous et
+moi&mdash;si vous me voulez&mdash;pour vous installer et demeurer quinze jours
+près de vous.</p>
+
+<p>Gérald va vous avertir de ce projet en allant déjeuner ce matin avec
+vous; mais j'ai voulu qu'avant de l'entendre vous sachiez que votre ami
+inquiet, torturé, vous supplie à genoux de ne pas dire: non.</p>
+
+<h3><a name="CLXXXII" id="CLXXXII"></a>CLXXXII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Ce 19.<br />
+</p>
+
+<p>Faites de moi, tous les deux, ce que vous voudrez; je suis désemparée,
+lasse de vivre. Je voudrais dormir, dormir longtemps, dormir toujours,
+seule avec ma chère petite...<a name="page_385" id="page_385"></a></p>
+
+<p>Le reste?... Je ne sais plus et ça m'est égal...</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Terre, il est des vivants dont la vie est passée,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tombeaux, vous n'avez pas tout le peuple des morts.</span><br />
+</p>
+
+<h3><a name="CLXXXIII" id="CLXXXIII"></a>CLXXXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Les Ravenelles, Cannes. 8 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Cette lettre va vous surprendre. Pourquoi vous écrire, puisque nous
+passons nos journées ensemble?</p>
+
+<p>J'aurai la force d'écrire; je n'aurais pas celle de vous dire:
+«Éloignez-vous!»</p>
+
+<p>Quand vous êtes auprès de moi, la douceur de votre présence m'alanguit,
+me rend lâche; mon ami, quittez-nous, rentrez à Paris, abandonnez-moi à
+ma solitude, au calme de ma vie entre Hélène et mère.</p>
+
+<p>Attendre l'heure de votre arrivée au chalet, voir votre cher regard se
+poser sur moi, triste, inquiet; suivre de la fenêtre de ma chambre vos
+ébats dans le jardin avec tite-Lène, entendre, immobilisée sur ma chaise
+longue, votre voix mâle se mêler à la voix argentine<a name="page_386" id="page_386"></a> de la mignonne,
+c'est encore fondre trop mes sensations aux vôtres; tout cela me met
+dans l'âme des troubles, des découragements atroces dont pourtant je
+vis. Ces choses charmantes, tendres, bizarres, cruelles aussi&mdash;qui sont
+notre amitié&mdash;font la joie et la douleur de votre amie. Laissez-moi
+tâcher de reconquérir le calme dans mes habitudes pensives...</p>
+
+<p>Philippe, que ne vous ai-je aimé quand vous m'aimiez! la possession ne
+m'eût pas permis d'atteindre au délire d'amour où j'ai été, et vous ne
+seriez pas devenu l'âme de ma vie comme vous l'êtes... La réalité aurait
+tué l'exaltation du rêve, tandis que mon rêve demeure, en dépit de mes
+efforts pour l'anéantir.</p>
+
+<p>La vertu ne m'est plus qu'une habitude sans joie, stérile à tout
+bonheur; la froideur de votre raison a brisé toute chaude émotion dans
+mon c&oelig;ur; tout mon être fait silence. Je n'ai plus qu'une aspiration:
+l'oubli.</p>
+
+<p>Partez, cher. Tant que vous êtes auprès de moi j'oublie mal.<a name="page_387" id="page_387"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXXXIV" id="CLXXXIV"></a>CLXXXIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Splendid Hôtel, Cannes, 8 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Je trouve votre lettre en revenant de vous conduire tite-Lène; c'est
+donc pour cela que, lorsque j'ai demandé à monter vous saluer dans votre
+chambre, le domestique m'a dit: «Madame repose.»</p>
+
+<p>Nous nous hâtions Hélène, miss May et moi, de revenir aux Ravenelles
+pour vous conter notre belle promenade et vous parer de nos fleurs; nous
+voulions admirer avec la «chérie» le coucher du soleil... J'étais fier
+aussi du rose pâle que notre marche dans la montagne avait mis aux joues
+de «la chérie de la chérie...»</p>
+
+<p>Je suis triste de cette décision, mais elle est sage. Ce va m'être un
+déchirement de vous quitter encore si malade et si faible. Je me sens
+malheureux à cette idée; j'ai bien envie de ne pas venir dîner ce soir
+aux Ravenelles; je vous fais porter ce billet pendant que je passe mon
+habit: faites dire par le chasseur si vous voulez de moi; sinon, je dîne
+à l'hôtel.<a name="page_388" id="page_388"></a></p>
+
+<h3><a name="CLXXXV" id="CLXXXV"></a>CLXXXV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Les Ravenelles.<br />
+</p>
+
+<p>Venez, au contraire; mère ne comprendrait rien à cette abstention et
+s'en étonnerait.</p>
+
+<p>Vous annoncerez ce soir même votre rappel à Paris, cela sera
+plausible... et puis, je suis un peu lâche et veux jouir des heures qui
+me restent à vous voir.</p>
+
+<p>Mon Dieu, comme tite-Lène aussi vous aime!</p>
+
+<h3><a name="CLXXXVI" id="CLXXXVI"></a>CLXXXVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, ce mardi 14 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Je suis arrivé avant-hier matin à Paris; la dépêche d'Hélène m'a fait
+plaisir; mon dimanche a été supportable, grâce à ce mieux signalé dans
+votre état.</p>
+
+<p>Cette promesse de ne plus nous écrire, j'ai essayé de la tenir en
+envoyant des dépêches à madame de Nimerck; mais le laconisme des siennes
+me désespère; pour me les faire<a name="page_389" id="page_389"></a> supporter si courtes, il faudrait
+qu'elles fussent signées de vous. Ce <i>Denise</i>, je l'aime syllabe par
+syllabe, lettre par lettre, jusque dans sa forme. Ce nom seul me serait
+un calmant, une détente dans mes inquiétudes.</p>
+
+<p>Donc, je romps le traité&mdash;c'est le sort habituel des traités d'être
+rompus, d'ailleurs.&mdash;Je vous écrirai et serai bien heureux si vous
+voulez, si vous pouvez me répondre; si courtes que soient vos lettres,
+elles m'apporteront la manne dont j'ai besoin pour vivre calme loin de
+vous.</p>
+
+<p>Je baise tendrement vos mains, mon amie.</p>
+
+<h3><a name="CLXXXVII" id="CLXXXVII"></a>CLXXXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">15 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Pas de dépêche hier ni aujourd'hui; qu'est-ce que cela veut dire? Je
+suis inquiet... Ah! je n'aurais pas dû partir.</p>
+
+<p>J'ai beau penser que les apprêts pour la matinée d'enfants chez lady
+Lewsings sont la cause de ce silence, je ne vis pas.</p>
+
+<p>Madame Trémors, madame d'Aulnet, que je<a name="page_390" id="page_390"></a> vais voir le plus souvent
+possible pour avoir des nouvelles, n'ont rien reçu... Je viens de
+télégraphier longuement à Gérald; qu'est-ce qu'il fiche donc à Cannes
+qu'il n'écrit pas? Faites répondre à mes lettres par miss May, alors. Il
+me faut des nouvelles.</p>
+
+<p>Je suis douloureusement tout entier à vous.</p>
+
+<h3><a name="CLXXXVIII" id="CLXXXVIII"></a>CLXXXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Aux Ravenelles, 18 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Gérald n'est plus auprès de nous; il rentre vers Paris en visitant
+Aigues-Mortes, Arles; il était parti quand est arrivée votre dépêche.
+Mais quelles que soient vos inquiétudes, quelle que soit votre
+souffrance, elle n'est rien auprès de la mienne...</p>
+
+<p>O mon ami, passez-vous les nuits à pleurer votre rêve, à regretter la
+splendeur de votre tendresse méconnue, et à vous dire: je ne saurais
+plus être heureux?</p>
+
+<p>Je suis toujours faible; mon sang, il me semble, n'alimente que mon
+c&oelig;ur et mon cerveau et s'est retiré de ma chair. Je ne peux<a name="page_391" id="page_391"></a> manger:
+j'avale avec une répulsion grandissante un peu de lait. Je deviens
+diaphane, et ces trois lignes écrites pour vous rassurer, dans un grand
+effort de volonté, m'ont une première fois épuisée jusqu'à
+l'évanouissement.</p>
+
+<p>Je m'arrête, n'en pouvant plus. Adieu, Philippe.</p>
+
+<h3><a name="CLXXXIX" id="CLXXXIX"></a>CLXXXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">20 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Ma chérie, votre faiblesse m'inquiète; ce mot-là toujours répété dans
+les télégrammes, m'angoisse.</p>
+
+<p>Pauvre petite! cette lettre qui vous a coûté un évanouissement, mes yeux
+ne s'en peuvent détacher.</p>
+
+<p>Je vous en prie, ayez la volonté de réagir. Vous guérie, nous pourrons
+être si heureux! Toute ma tendresse pour vous, tout votre amour, ont
+cahoté un peu notre amitié; mais elle demeurera plus noble, plus belle,
+plus douce aussi... Ah! ayez la force de vivre!</p>
+
+<p>Cette amitié représentera un grand effort<a name="page_392" id="page_392"></a> d'honnêteté de ma part; de la
+vôtre une droiture sublime, rare à rencontrer. Les joies intimes qu'elle
+nous a déjà données, c'est un peu de bonheur, croyez-moi.</p>
+
+<p>Adieu, mon amie. Je suis triste. Je ne sais plus si j'ai fait bien ou
+mal quand je songe à l'état affreux où vous êtes... par pitié,
+guérissez!</p>
+
+<h3><a name="CXC" id="CXC"></a>CXC<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Les Ravenelles, 23 mars.<br />
+</p>
+
+<p>C'est peut-être me guérir que de ne plus savoir ce que sont mes regrets
+ni ce qu'ils regrettent; mes heures se traînent, mes grands désirs sont
+morts, j'en reste abattue et tremblante.</p>
+
+<p>Mes jours, mes nuits sont singulièrement mélancoliques. Je cherche à
+suicider mes souvenirs. Ne me trouvez pas faible de ne pas vous cacher
+ces souffrances: j'ai le c&oelig;ur plein de larmes.</p>
+
+<p>Mais vous? pourquoi être triste? qu'avez-vous?<a name="page_393" id="page_393"></a></p>
+
+<h3><a name="CXCI" id="CXCI"></a>CXCI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">26 mars.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai votre tristesse, et c'est assez pour que j'y succombe. Je me sens
+criminel; j'en arrive à trouver ridicules, imbéciles, mes scrupules et
+notre honnêteté. Je vous aime bien plus que je ne croyais. Quelle force
+m'a animé et fait lutter contre cet amour?...</p>
+
+<p>Vous êtes née pour aimer; rien ne vous sollicite dans la vie, hors
+l'amour; il vous a embellie, électrisée; maintenant, il vous tue.</p>
+
+<p>Eh bien, aimons-nous. Je me sens pénétré, à mon insu, d'un tel orgueil
+d'être celui que vous avez choisi...</p>
+
+<p>Nous avons, ma Denise, de belles heures à vivre, j'attendrai qu'elles
+sonnent pour vous, j'attendrai que les fleurs de cet amour éclosent
+encore une fois sous vos pas pour les cueillir. Je promets de vous
+guérir, ma bien-aimée, dans l'apaisement de mes baisers passionnés. Je
+viens, n'est-ce pas?</p>
+
+<p><i>Yours for ever.</i><a name="page_394" id="page_394"></a></p>
+
+<h3><a name="CXCII" id="CXCII"></a>CXCII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Les Ravenelles, 29 mars.<br />
+</p>
+
+<p>Non, non; j'ai trop pensé, j'ai trop pleuré, j'ai trop souffert.</p>
+
+<p>J'ai vécu longtemps avec délices dans l'incohérence de mes sensations;
+mais tant de secousses ont épuisé mon amour.</p>
+
+<p>J'en arrive à ne plus savoir si je désire ou non que vous vous souveniez
+d'avoir été, par moi, immensément aimé.</p>
+
+<p>Quels arriérés de tendresse inemployée je vous ai donnés pourtant! c'est
+une douleur de prendre, ainsi que je le fais, toute chose et tout
+sentiment à l'extrême... Mais maintenant c'est fini. Le rêve, resté
+rêve, s'efface lentement sans s'imprégner d'aucun souvenir, d'aucun
+frisson de réalité l'attachant à ma vie.</p>
+
+<p>Ma fille m'a reprise tout entière. Je ne supporte avec joie ses
+tendresses qu'à la condition de valoir quelque chose. Ce quelque chose
+c'est la pureté de mon corps à défaut du calme de mon c&oelig;ur.<a name="page_395" id="page_395"></a></p>
+
+<p>Je ne pourrais, maintenant que j'ai réfléchi, vivre auprès de mon enfant
+dans le mensonge. Je l'ai senti d'une manière violente, cette nuit
+lointaine déjà qui m'a brisée et où j'ai tant souffert.</p>
+
+<p>Mon ami j'aime Hélène plus que vous, plus que moi, plus que mon amour.</p>
+
+<p>Ne venez pas. Allez, je guérirai... on ne meurt pas d'amour.</p>
+
+<h3><a name="CXCIII" id="CXCIII"></a>CXCIII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">31 mars.<br />
+</p>
+
+<p>C'est bien. Cette lettre m'a fait peine. Ce n'est pas la pitié qui
+m'entraîne vers vous, Denise. Votre tendresse ardente m'a pénétré au
+point que, de toute mon âme je vous désire...</p>
+
+<p>Mais je respecte la sagesse, la pudeur maternelle qui vous font m'écrire
+ce dernier, ce suprême renoncement.</p>
+
+<p>Et je vous pleure, et je vous aime, et je vous bénis.<a name="page_396" id="page_396"></a></p>
+
+<h3><a name="CXCIV" id="CXCIV"></a>CXCIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Les Ravenelles, 2 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Moi aussi, je vous ai bien aimé; cet instant-là a contenu une éternité
+de souffrances et de joies...</p>
+
+<p>Je vous offrais toutes les belles illusions gardées dans mon c&oelig;ur,
+toute la force de ma jeune vie, les plus pures, les plus nobles
+aspirations de mon être...</p>
+
+<p>Vous m'avez donné la déception. La force de mon amour était si grande
+que j'ai pu, sans révolte, sans rancune, sans haine, vous obéir quand
+vous m'avez ordonné le renoncement. Je vous aimais jusqu'à l'abnégation,
+jusqu'au sacrifice.</p>
+
+<p>Me voilà armée pour aller désormais l'âme froide et libre. Cette armure
+est, après tout, un riche présent que vous m'avez fait. Nous sommes
+quittes: je vous l'ai payée de la souffrance causée par mon misérable
+amour.<a name="page_397" id="page_397"></a></p>
+
+<h3><a name="CXCV" id="CXCV"></a>CXCV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">4 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Votre ironie m'a fait mal. Je désire ardemment votre retour. J'ai peur
+de vous perdre. Cette lettre un peu cruelle est si loin de votre
+c&oelig;ur! Il me semble qu'il y a des siècles que nous sommes séparés.
+Quand pourrez-vous revenir? Je ne m'habitue pas à vivre loin de vous.</p>
+
+<p>Je baise vos mains dévotement.</p>
+
+<h3><a name="CXCVI" id="CXCVI"></a>CXCVI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">4 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Je vous écris ce deuxième mot du cercle où je viens de dîner avec
+Gérald; on est venu le chercher tout à l'heure de chez madame de
+Giraucourt; votre tante a eu une attaque. Gérald a couru chez elle, me
+chargeant de vous prévenir afin que vous prépariez madame votre mère à
+cette triste nouvelle.<a name="page_398" id="page_398"></a></p>
+
+<p>J'espère que ce mot vous arrivera à temps; je le fais porter par le
+chasseur, au train rapide de huit heures quinze.</p>
+
+<p>Je suis malheureux à la pensée de l'émoi qu'il va vous causer, vous si
+faible; c'est au moment même où je voudrais le plus grand calme pour
+vous, qu'arrive ce cruel accident. Madame de Nimerck aimait-elle
+tendrement sa s&oelig;ur?</p>
+
+<p>Ma pauvre Denise, quel chaos que nos vies!</p>
+
+<h3><a name="CXCVII" id="CXCVII"></a>CXCVII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Dépêche.&mdash;6 avril.<br />
+</p>
+
+<p>Avons reçu télégramme Gérald. Tante très mal, partons; mère désolée;
+serons Paris demain. Triste nouvelle m'a secouée; suis presque mieux et
+forte devant ce réel malheur.<a name="page_399" id="page_399"></a></p>
+
+<h2><a name="LIVRE_V" id="LIVRE_V"></a>LIVRE V</h2>
+
+<p><i>L'amour qui s'éteint tombe rapidement et rarement se ranime.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><i>Quant au courage moral, si supérieur à l'autre, la fermeté d'une femme
+qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui
+puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles de
+courage sont des bagatelles auprès d'une chose si fort contre nature et
+si pénible. Peut-être trouvent-elles des forces dans cette habitude des
+sacrifices que la pudeur fait contracter... les preuves de ce courage
+restent toujours secrètes... presque indivulgables.</i></p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><a name="page_400" id="page_400"></a></p>
+
+<p><i>Le saut de Leucade était une belle image dans l'antiquité. En effet, le
+remède à l'amour est presque impossible. Il faut le danger qui rappelle
+fortement l'attention de l'homme au soin de sa propre conservation.</i></p>
+
+<p class="r"><small>STENDHAL</small></p>
+
+<p><a name="page_401" id="page_401"></a></p>
+
+<h3><a name="CXCVIII" id="CXCVIII"></a>CXCVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Paris, ce dimanche, 30 avril.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces
+messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner
+chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se
+passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous
+savez la théorie? <i>Non</i> se discute, <i>non</i> se combat, et met les amis au
+désespoir. <i>Oui</i>, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun
+conflit, n'éveille pas les <i>tolle</i> obligeants de ceux qui veulent
+s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans
+vous.</p>
+
+<p>Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe
+n'étant guère de<a name="page_402" id="page_402"></a> mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine
+pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine
+suffisantes au gré de son c&oelig;ur pour que je reprenne une vie active.
+Elle aimait beaucoup sa s&oelig;ur; c'était une seconde mère pour elle, à
+cause de leur différence d'âge.</p>
+
+<p>Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la
+secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre
+chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur
+imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait,
+s'engourdissait mon âme.</p>
+
+<p>Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai
+frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal
+que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu
+oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient
+pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur
+qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien.</p>
+
+<p>Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est
+donc en pieux souvenir<a name="page_403" id="page_403"></a> et hommage à notre pauvre morte, plus encore que
+par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain.</p>
+
+<p>N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami,
+dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux <i>le cher</i> de
+notre amitié.</p>
+
+<p>Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin
+de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité&mdash;malgré vos ans de
+plus que moi&mdash;avec le désintéressement d'une vie sentimentale active:
+votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens
+heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives
+peines secrètes, je suis heureuse.</p>
+
+<p>Quel auteur a dit: «La douleur est le creuset où l'amour s'épure.»</p>
+
+<h3><a name="CXCIX" id="CXCIX"></a>CXCIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> mai.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon cher bonheur,</span><br />
+</p>
+
+<p>Vous êtes exquise et je vous aime. Je comprends ce scrupule et
+l'approuve. J'ai bêtement<a name="page_404" id="page_404"></a> organisé ce déjeuner, je ne sais pourquoi.
+N'avez-vous pas éprouvé de ces choses? on entraîne les gens dans une
+partie de plaisir quelconque; on déploie une éloquence vertigineuse à
+combiner, à vaincre les obstacles, les hésitations de ceux-ci, de
+ceux-là; puis, quand tout est bien résolu, convenu, le rendez-vous pris,
+une réaction se fait; on s'appelle imbécile, on se reproche d'avoir mis
+en branle cette troupe qui va vous accaparer, vous assommer pendant des
+heures; les amis eux-mêmes sont au regret d'avoir promis; chacun nous
+envoyons les autres au diable, in-petto... ce qui n'empêche la foule,
+regardant passer les réunis malgré eux, sortes de forçats du plaisir, de
+murmurer: «C'est la bande des Luzy et autres, des fêtards!»</p>
+
+<p>Lâchez-moi donc, je l'ai bien mérité; mais puisque je ne vous fais pas
+de scène, récompensez-moi en me recevant à dîner?</p>
+
+<p>Sauf dépêche contre-ordre trouvée chez moi vers six heures et demie, au
+moment où je rentrerai passer mon habit, je viendrai.</p>
+
+<p><i>Your loving friend.</i><a name="page_405" id="page_405"></a></p>
+
+<h3><a name="CC" id="CC"></a>CC<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">12 mai.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne sais trop ce que mademoiselle de Lespinasse va penser de moi;
+voilà deux fois que je l'oublie.</p>
+
+<p>Voulez-vous être assez bonne pour me l'apporter ce soir chez les
+d'Aulnet?</p>
+
+<p>Vers dix heures n'est-ce pas? J'aime vous voir entrer.</p>
+
+<p>Tendrement à vous.</p>
+
+<h3><a name="CCI" id="CCI"></a>CCI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">12 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Votre dépêche m'est arrivée à deux heures; j'ai téléphoné au cercle,
+vous n'y étiez pas; j'envoie cette lettre chez vous, par un fiacre.</p>
+
+<p>Faites-moi un plaisir, mon ami, venez prendre mademoiselle de Lespinasse
+avant de vous rendre chez ma belle-s&oelig;ur. C'est le moins que<a name="page_406" id="page_406"></a> vous
+puissiez faire pour la tendre fille après votre oublieux abandon. Encore
+qu'elle soit aimante et habituée au sacrifice, je crains qu'elle ne vous
+en veuille de tant de négligence...</p>
+
+<p>Quittons ce ton badin et revenons à nos moutons: J'ai un mal de tête
+fou&mdash;non, sans plaisanter&mdash;je vous jure, je n'en puis plus; je n'irai
+donc pas chez Alice ce soir,&mdash;j'y rate mon entrée&mdash;gros bête, allez!</p>
+
+<p>Depuis que je vous ai dit mon idée de composition, je suis en gestation;
+je porte dans mon pauvre petit cerveau une grosse pensée touffue,
+diffuse... elle me fait très souffrir; je crois qu'elle sort, je veux la
+noter... frrrr: elle s'enfuit. Ce sera en trois parties... j'accouche,
+j'accouche... Ah! c'est un mâle!... Fasse le ciel que c'en soit un.</p>
+
+<p>En attendant, sans la plus petite blague mignonne, c'est un mal et très
+douloureux.</p>
+
+<p>Il faut que je vous aime comme je vous aime, c'est-à-dire infiniment,
+pour vous permettre de venir, car tous les grands malaises sont
+horribles à voir. Mon front éclate, il ne supporte rien qui voile sa
+nudité... Vous connaissez mon<a name="page_407" id="page_407"></a> âme, non mon front; je suis tout
+bonnement affreuse coiffée à la chinoise.</p>
+
+<p>Cela, petite lueur, n'a entre nous aucune importance. J'ai l'intuition
+que vous aimez l'inachevé dans les sensations; nous en avons exploité
+beaucoup, nous n'irons jamais plus loin qu'où nous sommes. Donc, faisant
+abstraction de mon moi humain, de la médiocre, de la mince silhouette
+que je suis, je puis consentir à vous voir sans bandeaux; cela ne vous
+empêchera pas de vous écrier: «Je vous aime!» comme vous le faites
+précisément depuis que vous ne m'aimez plus. Cette gigantomachie (moi
+tout petit géant, vous dieu) que nous nous jouons m'intéresse, en
+somme... tout est faux dans notre manière d'être; il n'y a de vrai que
+ce qui, l'un après l'autre, nous a agités.</p>
+
+<p>Ce tantôt pourtant, je ne sais si c'est ce rayon de soleil se jouant sur
+mon papier et dans lequel s'agite ma plume, ou le souvenir de trois doux
+mots dits par vous avant-hier soir, mais j'ai besoin de chanter à votre
+indifférence la tendresse, plaintive un peu, de mes vagues et éternels:
+je vous aime<a name="page_408" id="page_408"></a>.</p>
+
+<p>Ah! que du <i>rien</i> que vous me donnez je sais faire un peu de bonheur,
+pas vrai?</p>
+
+<h3><a name="CCII" id="CCII"></a>CCII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Lundi, 15 mai.<br />
+</p>
+
+<p>La nièce de madame Ravelles vient de mourir. Il est peu probable que
+nous soyons reçus chez elle, même intimement, mardi. Dans ces conditions
+que décidez-vous? Allons-nous quelque part ou faisons-nous un tranquille
+at home?</p>
+
+<p><i>Yours most devotedly.</i></p>
+
+<h3><a name="CCIII" id="CCIII"></a>CCIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Lundi, 15 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Je choisis le tranquille at home. J'ai été gênée, l'autre jour, de
+rencontrer les Villeréal au Pavillon Henri IV. Bien qu'Hélène et miss
+May fussent avec nous, j'étais contrariée que ces gens nous surprissent
+en escapade. Et puis, où irions-nous? Nous finirions par afficher
+Saint-Germain et sa forêt en y retournant si souvent.<a name="page_409" id="page_409"></a></p>
+
+<p>Mieux vaut le dîner dans le jardin d'hiver embaumé des fleurs de mai, et
+ensuite la causerie dans le petit salon.</p>
+
+<h3><a name="CCIV" id="CCIV"></a>CCIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Mercredi, 17 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Cette fois vous l'aurez la lettre écrite le lendemain de nos soirs, et
+que d'habitude je déchire sans vous l'envoyer. Tant pis si elle vous
+ennuie; au moins, après cette expérience vous ne les réclamerez plus.
+D'ailleurs vous avez dit: «A samedi»&mdash;mon excuse est là: je trouve cela
+long sans vous voir... Pouffez pas, mon ami chéri; ce n'est pas ma faute
+si j'ai le c&oelig;ur tendre et si l'imbécile s'est attaché à vous; c'est
+un coup auquel je ne m'attendais pas; on ne saurait s'aviser de tout en
+ce monde misérable!</p>
+
+<p>Notre amitié sans mensonges ni petites ruses, bien noble et bien droite
+est une chose rare dont je m'enorgueillis. Pourquoi cette intimité
+exquise n'a-t-elle pas suffi à ma vie? Je suis furieuse après monsieur
+mon c&oelig;ur qui a eu des<a name="page_410" id="page_410"></a> soifs folles, inattendues, qu'une telle
+intimité n'étanche pas. S'il est encore un peu alangui, c'est bien de
+votre faute: vous êtes le seul homme dans le tête-à-tête duquel je ne me
+sois jamais ennuyée.</p>
+
+<p>D'où vient cela? pourquoi sont-ce parfois les improductifs qui donnent
+au plus haut point une sensation d'art et de suprême intellectualité?
+Ils sont la source où l'on s'abreuve; toute leur force rejaillit sur les
+autres. Cela explique les enthousiasmes pour des inconnus de la foule,
+insoupçonnés hors un cercle restreint d'hommes de valeur.</p>
+
+<p>Vous êtes pour moi cette force, cet aliment utile à ma tête, à mon âme,
+à mon c&oelig;ur et que, par faiblesse féminine, j'ai cru une minute
+indispensable à mon corps. Pourtant lorsque j'analyse par le menu les
+sentiments que j'ai eus pour vous, je me demande si tout cela était de
+l'amour? De ce que je souhaitais vous posséder tout entier et que nos
+vies ne se séparassent pour rien, unies dans les plus intimes choses,
+faut-il conclure: j'étais facile à entraîner au mal? Je me souviens de
+ces heures de scrupule, dans ce fiacre; je n'avais<a name="page_411" id="page_411"></a> qu'à descendre...
+pourquoi ne suis-je pas descendue? Qu'avais-je donc peur de ne pas
+trouver en vous?</p>
+
+<p>J'ai la vague crainte que ce soit justement parce que <i>vous ne m'aimez
+pas</i> que je vous aime, et cela me semble un sentiment si peu sain,
+entaché d'un tel décadentisme!... J'éprouve un peu de honte à le sentir
+en moi.</p>
+
+<p>Hier, tite-Lène, jouant à cache-tampon avec vous, me dit: «Maman,
+Phillip triche; mettez-lui votre mouchoir en bandeau bien serré sur les
+yeux!» Je me suis levée et, passant derrière le petit canapé sur lequel
+vous étiez assis, j'ai voulu nouer mon mouchoir autour de votre tête; il
+était trop court et joignait à peine. Alors, la chérie s'écria:
+«Cachez-lui les yeux avec vos mains puisque le mouchoir ne va pas.» Vous
+avez eu une révolte pour rire, une comique exclamation: «C'est pas de
+jeu!» qui m'a fait oublier que j'allais vous toucher; vous vous êtes
+rebellé... mes mains errantes sur vos cheveux, sur votre front, ont
+immobilisé votre tête, elles se sont glissées jusqu'à vos yeux. Ils se
+sont clos sous mes doigts... j'ai senti l'impression de douceur de la
+chair fine<a name="page_412" id="page_412"></a> de vos paupières; vos yeux palpitaient faiblement au léger
+contact de mes doigts... votre tête emprisonnée s'est renversée; vos
+lèvres closes avaient l'air de se tendre vers moi... J'ai regardé votre
+visage avec un calme dont j'ai été toute surprise; elles me semblent
+encore si près les heures où une telle chose m'eût fait défaillir!</p>
+
+<p>Malgré l'air que j'en ai serais-je donc froide? à quel besoin de mon
+être répondez-vous? hélas! mon imagination, je crois, a fait toute
+l'autre besogne... Je n'ai pas senti, hier, ces furtives caresses me
+troubler comme lorsque l'on aime, par le contre-coup du plaisir qu'elles
+doivent causer.</p>
+
+<p>Ce qui ressemble à de la passion, chez moi, ne serait-ce qu'un élan de
+l'esprit? et toutes les formules où nous réduit sans cérémonie cet
+insolent Champfort ont-elles tué les sentiments simples? A force de nier
+une chose vraie, finit-on par ne pouvoir y croire ni la ressentir?
+Répondez à tout cela, mon tendre ami.</p>
+
+<p>L'état où je suis doit être celui des hommes que les douleurs, les
+soucis de la vie ont meurtris, et que les plus grandes preuves<a name="page_413" id="page_413"></a> d'amour
+n'arrivent plus à faire croire à l'amour.</p>
+
+<p>Sentez-vous ce que je veux dire et me comprendrez-vous si, malgré tous
+ces retournements de mes sensations, je vous dis pourtant: «Je vous
+aime?»</p>
+
+<p>Bizarre chose que les relations humaines dans lesquelles les plus fins,
+les meilleurs sentiments sont souvent inexplicables et, ce qui est vrai,
+impossible. Comme Bettina d'Arnim je dis: «Ce que d'autres appellent
+extravagance est compréhensible pour moi et fait partie d'un savoir
+intérieur que je ne puis exprimer.»</p>
+
+<p>Une pensée que je vais formuler sans la crainte que vous ne soyez de mon
+avis c'est que: pour n'être pas amants nous n'en demeurons pas moins
+d'étonnants amis.</p>
+
+<p>Quelle douleur de n'avoir pas eu pour me consoler et m'affermir au
+moment où j'ai tant souffert, la vanité de cette douleur! Mon bon sens
+fait fi de la poésie du mal moral comme mon bon goût en fait mystère.</p>
+
+<p>Nous serons, décidément, un couple bizarre à l'intimité duquel le monde
+insultera dans d'aimables et faciles plaisanteries; nous aimant<a name="page_414" id="page_414"></a> sans
+nous aimer, mélange curieux et extravagant d'expansion, de retenue;
+influencés malgré nous par la morale étroite du monde; transformant en
+habitudes correctes, froides, ce que dans un élan naturel les vrais
+sentiments, les vraies attirances ont de plus involontaire.</p>
+
+<p>Tout cela n'est peut-être rien d'autre aussi qu'une douloureuse pauvreté
+d'âme et de sens, une moitié de misère morale, une moitié de misère
+physique, marchant de front dans la vie pratique que les événements nous
+forcent de mener? Je commence à croire que je traîne en moi une immense
+tristesse animée.</p>
+
+<h3><a name="CCV" id="CCV"></a>CCV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Jeudi 18 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Quelle bouffonnerie, la vie! tandis que vous ne sentiez rien d'attirant
+vers moi dans ce jeu de vos mains sur mon visage, moi, ému de la tête
+aux pieds, j'ai dû comprimer un élan plein de griserie subite,
+inexpliquable...</p>
+
+<p>Ah! si cette toute petite chose se fût produite il y a trois mois, ah!
+petite silhouette,<a name="page_415" id="page_415"></a> ah! quel amant déplorable vous auriez acquis, bon
+gré, mal gré.</p>
+
+<p>Ma chère, nous nous serions consolés vous et moi, en formulant dans le
+genre de l'autre: «Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent,
+c'est la manière de se conduire après les avoir faites.» Nous aurions
+tâché honnêtement de faire de notre <i>après</i> quelque chose de sublime, et
+les inévitables saturations ne nous eussent point saisis, parce que
+entre un sphinx fantasque comme vous et un animal hésitant, biscornu,
+traversé de désirs comme moi, l'amour eût été une fantaisie perpétuelle
+dont nous ne nous serions jamais avisés de nous lasser. Regrettez-vous,
+Silhouette chérie? Moi, je commence.</p>
+
+<h3><a name="CCVI" id="CCVI"></a>CCVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">19 mai.<br />
+</p>
+
+<p>Blagueur, allez! et dire que c'est précisément l'animal féroce que vous
+êtes que j'aime en vous... mais quelle aberration, ô mon empereur!
+quelle triste clownerie, ô mes aïeux!</p>
+
+<p>J'espère, petite lueur, que vous avez reçu le<a name="page_416" id="page_416"></a> mot de mère vous invitant
+à dîner demain, triste dîner d'adieu de Gérald. Il part sans rémission
+après-demain et s'embarquera dans quelques jours.</p>
+
+<p>Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la madre, malhonnête? Nous
+accompagnons toutes les trois le fils, le frère, l'oncle chéri, jusqu'à
+Cherbourg.</p>
+
+<p>Ne manquez pas ce dîner représentant l'adieu général.</p>
+
+<h3><a name="CCVII" id="CCVII"></a>CCVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">19 mai.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai répondu oui, madame, et viendrai, certes. Je suis très
+<i>encharibotté</i> d'ennuis gros. Si j'allais aussi faire la conduite à
+Gerald? Madame de Nimerck acceptera-t-elle ce nouveau voyageur? Miss
+May, la rigoriste charmante, ne trouvera-t-elle pas que: «jé souise
+encombrante, vraiment une insioupportèble little monkey». Je promets de
+ne plus la singer, de ne plus l'appeler, miss turtle-dove, d'être grave
+comme un pasteur anglican, sage et aussi peu encombrant qu'un swan-cap.
+Tout cela me sera<a name="page_417" id="page_417"></a> d'ailleurs facile parce que je serai très triste de
+me séparer du cher Gérald.</p>
+
+<p><i>Friendly shake hands.</i></p>
+
+<h3><a name="CCVIII" id="CCVIII"></a>CCVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe</i>.</h3>
+
+<p class="r">2 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Je voudrais que des tendresses,&mdash;celles que j'ignore et que vous
+aimeriez,&mdash;tombassent du bout de ma plume à chaque goutte d'encre qui
+s'en échappe, pour vous remercier des tristes et délicieux huit jours
+passés.&mdash;Pauvre Gérald, il vous aime aussi!&mdash;Je voudrais que les rêves
+ne fussent pas des rêves. Je voudrais savoir vivre sans qu'un c&oelig;ur
+batte contre le mien...</p>
+
+<p>Mais, sans vous figurer que tout ceci soit une chose qui doive vous
+préoccuper, comment voulez-vous que j'arrive à la sagesse, étant donné
+vous et moi?</p>
+
+<p>Je me croyais guérie; hélas! la moindre joie venue de vous a un tel
+retentissement en mon c&oelig;ur... j'en ai des extases de pensée.</p>
+
+<p>Si je pouvais vous communiquer ce que je<a name="page_418" id="page_418"></a> sens, vous seriez heureux, mon
+cher grand; car, en cela, vous m'êtes inférieur; vous êtes
+l'usufruitier, moi le possesseur; vous goûtez le bonheur d'une amitié
+comme la nôtre; seule, j'ai le secret de ce bonheur; il est en moi, je
+l'engendre.</p>
+
+<p>Or, ainsi que tous les créateurs, je puis prodiguer le bien dont la
+source est en moi. Je vous l'offre; prenez-le, animez-vous de ma force
+aimante, fût-ce pour d'autres; mais donnez à jamais à votre amie le
+pouvoir de fournir votre âme de cette tendresse spéciale qui a demeuré
+entre nous pendant ce court voyage.</p>
+
+<p>Ce que je suis, ce que je serai après cela? heureuse à la façon d'un
+poisson au milieu d'une prairie; mais trouvez-moi toujours très droite
+et très bonne, c'est la seule ambition de votre Denise.</p>
+
+<h3><a name="CCIX" id="CCIX"></a>CCIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">15 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez été un peu méchante aux courses pour votre ami; votre cher
+dernier petit billet<a name="page_419" id="page_419"></a> ne me faisait pas prévoir cette nouvelle
+attitude... Vous m'avez très spirituellement blagué; les autres riaient;
+j'aurais bien ri de bon c&oelig;ur comme eux, si, au fond de tout cela, je
+ne sentais vaguement que vous m'en voulez. Ne dites pas non, je le vois,
+j'en suis sûr. Vous avez des manières de clore à demi les yeux en me
+regardant, une façon de sourire, de vous taire, qui me font bien
+souffrir.</p>
+
+<p>Croyez-le, ma chérie, je sais parfaitement la bêtise que j'ai faite en
+résistant à l'élan de votre c&oelig;ur; mais croyez aussi que <i>je vous aime
+trop pour rien regretter</i>. Hier, toute la soirée, vous avez écouté avec
+une complaisance marquée les déclarations de ce grand viveur de
+Chevrignies. Ne niez pas que c'en fussent: je l'ai senti dans vos yeux
+qui me narguaient, dans votre sourire fixe de sphinx heureux de prendre
+une revanche, d'imposer une petite vengeance, le tout dégusté goulûment.
+Germaine elle-même s'en est aperçue et m'a jeté un: «Vous n'êtes donc
+plus une lueur suffisante?»</p>
+
+<p>Parbleu, il m'est surabondamment prouvé que vous êtes une femme exquise,
+une désirable maîtresse; je m'étonne seulement de votre<a name="page_420" id="page_420"></a> obstination à
+ne pas comprendre le pourquoi infiniment supérieur qui m'a retenu.</p>
+
+<p>Laissez-moi donc vous mettre en garde contre Chevrignies et consorts; il
+vous a trop suivie aux expositions, aux Acacias, ailleurs. On commence à
+murmurer un peu partout qu'il est amoureux de vous. C'est un affichant.
+En ami sincère je vous crie: «Casse-cou.» Du reste, je pourrais aussi
+vous le crier à propos de Bernard.</p>
+
+<h3><a name="CCX" id="CCX"></a>CCX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">16 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Eh! là-bas, l'ami très sincère, avez-vous pas bientôt fini de me
+crosser? Pour qui qu'vous m'prenez donc? Je me fiche de Chevrignies, de
+Bernard, des autres; ils ont de l'esprit (de temps en temps), ils sont
+amusants, ils sont drôles, ils me distraient, un point, c'est tout.</p>
+
+<p>En voilà un état, de marquer les coups et de me signaler les pavillons
+des barques qui s'avancent!</p>
+
+<p>Est-ce que vous croyez que c'est pour vous rendre jaloux que?... Gros
+bête, allez! Ne sais-<a name="page_421" id="page_421"></a>je pas bien que mon honneur et le vôtre sont un
+fonds commun?</p>
+
+<p>«Va! je t'ai pardonné...» Ça se chante à l'Opéra... ça se chante aussi
+tout bas dans le c&oelig;ur de votre mie, mon Philippe. Seulement, dame! de
+temps en temps un peu d'étourdissement m'est encore nécessaire; ces
+messieurs sont mes eaux. C'est une petite cure morale pour mener à bien,
+sans rechute, la grande guérison. Chevrignies m'amuse plus que les
+autres parce que, ma parole, il a l'air de se prendre au sérieux.</p>
+
+<p>Venez me voir ce soir, grand jaloux, je vous ferai rire en vous contant
+que Germaine, l'autre jour, comme il me tournait des phrases suaves,
+s'est écriée: «Dites donc, Chevrignies, ne vous y trompez pas avec son
+grand deuil et son crêpe: elle n'est pas veuve, vous savez... Mon pauvre
+ami, c'est seulement sa tante qu'elle pleure!» J'ai pouffé; lui, non.
+Depuis, ayant senti qu'il avait échoué dans ses déclarations légères, il
+a tout à coup changé de tactique et timidement, de peur d'être pris au
+mot, je crois, balbutié des paroles vagues sur le divorce.<a name="page_422" id="page_422"></a></p>
+
+<p>Pauvre tante de Giraucourt! Son joli héritage est bien sûr pour quelque
+petite chose dans ce balbutiement... on le dit un peu à la côte, le beau
+Chevrignies?</p>
+
+<p>Adieu, vieux pion. Je vous aime; mais plus gaiement, j'en conviens...
+mettons: genre opérette.</p>
+
+<h3><a name="CCXI" id="CCXI"></a>CCXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">18 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous
+aime plus?</p>
+
+<p>Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de
+m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure
+ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination.
+J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes
+récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au
+moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas
+m'en vouloir de <i>votre</i> sagesse, voyons?<a name="page_423" id="page_423"></a></p>
+
+<p>Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter
+d'avoir connu, en ce temps-là, toutes les profondeurs de la souffrance.
+J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes,
+inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule,
+insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi?</p>
+
+<p>C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands
+cris passant en ouragan et... qu'on oublie.</p>
+
+<p>L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve,
+propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux
+douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et
+fus aussi folle que les plus folles.</p>
+
+<p>Et quand je pense que sans votre belle résistance,&mdash;elle l'a été, mon
+cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose
+l'avouer!&mdash;j'aurais pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez
+jamais aimé, que j'étais la <i>grande première</i> de votre vie d'amour...
+car vous m'auriez bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils
+eussent pu être, je m'en serais<a name="page_424" id="page_424"></a> persuadée, j'aurais cru en eux, naïve,
+et... j'aurais été heureuse d'y croire.</p>
+
+<p>Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais,
+mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est
+parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!»</p>
+
+<h3><a name="CCXII" id="CCXII"></a>CCXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">19 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Il faut me pardonner, ma chère amie, si j'insiste, si j'ai l'air jaloux,
+si je veille sur vous avec le souci d'un époux; mais vous allez si vite
+dans cette guérison que je n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>Je connais la vie, je suis un jeune vieillard de trente-six ans se
+méfiant un peu de soi et des autres; Chevrignies vous aime: il devient
+discret et vous a de ces phrases révélatrices si on l'interroge:</p>
+
+<p>«&mdash;Hein? Quoi? Madame Trémors? un siècle que je ne l'ai vue.»&mdash;Alors que
+vous venez de me dire:&mdash;«Chevrignies sort d'ici.»<a name="page_425" id="page_425"></a></p>
+
+<p>Madame Nisette, les lauriers sont coupés mais on peut les ramasser, et
+Michel Chevrignies ne demanderait pas mieux que de se dévouer à cette
+besogne.</p>
+
+<p>Vous êtes une passionnée qu'anime et brûle une flamme dévorante pour
+vous, vivifiante pour les autres... Prenez garde.</p>
+
+<h3><a name="CCXIII" id="CCXIII"></a>CCXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">19 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous
+continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à
+votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci.
+Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le
+ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je
+ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon
+existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise
+parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le
+savez bien.<a name="page_426" id="page_426"></a></p>
+
+<p>Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me
+pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une
+succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver
+toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi
+d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre,
+qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de
+l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je
+me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du
+bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon
+c&oelig;ur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison.
+Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je
+suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je
+suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des
+déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié,
+maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes
+pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon
+imagination. J'emploie une patience<a name="page_427" id="page_427"></a> surhumaine à me modérer, à refouler
+mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente
+mon <i>au point</i>.</p>
+
+<p>Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah!
+qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que
+l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut
+degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils
+divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se
+croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies,
+dieux, tables, cuvettes.</p>
+
+<p>Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point
+important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux.
+Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur.</p>
+
+<p>Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées
+douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est
+gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les
+jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui
+tient à cette misérable vie. Aujourd'hui<a name="page_428" id="page_428"></a> est un jour d'influence
+<i>corps</i>; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de <i>l'âme</i>, elle
+m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous!
+Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les
+courtisanes&mdash;et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque
+plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous
+aiment le mieux succombe indéfiniment».</p>
+
+<p><i>Adio, caro mio.</i></p>
+
+<h3><a name="CCXIV" id="CCXIV"></a>CCXIV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">24 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez été délicieuse pour moi à ce dîner d'Armenonville et pendant
+cette mélancolique ballade à travers la fête de Neuilly. Il y a des
+jours où l'on sent votre c&oelig;ur, votre esprit, brûler comme une torche
+superbe. Cette lueur d'incendie arrive à animer, à pénétrer certains de
+ceux qui vous approchent et vous aiment; ce rayonnement leur venant de
+vous, vous les fait distinguer. Méfiez-vous; c'est le reflet de<a name="page_429" id="page_429"></a> la
+flamme émanant de vous qui les illumine; ne prenez pas l'ombre pour la
+proie.</p>
+
+<h3><a name="CCXV" id="CCXV"></a>CCXV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">25 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce que vous avez? Vous voilà positivement jaloux? C'est une
+faiblesse de votre part; je la dédaigne un peu. Quoi: vous, prenable à
+cela? il y a dans ce mouvement de votre âme, pareil et commun à tant
+d'autres hommes, une vulgarité affligeante.</p>
+
+<p>Allez, cher, Chevrignies n'est pas à craindre, ni aucun autre, du reste.
+De l'intérêt, de la vanité, beaucoup de forme, un peu de désir, voilà à
+quoi se réduit l'amour moderne, le vôtre, le leur, et ce n'est pas
+celui-là qui soulèvera les montagnes. Ne parlons plus jamais de ces
+choses; j'aime mieux vous dire: je vous écris du petit salon Louis XV,
+le jour baisse, tout est silencieux, immobile autour de moi. Seule, une
+rose en se mourant laisse tomber ses pétales; elle s'effeuille dans le
+fin vase de Venise... cette agonie d'une fleur met une<a name="page_430" id="page_430"></a> faible sensation
+de vie, de mouvement muet dans la chambre... cela est suave, lent,
+moelleux... j'en ai le c&oelig;ur impressionné. Quelle délicate mort que
+celle des fleurs!</p>
+
+<h3><a name="CCXVI" id="CCXVI"></a>CCXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">28 juin.<br />
+</p>
+
+<p>En attendant le départ pour Royat, je travaille à force. Pourquoi venir
+si peu avenue Montaigne? Vous aurez, demain, quatre jours d'invisibilité
+sur la conscience; est-ce une conduite?</p>
+
+<p>Germaine sort d'ici; elle m'a dit vous avoir eu à dîner hier. Paul,
+après le repas, voulait venir passer la soirée avec moi; vous avez
+refusé de sortir. C'est pas très gentil, vous savez?</p>
+
+<h3><a name="CCXVII" id="CCXVII"></a>CCXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">29 juin.<br />
+</p>
+
+<p>C'est votre faute, ma chère, si vous ne m'avez pas vu; j'arrivais chez
+vous avant-hier et vis<a name="page_431" id="page_431"></a> Chevrignies s'engouffrer sous la porte cochère.
+Arriver bon second, non; alors je vous ai laissé Chevrignies et suis
+retourné bêtement au cercle où j'ai pris une de ces culottes... ça m'a
+un peu consolé, étant donné le proverbe.</p>
+
+<h3><a name="CCXVIII" id="CCXVIII"></a>CCXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">29 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Eh! l'homme aux rubans verts, vous êtes insupportable. En voilà un
+genre?</p>
+
+<p>Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et
+une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a
+aimé? c'est touchant!</p>
+
+<p>Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime,
+animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille
+perplexement: «<i>Povero! Vorrei e non vorrei</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>!»</p>
+
+<p>Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi.</p>
+
+<p>Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le<a name="page_432" id="page_432"></a> tympan; que n'êtes-vous entré
+l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis
+sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au
+bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon!</p>
+
+<h3><a name="CCXIX" id="CCXIX"></a>CCXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">30 juin.<br />
+</p>
+
+<p>Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts
+n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous
+n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec
+laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle,
+et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon
+chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec
+accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand
+elles se croient une peine de c&oelig;ur en mènent grand tapage;<a name="page_433" id="page_433"></a> c'est
+ainsi que personne n'ignore cette rupture.</p>
+
+<p>Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre
+dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les
+événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit
+peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie
+chère, une amitié introuvable.</p>
+
+<p>Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde,
+inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour
+nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois.</p>
+
+<p>Comment voulez-vous que, songeant à ces choses, je sois calme et
+indifférent?</p>
+
+<p>Mon amie, si je vous perds, je suis désemparé, perdu.</p>
+
+<p>Je vous baise les mains de toute mon âme.</p>
+
+<h3><a name="CCXX" id="CCXX"></a>CCXX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories
+subversives sur le divorce?<a name="page_434" id="page_434"></a> Ne voulez-vous pas comprendre surtout que
+ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et
+des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a
+laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?</p>
+
+<p>Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies:
+«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.»</p>
+
+<p>Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il
+existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire
+l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire
+dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de
+Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce
+Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça!</p>
+
+<p>Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon
+amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies
+de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours
+blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette
+atmosphère de spéciale, de latente<a name="page_435" id="page_435"></a> et constante tendresse dans laquelle
+j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne
+faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je
+conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu
+mondaine!</p>
+
+<p>Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en
+contiennent vos lettres.</p>
+
+<p>Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre
+amie. Elle vous chantera un <i>Lied</i> tout frais composé et pas trop
+mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de
+ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et
+voyons-nous beaucoup.</p>
+
+<p>Yours Denise.</p>
+
+<h3><a name="CCXXI" id="CCXXI"></a>CCXXI<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">1<sup>er</sup> juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Impossible ce soir, mon amie; j'ai promis ma soirée. Voulez-vous que je
+vienne dîner demain? Envoyez-moi un gros oui sur un petit bleu.</p>
+
+<p>Adieu, chère sagesse.<a name="page_436" id="page_436"></a></p>
+
+<h3><a name="CCXXII" id="CCXXII"></a>CCXXII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">2 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre
+amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien,
+désormais, contre vous et moi.</p>
+
+<p>Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge
+pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place.
+J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au
+cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous
+étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies
+vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous
+emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais
+la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne
+rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire
+qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le
+simulacre de<a name="page_437" id="page_437"></a> discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner
+dans la salle, il accepte la place et reste.</p>
+
+<p>Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis
+attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice:
+«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une
+jolie femme avec eux et...»</p>
+
+<p>Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi <i>la soirée promise</i>.</p>
+
+<p>Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement,
+saintement. A peine ai-je senti un c&oelig;ur un peu battant, une petite
+secousse, un frisson, puis, plus rien.</p>
+
+<p>Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air
+d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.</p>
+
+<p>Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son
+manteau, de ses gants,&mdash;vous les avez tirés de votre poche.&mdash;Quel
+remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous
+étiez assis près d'elle, tout près, si près...</p>
+
+<p>Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté<a name="page_438" id="page_438"></a> dans ma tenue, ni dédain,
+ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai
+peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé!</p>
+
+<p>J'ai été&mdash;le loin passé, mon Dieu!&mdash;un instant bête et malade; j'ai
+désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je
+vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait
+votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie
+et sage; je ne vous aime plus <i>pour moi</i>; ce n'est plus mon désir que je
+caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous
+ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous
+aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres,
+douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible.</p>
+
+<p>Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous
+découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du
+chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai
+compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme
+Ève, blonde comme Vénus, comme<a name="page_439" id="page_439"></a> Marie-Magdeleine, comme toutes les
+grandes amoureuses, comme toutes les aimées...</p>
+
+<p>Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une
+nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne
+vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole
+l'amour...</p>
+
+<p>Votre</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Il y a toujours une face grotesque aux choses humaines;
+avez-vous remarqué la tête de Michel lorsqu'il vous regardait? Votre
+jolie blondine en riait même, je crois. Chevrignies avait l'air furieux
+et enchanté; quel mélange! par quelle bizarrerie furieux, puisqu'il
+pouvait penser que j'allais recevoir une désillusion en plein c&oelig;ur?</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi son air et son allure m'ont horripilée et fait
+presque le haïr. Je n'aime pas les gens qui prennent ainsi pour eux,
+sans y être autorisés, une part d'un émoi qu'ils n'ont même pas le droit
+de soupçonner. Au reste, je le lui ai fait un peu méchamment sentir.</p>
+
+<p>Et puis, me croiriez-vous aussi bête? Quand<a name="page_440" id="page_440"></a> à un entr'acte il est sorti
+de notre loge et vous de la vôtre, j'ai imaginé je ne sais quoi d'idiot,
+d'absurde, et mon c&oelig;ur s'est serré. Ah! ces c&oelig;urs de femme tout
+pleins d'imaginations, quels ennemis d'elles-mêmes! Avez-vous entendu le
+concert, vous? Moi, pas un son ni un mot. Ils auraient tous pu parler
+japonais sans que je m'en aperçusse. Douce joie mondaine! Sainte Yvette,
+pardonnez-moi!</p>
+
+<p>Je vous attends impatiemment ce soir. Il est dix heures du matin,
+l'heure du dîner me paraît devoir venir dans un siècle.</p>
+
+<h3><a name="CCXXIII" id="CCXXIII"></a>CCXXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">3 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon grand,</span><br />
+</p>
+
+<p>Pourquoi avoir eu, toute la soirée, hier, cet air préoccupé? Que vous
+arrive-t-il encore? Hélène l'a remarqué comme moi; elle m'a dit: «Maman,
+les yeux de Philippe étaient pleins de larmes quand vous avez eu fini de
+chanter l'Adieu de Schubert...» Nous étions si heureux tous les trois
+ensemble... par quels papillons noirs vous êtes-vous laissé envahir?<a name="page_441" id="page_441"></a></p>
+
+<p>Ne manquez pas le dîner du dimanche, demain chez mère. Nous y fêtons
+l'anniversaire de la naissance de tite-Lène. Sa joie serait incomplète
+si vous ne veniez pas.</p>
+
+<h3><a name="CCXXIV" id="CCXXIV"></a>CCXXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Dimanche 4 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Mon ami, je suis bien émue... je lis dans le journal qu'une rencontre à
+l'épée a eu lieu hier matin samedi entre deux clubmen connus MM. M. Ch.
+et P. de L. et qu'après la deuxième reprise M. de L., a été touché à
+l'avant-bras, ce qui a mis fin au duel.</p>
+
+<p>C'est vous, c'est vous! Ah! mon Philippe, voilà donc la raison de votre
+air préoccupé? Je suis bouleversée; ma première pensée a été de courir
+chez vous; mais j'ai eu peur de m'y rencontrer avec votre blonde amie;
+alors, je me résous à vous faire porter cette lettre par mon vieux
+François. Ah! permettez-lui d'entrer auprès de vous pour qu'il me dise
+qu'il vous a vu et comment vous êtes.</p>
+
+<p>Avez-vous quelqu'un pour vous soigner?<a name="page_442" id="page_442"></a> Voulez-vous que je vienne? Je
+suis folle d'inquiétude. Ah! mon grand, mon cher, cher grand... quand je
+pense qu'il pouvait vous tuer!... Mais pourquoi ce duel?</p>
+
+<p>Tenez, je pleure comme une bête!</p>
+
+<h3><a name="CCXXV" id="CCXXV"></a>CCXXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Dimanche.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Ma chère amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>Je dicte cette lettre à mon frère; ma blessure est douloureuse mais peu
+grave; j'ai le dessus de l'avant-bras balafré et percé en séton. Le
+docteur ne paraît pas inquiet; je suis un peu fiévreux; mon bras est
+engourdi et me semble lourd; par prudence on me fait garder le lit
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>François m'a vu; ce brave garçon m'a serré la main (la gauche), avec une
+émotion qui m'a gagné. Je vous enverrai mon frère ce soir, chez madame
+de Nimerck, il vous donnera plus de détails.</p>
+
+<p>Adieu, je vous aime de tout mon c&oelig;ur; j'embrasse avec tendresse ma
+petite Hélène;<a name="page_443" id="page_443"></a> j'espère que les fleurs et les épingles de perles fines
+lui auront fait plaisir.</p>
+
+<p class="r"><small>PHILIPPE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Le secrétaire se permet, chère madame, de vous saluer ici
+respectueusement et de tout son c&oelig;ur en attendant ce soir.</p>
+
+<p class="r">JACQUES DE LUZY.</p>
+
+<h3><a name="CCXXVI" id="CCXXVI"></a>CCXXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Lundi 5.<br />
+</p>
+
+<p>Votre frère m'a tout raconté, hors le pourquoi de ce duel et je n'ai pas
+osé l'interroger... Ma seule inquiétude d'ailleurs c'était, c'est vous.
+Vivre seul avec un domestique lorsqu'on est blessé, ce n'est pas vivre.
+Je me morfonds à l'idée qu'il m'est interdit d'aller vous voir; j'enrage
+contre les conventions mondaines qui n'empêchent pas la réalisation du
+mal et interdisent la manifestation du bien. J'aurais tant de plaisir à
+vous rendre des soins capables de vous distraire!</p>
+
+<p>Laissez-vous toujours voir par François; il bourre ses yeux de souvenirs
+qui nous intéressent, même nous amusent, Hélène et moi.<a name="page_444" id="page_444"></a> Il dépeint
+l'emmaillotement de la gouttière soutenant le bras... nous voilà émues.
+Il saute de là pour dire: «Il y a sur la cheminée le portrait de notre
+petite mademoiselle à côté d'un petit chien qu'on dirait en sucre verni
+et peint.»&mdash;Mon Hélène, joyeuse, s'écrie: «C'est mon beau petit chien en
+saxe que j'ai donné <i>à mon grand toutou de Phillip</i>, quand j'étais
+petite(!) et il l'a encore? bon Phil! il ne l'a pas encore cassé <i>en
+jouant avec</i>...» Et, devenant sérieuse et grave: «Vois-tu François, il
+m'a promis de garder son portrait toute sa vie:»&mdash;François, ahuri, ne
+comprend plus rien, les adjectifs de tite-Lène s'accordant, dans la
+conversation, comme ils peuvent.</p>
+
+<p>Adieu, cher malade; nous pensons à vous, trop.</p>
+
+<h3><a name="CCXXVII" id="CCXXVII"></a>CCXXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">8 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Il mio fratello me prête encore sa main, ma chère amie. Je vois que
+François, en vous rendant quotidiennement compte de mon état, est d'une
+grande discrétion malgré tous les<a name="page_445" id="page_445"></a> détails qu'il vous donne. Ce serait
+mal à moi d'abuser de votre pitié au moins en ce qui concerne mon
+abandon; j'aime mieux m'en fier à votre indulgence et à votre discrétion
+et vous avouer que depuis dimanche soir, me voyant privé de l'usage de
+mon bras, j'ai été pris de l'ennui de rester dans la solitude et j'ai
+gardé la blonde petite qui m'offrait ses mains blanches pour me soigner.
+Je suis entouré de sympathie... ne me plaignez donc pas trop. Vous vous
+imaginez bien, en effet, que si les choses ne s'étaient pas passées
+ainsi j'aurais eu recours à vous et prié votre dévouement de s'asseoir à
+mon chevet; mais cela n'aurait pas été aussi sage, quoiqu'il n'y eût pas
+eu là de quoi alarmer M. Béranger lui-même, que notre histoire
+réconforterait plutôt.</p>
+
+<p>C'est pour moi le regret de l'hospitalité que j'ai offerte, de ne
+pouvoir vous convier à venir...</p>
+
+<p>J'espère bien, du reste, être vite remis; on doit me permettre de sortir
+jeudi prochain. J'irai vous voir; on me rendra d'ici là mon bras moins
+impotent avec des bandages plus menus.<a name="page_446" id="page_446"></a></p>
+
+<p>Adieu, mon amie; je vous remercie de vos lettres et je profite des
+privilèges que donne la maladie pour vous embrasser très tendrement vous
+et Hélène.</p>
+
+<h3><a name="CCXXVIII" id="CCXXVIII"></a>CCXXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">Vendredi 9 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Mon c&oelig;ur s'est une dernière fois un peu convulsé... C'était l'agonie
+finale, ne vous en attristez pas outre mesure. Je m'aheurtais à une
+pensée, à un sentiment qui doivent mourir; ils sont morts... que leur
+souvenir vous soit léger!</p>
+
+<p>Si vous devez sortir le 15, je ne vous verrai donc pas avant notre
+départ pour Royat? c'est triste. Il n'y a pas moyen de reculer ce
+voyage&mdash;croyez que j'y ai bien pensé&mdash;pour ces raisons: Marie-Anne
+Danans nous a invitées, Hélène et moi, non à Royat, mais dans sa terre
+de Fontana, proche de Royat. Elle nous attend sans faute le 13, date
+fixée antérieurement entre nous; mère, ma belle-mère, s'expliqueraient
+mal le retard que j'apporterais à partir, d'autant<a name="page_447" id="page_447"></a> que mesdames
+Trémors, d'Aulnet et miss Suzanne, doivent voyager avec nous et qu'un
+compartiment est retenu.</p>
+
+<p>Non seulement aussi, la terrible chaleur qu'il fait explique qu'on ne
+veuille pas traîner à Paris mais, de plus, Chevrignies à dû tenir au
+cercle de vagues et absurdes propos que s'est empressé de redire, dans
+la famille, mon imbécile de beau-frère. Voici la scène qui s'est passée
+hier chez Alice et dont l'ironie m'a frappée: Aprilopoulos, avec
+naïveté, nous raconte que Chevrignies est parti pour Bade le
+surlendemain du duel.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, vous devez le savoir aussi bien que moi, mesdames, il n'a pu
+s'en aller sans prendre congé de vous; n'était-il pas dans votre loge le
+soir de la provocation?</p>
+
+<p><small>MOI.</small>&mdash;Ah! c'est au concert que ces messieurs?...</p>
+
+<p><small>APRILO.</small>&mdash;Mais oui; il paraît que Luzy console une amie de Michel; elle
+était en face de lui avec son nouveau protecteur. Michel, énervé de les
+voir là, a quitté un moment votre loge; Philippe, voyant cela, n'aurait
+pas dû sortir de la sienne dans les conditions où il se<a name="page_448" id="page_448"></a> trouvait, si
+rapide successeur de Chevrignies. C'est alors qu'ils se rencontrèrent
+dans le couloir; ils échangèrent des propos blessants; le lendemain,
+Luzy envoyait des témoins à Chevrignies et vous savez le reste. Quelle
+sotte aventure! pour une petite dame... c'est tout un roman.</p>
+
+<p><small>SUZANNE.</small>&mdash;Oh! le vrai roman n'est pas seulement là; le vrai roman, mon
+cher, c'est autre chose...</p>
+
+<p><small>ALICE.</small>&mdash;Suzanne, tu devrais les ignorer ces choses; je regrette,
+monsieur Aprilopoulos, que vous ayez parlé devant ma fille...</p>
+
+<p><small>SUZANNE.</small>&mdash;Maman, je vous en prie, ne soyez pas si correcte; j'ai
+vingt-quatre ans, je ne suis pas une enfant. L'âge de ne pas ignorer
+<i>ces choses</i>, à moins d'être une sotte, est venu pour moi.</p>
+
+<p>Alice a répliqué je ne sais quoi à sa fille, sans la faire taire
+d'ailleurs. La discussion a bifurqué; je ne me suis pas avisée de la
+remettre sur le chemin du duel; j'étais troublée un peu, ayant encore eu
+là une belle occasion de ne pas annihiler mes inquiètes palpitations.</p>
+
+<p>Étant donnés ces événements, je ne puis pas<a name="page_449" id="page_449"></a> rester à Paris et y
+attendre votre convalescence; ce serait sujet à interprétation
+malveillante, et puisque vous avez fait de moi une honnête femme, encore
+est-il d'une certaine utilité que je paraisse telle au public... Ah!
+quel mal on a à garder une chère amitié fervente!</p>
+
+<p>Ma belle-mère, ma s&oelig;ur Alice, Suzanne, descendent à Royat chez
+Servan, au Grand-Hôtel. Pourquoi n'y viendriez-vous pas en
+convalescence? C'est à deux pas de Fontana. J'irai chaque matin faire
+mon traitement et plonger tite-Lène dans la piscine; nous nous
+rencontrerions. L'après-midi vous monteriez chez les Danans, vous
+psychologueriez avec le beau Paul. Enfin, voyez à arranger cela...</p>
+
+<p>Je ris, songeant à ces combinaisons proposées, si lointaines de vos
+propres combinaisons, peut-être? Ah! pauvre moi!</p>
+
+<h3><a name="CCXXIX" id="CCXXIX"></a>CCXXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">11 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Mon amie,</span><br />
+</p>
+
+<p>Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette
+écriture difforme; je me<a name="page_450" id="page_450"></a> suis souvenu avec joie tout à l'heure que,
+dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne
+m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de
+quelques beaux restes d'instinct.</p>
+
+<p>Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour <i>elle</i>, voilà la
+vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce
+monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du
+bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.</p>
+
+<p>Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée
+Suzanne; elle la surprendrait bien.</p>
+
+<p>Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce
+n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces
+demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait
+là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est
+tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple
+fait, trop de choses qui n'y sont pas.</p>
+
+<p>Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale
+qu'elle valait quelques<a name="page_451" id="page_451"></a> gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La
+pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses
+illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...</p>
+
+<p>Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout
+entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.</p>
+
+<p>Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en
+somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma
+main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade.
+Et voilà.</p>
+
+<p>J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis
+d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur
+lui a fait rêver la neige des glaciers.</p>
+
+<p>J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste
+anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de
+finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies
+me poursuit et m'embête encore.</p>
+
+<p>La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant
+dit ce matin&mdash;à propos de bottes&mdash;: «Eh bien, <i>vrai!</i> et<a name="page_452" id="page_452"></a> moi qui
+t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»&mdash;Pardonnez
+l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le
+fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où
+nous sommes, l'ange du mal et moi. <i>Che-che</i>, vous savez, c'est
+Chevrignies.</p>
+
+<p>Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main
+gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans
+impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé,
+ce qui se passe au fond de mon c&oelig;ur; les intermédiaires entre vous et
+moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.</p>
+
+<p>Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur.</p>
+
+<h3><a name="CCXXX" id="CCXXX"></a>CCXXX<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">13 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Adieu à vous aussi. Mère part dans peu de jours pour Nimerck; si votre
+cure d'amour est finie avant ma cure d'eau, elle vous y recevra<a name="page_453" id="page_453"></a> et vous
+m'y attendrez. Adieu. Hélène vous rend vos baisers.</p>
+
+<p>Miss May prépare, en vraie Anglaise, et sur ma table qui bouge, les
+douze colis qu'elle tient à emporter <i>à la main</i>.</p>
+
+<p>Adieu. <i>Dear child, I love you.</i>&mdash;Ah! vous n'êtes plus que cela: mon
+cher, cher enfant!</p>
+
+<h3><a name="CCXXXI" id="CCXXXI"></a>CCXXXI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">15 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste,
+Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être
+en <i>miouvemente</i>; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de
+Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et
+sommes parties immédiatement pour Fontana.</p>
+
+<p>Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans
+finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat
+d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres
+centenaires sur<a name="page_454" id="page_454"></a> un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel
+coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le
+puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son
+château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec
+Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout
+et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le
+lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est
+extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours.</p>
+
+<p>Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle
+qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda
+Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du
+beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.</p>
+
+<p>La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme
+supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à
+en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes
+débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre
+de grande amoureuse, si vous<a name="page_455" id="page_455"></a> errez par la chambre, que vous devez
+sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis
+s'est éteinte...</p>
+
+<p>Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression
+que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de
+nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur
+déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre
+rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous,
+cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre
+amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le
+calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos
+c&oelig;urs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié
+amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en
+douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen.</p>
+
+<p>Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller.
+Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher
+quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de
+ton cou<a name="page_456" id="page_456"></a> Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée
+de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est
+Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son
+imagé jargon soi-disant français.</p>
+
+<p class="r"><small>DENISE.</small></p>
+
+<p><i>P.-S.</i>&mdash;Je rouvre ma lettre avant de m'endormir. Donnez-moi de vos
+nouvelles; ce soir, après dîner, nous avons parlé de vous. Danans m'a
+inquiétée; je lui disais la nature de votre blessure, il s'est écrié:
+«Et on l'a tenu à la chambre si longtemps pour cela? Allons, ceux qui
+nous suivent sont décidément un peu douillets».</p>
+
+<p>Vous ne l'êtes pas, je le sais... alors la folle du logis fait
+chevaucher de tristes rêves; vite un mot à votre princesse Extrême.</p>
+
+<h3><a name="CCXXXII" id="CCXXXII"></a>CCXXXII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">Mercredi 16 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Je réponds en hâte à votre lettre: calmez vos inquiétudes, amie aimée;
+je vais très bien;<a name="page_457" id="page_457"></a> mais j'ai eu une complication à ma blessure deux
+jours après le duel. Je ne vous en avais rien dit afin de ne pas vous
+tourmenter; vous pourrez donner ces détails au grand romancier, s'il
+vous reparle de moi, pour qu'il me traite mieux: l'épée de Chevrignies
+m'a traversé la peau de la face interne de l'avant-bras et m'y a fait
+une plaie en séton de quelques centimètres; on m'a pansé, et, par
+prudence, j'ai gardé le bras en écharpe deux jours; on me donnait des
+bains locaux phéniqués; par horreur de cette odeur je n'aurais osé
+sortir ni me présenter chez personne. Le second jour, des frissons m'ont
+pris, tout le bras était douloureux et j'avais de la fièvre; Félizet a
+trouvé de la rougeur, du gonflement à la partie blessée; il a fallu
+débrider la plaie dans toute la profondeur, attouchement peu agréable.
+C'est cette recrudescence de mal que je vous ai cachée et qui m'a forcé
+de garder la chambre, le bras maintenu dans l'immobilité par une
+gouttière.</p>
+
+<p>Voilà, ma chérie, toute l'histoire; notre grand chirurgien d'ami pourra
+vous la confirmer; voilà pourquoi je n'ai pas été vous baiser la<a name="page_458" id="page_458"></a> main
+avant votre départ, voilà pourquoi Danans a tort de m'appeler douillet.</p>
+
+<p>Cela me gêne bien de vous écrire de la main gauche: patientez pour mes
+réponses et écrivez-moi, vous, tout ce que vous faites et dites.</p>
+
+<p>Baisers à Hélène, souvenirs aux Danans. Je suis triste. Soyez-moi
+tendre.</p>
+
+<h3><a name="CCXXXIII" id="CCXXXIII"></a>CCXXXIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">17 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade:
+j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous
+êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance.</p>
+
+<p>Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle
+d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et
+bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce
+qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être
+grondée par le cher vieux pion.</p>
+
+<p>Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que<a name="page_459" id="page_459"></a> «l'âme la plus éprouvée a le
+plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir...
+mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot <i>triste</i> me brûle les yeux en
+relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour
+vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que
+je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous
+dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées,
+improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au
+Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars
+traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de
+tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible
+paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un
+dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne
+ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous
+serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous
+voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes».<a name="page_460" id="page_460"></a></p>
+
+<h3><a name="CCXXXIV" id="CCXXXIV"></a>CCXXIV<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">19 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Je reçois avec joie tous les matins la dépêche bulletin de santé; mais
+que veut dire le: «suis triste, seul...», que contenait celle de ce
+matin. Triste, je le savais, mais seul?</p>
+
+<p>N'allez-vous plus en Suisse avec l'objet aimé? Qu'est-il survenu dans
+votre vie? un pétale de rose, une plume d'oiseau, se sont mis en travers
+de votre chemin? Dites, afin d'être consolé...</p>
+
+<p>Je viens d'avoir la visite de ma fille (je l'ai laissée ce matin à Royat
+pour déjeuner avec sa tante et ne la ramènerai à Fontana que ce soir,
+après un dîner que ma belle-mère offre aux Danans à son hôtel), avec
+Suzanne et Aprilo, tous les deux gais et gentils, confiés à la garde
+d'un petit cheval, d'une petite voiture et d'une petite fille:
+tite-Lène. Ils sont entrés par la grande avenue ainsi que trois radieux
+printemps. On a parlé de vous en buvant du vin d'Asti parfumé de muscat,
+pétillant comme du<a name="page_461" id="page_461"></a> champagne. Hélène était divine me disant: «Je vous
+fais une visite, maman.» Elle en avait un orgueil de petite femme, de
+jouer avec moi <i>à la dame.</i></p>
+
+<p>Marie-Anne a mis des fleurs dans leurs mains et ils sont partis
+contents, gais, gentils, frais sous le soleil, par la route poudreuse.</p>
+
+<p>Pourquoi Alice ne marie-t-elle pas ces enfants? le brave et sain c&oelig;ur
+de Grégor Aprilo serait le salut de Suzanne, plus légère que fautive, en
+somme.</p>
+
+<h3><a name="CCXXXV" id="CCXXXV"></a>CCXXXV<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">20 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté,
+ne me trouvant pas assez <i>rigolo</i> pour devenir l'ordonnateur de ses
+menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la
+galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet
+être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi
+dans l'univers.</p>
+
+<p>Je m'apprête à prendre une formidable résolution<a name="page_462" id="page_462"></a> et j'aurais bien aimé
+que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage.</p>
+
+<p>Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de
+vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai
+jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du
+premier jet.</p>
+
+<p>Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en
+apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la
+bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de
+moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas
+dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant
+et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin
+mon c&oelig;ur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez
+un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille,
+du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre
+avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si
+vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là.</p>
+
+<p>Je baise vos mains. Mon bras va mieux.<a name="page_463" id="page_463"></a></p>
+
+<h3><a name="CCXXXVI" id="CCXXXVI"></a>CCXXXVI<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">23 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>J'ai tant de choses à vous dire que je ne sais par laquelle commencer:
+D'abord: vous. Il ne faut pas vous laisser envahir par ces
+désespérances; vous êtes en pleine force, en pleine jeunesse, et bien
+des jours passeront avant qu'il soit temps de dire avec Louis Bouilhet:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le temps s'écoule et l'orgueil imposteur</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pousse au néant les jours de ma jeunesse</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Comme un troupeau dont il fut le pasteur.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais non, cher, vous n'êtes pas un pauvre correspondant; cela serait-il,
+je vous aime comme vous êtes et puisque votre «c&oelig;ur est bon» et que
+je «l'ai», je n'ai rien à demander de plus ni de mieux.</p>
+
+<p>Je regrette de n'être pas auprès de vous quand vous souffrez et que vous
+vous plongez dans le marasme; ma bonne humeur vaillante est contagieuse
+et vous donnerait du courage.<a name="page_464" id="page_464"></a> Mère, seule à Nimerck, me pleure à ce
+point de vue dans ses lettres. Je suis un remontant admirable,
+paraît-il. Ceci devrait constituer une situation lucrative dans le
+monde; alors je serais riche! Mais voilà, on ne s'est pas encore avisé
+de monnayer les sentiments gais; certaines demoiselles ont bien fait ça
+pour l'amour... je ne sais au juste pour quelle cause cela leur a établi
+dans le monde une incontestable mauvaise renommée.</p>
+
+<p>Peut-être ont-elles falsifié l'admirable marchandise? ou bien,
+décidément, l'amour est-il un sentiment qui doit s'ingurgiter triste?</p>
+
+<p>Prenez courage, mon désespéré de vous et des autres; ne m'en veuillez
+pas de plaisanter un peu vos grands petits chagrins; cela tient à ce
+qu'un heureux événement se prépare... Hier au soir, après le dîner,
+tandis que Suzette et Hélène dansaient au Casino, Grégor m'a offert le
+bras, et, dans les allées silencieuses du parc, il m'a dit le secret de
+son c&oelig;ur et demandé de parler pour lui. Le brave garçon était ému, et
+moi bien touchée de sentir en lui tant d'amour pour ma nièce. Or, dès ce
+matin, j'ai eu un entretien avec Alice et Suzanne.<a name="page_465" id="page_465"></a> Le chiffre de la
+fortune d'Aprilo, beaucoup plus élevé que n'avaient pensé ces dames, a
+décidé ma nièce à «courir les ambassades». La voilà bel et bien fiancée;
+j'en suis ravie. Demain, chez les Danans, nous les avons tous à dîner.</p>
+
+<p>Tandis que je vous écris, Marie-Anne au c&oelig;ur ingénieux en délicates
+attentions, transforme la salle à manger en bosquet de verdure au moyen
+de branches d'arbres coupées dans la forêt et parmi lesquelles les
+domestiques, les jardiniers, Marie-Anne, tite-Lène, et un jeune voisin
+de campagne, fils d'une amie des Danans, Claude Barjols, posent de ci,
+de là, des fleurs blanches.</p>
+
+<p>L'effet est délicieux; Hélène, rose de plaisir, admire l'&oelig;uvre avec
+des enthousiasmes juvéniles; ils troublent un peu la bonne ordonnance de
+ma lettre, car je vous écris du petit salon donnant dans la salle, les
+portes grandes ouvertes. De temps en temps on m'interpelle et je suis
+obligée de crier mon admiration sans que mes interlocuteurs daignent
+arrêter une minute, pour m'entendre, le brouhaha de leur organisation
+savante et fleurie.<a name="page_466" id="page_466"></a></p>
+
+<p>L'état de toute la maisonnée est un peu agité par cette grande nouvelle,
+et moi plus émue que je n'aurais cru des souvenirs qu'elle éveille en...</p>
+
+<p>Cette fois, j'ai été arrêtée pour de bon par Marie-Anne.</p>
+
+<p>Elle vint s'asseoir dans un fauteuil, me jetant un: «Eh bien?» si
+doucement impératif que j'ai laissé là ma plume.</p>
+
+<p>Mon ami, comme cette femme est superbe dans ses quarante ans! la belle
+et noble allure! Elle défaisait lentement ses gants, et le bras et la
+main me sont apparus si purs de ligne... j'en étais émerveillée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Denise? voilà un recommencement... voilà la roue qui tourne,
+tout proche de nous, et engrène deux nouvelles existences; heur ou
+malheur, la destinée pour eux?... <i>Chi lo sa?</i> et dire que, si broyées
+soyons-nous, personne n'aura le courage de crier à ce couple: Vous
+tentez l'impossible rêve, n'y ayez pas foi; et, afin de ne pas
+empoisonner vos jours de désillusion: «<i>lasciate ogní speranza</i>».</p>
+
+<p>Elle s'était levée et marchait de long en large devant la table où
+j'étais accoudée; j'ai lu sur<a name="page_467" id="page_467"></a> ses traits une émotion inaccoutumée...
+elle aussi se souvenait...</p>
+
+<p>Marie-Anne me parut plus grande, plus belle dans les longs plis de sa
+robe de laine blanche; sa majestueuse stature évoquait en mon esprit une
+déesse sage et désenchantée:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ni toi ni moi ne dirons à la jeune fille ce que nous avons
+souffert. A quoi servirait? Pourrions-nous lui donner une joie autre en
+remplacement du désir qui naît en elle? Alors, nous nous étourdissons
+pour l'étourdir, nous lui sourions pour qu'elle sourie; nos lèvres
+murmurent: «Va!» et nous la poussons doucement devant nous afin qu'elle
+ne voie pas nos yeux baignés de larmes et ne soupçonne pas les
+meurtrissures, qu'en route on nous a faites au c&oelig;ur; nous devenons
+joyeuses, nous lui donnons des fêtes, nous lui cachons les amas de
+douleur que la vie entasse dans les âmes: va!... si tu as l'âme tendre,
+tu seras la victime; si c'est lui, il sera victimé; mais soyez assurés,
+pauvres fiancés, que votre étoile, pas plus que les nôtres, n'ira par le
+monde sans défaillance de lumière!»</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Anne, tous les hommes n'ont pas<a name="page_468" id="page_468"></a> l'esprit arrogant et ne nient
+pas en nous, gouailleurs, notre soif d'amour, de tendresse: tous
+n'apportent pas en mariage une âme sceptique, en cendre...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... d'ailleurs, ta nièce a la chance de les valoir, ces
+hommes. C'est une satisfaite d'elle, orgueilleuse, positive, impérieuse;
+elle est de la catégorie de celles qui nous vengent. Mais ton Hélène?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Hélène est encore un baby!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu trouves? petite Nisette, tu es comme toutes les mères... tu couves
+la coque vide de l'&oelig;uf sans t'apercevoir que le poussin a ses ailes
+et qu'il vole... tiens, regarde...</p>
+
+<p>Cher, madame Danans me montrait mon Hélène, étendue sur un
+rocking-chair. Claude Barjols (il a dix-sept ans), lentement la berçait;
+d'une gerbe qu'il tenait dans sa main, il laissait tomber une à une les
+fleurs sur Hélène et souriait en la regardant. Elle parlait; les
+réponses de Claude semblaient des dénégations, des défenses... mais elle
+prenait un petit air boudeur, fâché, et lui, humble, s'excusait. Oui,
+oui, il n'y avait pas là deux enfants, mais un jeune homme, une jeune
+fille... j'ai senti mon<a name="page_469" id="page_469"></a> c&oelig;ur défaillir... j'allais, fâchée&mdash;de quoi,
+mon Dieu?&mdash;appeler Hélène, quand Marie-Anne pressa ma main, disant:
+«Écoute...»</p>
+
+<p>Alors, les mots arrivèrent jusqu'à nous, attentives:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi voulez-vous que je garde vos fleurs? Vous avez été bien trop
+vilain hier; vous aviez honte de me faire danser au Casino, oui, honte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, non, je vous jure, vous vous faites des idées...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non! et tout ça parce que j'ai l'air d'une petite fille avec
+mes robes courtes; mais l'année prochaine elles seront longues, je serai
+plus vieille et c'est moi qui ne danserai plus avec vous mais avec de
+vrais messieurs grands, et ce sera bien fait...</p>
+
+<p>Il riait, le jeune garçon, et soigneux de l'enfant boudeuse il la
+berçait doucement, s'amusant à laisser naître en elle, à son profit à
+lui, quelques soucis de femme...</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu édifiée, Denise?... elle est bien jolie, ta fille, et si
+suave!... Mon mari, lui-même l'aime et la choie. La voyant courir
+l'autre soir sur la pelouse, pour la première fois il a<a name="page_470" id="page_470"></a> manifesté ce
+regret: «Si j'avais été sûr d'avoir une fille semblable à cette petite,
+j'aurais aimé que vous eussiez un enfant.» Ah! j'ai été jalouse de toi à
+cette minute-là, Denise; jalouse de ce souhait tardif de paternité comme
+d'une infidélité. Ce n'est pas seulement en père que Paul aime
+tite-Lène; c'est pour cette fraîche féminité, cette coquetterie
+naissante, qui émanent d'elle. Elle possède un charme au-dessus de son
+âge, un tact, une finesse, une câlinerie...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant que vous voudrez, mais c'est inconscient; la croire capable
+de voir autre chose que des fleurs, dans ces fleurs qui tombent des
+mains de Claude sur sa jupe vague et flottante de fillette...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu vas voir.</p>
+
+<p>Alors me prenant par le bras, elle s'avance sur le perron et, là:</p>
+
+<p>&mdash;Hélène? s'écrie-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, ma Mie-Anne?</p>
+
+<p>La petite se lève, ramasse vite ses fleurs et accourt vers nous avec son
+compagnon, tout cela si franchement, si naïvement, que je ne pus me
+retenir de lui mettre un baiser au front.<a name="page_471" id="page_471"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez appelée, Mie-Anne?</p>
+
+<p>Et, en parlant, ma fille groupait artistement ses fleurs et en glissait
+une partie dans sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as là un joli bouquet. Veux-tu me le donner?</p>
+
+<p>&mdash;Mie, j'aime mieux vous en cueillir un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là me plaît...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, les fleurs en sont déjà presque fanées...</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiens donc tant à ce bouquet?</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne amie, je vous en ferai un bien plus beau; celui-là, tenez, je
+vais en donner la moitié à petite mère (avec un regard vers Claude et
+devenant rouge en voyant l'air un peu vexé du gamin) parce que petite
+mère, c'est encore un peu moi... Mais pour vous je cours en chercher un
+beau, un plus beau ma mie!</p>
+
+<p>Et la voilà se sauvant au bout de la pelouse. Ah! ce: «c'est encore un
+peu moi...» Marie-Anne souriait; moi, deux larmes perlaient à mes cils
+et je pensais: déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois? n'avais-je pas raison? elle<a name="page_472" id="page_472"></a> aiguise son c&oelig;ur et voit
+«autre chose que des fleurs en ces fleurs».</p>
+
+<p>Ah! Philippe, j'en reste atterrée! penser qu'il y a quelques mois à
+peine je me sentais entraînée par cette folie d'amour sans songer que
+l'heure de mon Hélène était si proche!</p>
+
+<p>Avec quel soin il va falloir m'occuper de son c&oelig;ur et devenir la
+confidente de ses plus secrètes pensées! je veux être son amie: la tâche
+sera douce et facile... mais quelle décevance de l'armer pour la lutte
+sentimentale au lieu d'avoir à lui dire: crois, aime, espère! Quelle
+mère attentive a gardé pur le c&oelig;ur de son fils et dirige en ce moment
+ce fils qui deviendra l'époux de ma fille?</p>
+
+<p>Pourrai-je jamais, comme on a fait pour nous toutes, la livrer, sur de
+belles apparences, à un inconnu? Ah! tenez, je voudrais pouvoir ôter
+quinze ans de votre vie, vous dont je connais les qualités et les
+défauts, et commencer à vous élever à la brochette en vue de ma fille...
+Ne riez pas de cette folie; j'ai l'âme pleine de larmes...</p>
+
+<p>Croyez-moi toujours et à travers tout, votre affectionnée.<a name="page_473" id="page_473"></a></p>
+
+<h3><a name="CCXXXVII" id="CCXXXVII"></a>CCXXXVII<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">26 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre
+attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais
+prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur
+notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui
+donnant un but.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un
+projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait
+plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais
+dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre
+fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un v&oelig;u que j'ai
+vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié
+comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je
+respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des
+premiers de ces devoirs est la confiance; si la<a name="page_474" id="page_474"></a> pensée qui me guide
+vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je
+promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous
+et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous
+avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande,
+élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de
+forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer.
+Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de
+famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans
+son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai
+surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis
+ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de
+notre chérie.</p>
+
+<p>Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant
+gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur
+moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre
+de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille...
+cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est<a name="page_475" id="page_475"></a> délicieuse, cette
+gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les
+rangs pour l'épouser.»</p>
+
+<p>Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons,
+devenir quelque chose. Je viens donc vous demander&mdash;non la main d'Hélène
+pour Jacques, ce qui serait grotesque&mdash;mais de consentir à ce que je
+dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la
+pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants.</p>
+
+<p>Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but
+poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre.
+Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la
+proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra
+raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble
+réalisable, j'en serai bien heureux.</p>
+
+<p>Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos
+intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte
+d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir
+la tradition.<a name="page_476" id="page_476"></a></p>
+
+<p>Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun,
+dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand
+Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en
+inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs c&oelig;urs
+intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous
+et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.</p>
+
+<p>Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire
+prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave
+résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'éc&oelig;urement me
+gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette
+détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y
+voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se
+ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.</p>
+
+<p>Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse,
+ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement
+fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou<a name="page_477" id="page_477"></a> je me laisserai tomber
+doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son
+contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.</p>
+
+<p>Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à
+atteindre: le bonheur de nos enfants.</p>
+
+<p>Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes.</p>
+
+<p>Je vous aime.</p>
+
+<h3><a name="CCXXXVIII" id="CCXXXVIII"></a>CCXXXVIII<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">29 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a
+mis dans mon c&oelig;ur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me
+disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne
+m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et
+cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la
+poupée.</p>
+
+<p>Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté,
+pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours<a name="page_478" id="page_478"></a> a été le
+sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en
+principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux
+raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons
+tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si
+votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils
+retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant
+d'autres: au petit bonheur.</p>
+
+<p>Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble
+ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors
+que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont
+vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous
+transformer en gentleman-farmer.</p>
+
+<p>Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié
+devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles
+et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent
+à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent
+dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.»<a name="page_479" id="page_479"></a></p>
+
+<p>Ah! Philippe, quel c&oelig;ur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné
+bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec
+une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le
+chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous
+oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon
+cher, cher Philippe!</p>
+
+<p>Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement,
+voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les
+vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les
+vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans
+les miennes.</p>
+
+<p>Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me
+courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui
+vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de
+l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon
+c&oelig;ur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite!
+Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans,
+parfois<a name="page_480" id="page_480"></a> rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant
+de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la
+mère ne croyait pas si proche.</p>
+
+<h3><a name="CCXXXIX" id="CCXXXIX"></a>CCXXXIX<br /><br />
+<i>Philippe à Denise.</i></h3>
+
+<p class="r">30 juillet.<br />
+</p>
+
+<p>Merci, Denise, d'avoir accepté mes projets; s'ils s'accomplissent, la
+vie pourra encore nous être douce, mon amie. Approuvé par vous, je vais
+me mettre bravement à la tâche. Voici vos lettres. Je me suis attendri
+tout à l'heure sur ces chiffons de papier lus au hasard. Ils m'ont remis
+en mémoire des peines, des plaisirs autrefois vivement sentis.</p>
+
+<p>J'ai retrouvé ainsi entre leurs lignes de belles et radieuses espérances
+auxquelles la réalité a, depuis, cassé les ailes... C'est une manière
+saisissante de se souvenir...</p>
+
+<p>Je tiens extrêmement à ces lettres, Denise. Elles contiennent beaucoup
+de notre amitié qui a pas mal vécu par correspondance. Vous vous y êtes
+donnée toute, pour cela je les aime. Je compte que vous me rendrez, avec
+une fidélité<a name="page_481" id="page_481"></a> absolue et complète, ce dépôt que je vous confie. Soyez-en
+persuadée, ces lettres ont toujours été accueillies soit avec la
+tendresse, soit avec le respect amical qu'elles méritaient. Je ne suis
+pas indigne de les posséder et j'ai la confiance qu'elles ne vous
+inspireront aucun regret.</p>
+
+<p>Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais cet envoi m'émeut un peu...</p>
+
+<h3><a name="CCXL" id="CCXL"></a>CCXL<br /><br />
+<i>Denise à Philippe.</i></h3>
+
+<p class="r">2 août.<br />
+</p>
+
+<p>Oui, n'est-ce pas? quelques battements de nos c&oelig;urs, les meilleurs
+peut-être, sont là dans ces feuilles...</p>
+
+<p>Cher, qu'importe de vieillir quand on est deux, si merveilleusement, si
+amoureusement amis!</p>
+
+<p class="c"><small>FIN</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="contents"
+style="font-size:85%;text-align: center;">
+<tr><td><a href="#PREFACE_FRAGMENTEE">PRÉFACE FRAGMENTÉE, </a>
+</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#LIVRE_PREMIER">LIVRE PREMIER: </a>
+<a href="#I">I, </a>
+<a href="#II">II, </a>
+<a href="#III">III, </a>
+<a href="#IV">IV, </a>
+<a href="#V">V, </a>
+<a href="#VI">VI, </a>
+<a href="#VII">VII, </a>
+<a href="#VIII">VIII, </a>
+<a href="#IX">IX, </a>
+<a href="#X">X, </a>
+<a href="#XI">XI, </a>
+<a href="#XII">XII, </a>
+<a href="#XIII">XIII, </a>
+<a href="#XIV">XIV, </a>
+<a href="#XV">XV, </a>
+<a href="#XVI">XVI, </a>
+<a href="#XVII">XVII, </a>
+<a href="#XVIII">XVIII, </a>
+<a href="#XIX">XIX, </a>
+<a href="#XX">XX, </a>
+<a href="#XXI">XXI, </a>
+<a href="#XXII">XXII, </a>
+<a href="#XXIII">XXIII, </a>
+<a href="#XXIV">XXIV, </a>
+<a href="#XXV">XXV, </a>
+<a href="#XXVI">XXVI, </a>
+<a href="#XXVII">XXVII, </a>
+<a href="#XXVIII">XXVIII, </a>
+<a href="#XXIX">XXIX, </a>
+<a href="#XXX">XXX, </a>
+<a href="#XXXI">XXXI, </a>
+<a href="#XXXII">XXXII, </a>
+<a href="#XXXIII">XXXIII, </a>
+<a href="#XXXIV">XXXIV, </a>
+<a href="#XXXV">XXXV, </a>
+<a href="#XXXVI">XXXVI, </a>
+<a href="#XXXVII">XXXVII, </a>
+<a href="#XXXVIII">XXXVIII, </a>
+<a href="#XXXVIX">XXXVIX, </a>
+<a href="#XL">XL, </a>
+<a href="#XLI">XLI, </a>
+<a href="#XLII">XLII, </a>
+<a href="#XLIII">XLIII, </a>
+<a href="#XLIV">XLIV, </a>
+<a href="#XLV">XLV, </a>
+<a href="#XLVI">XLVI, </a>
+<a href="#XLVII">XLVII, </a>
+<a href="#XLVIII">XLVIII, </a>
+<a href="#XLIX">XLIX, </a>
+<a href="#XLX">XLX, </a>
+<a href="#LI">LI, </a>
+<a href="#LII">LII, </a>
+<a href="#LIII">LIII.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#LIVRE_II">LIVRE II: </a>
+<a href="#LIV">LIV, </a>
+<a href="#LV">LV, </a>
+<a href="#LVI">LVI, </a>
+<a href="#LVII">LVII, </a>
+<a href="#LVIII">LVIII, </a>
+<a href="#LIX">LIX, </a>
+<a href="#LX">LX, </a>
+<a href="#LXI">LXI, </a>
+<a href="#LXII">LXII, </a>
+<a href="#LXIII">LXIII, </a>
+<a href="#LXIV">LXIV, </a>
+<a href="#LXV">LXV, </a>
+<a href="#LXVI">LXVI, </a>
+<a href="#LXVII">LXVII, </a>
+<a href="#LXVIII">LXVIII, </a>
+<a href="#LXIX">LXIX, </a>
+<a href="#LXX">LXX, </a>
+<a href="#LXXI">LXXI, </a>
+<a href="#LXXII">LXXII, </a>
+<a href="#LXXIII">LXXIII, </a>
+<a href="#LXXIV">LXXIV, </a>
+<a href="#LXXV">LXXV, </a>
+<a href="#LXXVI">LXXVI, </a>
+<a href="#LXXVII">LXXVII, </a>
+<a href="#LXXVIII">LXXVIII, </a>
+<a href="#LXXIX">LXXIX, </a>
+<a href="#LXXX">LXXX, </a>
+<a href="#LXXXI">LXXXI, </a>
+<a href="#LXXXII">LXXXII, </a>
+<a href="#LXXXIII">LXXXIII, </a>
+<a href="#LXXXIV">LXXXIV, </a>
+<a href="#LXXXV">LXXXV, </a>
+<a href="#LXXXVI">LXXXVI, </a>
+<a href="#LXXXVII">LXXXVII, </a>
+<a href="#LXXXVIII">LXXXVIII.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#LIVRE_III">LIVRE III: </a>
+<a href="#LXXXIX">LXXXIX, </a>
+<a href="#XC">XC, </a>
+<a href="#XCI">XCI, </a>
+<a href="#XCII">XCII, </a>
+<a href="#XCIII">XCIII, </a>
+<a href="#XCIV">XCIV, </a>
+<a href="#XCV">XCV, </a>
+<a href="#XCVI">XCVI, </a>
+<a href="#XCVII">XCVII, </a>
+<a href="#XCVIII">XCVIII, </a>
+<a href="#XCIX">XCIX, </a>
+<a href="#C">C, </a>
+<a href="#CI">CI, </a>
+<a href="#CII">CII, </a>
+<a href="#CIII">CIII, </a>
+<a href="#CIV">CIV, </a>
+<a href="#CV">CV, </a>
+<a href="#CVI">CVI, </a>
+<a href="#CVII">CVII, </a>
+<a href="#CVIII">CVIII, </a>
+<a href="#CIX">CIX, </a>
+<a href="#CX">CX, </a>
+<a href="#CXI">CXI, </a>
+<a href="#CXIII">CXIII, </a>
+<a href="#CXIV">CXIV, </a>
+<a href="#CXV">CXV, </a>
+<a href="#CXVI">CXVI, </a>
+<a href="#CXVII">CXVII, </a>
+<a href="#CXVIII">CXVIII, </a>
+<a href="#CXIX">CXIX, </a>
+<a href="#CXX">CXX, </a>
+<a href="#CXXI">CXXI, </a>
+<a href="#CXXII">CXXII, </a>
+<a href="#CXXIII">CXXIII, </a>
+<a href="#CXXIV">CXXIV, </a>
+<a href="#CXXV">CXXV.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#LIVRE_IV">LIVRE IV: </a>
+<a href="#CXXVI">CXXVI, </a>
+<a href="#CXXVII">CXXVII, </a>
+<a href="#CXXVIII">CXXVIII, </a>
+<a href="#CXXIX">CXXIX, </a>
+<a href="#CXXX">CXXX, </a>
+<a href="#CXXXI">CXXXI, </a>
+<a href="#CXXXII">CXXXII, </a>
+<a href="#CXXXIII">CXXXIII, </a>
+<a href="#CXXXIV">CXXXIV, </a>
+<a href="#CXXXVI">CXXXVI, </a>
+<a href="#CXXXVII">CXXXVII, </a>
+<a href="#CXXXVIII">CXXXVIII, </a>
+<a href="#CXXXVIX">CXXXVIX, </a>
+<a href="#CXL">CXL, </a>
+<a href="#CXLI">CXLI, </a>
+<a href="#CXLII">CXLII, </a>
+<a href="#CXLIII">CXLIII, </a>
+<a href="#CXLIV">CXLIV, </a>
+<a href="#CXLV">CXLV, </a>
+<a href="#CXLVI">CXLVI, </a>
+<a href="#CXLVII">CXLVII, </a>
+<a href="#CXLVIII">CXLVIII, </a>
+<a href="#CXLIX">CXLIX, </a>
+<a href="#CL">CL, </a>
+<a href="#CLI">CLI, </a>
+<a href="#CLII">CLII, </a>
+<a href="#CLIII">CLIII, </a>
+<a href="#CLIV">CLIV, </a>
+<a href="#CLV">CLV, </a>
+<a href="#CLVI">CLVI, </a>
+<a href="#CLVII">CLVII, </a>
+<a href="#CLVIII">CLVIII, </a>
+<a href="#CLIX">CLIX, </a>
+<a href="#CLX">CLX, </a>
+<a href="#CLXI">CLXI, </a>
+<a href="#CLXII">CLXII, </a>
+<a href="#CLXIII">CLXIII, </a>
+<a href="#CLXIV">CLXIV, </a>
+<a href="#CLXV">CLXV, </a>
+<a href="#CLXVI">CLXVI, </a>
+<a href="#CLXVII">CLXVII, </a>
+<a href="#CLXVIII">CLXVIII, </a>
+<a href="#CLXIX">CLXIX, </a>
+<a href="#CLXX">CLXX, </a>
+<a href="#CLXXI">CLXXI, </a>
+<a href="#CLXXII">CLXXII, </a>
+<a href="#CLXXIII">CLXXIII, </a>
+<a href="#CLXXIV">CLXXIV, </a>
+<a href="#CLXXV">CLXXV, </a>
+<a href="#CLXXVI">CLXXVI, </a>
+<a href="#CLXXVII">CLXXVII, </a>
+<a href="#CLXXVIII">CLXXVIII, </a>
+<a href="#CLXXIX">CLXXIX, </a>
+<a href="#CLXXX">CLXXX, </a>
+<a href="#CLXXXI">CLXXXI, </a>
+<a href="#CLXXXII">CLXXXII, </a>
+<a href="#CLXXXIII">CLXXXIII, </a>
+<a href="#CLXXXIV">CLXXXIV, </a>
+<a href="#CLXXXV">CLXXXV, </a>
+<a href="#CLXXXVI">CLXXXVI, </a>
+<a href="#CLXXXVII">CLXXXVII, </a>
+<a href="#CLXXXVIII">CLXXXVIII, </a>
+<a href="#CLXXXIX">CLXXXIX, </a>
+<a href="#CXC">CXC, </a>
+<a href="#CXCI">CXCI, </a>
+<a href="#CXCII">CXCII, </a>
+<a href="#CXCIII">CXCIII, </a>
+<a href="#CXCIV">CXCIV, </a>
+<a href="#CXCV">CXCV, </a>
+<a href="#CXCVI">CXCVI, </a>
+<a href="#CXCVII">CXCVII.</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#LIVRE_V">LIVRE V: </a>
+<a href="#CXCVIII">CXCVIII, </a>
+<a href="#CXCIX">CXCIX, </a>
+<a href="#CC">CC, </a>
+<a href="#CCI">CCI, </a>
+<a href="#CCII">CCII, </a>
+<a href="#CCIII">CCIII, </a>
+<a href="#CCIV">CCIV, </a>
+<a href="#CCV">CCV, </a>
+<a href="#CCVI">CCVI, </a>
+<a href="#CCVII">CCVII, </a>
+<a href="#CCVIII">CCVIII, </a>
+<a href="#CCIX">CCIX, </a>
+<a href="#CCX">CCX, </a>
+<a href="#CCXI">CCXI, </a>
+<a href="#CCXII">CCXII, </a>
+<a href="#CCXIII">CCXIII, </a>
+<a href="#CCXIV">CCXIV, </a>
+<a href="#CCXV">CCXV, </a>
+<a href="#CCXVI">CCXVI, </a>
+<a href="#CCXVII">CCXVII, </a>
+<a href="#CCXVIII">CCXVIII, </a>
+<a href="#CCXIX">CCXIX, </a>
+<a href="#CCXX">CCXX, </a>
+<a href="#CCXXI">CCXXI, </a>
+<a href="#CCXXII">CCXXII, </a>
+<a href="#CCXXIII">CCXXIII, </a>
+<a href="#CCXXIV">CCXXIV, </a>
+<a href="#CCXXV">CCXXV, </a>
+<a href="#CCXXVI">CCXXVI, </a>
+<a href="#CCXXVII">CCXXVII, </a>
+<a href="#CCXXVIII">CCXXVIII, </a>
+<a href="#CCXXIX">CCXXIX, </a>
+<a href="#CCXXX">CCXXX, </a>
+<a href="#CCXXXI">CCXXXI, </a>
+<a href="#CCXXXII">CCXXXII, </a>
+<a href="#CCXXXIII">CCXXXIII, </a>
+<a href="#CCXXXIV">CCXXXIV, </a>
+<a href="#CCXXXV">CCXXXV, </a>
+<a href="#CCXXXVI">CCXXXVI, </a>
+<a href="#CCXXXVII">CCXXXVII, </a>
+<a href="#CCXXXVIII">CCXXXVIII, </a>
+<a href="#CCXXXIX">CCXXXIX, </a>
+<a href="#CCXL">CCXL.</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>ÉMILE COLI<span class="ov">N&mdash;IMPRIMERIE </span>DE LAGNY</small></p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Louis Bouilhet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Pascal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Stendhal</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Office de sainte Cécile, Bréviaire romain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> «Pauvre! Je voudrais et ne voudrais pas!»</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Amitié amoureuse, by Hermine Lecomte Du Noüy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMITIÉ AMOUREUSE ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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