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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:05:44 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913 + +Author: Various + +Release Date: June 14, 2011 [EBook #36413] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3691, 22 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913 + +AVEC CE NUMÉRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _JEAN et LOUISE_ par +ANTONIN DUSSERRE _DEUXIÈME PARTIE_ + +[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.] + + +[Illustration: Ce numéro contient: +1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman n° 19: JEAN ET LOUISE, par M. +Antonin Dusserre; + +2° Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages. + + +L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 22 NOVEMBRE 1913 _71e +Année.--N° 3691._] + +[Illustration: LE DICTATEUR MEXICAIN VITTORIANO HUERTA Un descendant des +Indiens Aztèques chef d'une république latine du Nouveau-Monde. _Voir +l'article, page 402._] + + + +COURRIER DE PARIS + +LES PHRASES TOUTES FAITES + +A peine rentrés, nous avons retrouvé nos chères petites phrases, «les +phrases toutes faites». Quel bonheur! Et aussi, quelle mélancolie! + +Elles nous attendaient, fidèles, dans les milliers de bouches où elles +avaient l'air d'avoir été enfermées et rangées avant les vacances, ainsi +que les affaires d'hiver dans le poivre. + +Certes, je ne prétends pas qu'il n'y ait qu'à Paris que soit répandu +leur usage. La province a les siennes. Ce ne sont pas les mêmes. Mais +cependant c'est surtout ici que nous les consommons en plus grand nombre +et avec le plus d'entrain. + +La phrase toute faite offre cette particularité qu'elle n'est jamais +longue. Tout de suite à bout de souffle. Aussitôt partie la voilà +rendue. Elle n'est capable que de laisser tomber quelques mots comme ces +petites bouteilles vides d'où s'échappent trois gouttes restées au fond. + +Ce qui distingue également la phrase toute faite, c'est qu'on ne sait +jamais qui l'a faite. Pille naturelle du bon sens et de la banalité, ne +portant le nom ni la marque de personne, elle affecte d'avoir une +origine très ancienne. Elle se perpétue à travers les hommes qui ne +paraissent pas se lasser de sa monotonie et de sa fadeur puisqu'ils +l'entendent et la répètent à l'infini avec la même indifférence sereine. +Elle se prononce dans la tranquillité absolue du corps, du visage, de la +voix, du regard. Elle n'a pas d'accent. Sauf en certains cas de tribunal +et de prétoire elle s'interdit la véhémence. Elle est une habitude de +l'esprit, une routine du langage, un poncif et un cliché de la +conversation. Elle s'efforce enfin d'exprimer le moins de pensée +possible. Et presque toujours elle y arrive. + + * + * * + +Les phrases toutes faites constituent une espèce de bruit, grâce auquel +on peut parler pendant des heures, sans rien dire. Elles ont dû être +inventées et choisies afin d'exercer la langue et les lèvres en +permettant à l'intelligence de prendre un repos qui n'est pas souvent +gagné. + +Il y a des phrases toutes faites pour tout; pour tous les sentiments, +toutes les actions bonnes ou mauvaises, toutes les circonstances, pour +le crime et la charité, pour la douleur et la joie, pour l'amitié, pour +l'amour. Chaque profession, chaque âge étale les siennes. L'homme et la +femme ont les leurs,--qu'ils se prêtent. Les plus grandes questions ne +peuvent y échapper. Il faut toujours passer par elles pour aller +n'importe où. Elles mènent au diable et à Rome. + +Mais je crois que la politique est leur vrai terrain. + +Après, les sujets qui en fournissent le plus coquet ensemble sont: la +santé, le beau temps, la pluie et les domestiques. + +La religion et la mort ont aussi leur petit lot qui n'est pas laid. + +Combien il y en a?... Personne ne le sait. Je l'ai demandé à de grands +avocats qui l'ignoraient. Il y en a--au moins--soixante-dix-sept fois +sept mille, et pourtant une maîtresse de maison, même ordinaire, devra +les connaître toutes. Elles lui sont indispensables autant qu'à un +député. Qui que vous soyez, d'ailleurs, si vous ne possédez pas un jeu +abondant de phrases toutes faites, vous devez renoncer à la visite, au +dîner en ville, et vous priver du commerce de vos semblables. Restez +enfermé et isolé chez vous, ou partez ce soir (non sans avoir pris +prudemment un aller et retour) pour l'île déserte. Et là encore, quand, +en face de vous, tout seul, vous vous adresserez la parole, il vous +faudra des phrases toutes faites, pour vous entretenir avec vous-même. + +C'est que ridicule, terne et vide, cette phrase de second ordre est +cependant nécessaire. De sa flexible platitude nous partons en +bondissant--pas trop fort--comme d'un sage tremplin. + +Elle est une préparation, un travail de dégrossissement. Ne croyez pas +qu'il vous soit possible, même si vous savez bien nager, de vous lancer +dans l'océan des phrases rares et neuves, sans avoir recours d'abord à +ces précieuses bouées que sont les phrases toutes faites... Qui, +d'ailleurs, parmi les plus étincelants génies de cheminée, les Rivarol +et les Chamfort de salon, aurait l'audace de s'estimer capable de +dire--et du premier coup!--une chose, si spirituelle, fine et mordante +soit-elle,--qui n'ait été déjà conçue et exprimée avant lui de la même +façon, ou mieux? + +Pénétrons-nous donc de modestie. Ne méprisons pas ni ne dédaignons les +phrases toutes faites. Elles ont leur immense utilité. + +D'abord elles nous permettent de tâtonner, de voir venir, de prendre la +direction; elles sont à l'esprit ce que sont au corps ces formalités +physiques qu'on appelle les poignées de main. Quand deux êtres +s'abordent, ou qu'ils viennent d'être présentés l'un à l'autre, +qu'arrive-t-il? Chacun puise dans le sac de ses phrases toutes faites +pour discerner ce qu'il peut tirer de son partenaire, et, dès que l'on +est tombé d'accord sur deux ou trois points, on ne touche plus au sac et +«on se laisse aller». Mais il faut commencer par être garni de phrases +toutes faites... pour pouvoir s'en passer. Quelqu'un qui n'en aurait pas +toujours sur lui un assortiment complet, qui risquerait tout à coup d'en +manquer, serait le plus malheureux des hommes, exposé aux pires +détresses. + +Vous le figurez-vous obligé, avec le premier venu, dont il ne sait rien, +de débuter _ex abrupto_ par une image délicieuse, un aperçu profond... +au jugé?... à l'aveuglette?... risquant de gaspiller du beau pour une +buse? Ce serait affreux. + +Voilà bien à quoi sert la phrase toute faite, pierre de touche de +l'homme supérieur et de l'imbécile. Elle dicte en peu d'instants la +ligne de conduite à tenir. + +Vous trouvez-vous de rencontre avec un causeur délicat et cultivé, le +moment ingrat de la phrase toute faite ne dure jamais qu'un éclair. On y +renonce de part et d'autre ensemble, sans se donner le mot. Nul n'est +même gêné d'y avoir eu recours. Cela n'a pas eu plus d'importance +qu'avant le repas de déplier sa serviette. Et bien vite on s'installe +simultanément en pleine curiosité de pensée et d'expression. + +Mais si, au contraire, vous acquérez la triste certitude, dès sa +première question ou sa seconde réponse, que votre interlocuteur est un +sot distingué... ah! c'est alors que, puisant dans le dictionnaire, dans +le bottin des phrases toutes faites, vous vous en servirez uniquement +pour gaver le dindon, car vous estimerez avec justice qu'elles sont bien +assez bonnes pour ce minus habens et qu'il est inutile de lui accorder +autre chose que ce qu'il mérite et peut comprendre. + +Ne craignez pas, en ce cas, qu'il s'aperçoive de votre manège humiliant, +car il est de ces gens qui, toute leur vie, ne se nourrissent que du +pain fade et mal cuit de la phrase toute faite. Elle est leur habituelle +pâture. Leur premier cri en venant au monde a été un cri tout fait, et +leur dernier soupir quand ils en sortiront sera un soupir «reçu +d'avance» et tout fait, lui aussi. + + * + * * + +La phrase personnelle et originale est à la phrase banale et toute faite +ce qu'est l'habit coupé et pris sur mesure à celui qui ne l'est pas. Or, +il y a de très honnêtes gens, pas bien soucieux d'élégance verbale qui +parlent «tout fait» à la machine, en n'employant que des mots de lisière +et qui semblent avoir été cousus les uns aux autres dans les prisons... +Sans aller jusqu'à les plaindre, il est permis de ne pas les imiter. + +La phrase toute faite vous procurera en outre l'avantage, dans certaines +occasions particulières, de pouvoir, grâce à elle, déguiser votre vraie +pensée que vous ne voudrez pas laisser voir, de l'envelopper de termes +neutres et de mots d'emballage comme on recouvre d'un papier gris un +objet fragile ou frais pour que de gros doigts ou des mains sales ne le +touchent pas. + +L'écrivain difficile et raffiné, le mandarin de lettres devra savoir +également, sur le bout de la langue, les phrases toutes faites. A +l'expérience, il apprendra que la moindre d'entre elles, et qui n'avait +l'air de rien, peut, en étant bien placée, produire par contraste un +effet énorme. En vertu d'un phénomène bizarre mais logique, c'est elle +qui tout à coup paraîtra la seule phrase-artiste, la phrase-écriture, la +phrase-pensée, et toutes les autres ne seront plus que des raclures, des +copeaux. L'oeuvre des génies est pleine de «phrases toutes faites» +auxquelles un choix heureux et imprévu a redonné la virginité de la +trouvaille. + +Enfin l'homme, si grande que soit sa présomption, serait vraiment mal +venu à se montrer plus difficile que Dieu qui se contente depuis des +éternités de ces phrases toutes faites et pourtant sublimes: les +prières. + +HENRI LAVEDAN. + +_(Reproduction et traduction réservées.)_ + + + +LES INCIDENTS DE SAVERNE + +Edmond About parlait un jour des «geôliers maladroits de Saverne +germanisée». S'il était revenu, la semaine dernière, en sa propriété de +la «Schlitte» où il aimait passer une partie de l'année, il n'aurait +sans doute plus reconnu la «geôle», tant elle était eu rumeur. + +[Illustration: Lieut. von Forstner. + +La compagnie du 99e régiment d'infanterie prussienne, en garnison à +Saverne, qui compte parmi ses officiers le lieutenant von Forstner: +groupe des soldats de la classe 1911-1913, à leur départ. + +Derrière le groupe, la colonnade de l'ancien château de Rohan, qui sert +de caserne. Les inscriptions disent: «A celui qui a fidèlement fait son +temps, à celui-là versons un plein verre!»--«Comme étrangers, nous nous +sommes connus; c'est comme amis que nous devons nous quitter «Nous avons +monté la garde aux Vosges pour la protection et pour la puissance de la +Patrie.»--Quant à l'inscription: §11, elle signifie: «Buvez jusqu'au +délire.»] + +[Illustration: Le lieutenant von Forstner.] + +Saverne, cependant, est une ville calme. Elle n'a pas de passé politique +mouvementé. On l'appelle couramment «la perle des Vosges» ou encore «la +cité des roses». Titres charmants et mérités. Or, la cité fleurie vient +de connaître l'émoi d'une révolte populaire. Les journaux quotidiens ont +conté en détail comment les choses se sont passées. Un jeune lieutenant +du 99° régiment d'infanterie, le baron von Forstner, s'adressant aux +recrues de sa compagnie, avait dit, à propos d'une affaire de coups de +couteau entre civils et militaires: «Je donnerais volontiers dix marks +de ma poche à celui d'entre vous qui trouerait la peau d'un _Waches_.» +Le mot «Waekes» constitue, dans la bouche d'un Allemand, la pire injure +qui puisse être adressée à un Alsacien, car il est employé d'une façon +courante par les immigrés pour désigner la population du pays +(_elsaesser waekes_, voyous d'Alsace). Ainsi faut-il s'expliquer l'émoi +qui s'empara de Saverne quand furent connus les propos outrageants du +lieutenant prussien. On commença par enfoncer ses fenêtres. Le +lendemain, 300 Alsaciens l'attendaient à la sortie du mess des officiers +et l'escortaient jusqu'au restaurant de la Carpe d'or, où il dut +chercher un refuge. Quelques citoyens l'ayant relancé à l'intérieur de +l'établissement, le lieutenant les menaça de son revolver, geste +qu'imitèrent neuf de ses camarades. Le colonel von Reutter accourut et +essaya de calmer les esprits en prononçant une harangue. Ce fut en vain. +Il fallut un piquet de fantassins, baïonnette au canon, pour dégager le +lieutenant von Forstner qui passa la nuit à la caserne. Le lendemain +était un dimanche. Dans le courant de l'après-midi, un millier de +manifestants mirent le siège devant le domicile particulier de +l'officier que gardait un important détachement de gendarmes, de soldats +et d'agents de police. L'officier fut longuement conspué. Les jours +suivants, les manifestations se renouvelèrent et prirent un tel +caractère de gravité que le colonel fit charger les mitrailleuses et +parla sérieusement de déclarer Saverne en état de siège. Il fallut toute +l'influence du sous-préfet et du maire alsaciens pour l'en empêcher. Les +choses étaient bien sur le point de se gâter. Les colères s'apaisèrent +seulement lorsqu'on sut qu'une enquête sévère était ouverte et que +satisfaction serait donnée à la population. Le jeudi 13 novembre on +annonçait que le colonel von Reutter et le lieutenant von Forstner +avaient été déplacés. Renseignements pris, la nouvelle était fausse. +Certes, le colonel, qui, dans une note officielle--accueillie avec +beaucoup de scepticisme--s'était efforcé de transformer le sens des +paroles de son subordonné, avait quitté Saverne, en congé; mais le +lieutenant était resté à son poste, si l'on ose dire. Et, le jour même +où on le croyait retourné en Allemagne, M. von Forstner se livra à de +nouveaux écarts de langage dont le drapeau français, selon les uns, la +légion étrangère, selon les autres, faisait les frais. Il était donc +superflu que son colonel prît tant de peine pour réduire la portée du +premier incident. + +Que faut-il penser de cette attitude d'un officier vis-à-vis de la +population des provinces annexées? «Oh! c'est bien simple, nous écrit un +de nos correspondants d'Alsace. Lorsque le Reichstag se prononça +récemment en faveur de l'augmentation de l'armée allemande, les députés +alsaciens-lorrains votèrent contre le projet de loi, et ce vote souleva +de violentes colères parmi l'armée de 100.000 hommes qui couvre +l'Alsace-Lorraine.» D'autre part, il est à Strasbourg un général +commandant de corps, le général von Deimling, qui perd peu d'occasions +de manifester son humeur belliqueuse. C'est lui qui parlait, il y a +quelques jours, de courir sus aux pantalons rouges. Le lieutenant, lui, +offre de payer pour faire «trouer la peau» d'un civil, à condition qu'il +soit d'Alsace. Le lieutenant passe la mesure du général. On a fini par +s'en émouvoir à Saverne et un vent de révolte qui n'est point encore +calmé a passé justement sur «la cité des roses». + +Il faut ajouter, en toute équité, que la grande majorité des journaux +allemands s'est montrée fort sévère pour les autorités militaires de +Saverne. Notamment le _Berliner Tageblatt_, la _Gazette de Voss_, la +_Germania_, ont protesté contre l'attitude inqualifiable du lieutenant +von Forstner et les agissements des officiers de son genre «qui sont les +meilleurs racoleurs pour la légion étrangère». + +[Illustration: Le colonel von Reutter.] + + + +[Illustration: Après l'accident du 4 juin: M. Aristide Briand, dégagé de +sa voiture renversée, soutient sa main blessée; au premier plan, la +voiture abordeuse.] + +L'ACCIDENT DE PACY-SUR-EURE + +Cette semaine, au moment où s'achèvera le présent numéro, un accident, +qui causa une profonde émotion, aura son épilogue devant le tribunal +d'Évreux. + +Le 4 juin dernier. M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, se +rendait en automobile, avec son collègue et vieil ami Albert Willm, +député de la Seine, à une petite maison des champs qu'il possède à +Cocherel (Eure). Ils allaient arriver à Pacy-sur-Eure. Leur voiture +suivait, à allure modérée, la droite de la grand'route de Paris à +Cherbourg quand une autre automobile, lancée à toute vitesse, +qu'essayait ce «metteur au point» d'une maison de construction, vint la +heurter par l'arrière, la jetant à demi broyée contre un arbre de +l'accotement. + +Péniblement, MM. Aristide Briand et Albert Willm parvinrent à se +dégager. + +[Illustration: Sur le lieu de l'accident: M. Aristide Briand et ses +«écraseurs».] + +L'ancien président du Conseil, blessé à la tête, à l'épaule, la main +ensanglantée, souffrait cruellement. Le chauffeur, qui avait été projeté +hors de la voiture, ne se plaignait que de contusions. Les auteurs de +l'accident conduisirent leurs victimes à Pacy-sur-Eure. Sommairement +pansé, M. Aristide Briand, qui avait conservé toute son habituelle belle +humeur, plaisantait avec verve. + +Mais, à l'examen, les médecins constatèrent que les deux blessés étaient +bien plus grièvement atteints qu'ils ne l'avaient cru tout d'abord. M. +Aristide Briand avait le bord de l'épaule gauche fracturé. Il leur +fallut, à l'un comme à l'autre, de longues semaines pour se remettre. + +Aujourd'hui, ils ne conservent guère de cette aventure de route que le +mauvais souvenir,--et aussi, agréable compensation, le volumineux +dossier des lettres et des télégrammes par lesquels leurs amis leur +exprimaient leur sympathie. + +[Illustration: A Pacy-sur-Eure, après le premier pansement à la +pharmacie.] + +[Illustration: Les débris de l'automobile de M. Briand.--En avant, M. +Alexandre Duval qui ramena à Paris les victimes.] + +UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE QUI FAILLIT DEVENIR HISTORIQUE + + + +[Illustration: A Varna, en Bulgarie, au bord de la mer Noire: la foule +entourant le monoplan qui vient d'atterrir.--_Phot. H. Roux._] + +[Illustration: Daucourt ayant à sa droite Mme Duchesne, femme du consul +de France, à sa gauche Mme Stancioff, femme du ministre de Bulgarie à +Paris.] + +PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE + +Dans notre précédent numéro, nous dépêches, le voyage aérien de Daucourt +publions aujourd'hui des photographies prises du bord de l'aéroplane par +le compagnon de Daucourt, M. Roux, qui nous envoie en même temps une +nouvelle série de notes précisant certains épisodes de ce raid +admirable. + +Voici d'abord quelques détails rétrospectifs sur la traversée de +l'Allemagne. + +Nous avions laissé les aviateurs à Schaffhouse; une panne de moteur les +arrête près de la vieille cité; ils reprennent leur vol le 28 octobre: +«...Un industriel du pays nous donne une lettre pour son frère qui +habite Alexandrie. C'est la dernière levée.» Le temps s'éclaircit; nous +atteignons Constance, puis Friedrichshafen. Le comte Zeppelin nous ayant +interdit de survoler son terrain, bien qu'il ne figure pas sur la carte +des zones interdites, nous passons prudemment à un kilomètre des +hangars. Le champ paraît avoir 800 mètres de côté; un grand hangar, +probablement tournant, occupe le centre. Je regrette de n'avoir pas mon +appareil photographique; je l'ai laissé à mon mécanicien pour la +traversée de l'Allemagne. + +»Fort vent debout. Nous sommes de plus en plus secoués. Je tiens mon +stylo de la main droite, tandis que la gauche est cramponnée au +fuselage... + +[Illustration: L'itinéraire suivi par Daucourt et Roux.] + +»En traversant une légère brume, nous avons perdu la ligne du chemin de +fer. Nous la retrouvons bientôt, avec une gare dont je pourrais lire le +nom avec ma jumelle si Daucourt n'avait pas refusé de l'emporter, sous +prétexte que c'était du poids en trop. Tant pis pour lui. + +»Une grande ville: Munich évidemment. A une heure, nous atterrissons sur +un terrain splendide... Ce n'est pas Munich, c'est Augsbourg! + +»Nous restons jusqu'à 3 heures au poste de police du champ de +manoeuvres. Que de sonneries de téléphone pour nous! Je comprends qu'on +veut nous fouiller, mais le capitaine dit que c'est inutile. On nous +demande seulement si nous avons un appareil photographique, et on visite +l'aéroplane. + +»Le 29 octobre, au matin, départ d'Augsbourg. Pays très plat, très vert, +beaucoup de bois: un billard avec des petits sapins de boîtes à soldats. + +»Au bout d'une demi-heure, panne de moteur. En atterrissant contre une +balustrade, nous brisons une roue et l'hélice... + +»La malchance qui nous poursuit, depuis Paris va enfin cesser. Le 31, à +9 heures du matin, nous repartons pour Vienne. Après Linz, nous abordons +les déniés du Danube, très encaissés, qui nous obligent à monter à 1.500 +mètres. Nous n'apercevons que des forêts, sans le moindre espace pour +atterrir. A une heure de l'après-midi, nous atteignons la capitale de +l'Autriche, ayant couvert depuis le matin 500 kilomètres...» Le trajet +de Vienne à Budapest fut particulièrement dur: «Dès l'approche du +Danube, nous dansons fortement, et pendant une heure je suis réellement +mal à mon aise. Impossible de prendre des photographies, car mes deux +mains sont cramponnées au fuselage; d'ailleurs la brume épaissit; à un +kilomètre devant nous elle apparaît comme un mur noir infranchissable. +Daucourt atterrit dans un champ magnifique, et c'est la ruée des paysans +vers le Borel. + +[Illustration: EN BULGARIE.--Le monoplan de Daucourt et Roux avant le +départ de Varna.--_Phot. H. Roux._] + +[Illustration: Le Danube, près de Roustchouk. + +LE VOYAGE EN ORIENT DE DEUX AVIATEURS FRANÇAIS.--Escorté jusqu'au Danube +par un aviateur roumain, le monoplan de Daucourt et Roux va traverser le +fleuve pour entrer en Bulgarie, près de Roustchouk.--_Photographie de M. +Roux._] + +»Enfin, le ciel s'éclaire et nous arrivons à Budapest, où le comte Zichy +et les membres de l'Aéro-Club nous reçoivent de façon charmante.» + +Les aviateurs repartent le lendemain après déjeuner: + +«La Hongrie n'est qu'un vaste champ d'atterrissage. Pas un pouce de +terrain qui ne soit cultivé. L'aspect des villages est assez curieux: +les rues sont, en général, très droites, se coupant à angle droit, avec +les pignons des maisons face à la rue. Pendant trois heures, c'est le +même paysage uniforme, banal et ennuyeux. La minute drôle du voyage fut +le passage sur une tribu de tziganes, dont le campement comprenait une +centaine de tentes d'où ils se précipitèrent pour nous voir passer.» + +Repos à Arad, où M. Roux prend le train pour traïova. Ignorant ce que +pourrait être la traversée des Carpathes, Daucourt a préféré faire cette +étape seul. Elle fut très pénible. Il dut s'élever à une altitude de +2.500 mètres et souffrit beaucoup du froid et du vent. + +[Illustration: Le monoplan de l'aviateur militaire roumain Capsa.] + +M. Roux reprend sa place à bord au départ de Craïova: + +«Jusqu'à Bucarest, c'est la plaine très fertile, plus variée que la +plaine hongroise: du blé et beaucoup de maïs. Sur la gauche se déroule +la chaîne des Carpathes couverts de neige. Nous planons sur Bucarest à +midi 30, mais impossible de repérer l'aérodrome. Enfin, nous apercevons +deux monoplan qui viennent à notre rencontre, passant à 100 mètres. +Echange de saluts. Daucourt se laisse guider par l'un des appareils. +Nous descendons absolument dans son sillage et touchons terre au même +endroit précis. On crie «Vive la France!»; nous n'entendons parler que +le français dans la foule qui nous acclame.» + +Le prince Bibesco et les aviateurs roumains «battent le record de la +réception». + +Le lendemain, deux aviateurs de l'armée roumaine vont guider nos +compatriotes jusqu'à la frontière bulgare. L'un d'eux est le capitaine +Capsa, pilote de premier ordre, qui s'est signalé par des raids +audacieux au cours de la guerre des Balkans: + +«...Très amusant: deux monoplans nous conduisent à la frontière. Partis +avant nous, ils montent et descendent devant le nôtre et nous indiquent +la route... 11 h. 25: nous avons dépassé les deux Blériot, moins +rapides... 11 h. 30: un Blériot pique au plus court et nous rattrape; il +est en plein dans le prolongement de notre aile droite et paraît +immobile... Voici Roustchouk et les nombreux méandres du Danube qui +annoncent la frontière bulgare; le pilote--le capitaine Capsa--qui vole +à 50 mètres de nous, nous dit adieu de la main, et fait demi-tour.» + +[Illustration: Le palais d'Euxinograd, sur la mer Noire, où séjourne la +reine de Bulgarie.] + +[Illustration: La côte de la mer Noire entre Varna et Bourgas: aucune +plage pour atterrir. +_Phot. Roux._] + +Ne se croirait-on pas tout bonnement sur la grand'route? + +«Accueil également chaleureux à Varna. Au départ, Mme Duchesne, femme du +consul de France, et Mme Stancioff, femme du ministre de Bulgarie à +Paris, viennent nous souhaiter bon voyage. Nous allons jeter un bouquet +aux couleurs bulgares au-dessus du palais d'Euxinograd où se trouve la +reine de Bulgarie. Nous volons à 2 kilomètres de la côte, très boisée, +qui ne présente aucun terrain d'atterrissage. Je me demande ce que +Daucourt choisirait en cas de panne, le bain ou la dégringolade dans les +arbres. + +» A 11 h. 1/2, nous passons sur le cap Eminé. Le vent descendant de la +montagne nous empêche de monter et malgré nos efforts nous rejette +constamment vers le large... Nous sommes à 800 mètres au-dessus des +forêts qui bordent la mer Noire. L'énigme de l'atterrissage... Je ne +pense qu'au moteur, mais j'ai confiance en lui. + +» A 5 heures, nous atterrissons à Podima, il fait presque nuit. +Impossible de nous faire comprendre; on nous croit Bulgares... La +tempête augmente et nous couchons sous l'appareil... Le lendemain, un +maître d'école grec finit par nous comprendre et dit aux paysans que +nous sommes Français. L'accueil change et l'on nous donne tout ce dont +nous avons besoin. Nous faisons amarrer solidement l'appareil que le +vent soulève de terre par instants; nous le laissons sous la garde des +gendarmes et nous allons nous reposer... Dans l'après-midi, nous +envoyons un paysan à cheval porter une dépêche à 50 kilomètres pour +prier l'ambassadeur de France de rassurer nos amis... La pluie commence +à tomber, et nous espérons que le vent cessera demain; nous atteindrons +alors Constantinople en cinquante minutes.» + +Ici s'arrêtent les notes de M. Roux qui nous sont actuellement +parvenues. Le dimanche 9 novembre, à 4 heures du soir, par un temps +radieux, l'avion français atterrissait à l'aérodrome de Safrakeuy, près +de San Stefano, presque en même temps que Osman Noury bey, un des trois +officiers ottomans partis à sa rencontre. + +Au premier rang de la foule nombreuse qui attend nos compatriotes depuis +le matin, on remarque: Mme Bompard, femme de l'ambassadeur de France; le +ministre de l'Intérieur; le préfet de Constantinople; notre éminent +confrère Ahmed Ihsan, maire de Péra, directeur-propriétaire du journal +illustré Servet-I-Funoun, etc. La réception est triomphale, et, durant +les quatre jours que les voyageurs passeront à Constantinople, ils +seront fêtés avec une égale cordialité par la colonie française et par +les autorités turques. + +Daucourt et son compagnon ont quitté San Stefano le 15 novembre. Après +avoir survolé la Corne d'Or, ils franchissent le Bosphore et entrent en +Asie par Scutari. Ils suivent la côte de la mer de Marmara, passent à +Ismid, l'antique Nicodémie, et atterrissent à Adabazar, à 150 kilomètres +de leur point de départ. + +La partie la plus scabreuse du voyage va commencer. Après un crochet +sur Brousse, nos voyageurs vont se diriger sur Koniah, Alexandrette, +Beyrouth. Jérusalem, Port-Saïd. Outre qu'ils auront à franchir le massif +du Taurus, ils aborderont des régions offrant peu de ressources pour un +aviateur, et où il sera malaisé de se diriger. Nous pouvons néanmoins, +maintenant, croire fermement au succès final. + +[Illustration: L'aviateur Daucourt félicité par Mme Bompard, femme de +l'ambassadeur de France à Constantinople.--_Phot. Ferid Ibrahim._ + +LE VOYAGE AÉRIEN PARIS-LE CAIRE.--Arrivée du monoplan parti de Paris sur +le champ d'aviation de Safrakeuy, près de Constantinople. A droite, +atterrissage d'un monoplan monté par un officier turc qui était allé +au-devant des aviateurs français.--_Phot. comm. par M. +Beguin-Billecocq_.] + + + +[Illustration: Fez au milieu de ses jardins.] + +LE MAROC QU'IL FAUT VOIR + +II + +LA CAPITALE DU VIEUX MAGHREB + +Pour bien goûter le charme de Fez, il faut avoir l'âme orientale, +c'est-à-dire se complaire dans la vie du Passé, si calme et si douce en +comparaison de celle que nous fait notre civilisation moderne; il faut +s'attacher à savourer la joie de vivre et non dévorer sa vie dans la +fièvre et la trépidation de nos existences compliquées. Un abîme sépare +cette sagesse orientale, que nous nommons parfois le fatalisme, de notre +conception du bonheur. Le progrès scientifique gagne chaque jour du +terrain sur les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme asservit de +plus en plus la nature à sa volonté conquérante, pour satisfaire +d'ailleurs des besoins de jour en jour plus impérieux et nouveaux. +Besoins factices! Tourbillon insensé! Orgueil et démence!... dira +l'habitant de Fez, le Fazi, fier de sa civilisation +traditionnelle--faite du souci d'un bien-être approprié au climat et +tenant en grand honneur le luxe--fier de sa ville, fier de la jalouse +indépendance qu'il a su y garder... + +Tout semble réuni, d'ailleurs, dans cette capitale du vieux Maghreb pour +justifier cette prédilection et en faire un lieu de délices pour les +Orientaux. D'abord on y trouve de l'eau à discrétion. Elle est fournie +en abondance par l'oued Fez, né à quelques kilomètres sur les plateaux +du Sud-Ouest et qui dévale en cascades dans la ville. Mille et mille +fois dispersée en conduites souterraines, cette eau va dans chaque +maison entretenir la fraîcheur des jardins, gazouiller dans les +cascatelles, glouglouter dans les bassins de marbre. Bruits délicieux +aux oreilles orientales pour lesquelles, dit le proverbe arabe, il n'y a +que trois sons délectables: _le murmure de l'eau, le tintement de l'or, +la voix de la femme aimée_. + +Le climat particulièrement tempéré de la région de Fez vient ajouter au +charme de la vieille cité maugrabine. + +Puis ce sont les palais, les maisons particulières, rivalisant de luxe +et de beauté; les jardins qu'embaument les roses, les orangers et les +jasmins et où tant de fleurs vives aux parfums exquis s'épanouissent à +peu près en toutes saisons donnant l'illusion d'un éternel printemps... + +Viennent enfin, pour compléter l'enchantement, les traditions de faste +et de confort qui se sont transmises dans l'art de recevoir les hôtes: +chère exquise, attentions délicates, petits soins de tous les instants. +A peine introduit dans la somptueuse demeure d'un Fazi, le visiteur est +aspergé de parfums, enveloppé de vapeurs odorantes dont les volutes +bleuâtres s'échappent des cassolettes où brûlent le bois de rose, la +myrrhe, l'encens ou le santal. + +Des coussins moelleux et de riches tapis l'invitent au repos; des +aiguières d'eau parfumée lui sont présentées pour le lavage des mains. +Le thé à la menthe lui est servi. On lui donne à fumer, on l'éventé, on +s'empresse autour de lui. + +Le reçoit-on à dîner? Des mets nombreux et variés sont apportés, dans de +superbes plats tenus au chaud par des cônes de sparterie et combien +savants, combien soignés! Poulets, pigeons, épaules d'agneaux, viandes +rôties ou cuites à l'étuvée parées de légumes de toutes sortes, gâteaux +au miel, fruits, couscouss ou, que sais-je encore, et d'innombrables +pâtisseries. + +[Illustration: La maison d'El Mokri, à Fez.] + +--Partout où nous avons été reçus, me disait mon fidèle Omar el Djerouni +(un Algérien qui, depuis quelques années, m'accompagne dans mes voyages +en Orient), que ce soit chez les émirs de Damas ou les grands +personnages de Turquie et d'Égypte, chez les riches négociants de Tunis, +de Stamboul ou du Caire, partout on nous servait, tu te souviens, des +poulets coupés en petits morceaux; mais ici, au Maroc, «chacun son +poulet»;--et il s'extasiait devant cette munificence. + +Il est vrai que chaque grand dîner marocain, et particulièrement à Fez, +représente une hécatombe de volailles. Pour cinq convives on servira, +par exemple, cinq poulets cuits au carry indien, comme premier plat, +puis ce seront cinq poulets aux olives et, ensuite, dix ou douze pigeons +au cumin et encore un nouveau plat de cinq poulets farcis aux amandes, +suivi d'un cinquième plat de poulets ou de canards à l'étuvée, sur un +canapé de pilaf, le tout précédant les viandes, le couscoussou et les +desserts... + +Le repas terminé, entrent en scène les musiciens et les chanteuses, les +fameuses Cheïkas de Fez, danseuses aussi, à l'occasion, qui feront +entendre, des heures durant, leurs étranges mélopées au rythme changeant +avec chaque poème, pendant que les convives allongés sur les tapis et +les coussins seront de nouveau aspergés de parfums, enveloppés des +nuages de l'odorante fumée des cassolettes... + + * + * * + +Très étroites et malodorantes sont les rues de Fez, et les Européens +leur trouvent peu d'attraits; mais qu'importe au riche citadin qui +passe, juché sur sa belle mule!--un homme bien né ne songeant même pas à +circuler à pied dans leur dédale. + +Une grande animation règne dans les bazars où affluent les provinciaux +venus de toutes parts, la bourse presque toujours bien garnie, avides de +remporter dans leurs montagnes les beaux cuirs ouvragés, les cuivres +rutilants, les poteries enluminées, spécialités de Fez; les parfums, les +épices, les étoffes de fabrication européenne ou venues de plus loin +encore,--de Damas ou de Bagdad, de Mascate ou des Indes, voire de Chine, +avec les thés. + +Le thé! la grande affaire au Maroc, la boisson nationale qui remplace +ici la traditionnelle tasse de café de Turquie ou d'Égypte. C'est le +complément inévitable de toute rencontre, dans la boutique du marchand, +dans la maison de l'ami ou le salon du fonctionnaire. Thé partout, à +toute heure, en toutes circonstances, et, d'ailleurs, si fortement +additionné de poignées de feuilles de menthe fraîche que ce breuvage n'a +plus rien de commun, même la couleur, avec l'infusion qui nous est +coutumière. Et ce thé marocain est très richement servi dans de petits +verres de cristal multicolores taillés et enluminés de dorures. + +[Illustration: Fez: la fontaine des Menuisiers.] + +Les Fazis tirent également orgueil, et cela à très juste titre, de leurs +belles mosquées: la plus fréquentée, celle où repose Moulai Idriss II, +avec ses merveilleuses boiseries découpées et enluminées et ses +admirables mosaïques de faïence--la plus célèbre, celle de Karaouïne, +mosquée-université où se pressent les étudiants venus de tant de pays +d'Islam pour travailler dans la fameuse bibliothèque qui en est la +gloire--enfin celle des Andalous. + + * + * * + +Sans doute, pour l'Européen, le touriste excepté, toutes ces séductions +orientales ne sauraient compenser l'insalubrité permanente de cette +ville où les eaux souillées du tout à l'égout voisinent, par les +innombrables conduites souterraines, dans mie promiscuité dangereuse, +avec les eaux d'alimentation. De même, l'Européen s'accommode mal de +l'enchevêtrement chaotique des rues tortueuses, pour la plupart +inaccessibles aux véhicules. Et l'on conçoit sans peine la préférence +accordée au plateau qui domine la ville musulmane et sur lequel s'est +édifié le «camp», précurseur de la cité moderne qui lui succédera. + +Si, dans une partie de la population de Fez, il demeure un sentiment +d'hostilité ou tout au moins de défiance pour tout ce qui est européen +et particulièrement français, nous travaillons du moins avec +persévérance à transformer ce sentiment. Nos établissements d'assistance +publique indigène, hôpitaux, dispensaires gratuits, ainsi que nos +institutions de prévoyance, y contribueront pour une large part et, dans +cet ordre d'idées, on ne saurait passer sous silence, même dans une +courte visite à Fez, les généreux efforts du docteur Murât. + +Né en Algérie, marié à une jeune fille également Algérienne, le docteur +Murât a su, à peu de frais, dans un immeuble à lui donné par le sultan +Moulaï Hafid, créer de toutes pièces un hôpital et un dispensaire +gratuits pour les indigènes nécessiteux; 35.000 malheureux ont profité +de ses soins éclairés l'année dernière: musulmans ou juifs des deux +sexes, la plupart se présentant quotidiennement à sa consultation, car +le nombre des lits dont il dispose est encore restreint. Cette année, +grâce à de petites subventions qui sont venues augmenter son pécule, le +docteur Murat a pu construire de nouveaux bâtiments, aménager une jolie +salle d'opérations aux murs tapissés de faïences blanches de Fez, des +laboratoires pour les examens micrographiques, des salles de pansements, +etc. Ses pavillons sont entourés d'un beau jardin aménagé à la marocaine +qui, aux heures de consultation, est littéralement envahi d'une foule +bigarrée: juives de Fez avec leurs petits foulards de soie rouge ou +verte, coquettement arrangés en coquille qui les coiffent si bien, leurs +beaux châles historiés aux couleurs éclatantes, de provenance indienne; +musulmanes, drapées dans les longs voiles de laine blanche des femmes de +l'Islam; et toute une marmaille plus ou moins loqueteuse, toujours +pittoresque. Mais, ce qui retient l'attention, c'est le sentiment de +profonde reconnaissance qui anime tous les visages, c'est le concert de +bénédictions à l'adresse de leur bienfaiteur qui s'échappe de toutes les +lèvres quand on interroge ces infortunés. Cet exemple témoigne des +sentiments humanitaires qui caractérisent la «colonisation» française +telle qu'on la comprend aujourd'hui dans les milieux officiels, aussi +bien que dans les créations de l'initiative privée. + +[Illustration: Fez: la mosquée des Andalous.] + +Ainsi, nous sommes loin de la manière plutôt forte des conquistadors de +jadis, des procédés un peu rudes des premières conquêtes coloniales. Une +scène à laquelle j'assistai, ce printemps, à Casablanca, me paraît très +caractéristique. Nous descendions d'auto, au retour de Marrakech, et, +suivant l'usage, une foule de gamins indigènes se précipitait sur nous +pour s'emparer de nos valises. Un vieux Maltais, croyant nous obliger, +s'interposa et donna une, forte bourrade à l'un d'eux. Comme le gamin +protestait et poussait des clameurs, les taloches redoublèrent. A cette +vue, un Européen, garçon de café en tablier blanc qui passait, prit +immédiatement fait et cause pour le petit moricaud, un pauvre mioche +souffreteux et dépenaillé. Tombant à bras raccourcis sur le Maltais, il +lui reprocha avec véhémence l'indignité de sa conduite et nous dûmes le +lui arracher des mains. On n'aurait pas vu pareils sentiments se +manifester, il y a quelques années, dans les colonies, où les violences +à l'égard des indigènes n'auraient apitoyé personne. Il est donc permis +d'en conclure que, si, dans cet ordre d'idées, l'impulsion vient d'en +haut, les efforts du général Lyautey tendant à assurer l'application de +ces méthodes nouvelles au Maroc, tous les Français, de leur côté, à de +rares exceptions près, facilitent cette grande tâche en se montrant +justes et bienveillants dans leurs rapports avec les indigènes. + +La région de Fez, plus éloignée du littoral et où les voies de +communications commencent seulement à s'établir, n'a guère attiré +jusqu'à présent les pionniers de la colonisation qui se portèrent en +masse à Casablanca et à Rabat. Mais, lorsque la route de l'Est sur +l'Algérie par Taza et Oudjda sera ouverte, tout permet de croire que la +poussée algérienne, cet essaimage si précieux dont j'ai parlé dans mon +précédent article, se fera vivement sentir de ce côté. Or, ce n'est plus +qu'une toute petite question de temps. Cette dernière citadelle des +patriotes marocains, cette petite place forte de Taza, qui est +maintenant le seul obstacle qui s'oppose à notre passage, sera +facilement enlevée quand l'opération aura été irrévocablement décidée. +Des considérations diverses, dictées par la sagesse et le désir de +diminuer autant que faire se pourra l'effusion du sang, ont jusqu'ici +retardé cette entreprise qui parachèvera l'oeuvre de pacification +assumée par la France. + +L'oeuvre de colonisation proprement dite, c'est-à-dire la mise en oeuvre +des richesses latentes si nombreuses au Maroc, pourra alors commencer +dans la sécurité et dans la paix pour le plus grand profit des Marocains +comme des hommes d'initiative et de bonne volonté qui voudront concourir +à la régénération de ce beau pays. Agriculture, commerce, exploitation +des mines, tout est à créer en ce Maroc qui reste malheureusement si peu +connu du grand public. La presse donne fidèlement l'écho de tous les +coups de fusil que l'on y tire, mais elle néglige peut-être un peu trop +d'entretenir ses lecteurs de ce qu'il leur serait immédiatement utile de +savoir du Maroc: possibilités économiques, succès encourageants des +premières entreprises qui y ont été tentées, perspectives d'avenir +offertes aux intérêts français. + + * + * * + +Ainsi, le voyageur qui, aujourd'hui, descend de son auto à Oudjda ne +peut se faire une idée de ce qu'était ce cloaque avant l'arrivée des +Français. Sans lui ôter l'essentiel de son cachet original, on a percé +des rues, ouvert des places, tracé des jardins et des squares, restauré +les mosquées comme les vieux remparts, bâti un quartier européen à côté +de la ville arabe, assaini, aménagé ce chaos de ruelles et de masures +qui constituaient la sordide agglomération d'antan. Le «camp», avec ses +hangars d'aviation, ses logements d'officiers, ses casernements, ses +parcs d'artillerie et du génie, les garages des auto-mitrailleuses, +s'est perché sur un petit mamelon qui domine la ville. Il a fort bonne +mine, des allures à la fois simples et confortables, un air de propreté +et de prospérité qui réjouissent l'oeil. Des jardins font une ceinture +verdoyante à l'oasis régénérée, et il n'est pas un seul coin de la +plaine qui ne semble rajeuni et prospère. + +Ce qu'ont réalisé là, en si peu de temps, le général Lyautey et ses +collaborateurs donne une idée de ce que deviendra, en très peu d'années, +le Maroc tout entier, sous l'impulsion que vont lui donner tant de +forces bienfaisantes et généreuses mises avec ardeur au service de son +relèvement. + +A 4 kilomètres d'Oudjda, la petite palmeraie de Sidi Yaya, que féconde +et vivifie la belle source d'eau chaude du même nom, est le lieu de +promenade préféré des officiers d'Oudjda. A l'aube, cavaliers et +amazones s'y donnent rendez-vous, et c'est précisément l'heure choisie +par les officiers aviateurs pour faire l'«exercice» dans les airs. +Quelle sensation étrange l'on ressent à la vue de ces grands «oiseaux de +France» qui viennent ici évoluer au-dessus des palmiers au grand +ébahissement, au grand effroi même, des chameaux et de leurs +conducteurs!... Et c'est là, dans le ciel bleu, un éloquent symbole de +la marche rapide du progrès, dont les manifestations sont, en ce plein +désert africain, plus sensibles qu'ailleurs,--par contraste. + +Cette marche rapide, vertigineuse, du progrès moderne, dans des pays +immobiles depuis des millénaires, effraie les uns, navre les autres, +mais entraîne tout et tous dans son irrésistible tourbillon. + +[Illustration: GERVAIS-COURTELLEMONT. + +_Photographies en couleurs de l'auteur._] + +[Illustration: Fez: intérieur dans la ville arabe.] + +[Illustration: Oudjda: la source de Sidi Yaya.] + + + +[Illustration: LE RÉGENT DE BAVIÈRE DEVIENT ROI.--Réception solennelle +dans la salle du trône au palais de Munich. + +_Phot. Obergassner._] + +Munich, le 12 novembre dernier, était en fête. Une fiction, pénible pour +un peuple, prenait fin. Peu de jours avant, la folie du malheureux roi +Othon, qui, depuis dix-sept ans, «régnait» en théorie sur la Bavière, +avait été reconnue officiellement incurable. Le régent, le prince Louis, +était proclamé roi par le Landtag et c'était son avènement que célébrait +la capitale bavaroise. + +Les fêtes commencèrent par un service religieux célébré dans toutes les +églises. Le nouveau roi Louis III, la reine et la cour, se rendirent en +carrosses de gala à la cathédrale où eut lieu une messe solennelle. +Après l'office, les souverains regagnèrent le palais, au bruit des +salves d'artillerie, et au milieu des acclamations de la foule. Sur la +Marienplatz, ils furent salués par le bourgmestre et les autorités +municipales. L'après-midi, dans la grande salle du trône au palais +royal, les souverains, le roi en uniforme--silhouette populaire à +Munich, avec sa barbe blanche et ses lunettes d'or--la reine en manteau +royal, reçurent les hommages des Chambres et des corps de l'État. Ainsi +finit, pour la Bavière, le règne des rois fous. Othon Ier, le lamentable +reclus du château de Fürstenried, conserve d'ailleurs le titre souverain +et les vains honneurs attachés à son rang. + + + +[Illustration: Les Japonaises d'hier: chez «Madame Chrysanthème».] + +LES FEMMES NOUVELLES DU JAPON + +_Atarashiki Onna_, les femmes nouvelles! On en parle beaucoup au Japon. +Les magazines spéciaux, les graves revues, les quotidiens, s'attachent à +définir leurs vertus ou à combattre leurs tendances. Si l'on en croit +toute la littérature qu'a inspirée ce sujet si divers, les Japonaises +traversent actuellement une période émouvante de leur histoire. Il n'est +question que d'elles... Mais toutes ces polémiques servent-elles +seulement à exercer la verve des publicistes nippons et des mignonnes +authoresses ou bien marquent-elles une véritable évolution de la femme +au Japon? Voilà ce qu'il s'agit de préciser. + +_Atarashiki_ est un adjectif qui signifie «nouveau» et, par extension: +frais, agréable, d'une verdeur tendre et juvénile. Les partisans des +femmes nouvelles le prononcent avec orgueil, indiquant par leur accent +qu'une grande renaissance féminine commence. Au contraire, ceux qui ne +croient pas aux femmes nouvelles ont l'air d'accoupler deux mots qui +jurent en disant dédaigneusement _Atarashiki Onna_, car les défenseurs +de la vieille école se refusent à admettre qu'il y ait rien de changé et +que les idées subversives de l'Occident aient à ce point bouleversé la +société de leur pays. + +Pourtant, ils devront se faire une raison. Il y a des féministes dans +l'empire du Soleil Levant. N'exagérons rien! Ces féministes ne sont pas +prêtes à revendiquer leurs droits par la bombe--comme leurs cousines +célestes de Canton ou de Pékin--et elles n'empruntent point aux alliées +britanniques ces méthodes violentes qui ont défrayé la chronique +mondiale. A part deux ou trois clubs très restreints, le féminisme +intégral est même inconnu au Japon. Tout au plus est-il permis de +constater quelques trémoussements féministes qui ne manquent ni de +coquetterie ni d'originalité. + +Mais, en vérité, si, au point de vue politique, les prétentions de +l'immense majorité des femmes sont encore d'une extrême modération, +l'esprit nouveau qui pénètre tout le Japon n'a pas manqué de se +manifester dans les milieux féminins. Sans partager les espoirs des +leaders radicales qui escomptent déjà le triomphe des femmes nouvelles, +on peut affirmer que le modernisme fait des progrès dans l'éducation +féminine et que l'on prépare des générations d'un esprit bien plus hardi +que les précédentes. L'évolution des moeurs précède et prépare +l'évolution politique. + +Et cette évolution des moeurs elle-même obéit aux nécessités économiques +de l'heure présente. + +Au Japon, comme dans les autres pays surpeuplés, la femme tend à +négliger son foyer pour satisfaire aux besoins croissants de la vie +moderne. Rien qu'à Tokio, où la population féminine compte 752.000 âmes +environ, 191.000 travailleuses exercent leur industrie au dehors. La +majorité d'entre elles sont couturières, employées de magasin, +servantes, ouvrières dans les manufactures, qui se multiplient sans +cesse autour de la capitale. Un grand nombre deviennent institutrices et +actrices. Et ce n'est pas tout. On trouve maintenant des femmes +médecins, des conférencières, des journalistes. A mon arrivée à Tokio, +je fus congrûment interviewé, par la rédactrice d'un grand journal qui, +avec force révérences, voulut bien me demander mes impressions sur le +Japon! Quant aux femmes qui sont occupées dans les postes et +télégraphes, dans les administrations de chemins de fer et dans les +gares, comme secrétaires ou dactylographes, elles forment déjà une +légion respectable. Les sujets de l'empire du Mikado, plus encore que +les hommes des autres pays, avaient réduit les femmes à la portion +congrue. Une réaction très nette se dessine et, s'il est vrai que la +faim fait sortir le loup du bois, c'est au premier chef le besoin de se +tailler une place au Soleil Levant qui incite la Japonaise à sortir de +sa demeure. + +[Illustration: Japonaise d'aujourd'hui: Mme Tashiko Tamura +conférenciant.] + +Elle y a été aidée par l'importation des idées occidentales. Mais ses +progrès ont--comme il fallait s'y attendre--donné lieu à des crises et à +des discussions nombreuses. Voici une vingtaine d'années, +d'enthousiastes apôtres réclamèrent l'éducation des femmes d'après nos +principes libéraux. Brusquement les jeunes Nipponnes, qui avaient +surtout bénéficié de l'enseignement familial, durent suivre nos +programmes et apprendre les langues vivantes. Cette pédagogie +occidentale mal digérée ne produisit aucun résultat satisfaisant. Quand +les femmes dressées selon ces méthodes inadéquates se mariaient, elles +avaient la mémoire bourrée de notions contradictoires et n'étaient point +aussi séduisantes que leurs aînées qui, du moins, connaissaient les arts +domestiques du pays, savaient orner la maison avec goût et n'ignoraient +aucune des subtilités de l'étiquette charmante qui régnait partout +auparavant. Elles choquaient leurs maris et leurs beaux-parents. On +protesta contre cette éducation d'importation. Les écoles modernes, qui +avaient été si à la mode, déclinèrent brusquement et tout faillit être +compromis par ces essais hâtifs et imprudents. + +Heureusement, les réformateurs ne se découragèrent point. Mais ils +adoptèrent une tactique, plus sage, grâce à laquelle le modernisme et la +tradition pouvaient se concilier. Des écoles d'adultes et' des écoles +normales d'institutrices furent fondées par le gouvernement dans tous +les districts, ainsi qu'une école pour les maîtresses d'école moyenne à +Tokio. La sympathie du public fut peu à peu regagnée. Et voici que l'on +recommence à envoyer en masse les jeunes élèves dans les établissements +d'éducation où, tout en ne perdant rien de la grâce japonaise, on les +aguerrit aux luttes pour la vie. + +Bien mieux, depuis 1900, a été ouverte à Tokio, sous la direction de M. +Jinzo Naruse, une grande université féminine. Ce pédagogue, qui est +devenu fameux au Japon, a entrepris une remarquable croisade, depuis +plus de vingt ans, en faveur d'une éducation à la fois conforme aux +aspirations nationales et aux besoins nouveaux. Il avait beaucoup +observé au cours de ses voyages en Amérique, et il rêvait de créer un +établissement modèle où les femmes appartenant à toutes les classes de +la société pourraient développer leurs facultés et fortifier leurs +talents. Il gagna à sa cause des hommes tels que le défunt prince Ito, +le prince Yamagata, le marquis Saionji, et quantité d'autres personnages +influents qui l'aidèrent à jeter les bases de l'université féminine. + +Après bien des batailles et des vicissitudes financières, elle est +aujourd'hui en pleine prospérité. Plus de mille étudiantes la +fréquentent. Plus de cent professeurs y donnent leurs leçons. + +Et l'enseignement y est extrêmement varié. Depuis la maternelle jusqu'à +la faculté incluse, tous les départements de l'activité féminine sont +représentés là. Les trois enseignements, primaire, secondaire, +supérieur, s'enchaînent harmonieusement, ou bien, si les élèves le +désirent, elles bifurquent dans les écoles d'industrie, de commerce, +d'agriculture, qui font partie de l'université. C'est un grand collège +synthétique admirablement outillé. Je l'ai visité en détail, parcourant +les salles d'études, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers +de couture, les ateliers de dessin, les cuisines, les jardins, les +champs d'expériences, les clubs. On compte bien une cinquantaine de +bâtiments où règne le confort le plus moderne, et c'était pour moi un +spectacle piquant que de voir ces étudiantes, là surveillant gravement +les réactions chimiques, là s'exerçant à l'étiquette antique, ici +apprenant l'algèbre, plus loin composant des bouquets délicieux. + +D'autres, dans la classe de zoologie, classaient des papillons aux +couleurs éclatantes, tandis qu'un groupe voisin préparait le thé selon +les formules rigoureuses de la cérémonie ancestrale. C'était un mélange +inattendu de modernisme, d'exotisme, de traditionalisme, de futurisme. + +Le président Naruse, pendant notre excursion, me développait son +programme: + +«Nous voulons que nos jeunes filles prennent le sentiment de la +responsabilité, me disait-il, et qu'elles ne soient point pour les +hommes des compagnes serviles, sans initiative personnelle, sans idéal +national. Certes nous n'avons pas l'intention de copier aveuglément les +institutions d'Amérique ou d'Europe et de faire des Japonaises des +intellectuelles à la mode de Boston ou des émancipées qui s'imaginent +devoir prendre la place des hommes. Notre but, au contraire, c'est de +leur inculquer un sentiment plus complet de leur rôle domestique en même +temps qu'un patriotisme plus élevé. Nous voulons qu'en devenant des +femmes éclairées elles restent avant tout des Japonaises. + +» Au début de notre tentative, on nous accusait de préparer la +destruction de ce particularisme exquis et de cette égalité d'humeur +inaltérable de nos compagnes. Mais l'expérience prouve le contraire. Nos +étudiantes conservent le goût des modes orientales. Comme vous pouvez le +constater, elles continuent à s'habiller comme leurs mères et leurs +grand'mères. Et quelle est la classe la plus fréquentée? Celle où l'on +enseigne la science domestique, les arts du foyer, les travaux manuels. +Les occupations agricoles sont aussi parmi les plus populaires et, sauf +les jeunes filles qui se destinent à l'enseignement public, la plus +grande partie des élèves se prépare surtout aux joies mieux comprises du +ménage.» + +Puis le président Naruse m'entraîna dans une vaste cour où une centaine +d'étudiantes, armées d'un long bambou, se livraient à des exercices +d'ensemble, comme les soldats à la caserne. + +«Oui, poursuivit-il, on a complètement négligé jusqu'ici la culture +physique pour les femmes japonaises. Ce que vous voyez là est encore une +innovation de notre part. Les jeunes filles ont été habituées à rester +claustrées à la maison et à se tenir accroupies pendant des heures et +des heures. Grâce à la gymnastique rationnelle, aux sports, à la vie en +plein air, nous leur rendons la vigueur nécessaire pour devenir de +bonnes mères.» + +On comprend qu'après cet entraînement, sans devenir des suffragettes, +les jeunes diplômées de l'université de Tokio n'accepteront plus +désormais sans discussion les principes du sage Kaibara qui furent si +longtemps regardés comme un dogme dans la société japonaise. + +[Illustration: La leçon de thé.] + +Voici ce que disait jadis le sévère moraliste: «La femme doit considérer +son mari comme son maître et le servir avec humilité et tendresse, sans +une pensée légère ou irrévérencieuse à son égard. Toute sa vie, la femme +a pour devoir essentiel l'obéissance. Dans ses rapports avec son mari, +son attitude comme son langage seront toujours empreints de courtoisie, +de modestie, de souplesse conciliante, jamais insolents et intraitables, +jamais impolis et arrogants. Ce sera là le premier et le principal souci +de la femme. Lorsque le mari a donné ses ordres, l'épouse les suivra +scrupuleusement. Dans le cas où elle douterait de leur signification, +qu'elle s'enquière et qu'elle respecte ensuite à la lettre ses +commandements. Si son mari lui pose une question à son propre sujet, +qu'elle réponde avec précision. Répliquer d'une manière insouciante +serait une marque d'impolitesse. A supposer que son mari se mette en +colère, qu'elle obéisse avec crainte et en tremblant et qu'elle ne le +heurte pas dans sa colère et son irritation. Une femme doit regarder son +mari comme le ciel même!» + +[Illustration: La classe d'histoire naturelle.] + +Les jeunes Japonaises s'émanciperont chaque jour davantage dans leur vie +privée. Les relations des sexes ont fait l'objet de nombreuses +dissertations de la part des moralistes et des romanciers. Les écrivains +japonais, en copiant ou en traduisant les plus hardis de nos romans, ont +considérablement développé chez la femme nipponne le désir de la +responsabilité amoureuse. Les femmes nouvelles veulent tout d'abord +avoir droit à l'amour de leur choix et non plus subir passivement le +caprice de l'homme. Dans la multitude des revues féminines qui se +publient actuellement au Japon, cette thèse est souvent mise en avant. + +Cependant, tout à l'extrême gauche de la société féminine japonaise +s'agite un petit groupe d'intellectuelles qui visent l'affranchissement +intégral. Il existe un club, le _Seitosha_--la société des +Bas-bleus--qui a pour présidente Mme Hiratsuka Aki-Ko. Et j'ai rendu +visite à cette Armande aux yeux bridés, toute menue, aux mains vives, +qui manient le pinceau littéraire avec une dextérité étonnante et dont +la réplique est non moins alerte dès que l'on attaque la question +féministe. Mlle Aki-Ko est fort savante. Mais elle discute si finement, +avec une conviction si éloquente, qu'elle ne saurait être accusée de +pédantisme. Membre de la secte Zen, qui enseigne par-dessus tout la +méditation religieuse, elle copie la gravité sereine d'un bonze +lorsqu'elle expose sa doctrine. Elle est le type de la femme nouvelle +dans ce qu'il y a d'odieux aux vieux Japonais. Néanmoins, elle ne +s'habille pas à l'européenne. Fidèle à la tradition vestimentaire, elle +porte toujours le ha-kama, qui est un compromis entre la jupe et le +pantalon. Mlle A-ki-Ko a publié plusieurs romans, de nombreux articles +de revues et elle donne des conférences très écoutées de ses disciples. +Celles-ci--également cultivées--appartiennent presque toutes à la bonne +classe moyenne, et certaines même sont issues de familles +aristocratiques. Le _Seitosha_ publie une revue mensuelle, le _Seito_ +(le «Bas-Bleu», naturellement), d'où les signatures masculines sont +rigoureusement bannies. Les précieuses Nipponnes--qui ne redoutent +nullement le ridicule--en assurent seules la rédaction. + +[Illustration: A L'UNIVERSITÉ FÉMININE DE TOKIO.--Le cours de cuisine.] + +[Illustration: Concours mixte de postiers à Tokio: exercice de calcul.] + +Mlle Aki-Ko voulut bien me faire cadeau du numéro où avait paru sa +profession de foi. Que l'on me permette d'en transcrire les passages +essentiels. + +«Oui, s'écrie-t-elle, je suis une des femmes nouvelles. Du moins tel est +mon souhait et je m'efforce de le réaliser tous les jours. + +» Qu'y a-t-il de vraiment et d'éternellement nouveau? C'est le soleil. + +» Je suis donc avec le soleil, voilà mon but, voilà où j'aspire. + +» Une vieille maxime dit qu'il faut se renouveler chaque jour. La +véritable grandeur et le renouveau se trouvent dans le soleil qui répand +à chaque apparition des clartés nouvelles. + +» La femme nouvelle maudit le passé qui date d'hier. Elle ne peut suivre +en silence et avec obéissance le même chemin que l'ancienne femme, si +cruellement traitée. L'homme égoïste la considérerait comme son esclave. + +» La femme nouvelle détruira les lois et la morale rétrograde qui a été +instituée pour la commodité du sexe masculin. + +» Cependant les idées acquises hantent comme des fantômes l'esprit de la +femme d'hier et elles poursuivent avec acharnement la femme de demain. + +» La femme nouvelle doit combattre chaque jour ces fantômes. Un moment +d'inattention et la femme nouvelle devient soudain une vieille femme. + +» Non seulement elle a pour mission de détruire les règles anciennes et +la morale instituée par l'égoïsme de l'homme, mais il faut créer un +autre royaume où régneront des lois équitables, une morale renouvelée et +la religion de l'avenir. + +» C'est pour établir ce nouvel État que nous devons étudier, nous agiter +et travailler de toutes nos forces...» + +Un autre club, le _Seiko-Kai_ (l'Association des femmes nouvelles), +tenta au mois de mai d'organiser des meetings publics où les avocates de +la cause féminine voulaient développer ce thème:» Libérons nos corps et +nos âmes!» La police intervint et obligea Mlle Tashiko Tamura, l'une des +leaders du mouvement, à rengainer ses arguments. + +[Illustration: Mlle Hiratsuka Aki-Ko, présidente du club des Bas-Bleus.] + +L'interdiction de ce meeting suscita les commentaires les plus opposés. +Le journal _Nippon_ prit galamment les choses: «Le progrès féminin, +dit-il, ne doit nous causer ni regret, ni alarmes. Souvent le +mécontentement que provoquent les conditions politiques existantes sert +à élever le niveau général de la société. Vouloir le supprimer par des +mesures brutales peut entraîner les plus graves conséquences.» C'est +pour cela que le _Nippon_ a déjà mis le gouvernement en garde contre son +attitude intransigeante à l'égard du socialisme et les soi-disant idées +dangereuses, et qu'il a invité l'attention publique à ne pas condamner +aveuglément ceux qui professent ces doctrines. Pour les mêmes raisons, +il considère que le mouvement en faveur de la femme nouvelle doit être +traite avec magnanimité puisqu'il s'agit de l'émancipation de la femme. + +Au contraire, le _Kokumin_ n'avait pas assez de sarcasmes pour les +héroïnes du jour. Il les accablait de son mépris et d'épithètes +ridicules, prétendant que ce serait la ruine du système familial +japonais si l'on écoutait leurs propositions subversives. + +Les hommes n'étaient point seuls à combattre le modernisme féminin. Sous +les auspices de Mme Kaetsu-Kôko et d'autres dames éminemment +conservatrices, fut fondée à Kobé, au mois de mai, la _Fujin Michi-no +Kai_ (la Société pour l'encouragement des vertus féminines). A +l'_Atarashiki Onna_, elles se donnaient pour mission d'opposer la +_Furuki Onna_ (la femme du vieux temps). La place de la femme est au +foyer, et rien qu'au foyer, répliquaient-elles. + +En vérité, les femmes nouvelles aux tendances féministes absolues ne +sont encore que l'exception. Elles ne forment, comme nous l'avons dit, +que deux ou trois clubs. Mais peu à peu d'autres les suivront de près ou +de loin... A mesure que l'éducation se répandra, que l'université +féminine éclairera les jeunes filles des classes moyennes, que des +institutions du même genre se multiplieront et que le modernisme +occidental invitera les femmes aux expériences hardies, les tendances +que représentent aujourd'hui la poignée de féministes avancées +s'affirmeront. Quant à vouloir déterminer une date même approximative à +laquelle la société féminine sera dégagée des liens actuels, c'est là +chose impossible. Le Japon est le pays des surprises. La tradition et +les rêves d'avenir s'y sont parfois rejoints sans efforts et très +rapidement. D'autres fois, malgré toutes les apparences, +l'occidentalisme est resté très superficiel dans les réformes empruntées +à l'Europe. Il semble que changer le sort de la femme jusqu'à lui +accorder l'égalité c'est peut-être le plus gros sacrifice que l'on +puisse demander aux Japonais du vingtième siècle. On ne vaincra leur +actuelle manière de voir qu'après une longue résistance. Mais c'est +justement pour cela que la bataille est si passionnante. + +FRANÇOIS DE TESSAN. + +[Illustration: JAPON D'AUJOURD'HUI.--A Tokio: départ de Mlle Mori, +actrice du Théâtre Impérial, pour une tournée en Europe.] + + + +[Illustration: LE BAPTÊME DE LA LIGNE A bord du croiseur-école +«Jeanne-d'Arc», les aspirants qui passent pour la première fois +l'Équateur sont baptisés selon la vieille tradition maritime. _Phot. de +M. Pierre Taillac.--Voir l'article, page 402._] + + + +CE QU'IL FAUT VOIR + +PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS + +Deux façades de briques, dressées de chaque côté de la rue, l'une en +face de l'autre, et pavoisées de drapeaux. Les grilles des +maisons-soeurs sont grandes ouvertes, et laissent passer des hommes +qu'on salue et sur qui la légion des photographes braque ses objectifs. +Une animation _grave_ emplit la rue. Mouvements de police. Affluence +d'autos. Puis, soudain, la petite fièvre qu'on voit se produire à la +minute où l'arrivée du Chef est annoncée;--où Il passe, salue, descend +de voiture... Pas un cri; mais des casquettes et des chapeaux soulevés, +et, dans la foule, le brouhaha déférent, _contenu_, autour duquel on +voit les opérateurs de cinémas tourner éperdument leurs manivelles. + +C'est M. Poincaré, venu rue Dutot pour célébrer «dans l'intimité» le +vingt-cinquième anniversaire de l'Institut Pasteur. Cent personnes à +peine sont là qui l'attendent; cent hommes seulement, mais dont on peut +dire que chacun d'eux est, dans l'État, «quelque chose», ou quelqu'un. +Parmi cette élite, va et vient «le maître de la maison»; maigre, mince +et long, sous la redingote noire boutonnée, le cache-nez de tricot blanc +épingle sous la pointe de la barbe grise; et, sur le crâne, l'étroite +calotte noire qu'il n'ôtera que pour recevoir son hôte, le conduire aux +laboratoires, à l'amphithéâtre et, là, lire devant lui le bilan de +l'oeuvre accomplie;--de l'oeuvre continuée depuis vingt-cinq ans, +derrière ces murs de briques, dans une paix de couvent provincial... +Roux, le premier des plus grands disciples de Pasteur,--évoquant le +souvenir et traçant l'histoire des prodigieuses conquêtes réalisées +depuis vingt-cinq ans, dans cette maison de faubourg, dont la plupart +des Parisiens ne sont jamais venus regarder la façade... voilà un +spectacle que n'oublieront pas ceux qui en furent témoins. Il parlait +d'une voix unie, froide et voilée, et l'accent ne s'échauffa et la main +qui tenait les feuillets ne trembla un peu que dans l'instant où il cita +les camarades tombés au champ d'honneur, les morts «de la maison»... + +J'ai demandé à l'un des savants qui l'administrent: «Un étranger peut-il +visiter l'Institut Pasteur?» Il a souri, et m'a répondu: «En principe, +non. En fait... non et oui. Cela dépend de l'étranger; du jour; de +l'heure qu'il est... Pour ces choses-là, il n'y a qu'à consulter +Jupille.» + +Et il me montrait, à côté de la grille d'entrée, le gardien Jupille, en +uniforme,--l'ancien petit berger, sauvé par Pasteur il y a vingt-huit +ans. + + * + * * + +Sans doute, madame, vous êtes allée déjà au Salon d'automne? Je veux +dire que vous en avez vu, il y a huit jours, le vernissage, ainsi qu'il +convient à toute personne soucieuse d'emboîter le pas, exactement, à +l'Actualité? Eh bien, il y faut retourner. Il faut aller voir, au Grand +Palais, les décorateurs, qui ne présentent pas, cette année, moins de +quarante ensembles, et qui n'étaient pas prêts samedi dernier. Ils +promettent à leurs amis un petit vernissage complémentaire; _leur_ +vernissage, à eux. Bonne occasion de revoir un peu plus commodément une +Exposition que la cohue rendait, l'autre jour, à peu près inaccessible, +et qui vaut d'être, en certaines parties, regardée attentivement. Mais +essayez donc d'être attentif à quelque chose, au milieu d'une foule +venue au Salon d'automne, pour l'inaugurer! Je ne dis pas que le +spectacle soit déplaisant. Il n'est jamais désagréable de rencontrer de +la gaieté sur vingt mille visages à la fois, et il est certain qu'il n'y +a pas d'endroit à Paris où règne une bonne humeur plus générale qu'en ce +Grand Palais, durant les semaines où la Jeune-Peinture (nous avons nos +Jeunes-Peintres comme d'autres leurs Jeunes-Turcs) y déploie ses audaces +ingénues et ses laborieuses improvisations. Mais tout de même «ils sont +trop», ceux qui narguent, sourient, font des mots ou s'esclaffent, et +l'on aimerait bien pouvoir goûter, autrement qu'en une bousculade de +fête foraine, le plaisir qu'offrent aux yeux et à l'esprit certaines +oeuvres,--égarées ici, on ne sait comment, ni pourquoi. Oeuvres de +_vivants_ (et de vivants pleins de santé!) dont le talent éclate au +milieu de tant de médiocrités burlesques, et semble venir au-devant du +passant pour le rassurer: «Repose-toi, mon ami. Cesse de rire une +minute, et regarde-moi. Et conviens que nous sommes, dans cette +maison-ci, quelques-uns qui n'avons pas perdu la tête tout à fait...» + +Et puis il y a les _morts_. Le Salon d'automne nous donne, cette année, +trois intéressantes Rétrospectives: celles de Georges Lopisgisch, +l'exquis _fleuriste_, du sculpteur Rodo, de François Bonhomé, le peintre +des hauts fourneaux. A signaler aussi exposition du Livre, égayée de +délicieux albums enfantins; l'exposition très amusante d'art populaire +russe; et enfin de très précieux «apports» de la Céramique et de la +Sculpture... Au total, il semble bien que ce Salon s'assagisse, qu'un +peu plus de raison le pénètre, d'automne en automne. On y hurle encore, +écrivait ces jours-ci M. Arsène Alexandre, «mais on y hurle +paisiblement». + +C'est autant de gagné. + + * + * * + +M. Chantavoine donnait, il y a dix jours, une conférence sur les +_Caractères de la musique française_, à l'hôtel du «Foyer». + +Cette conférence inaugurait la première série de douze concerts qui vont +y être donnés par l'Association des concerts Chaigneau, sous le +patronage de quelques maîtres, tels que Vincent d'Indy, Gabriel Fauré, +Camille Chevillard, Claude Debussy. Les six concerts de cette première +série auront lieu, de semaine en semaine, jusqu'en décembre. La seconde +ne sera commencée qu'en avril. + +Un grand nombre de notabilités mondaines ont ajouté leur patronage à +celui des éminents «professionnels» dont je viens de citer les noms. Ces +séances de musique de chambre occupent l'après-midi. C'est une +concurrence aux _thés-tangos_. Je ne souhaite pas que les _thés-tangos_ +l'emportent. + +Les «grandes ventes» figurent ordinairement au programme des spectacles +de la Saison parisienne. La Grande vente est pour le public des grandes +épreuves sportives et des grandes premières un divertissement éminemment +printanier! En voici une qui clôturera l'automne: celle des collections +réunies par le regretté Édouard Aynard, député du Rhône, qui mourut +subitement, il y a quelques mois. + +L'Exposition en sera faite chez Petit, à la fin de la semaine. Édouard +Aynard fut un homme de trop d'esprit, de trop de goût et d'une trop +haute culture pour que ses collections n'offrent pas, même aux profanes, +un spectacle intéressant. Il conviendra donc d'aller affronter, chez +Petit, la bousculade, samedi et dimanche prochains... Il sera même de +très bon ton d'y être allé. + +UN PARISIEN. + + + +AGENDA (22-29 novembre 1913) + +EXAMEN ET CONCOURS.--Un emploi d'examinateur pour la physique est vacant +à l'École polytechnique. Les demandes devront être adressées à l'École +polytechnique avant le _5 décembre._--Une session extraordinaire +d'examens pour les étudiants de la classe 1910 libérés aura lieu en +_décembre_ à la Faculté de droit de Paris. Les inscriptions seront +reçues à l'École de droit le _20 novembre_. + +EXPOSITIONS.--_Paris:_ Grand Palais, Salon d'automne.--Musée des Arts +décoratifs (107, rue de Rivoli): oeuvres de Mathurin Méheut.--Galerie +Georges Petit (8, rue de Sèze), la gravure originale en couleurs +(clôture le 27 _novembre_).--Galerie Haas et Gross (4, rue Édouard-VII), +oeuvres de Romney.--Galerie Boutet de Monvel (8, rue Tronchet), +céramiques de Lachenal; les peintres de Bretagne.--Galerie Devambez (43, +boulevard Malesherbes), exposition des Amis de l'eau-forte. + +COURS ET CONFÉRENCES.--Le cours public de photographie en vingt leçons, +professé par M. Ernest Cousin à la Société française de photographie +(51, rue de Clichy), s'ouvrira le _26 novembre_, à 9 heures du soir et +se continuera tous les mercredis à la même heure.--Salle Gaveau (45, rue +La Boétie), _Visions d'art_, de M. Gervais-Courtellemont: le _24 +novembre_, à 9 heures du soir: _Visions des Indes_, causerie de M. +Gervais-Courtellemont. + +--Ecole des Hautes études sociales (rue de la Sorbonne) le lundi à 4 h. +15: _Feuilleton parlé_, de M. Camille Le Senne. + +--Au Théâtre Femina (avenue des Champs-Elysées), les lundis à 5 heures, +conférences de M. Henry Bidou, du journal des _Débats_, sur le +_Dix-septième siècle_.--Université des _Annales_ (51, rue +Saint-Georges), à 5 heures, le _24 novembre: L'Amour de soi_, par M. +Émile Faguet; le _25, Marie de Médicis_, par M. Henry Roujon; le _26, le +Théâtre romantique_, par M. Jean Richepin; le _27, Au Pays de Lorraine_, +par M. Maurice Barrés; le 28, _Une promenade à Boulogne_, par M. Gabriel +Fauré; le 29, _Comment chante-t-on_, par M. Reynaldo Hahn. + +CONCERTS.--Au théâtre des Champs-Elysées, le _26 novembre_, en soirée, +concert avec le concours de M. Vincent d'Indy et Georges Enesco; le 27, +à 3 heures, Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), concert Chaigneau.--Salle +Gaveau (45, rue La Boétie), le _28 novembre_, réouverture des concerts +de la Société G. S. Bach.--Eglise de la Sorbonne, le _30 novembre, le +Messie_, de Haendel.--Salle Malakoff (56 bis, avenue Malakoff), les +lundis, à 9 heures du soir, concerts de la Société des Concerts Rouge; +les vendredis, à 4 heures, musique de chambre. + +L'EXPOSITION DE CHIENS DE LUXE.--Le _23 novembre_, clôture de +l'exposition de chiens de luxe et d'agrément ouverte depuis le _21 +octobre_, rue La Boétie, 87. + +SPORTS.--_Courses de chevaux: le 22 novembre_, Vincennes; le 23, +Auteuil; le 24, Saint-Ouen; le 25, Enghien; le 26, Vincennes; le 27, +Auteuil; le 28, Saint-Ouen; le 29, Vincennes; le 30, Auteuil (prix la +Haye-Jousselin, prix de Normandie).--_Automobile_: à Londres, Hall de +l'Olympia, Salon de l'automobile.--_Courses à pied: le 30 novembre_, à +Colombes, épreuve du critérium du comité de Paris.--_Cyclisme: le 30 +novembre_, au Palais des sports, course de 24 heures à l'américaine. + + + +LES LIVRES et LES ÉCRIVAINS + +CONVERSIONS LITTÉRAIRES + +Les conversions sont à la mode; je veux dire les conversions +littéraires. Il n'y a pas trois semaines, M. Louis Bertrand nous donnait +un _Saint Augustin_ qui est un véritable acte de foi chrétienne. Et +voici que Mme Juliette Adam, en un livre retentissant: _Chrétienne_[1], +abdique les «erreurs» contenues dans un ouvrage précédent et également +sensationnel. En d'autres termes, l'auteur de _Païenne_ se sépare des +dieux du paganisme. Car le paganisme de Mme Adam n'était point le +paganisme qui nie. C'était le paganisme qui croit, le paganisme grec +peuplé de dieux et d'artistes, animé de rites et fleuri de fêtes. Cette +évolution spirituelle de l'éminente femme est indiquée, phase par phase, +dans les différentes préfaces des éditions successives de _Païenne_. +L'histoire de la conversion de son héroïne, Mélissandre de Noves, nous +est contée dans le nouveau livre, sous la forme épistolaire. C'est un +échange, par lettres, d'idées et de sensations d'art, entre Mélissandre, +délivrée d'un odieux mariage, et son fiancé Tiburco Gardanne, peintre et +philosophe, qui, après avoir adopté le paganisme pour demeurer l'ami de +la païenne, ne va pas tarder à redevenir chrétien pour mériter la main +de la chrétienne. Cela ne se fait pas instantanément. Il n'y a +d'instantané que la conversion du père de Mélissandre, auquel vin +extraordinaire directeur de conscience, le colonel de Noves, «superbe +figure de Detaille», un soldat dont les seuls maîtres de tactique furent +«Xénophon et Jeanne d'Arc», ordonne de se confesser. La conversion de +Mélissandre et de Tiburce n'est point ainsi menée tambour battant et au +commandement militaire. Le colonel leur donne un an pour réfléchir, +méditer, comparer. Et Tiburce s'en va vivre ce délai à Athènes, ce qui +nous vaut de jolies pages sur la Grèce, sur ses dieux et sur ses sages. +Vous aimerez cette évocation de la philosophie antique. Vous admirerez, +avec votre expérience des réalités d'aujourd'hui, ce disciple de +Pythagore, Zaleucus, proposant que celui qui entreprendrait d'annihiler +une loi ancienne et d'en présenter une nouvelle «serait introduit dans +l'assemblée du peuple la corde au cou, que là il décrirait les +inconvénients qu'il trouvait à la loi qu'il voulait proscrire, et les +avantages qui reviendraient à celle qu'il voulait établir. Que, s'il +avait raison, il serait honoré comme le père de la patrie, dont aucun +danger n'avait pu refroidir le zèle, mais que, s'il avait tort, il +serait étranglé sur l'heure comme un perturbateur du repos public». + +[Note 1: Edition Plon, 3 fr. 50.] + +Bref, par Pythagore, et par Platon qui, dès avant le Christ, fut un +demi-chrétien, Tiburce est ramené au christianisme en même temps que +Mélissandre obéit aux voix non plus de ses déesses, mais de ses +«saintes», sainte Julie, Jeanne d'Arc «la Salvatrice», et les saintes +Maries de la Mer. La païenne est devenue chrétienne. Nous ne sommes pas +très surpris. Nous ne sommes pas très émus, car cette conversion, toute +cérébrale, intéresse trop exclusivement notre esprit pour ne pas être un +peu étrangère à notre âme. + +ALBÉRIC CAHUET. + + + +LE HAMAC POUR NOS SOLDATS + +L'idée de donner à nos troupiers des hamacs au lieu de lits a valu à +_L'Illustration_ des communications et des observations intéressantes. + +Je voudrais à ce sujet citer l'opinion d'un officier qui apporte à +l'appui de notre thèse un argument des plus sérieux. + +On sait, dit cet officier, comment sont logés nos soldats dans les forts +en temps de paix et en temps de guerre. + +En temps de paix beaucoup couchent dans des casemates assez obscures, +humides, munies de couchettes à deux étages. + +L'aération est presque nulle et la literie est plongée dans une humidité +perpétuelle contre laquelle on ne peut presque rien, étant donné la +difficulté de la sortir tous les jours. Bien, au contraire, ne serait +plus simple avec le hamac. + +En temps de guerre ce serait pire encore. + +Beaucoup de nos forts comportent un casernement de guerre souterrain, +composé d'un bloc de béton armé, dans lequel sont disposées des chambres +de 56 hommes. Ces chambres reçoivent l'air et la lumière d'un couloir +aboutissant au fossé du fort. + +Elles renferment des lits de camp sur lesquels on placerait paillasses +et matelas. Un espace libre très restreint, laissé au milieu de la +chambre, est le seul endroit où 56 hommes pourraient dérouiller leurs +muscles pendant un siège qui peut durer des mois et des mois! + +Si on substituait à ces lits de camp des hamacs, qui chaque matin +seraient roulés et entassés dans un coin de la chambre, on aurait une +vaste salle, tout à fait dégagée, où les hommes pourraient courir en +rond, jouer et lutter contre le froid et l'ennui. + + + +DOCUMENTS et INFORMATIONS + +LA VANILLE FRANÇAISE ET LES JOURNAUX ALLEMANDS. + +Les journaux spéciaux destinés aux restaurateurs et aux hôteliers de +nationalité allemande établis dans notre pays mènent, depuis quelque +temps, une campagne dont le caractère tendancieux ne saurait être +méconnu, et qui a pour but de substituer partout la vanille de Togo à +celle des colonies françaises. A les en croire, les plantations de +Bourbon, des Comores, de la Guyane et de la Guadeloupe auraient à peu +près complètement disparu. Toutes les gousses vendues en France sous ces +diverses dénominations d'origine seraient récoltées à Tahiti et auraient +seulement l'odeur de la vanille, avec un goût voisin de celui de +l'héliotrope. Pour leur donner la saveur que réclame la clientèle, les +commerçants français seraient contraints de les «givrer» de vanilline, +c'est-à-dire de les enrober d'une couche pulvérulente d'un produit +chimique. Au contraire, la vanille allemande récoltée à Togo possède +toutes les qualités et toutes les perfections. Il est donc à la fois +logique et sage de la préférer aux vanilles des colonies françaises. + +Ces assertions--il est à peine nécessaire de le dire--sont d'une +fausseté complète. Les importations de gousses de vanille récoltées dans +nos possessions d'outre-mer sont en augmentation croissante et +jouissent, à juste titre, de toute la sympathie des connaisseurs. Par +contre, les vanilles allemandes de Togo ont un goût rude et grossier qui +les fait impitoyablement refuser par les véritables gourmets. + +Quant au prétendu «givrage» artificiel, rien de plus facile que le +mettre en évidence. En détachant avec l'ongle un cristal du givre blanc +qui couvre naturellement les gousses et en le posant sur la langue, on +doit sentir immédiatement un goût prononcé de vanille; dans le cas +contraire, on a très probablement affaire à de l'acide benzoïque. +D'autre part, quand on regarde à la loupe une gousse de vanille, on voit +facilement si les cristaux existant à sa surface ont la forme +d'aiguilles implantées perpendiculairement: ce sont alors des cristaux +naturels. S'ils paraissent accolés à la surface, au lieu d'être pour +ainsi dire piqués en elle, on peut être certain qu'ils ont été +frauduleusement ajoutés. + +C'est ce qu'on constate bien souvent en examinant avec soin les vanilles +allemandes de Togo, dont, malheureusement, le givrage est bien souvent +artificiel. + + +NOTRE PREMIÈRE ESCADRE DANS LE LEVANT. + +La première escadre française, commandée par l'amiral Boué de Lapeyrère, +poursuit en ce moment dans la Méditerranée orientale une croisière dont +l'importance s'affirme plus haute et plus complète à mesure que se +multiplient les témoignages de sympathie partout prodigués à nos marins. +Entreprise, ainsi que l'a déclaré le ministre de la Marine, «au +lendemain de la paix de Bucarest, qui a été facilitée par l'attitude du +gouvernement de la République envers les peuples balkaniques soutenant +chacun leur intérêt national», elle montre, fort à propos, notre +pavillon dans le Levant, «où, disait encore M. Pierre Baudin, la France +compte des amitiés fidèles et d'autant plus précieuses qu'elles ont reçu +l'épreuve du temps». Après avoir fait escale en Égypte, la première +escadre s'est dirigée vers Vourla, dans le golfe de Smyrne, d'où elle +doit, à la fin de ce mois, gagner les côtes grecques, pour s'y +rencontrer avec une force navale anglaise imposante. + +Ce long voyage aura débuté sous les plus heureux auspices: le séjour de +nos cuirassés dans les eaux égyptiennes a laissé au Caire et à +Alexandrie une impression profonde, que nous traduisent les récits de +nos correspondants. L'autorité personnelle de l'amiral Boué de +Lapeyrère, le renom séculaire dont jouit en Orient notre pavillon, ont +contribué à l'éclat de cette visite, si favorable à nos intérêts et à +notre prestige. + +A Alexandrie, la série des fêtes auxquelles donna lieu la présence de +nos marins s'est brillamment terminée, le 2 novembre, par une belle +cérémonie: la pose de la première pierre du nouveau lycée français, qui +doit remplacer l'ancien, devenu trop petit pour le nombre croissant de +ses élèves. L'amiral Boué de Lapeyrère la présidait, ayant à ses côtés +Mme de Reffye, femme de notre consul, qui avait accepté d'être la +marraine du futur établissement; et l'assistance comprenait, outre les +contre-amiraux Nicole et Lacaze, et les commandants des cuirassés, de +nombreuses personnalités de la colonie française. Un détachement de 250 +matelots, accompagné de la musique des équipages, assurait le service +d'honneur. + +Après les discours prononcés par M. Toutey, membre du Conseil supérieur +de l'Instruction publique et directeur du lycée, par M. Fouchet, gérant +de l'agence de France au Caire, et par l'amiral Boué de Lapeyrère, le +procès-verbal de la cérémonie fut enfermé dans un étui que l'on plaça +dans la pierre, scellée par le commandant en chef de notre première +escadre. + + +LE RAFFINAGE DES HUILES D'OLIVE. + +L'importance que tend à prendre l'industrie du raffinage des huiles +d'olive inquiète sérieusement tous les propriétaires de la région de +l'olivier. Cette industrie consiste à traiter les résidus de fabrication +de façon à les rendre propres à la consommation; grâce au bas prix de +ces résidus, on peut vendre l'huile raffinée à un prix fort inférieur au +cours des huiles naturelles. + +Les syndicats de producteurs demandent des mesures propres à empêcher la +confusion, dans le commerce, entre les huiles des deux catégories; mais +la chimie se déclare impuissante dans la circonstance. Depuis plusieurs +mois, le service de la répression des fraudes a cherché en vain des +méthodes d'analyse permettant de résoudre la question; des procédés, au +premier abord satisfaisants, ont été reconnus inefficaces. + +Or, la nouvelle industrie peut créer une concurrence désastreuse à +l'oléiculture nationale. Car, si les résidus représentent à peine 5% de +la fabrication provençale, dans les autres pays la proportion des +résidus et des mauvaises huiles est énorme. Jusqu'ici ces huiles n'ont +trouvé de débouchés en France que pour les usages industriels; +désormais, elles nous arriveront de l'étranger toutes raffinées. + +Dans ces conditions, il semble que, seule, une réforme du tarif douanier +pourrait conjurer la crise. + + +UN EXPRESS REMORQUÉ PAR UN MOTEUR À PÉTROLE. + +Chaque jour voit réaliser un progrès dans la construction des moteurs à +pétrole de grande puissance, et il semble que ces moteurs ne tarderont +pas à faire une concurrence sérieuse aux machines à vapeur. Appliqué +depuis quelque temps à des navires de plusieurs milliers de tonnes, le +nouveau mode de propulsion vient d'être essayé en Allemagne pour le +remorquage d'un train express. + +[Illustration: Une cérémonie française à Alexandrie: pose de la première +pierre du lycée français par Mme de Reffye, femme du consul de France, +et par l'amiral Boué de Lapeyrère.--_Phot. Reiser et Binder._] + +Un moteur du type Diesel, développant une force de 1.000 chevaux, +actionne une machine chargée de remorquer un train express sur la grande +ligne de Berlin à Magdebourg. Lors des premiers voyages d'essai, on a +effectué le parcours Winterthur-Romanshorn à la vitesse moyenne de 70 +kilomètres à l'heure; sur certaines sections du trajet, la vitesse a +atteint 100 kilomètres. + +Extérieurement, la locomotive Diesel ne rappelle en rien l'aspect des +locomotives à vapeur; elle n'a pas de cheminée et elle ressemble assez, +comme lignes générales, aux derniers modèles d'automotrices électriques. + +LA CANTATRICE ET LE LION. C'est à une transposition moderne du mythe +d'Orphée que volontiers ferait songer la singulière photographie +reproduite ci-dessous... Orphée, par les sons de sa lyre, charmait les +animaux féroces, qui lui faisaient une docile escorte: ainsi Mlle Emmy +Destinn, la célèbre cantatrice allemande que les Parisiens ont applaudie +il y a quelques années, semble-t-elle, par ses chants, apprivoiser le +plus redoutable des fauves, asservi au pouvoir d'une voix magnifique. Et +ce tableau imprévu, renouvelé des Grecs, suscitera, pendant longtemps +sans doute, l'émotion des foules,--car il s'intercale dans un _film_ +sensationnel, récemment exécuté pour un cinéma de Berlin. + +La fantaisie d'un auteur de scénarios, d'imagination fertile, a voulu +que Mlle Emmy Destinn vînt chanter devant un lion, dans sa cage même. + +Nonchalamment étendue sur le piano, la bête formidable se prêta de fort +bonne grâce à l'étrange concert. Et, pour se faire entendre à pareil +auditoire, la voix de la cantatrice n'en fut ni moins ferme, ni moins +assurée que de coutume. + + +VALEUR FERTILISANTE DES PLUIES D'ORAGE. + +Les pluies d'orage ont une valeur fertilisante. L'ammoniaque qui existe +couramment dans l'atmosphère est ramené sur la terre végétale par les +pluies et surtout les pluies d'orage qui constituent ainsi un puissant +moyen d'amendement. On admet qu'un litre d'eau de pluie contient en +moyenne 0,0008 gramme (huit dix-milligrammes) d'ammoniaque. Cette donnée +permet de faire soi-même les calculs qui s'imposent pour apprécier +l'importance de «l'engrais» que constitue une bonne averse. + + +LES COQUILLES D'HUÎTRES DANS LA CONSTRUCTION. + +Que faire des coquilles de l'huître, après en avoir absorbé le contenu? +Sans doute, dans les régions pauvres en calcaires, dans les pays +granitiques comme les Vosges, par exemple, et d'autres encore, on peut +avec avantage donner les coquilles écrasées, mises en poussière, aux +poules ou bien aux champs, et leur fournir le calcaire nécessaire. Mais +ailleurs? + +[Illustration: La légende d'Orphée; modernisée: Mlle Emmy Destinn +chantant devant un lion couché sur le piano de l'accompagnatrice.] + +Ailleurs, on peut imiter l'exemple donné par un architecte de Galveston +et employer les écailles à faire un béton avec lequel on construit une +maison. + +La maison construite à Galveston a été faite avec un ciment composé de 4 +septièmes d'écaillés, 2 septièmes de sable et un septième de ciment. + +Coûtant meilleur marché que le béton ordinaire et que la brique, il a le +grand avantage de ne laisser pénétrer aucune humidité. + +L'immeuble, qui a cinq étages, a nécessité 26.423 mètres cubes de béton, +où sont entrés 11 millions d'écaillés d'huîtres. Galveston offre des +facilités particulières au point de vue de la matière première: il s'y +trouve des bancs d'huîtres gigantesques. + +On aurait de la peine à se procurer la quantité d'écaillés voulue, +ailleurs, semble-t-il, même en organisant un service de ramassage +spécial dans les boîtes à ordures, service qui, du reste, coûterait plus +qu'il ne rapporterait, probablement. + + +CEUX QUI VIVENT DE L'ALCOOL. + +On parle toujours, et beaucoup, en France, de la lutte contre +l'alcoolisme, qui est un des facteurs les plus redoutables de la +dégénérescence de la race et de la dépopulation. + +Mais combien devrait être formidable l'effort nécessaire pour +entreprendre cette lutte, dans laquelle on se heurterait à des intérêts +énormes et à des intéressés innombrables. + +D'après M. L. Jacquet, il n'y a nulle exagération à accepter que le +rendement annuel de la production de l'alcool, joint aux transactions +commerciales des spiritueux tant en exportation qu'en vente au détail, +atteint et même dépasse trois milliards et demi de francs. + +Ce budget de l'alcool est monstrueux, et voici quelle est la population +qui y est intéressée: + +Viticulteurs 1.600.000 +Cidriers 1.075.000 +Marchands en gros ou entrepositaires 34.000 +Distillateurs de profession 16.000 +Distillateurs ambulants 18.000 +Débitants au détail 480.000 +Assujettis divers 115.000 +Bouilleurs de cru 1.300.000 +Personnel employé par les marchands de +gros et distillateurs. 300.000 +Personnes salariées par les récoltants 500.000 +Tonneliers, verriers, bouchon etc 400.000 + +Soit 5.838.000 personnes, non compris les entrepreneurs de transport, +camionneurs, etc. + +Ainsi donc il est permis de dire qu'en France la moitié des électeurs +tirent profit de l'alcool. + +Encore n'est-il pas, ici, tenu compte des agriculteurs, producteurs de +betteraves, dont l'intérêt pour l'alcool n'est pas douteux. + + + +LE GÉNÉRAL VITTORIANO HUERTA + +_(Voir notre gravure de première page.)_ + +La figure--désormais historique--du général et président actuel du +Mexique, Vittoriano Huerta, est assez énigmatique. Elle apparaît, du +moins, comme telle parce qu'elle est peu connue, surtout en France. La +situation de Huerta semble également peu compréhensible. Au point de vue +purement objectif, en effet, et en dehors de toute préoccupation +politique, voici un homme qu'on représente comme le dictateur du Mexique +et qui, en réalité, est tenu en échec, sur plusieurs points du +territoire mexicain, par les insurgés. + +Or, l'homme et sa vie s'expliquent, en somme, d'un seul mot: Huerta est +un Indien. Il se vante, lui-même, d'être un Aztèque pur sang. Sa +physionomie physique, et morale, est profondément marquée du sceau de sa +race. Quelqu'un qui l'a approché de très près ces derniers temps, M. +Edwin Emerson, a noté, chez lui, les traits caractéristiques de +l'Indien: l'intrépidité devant le danger; l'astuce et la fourberie; +l'orgueil patriotique de la race,--et aussi, hélas! la cruauté. +D'indéniables atrocités commises envers les prisonniers de guerre, après +le combat, pèsent autant que la mort du président Madero, trahi par lui, +et celle de son frère Gustave, sur la conscience de Vittoriano Huerta. +Quant à son impuissance actuelle contre les insurgés, il ne faut pas +s'en étonner si l'on songe que Huerta a eu à peine l'occasion +d'apprendre son métier de général, et n'a commandé que rarement des +forces militaires importantes. + +Vittoriano Huerta a aujourd'hui soixante ans. Il est entré, à dix-sept +ans, à l'Académie militaire de Chapultepec, d'où il sortit second +lieutenant dans le corps des ingénieurs. Capitaine en 1879, il crée et +organise l'état-major général. Il travaille, en excellent astronome et +mathématicien, à l'établissement de la carte de l'état-major. Colonel en +1890, il réprime la révolte des Indiens Yaquis et reçoit les étoiles de +général. Désormais, il va jouer un rôle. Et alors s'étale, ici, dans +toute son effronterie, un trait caractéristique de l'Indien, et si +accentué chez Huerta: l'impudence de la vantardise. + +Veut-on savoir ce qu'il pense des Américains, et de ces États-Unis qui +entendent mettre fin, aujourd'hui, à sa carrière? Voici un témoignage, +resté jusqu'ici inédit en France. Ce sont les propos, à peu près +textuels, échappés au général Huerta, à la fin du banquet que lui +offrait, l'année dernière, la ville de Mexico, au moment de son départ +pour le front de bataille dans l'État de Chihuahua. + +«Si les États-Unis allaient un jour intervenir?» lui disait-on. Et +Huerta s'indigna: + +«Je n'ai pas peur des Gringoes!... Aucun Mexicain n'en a peur. Sans la +trahison du président Santa-Anna, qui se vendit aux Américains en 1847, +nous aurions battu les Yankees, comme sûrement nous les battrons la +prochaine fois! Qu'ils passent seulement le rio Bravo! Nous les +renverrons chez eux la tête en sang.--Nous autres, Mexicains, nous ne +craignons personne. N'avons-nous pas battu les Espagnols? et les +Français, les Autrichiens, les Belges, et tous les aventuriers étrangers +venus chez nous à la suite de Maximilien?... Il n'existe, d'ailleurs, +que deux nations, à côté de notre vieux peuple aztèque. Ce sont +l'Angleterre et le Japon. Les États-Unis sont une olla-podrida de +peuples... Un de ces jours, l'Angleterre, le Japon et le Mexique +marcheront ensemble, et ce sera la fin des États-Unis.» + +L'année dernière, le président Madero envoyait Huerta contre l'insurgé +Orozco et ses rebelles. Après le premier combat victorieux--où il y eut +en tout, des deux côtés, 200 morts et blessés--le général Huerta, dans +un bulletin de victoire plus qu'enthousiaste, déclarait que c'était «la +plus terrible bataille qui ait été livrée, dans l'hémisphère américain, +depuis cinquante ans!» Et Vittoriano Huerta reste, pour ses partisans, +le «Héros de Bachimba», où le 13 juillet 1912, il défit Paschal Orozco +--avec 10.000 hommes contre 3.500--après un duel d'artillerie de dix +heures--qui tua _quatorze_ rebelles. + +Une dernière anecdote achève de peindre le général Huerta. Il n'a jamais +pardonné, en véritable Indien, à Madero, alors simple citoyen, de s'être +interposé pour négocier avec les rebelles, à Cuernavaca. «S'il veut +traiter, qu'il vienne d'abord m'en demander permission!» s'écriait +Huerta devant son état-major, à l'hôtel Bellavista, où il était attablé +devant une bouteille de cognac. Une heure après, avec le flegme de +l'Indien cauteleux, il allait, suivi de son état-major, en grand +uniforme, rendre, à la maison du gouverneur, ses respects à senor +Madero. + +Quelque temps avant la catastrophe qui allait lui coûter la vie, +l'infortuné président Madero déclarait ouvertement à l'ambassadeur des +États-Unis, M. Wilson, qu'il avait de graves raisons pour suspecter la +loyauté du général Huerta. + +On sait, aujourd'hui, et l'on comprend l'attitude des États-Unis en face +du gouvernement de Vittoriano Huerta. + +E. DE MORSIER. + + + +LE BAPTÊME DE LA LIGNE + +_(Voir notre gravure, page 399.)_ + +Quels souvenirs ces mots «baptême de la ligne» éveilleront dans les +mémoires des hommes qui prirent le goût de lire avant l'invention du +roman policier! Mais les enfants d'à présent ont-ils seulement feuilleté +_Robert-Robert_, et connurent-ils les frissons de Toussaint Lavenette au +passage de la ligne? Sinon, ils ne savent pas de quelles émotions ils +sont privés. Les pittoresques, les amusants récits que c'étaient, dans +les romans d'aventure de notre jeunesse, ceux qui décrivaient cette +burlesque cérémonie: la descente des hunes du courrier, la veille du +grand jour; l'arrivée, par le même chemin du ciel, du «père Trois +Piques» et de sa jeune épouse,--et puis, le bain, dans la baille +aménagée à cet usage, des passagers et des matelots qui passaient pour +la première fois l'Equateur... Or, tout cela, on est heureusement +surpris de le constater, a été conservé scrupuleusement dans notre +marine de guerre, gardienne fidèle des bonnes traditions, et l'on peut +voir par cette photographie prise il y a quelque temps sur la +_Jeanne-d'Arc_, croiseur-école des aspirants, au cours d'un voyage, +entre Madère et Rio de Janeiro, que les novices de la mer sont baptisés +selon tous les rites que subirent, de bonne humeur, leurs devanciers. +C'est une journée de repos, de détente au milieu des occupations sévères +du bord. Le lendemain, la discipline reprend ses droits et chacun se +remet à son devoir. + + + +LE PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE + +Aux termes du testament de M. Nobel, le prix de littérature doit être +attribué par l'Académie suédoise à la personne qui, dans l'année +immédiatement précédente, a donné l'oeuvre idéaliste la plus distinguée. +Cette fois l'attribution du prix répond exactement au désir du +testateur: _Gitanjali_--ou _Offrandes poétiques_--est bien l'oeuvre la +plus idéaliste qui ait été publiée depuis longtemps. + +[Illustration: Le poète hindou Rabindranath Tagore.-_Phot. Elliott et +Fry._] + +L'auteur, Rabindranath Tagore, a été appelé le prophète du nationalisme +hindou; dans son pays natal, de Bombay, aux confins de la Birmanie et +des sources du Gange à Colombo de Ceylan, il est connu de tous ses +compatriotes, qu'ils appartiennent aux castes les plus nobles ou aux +plus inférieures. Lui-même appartient à une des plus anciennes familles +du Bengale. Son grand-père, le prince Dwarkanath Tagore, visita l'Europe +et fut reçu par la reine Victoria; son père est le Maharshi Debendranath +Tagore (maharshi signifie «grand sage»). Il a trois frères et trois +soeurs qui se sont acquis une renommée locale; l'un d'eux est un fameux +philosophe: Les écureuils descendent des branches et grimpent sur ses +genoux, et les oiseaux se posent sur ses mains.» + +Rabindranath Tagore est né en 1861, à Calcutta. A dix-huit ans, il +composa les paroles et la musique d'un drame lyrique, que suivirent des +pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, des poèmes. Entre temps, +il vint à Londres pour y étudier le droit, mais il s'en dégoûta bien +vite et retourna aux Indes où il s'adonna tout entier à son art. En +outre, il a fondé à Bolepur, près de Calcutta, une école fréquentée par +plus de 200 élèves. Il a créé lui-même les méthodes d'enseignement; sous +sa direction, des maîtres formés par lui font étudier les élèves en +plein air. + +L'oeuvre de Rabindranath Tagore n'est connue en Europe que par les +traductions anglaises qu'il a faites lui-même, et par les fragments +traduits en français et publiés en juillet dernier dans le «Mercure de +France». La version anglaise est en prose rythmée, si simple et +d'expression si choisie et si précise que le sens n'est jamais obscurci +et qu'elle exprime admirablement l'accord de l'idée et de l'émotion +provoquée par la contemplation méditative de l'univers. A les lire +lentement et à haute voix, ces poèmes révèlent toute leur beauté et on +les sent composés par un musicien, par un artiste familier avec une +musique plus subtile que la nôtre. Dans l'original, ces poèmes se +chantent. Les airs et les paroles sont intimement alliés; certains +«modes» de cette musique ont une signification particulière: les uns +s'emploient pour les chants du soir, les autres pour les chants de +l'aube, d'autres encore pendant la saison des pluies, de sorte qu'un +Hindou reconnaît, dès la première mesure, l'atmosphère et le lieu du +poème. + +Aucun poète n'a exprimé aussi puissamment l'intimité de l'âme humaine et +de la nature, tout en professant une philosophie aussi claire et aussi +vaste. Ce mysticisme lyrique est d'une élévation incomparable; on y +trouve des accents passionnés qui rappellent le _Cantique des +Cantiques_, des accents d'allégresse et d'espoir qui dépassent tout ce +qu'offrent les prophètes ou les psaumes de David. Le chant de ce poète +est épuré de toute intonation de douleur ou de regret, de tristesse ou +de crainte. C'est la pure lumière de la vie spirituelle qui se marie au +chant harmonieux de la beauté parfaite. + +HENRY-D. DAVRAY. + + +Nous citerons ici, à titre d'exemples, trois fragments de poèmes inédits +de M. Tagore traduits par M. Henry-D. Davray: + +SIMPLICITÉ + +Les mains s'attachent aux mains, et les yeux s'attardent aux yeux: ainsi +commence l'histoire de nos cours. + +C'est la nuit de Mars qu'éclaire la lune; la suave senteur du henné +embaume l'air; ma flûte est à terre, négligée; et ta guirlande de fleurs +n'est pas achevée. + +Cet amour entre toi et moi est simple comme un chant. + +Ton voile couleur safran enivre mes yeux. + +La guirlande de jasmin que tu m'as tressée fait tressaillir mon coeur +comme une louange. + +C'est le jeu où l'on offre et où l'on retire, montrant ce qu'on tient +pour le dissimuler aussitôt: des sourires, de petites timidités et de +douces luttes inutiles. + +Cet amour entre toi et moi est simple comme un chant. + +LES FLEURS + +J'ai cueilli tes fleurs, ô Monde! + +Je les ai pressées sur mon coeur et les épines m'ont déchiré. + +Quand le jour a baissé et que montèrent les ténèbres, j'ai trouvé que la +fleur était fanée, mais que la douleur restait. + +Il te viendra encore des fleurs, ô Monde, des fleurs parfumées et +orgueilleuses. + +Mais pour moi le temps de les cueillir est passé, et au cours de la nuit +noire, je n'aurai pas de roses, mais la douleur est restée. + +LE SILENCE DE LA BEAUTÉ + +Dans le tumulte impétueux et assourdissant de la vie, ô Beauté, sculptée +dans la pierre, tu demeures muette et immobile, seule et distante. + +Le Temps est assis, amoureux, à tes pieds et murmure: «Parle, parle-moi, +mon amour; parle, ma fiancée!» Mais ton langage est enfermé dans la +pierre, ô Immuable Beauté. + +Ce dernier poème n'évoque-t-il pas à l'esprit le souvenir d'un sonnet de +Baudelaire? + + + +LES THÉÂTRES + +L'un des plus constants défenseurs du théâtre d'observation minutieuse +et de fine psychologie, de vérité méticuleuse en même temps que de +littérature dramatique épurée, M. Edmond Sée, a fait représenter au +théâtre Réjane une comédie en quatre actes, l'_Irrégulière_, qu'on a +écoutée avec l'attention qu'elle méritait et qu'on a applaudie avec +sympathie. Elle nous expose les déboires et les chagrins d'une femme +«irrégulière» qui aspire à la régularité, y parvient et y trouve des +déceptions et des douleurs nouvelles. Mme Réjane incarne ce personnage +avec son art merveilleux et la troupe qui l'entoure est de tout premier +ordre. + +De l'un des contes de Voltaire qui prennent rang de chef-d'oeuvre, de +l'_Ingénu_, MM. Charles Méré et Régis Gignoux ont tiré, pour le théâtre +Michel, une comédie en trois actes toute pleine de la plus ironique +belle humeur, de la plus heureuse audace et de la plus piquante +fantaisie. On a salué de rires et d'applaudissements cette très adroite +adaptation scénique des mémorables aventures du Huron fraîchement +débarqué, du fond de sa Huronie, en pleine France du dix-huitième siècle +Et l'interprétation est excellente avec MM. Harry-Baur, Lévesque, Guyon +fils, et Mmes Juliette Darcourt, Germaine Reuver, Isane. + +Le Gymnase a repris l'un des plus incontestables succès de M. Henry +Bernstein, l'une de ses pièces où s'affirment avec le plus d'éclat ses +dons de psychologie aiguisée et de force puissante, _Samson_, qui +fournit d'ailleurs à son principal interprète, M. Lucien Guitry, +l'occasion de déployer des qualités d'interprétation exactement +correspondantes. + +Signalons enfin la réouverture du «Bon Théâtre», quai de Passy qui a +pour but, comme son titre l'indique, d'offrir aux familles des +spectacles sains en même temps que présentant les meilleures garanties +artistiques: il commence sa saison par les _Oberlé_, de M. René Bazin. + + +[Illustration: LA CROISIÈRE, par Henriot.] + + +[Note du transcripteur: les suppléments mentionnés en titre ne nous +ont pas été fournis.] + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3691, 22 *** + +***** This file should be named 36413-8.txt or 36413-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/1/36413/ + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36413-8.zip b/36413-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..974950d --- /dev/null +++ b/36413-8.zip diff --git a/36413-h.zip b/36413-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..db1b350 --- /dev/null +++ b/36413-h.zip diff --git a/36413-h/36413-h.htm b/36413-h/36413-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ef187a2 --- /dev/null +++ b/36413-h/36413-h.htm @@ -0,0 +1,2521 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913 + +Author: Various + +Release Date: June 14, 2011 [EBook #36413] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3691, 22 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + +<p>L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<div class="sml"> +<p>Ce numéro contient: </p> + +<p>1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Roman n° 19: <span class="sc">Jean et Louise</span>, par M. Antonin Dusserre;</p> + +<p>2° Un <span class="sc">Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p> +</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<img alt="" src="images/001a.png"><br><b>LE DICTATEUR MEXICAIN VITTORIANO HUERTA<br> Un descendant des +Indiens Aztèques chef d'une république latine<br> du Nouveau-Monde.</b><i>Voir +l'article, page 402.</i></p><br><br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>LES PHRASES TOUTES FAITES</h4> + +<p>A peine rentrés, nous avons retrouvé nos chères petites phrases, «les +phrases toutes faites». Quel bonheur! Et aussi, quelle mélancolie!</p> + +<p>Elles nous attendaient, fidèles, dans les milliers de bouches où elles +avaient l'air d'avoir été enfermées et rangées avant les vacances, ainsi +que les affaires d'hiver dans le poivre.</p> + +<p>Certes, je ne prétends pas qu'il n'y ait qu'à Paris que soit répandu +leur usage. La province a les siennes. Ce ne sont pas les mêmes. Mais +cependant c'est surtout ici que nous les consommons en plus grand nombre +et avec le plus d'entrain.</p> + +<p>La phrase toute faite offre cette particularité qu'elle n'est jamais +longue. Tout de suite à bout de souffle. Aussitôt partie la voilà +rendue. Elle n'est capable que de laisser tomber quelques mots comme ces +petites bouteilles vides d'où s'échappent trois gouttes restées au fond.</p> + +<p>Ce qui distingue également la phrase toute faite, c'est qu'on ne sait +jamais qui l'a faite. Pille naturelle du bon sens et de la banalité, ne +portant le nom ni la marque de personne, elle affecte d'avoir une +origine très ancienne. Elle se perpétue à travers les hommes qui ne +paraissent pas se lasser de sa monotonie et de sa fadeur puisqu'ils +l'entendent et la répètent à l'infini avec la même indifférence sereine. +Elle se prononce dans la tranquillité absolue du corps, du visage, de la +voix, du regard. Elle n'a pas d'accent. Sauf en certains cas de tribunal +et de prétoire elle s'interdit la véhémence. Elle est une habitude de +l'esprit, une routine du langage, un poncif et un cliché de la +conversation. Elle s'efforce enfin d'exprimer le moins de pensée +possible. Et presque toujours elle y arrive.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Les phrases toutes faites constituent une espèce de bruit, grâce auquel +on peut parler pendant des heures, sans rien dire. Elles ont dû être +inventées et choisies afin d'exercer la langue et les lèvres en +permettant à l'intelligence de prendre un repos qui n'est pas souvent +gagné.</p> + +<p>Il y a des phrases toutes faites pour tout; pour tous les sentiments, +toutes les actions bonnes ou mauvaises, toutes les circonstances, pour +le crime et la charité, pour la douleur et la joie, pour l'amitié, pour +l'amour. Chaque profession, chaque âge étale les siennes. L'homme et la +femme ont les leurs,--qu'ils se prêtent. Les plus grandes questions ne +peuvent y échapper. Il faut toujours passer par elles pour aller +n'importe où. Elles mènent au diable et à Rome.</p> + +<p>Mais je crois que la politique est leur vrai terrain.</p> + +<p>Après, les sujets qui en fournissent le plus coquet ensemble sont: la +santé, le beau temps, la pluie et les domestiques.</p> + +<p>La religion et la mort ont aussi leur petit lot qui n'est pas laid.</p> + +<p>Combien il y en a?... Personne ne le sait. Je l'ai demandé à de grands +avocats qui l'ignoraient. Il y en a--au moins--soixante-dix-sept fois +sept mille, et pourtant une maîtresse de maison, même ordinaire, devra +les connaître toutes. Elles lui sont indispensables autant qu'à un +député. Qui que vous soyez, d'ailleurs, si vous ne possédez pas un jeu +abondant de phrases toutes faites, vous devez renoncer à la visite, au +dîner en ville, et vous priver du commerce de vos semblables. Restez +enfermé et isolé chez vous, ou partez ce soir (non sans avoir pris +prudemment un aller et retour) pour l'île déserte. Et là encore, quand, +en face de vous, tout seul, vous vous adresserez la parole, il vous +faudra des phrases toutes faites, pour vous entretenir avec vous-même.</p> + +<p>C'est que ridicule, terne et vide, cette phrase de second ordre est +cependant nécessaire. De sa flexible platitude nous partons en +bondissant--pas trop fort--comme d'un sage tremplin.</p> + +<p>Elle est une préparation, un travail de dégrossissement. Ne croyez pas +qu'il vous soit possible, même si vous savez bien nager, de vous lancer +dans l'océan des phrases rares et neuves, sans avoir recours d'abord à +ces précieuses bouées que sont les phrases toutes faites... Qui, +d'ailleurs, parmi les plus étincelants génies de cheminée, les Rivarol +et les Chamfort de salon, aurait l'audace de s'estimer capable de +dire--et du premier coup!--une chose, si spirituelle, fine et mordante +soit-elle, --qui n'ait été déjà conçue et exprimée avant lui de la même +façon, ou mieux?</p> + +<p>Pénétrons-nous donc de modestie. Ne méprisons pas ni ne dédaignons les +phrases toutes faites. Elles ont leur immense utilité.</p> + +<p>D'abord elles nous permettent de tâtonner, de voir venir, de prendre la +direction; elles sont à l'esprit ce que sont au corps ces formalités +physiques qu'on appelle les poignées de main. Quand deux êtres +s'abordent, ou qu'ils viennent d'être présentés l'un à l'autre, +qu'arrive-t-il? Chacun puise dans le sac de ses phrases toutes faites +pour discerner ce qu'il peut tirer de son partenaire, et, dès que l'on +est tombé d'accord sur deux ou trois points, on ne touche plus au sac et +«on se laisse aller». Mais il faut commencer par être garni de phrases +toutes faites... pour pouvoir s'en passer. Quelqu'un qui n'en aurait pas +toujours sur lui un assortiment complet, qui risquerait tout à coup d'en +manquer, serait le plus malheureux des hommes, exposé aux pires +détresses.</p> + +<p>Vous le figurez-vous obligé, avec le premier venu, dont il ne sait rien, +de débuter <i>ex abrupto</i> par une image délicieuse, un aperçu profond... +au jugé?... à l'aveuglette?... risquant de gaspiller du beau pour une +buse? Ce serait affreux.</p> + +<p>Voilà bien à quoi sert la phrase toute faite, pierre de touche de +l'homme supérieur et de l'imbécile. Elle dicte en peu d'instants la +ligne de conduite à tenir.</p> + +<p>Vous trouvez-vous de rencontre avec un causeur délicat et cultivé, le +moment ingrat de la phrase toute faite ne dure jamais qu'un éclair. On y +renonce de part et d'autre ensemble, sans se donner le mot. Nul n'est +même gêné d'y avoir eu recours. Cela n'a pas eu plus d'importance +qu'avant le repas de déplier sa serviette. Et bien vite on s'installe +simultanément en pleine curiosité de pensée et d'expression.</p> + +<p>Mais si, au contraire, vous acquérez la triste certitude, dès sa +première question ou sa seconde réponse, que votre interlocuteur est un +sot distingué... ah! c'est alors que, puisant dans le dictionnaire, dans +le bottin des phrases toutes faites, vous vous en servirez uniquement +pour gaver le dindon, car vous estimerez avec justice qu'elles sont bien +assez bonnes pour ce minus habens et qu'il est inutile de lui accorder +autre chose que ce qu'il mérite et peut comprendre.</p> + +<p>Ne craignez pas, en ce cas, qu'il s'aperçoive de votre manège humiliant, +car il est de ces gens qui, toute leur vie, ne se nourrissent que du +pain fade et mal cuit de la phrase toute faite. Elle est leur habituelle +pâture. Leur premier cri en venant au monde a été un cri tout fait, et +leur dernier soupir quand ils en sortiront sera un soupir «reçu +d'avance» et tout fait, lui aussi.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>La phrase personnelle et originale est à la phrase banale et toute faite +ce qu'est l'habit coupé et pris sur mesure à celui qui ne l'est pas. Or, +il y a de très honnêtes gens, pas bien soucieux d'élégance verbale qui +parlent «tout fait» à la machine, en n'employant que des mots de lisière +et qui semblent avoir été cousus les uns aux autres dans les prisons... +Sans aller jusqu'à les plaindre, il est permis de ne pas les imiter.</p> + +<p>La phrase toute faite vous procurera en outre l'avantage, dans certaines +occasions particulières, de pouvoir, grâce à elle, déguiser votre vraie +pensée que vous ne voudrez pas laisser voir, de l'envelopper de termes +neutres et de mots d'emballage comme on recouvre d'un papier gris un +objet fragile ou frais pour que de gros doigts ou des mains sales ne le +touchent pas.</p> + +<p>L'écrivain difficile et raffiné, le mandarin de lettres devra savoir +également, sur le bout de la langue, les phrases toutes faites. A +l'expérience, il apprendra que la moindre d'entre elles, et qui n'avait +l'air de rien, peut, en étant bien placée, produire par contraste un +effet énorme. En vertu d'un phénomène bizarre mais logique, c'est elle +qui tout à coup paraîtra la seule phrase-artiste, la phrase-écriture, la +phrase-pensée, et toutes les autres ne seront plus que des raclures, des +copeaux. L'oeuvre des génies est pleine de «phrases toutes faites» +auxquelles un choix heureux et imprévu a redonné la virginité de la +trouvaille.</p> + +<p>Enfin l'homme, si grande que soit sa présomption, serait vraiment mal +venu à se montrer plus difficile que Dieu qui se contente depuis des +éternités de ces phrases toutes faites et pourtant sublimes: les +prières.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p> + +<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br> + +<h3>LES INCIDENTS DE SAVERNE</h3> + +<p>Edmond About parlait un jour des «geôliers maladroits de Saverne +germanisée». S'il était revenu, la semaine dernière, en sa propriété de +la «Schlitte» où il aimait passer une partie de l'année, il n'aurait +sans doute plus reconnu la «geôle», tant elle était eu rumeur.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><span class="sml"> Lieut. von Forstner.</span><br> + +<b>La compagnie du 99e régiment d'infanterie prussienne, en garnison à +Saverne, qui compte parmi ses officiers le lieutenant von Forstner: +groupe des soldats de la classe 1911-1913, à leur départ.</b><br> + +<br>Derrière le groupe, la colonnade de l'ancien château de Rohan, qui sert +de caserne. Les inscriptions disent: «A celui qui a fidèlement fait son +temps, à celui-là versons un plein verre!»--«Comme étrangers, nous nous +sommes connus; c'est comme amis que nous devons nous quitter «Nous avons +monté la garde aux Vosges pour la protection et pour la puissance de la +Patrie.»--Quant à l'inscription: §11, elle signifie: «Buvez jusqu'au +délire.»</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002b.png"><br> <b>Le lieutenant von Forstner.</b></p> + +<p>Saverne, cependant, est une ville calme. Elle n'a pas de passé politique +mouvementé. On l'appelle couramment «la perle des Vosges» ou encore «la +cité des roses». Titres charmants et mérités. Or, la cité fleurie vient +de connaître l'émoi d'une révolte populaire. Les journaux quotidiens ont +conté en détail comment les choses se sont passées. Un jeune lieutenant +du 99° régiment d'infanterie, le baron von Forstner, s'adressant aux +recrues de sa compagnie, avait dit, à propos d'une affaire de coups de +couteau entre civils et militaires: «Je donnerais volontiers dix marks +de ma poche à celui d'entre vous qui trouerait la peau d'un <i>Waches</i>.» +Le mot «Waekes» constitue, dans la bouche d'un Allemand, la pire injure +qui puisse être adressée à un Alsacien, car il est employé d'une façon +courante par les immigrés pour désigner la population du pays +(<i>elsaesser waekes</i>, voyous d'Alsace). Ainsi faut-il s'expliquer l'émoi +qui s'empara de Saverne quand furent connus les propos outrageants du +lieutenant prussien. On commença par enfoncer ses fenêtres. Le +lendemain, 300 Alsaciens l'attendaient à la sortie du mess des officiers +et l'escortaient jusqu'au restaurant de la Carpe d'or, où il dut +chercher un refuge. Quelques citoyens l'ayant relancé à l'intérieur de +l'établissement, le lieutenant les menaça de son revolver, geste +qu'imitèrent neuf de ses camarades. Le colonel von Reutter accourut et +essaya de calmer les esprits en prononçant une harangue. Ce fut en vain. +Il fallut un piquet de fantassins, baïonnette au canon, pour dégager le +lieutenant von Forstner qui passa la nuit à la caserne. Le lendemain +était un dimanche. Dans le courant de l'après-midi, un millier de +manifestants mirent le siège devant le domicile particulier de +l'officier que gardait un important détachement de gendarmes, de soldats +et d'agents de police. L'officier fut longuement conspué. Les jours +suivants, les manifestations se renouvelèrent et prirent un tel +caractère de gravité que le colonel fit charger les mitrailleuses et +parla sérieusement de déclarer Saverne en état de siège. Il fallut toute +l'influence du sous-préfet et du maire alsaciens pour l'en empêcher. Les +choses étaient bien sur le point de se gâter. Les colères s'apaisèrent +seulement lorsqu'on sut qu'une enquête sévère était ouverte et que +satisfaction serait donnée à la population. Le jeudi 13 novembre on +annonçait que le colonel von Reutter et le lieutenant von Forstner +avaient été déplacés. Renseignements pris, la nouvelle était fausse. +Certes, le colonel, qui, dans une note officielle--accueillie avec +beaucoup de scepticisme--s'était efforcé de transformer le sens des +paroles de son subordonné, avait quitté Saverne, en congé; mais le +lieutenant était resté à son poste, si l'on ose dire. Et, le jour même +où on le croyait retourné en Allemagne, M. von Forstner se livra à de +nouveaux écarts de langage dont le drapeau français, selon les uns, la +légion étrangère, selon les autres, faisait les frais. Il était donc +superflu que son colonel prît tant de peine pour réduire la portée du +premier incident.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/002c.png"><br> <b>Le colonel von Reutter.</b></p> + +<p>Que faut-il penser de cette attitude d'un officier vis-à-vis de la +population des provinces annexées? «Oh! c'est bien simple, nous écrit un +de nos correspondants d'Alsace. Lorsque le Reichstag se prononça +récemment en faveur de l'augmentation de l'armée allemande, les députés +alsaciens-lorrains votèrent contre le projet de loi, et ce vote souleva +de violentes colères parmi l'armée de 100.000 hommes qui couvre +l'Alsace-Lorraine.» D'autre part, il est à Strasbourg un général +commandant de corps, le général von Deimling, qui perd peu d'occasions +de manifester son humeur belliqueuse. C'est lui qui parlait, il y a +quelques jours, de courir sus aux pantalons rouges. Le lieutenant, lui, +offre de payer pour faire «trouer la peau» d'un civil, à condition qu'il +soit d'Alsace. Le lieutenant passe la mesure du général. On a fini par +s'en émouvoir à Saverne et un vent de révolte qui n'est point encore +calmé a passé justement sur «la cité des roses».</p> + +<p>Il faut ajouter, en toute équité, que la grande majorité des journaux +allemands s'est montrée fort sévère pour les autorités militaires de +Saverne. Notamment le <i>Berliner Tageblatt</i>, la <i>Gazette de Voss</i>, la +<i>Germania</i>, ont protesté contre l'attitude inqualifiable du lieutenant +von Forstner et les agissements des officiers de son genre «qui sont les +meilleurs racoleurs pour la légion étrangère».</p><br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Après l'accident du 4 juin: M. Aristide Briand, dégagé de<br> +sa voiture renversée, soutient sa main blessée; au premier plan, la +voiture abordeuse.</b></p> + +<h3>L'ACCIDENT DE PACY-SUR-EURE</h3> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b> + Sur le lieu de l'accident: +M. Aristide Briand et ses<br> «écraseurs».</b></p> + +<p>Cette semaine, au moment où s'achèvera le présent numéro, un accident, +qui causa une profonde émotion, aura son épilogue devant le tribunal +d'Évreux.</p> + +<p>Le 4 juin dernier. M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, se +rendait en automobile, avec son collègue et vieil ami Albert Willm, +député de la Seine, à une petite maison des champs qu'il possède à +Cocherel (Eure). Ils allaient arriver à Pacy-sur-Eure. Leur voiture +suivait, à allure modérée, la droite de la grand'route de Paris à +Cherbourg quand une autre automobile, lancée à toute vitesse, +qu'essayait ce «metteur au point» d'une maison de construction, vint la +heurter par l'arrière, la jetant à demi broyée contre un arbre de +l'accotement.</p> + +<p>Péniblement, MM. Aristide Briand et Albert Willm parvinrent à se +dégager.</p> + +<p>L'ancien président du Conseil, blessé à la tête, à l'épaule, la main +ensanglantée, souffrait cruellement. Le chauffeur, qui avait été projeté +hors de la voiture, ne se plaignait que de contusions. Les auteurs de +l'accident conduisirent leurs victimes à Pacy-sur-Eure. Sommairement +pansé, M. Aristide Briand, qui avait conservé toute son habituelle belle +humeur, plaisantait avec verve.</p> + +<p>Mais, à l'examen, les médecins constatèrent que les deux blessés étaient +bien plus grièvement atteints qu'ils ne l'avaient cru tout d'abord. M. +Aristide Briand avait le bord de l'épaule gauche fracturé. Il leur +fallut, à l'un comme à l'autre, de longues semaines pour se remettre.</p> + +<p>Aujourd'hui, ils ne conservent guère de cette aventure de route que le +mauvais souvenir,--et aussi, agréable compensation, le volumineux +dossier des lettres et des télégrammes par lesquels leurs amis leur +exprimaient leur sympathie.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="accident"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>A Pacy-sur-Eure, après le premier pansement à la +pharmacie.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Les débris de l'automobile de M. Briand.--En avant, M. +Alexandre Duval qui ramena à Paris les victimes.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><b>UN ACCIDENT D'AUTOMOBILE QUI FAILLIT DEVENIR HISTORIQUE</b></p> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="accident"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>A Varna, en Bulgarie, au bord de la mer Noire: la foule +entourant le monoplan qui vient d'atterrir.</b>--<i>Phot. H. Roux.</i> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Daucourt ayant à sa droite Mme Duchesne, femme du consul +de France, à sa gauche Mme Stancioff, femme du ministre de Bulgarie à +Paris.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h3>PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE</h3> + +<p>Dans notre précédent numéro, nous dépêches, le voyage aérien de Daucourt +publions aujourd'hui des photographies prises du bord de l'aéroplane par +le compagnon de Daucourt, M. Roux, qui nous envoie en même temps une +nouvelle série de notes précisant certains épisodes de ce raid +admirable.</p> + +<p>Voici d'abord quelques détails rétrospectifs sur la traversée de +l'Allemagne.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>L'itinéraire suivi par Daucourt et Roux.</b></p> + +<p>Nous avions laissé les aviateurs à Schaffhouse; une panne de moteur les +arrête près de la vieille cité; ils reprennent leur vol le 28 octobre: +«...Un industriel du pays nous donne une lettre pour son frère qui +habite Alexandrie. C'est la dernière levée.» Le temps s'éclaircit; nous +atteignons Constance, puis Friedrichshafen. Le comte Zeppelin nous ayant +interdit de survoler son terrain, bien qu'il ne figure pas sur la carte +des zones interdites, nous passons prudemment à un kilomètre des +hangars. Le champ paraît avoir 800 mètres de côté; un grand hangar, +probablement tournant, occupe le centre. Je regrette de n'avoir pas mon +appareil photographique; je l'ai laissé à mon mécanicien pour la +traversée de l'Allemagne.</p> + +<p>»Fort vent debout. Nous sommes de plus en plus secoués. Je tiens mon +stylo de la main droite, tandis que la gauche est cramponnée au +fuselage...</p> + + + +<p>»En traversant une légère brume, nous avons perdu la ligne du chemin de +fer. Nous la retrouvons bientôt, avec une gare dont je pourrais lire le +nom avec ma jumelle si Daucourt n'avait pas refusé de l'emporter, sous +prétexte que c'était du poids en trop. Tant pis pour lui.</p> + +<p>»Une grande ville: Munich évidemment. A une heure, nous atterrissons sur +un terrain splendide... Ce n'est pas Munich, c'est Augsbourg!</p> + +<p>»Nous restons jusqu'à 3 heures au poste de police du champ de +manoeuvres. Que de sonneries de téléphone pour nous! Je comprends qu'on +veut nous fouiller, mais le capitaine dit que c'est inutile. On nous +demande seulement si nous avons un appareil photographique, et on visite +l'aéroplane.</p> + +<p>»Le 29 octobre, au matin, départ d'Augsbourg. Pays très plat, très vert, +beaucoup de bois: un billard avec des petits sapins de boîtes à soldats.</p> + +<p>»Au bout d'une demi-heure, panne de moteur. En atterrissant contre une +balustrade, nous brisons une roue et l'hélice...</p> + +<p>»La malchance qui nous poursuit, depuis Paris va enfin cesser. Le 31, à +9 heures du matin, nous repartons pour Vienne. Après Linz, nous abordons +les déniés du Danube, très encaissés, qui nous obligent à monter à 1.500 +mètres. Nous n'apercevons que des forêts, sans le moindre espace pour +atterrir. A une heure de l'après-midi, nous atteignons la capitale de +l'Autriche, ayant couvert depuis le matin 500 kilomètres...» Le trajet +de Vienne à Budapest fut particulièrement dur: «Dès l'approche du +Danube, nous dansons fortement, et pendant une heure je suis réellement +mal à mon aise. Impossible de prendre des photographies, car mes deux +mains sont cramponnées au fuselage; d'ailleurs la brume épaissit; à un +kilomètre devant nous elle apparaît comme un mur noir infranchissable. +Daucourt atterrit dans un champ magnifique, et c'est la ruée des paysans +vers le Borel.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004c.png"><br><b>EN BULGARIE.--Le monoplan de Daucourt et Roux avant le<br> +départ de Varna.</b>--<i>Phot. H. Roux.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005small.png"><br> +<span class="sml">Le Danube, près de Roustchouk. + Le monoplan de l'aviateur militaire roumain Capsa.</span><br> +<a href="images/005large.png">(Agrandissement)</a><br> + +<b>LE VOYAGE EN ORIENT DE DEUX AVIATEURS FRANÇAIS.<br>--Escorté jusqu'au Danube +par un aviateur roumain, le monoplan de Daucourt et Roux va traverser le fleuve +pour entrer en Bulgarie, près de Roustchouk.</b>--<i>Photographie de M. +Roux.</i></p> + +<p>»Enfin, le ciel s'éclaire et nous arrivons à Budapest, où le comte Zichy +et les membres de l'Aéro-Club nous reçoivent de façon charmante.»</p> + +<p>Les aviateurs repartent le lendemain après déjeuner:</p> + +<p>«La Hongrie n'est qu'un vaste champ d'atterrissage. Pas un pouce de +terrain qui ne soit cultivé. L'aspect des villages est assez curieux: +les rues sont, en général, très droites, se coupant à angle droit, avec +les pignons des maisons face à la rue. Pendant trois heures, c'est le +même paysage uniforme, banal et ennuyeux. La minute drôle du voyage fut +le passage sur une tribu de tziganes, dont le campement comprenait une +centaine de tentes d'où ils se précipitèrent pour nous voir passer.»</p> + +<p>Repos à Arad, où M. Roux prend le train pour traïova. Ignorant ce que +pourrait être la traversée des Carpathes, Daucourt a préféré faire cette +étape seul. Elle fut très pénible. Il dut s'élever à une altitude de +2.500 mètres et souffrit beaucoup du froid et du vent.</p> + +<p>M. Roux reprend sa place à bord au départ de Craïova:</p> + +<p>«Jusqu'à Bucarest, c'est la plaine très fertile, plus variée que la +plaine hongroise: du blé et beaucoup de maïs. Sur la gauche se déroule +la chaîne des Carpathes couverts de neige. Nous planons sur Bucarest à +midi 30, mais impossible de repérer l'aérodrome. Enfin, nous apercevons +deux monoplan qui viennent à notre rencontre, passant à 100 mètres. +Echange de saluts. Daucourt se laisse guider par l'un des appareils. +Nous descendons absolument dans son sillage et touchons terre au même +endroit précis. On crie «Vive la France!»; nous n'entendons parler que +le français dans la foule qui nous acclame.»</p> + +<p>Le prince Bibesco et les aviateurs roumains «battent le record de la +réception».</p> + +<p>Le lendemain, deux aviateurs de l'armée roumaine vont guider nos +compatriotes jusqu'à la frontière bulgare. L'un d'eux est le capitaine +Capsa, pilote de premier ordre, qui s'est signalé par des raids +audacieux au cours de la guerre des Balkans:</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="accident"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Le palais d'Euxinograd, sur la mer Noire, où séjourne la +reine de Bulgarie.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>La côte de la mer Noire entre Varna et Bourgas: aucune +plage pour atterrir.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><i>Phot. Roux.</i></p> + +<p>«...Très amusant: deux monoplans nous conduisent à la frontière. Partis +avant nous, ils montent et descendent devant le nôtre et nous indiquent +la route... 11 h. 25: nous avons dépassé les deux Blériot, moins +rapides... 11 h. 30: un Blériot pique au plus court et nous rattrape; il +est en plein dans le prolongement de notre aile droite et paraît +immobile... Voici Roustchouk et les nombreux méandres du Danube qui +annoncent la frontière bulgare; le pilote--le capitaine Capsa--qui vole +à 50 mètres de nous, nous dit adieu de la main, et fait demi-tour.»</p> + +<p>Ne se croirait-on pas tout bonnement sur la grand'route?</p> + +<p>«Accueil également chaleureux à Varna. Au départ, Mme Duchesne, femme du +consul de France, et Mme Stancioff, femme du ministre de Bulgarie à +Paris, viennent nous souhaiter bon voyage. Nous allons jeter un bouquet +aux couleurs bulgares au-dessus du palais d'Euxinograd où se trouve la +reine de Bulgarie. Nous volons à 2 kilomètres de la côte, très boisée, +qui ne présente aucun terrain d'atterrissage. Je me demande ce que +Daucourt choisirait en cas de panne, le bain ou la dégringolade dans les +arbres.</p> + +<p>» A 11 h. 1/2, nous passons sur le cap Eminé. Le vent descendant de la +montagne nous empêche de monter et malgré nos efforts nous rejette +constamment vers le large... Nous sommes à 800 mètres au-dessus des +forêts qui bordent la mer Noire. L'énigme de l'atterrissage... Je ne +pense qu'au moteur, mais j'ai confiance en lui.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b> +L'aviateur Daucourt félicité par Mme Bompard, femme de<br> + l'ambassadeur de France à Constantinople.</b><br> --<i>Phot. Ferid Ibrahim.</i></p> + +<p>» A 5 heures, nous atterrissons à Podima, il fait presque nuit. +Impossible de nous faire comprendre; on nous croit Bulgares... La +tempête augmente et nous couchons sous l'appareil... Le lendemain, un +maître d'école grec finit par nous comprendre et dit aux paysans que +nous sommes Français. L'accueil change et l'on nous donne tout ce dont +nous avons besoin. Nous faisons amarrer solidement l'appareil que le +vent soulève de terre par instants; nous le laissons sous la garde des +gendarmes et nous allons nous reposer... Dans l'après-midi, nous +envoyons un paysan à cheval porter une dépêche à 50 kilomètres pour +prier l'ambassadeur de France de rassurer nos amis... La pluie commence +à tomber, et nous espérons que le vent cessera demain; nous atteindrons +alors Constantinople en cinquante minutes.»</p> + +<p>Ici s'arrêtent les notes de M. Roux qui nous sont actuellement +parvenues. Le dimanche 9 novembre, à 4 heures du soir, par un temps +radieux, l'avion français atterrissait à l'aérodrome de Safrakeuy, près +de San Stefano, presque en même temps que Osman Noury bey, un des trois +officiers ottomans partis à sa rencontre.</p> + +<p>Au premier rang de la foule nombreuse qui attend nos compatriotes depuis +le matin, on remarque: Mme Bompard, femme de l'ambassadeur de France; le +ministre de l'Intérieur; le préfet de Constantinople; notre éminent +confrère Ahmed Ihsan, maire de Péra, directeur-propriétaire du journal +illustré Servet-I-Funoun, etc. La réception est triomphale, et, durant +les quatre jours que les voyageurs passeront à Constantinople, ils +seront fêtés avec une égale cordialité par la colonie française et par +les autorités turques.</p> + +<p>Daucourt et son compagnon ont quitté San Stefano le 15 novembre. Après +avoir survolé la Corne d'Or, ils franchissent le Bosphore et entrent en +Asie par Scutari. Ils suivent la côte de la mer de Marmara, passent à +Ismid, l'antique Nicodémie, et atterrissent à Adabazar, à 150 kilomètres +de leur point de départ.</p> + +<p>La partie la plus scabreuse du voyage va commencer. Après un crochet +sur Brousse, nos voyageurs vont se diriger sur Koniah, Alexandrette, +Beyrouth. Jérusalem, Port-Saïd. Outre qu'ils auront à franchir le massif +du Taurus, ils aborderont des régions offrant peu de ressources pour un +aviateur, et où il sera malaisé de se diriger. Nous pouvons néanmoins, +maintenant, croire fermement au succès final.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>LE VOYAGE AÉRIEN PARIS-LE CAIRE.--Arrivée du monoplan parti de Paris sur +le champ d'aviation de Safrakeuy, près de Constantinople. A droite, +atterrissage d'un monoplan monté par un officier turc qui était allé +au-devant des aviateurs français.</b><br>--<i>Phot. comm. par M. +Beguin-Billecocq</i>.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Fez au milieu de ses jardins.</b></p> + +<h3>LE MAROC QU'IL FAUT VOIR</h3> + +<h4>II</h4> + +<h4>LA CAPITALE DU VIEUX MAGHREB</h4> + +<p>Pour bien goûter le charme de Fez, il faut avoir l'âme orientale, +c'est-à-dire se complaire dans la vie du Passé, si calme et si douce en +comparaison de celle que nous fait notre civilisation moderne; il faut +s'attacher à savourer la joie de vivre et non dévorer sa vie dans la +fièvre et la trépidation de nos existences compliquées. Un abîme sépare +cette sagesse orientale, que nous nommons parfois le fatalisme, de notre +conception du bonheur. Le progrès scientifique gagne chaque jour du +terrain sur les éléments, l'eau, l'air, le feu, et l'homme asservit de +plus en plus la nature à sa volonté conquérante, pour satisfaire +d'ailleurs des besoins de jour en jour plus impérieux et nouveaux. +Besoins factices! Tourbillon insensé! Orgueil et démence!... dira +l'habitant de Fez, le Fazi, fier de sa civilisation +traditionnelle--faite du souci d'un bien-être approprié au climat et +tenant en grand honneur le luxe--fier de sa ville, fier de la jalouse +indépendance qu'il a su y garder...</p> + +<p>Tout semble réuni, d'ailleurs, dans cette capitale du vieux Maghreb pour +justifier cette prédilection et en faire un lieu de délices pour les +Orientaux. D'abord on y trouve de l'eau à discrétion. Elle est fournie +en abondance par l'oued Fez, né à quelques kilomètres sur les plateaux +du Sud-Ouest et qui dévale en cascades dans la ville. Mille et mille +fois dispersée en conduites souterraines, cette eau va dans chaque +maison entretenir la fraîcheur des jardins, gazouiller dans les +cascatelles, glouglouter dans les bassins de marbre. Bruits délicieux +aux oreilles orientales pour lesquelles, dit le proverbe arabe, il n'y a +que trois sons délectables: <i>le murmure de l'eau, le tintement de l'or, +la voix de la femme aimée</i>.</p> + +<p>Le climat particulièrement tempéré de la région de Fez vient ajouter au +charme de la vieille cité maugrabine.</p> + +<p>Puis ce sont les palais, les maisons particulières, rivalisant de luxe +et de beauté; les jardins qu'embaument les roses, les orangers et les +jasmins et où tant de fleurs vives aux parfums exquis s'épanouissent à +peu près en toutes saisons donnant l'illusion d'un éternel printemps...</p> + +<p>Viennent enfin, pour compléter l'enchantement, les traditions de faste +et de confort qui se sont transmises dans l'art de recevoir les hôtes: +chère exquise, attentions délicates, petits soins de tous les instants. +A peine introduit dans la somptueuse demeure d'un Fazi, le visiteur est +aspergé de parfums, enveloppé de vapeurs odorantes dont les volutes +bleuâtres s'échappent des cassolettes où brûlent le bois de rose, la +myrrhe, l'encens ou le santal.</p> + +<p>Des coussins moelleux et de riches tapis l'invitent au repos; des +aiguières d'eau parfumée lui sont présentées pour le lavage des mains. +Le thé à la menthe lui est servi. On lui donne à fumer, on l'éventé, on +s'empresse autour de lui.</p> + +<p>Le reçoit-on à dîner? Des mets nombreux et variés sont apportés, dans de +superbes plats tenus au chaud par des cônes de sparterie et combien +savants, combien soignés! Poulets, pigeons, épaules d'agneaux, viandes +rôties ou cuites à l'étuvée parées de légumes de toutes sortes, gâteaux +au miel, fruits, couscouss ou, que sais-je encore, et d'innombrables +pâtisseries.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>La maison d'El Mokri, à Fez.</b></p> + +<p>--Partout où nous avons été reçus, me disait mon fidèle Omar el Djerouni +(un Algérien qui, depuis quelques années, m'accompagne dans mes voyages +en Orient), que ce soit chez les émirs de Damas ou les grands +personnages de Turquie et d'Égypte, chez les riches négociants de Tunis, +de Stamboul ou du Caire, partout on nous servait, tu te souviens, des +poulets coupés en petits morceaux; mais ici, au Maroc, «chacun son +poulet»;--et il s'extasiait devant cette munificence.</p> + +<p>Il est vrai que chaque grand dîner marocain, et particulièrement à Fez, +représente une hécatombe de volailles. Pour cinq convives on servira, +par exemple, cinq poulets cuits au carry indien, comme premier plat, +puis ce seront cinq poulets aux olives et, ensuite, dix ou douze pigeons +au cumin et encore un nouveau plat de cinq poulets farcis aux amandes, +suivi d'un cinquième plat de poulets ou de canards à l'étuvée, sur un +canapé de pilaf, le tout précédant les viandes, le couscoussou et les +desserts...</p> + +<p>Le repas terminé, entrent en scène les musiciens et les chanteuses, les +fameuses Cheïkas de Fez, danseuses aussi, à l'occasion, qui feront +entendre, des heures durant, leurs étranges mélopées au rythme changeant +avec chaque poème, pendant que les convives allongés sur les tapis et +les coussins seront de nouveau aspergés de parfums, enveloppés des +nuages de l'odorante fumée des cassolettes...</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Très étroites et malodorantes sont les rues de Fez, et les Européens +leur trouvent peu d'attraits; mais qu'importe au riche citadin qui +passe, juché sur sa belle mule!--un homme bien né ne songeant même pas à +circuler à pied dans leur dédale.</p> + +<p>Une grande animation règne dans les bazars où affluent les provinciaux +venus de toutes parts, la bourse presque toujours bien garnie, avides de +remporter dans leurs montagnes les beaux cuirs ouvragés, les cuivres +rutilants, les poteries enluminées, spécialités de Fez; les parfums, les +épices, les étoffes de fabrication européenne ou venues de plus loin +encore,--de Damas ou de Bagdad, de Mascate ou des Indes, voire de Chine, +avec les thés.</p> + +<p>Le thé! la grande affaire au Maroc, la boisson nationale qui remplace +ici la traditionnelle tasse de café de Turquie ou d'Égypte. C'est le +complément inévitable de toute rencontre, dans la boutique du marchand, +dans la maison de l'ami ou le salon du fonctionnaire. Thé partout, à +toute heure, en toutes circonstances, et, d'ailleurs, si fortement +additionné de poignées de feuilles de menthe fraîche que ce breuvage n'a +plus rien de commun, même la couleur, avec l'infusion qui nous est +coutumière. Et ce thé marocain est très richement servi dans de petits +verres de cristal multicolores taillés et enluminés de dorures.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>La fontaine des Menuisiers.</b></p> + +<p>Les Fazis tirent également orgueil, et cela à très juste titre, de leurs +belles mosquées: la plus fréquentée, celle où repose Moulai Idriss II, +avec ses merveilleuses boiseries découpées et enluminées et ses +admirables mosaïques de faïence--la plus célèbre, celle de Karaouïne, +mosquée-université où se pressent les étudiants venus de tant de pays +d'Islam pour travailler dans la fameuse bibliothèque qui en est la +gloire--enfin celle des Andalous.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Sans doute, pour l'Européen, le touriste excepté, toutes ces séductions +orientales ne sauraient compenser l'insalubrité permanente de cette +ville où les eaux souillées du tout à l'égout voisinent, par les +innombrables conduites souterraines, dans mie promiscuité dangereuse, +avec les eaux d'alimentation. De même, l'Européen s'accommode mal de +l'enchevêtrement chaotique des rues tortueuses, pour la plupart +inaccessibles aux véhicules. Et l'on conçoit sans peine la préférence +accordée au plateau qui domine la ville musulmane et sur lequel s'est +édifié le «camp», précurseur de la cité moderne qui lui succédera.</p> + +<p>Si, dans une partie de la population de Fez, il demeure un sentiment +d'hostilité ou tout au moins de défiance pour tout ce qui est européen +et particulièrement français, nous travaillons du moins avec +persévérance à transformer ce sentiment. Nos établissements d'assistance +publique indigène, hôpitaux, dispensaires gratuits, ainsi que nos +institutions de prévoyance, y contribueront pour une large part et, dans +cet ordre d'idées, on ne saurait passer sous silence, même dans une +courte visite à Fez, les généreux efforts du docteur Murât.</p> + +<p>Né en Algérie, marié à une jeune fille également Algérienne, le docteur +Murât a su, à peu de frais, dans un immeuble à lui donné par le sultan +Moulaï Hafid, créer de toutes pièces un hôpital et un dispensaire +gratuits pour les indigènes nécessiteux; 35.000 malheureux ont profité +de ses soins éclairés l'année dernière: musulmans ou juifs des deux +sexes, la plupart se présentant quotidiennement à sa consultation, car +le nombre des lits dont il dispose est encore restreint. Cette année, +grâce à de petites subventions qui sont venues augmenter son pécule, le +docteur Murat a pu construire de nouveaux bâtiments, aménager une jolie +salle d'opérations aux murs tapissés de faïences blanches de Fez, des +laboratoires pour les examens micrographiques, des salles de pansements, +etc. Ses pavillons sont entourés d'un beau jardin aménagé à la marocaine +qui, aux heures de consultation, est littéralement envahi d'une foule +bigarrée: juives de Fez avec leurs petits foulards de soie rouge ou +verte, coquettement arrangés en coquille qui les coiffent si bien, leurs +beaux châles historiés aux couleurs éclatantes, de provenance indienne; +musulmanes, drapées dans les longs voiles de laine blanche des femmes de +l'Islam; et toute une marmaille plus ou moins loqueteuse, toujours +pittoresque. Mais, ce qui retient l'attention, c'est le sentiment de +profonde reconnaissance qui anime tous les visages, c'est le concert de +bénédictions à l'adresse de leur bienfaiteur qui s'échappe de toutes les +lèvres quand on interroge ces infortunés. Cet exemple témoigne des +sentiments humanitaires qui caractérisent la «colonisation» française +telle qu'on la comprend aujourd'hui dans les milieux officiels, aussi +bien que dans les créations de l'initiative privée.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"><br><b>Fez: la mosquée des Andalous.</b></p> + +<p>Ainsi, nous sommes loin de la manière plutôt forte des conquistadors de +jadis, des procédés un peu rudes des premières conquêtes coloniales. Une +scène à laquelle j'assistai, ce printemps, à Casablanca, me paraît très +caractéristique. Nous descendions d'auto, au retour de Marrakech, et, +suivant l'usage, une foule de gamins indigènes se précipitait sur nous +pour s'emparer de nos valises. Un vieux Maltais, croyant nous obliger, +s'interposa et donna une, forte bourrade à l'un d'eux. Comme le gamin +protestait et poussait des clameurs, les taloches redoublèrent. A cette +vue, un Européen, garçon de café en tablier blanc qui passait, prit +immédiatement fait et cause pour le petit moricaud, un pauvre mioche +souffreteux et dépenaillé. Tombant à bras raccourcis sur le Maltais, il +lui reprocha avec véhémence l'indignité de sa conduite et nous dûmes le +lui arracher des mains. On n'aurait pas vu pareils sentiments se +manifester, il y a quelques années, dans les colonies, où les violences +à l'égard des indigènes n'auraient apitoyé personne. Il est donc permis +d'en conclure que, si, dans cet ordre d'idées, l'impulsion vient d'en +haut, les efforts du général Lyautey tendant à assurer l'application de +ces méthodes nouvelles au Maroc, tous les Français, de leur côté, à de +rares exceptions près, facilitent cette grande tâche en se montrant +justes et bienveillants dans leurs rapports avec les indigènes.</p> + +<p>La région de Fez, plus éloignée du littoral et où les voies de +communications commencent seulement à s'établir, n'a guère attiré +jusqu'à présent les pionniers de la colonisation qui se portèrent en +masse à Casablanca et à Rabat. Mais, lorsque la route de l'Est sur +l'Algérie par Taza et Oudjda sera ouverte, tout permet de croire que la +poussée algérienne, cet essaimage si précieux dont j'ai parlé dans mon +précédent article, se fera vivement sentir de ce côté. Or, ce n'est plus +qu'une toute petite question de temps. Cette dernière citadelle des +patriotes marocains, cette petite place forte de Taza, qui est +maintenant le seul obstacle qui s'oppose à notre passage, sera +facilement enlevée quand l'opération aura été irrévocablement décidée. +Des considérations diverses, dictées par la sagesse et le désir de +diminuer autant que faire se pourra l'effusion du sang, ont jusqu'ici +retardé cette entreprise qui parachèvera l'oeuvre de pacification +assumée par la France.</p> + +<p>L'oeuvre de colonisation proprement dite, c'est-à-dire la mise en oeuvre +des richesses latentes si nombreuses au Maroc, pourra alors commencer +dans la sécurité et dans la paix pour le plus grand profit des Marocains +comme des hommes d'initiative et de bonne volonté qui voudront concourir +à la régénération de ce beau pays. Agriculture, commerce, exploitation +des mines, tout est à créer en ce Maroc qui reste malheureusement si peu +connu du grand public. La presse donne fidèlement l'écho de tous les +coups de fusil que l'on y tire, mais elle néglige peut-être un peu trop +d'entretenir ses lecteurs de ce qu'il leur serait immédiatement utile de +savoir du Maroc: possibilités économiques, succès encourageants des +premières entreprises qui y ont été tentées, perspectives d'avenir +offertes aux intérêts français.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Ainsi, le voyageur qui, aujourd'hui, descend de son auto à Oudjda ne +peut se faire une idée de ce qu'était ce cloaque avant l'arrivée des +Français. Sans lui ôter l'essentiel de son cachet original, on a percé +des rues, ouvert des places, tracé des jardins et des squares, restauré +les mosquées comme les vieux remparts, bâti un quartier européen à côté +de la ville arabe, assaini, aménagé ce chaos de ruelles et de masures +qui constituaient la sordide agglomération d'antan. Le «camp», avec ses +hangars d'aviation, ses logements d'officiers, ses casernements, ses +parcs d'artillerie et du génie, les garages des auto-mitrailleuses, +s'est perché sur un petit mamelon qui domine la ville. Il a fort bonne +mine, des allures à la fois simples et confortables, un air de propreté +et de prospérité qui réjouissent l'oeil. Des jardins font une ceinture +verdoyante à l'oasis régénérée, et il n'est pas un seul coin de la +plaine qui ne semble rajeuni et prospère.</p> + +<p>Ce qu'ont réalisé là, en si peu de temps, le général Lyautey et ses +collaborateurs donne une idée de ce que deviendra, en très peu d'années, +le Maroc tout entier, sous l'impulsion que vont lui donner tant de +forces bienfaisantes et généreuses mises avec ardeur au service de son +relèvement.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Fez: intérieur dans la ville arabe.</b></p> + +<p>A 4 kilomètres d'Oudjda, la petite palmeraie de Sidi Yaya, que féconde +et vivifie la belle source d'eau chaude du même nom, est le lieu de +promenade préféré des officiers d'Oudjda. A l'aube, cavaliers et +amazones s'y donnent rendez-vous, et c'est précisément l'heure choisie +par les officiers aviateurs pour faire l'«exercice» dans les airs. +Quelle sensation étrange l'on ressent à la vue de ces grands «oiseaux de +France» qui viennent ici évoluer au-dessus des palmiers au grand +ébahissement, au grand effroi même, des chameaux et de leurs +conducteurs!... Et c'est là, dans le ciel bleu, un éloquent symbole de +la marche rapide du progrès, dont les manifestations sont, en ce plein +désert africain, plus sensibles qu'ailleurs,--par contraste.</p> + +<p>Cette marche rapide, vertigineuse, du progrès moderne, dans des pays +immobiles depuis des millénaires, effraie les uns, navre les autres, +mais entraîne tout et tous dans son irrésistible tourbillon.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Gervais-Courtellemont.</span></span></p><br> + +<p class="mid"><i>Photographies en couleurs de l'auteur.</i></p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b> Oudjda: la source de Sidi Yaya.</b></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"><br><b>LE RÉGENT DE BAVIÈRE DEVIENT ROI.--Réception solennelle<br> +dans la salle du trône au palais de Munich.</b><br> +<i>Phot. Obergassner.</i></p> + +<p>Munich, le 12 novembre dernier, était en fête. Une fiction, pénible pour +un peuple, prenait fin. Peu de jours avant, la folie du malheureux roi +Othon, qui, depuis dix-sept ans, «régnait» en théorie sur la Bavière, +avait été reconnue officiellement incurable. Le régent, le prince Louis, +était proclamé roi par le Landtag et c'était son avènement que célébrait +la capitale bavaroise.</p> + +<p>Les fêtes commencèrent par un service religieux célébré dans toutes les +églises. Le nouveau roi Louis III, la reine et la cour, se rendirent en +carrosses de gala à la cathédrale où eut lieu une messe solennelle. +Après l'office, les souverains regagnèrent le palais, au bruit des +salves d'artillerie, et au milieu des acclamations de la foule. Sur la +Marienplatz, ils furent salués par le bourgmestre et les autorités +municipales. L'après-midi, dans la grande salle du trône au palais +royal, les souverains, le roi en uniforme --silhouette populaire à +Munich, avec sa barbe blanche et ses lunettes d'or--la reine en manteau +royal, reçurent les hommages des Chambres et des corps de l'État. Ainsi +finit, pour la Bavière, le règne des rois fous. Othon Ier, le lamentable +reclus du château de Fürstenried, conserve d'ailleurs le titre souverain +et les vains honneurs attachés à son rang.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>Les Japonaises d'hier: chez «Madame Chrysanthème».</b></p> + +<h3>LES FEMMES NOUVELLES DU JAPON</h3> + +<p><i>Atarashiki Onna</i>, les femmes nouvelles! On en parle beaucoup au Japon. +Les magazines spéciaux, les graves revues, les quotidiens, s'attachent à +définir leurs vertus ou à combattre leurs tendances. Si l'on en croit +toute la littérature qu'a inspirée ce sujet si divers, les Japonaises +traversent actuellement une période émouvante de leur histoire. Il n'est +question que d'elles... Mais toutes ces polémiques servent-elles +seulement à exercer la verve des publicistes nippons et des mignonnes +authoresses ou bien marquent-elles une véritable évolution de la femme +au Japon? Voilà ce qu'il s'agit de préciser.</p> + +<p><i>Atarashiki</i> est un adjectif qui signifie «nouveau» et, par extension: +frais, agréable, d'une verdeur tendre et juvénile. Les partisans des +femmes nouvelles le prononcent avec orgueil, indiquant par leur accent +qu'une grande renaissance féminine commence. Au contraire, ceux qui ne +croient pas aux femmes nouvelles ont l'air d'accoupler deux mots qui +jurent en disant dédaigneusement <i>Atarashiki Onna</i>, car les défenseurs +de la vieille école se refusent à admettre qu'il y ait rien de changé et +que les idées subversives de l'Occident aient à ce point bouleversé la +société de leur pays.</p> + +<p>Pourtant, ils devront se faire une raison. Il y a des féministes dans +l'empire du Soleil Levant. N'exagérons rien! Ces féministes ne sont pas +prêtes à revendiquer leurs droits par la bombe--comme leurs cousines +célestes de Canton ou de Pékin--et elles n'empruntent point aux alliées +britanniques ces méthodes violentes qui ont défrayé la chronique +mondiale. A part deux ou trois clubs très restreints, le féminisme +intégral est même inconnu au Japon. Tout au plus est-il permis de +constater quelques trémoussements féministes qui ne manquent ni de +coquetterie ni d'originalité.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Japonaise d'aujourd'hui: Mme Tashiko<br> Tamura +conférenciant.</b></p> + +<p>Mais, en vérité, si, au point de vue politique, les prétentions de +l'immense majorité des femmes sont encore d'une extrême modération, +l'esprit nouveau qui pénètre tout le Japon n'a pas manqué de se +manifester dans les milieux féminins. Sans partager les espoirs des +leaders radicales qui escomptent déjà le triomphe des femmes nouvelles, +on peut affirmer que le modernisme fait des progrès dans l'éducation +féminine et que l'on prépare des générations d'un esprit bien plus hardi +que les précédentes. L'évolution des moeurs précède et prépare +l'évolution politique.</p> + +<p>Et cette évolution des moeurs elle-même obéit aux nécessités économiques +de l'heure présente.</p> + +<p>Au Japon, comme dans les autres pays surpeuplés, la femme tend à +négliger son foyer pour satisfaire aux besoins croissants de la vie +moderne. Rien qu'à Tokio, où la population féminine compte 752.000 âmes +environ, 191.000 travailleuses exercent leur industrie au dehors. La +majorité d'entre elles sont couturières, employées de magasin, +servantes, ouvrières dans les manufactures, qui se multiplient sans +cesse autour de la capitale. Un grand nombre deviennent institutrices et +actrices. Et ce n'est pas tout. On trouve maintenant des femmes +médecins, des conférencières, des journalistes. A mon arrivée à Tokio, +je fus congrûment interviewé, par la rédactrice d'un grand journal qui, +avec force révérences, voulut bien me demander mes impressions sur le +Japon! Quant aux femmes qui sont occupées dans les postes et +télégraphes, dans les administrations de chemins de fer et dans les +gares, comme secrétaires ou dactylographes, elles forment déjà une +légion respectable. Les sujets de l'empire du Mikado, plus encore que +les hommes des autres pays, avaient réduit les femmes à la portion +congrue. Une réaction très nette se dessine et, s'il est vrai que la +faim fait sortir le loup du bois, c'est au premier chef le besoin de se +tailler une place au Soleil Levant qui incite la Japonaise à sortir de +sa demeure.</p> + +<p>Elle y a été aidée par l'importation des idées occidentales. Mais ses +progrès ont--comme il fallait s'y attendre--donné lieu à des crises et à +des discussions nombreuses. Voici une vingtaine d'années, +d'enthousiastes apôtres réclamèrent l'éducation des femmes d'après nos +principes libéraux. Brusquement les jeunes Nipponnes, qui avaient +surtout bénéficié de l'enseignement familial, durent suivre nos +programmes et apprendre les langues vivantes. Cette pédagogie +occidentale mal digérée ne produisit aucun résultat satisfaisant. Quand +les femmes dressées selon ces méthodes inadéquates se mariaient, elles +avaient la mémoire bourrée de notions contradictoires et n'étaient point +aussi séduisantes que leurs aînées qui, du moins, connaissaient les arts +domestiques du pays, savaient orner la maison avec goût et n'ignoraient +aucune des subtilités de l'étiquette charmante qui régnait partout +auparavant. Elles choquaient leurs maris et leurs beaux-parents. On +protesta contre cette éducation d'importation. Les écoles modernes, qui +avaient été si à la mode, déclinèrent brusquement et tout faillit être +compromis par ces essais hâtifs et imprudents.</p> + +<p>Heureusement, les réformateurs ne se découragèrent point. Mais ils +adoptèrent une tactique, plus sage, grâce à laquelle le modernisme et la +tradition pouvaient se concilier. Des écoles d'adultes et' des écoles +normales d'institutrices furent fondées par le gouvernement dans tous +les districts, ainsi qu'une école pour les maîtresses d'école moyenne à +Tokio. La sympathie du public fut peu à peu regagnée. Et voici que l'on +recommence à envoyer en masse les jeunes élèves dans les établissements +d'éducation où, tout en ne perdant rien de la grâce japonaise, on les +aguerrit aux luttes pour la vie.</p> + +<p>Bien mieux, depuis 1900, a été ouverte à Tokio, sous la direction de M. +Jinzo Naruse, une grande université féminine. Ce pédagogue, qui est +devenu fameux au Japon, a entrepris une remarquable croisade, depuis +plus de vingt ans, en faveur d'une éducation à la fois conforme aux +aspirations nationales et aux besoins nouveaux. Il avait beaucoup +observé au cours de ses voyages en Amérique, et il rêvait de créer un +établissement modèle où les femmes appartenant à toutes les classes de +la société pourraient développer leurs facultés et fortifier leurs +talents. Il gagna à sa cause des hommes tels que le défunt prince Ito, +le prince Yamagata, le marquis Saionji, et quantité d'autres personnages +influents qui l'aidèrent à jeter les bases de l'université féminine.</p> + +<p>Après bien des batailles et des vicissitudes financières, elle est +aujourd'hui en pleine prospérité. Plus de mille étudiantes la +fréquentent. Plus de cent professeurs y donnent leurs leçons.</p> + +<p>Et l'enseignement y est extrêmement varié. Depuis la maternelle jusqu'à +la faculté incluse, tous les départements de l'activité féminine sont +représentés là. Les trois enseignements, primaire, secondaire, +supérieur, s'enchaînent harmonieusement, ou bien, si les élèves le +désirent, elles bifurquent dans les écoles d'industrie, de commerce, +d'agriculture, qui font partie de l'université. C'est un grand collège +synthétique admirablement outillé. Je l'ai visité en détail, parcourant +les salles d'études, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers +de couture, les ateliers de dessin, les cuisines, les jardins, les +champs d'expériences, les clubs. On compte bien une cinquantaine de +bâtiments où règne le confort le plus moderne, et c'était pour moi un +spectacle piquant que de voir ces étudiantes, là surveillant gravement +les réactions chimiques, là s'exerçant à l'étiquette antique, ici +apprenant l'algèbre, plus loin composant des bouquets délicieux.</p> + +<p>D'autres, dans la classe de zoologie, classaient des papillons aux +couleurs éclatantes, tandis qu'un groupe voisin préparait le thé selon +les formules rigoureuses de la cérémonie ancestrale. C'était un mélange +inattendu de modernisme, d'exotisme, de traditionalisme, de futurisme.</p> + +<p>Le président Naruse, pendant notre excursion, me développait son +programme:</p> + +<p>«Nous voulons que nos jeunes filles prennent le sentiment de la +responsabilité, me disait-il, et qu'elles ne soient point pour les +hommes des compagnes serviles, sans initiative personnelle, sans idéal +national. Certes nous n'avons pas l'intention de copier aveuglément les +institutions d'Amérique ou d'Europe et de faire des Japonaises des +intellectuelles à la mode de Boston ou des émancipées qui s'imaginent +devoir prendre la place des hommes. Notre but, au contraire, c'est de +leur inculquer un sentiment plus complet de leur rôle domestique en même +temps qu'un patriotisme plus élevé. Nous voulons qu'en devenant des +femmes éclairées elles restent avant tout des Japonaises.</p> + +<p>» Au début de notre tentative, on nous accusait de préparer la +destruction de ce particularisme exquis et de cette égalité d'humeur +inaltérable de nos compagnes. Mais l'expérience prouve le contraire. Nos +étudiantes conservent le goût des modes orientales. Comme vous pouvez le +constater, elles continuent à s'habiller comme leurs mères et leurs +grand'mères. Et quelle est la classe la plus fréquentée? Celle où l'on +enseigne la science domestique, les arts du foyer, les travaux manuels. +Les occupations agricoles sont aussi parmi les plus populaires et, sauf +les jeunes filles qui se destinent à l'enseignement public, la plus +grande partie des élèves se prépare surtout aux joies mieux comprises du +ménage.»</p> + +<p>Puis le président Naruse m'entraîna dans une vaste cour où une centaine +d'étudiantes, armées d'un long bambou, se livraient à des exercices +d'ensemble, comme les soldats à la caserne.</p> + +<p>«Oui, poursuivit-il, on a complètement négligé jusqu'ici la culture +physique pour les femmes japonaises. Ce que vous voyez là est encore une +innovation de notre part. Les jeunes filles ont été habituées à rester +claustrées à la maison et à se tenir accroupies pendant des heures et +des heures. Grâce à la gymnastique rationnelle, aux sports, à la vie en +plein air, nous leur rendons la vigueur nécessaire pour devenir de +bonnes mères.»</p> + +<p>On comprend qu'après cet entraînement, sans devenir des suffragettes, +les jeunes diplômées de l'université de Tokio n'accepteront plus +désormais sans discussion les principes du sage Kaibara qui furent si +longtemps regardés comme un dogme dans la société japonaise.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br> <b>La leçon de thé.</b></p> + +<p>Voici ce que disait jadis le sévère moraliste: «La femme doit considérer +son mari comme son maître et le servir avec humilité et tendresse, sans +une pensée légère ou irrévérencieuse à son égard. Toute sa vie, la femme +a pour devoir essentiel l'obéissance. Dans ses rapports avec son mari, +son attitude comme son langage seront toujours empreints de courtoisie, +de modestie, de souplesse conciliante, jamais insolents et intraitables, +jamais impolis et arrogants. Ce sera là le premier et le principal souci +de la femme. Lorsque le mari a donné ses ordres, l'épouse les suivra +scrupuleusement. Dans le cas où elle douterait de leur signification, +qu'elle s'enquière et qu'elle respecte ensuite à la lettre ses +commandements. Si son mari lui pose une question à son propre sujet, +qu'elle réponde avec précision. Répliquer d'une manière insouciante +serait une marque d'impolitesse. A supposer que son mari se mette en +colère, qu'elle obéisse avec crainte et en tremblant et qu'elle ne le +heurte pas dans sa colère et son irritation. Une femme doit regarder son +mari comme le ciel même!»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"><br> <b>La classe d'histoire naturelle.</b></p> + +<p>Les jeunes Japonaises s'émanciperont chaque jour davantage dans leur vie +privée. Les relations des sexes ont fait l'objet de nombreuses +dissertations de la part des moralistes et des romanciers. Les écrivains +japonais, en copiant ou en traduisant les plus hardis de nos romans, ont +considérablement développé chez la femme nipponne le désir de la +responsabilité amoureuse. Les femmes nouvelles veulent tout d'abord +avoir droit à l'amour de leur choix et non plus subir passivement le +caprice de l'homme. Dans la multitude des revues féminines qui se +publient actuellement au Japon, cette thèse est souvent mise en avant.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"><br> <b>A L'UNIVERSITÉ FÉMININE DE TOKIO.--Le cours de cuisine.</b></p> + +<p>Cependant, tout à l'extrême gauche de la société féminine japonaise +s'agite un petit groupe d'intellectuelles qui visent l'affranchissement +intégral. Il existe un club, le <i>Seitosha</i>--la société des +Bas-bleus--qui a pour présidente Mme Hiratsuka Aki-Ko. Et j'ai rendu +visite à cette Armande aux yeux bridés, toute menue, aux mains vives, +qui manient le pinceau littéraire avec une dextérité étonnante et dont +la réplique est non moins alerte dès que l'on attaque la question +féministe. Mlle Aki-Ko est fort savante. Mais elle discute si finement, +avec une conviction si éloquente, qu'elle ne saurait être accusée de +pédantisme. Membre de la secte Zen, qui enseigne par-dessus tout la +méditation religieuse, elle copie la gravité sereine d'un bonze +lorsqu'elle expose sa doctrine. Elle est le type de la femme nouvelle +dans ce qu'il y a d'odieux aux vieux Japonais. Néanmoins, elle ne +s'habille pas à l'européenne. Fidèle à la tradition vestimentaire, elle +porte toujours le ha-kama, qui est un compromis entre la jupe et le +pantalon. Mlle A-ki-Ko a publié plusieurs romans, de nombreux articles +de revues et elle donne des conférences très écoutées de ses disciples. +Celles-ci--également cultivées--appartiennent presque toutes à la bonne +classe moyenne, et certaines même sont issues de familles +aristocratiques. Le <i>Seitosha</i> publie une revue mensuelle, le <i>Seito</i> +(le «Bas-Bleu», naturellement), d'où les signatures masculines sont +rigoureusement bannies. Les précieuses Nipponnes--qui ne redoutent +nullement le ridicule--en assurent seules la rédaction.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014a.png"><br><b>Concours mixte de postiers à Tokio: exercice de calcul.</b></p> + +<p>Mlle Aki-Ko voulut bien me faire cadeau du numéro où avait paru sa +profession de foi. Que l'on me permette d'en transcrire les passages +essentiels.</p> + +<p>«Oui, s'écrie-t-elle, je suis une des femmes nouvelles. Du moins tel est +mon souhait et je m'efforce de le réaliser tous les jours.</p> + +<p>» Qu'y a-t-il de vraiment et d'éternellement nouveau? C'est le soleil.</p> + +<p>» Je suis donc avec le soleil, voilà mon but, voilà où j'aspire.</p> + +<p>» Une vieille maxime dit qu'il faut se renouveler chaque jour. La +véritable grandeur et le renouveau se trouvent dans le soleil qui répand +à chaque apparition des clartés nouvelles.</p> + +<p>» La femme nouvelle maudit le passé qui date d'hier. Elle ne peut suivre +en silence et avec obéissance le même chemin que l'ancienne femme, si +cruellement traitée. L'homme égoïste la considérerait comme son esclave.</p> + +<p>» La femme nouvelle détruira les lois et la morale rétrograde qui a été +instituée pour la commodité du sexe masculin.</p> + +<p>» Cependant les idées acquises hantent comme des fantômes l'esprit de la +femme d'hier et elles poursuivent avec acharnement la femme de demain.</p> + +<p>» La femme nouvelle doit combattre chaque jour ces fantômes. Un moment +d'inattention et la femme nouvelle devient soudain une vieille femme.</p> + +<p>» Non seulement elle a pour mission de détruire les règles anciennes et +la morale instituée par l'égoïsme de l'homme, mais il faut créer un +autre royaume où régneront des lois équitables, une morale renouvelée et +la religion de l'avenir.</p> + +<p>» C'est pour établir ce nouvel État que nous devons étudier, nous agiter +et travailler de toutes nos forces...»</p> + +<p>Un autre club, le <i>Seiko-Kai</i> (l'Association des femmes nouvelles), +tenta au mois de mai d'organiser des meetings publics où les avocates de +la cause féminine voulaient développer ce thème:» Libérons nos corps et +nos âmes!» La police intervint et obligea Mlle Tashiko Tamura, l'une des +leaders du mouvement, à rengainer ses arguments.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/014b.png"><br><b> + Mlle Hiratsuka Aki-Ko, présidente<br> + du club des Bas-Bleus.</b></p> + +<p>L'interdiction de ce meeting suscita les commentaires les plus opposés. +Le journal <i>Nippon</i> prit galamment les choses: «Le progrès féminin, +dit-il, ne doit nous causer ni regret, ni alarmes. Souvent le +mécontentement que provoquent les conditions politiques existantes sert +à élever le niveau général de la société. Vouloir le supprimer par des +mesures brutales peut entraîner les plus graves conséquences.» C'est +pour cela que le <i>Nippon</i> a déjà mis le gouvernement en garde contre son +attitude intransigeante à l'égard du socialisme et les soi-disant idées +dangereuses, et qu'il a invité l'attention publique à ne pas condamner +aveuglément ceux qui professent ces doctrines. Pour les mêmes raisons, +il considère que le mouvement en faveur de la femme nouvelle doit être +traite avec magnanimité puisqu'il s'agit de l'émancipation de la femme.</p> + +<p>Au contraire, le <i>Kokumin</i> n'avait pas assez de sarcasmes pour les +héroïnes du jour. Il les accablait de son mépris et d'épithètes +ridicules, prétendant que ce serait la ruine du système familial +japonais si l'on écoutait leurs propositions subversives.</p> + +<p>Les hommes n'étaient point seuls à combattre le modernisme féminin. Sous +les auspices de Mme Kaetsu-Kôko et d'autres dames éminemment +conservatrices, fut fondée à Kobé, au mois de mai, la <i>Fujin Michi-no +Kai</i> (la Société pour l'encouragement des vertus féminines). A +l'<i>Atarashiki Onna</i>, elles se donnaient pour mission d'opposer la +<i>Furuki Onna</i> (la femme du vieux temps). La place de la femme est au +foyer, et rien qu'au foyer, répliquaient-elles.</p> + +<p>En vérité, les femmes nouvelles aux tendances féministes absolues ne +sont encore que l'exception. Elles ne forment, comme nous l'avons dit, +que deux ou trois clubs. Mais peu à peu d'autres les suivront de près ou +de loin... A mesure que l'éducation se répandra, que l'université +féminine éclairera les jeunes filles des classes moyennes, que des +institutions du même genre se multiplieront et que le modernisme +occidental invitera les femmes aux expériences hardies, les tendances +que représentent aujourd'hui la poignée de féministes avancées +s'affirmeront. Quant à vouloir déterminer une date même approximative à +laquelle la société féminine sera dégagée des liens actuels, c'est là +chose impossible. Le Japon est le pays des surprises. La tradition et +les rêves d'avenir s'y sont parfois rejoints sans efforts et très +rapidement. D'autres fois, malgré toutes les apparences, +l'occidentalisme est resté très superficiel dans les réformes empruntées +à l'Europe. Il semble que changer le sort de la femme jusqu'à lui +accorder l'égalité c'est peut-être le plus gros sacrifice que l'on +puisse demander aux Japonais du vingtième siècle. On ne vaincra leur +actuelle manière de voir qu'après une longue résistance. Mais c'est +justement pour cela que la bataille est si passionnante.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">François de Tessan.</span></span></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014c.png"><br><b>JAPON D'AUJOURD'HUI.--A Tokio: départ de Mlle Mori,<br> +actrice du Théâtre Impérial, pour une tournée en Europe.</b></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"><br><b>LE BAPTÊME DE LA LIGNE A bord du croiseur-école +«Jeanne-d'Arc», les aspirants qui passent pour la première fois +l'Équateur sont baptisés selon la vieille tradition maritime.</b><br><i>Phot. de +M. Pierre Taillac.--Voir l'article, page 402.</i></p><br><br> + +<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3> + +<h4>PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS</h4> + +<p>Deux façades de briques, dressées de chaque côté de la rue, l'une en +face de l'autre, et pavoisées de drapeaux. Les grilles des +maisons-soeurs sont grandes ouvertes, et laissent passer des hommes +qu'on salue et sur qui la légion des photographes braque ses objectifs. +Une animation <i>grave</i> emplit la rue. Mouvements de police. Affluence +d'autos. Puis, soudain, la petite fièvre qu'on voit se produire à la +minute où l'arrivée du Chef est annoncée;--où Il passe, salue, descend +de voiture... Pas un cri; mais des casquettes et des chapeaux soulevés, +et, dans la foule, le brouhaha déférent, <i>contenu</i>, autour duquel on +voit les opérateurs de cinémas tourner éperdument leurs manivelles.</p> + +<p>C'est M. Poincaré, venu rue Dutot pour célébrer «dans l'intimité» le +vingt-cinquième anniversaire de l'Institut Pasteur. Cent personnes à +peine sont là qui l'attendent; cent hommes seulement, mais dont on peut +dire que chacun d'eux est, dans l'État, «quelque chose», ou quelqu'un. +Parmi cette élite, va et vient «le maître de la maison»; maigre, mince +et long, sous la redingote noire boutonnée, le cache-nez de tricot blanc +épingle sous la pointe de la barbe grise; et, sur le crâne, l'étroite +calotte noire qu'il n'ôtera que pour recevoir son hôte, le conduire aux +laboratoires, à l'amphithéâtre et, là, lire devant lui le bilan de +l'oeuvre accomplie;--de l'oeuvre continuée depuis vingt-cinq ans, +derrière ces murs de briques, dans une paix de couvent provincial... +Roux, le premier des plus grands disciples de Pasteur,--évoquant le +souvenir et traçant l'histoire des prodigieuses conquêtes réalisées +depuis vingt-cinq ans, dans cette maison de faubourg, dont la plupart +des Parisiens ne sont jamais venus regarder la façade... voilà un +spectacle que n'oublieront pas ceux qui en furent témoins. Il parlait +d'une voix unie, froide et voilée, et l'accent ne s'échauffa et la main +qui tenait les feuillets ne trembla un peu que dans l'instant où il cita +les camarades tombés au champ d'honneur, les morts «de la maison»...</p> + +<p>J'ai demandé à l'un des savants qui l'administrent: «Un étranger peut-il +visiter l'Institut Pasteur?» Il a souri, et m'a répondu: «En principe, +non. En fait... non et oui. Cela dépend de l'étranger; du jour; de +l'heure qu'il est... Pour ces choses-là, il n'y a qu'à consulter +Jupille.»</p> + +<p>Et il me montrait, à côté de la grille d'entrée, le gardien Jupille, en +uniforme,--l'ancien petit berger, sauvé par Pasteur il y a vingt-huit +ans.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Sans doute, madame, vous êtes allée déjà au Salon d'automne? Je veux +dire que vous en avez vu, il y a huit jours, le vernissage, ainsi qu'il +convient à toute personne soucieuse d'emboîter le pas, exactement, à +l'Actualité? Eh bien, il y faut retourner. Il faut aller voir, au Grand +Palais, les décorateurs, qui ne présentent pas, cette année, moins de +quarante ensembles, et qui n'étaient pas prêts samedi dernier. Ils +promettent à leurs amis un petit vernissage complémentaire; <i>leur</i> +vernissage, à eux. Bonne occasion de revoir un peu plus commodément une +Exposition que la cohue rendait, l'autre jour, à peu près inaccessible, +et qui vaut d'être, en certaines parties, regardée attentivement. Mais +essayez donc d'être attentif à quelque chose, au milieu d'une foule +venue au Salon d'automne, pour l'inaugurer! Je ne dis pas que le +spectacle soit déplaisant. Il n'est jamais désagréable de rencontrer de +la gaieté sur vingt mille visages à la fois, et il est certain qu'il n'y +a pas d'endroit à Paris où règne une bonne humeur plus générale qu'en ce +Grand Palais, durant les semaines où la Jeune-Peinture (nous avons nos +Jeunes-Peintres comme d'autres leurs Jeunes-Turcs) y déploie ses audaces +ingénues et ses laborieuses improvisations. Mais tout de même «ils sont +trop», ceux qui narguent, sourient, font des mots ou s'esclaffent, et +l'on aimerait bien pouvoir goûter, autrement qu'en une bousculade de +fête foraine, le plaisir qu'offrent aux yeux et à l'esprit certaines +oeuvres,--égarées ici, on ne sait comment, ni pourquoi. Oeuvres de +<i>vivants</i> (et de vivants pleins de santé!) dont le talent éclate au +milieu de tant de médiocrités burlesques, et semble venir au-devant du +passant pour le rassurer: «Repose-toi, mon ami. Cesse de rire une +minute, et regarde-moi. Et conviens que nous sommes, dans cette +maison-ci, quelques-uns qui n'avons pas perdu la tête tout à fait...»</p> + +<p>Et puis il y a les <i>morts</i>. Le Salon d'automne nous donne, cette année, +trois intéressantes Rétrospectives: celles de Georges Lopisgisch, +l'exquis <i>fleuriste</i>, du sculpteur Rodo, de François Bonhomé, le peintre +des hauts fourneaux. A signaler aussi exposition du Livre, égayée de +délicieux albums enfantins; l'exposition très amusante d'art populaire +russe; et enfin de très précieux «apports» de la Céramique et de la +Sculpture... Au total, il semble bien que ce Salon s'assagisse, qu'un +peu plus de raison le pénètre, d'automne en automne. On y hurle encore, +écrivait ces jours-ci M. Arsène Alexandre, «mais on y hurle +paisiblement».</p> + +<p>C'est autant de gagné.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>M. Chantavoine donnait, il y a dix jours, une conférence sur les +<i>Caractères de la musique française</i>, à l'hôtel du «Foyer».</p> + +<p>Cette conférence inaugurait la première série de douze concerts qui vont +y être donnés par l'Association des concerts Chaigneau, sous le +patronage de quelques maîtres, tels que Vincent d'Indy, Gabriel Fauré, +Camille Chevillard, Claude Debussy. Les six concerts de cette première +série auront lieu, de semaine en semaine, jusqu'en décembre. La seconde +ne sera commencée qu'en avril.</p> + +<p>Un grand nombre de notabilités mondaines ont ajouté leur patronage à +celui des éminents «professionnels» dont je viens de citer les noms. Ces +séances de musique de chambre occupent l'après-midi. C'est une +concurrence aux <i>thés-tangos</i>. Je ne souhaite pas que les <i>thés-tangos</i> +l'emportent.</p> + +<p>Les «grandes ventes» figurent ordinairement au programme des spectacles +de la Saison parisienne. La Grande vente est pour le public des grandes +épreuves sportives et des grandes premières un divertissement éminemment +printanier! En voici une qui clôturera l'automne: celle des collections +réunies par le regretté Édouard Aynard, député du Rhône, qui mourut +subitement, il y a quelques mois.</p> + +<p>L'Exposition en sera faite chez Petit, à la fin de la semaine. Édouard +Aynard fut un homme de trop d'esprit, de trop de goût et d'une trop +haute culture pour que ses collections n'offrent pas, même aux profanes, +un spectacle intéressant. Il conviendra donc d'aller affronter, chez +Petit, la bousculade, samedi et dimanche prochains... Il sera même de +très bon ton d'y être allé.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br> + +<h3>AGENDA (22-29 novembre 1913)</h3> + +<p><span class="sc">Examen et concours</span>.--Un emploi d'examinateur pour la physique est vacant +à l'École polytechnique. Les demandes devront être adressées à l'École +polytechnique avant le <i>5 décembre.</i>--Une session extraordinaire +d'examens pour les étudiants de la classe 1910 libérés aura lieu en +<i>décembre</i> à la Faculté de droit de Paris. Les inscriptions seront +reçues à l'École de droit le <i>20 novembre</i>.</p> + +<p><span class="sc">Expositions.</span>--<i>Paris:</i> Grand Palais, Salon d'automne.--Musée des Arts +décoratifs (107, rue de Rivoli): oeuvres de Mathurin Méheut.--Galerie +Georges Petit (8, rue de Sèze), la gravure originale en couleurs +(clôture le 27 <i>novembre</i>).--Galerie Haas et Gross (4, rue Édouard-VII), +oeuvres de Romney.--Galerie Boutet de Monvel (8, rue Tronchet), +céramiques de Lachenal; les peintres de Bretagne.--Galerie Devambez (43, +boulevard Malesherbes), exposition des Amis de l'eau-forte.</p> + +<p><span class="sc">Cours et conférences</span>.--Le cours public de photographie en vingt leçons, +professé par M. Ernest Cousin à la Société française de photographie +(51, rue de Clichy), s'ouvrira le <i>26 novembre</i>, à 9 heures du soir et +se continuera tous les mercredis à la même heure.--Salle Gaveau (45, rue +La Boétie), <i>Visions d'art</i>, de M. Gervais-Courtellemont: le <i>24 +novembre</i>, à 9 heures du soir: <i>Visions des Indes</i>, causerie de M. +Gervais-Courtellemont.</p> + +<p>--Ecole des Hautes études sociales (rue de la Sorbonne) le lundi à 4 h. +15: <i>Feuilleton parlé</i>, de M. Camille Le Senne.</p> + +<p>--Au Théâtre Femina (avenue des Champs-Elysées), les lundis à 5 heures, +conférences de M. Henry Bidou, du journal des <i>Débats</i>, sur le +<i>Dix-septième siècle</i>.--Université des <i>Annales</i> (51, rue +Saint-Georges), à 5 heures, le <i>24 novembre: L'Amour de soi</i>, par M. +Émile Faguet; le <i>25, Marie de Médicis</i>, par M. Henry Roujon; le <i>26, le +Théâtre romantique</i>, par M. Jean Richepin; le <i>27, Au Pays de Lorraine</i>, +par M. Maurice Barrés; le 28, <i>Une promenade à Boulogne</i>, par M. Gabriel +Fauré; le 29, <i>Comment chante-t-on</i>, par M. Reynaldo Hahn.</p> + +<p><span class="sc">Concerts</span>.--Au théâtre des Champs-Elysées, le <i>26 novembre</i>, en soirée, +concert avec le concours de M. Vincent d'Indy et Georges Enesco; le 27, +à 3 heures, Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), concert Chaigneau.--Salle +Gaveau (45, rue La Boétie), le <i>28 novembre</i>, réouverture des concerts +de la Société G. S. Bach.--Eglise de la Sorbonne, le <i>30 novembre, le +Messie</i>, de Haendel.--Salle Malakoff (56 bis, avenue Malakoff), les +lundis, à 9 heures du soir, concerts de la Société des Concerts Rouge; +les vendredis, à 4 heures, musique de chambre.</p> + +<p><span class="sc">L'exposition de chiens de luxe.</span>--Le <i>23 novembre</i>, clôture de +l'exposition de chiens de luxe et d'agrément ouverte depuis le <i>21 +octobre</i>, rue La Boétie, 87.</p> + +<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux: le 22 novembre</i>, Vincennes; le 23, +Auteuil; le 24, Saint-Ouen; le 25, Enghien; le 26, Vincennes; le 27, +Auteuil; le 28, Saint-Ouen; le 29, Vincennes; le 30, Auteuil (prix la +Haye-Jousselin, prix de Normandie).--<i>Automobile</i>: à Londres, Hall de +l'Olympia, Salon de l'automobile.--<i>Courses à pied: le 30 novembre</i>, à +Colombes, épreuve du critérium du comité de Paris.--<i>Cyclisme: le 30 +novembre</i>, au Palais des sports, course de 24 heures à l'américaine.</p> + +<br><br> + +<h3>LES LIVRES et LES ÉCRIVAINS</h3> + +<h4>CONVERSIONS LITTÉRAIRES</h4> + +<p>Les conversions sont à la mode; je veux dire les conversions +littéraires. Il n'y a pas trois semaines, M. Louis Bertrand nous donnait +un <i>Saint Augustin</i> qui est un véritable acte de foi chrétienne. Et +voici que Mme Juliette Adam, en un livre retentissant: <i>Chrétienne</i>[1], +abdique les «erreurs» contenues dans un ouvrage précédent et également +sensationnel. En d'autres termes, l'auteur de <i>Païenne</i> se sépare des +dieux du paganisme. Car le paganisme de Mme Adam n'était point le +paganisme qui nie. C'était le paganisme qui croit, le paganisme grec +peuplé de dieux et d'artistes, animé de rites et fleuri de fêtes. Cette +évolution spirituelle de l'éminente femme est indiquée, phase par phase, +dans les différentes préfaces des éditions successives de <i>Païenne</i>. +L'histoire de la conversion de son héroïne, Mélissandre de Noves, nous +est contée dans le nouveau livre, sous la forme épistolaire. C'est un +échange, par lettres, d'idées et de sensations d'art, entre Mélissandre, +délivrée d'un odieux mariage, et son fiancé Tiburco Gardanne, peintre et +philosophe, qui, après avoir adopté le paganisme pour demeurer l'ami de +la païenne, ne va pas tarder à redevenir chrétien pour mériter la main +de la chrétienne. Cela ne se fait pas instantanément. Il n'y a +d'instantané que la conversion du père de Mélissandre, auquel vin +extraordinaire directeur de conscience, le colonel de Noves, «superbe +figure de Detaille», un soldat dont les seuls maîtres de tactique furent +«Xénophon et Jeanne d'Arc», ordonne de se confesser. La conversion de +Mélissandre et de Tiburce n'est point ainsi menée tambour battant et au +commandement militaire. Le colonel leur donne un an pour réfléchir, +méditer, comparer. Et Tiburce s'en va vivre ce délai à Athènes, ce qui +nous vaut de jolies pages sur la Grèce, sur ses dieux et sur ses sages. +Vous aimerez cette évocation de la philosophie antique. Vous admirerez, +avec votre expérience des réalités d'aujourd'hui, ce disciple de +Pythagore, Zaleucus, proposant que celui qui entreprendrait d'annihiler +une loi ancienne et d'en présenter une nouvelle «serait introduit dans +l'assemblée du peuple la corde au cou, que là il décrirait les +inconvénients qu'il trouvait à la loi qu'il voulait proscrire, et les +avantages qui reviendraient à celle qu'il voulait établir. Que, s'il +avait raison, il serait honoré comme le père de la patrie, dont aucun +danger n'avait pu refroidir le zèle, mais que, s'il avait tort, il +serait étranglé sur l'heure comme un perturbateur du repos public».</p> + +<p>[Note 1: Edition Plon, 3 fr. 50.]</p> + +<p>Bref, par Pythagore, et par Platon qui, dès avant le Christ, fut un +demi-chrétien, Tiburce est ramené au christianisme en même temps que +Mélissandre obéit aux voix non plus de ses déesses, mais de ses +«saintes», sainte Julie, Jeanne d'Arc «la Salvatrice», et les saintes +Maries de la Mer. La païenne est devenue chrétienne. Nous ne sommes pas +très surpris. Nous ne sommes pas très émus, car cette conversion, toute +cérébrale, intéresse trop exclusivement notre esprit pour ne pas être un +peu étrangère à notre âme.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br><br> + + + +<h3>LE HAMAC POUR NOS SOLDATS</h3> + +<p>L'idée de donner à nos troupiers des hamacs au lieu de lits a valu à +<i>L'Illustration</i> des communications et des observations intéressantes.</p> + +<p>Je voudrais à ce sujet citer l'opinion d'un officier qui apporte à +l'appui de notre thèse un argument des plus sérieux.</p> + +<p>On sait, dit cet officier, comment sont logés nos soldats dans les forts +en temps de paix et en temps de guerre.</p> + +<p>En temps de paix beaucoup couchent dans des casemates assez obscures, +humides, munies de couchettes à deux étages.</p> + +<p>L'aération est presque nulle et la literie est plongée dans une humidité +perpétuelle contre laquelle on ne peut presque rien, étant donné la +difficulté de la sortir tous les jours. Bien, au contraire, ne serait +plus simple avec le hamac.</p> + +<p>En temps de guerre ce serait pire encore.</p> + +<p>Beaucoup de nos forts comportent un casernement de guerre souterrain, +composé d'un bloc de béton armé, dans lequel sont disposées des chambres +de 56 hommes. Ces chambres reçoivent l'air et la lumière d'un couloir +aboutissant au fossé du fort.</p> + +<p>Elles renferment des lits de camp sur lesquels on placerait paillasses +et matelas. Un espace libre très restreint, laissé au milieu de la +chambre, est le seul endroit où 56 hommes pourraient dérouiller leurs +muscles pendant un siège qui peut durer des mois et des mois!</p> + +<p>Si on substituait à ces lits de camp des hamacs, qui chaque matin +seraient roulés et entassés dans un coin de la chambre, on aurait une +vaste salle, tout à fait dégagée, où les hommes pourraient courir en +rond, jouer et lutter contre le froid et l'ennui.</p><br><br> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<h4><span class="sc">La vanille française et les journaux allemands.</span></h4> + +<p>Les journaux spéciaux destinés aux restaurateurs et aux hôteliers de +nationalité allemande établis dans notre pays mènent, depuis quelque +temps, une campagne dont le caractère tendancieux ne saurait être +méconnu, et qui a pour but de substituer partout la vanille de Togo à +celle des colonies françaises. A les en croire, les plantations de +Bourbon, des Comores, de la Guyane et de la Guadeloupe auraient à peu +près complètement disparu. Toutes les gousses vendues en France sous ces +diverses dénominations d'origine seraient récoltées à Tahiti et auraient +seulement l'odeur de la vanille, avec un goût voisin de celui de +l'héliotrope. Pour leur donner la saveur que réclame la clientèle, les +commerçants français seraient contraints de les «givrer» de vanilline, +c'est-à-dire de les enrober d'une couche pulvérulente d'un produit +chimique. Au contraire, la vanille allemande récoltée à Togo possède +toutes les qualités et toutes les perfections. Il est donc à la fois +logique et sage de la préférer aux vanilles des colonies françaises.</p> + +<p>Ces assertions--il est à peine nécessaire de le dire--sont d'une +fausseté complète. Les importations de gousses de vanille récoltées dans +nos possessions d'outre-mer sont en augmentation croissante et +jouissent, à juste titre, de toute la sympathie des connaisseurs. Par +contre, les vanilles allemandes de Togo ont un goût rude et grossier qui +les fait impitoyablement refuser par les véritables gourmets.</p> + +<p>Quant au prétendu «givrage» artificiel, rien de plus facile que le +mettre en évidence. En détachant avec l'ongle un cristal du givre blanc +qui couvre naturellement les gousses et en le posant sur la langue, on +doit sentir immédiatement un goût prononcé de vanille; dans le cas +contraire, on a très probablement affaire à de l'acide benzoïque. +D'autre part, quand on regarde à la loupe une gousse de vanille, on voit +facilement si les cristaux existant à sa surface ont la forme +d'aiguilles implantées perpendiculairement: ce sont alors des cristaux +naturels. S'ils paraissent accolés à la surface, au lieu d'être pour +ainsi dire piqués en elle, on peut être certain qu'ils ont été +frauduleusement ajoutés.</p> + +<p>C'est ce qu'on constate bien souvent en examinant avec soin les vanilles +allemandes de Togo, dont, malheureusement, le givrage est bien souvent +artificiel.</p> + +<h4><span class="sc">Notre première escadre dans le Levant.</span></h4> + +<p>La première escadre française, commandée par l'amiral Boué de Lapeyrère, +poursuit en ce moment dans la Méditerranée orientale une croisière dont +l'importance s'affirme plus haute et plus complète à mesure que se +multiplient les témoignages de sympathie partout prodigués à nos marins. +Entreprise, ainsi que l'a déclaré le ministre de la Marine, «au +lendemain de la paix de Bucarest, qui a été facilitée par l'attitude du +gouvernement de la République envers les peuples balkaniques soutenant +chacun leur intérêt national», elle montre, fort à propos, notre +pavillon dans le Levant, «où, disait encore M. Pierre Baudin, la France +compte des amitiés fidèles et d'autant plus précieuses qu'elles ont reçu +l'épreuve du temps». Après avoir fait escale en Égypte, la première +escadre s'est dirigée vers Vourla, dans le golfe de Smyrne, d'où elle +doit, à la fin de ce mois, gagner les côtes grecques, pour s'y +rencontrer avec une force navale anglaise imposante.</p> + +<p>Ce long voyage aura débuté sous les plus heureux auspices: le séjour de +nos cuirassés dans les eaux égyptiennes a laissé au Caire et à +Alexandrie une impression profonde, que nous traduisent les récits de +nos correspondants. L'autorité personnelle de l'amiral Boué de +Lapeyrère, le renom séculaire dont jouit en Orient notre pavillon, ont +contribué à l'éclat de cette visite, si favorable à nos intérêts et à +notre prestige.</p> + +<p>A Alexandrie, la série des fêtes auxquelles donna lieu la présence de +nos marins s'est brillamment terminée, le 2 novembre, par une belle +cérémonie: la pose de la première pierre du nouveau lycée français, qui +doit remplacer l'ancien, devenu trop petit pour le nombre croissant de +ses élèves. L'amiral Boué de Lapeyrère la présidait, ayant à ses côtés +Mme de Reffye, femme de notre consul, qui avait accepté d'être la +marraine du futur établissement; et l'assistance comprenait, outre les +contre-amiraux Nicole et Lacaze, et les commandants des cuirassés, de +nombreuses personnalités de la colonie française. Un détachement de 250 +matelots, accompagné de la musique des équipages, assurait le service +d'honneur.</p> + +<p>Après les discours prononcés par M. Toutey, membre du Conseil supérieur +de l'Instruction publique et directeur du lycée, par M. Fouchet, gérant +de l'agence de France au Caire, et par l'amiral Boué de Lapeyrère, le +procès-verbal de la cérémonie fut enfermé dans un étui que l'on plaça +dans la pierre, scellée par le commandant en chef de notre première +escadre.</p> + +<h4><span class="sc">Le raffinage des huiles d'olive.</span></h4> + +<p>L'importance que tend à prendre l'industrie du raffinage des huiles +d'olive inquiète sérieusement tous les propriétaires de la région de +l'olivier. Cette industrie consiste à traiter les résidus de fabrication +de façon à les rendre propres à la consommation; grâce au bas prix de +ces résidus, on peut vendre l'huile raffinée à un prix fort inférieur au +cours des huiles naturelles.</p> + +<p>Les syndicats de producteurs demandent des mesures propres à empêcher la +confusion, dans le commerce, entre les huiles des deux catégories; mais +la chimie se déclare impuissante dans la circonstance. Depuis plusieurs +mois, le service de la répression des fraudes a cherché en vain des +méthodes d'analyse permettant de résoudre la question; des procédés, au +premier abord satisfaisants, ont été reconnus inefficaces.</p> + +<p>Or, la nouvelle industrie peut créer une concurrence désastreuse à +l'oléiculture nationale. Car, si les résidus représentent à peine 5% de +la fabrication provençale, dans les autres pays la proportion des +résidus et des mauvaises huiles est énorme. Jusqu'ici ces huiles n'ont +trouvé de débouchés en France que pour les usages industriels; +désormais, elles nous arriveront de l'étranger toutes raffinées.</p> + +<p>Dans ces conditions, il semble que, seule, une réforme du tarif douanier +pourrait conjurer la crise.</p> + +<h4><span class="sc">Un express remorqué par un moteur à pétrole.</span></h4> + +<p>Chaque jour voit réaliser un progrès dans la construction des moteurs à +pétrole de grande puissance, et il semble que ces moteurs ne tarderont +pas à faire une concurrence sérieuse aux machines à vapeur. Appliqué +depuis quelque temps à des navires de plusieurs milliers de tonnes, le +nouveau mode de propulsion vient d'être essayé en Allemagne pour le +remorquage d'un train express.</p> + +<p>Un moteur du type Diesel, développant une force de 1.000 chevaux, +actionne une machine chargée de remorquer un train express sur la grande +ligne de Berlin à Magdebourg. Lors des premiers voyages d'essai, on a +effectué le parcours Winterthur-Romanshorn à la vitesse moyenne de 70 +kilomètres à l'heure; sur certaines sections du trajet, la vitesse a +atteint 100 kilomètres.</p> + +<p>Extérieurement, la locomotive Diesel ne rappelle en rien l'aspect des +locomotives à vapeur; elle n'a pas de cheminée et elle ressemble assez, +comme lignes générales, aux derniers modèles d'automotrices électriques.</p> + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>Une cérémonie française à Alexandrie: pose de la première +pierre du lycée français par Mme de Reffye, femme du consul de France, +et par l'amiral Boué de Lapeyrère.</b>--<i>Phot. Reiser et Binder.</i></p> +<br><br> + +<h4><span class="sc">La cantatrice et le lion.</span></h4> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/016b.png"><br><b> + La légende d'Orphée; modernisée: Mlle Emmy Destinn<br> + chantant devant un lion couché sur le piano de<br> + l'accompagnatrice.</b></p> + +<p>C'est à une transposition moderne du mythe +d'Orphée que volontiers ferait songer la singulière photographie +reproduite ci-dessous... Orphée, par les sons de sa lyre, charmait les +animaux féroces, qui lui faisaient une docile escorte: ainsi Mlle Emmy +Destinn, la célèbre cantatrice allemande que les Parisiens ont applaudie +il y a quelques années, semble-t-elle, par ses chants, apprivoiser le +plus redoutable des fauves, asservi au pouvoir d'une voix magnifique. Et +ce tableau imprévu, renouvelé des Grecs, suscitera, pendant longtemps +sans doute, l'émotion des foules,--car il s'intercale dans un <i>film</i> +sensationnel, récemment exécuté pour un cinéma de Berlin.</p> + +<p>La fantaisie d'un auteur de scénarios, d'imagination fertile, a voulu +que Mlle Emmy Destinn vînt chanter devant un lion, dans sa cage même.</p> + +<p>Nonchalamment étendue sur le piano, la bête formidable se prêta de fort +bonne grâce à l'étrange concert. Et, pour se faire entendre à pareil +auditoire, la voix de la cantatrice n'en fut ni moins ferme, ni moins +assurée que de coutume.</p> + +<h4><span class="sc">Valeur fertilisante des pluies d'orage.</span></h4> + +<p>Les pluies d'orage ont une valeur fertilisante. L'ammoniaque qui existe +couramment dans l'atmosphère est ramené sur la terre végétale par les +pluies et surtout les pluies d'orage qui constituent ainsi un puissant +moyen d'amendement. On admet qu'un litre d'eau de pluie contient en +moyenne 0,0008 gramme (huit dix-milligrammes) d'ammoniaque. Cette donnée +permet de faire soi-même les calculs qui s'imposent pour apprécier +l'importance de «l'engrais» que constitue une bonne averse.</p> + +<h4><span class="sc">Les coquilles d'huîtres dans la construction.</span></h4> + +<p>Que faire des coquilles de l'huître, après en avoir absorbé le contenu? +Sans doute, dans les régions pauvres en calcaires, dans les pays +granitiques comme les Vosges, par exemple, et d'autres encore, on peut +avec avantage donner les coquilles écrasées, mises en poussière, aux +poules ou bien aux champs, et leur fournir le calcaire nécessaire. Mais +ailleurs?</p> + + + +<p>Ailleurs, on peut imiter l'exemple donné par un architecte de Galveston +et employer les écailles à faire un béton avec lequel on construit une +maison.</p> + +<p>La maison construite à Galveston a été faite avec un ciment composé de 4 +septièmes d'écaillés, 2 septièmes de sable et un septième de ciment.</p> + +<p>Coûtant meilleur marché que le béton ordinaire et que la brique, il a le +grand avantage de ne laisser pénétrer aucune humidité.</p> + +<p>L'immeuble, qui a cinq étages, a nécessité 26.423 mètres cubes de béton, +où sont entrés 11 millions d'écaillés d'huîtres. Galveston offre des +facilités particulières au point de vue de la matière première: il s'y +trouve des bancs d'huîtres gigantesques.</p> + +<p>On aurait de la peine à se procurer la quantité d'écaillés voulue, +ailleurs, semble-t-il, même en organisant un service de ramassage +spécial dans les boîtes à ordures, service qui, du reste, coûterait plus +qu'il ne rapporterait, probablement.</p> + +<h4><span class="sc">Ceux qui vivent de l'alcool.</span></h4> + +<p>On parle toujours, et beaucoup, en France, de la lutte contre +l'alcoolisme, qui est un des facteurs les plus redoutables de la +dégénérescence de la race et de la dépopulation.</p> + +<p>Mais combien devrait être formidable l'effort nécessaire pour +entreprendre cette lutte, dans laquelle on se heurterait à des intérêts +énormes et à des intéressés innombrables.</p> + +<p>D'après M. L. Jacquet, il n'y a nulle exagération à accepter que le +rendement annuel de la production de l'alcool, joint aux transactions +commerciales des spiritueux tant en exportation qu'en vente au détail, +atteint et même dépasse trois milliards et demi de francs.</p> + +<p>Ce budget de l'alcool est monstrueux, et voici quelle est la population +qui y est intéressée:</p> + +<pre> +Viticulteurs 1.600.000 +Cidriers 1.075.000 +Marchands en gros ou entrepositaires 34.000 +Distillateurs de profession 16.000 +Distillateurs ambulants 18.000 +Débitants au détail 480.000 +Assujettis divers 115.000 +Bouilleurs de cru 1.300.000 +Personnel employé par les marchands de gros + et distillateurs. 300.000 +Personnes salariées par les récoltants 500.000 +Tonneliers, verriers, bouchon etc... 400.000 +</pre> + +<p>Soit 5.838.000 personnes, non compris les entrepreneurs de transport, +camionneurs, etc.</p> + +<p>Ainsi donc il est permis de dire qu'en France la moitié des électeurs +tirent profit de l'alcool.</p> + +<p>Encore n'est-il pas, ici, tenu compte des agriculteurs, producteurs de +betteraves, dont l'intérêt pour l'alcool n'est pas douteux.</p> +<br><br> + +<h3>LE GÉNÉRAL VITTORIANO HUERTA</h3> + +<p class="mid"><i>(Voir notre gravure de première page.)</i></p> + +<p>La figure--désormais historique--du général et président actuel du +Mexique, Vittoriano Huerta, est assez énigmatique. Elle apparaît, du +moins, comme telle parce qu'elle est peu connue, surtout en France. La +situation de Huerta semble également peu compréhensible. Au point de vue +purement objectif, en effet, et en dehors de toute préoccupation +politique, voici un homme qu'on représente comme le dictateur du Mexique +et qui, en réalité, est tenu en échec, sur plusieurs points du +territoire mexicain, par les insurgés.</p> + +<p>Or, l'homme et sa vie s'expliquent, en somme, d'un seul mot: Huerta est +un Indien. Il se vante, lui-même, d'être un Aztèque pur sang. Sa +physionomie physique, et morale, est profondément marquée du sceau de sa +race. Quelqu'un qui l'a approché de très près ces derniers temps, M. +Edwin Emerson, a noté, chez lui, les traits caractéristiques de +l'Indien: l'intrépidité devant le danger; l'astuce et la fourberie; +l'orgueil patriotique de la race,--et aussi, hélas! la cruauté. +D'indéniables atrocités commises envers les prisonniers de guerre, après +le combat, pèsent autant que la mort du président Madero, trahi par lui, +et celle de son frère Gustave, sur la conscience de Vittoriano Huerta. +Quant à son impuissance actuelle contre les insurgés, il ne faut pas +s'en étonner si l'on songe que Huerta a eu à peine l'occasion +d'apprendre son métier de général, et n'a commandé que rarement des +forces militaires importantes.</p> + +<p>Vittoriano Huerta a aujourd'hui soixante ans. Il est entré, à dix-sept +ans, à l'Académie militaire de Chapultepec, d'où il sortit second +lieutenant dans le corps des ingénieurs. Capitaine en 1879, il crée et +organise l'état-major général. Il travaille, en excellent astronome et +mathématicien, à l'établissement de la carte de l'état-major. Colonel en +1890, il réprime la révolte des Indiens Yaquis et reçoit les étoiles de +général. Désormais, il va jouer un rôle. Et alors s'étale, ici, dans +toute son effronterie, un trait caractéristique de l'Indien, et si +accentué chez Huerta: l'impudence de la vantardise.</p> + +<p>Veut-on savoir ce qu'il pense des Américains, et de ces États-Unis qui +entendent mettre fin, aujourd'hui, à sa carrière? Voici un témoignage, +resté jusqu'ici inédit en France. Ce sont les propos, à peu près +textuels, échappés au général Huerta, à la fin du banquet que lui +offrait, l'année dernière, la ville de Mexico, au moment de son départ +pour le front de bataille dans l'État de Chihuahua.</p> + +<p>«Si les États-Unis allaient un jour intervenir?» lui disait-on. Et +Huerta s'indigna:</p> + +<p>«Je n'ai pas peur des Gringoes!... Aucun Mexicain n'en a peur. Sans la +trahison du président Santa-Anna, qui se vendit aux Américains en 1847, +nous aurions battu les Yankees, comme sûrement nous les battrons la +prochaine fois! Qu'ils passent seulement le rio Bravo! Nous les +renverrons chez eux la tête en sang.--Nous autres, Mexicains, nous ne +craignons personne. N'avons-nous pas battu les Espagnols? et les +Français, les Autrichiens, les Belges, et tous les aventuriers étrangers +venus chez nous à la suite de Maximilien?... Il n'existe, d'ailleurs, +que deux nations, à côté de notre vieux peuple aztèque. Ce sont +l'Angleterre et le Japon. Les États-Unis sont une olla-podrida de +peuples... Un de ces jours, l'Angleterre, le Japon et le Mexique +marcheront ensemble, et ce sera la fin des États-Unis.»</p> + +<p>L'année dernière, le président Madero envoyait Huerta contre l'insurgé +Orozco et ses rebelles. Après le premier combat victorieux--où il y eut +en tout, des deux côtés, 200 morts et blessés--le général Huerta, dans +un bulletin de victoire plus qu'enthousiaste, déclarait que c'était «la +plus terrible bataille qui ait été livrée, dans l'hémisphère américain, +depuis cinquante ans!» Et Vittoriano Huerta reste, pour ses partisans, +le «Héros de Bachimba», où le 13 juillet 1912, il défit Paschal Orozco +--avec 10.000 hommes contre 3.500--après un duel d'artillerie de dix +heures--qui tua <i>quatorze</i> rebelles.</p> + +<p>Une dernière anecdote achève de peindre le général Huerta. Il n'a jamais +pardonné, en véritable Indien, à Madero, alors simple citoyen, de s'être +interposé pour négocier avec les rebelles, à Cuernavaca. «S'il veut +traiter, qu'il vienne d'abord m'en demander permission!» s'écriait +Huerta devant son état-major, à l'hôtel Bellavista, où il était attablé +devant une bouteille de cognac. Une heure après, avec le flegme de +l'Indien cauteleux, il allait, suivi de son état-major, en grand +uniforme, rendre, à la maison du gouverneur, ses respects à senor +Madero.</p> + +<p>Quelque temps avant la catastrophe qui allait lui coûter la vie, +l'infortuné président Madero déclarait ouvertement à l'ambassadeur des +États-Unis, M. Wilson, qu'il avait de graves raisons pour suspecter la +loyauté du général Huerta.</p> + +<p>On sait, aujourd'hui, et l'on comprend l'attitude des États-Unis en face +du gouvernement de Vittoriano Huerta.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">E. de Morsier.</span></span></p><br><br> + +<h3>LE BAPTÊME DE LA LIGNE</h3> + +<p class="mid"><i>(Voir notre gravure, page 399.)</i></p> + +<p>Quels souvenirs ces mots «baptême de la ligne» éveilleront dans les +mémoires des hommes qui prirent le goût de lire avant l'invention du +roman policier! Mais les enfants d'à présent ont-ils seulement feuilleté +<i>Robert-Robert</i>, et connurent-ils les frissons de Toussaint Lavenette au +passage de la ligne? Sinon, ils ne savent pas de quelles émotions ils +sont privés. Les pittoresques, les amusants récits que c'étaient, dans +les romans d'aventure de notre jeunesse, ceux qui décrivaient cette +burlesque cérémonie: la descente des hunes du courrier, la veille du +grand jour; l'arrivée, par le même chemin du ciel, du «père Trois +Piques» et de sa jeune épouse,--et puis, le bain, dans la baille +aménagée à cet usage, des passagers et des matelots qui passaient pour +la première fois l'Equateur... Or, tout cela, on est heureusement +surpris de le constater, a été conservé scrupuleusement dans notre +marine de guerre, gardienne fidèle des bonnes traditions, et l'on peut +voir par cette photographie prise il y a quelque temps sur la +<i>Jeanne-d'Arc</i>, croiseur-école des aspirants, au cours d'un voyage, +entre Madère et Rio de Janeiro, que les novices de la mer sont baptisés +selon tous les rites que subirent, de bonne humeur, leurs devanciers. +C'est une journée de repos, de détente au milieu des occupations sévères +du bord. Le lendemain, la discipline reprend ses droits et chacun se +remet à son devoir.</p> +<br><br> + +<h3>LE PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE</h3> + +<p>Aux termes du testament de M. Nobel, le prix de littérature doit être +attribué par l'Académie suédoise à la personne qui, dans l'année +immédiatement précédente, a donné l'oeuvre idéaliste la plus distinguée. +Cette fois l'attribution du prix répond exactement au désir du +testateur: <i>Gitanjali</i>--ou <i>Offrandes poétiques</i>--est bien l'oeuvre la +plus idéaliste qui ait été publiée depuis longtemps.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/017.png"><br> <b> + Le poète hindou Rabindranath Tagore.</b><br> --<i>Phot. Elliott et Fry.</i></p> + +<p>L'auteur, Rabindranath Tagore, a été appelé le prophète du nationalisme +hindou; dans son pays natal, de Bombay, aux confins de la Birmanie et +des sources du Gange à Colombo de Ceylan, il est connu de tous ses +compatriotes, qu'ils appartiennent aux castes les plus nobles ou aux +plus inférieures. Lui-même appartient à une des plus anciennes familles +du Bengale. Son grand-père, le prince Dwarkanath Tagore, visita l'Europe +et fut reçu par la reine Victoria; son père est le Maharshi Debendranath +Tagore (maharshi signifie «grand sage»). Il a trois frères et trois +soeurs qui se sont acquis une renommée locale; l'un d'eux est un fameux +philosophe: Les écureuils descendent des branches et grimpent sur ses +genoux, et les oiseaux se posent sur ses mains.»</p> + +<p>Rabindranath Tagore est né en 1861, à Calcutta. A dix-huit ans, il +composa les paroles et la musique d'un drame lyrique, que suivirent des +pièces de théâtre, des romans, des nouvelles, des poèmes. Entre temps, +il vint à Londres pour y étudier le droit, mais il s'en dégoûta bien +vite et retourna aux Indes où il s'adonna tout entier à son art. En +outre, il a fondé à Bolepur, près de Calcutta, une école fréquentée par +plus de 200 élèves. Il a créé lui-même les méthodes d'enseignement; sous +sa direction, des maîtres formés par lui font étudier les élèves en +plein air.</p> + +<p>L'oeuvre de Rabindranath Tagore n'est connue en Europe que par les +traductions anglaises qu'il a faites lui-même, et par les fragments +traduits en français et publiés en juillet dernier dans le «Mercure de +France». La version anglaise est en prose rythmée, si simple et +d'expression si choisie et si précise que le sens n'est jamais obscurci +et qu'elle exprime admirablement l'accord de l'idée et de l'émotion +provoquée par la contemplation méditative de l'univers. A les lire +lentement et à haute voix, ces poèmes révèlent toute leur beauté et on +les sent composés par un musicien, par un artiste familier avec une +musique plus subtile que la nôtre. Dans l'original, ces poèmes se +chantent. Les airs et les paroles sont intimement alliés; certains +«modes» de cette musique ont une signification particulière: les uns +s'emploient pour les chants du soir, les autres pour les chants de +l'aube, d'autres encore pendant la saison des pluies, de sorte qu'un +Hindou reconnaît, dès la première mesure, l'atmosphère et le lieu du +poème.</p> + +<p>Aucun poète n'a exprimé aussi puissamment l'intimité de l'âme humaine et +de la nature, tout en professant une philosophie aussi claire et aussi +vaste. Ce mysticisme lyrique est d'une élévation incomparable; on y +trouve des accents passionnés qui rappellent le <i>Cantique des +Cantiques</i>, des accents d'allégresse et d'espoir qui dépassent tout ce +qu'offrent les prophètes ou les psaumes de David. Le chant de ce poète +est épuré de toute intonation de douleur ou de regret, de tristesse ou +de crainte. C'est la pure lumière de la vie spirituelle qui se marie au +chant harmonieux de la beauté parfaite.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henry-D. Davray.</span></span></p><br> + +<p>Nous citerons ici, à titre d'exemples, trois fragments de poèmes inédits +de M. Tagore traduits par M. Henry-D. Davray:</p> + +<h4>SIMPLICITÉ</h4> + +<p>Les mains s'attachent aux mains, et les yeux s'attardent aux yeux: ainsi +commence l'histoire de nos cours.</p> + +<p>C'est la nuit de Mars qu'éclaire la lune; la suave senteur du henné +embaume l'air; ma flûte est à terre, négligée; et ta guirlande de fleurs +n'est pas achevée.</p> + +<p>Cet amour entre toi et moi est simple comme un chant.</p> + +<p>Ton voile couleur safran enivre mes yeux.</p> + +<p>La guirlande de jasmin que tu m'as tressée fait tressaillir mon coeur +comme une louange.</p> + +<p>C'est le jeu où l'on offre et où l'on retire, montrant ce qu'on tient +pour le dissimuler aussitôt: des sourires, de petites timidités et de +douces luttes inutiles.</p> + +<p>Cet amour entre toi et moi est simple comme un chant.</p> + +<h4>LES FLEURS</h4> + +<p>J'ai cueilli tes fleurs, ô Monde!</p> + +<p>Je les ai pressées sur mon coeur et les épines m'ont déchiré.</p> + +<p>Quand le jour a baissé et que montèrent les ténèbres, j'ai trouvé que la +fleur était fanée, mais que la douleur restait.</p> + +<p>Il te viendra encore des fleurs, ô Monde, des fleurs parfumées et +orgueilleuses.</p> + +<p>Mais pour moi le temps de les cueillir est passé, et au cours de la nuit +noire, je n'aurai pas de roses, mais la douleur est restée.</p> + +<h4>LE SILENCE DE LA BEAUTÉ</h4> + +<p>Dans le tumulte impétueux et assourdissant de la vie, ô Beauté, sculptée +dans la pierre, tu demeures muette et immobile, seule et distante.</p> + +<p>Le Temps est assis, amoureux, à tes pieds et murmure: «Parle, parle-moi, +mon amour; parle, ma fiancée!» Mais ton langage est enfermé dans la +pierre, ô Immuable Beauté.</p> + +<p>Ce dernier poème n'évoque-t-il pas à l'esprit le souvenir d'un sonnet de +Baudelaire?</p><br><br> + +<h3>LES THÉÂTRES</h3> + +<p>L'un des plus constants défenseurs du théâtre d'observation minutieuse +et de fine psychologie, de vérité méticuleuse en même temps que de +littérature dramatique épurée, M. Edmond Sée, a fait représenter au +théâtre Réjane une comédie en quatre actes, l'<i>Irrégulière</i>, qu'on a +écoutée avec l'attention qu'elle méritait et qu'on a applaudie avec +sympathie. Elle nous expose les déboires et les chagrins d'une femme +«irrégulière» qui aspire à la régularité, y parvient et y trouve des +déceptions et des douleurs nouvelles. Mme Réjane incarne ce personnage +avec son art merveilleux et la troupe qui l'entoure est de tout premier +ordre.</p> + +<p>De l'un des contes de Voltaire qui prennent rang de chef-d'oeuvre, de +l'<i>Ingénu</i>, MM. Charles Méré et Régis Gignoux ont tiré, pour le théâtre +Michel, une comédie en trois actes toute pleine de la plus ironique +belle humeur, de la plus heureuse audace et de la plus piquante +fantaisie. On a salué de rires et d'applaudissements cette très adroite +adaptation scénique des mémorables aventures du Huron fraîchement +débarqué, du fond de sa Huronie, en pleine France du dix-huitième siècle +Et l'interprétation est excellente avec MM. Harry-Baur, Lévesque, Guyon +fils, et Mmes Juliette Darcourt, Germaine Reuver, Isane.</p> + +<p>Le Gymnase a repris l'un des plus incontestables succès de M. Henry +Bernstein, l'une de ses pièces où s'affirment avec le plus d'éclat ses +dons de psychologie aiguisée et de force puissante, <i>Samson</i>, qui +fournit d'ailleurs à son principal interprète, M. Lucien Guitry, +l'occasion de déployer des qualités d'interprétation exactement +correspondantes.</p> + +<p>Signalons enfin la réouverture du «Bon Théâtre», quai de Passy qui a +pour but, comme son titre l'indique, d'offrir aux familles des +spectacles sains en même temps que présentant les meilleures garanties +artistiques: il commence sa saison par les <i>Oberlé</i>, de M. René Bazin.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018small.png"><br><a href="images/018large.png">(Agrandissement)</a></p> +<br><br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br> +Note du transcripteur: Ce supplément ne nous a pas été fourni. + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3691, 22 *** + +***** This file should be named 36413-h.htm or 36413-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/4/1/36413/ + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + + diff --git a/36413-h/images/000large.png b/36413-h/images/000large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e94a19c --- /dev/null +++ b/36413-h/images/000large.png diff --git a/36413-h/images/000small.png b/36413-h/images/000small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e3c86fe --- /dev/null +++ b/36413-h/images/000small.png diff --git a/36413-h/images/001.png b/36413-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4c8d16c --- 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