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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:05:42 -0700
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+Project Gutenberg's La femme auteur, tome I, by Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme auteur, tome I
+ ou les inconvéniens de la célébrité
+
+Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+Release Date: June 12, 2011 [EBook #36394]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+ Note sur la transcription:
+ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+ corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
+ harmonisée.
+
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+
+ LA FEMME AUTEUR.
+
+ TOME I.
+
+
+
+
+CET OUVRAGE SE TROUVE
+
+_chez les libraires suivans_:
+
+
+ A Paris, chez _Delaunay_, Palais-Royal, galerie de bois.
+ A Maux, chez _Guedon_.
+ A Genève, chez _Manget_ et _Cherbuliez_.
+ A Lille, chez _Toulotte_.
+ A Marseille, chez _Sube_ et _Laporte_.
+ A Rennes, chez _de Kerpen_.
+ A Bruxelles, chez _de Mat_.
+ A Mons, chez _Leroux_.
+ A Caen, chez _Auguste Lecresne_.
+ A Trèves, chez _Lintz_.
+ A Riom, chez _Thibaud_.
+ A Clermont, chez _Landriot_.
+ A Lyon, chez _Regnier_.
+ A Turin, chez _Gaëtan-Balbino_.
+
+_Sous presse, pour paraître fin de janvier prochain_:
+
+ L'Incendie du Monastère, _ou_ le Persécuteur inconnu, par
+ l'auteur d'Armand et d'Angella, etc., 3 vol. in-12.
+
+
+
+
+ LA
+ FEMME AUTEUR,
+
+ OU
+
+ LES INCONVÉNIENS
+
+ DE LA CÉLÉBRITÉ,
+
+ PAR MME. DUFRENOY.
+
+ TOME I.
+
+ IMPRIMERIE DE POULET.
+
+ A PARIS,
+
+ Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins,
+ No. 63.
+
+ 1812.
+
+
+
+
+Tous les exemplaires de cet Ouvrage doivent être signés par
+l'Auteur.
+
+
+
+
+LA FEMME AUTEUR,
+
+ou
+
+LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Auguste, comte de Crécy, jouissait d'une grande fortune. Il avait
+une figure agréable, une taille noble, un grand fond d'instruction,
+et beaucoup d'agrémens dans l'esprit. Incapable de flatter ceux que
+le rang et les richesses plaçaient au-dessus de lui, il montrait de
+la condescendance pour ses égaux, et de la bonté pour ses
+inférieurs: il s'enflammait au récit d'une belle action, et se
+sentait d'abord l'ami de celui qui l'avait faite. L'injustice le
+révoltait, surtout quand elle était commise envers l'être faible ou
+malheureux. Il regardait comme un devoir d'en signaler l'auteur, et
+de le poursuivre, au risque de compromettre sa propre tranquillité.
+
+Convaincu que la nature a créé les hommes pour commander aux femmes,
+il avait toujours un air protecteur avec elles: toutes pouvaient
+également prétendre à son appui, aucune ne pouvait prétendre à ses
+soins. Il regardait l'amour comme une faiblesse, cependant excusait
+ce sentiment dans les femmes; peut-être même son orgueil lui
+faisait-il éprouver une prédilection secrète pour celles qui en
+avaient été les victimes; mais il trouvait indigne de la majesté
+d'un homme de se laisser subjuguer par cette passion; la mort lui
+paraissait préférable à la honte de recevoir des lois d'une
+maîtresse.
+
+Ce coeur si fier s'était pourtant rendu aux charmes de Virginie,
+fille unique du colonel Surville, mort au champ d'honneur, en
+défendant sa patrie et son roi.
+
+Virginie était un modèle de beauté, de grâces et de vertus: elle
+n'avait aucun de ces talens agréables dont on fait tant de cas de
+nos jours, talens qui sont peut-être plus nuisibles qu'utiles à
+celles qui les possèdent, qui séduisent plus qu'ils n'attachent. Sa
+mère, sa seule institutrice, s'était bornée à lui donner une
+connaissance parfaite de ses devoirs et de sa religion. Virginie
+était douce, économe, laborieuse; aucune femme ne se livrait avec
+plus de décence et de dignité, aux soins domestiques. Elle sentit un
+véritable amour pour M. de Crécy, et lui donna sa main. Comment se
+serait-elle effrayée de l'empire qu'un homme de ce caractère
+voudrait exercer sur la compagne de sa vie? Elle partageait les
+opinions d'Auguste sur la dépendance des femmes; et, plus tendre que
+vaine, ne demandait pas mieux que de se soumettre au juste pouvoir
+d'un époux, pourvu qu'elle en fût constamment chérie.
+
+Dix ans d'hymen n'avaient apporté aucune altération aux sentimens de
+ce couple vertueux; une seule chose s'opposait à ce que la félicité
+du comte fût parfaite; il avait vainement désiré un fils qui soutînt
+l'éclat de son nom, Virginie n'était devenue mère que d'une fille,
+appelée _Anaïs_.
+
+M. de Crécy aimait beaucoup les sciences et les arts, il les
+cultivait avec succès: sa maison étoit ouverte à tous ceux des
+artistes et des savans qui avaient acquis quelque réputation. Aucun
+jour ne se passait sans qu'il n'en réunît plusieurs chez lui.
+L'entretien y roulait presque toujours sur des sujets intéressans.
+Tandis qu'on les discutait avec plus ou moins de chaleur, Anaïs
+apprenait en silence, auprès de sa mère, à broder ou à faire de la
+tapisserie. Cette aimable enfant n'était pas tellement captivée par
+ce travail, qu'elle ne pût prêter son attention aux discours tenus
+autour d'elle; ils se gravaient, en partie, dans sa jeune mémoire;
+elle s'instruisait sans étudier, et son esprit et sa raison se
+formaient, pour ainsi dire, à son insu.
+
+Un soir la conversation s'engagea sur les différens genres de
+gloire. On n'étoit pas d'accord sur celui qui devait obtenir la
+préférence; on passa en revue les grands hommes également illustres
+dans diverses carrières. Chacun prenait parti pour celui d'entr'eux
+dont le génie s'accordait le plus avec ses goûts. Quant à moi, dit
+le comte d'une voix exaltée, je chéris tous les hommes supérieurs
+qui se sont acquis une gloire pure; mais celui dont j'aime le plus
+la mémoire, celui dont le caractère me paraît commander le plus
+l'admiration, celui dont les écrits font les délices de mes loisirs,
+cet homme enfin est Racine: oui, je consentirais à éprouver toutes
+les infortunes, à souffrir tous les maux, pour avoir donné
+l'existence à un fils qui lui ressemblât. Mon dieu! s'écria vivement
+Anaïs, en laissant tomber son ouvrage, pourquoi ne puis-je être un
+Racine! Cette exclamation d'une enfant qui entrait dans sa neuvième
+année, étonna tout le monde, et fit sourire le comte. Anaïs se mit à
+fondre en larmes. Son père la prit dans ses bras, et lui donna
+plusieurs baisers; mais à chaque caresse, elle répétait: Vous ne
+m'aimerez jamais comme Racine! Je suis bien malheureuse!
+Consolez-vous, charmante Anaïs, lui dit un savant distingué, que
+touchait sa douleur naïve; consolez-vous, votre sexe a plus d'un
+titre à la gloire; peut-être êtes-vous appelée à nous rendre un jour
+ou Deshoulières ou Sevigné. Anaïs aurait bien voulu connaître
+l'histoire de ces femmes célèbres; un regard de Virginie, qui la
+rappelait à ses côtés, retint la question qu'elle était près de
+faire. La nouvelle idée qui s'était emparée de son imagination,
+troubla cette nuit son sommeil. Tendre Anaïs, eh! quoi! déjà tu vas
+être enlevée à l'heureuse insouciance de ton âge; déjà les amusemens
+de l'enfance vont perdre à tes yeux tous leurs charmes; tu verras,
+sans intérêt, tes compagnes se jouer autour de toi; tu ne donneras
+plus, à leur joie, qu'un sourire de complaisance. Le germe d'une
+passion est déjà dans ton sein: tremble qu'il ne s'y développe.
+Anaïs, ton sexe ne peut rien aimer ardemment, même la gloire, sans
+qu'il ne lui en coûte le bonheur.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Le lendemain, à déjeûner, Anaïs parut rêveuse. Es-tu souffrante, lui
+demanda le comte?--Non, mon père; mais je réfléchis.--A quoi
+donc?--A la conversation d'hier.--Tu y penses encore?--J'y penserai
+toute ma vie.--Elle se hasarde alors à l'interroger sur les femmes
+illustres dont elle enviait le destin, écoute avec la plus grande
+attention, tout ce que lui en raconte M. de Crécy, et quand il a
+cessé de parler, se jette à son col, en s'écriant: Mon père, nous
+serons heureux, vous m'aimerez autant que vous aimez Racine; je
+deviendrai célèbre, soyez-en certain; je le deviendrai. Puis elle
+courut chercher une superbe poupée dont on lui avait fait présent il
+y avait peu de jours, et qu'elle avait reçue avec transport,
+demandant la permission à sa mère de l'envoyer à une de ses amies.
+Prends garde de te repentir de ce trait généreux, observa le
+comte.--Jamais, mon père: je ne veux conserver aucun objet de
+distraction; je ne veux plus songer qu'à devenir savante. Vous me
+donnerez beaucoup de livres, et j'étudierai du matin au soir.--Ce
+zèle est beau, mais je doute qu'il dure.--Il durera. S'il arrive
+que l'étude m'ennuie, je penserai à vous, et je n'y trouverai plus
+que du plaisir.--Bonne, chère Anaïs! Ma Virginie, presse avec moi
+notre enfant sur ton coeur. La comtesse embrassa sa fille en
+soupirant.--Mon projet vous déplairait-il, maman, demanda la petite
+avec inquiétude. J'approuve toujours tout ce que ton père approuve,
+répondit la comtesse; mais je serais fâchée que de nouvelles
+occupations t'éloignassent de celles que tu partageais avec
+moi.--Oh! ne craignez rien, maman, je ne veux pas être moins
+aimée de vous que de mon père, je trouverai du temps pour tout.--A
+la bonne heure.--Me donnerez-vous bientôt des maîtres, mon
+père?--Dès demain.--Vous me le promettez.--Je te le promets.--La
+femme-de-chambre vint chercher Anaïs, pour faire sa toilette; elle
+la suivit, non sans avoir prié plusieurs fois le comte de ne pas
+oublier sa parole.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+La comtesse, demeurée seule avec son époux, se hasarda de lui
+montrer ses craintes sur les suites de l'engagement qu'il venait de
+prendre. Je comptais, lui dit-elle, élever ma fille comme je le fus
+moi-même. Je ne vois pas sans peine, je te l'avoue, mon cher
+Auguste, que mon projet soit renversé. Peut-être ai-je tort, mais je
+suis effrayée du désir que notre Anaïs a de se distinguer: ce désir
+me semble incompatible avec la modestie qui convient à notre sexe,
+et je me trouverais la plus malheureuse des mères, quand bien même
+ma fille deviendrait l'objet de l'admiration générale, si les talens
+qui lui procureraient cet orgueilleux avantage devaient lui coûter
+une seule vertu.--Rassure-toi, l'envie que notre enfant montre de
+s'instruire, ne tient pas à la vanité, mais à un sentiment profond
+de l'ame. L'unique motif qui l'anime n'est-il pas celui de me
+plaire?--J'en conviens.--Cela doit te rassurer.--Oh! l'extrême
+sensibilité de cette enfant m'épouvante: tous mes soins tendaient à
+la modérer. Les leçons qu'elle va recevoir, ses lectures produiront
+un effet contraire. J'ai souvent entendu dire à ma mère, qui était
+une personne d'un grand sens, que la culture des lettres et des arts
+est dangereuse pour une femme, et que celle qui s'y livre doit être
+nécessairement ou malheureuse ou coupable. M. de Crécy réfuta cette
+opinion par plusieurs exemples. Ensuite il ajouta: Es-tu
+convaincue?--Je le suis toujours, dès que tu as parlé: toutefois,
+loin de porter envie aux femmes qui attirèrent les regards de leur
+siècle, qui ont mérité les éloges du nôtre, je préfère ma destinée
+obscure à leur brillante destinée; mon bonheur est si parfait, que
+je n'en souhaitais pas un autre pour ma fille.--Le comte, fortement
+ému, serra en silence la main de sa femme; un moment après il dit:
+Je conviens qu'il eût peut-être été préférable qu'Anaïs se fût
+montrée la fidelle image de ma Virginie; mais à la touchante douceur
+de ton caractère, elle joint l'exaltation du mien: elle est
+tour-à-tour modeste, fière, patiente, emportée: à beaucoup de tes
+qualités, elle unit quelques-uns de mes défauts. Son imagination
+cherche continuellement à s'exercer; son coeur éprouve, en secret,
+le besoin impérieux d'aimer encore autre chose que nous: il est donc
+de notre prudence de ne pas contrarier le noble penchant qu'un mot a
+suffi pour développer en elle. Oui, puisque la nature lui créa une
+ame ardente, il lui faut des illusions: que celle des arts la
+préserve de toute autre. Je vais m'appliquer à former son esprit;
+continue à former ses moeurs; que nos leçons et ton exemple la
+rendent un jour digne de prendre rang parmi les femmes illustres,
+qui sont ensemble la gloire et le modèle de leur sexe.
+
+Le comte prononça ces derniers mots avec tant d'enthousiasme, que
+Virginie n'osa plus combattre son opinion: elle avait d'ailleurs une
+si haute idée des lumières de son époux, et se défiait tellement des
+siennes, qu'elle se reprocha presque ses légitimes sollicitudes.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Anaïs eut bientôt des maîtres de tout genre: elle s'appliquait
+également à la peinture, à la musique, à l'étude des langues, à
+celle de l'histoire: c'était par une occupation, qu'elle se
+délassait d'une autre; elle ne voulait pas entendre parler de repos;
+elle regrettait le temps qu'elle était obligée de donner au sommeil;
+et pendant celui qu'elle restait auprès de sa mère à broder, elle
+repassait en elle-même les leçons qu'elle avait reçues, et dont elle
+craignait de ne jamais assez se pénétrer; ses progrès furent
+rapides. A quinze ans elle joignait à la connaissance parfaite de sa
+langue, celle de la langue latine; elle pinçait très-bien la harpe,
+chantait à merveille, peignait agréablement la miniature, les
+fleurs, et dansait avec grace. Ses lectures en poésie se bornaient à
+nos Tragédies saintes, au poëme de la Religion, aux odes de J.-B.
+Rousseau, à quelques chants de la Henriade, et aux idylles de madame
+Deshoulières. M. de Crécy s'étant principalement occupé de parler à
+sa raison, elle était devenue très-réfléchie: elle écoutait
+beaucoup, parlait peu, répondait avec justesse aux questions qui lui
+étaient adressées, mais elle ne laissait échapper aucune de ces
+réparties qui donnent un tour orignal et piquant à la conversation.
+On la louait sans cesse sur son talent en musique, en peinture; on
+ne la louait jamais sur son esprit; on croyait qu'elle n'en avait
+point: cette opinion, qu'elle partageait, lui avait donné une
+timidité excessive: elle exprimait souvent très-mal ce qu'elle
+sentait très-bien; et chagrine du peu de fruit qu'elle pensait avoir
+retiré de l'étude, si elle s'y livrait encore avec constance,
+c'était uniquement pour satisfaire à son goût, et non plus dans
+l'espoir qui l'avait d'abord portée à la chérir.
+
+Dans le nombre des jeunes gens de qualité qui étaient admis chez M.
+de Crécy, on remarquait le marquis de Simiane. Vingt-sept ans, un
+grand nom, une belle figure, une taille agréable, étaient ses titres
+à la bienveillance; il n'avait que peu d'instruction et d'esprit,
+mais il avait ce qui en tient lieu dans le monde, ce qui souvent
+même y fait mieux réussir, du tact et de l'adresse. Il croyait
+devoir à son rang de se montrer le protecteur des lettres et des
+arts; il accueillait avec distinction ceux qui les professaient,
+recherchait leur société, prêtait à leur entretien une attention qui
+lui faisait supposer des lumières qu'il n'avait pas, et quand il
+s'élevait des discussions entr'eux, il avait toujours soin de se
+ranger à l'opinion de celui dont le mérite était le plus reconnu.
+
+Le marquis cherchait à s'allier à une famille noble et riche: Anaïs
+lui convenait, il se crut amoureux d'elle, et demanda sa main. Le
+comte n'avait aucune objection à faire contre M. de Simiane, il
+instruisit sa fille des vues que ce seigneur avait sur elle, en la
+laissant maîtresse de les agréer ou de les refuser.
+
+Anaïs n'avait pas encore éprouvé le désir de changer d'état, mais à
+seize ans, malgré beaucoup de raison, on ne voit pas sans plaisir
+approcher le moment où l'on comptera dans le monde. Mademoiselle de
+Crécy n'avait d'ailleurs aucun motif de redouter l'hymen; il
+donnait, depuis tant d'années, de si beaux jours à ses parens!
+Etrangère à tout ce qui n'était pas eux, ou ses études, elle
+s'imaginait que tous les hommes ressemblaient à son père. M. de
+Simiane avait l'air de partager ses goûts; il sollicitait souvent la
+faveur de l'entendre pincer la harpe, il admirait ses petits
+tableaux, il lui demandait quelquefois son avis sur un trait
+d'histoire, ou sur une question de littérature, et y déférait
+toujours. Enfin, il était le seul qui eût cherché, jusqu'à cet
+instant, à lui plaire; et quelle est la femme dont le coeur n'est
+pas encore ouvert à l'amour, qui n'accorde un sentiment de
+préférence à l'homme qui, le premier, l'avertit du pouvoir de ses
+charmes? Anaïs consentit à devenir marquise de Simiane.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Les trois premiers mois de son mariage se passèrent dans une
+dissipation continuelle; le marquis se plaisait à la conduire dans
+les cercles les plus brillans, aux spectacles, aux concerts, aux
+bals. Madame de Simiane était très-belle; mais sa timidité lui
+donnait une sorte de gaucherie qui la déparait un peu; comme elle
+était mal à son aise au milieu du grand monde, elle n'y paraissait
+pas à son avantage. On s'y permettait quelquefois des plaisanteries
+que sa candeur l'empêchait de comprendre: ses questions naïves la
+rendaient alors l'objet d'une attention désobligeante; quelquefois
+aussi elle entendait parler en riant de certaines matières que
+l'austérité de ses principes ne lui permettait pas de traiter avec
+légèreté; tout ce qu'elle voyait lui causait un étonnement mêlé de
+tristesse. Elle pria M. de Simiane de la laisser désormais mener une
+vie plus retirée.
+
+Le marquis ne s'opposa point à ses désirs; le peu de succès qu'elle
+avait obtenu dans la société était, à ses yeux, un tort qui lui
+avait ravi tous ses charmes: l'indifférence succéda au penchant
+assez vif qu'il avait senti pour elle; la politesse remplaça les
+soins; il ne l'empêchait pas de cultiver ses talens, mais il ne
+paraissait plus y attacher de prix; il n'était plus le témoin ni
+l'admirateur de ses aimables travaux.
+
+Ce changement affligea beaucoup madame de Simiane; elle chercha
+vainement à regagner la tendresse de son époux. Loin d'être sensible
+à ses douces prévenances, il en paraissait fatigué: l'air d'ennui
+qu'il apportait dans leur tête-à-tête les lui fit bientôt redouter à
+elle-même. Il est cruel pour une femme sensible et délicate, de
+n'être jamais comprise par celui avec qui elle se trouve sans cesse
+en rapport. Anaïs était dans ce cas; M. de Simiane n'avait que la
+surface de l'ame et de l'esprit; il devait être vu en perspective,
+et non de près.
+
+Le marquis avait au moins cela de bon, qu'il laissait une entière
+liberté à sa compagne; elle conduisait à son gré sa maison, et
+recevait ceux qu'elle voulait; il ne lui demandait aucun compte de
+l'emploi de son temps, ni de celui de son revenu. Beaucoup de femmes
+à sa place auraient été satisfaites de leur sort; mais elle s'était
+fait de l'hymen le tableau le plus séduisant, et n'y trouvant que
+l'absence du malheur, elle comparait sa situation à celle de sa
+mère, et soupirait en se répétant: _c'est pour toujours_.
+
+La crainte de troubler la tranquillité de ses parens, lui faisait
+renfermer sa douleur dans son sein: leur présence, d'ailleurs,
+rendait la sérénité à son front. Elle était si touchée de leur
+tendresse, si heureuse de leur bonheur, qu'elle oubliait auprès
+d'eux tout ce qui manquait au sien; jamais elle ne leur avait
+témoigné autant d'amour: M. de Simiane, en détruisant ses
+espérances, avait doublé dans son coeur la force du sentiment de
+l'amour filial. Ce sentiment, le seul qui ne trompe jamais, le seul
+qui conserve toujours une égale énergie, adoucit les regrets de la
+marquise. L'étude embellit de nouveau ses loisirs; son père la guide
+encore dans ses travaux; il est maintenant bien plus son ami que son
+maître; il ne craint plus de parler trop vivement à son ame par la
+magique peinture de la plus séduisante des passions; il croit
+qu'elle aime, qu'elle est aimée de son époux: il déploie à ses
+regards toutes les richesses de nos poëtes; il applaudit à
+l'enthousiasme avec lequel elle déclame les scènes magnifiques de
+Racine et de Voltaire, et sourit de l'exaltation qui l'a fait
+s'écrier: O fortunée Zaïre, que j'envie ton destin!
+
+Jusqu'à cette époque, Anaïs avait cultivé tous les arts, sans
+montrer une prédilection particulière pour aucun; mais nos poëtes
+divins ont fait vibrer une corde nouvelle dans son coeur; elle y
+résonne à chaque instant plus fortement. Ce ne sera point en vain
+qu'ils lui auront découvert un monde enchanteur; elle essayera de
+les y suivre. Sa palette et sa harpe vont désormais être négligées,
+elle ne les traitera plus que comme de simples connaissances qu'on
+visite de loin en loin, pour ne pas s'en laisser entièrement
+oublier. Mais Racine, mais Voltaire, mais tous ceux qui, marchant
+sur leurs traces, parlent à l'ame, éclairent l'esprit, fortifient la
+raison, ils ne la quitteront plus: voilà ses amis, ses modèles; elle
+leur doit une illusion qui pourra charmer sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+M. de Simiane devait faire un voyage de trois mois; la marquise lui
+demanda et obtint son agrément pour aller passer cet intervalle au
+château de M. de Crécy. Ce château, situé dans le joli village de
+Villemonble, réunissait l'utile et l'agréable. Un parc superbe, un
+riche verger, et des prairies très-étendues bordées par des saules
+pleureurs qu'arrosaient des ruisseaux d'eaux vives. On était dans la
+plus belle saison de l'année. Madame de Simiane, entourée de ses
+bons parens et de quelques-uns de leurs savans amis, absente d'un
+époux dont la présence ne lui rappelait que d'importunes chaînes,
+s'imaginait quelquefois n'être encore qu'Anaïs. Elle allait dès le
+point du jour, un de ses auteurs favoris en main, s'enfoncer dans
+les routes solitaires qui environnaient son habitation; elle
+choisissait, pour s'y asseoir, l'endroit le plus agreste, et, là,
+jouissait avec transport du charme des beaux vers, et de celui d'un
+paysage varié. Lorsque la cloche du déjeûner se faisait entendre,
+elle s'empressait de cueillir la fleur que sa mère aimait le mieux,
+et courait la lui offrir; un tendre baiser était le prix de ce
+tendre soin.
+
+Elle s'entretenait, pendant le repas, de sa promenade, de sa
+lecture, de ses sentimens, de ses pensées; elle trouvait toujours
+une ame qui répondait à la sienne. Son exaltation n'était point
+traitée de folie, sa sensibilité d'exagération, sa délicatesse de
+susceptibilité. Aucune des personnes de sa société n'était étrangère
+au langage qu'elle parlait; madame de Crécy elle-même paraissait s'y
+complaire. Le propre de la véritable bonté est de savoir se prêter
+aux goûts de ceux qu'on aime, quoiqu'on ne les partage pas.
+
+Si les matinées d'Anaïs s'écoulaient au sein de doux plaisirs, ses
+soirées lui en apportaient de plus doux encore. C'est surtout au
+déclin d'un beau jour, que la campagne brille de son éclat le plus
+touchant: le soleil, qui se retire par degrés de l'horizon pour
+faire place à la lumière mélancolique de la lune; le bêlement des
+troupeaux qui regagnent à pas lents leur étable, le bruit harmonieux
+des sources, l'agréable parfum des fleurs, le souffle caressant du
+zéphyr, tout vous invite aux rêveries aimables. Le génie des fables
+antiques semble alors errer autour de vous; tout est alors, dans la
+nature, amour ou poésie; c'est l'heure des divins prestiges, c'est
+celle de l'inspiration. Anaïs l'éprouva: son coeur, plein d'un
+sentiment délicieux, avait besoin de l'exhaler; l'amour filial lui
+dicta ce chant:
+
+ Beaux lieux, séjour de l'innocence,
+ Où je coule en paix mes loisirs!
+ Des jours de mon adolescence,
+ Vous me rendez tous les plaisirs.
+ Combien votre ombre solitaire
+ Parle doucement à mon coeur!
+ Ici je vis près de mon père,
+ Et je crois encor au bonheur.
+
+ Chaque matin, avant l'aurore,
+ Je viens rêver sous ce berceau;
+ Le soir j'y viens rêver encore,
+ Et j'y goûte un charme nouveau.
+ Oui, vous me serez toujours chère,
+ Retraite où, seule avec mon coeur,
+ Sans trouble je songe à mon père,
+ Et peux croire encore au bonheur.
+
+ Loin d'un monde vain et frivole,
+ Je respire ici librement;
+ La gloire, mon aimable idole,
+ Parfois m'y caresse un moment;
+ Parfois sa brillante chimère
+ Fait doucement battre mon coeur;
+ Mais c'est surtout près de mon père
+ Que je crois encore au bonheur.
+
+Ces vers n'ont d'autre mérite que celui d'être l'expression d'une
+pure tendresse, et, pourtant, Anaïs trouva un grand charme à les
+composer. Rien ne peut se comparer à l'enchantement que produit une
+première création dans les arts, si ce n'est l'enchantement que
+produit le premier moment d'un premier amour. Le poëte dont une
+longue étude a formé le goût, revoit souvent avec l'oeil du dédain
+les faibles essais de sa muse. On ne s'honore pas toujours de
+l'objet de son premier choix. Ce n'est ordinairement que dans l'été
+de la vie qu'on enfante des ouvrages dignes de la postérité; ce
+n'est souvent aussi qu'à cette époque qu'on réunit dans le coeur
+tout ce qu'il faut pour bien aimer. Le dernier amour est le plus
+vrai et le plus invincible, mais les arts, comme l'amour, ont leur
+fleur qu'on ne cueille jamais qu'une fois. Le jeune poëte et le
+jeune amant doublent leur félicité présente par les heureux songes
+de l'avenir. L'expérience gâte tout, elle apprend à l'un qu'il faut
+plus que du talent pour se survivre; à l'autre, que _toujours_ n'est
+un mot vrai en amour que pour quelques êtres privilégiés.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Les jours de bonheur s'écoulent vîte. Au moment où elle y pensait le
+moins, Anaïs reçut une lettre de M. de Simiane, qui lui annonçait
+son retour dans la capitale, et lui mandait qu'il serait fort aise
+de l'y trouver à son arrivée. Ce ne fut pas sans regret qu'elle
+obéit à la voix du devoir, et quand elle reçut le baiser d'adieu de
+son père, elle fut saisie tout-à-coup d'un si triste pressentiment,
+que des pleurs s'échappèrent en abondance de ses yeux.
+
+Le comte attendri l'embrassa de nouveau en lui disant: «Ne t'afflige
+pas, ma fille, nous nous reverrons bientôt; ta mère et moi, nous
+irons te rejoindre dans une semaine.»
+
+--Ah! mon père, qu'une semaine est longue, écoulée loin de vous! et
+pour la première fois Anaïs songea qu'un seul moment suffit pour
+amener un grand malheur.
+
+Son arrivée à Paris précéda d'environ deux heures celle de M. de
+Simiane; il la remercia de sa complaisance, et lui fit quelques
+excuses de n'être pas allé la chercher chez M. de Crécy, en lui
+expliquant les motifs qui l'en avait empêché. Il resta avec elle
+tout ce jour, l'entretint avec confiance du désir qu'il avait
+d'obtenir du roi que sa terre fût érigée en duché, et la pria
+de lui faire, pendant quelques mois, le sacrifice de son goût
+pour la solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il, d'être fortement
+appuyé dans mon projet; je souhaite donner une fête, et j'espère
+que vous voudrez bien m'aider à la rendre à la fois agréable
+et brillante.--Je ferai mes efforts pour seconder vos desseins.--Je
+vous en remercie.--J'aime, il est vrai, la retraite; mais
+dès l'instant où vous croyez utile à vos intérêts que j'y
+renonce, j'oublierai qu'elle m'est chère.--Cette condescendance
+m'enchante.--Elle est juste.--Eh bien, puisque vous y consentez, il
+y aura chez vous, jeudi prochain, souper, bal et concert; vous y
+rassemblerez les premiers virtuoses.--Je crains que cela ne soit
+impossible; nous n'avons, d'ici à jeudi, que sept jours.--L'argent
+fait des miracles, et je ne m'oppose point à ce que vous le
+prodiguiez.--Le marquis baisa respectueusement la main de madame de
+Simiane, et se retira, en lui disant qu'il allait écrire à M. et
+madame de Crécy, pour les inviter à vouloir bien venir honorer son
+assemblée de leur présence.
+
+Les soins que les apprêts de la fête exigèrent de la marquise,
+adoucirent la tristesse où son départ de la campagne l'avait jetée.
+Le désir d'obliger le marquis, lui fit attacher beaucoup
+d'importance à une chose qui n'en avait pas par elle-même; elle
+s'applaudissait en outre de pouvoir lui prouver que l'espèce
+d'éloignement qu'elle avait pour le monde, ne venait pas de son peu
+de moyen d'y plaire. M. et madame de Crécy promirent de se rendre à
+l'invitation de leur gendre.
+
+Le jeudi matin, M. de Simiane témoigna sa satisfaction du goût et de
+la magnificence qui présidaient aux préparatifs de la fête.--Vous
+êtes vraiment une femme admirable, dit-il à la marquise, vous avez
+surpassé mon attente; ma fête sera superbe, elle me fera un honneur
+infini, il en sera mention partout; je suis le plus heureux des
+hommes! Il s'approcha d'elle d'un air caressant, et lui prodigua
+mille complimens aimables. Madame de Simiane songea qu'un homme
+aussi frivole n'était pas celui de qui elle pouvait attendre sa
+félicité: mais cet homme était son époux; elle feignit de sourire,
+et cacha soigneusement sa pensée.
+
+Le marquis dîna tête-à-tête avec elle: il prit le ton empressé, et
+l'air de galanterie d'un amant à la mode. Savez-vous, répéta-t-il
+plusieurs fois, que vous êtes belle à ravir aujourd'hui, et lui
+donnant divers conseils sur sa coiffure, il l'assura que, si elle
+voulait, elle éclipserait toutes les femmes, et lui ferait plus d'un
+jaloux. Il lui débita ensuite mille folies, et la quitta en lui
+recommandant de se préparer à paraître avec éclat.
+
+La gaîté insignifiante de M. de Simiane avait fait éprouver une
+sensation désagréable à la marquise: sa pensée se reporta vers M. de
+Crécy; elle s'étonna de n'avoir pas eu de ses nouvelles pendant ce
+jour; il avait l'habitude de venir la voir en arrivant de la
+campagne. Une vague inquiétude s'empara de son coeur, mais elle
+réfléchit que son père pouvait n'être parti que tard de son château,
+et devint plus tranquille, en songeant qu'elle n'avait plus que peu
+d'heures à souffrir de son absence.
+
+La manière affectueuse et noble avec laquelle elle fit les honneurs
+de son cercle aux premières personnes qui s'y rendirent, enchanta
+M. de Simiane; les éloges qu'il entendit prodiguer à la marquise le
+rendirent de nouveau orgueilleux de son choix.
+
+Il était près de neuf heures, une grande partie de la société était
+déjà réunie, le comte et la comtesse n'arrivaient pas: chaque
+voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel, donnait à la marquise
+un léger mouvement de joie, que suivait bientôt un profond sentiment
+de tristesse. Ses regards, sans cesse attachés sur la porte du
+sallon, offraient un mélange touchant d'espoir et d'inquiétude. Sa
+situation devenant trop pénible, elle ordonna à un de ses gens de
+courir à l'hôtel de sa mère, pour s'informer des motifs du retard
+qui lui causait tant d'alarmes. Elle aurait désiré différer
+l'ouverture du bal jusqu'au retour de son messager; mais M. de
+Simiane témoigna une si grande impatience de le voir enfin
+commencer, que cédant, quoiqu'avec répugnance, à ses voeux, elle
+présenta sa main à l'homme le plus important de l'assemblée, pour
+danser avec lui le menuet de la Cour.
+
+Les graces décentes qu'elle déploya d'abord, surprirent tout le
+monde: on se demandait l'un à l'autre si c'était bien là cette même
+personne qui paraissait naguère si empesée et si gauche. Vous
+verrez, observa à demi-voix un jeune fat qui se croyait malin, vous
+verrez qu'un beau jour elle nous confondra aussi, tout-à-coup, par
+son esprit.--Le trait serait unique, répondit une vieille coquette,
+en riant aux éclats.
+
+Madame de Simiane était à la fin de son menuet, quand le claquement
+d'un fouet de poste retentit à son oreille: ce bruit lui causa une
+agitation affreuse; elle sentit ses genoux fléchir, se hâta, en
+tremblant, d'achever sa danse, et, saisie d'effroi, suivit M. de
+Simiane, qu'elle venait de voir s'échapper du sallon.
+
+Elle le rejoignit au moment où il faisait entrer dans son cabinet un
+domestique de confiance de M. de Crécy, dont tous les traits
+offraient l'empreinte de la plus profonde douleur. O mon dieu! mon
+dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé quelque funeste événement. Où
+est mon père, poursuivit-elle d'une voix étouffée et sombre? ne me
+trompez pas: dites, où est mon père?--Il n'a pu venir, il s'est
+trouvé mal, très-mal.--Ciel! l'aurais-je perdu!--Le domestique
+frémit, et se tait. Madame de Simiane s'évanouit.
+
+On s'empresse de la porter sur un ottomane. Rosine, sa
+femme-de-chambre favorite, accourt: elle frotte d'alcali les tempes
+de sa maîtresse, lui glisse quelques gouttes d'éther dans la bouche.
+Inutiles secours! madame de Simiane ne reprend point l'usage de ses
+sens.
+
+Le médecin est appelé; il déclare qu'elle est dans un danger
+imminent, ordonne qu'on lui saigne sur-le-champ au pied, et qu'on
+s'abstienne surtout de faire le moindre bruit autour d'elle.
+
+ * * * * *
+
+L'assemblée se retire, consternée de ce terrible événement. M. de
+Simiane prie le docteur de veiller cette nuit la marquise; il y
+consent: à cinq heures du matin une crise favorable s'opère, Anaïs
+est sauvée.
+
+ * * * * *
+
+Son premier soin, en reprenant connaissance, fut de prier le marquis
+d'aller rejoindre sa mère. Je vous en conjure, dit-elle, partez de
+suite; s'il en est temps encore, sauvez-la du désespoir,
+l'infortunée! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout ce
+qu'elle a perdu.
+
+M. de Simiane se rendit en diligence au château de la comtesse, pour
+y remplir l'office douloureux qui lui était confié. Anaïs défendit
+l'entrée de sa chambre à tout le monde; la seule Rosine obtint la
+permission de lui prodiguer des secours. Cette bonne fille devinait
+les besoins de sa maîtresse; elle apportait, à la servir, un zèle
+infatigable, et n'interrompait le lugubre silence qui régnait autour
+d'elle, que par ses sanglots.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+M. de Simiane ramena madame de Crécy chez sa fille. On essayerait en
+vain de vouloir donner une idée de la scène déchirante qui se passa
+dans cette première entrevue: il est des douleurs qui ne peuvent se
+peindre.
+
+Tandis que le chagrin de madame de Simiane paraissait s'accroître
+tous les jours, celui de madame de Crécy paraissait, au contraire,
+s'adoucir. Cette femme, le modèle des épouses et des mères, n'avait
+pas vu la mort arracher subitement de ses bras l'homme à qui elle
+avait dû vingt ans de bonheur, le seul homme sur qui elle eût jamais
+arrêté tendrement ses regards, sans que le coup qui le frappa n'eût
+détruit en elle les principes de la vie. Le moment où elle s'aperçut
+qu'elle le suivrait au tombeau, rendit à ses traits leur expression
+bienveillante; un sourire angélique les anima de nouveau: elle
+paraissait calme, elle n'était que résignée. Son sort ne l'alarmait
+plus, elle ne plaignait que celui de sa fille, et demandait sans
+cesse avec ferveur au ciel, qu'il lui donnât le courage de supporter
+le malheur qui devait, sous peu de temps, l'atteindre encore.
+
+Le monde, qui juge sur les seules apparences, croyait que M. de
+Crécy avait été beaucoup moins aimé de sa veuve que de sa fille; il
+se trompait. Le deuil de ces deux personnes avait d'abord été le
+même, mais l'une prévoyait qu'elle avait de longs jours à parcourir,
+privée de la tendresse et de l'appui de son père; l'autre se
+complaisait à sentir qu'elle était près de rejoindre son époux.
+
+Une fièvre lente dévorait intérieurement la comtesse. Certaine que
+tout l'art des médecins ne pourrait la guérir, elle n'en appela
+point à son secours, et se prépara secrètement à se rendre digne de
+paraître devant le Dieu de bonté, dont elle était le plus parfait
+ouvrage. Ce devoir rempli, elle ne s'appliqua plus qu'à dérober la
+connaissance de son état à sa fille: elle songeait que l'heure de
+l'affliction n'arriverait que trop tôt; elle voulait au moins la
+retarder, et parvint à dissimuler ses souffrances jusqu'à son
+dernier moment: il fut paisible, elle s'endormit plutôt qu'elle ne
+mourut.
+
+On trouva, dans un des tiroirs de son secrétaire, un testament qui
+contenait beaucoup de legs pieux. A ce testament était jointe une
+lettre adressée à sa fille. En voici le contenu:
+
+«Je meurs, mon Anaïs, ou plutôt j'échappe doucement à ce monde, et
+je vais dans un meilleur, me réunir pour toujours à ton père. Je
+n'emporte, dans la tombe, aucun regret que celui de la douleur que
+je vais te causer: modère-la, ma fille; Dieu n'approuve point les
+afflictions extrêmes. Soumets-toi, sans murmure, aux pénibles
+épreuves qu'il t'envoie. Songe qu'il m'a fait une grace singulière,
+en me rappelant vers lui. Ma vie fut courte, mais tranquille et
+fortunée; ma mort ne l'est pas moins. Adieu; notre séparation ne
+sera pas éternelle, nous nous rejoindrons un jour, pour ne plus nous
+quitter. Je vais, avec ton père, veiller du haut des cieux sur toi.
+Je te bénis. Adieu».
+
+Cet écrit révéla à madame de Simiane, toute la délicatesse de l'ame
+de sa mère. Je ne me consolerai jamais, répétait-elle à chaque
+instant, je ne me consolerai jamais de m'être abusée à ce point sur
+ses sentimens: j'osais l'accuser en moi-même de froideur, tandis que
+son air serein était un voile généreux, sous lequel elle cachait ses
+souffrances, pour ne pas m'en accabler; et moi, je n'ai pas su les
+pressentir; j'ai méconnu la tendre énergie de cette femme céleste.
+Que d'efforts sublimes elle a faits, pour m'éviter l'angoisse de ses
+derniers soupirs! Ah! j'aurais dû les recevoir, ils n'auraient dû
+que précéder ceux de sa fille! O ma mère! ange du ciel! pourquoi,
+toute à mes regrets, ai-je calomnié ton coeur? Sans ma funeste
+erreur, mes soins peut-être auraient pu te conserver: je te verrais
+encore à mes côtés, ta main essuyerait encore mes larmes; je ne
+t'aurais pas perdue, ou si j étais réservée à subir cet affreux
+malheur, je n'y joindrais pas du moins le tourment du remords.
+
+Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de madame de Crécy,
+M. de Simiane sembla partager les regrets de la marquise; il était
+assidu auprès d'elle; et lui montrait des attentions particulières;
+mais il se relâcha bientôt de ses soins; son coeur, incapable d'un
+sentiment profond, ne pouvait compatir long-temps à la même douleur.
+A quoi sert, disait-il à la marquise, à quoi sert de s'affliger sans
+cesse d'un malheur sans remède. Vos pleurs vous rendront-ils ceux
+que vous avez perdus? Cette légèreté cruelle avec laquelle la
+plupart des gens du monde cherchent à consoler une personne
+sensible, d'un malheur irréparable, est un nouveau trait enfoncé
+dans ses blessures. M. de Simiane ajoutait innocemment au chagrin
+d'Anaïs; elle se trouva moins à plaindre quand l'ennui l'éloigna de
+sa présence: elle put du moins gémir en liberté.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Six mois s'étaient écoulés sans avoir apporté aucun adoucissement au
+chagrin de madame de Simiane; le marquis la pressait vainement de
+reparaître dans le monde, elle ne pouvait s'y décider. La solitude
+la plus entière était devenue le besoin dominant de son ame: elle
+goûtait un charme douloureux à se livrer à de sombres méditations,
+et le seul aspect d'une personne qui venait les troubler, lui
+causait une sorte d'effroi. Ses jours se passaient à contempler
+l'image de ceux qu'elle avait aimés si chèrement; ses nuits, à
+rêver à eux; quelquefois un doux mensonge lui rendait leur présence.
+O! combien alors son réveil était cruel!
+
+Sa santé déclinait visiblement; M. de Simiane ne s'en apercevait
+pas, ou s'en inquiétait peu. L'ambition et l'amour du plaisir le
+retenaient toujours hors de chez lui; il n'était occupé que du soin
+de faire sa cour à son roi, et à une grande dame dont il se croyait
+le seul amant favorisé, et pour laquelle il dépensait en fêtes,
+au-delà de ses revenus.
+
+La fidelle Rosine, alarmée de la situation de sa maîtresse, la
+conjura, mais sans succès, de songer à sa conservation. On ne prend
+que bien peu d'intérêt à sa vie, quand on ne vit plus que pour soi.
+
+Madame de Simiane était tombée dans un état de langueur dont les
+suites pouvaient devenir funestes, quand Mr. D., ce même savant qui
+lui avait appris le premier que la gloire peut être aussi l'apanage
+des femmes, revint d'un voyage de long cours. Il se présenta à sa
+porte; on lui dit qu'elle ne recevait personne: il demanda à voir sa
+femme-de-chambre; il parut si touché des pertes que la marquise
+avait faites, et supplia avec tant d'instances Rosine de lui
+procurer la faveur d'un moment d'entretien avec sa maîtresse,
+qu'elle se risqua d'enfreindre les ordres sévères qu'elle en avait
+reçus.
+
+Mr. D., qui connaissait mieux le coeur humain que ceux qui avaient
+cherché jusqu'à ce moment à distraire Anaïs, ne s'occupa, dans cette
+entrevue, que de sa légitime douleur; il ne paraissait pas se lasser
+d'entendre les détails du funeste événement qui causait son
+désespoir; il les lui faisait répéter, répondait à ses plaintes par
+des plaintes, à ses larmes par des larmes. Il obtint la permission
+de venir partager quelquefois sa retraite; l'espoir de lui être
+utile l'y ramena bientôt.
+
+Les poésies d'Ossian venaient de paraître; cet ouvrage, dont on a
+peut-être également exagéré les beautés et les défauts, produisait
+alors une sorte de révolution dans les lettres. L'ame sensible,
+livrée à de profonds regrets, trouve, dans la lecture, un charme
+monotone qui plaît à sa tristesse. Il ne fut pas difficile à Mr. D.
+d'amener adroitement la conversation sur Ossian. Il récita à madame
+de Simiane plusieurs strophes des chants de Selma, et ce passage du
+poëme de Fingal: _«O mon père! je n'entends plus le son de ta voix.
+Mes yeux ne peuvent plus te voir. Souvent, dans ma mélancolie
+solitaire et sombre, je vais m'asseoir auprès de ta tombe, et je me
+console en la touchant de mes mains tremblantes. Quelquefois je
+crois encore entendre ta voix; ce n'est que le murmure des vents du
+désert. Il y a déjà_ _long-temps que tu es endormi pour toujours»._
+
+Anaïs pria Mr. D. de lui procurer Ossian; il le lui apporta dès le
+lendemain. Les regrets touchans de ce poëte firent un peu diversion
+à l'amertume des siens. Elle se pénétra tellement des ingénieuses
+fictions du célèbre Barde, qu'elles eurent pour elle tout
+l'entraînement de la vérité. Bientôt elle souhaita de visiter les
+lieux qui renfermaient les cendres de son père, et partit pour le
+château où elle avait passé auprès de lui quelques derniers jours de
+bonheur.
+
+M. de Simiane, qui ne pouvait se plaire à la campagne que lorsqu'il
+s'y trouvait en nombreuse société, n'y accompagna point sa femme.
+Elle put s'abandonner, sans contrainte, à sa mélancolie.
+
+Elle fit élever au milieu de son parc un mausolée à la mémoire de
+ses parens. Elle passait une partie de ses journées dans ce lieu;
+là, son imagination remplie des rêves poétiques d'Ossian, elle
+voyait sans cesse errer autour d'elle l'ombre de son père et de sa
+mère; entendait leurs voix dans le souffle du vent qui agitait le
+feuillage, et ne se croyait plus entièrement seule au monde. Un soir
+que, toute entière à l'exaltation de ses pensées, elle s'était
+endormie assise sur une des marches du lugubre monument, M. de Crécy
+lui apparut en songe; elle s'imagina l'entendre lui adresser ce
+discours: «Cesse, ma fille de te livrer à d'impuissans regrets; ce
+ne sont pas tes pleurs qui me prouveront ta tendresse, mais le soin
+constant que tu prendras de réaliser le plus cher de mes voeux. Ma
+fille serait-elle devenue tout-à-coup insensible à la gloire? son
+coeur, que je formai, ne bat-il plus pour elle? tromperas-tu mon
+espérance? Non, tu sortiras d'un long abattement! tu conserveras tes
+vertus! tu immortaliseras les pleurs que te coûte mon trépas, et, de
+ma demeure céleste, j'applaudirai à tes travaux, je jouirai de tes
+succès.»
+
+La marquise se réveilla dans une agitation inexprimable. Mon père!
+s'écria-t-elle avec le plus vif enthousiasme, mon père! tu seras
+satisfait; un vain orgueil ne m'égare point. Tu me l'as dit cent
+fois, la véritable source du génie est dans l'ame, et je sens que la
+mienne renferme tout ce qu'il faut pour égaler, pour surpasser
+peut-être les femmes célèbres dont tu m'appris à révérer le nom!
+
+En achevant ces paroles, Anaïs se relève dans une sorte d'ivresse,
+et reprend la route du château. L'extrême vivacité de sa démarche,
+l'éclat extraordinaire que jetait son regard, peu d'heures avant si
+languissant encore, apprirent à Rosine qu'il venait de s'opérer une
+grande révolution dans les idées de sa maîtresse; elle l'examinait
+avec curiosité, et n'osait l'interroger. Anaïs était dans un de ces
+momens où l'ame ne peut contenir en soi ses transports; elle les
+laissa éclater devant Rosine, lui raconta la vision qu'elle avait
+eue, les nouveaux projets dont elle était animée, et lui peignit
+avec feu la noble joie qu'elle éprouverait le jour où elle pourrait
+déposer sur le tombeau de son père la palme des arts.
+
+Rosine, qui ne comprenait rien à ce langage, craignit d'abord que la
+tête de sa maîtresse ne fût égarée; mais quand elle la vit reprendre
+ses anciennes occupations, visiter ses vassaux, les combler de
+bienfaits, et sourire avec bonté à l'expression de leur
+reconnaissance, elle devint tranquille et satisfaite; seulement,
+elle se répétait quelquefois à elle-même: Il est bien singulier que
+ce changement favorable soit l'effet d'un simple songe. Elle
+ignorait que l'infortune ou la félicité, la mort ou la vie d'une
+personne douée d'un coeur sensible et d'une imagination ardente,
+repose souvent en entier sur la perte ou le retour d'une seule
+illusion.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Pendant les deux mois que madame de Simiane resta seule à la
+campagne, elle composa un petit poëme, intitulé: _La Mort du Père de
+Famille_. Ce morceau, dont la couleur avait quelque chose de la
+noblesse et de la simplicité antique, était rempli de sentiment, de
+mélancolie et de grâces. Revenue à Paris, elle le montra à Mr. D.,
+qui lui demanda la permission d'en prendre une copie. Quel fut son
+étonnement, lorsque, quelque temps après, il lui apporta la nouvelle
+qu'elle avait remporté le prix des jeux floraux.
+
+Cette première faveur des arts causa un doux ravissement à la
+marquise; cependant il ne fut pas sans mélange de tristesse. O mon
+père! s'écria-t-elle, pourquoi n'as-tu pas vécu assez long-temps
+pour être témoin de mon succès? Tu me presserais plus tendrement sur
+ton sein; je verrais des larmes de plaisir humecter tes paupières;
+ton regard se fixerait sur ta fille, avec autant d'orgueil que
+d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a refusé cette joie; je ne sentirai
+plus l'étreinte de tes caresses paternelles! C'est sans retour
+qu'elles me sont ravies! Je te cherche, je t'appelle vainement; tu
+ne me vois plus, tu ne m'entends plus!--Il vous voit, il vous
+entend, il vous inspire, prononce Mr. D. d'un ton touchant et
+solennel. Continuez à parcourir avec ardeur la carrière où vous
+venez d'entrer avec éclat; espérez tout du feu divin qui vous anime;
+plus heureuse que vos modèles, c'est au sentiment le plus pur, le
+plus louable, que vous devrez vos éclatans trophées.
+
+Digne ami, s'écria Mme. de Simiane, digne ami, je n'en doute pas,
+c'est mon père lui-même qui me parle par votre organe. Je vous dois
+déjà de n'avoir pas succombé à mes maux; faites que je vous doive
+davantage. J'ai besoin d'un guide, d'un appui; j'ai besoin surtout
+d'aimer et d'être aimée. Ne voulez-vous pas remplacer le tendre
+protecteur que m'avait donné la nature?--Si je le veux! aimable
+Anaïs! si je le veux! ah! dès long-temps je vous chéris en père.--Je
+rends grâces à mes cheveux blancs, qui vous engagent à m'en accorder
+les priviléges.
+
+Mr. D. donna quelques conseils à madame de Simiane, relativement à
+ses travaux, et à la conduite qu'elle devait tenir désormais. Il
+l'engagea à ne plus faire de sa maison une solitude: vous devez,
+dit-il, à votre rang, aux goûts du marquis, de recevoir du monde;
+vous vous devez enfin à vous-même de montrer de la déférence à
+l'homme dont vous portez le nom, et, croyez-moi, quand on sait
+ordonner son temps, la société ne nous enlève que celui que la
+raison exigerait qu'on donnât au repos.
+
+Anaïs promit de se régler en tout, d'après les avis de Mr. D. Cet
+accord fait, elle partit à la hâte pour sa campagne, d'où elle
+revint aussitôt après qu'elle eut déposé la fleur académique sur la
+tombe sacrée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+_La mélancolie est la convalescence de la douleur._ Anaïs était
+alors dans cette situation de l'ame qui est peut-être aussi
+favorable à la beauté, qu'elle l'est à la culture des lettres. Le
+sentiment intérieur qui l'animait sans cesse, donnait à tous ses
+traits une grâce inexprimable; elle avait perdu toute sa timidité,
+sans rien perdre de sa modestie; sa rentrée dans le monde fut une
+sorte de triomphe: les hommes et les femmes s'empressèrent également
+de l'accueillir; les uns étaient attirés par les charmes de son
+esprit, les autres par sa touchante simplicité. Son hôtel devint
+bientôt le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Paris de plus
+distingué par le rang, la fortune et le talent: les gens de la cour
+allaient y chercher l'instruction et le plaisir; les artistes, le
+plaisir et la protection; les femmes agréables aimaient à y jouir de
+la galanterie respectueuse des uns, et de l'empressement flatteur
+des autres. L'attention continuelle que madame de Simiane apportait
+à leur faire honneur des hommages qu'on lui rendait, les empêchait
+de voir en elle une rivale; elles applaudissaient de bonne foi à des
+éloges qui, loin de les humilier, semblaient rejaillir sur elles.
+
+Le marquis, orgueilleux de voir sa femme l'objet de l'admiration
+générale, et charmé de trouver en elle une maîtresse de maison
+aimable et complaisante, qui d'ailleurs ne le gênait en rien, se
+faisait une loi de montrer des égards particuliers à tous ceux pour
+qui elle paraissait avoir de la prédilection. Il trouvait bon
+qu'elle défendît sa porte pendant les heures qu'elle voulait
+consacrer au travail, et ne venait jamais la troubler dans son
+cabinet d'étude.
+
+Madame de Simiane goûtait tour à tour à son gré les amusemens du
+monde et ceux de la retraite; elle puisait dans l'un des
+distractions utiles, et dans l'autre, les leçons immortelles des
+grands hommes, qui nous rendent ensemble et meilleurs et plus
+savans.
+
+On prétend que les femmes auteurs sont en bute à la persécution des
+deux sexes: la marquise n'éprouva point ce chagrin; elle n'eut qu'à
+se féliciter de la bienveillance que tous deux lui prodiguèrent.
+Jamais une amère censure n'atteignit jusqu'à son coeur. Les
+véritables gens de lettres sont remplis d'indulgence pour la femme
+sensible, dont le talent semble être une émanation de l'ame; ils se
+font un plaisir généreux de lui accorder leurs conseils, et de
+l'encourager par des louanges. Ils la soutiennent de leur égide,
+dans la lice dangereuse où elle s'avance, tremblante d'inquiétude et
+d'espoir; ils éclairent le public sur le mérite de ses productions,
+pardonnent à des défauts que rachètent des graces, et leur voix
+imposante fait souvent toute sa renommée.
+
+Un prix remporté à l'Académie française, plusieurs succès obtenus au
+théâtre, dans l'espace de trois ans, avaient accru la réputation
+d'Anaïs, et grossi la foule de ses admirateurs. La calomnie
+elle-même respectait sa conduite, la critique n'attaquait pas ses
+ouvrages; elle vivait heureuse de ces brillantes illusions de la
+jeunesse, qui suffisent au coeur qui ne s'est pas encore ouvert à la
+plus enivrante. Ses souvenirs, sa tendresse vraiment filiale pour M.
+de...., ses travaux, le but honorable où elle tendait, ne lui
+laissaient pas le loisir de songer qu'elle avait autrefois désiré
+vaguement une félicité qui n'était pas son partage.
+
+Le paisible bonheur qu'elle goûtait fut troublé par le départ de Mr.
+D...., que le roi envoya en Grèce, pour faire des recherches
+savantes. Cette cruelle séparation rouvrit les blessures de l'ame
+d'Anaïs; il lui sembla qu'elle perdait son père une seconde fois.
+L'absence de son respectable ami, la laissait dans un entier
+isolement; elle n'apportait plus la même sérénité dans les cercles,
+le même zèle à ses occupations; son oeil distrait cherchait sans
+cesse celui qu'elle savait pourtant bien ne devoir revenir de
+long-temps.
+
+Parmi les personnes qui la visitaient assidûment, plusieurs lui
+témoignaient de l'affection, mais aucune n'avait acquis de droit à
+son entière confiance; ce sentiment, qui naît tout-à-coup en amour,
+se fait long-temps attendre en amitié, et d'ailleurs, la plupart des
+amitiés de ce monde ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle avait besoin
+d'inspirer et d'éprouver cet attachement profond, sincère,
+passionné, et presque exclusif, qui établit entre deux ames une
+communication intime de tous les jours, de toutes les heures, de
+tous les momens; et cet attachement si précieux, si rare, on ne le
+doit pas seulement aux rapports des moeurs et des goûts, il est
+encore le résultat des circonstances. C'est souvent en vain qu'on
+passe toute sa vie à chercher l'être digne de le faire sentir et de
+le partager; et quand, par un hasard fortuit, on l'a rencontré, si
+la mort vous l'enlève, si une absence forcée vous en prive, il faut
+le pleurer ou l'attendre, et ne pas essayer de le remplacer.
+
+Cependant Anaïs, vive, tendre, expansive, était continuellement en
+proie à un ennui dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle avait
+reçu de la nature une rare puissance d'aimer, dont elle ne pouvait
+faire usage. L'intervalle immense qui la séparait de Mr. D....,
+apportait un obstacle à ce que sa correspondance avec lui eût de la
+suite et de l'intérêt. Comment s'entretenir de tous ces riens qui
+occupent, charment ou tourmentent la vie, dans une lettre dont la
+réponse ne doit arriver qu'au bout de plusieurs mois? Il est mille
+choses d'ailleurs qui se disent dans l'abandon de l'amitié, et qu'on
+serait presque honteux d'écrire. Quand on parle, on n'est jugé que
+par le coeur; quand on écrit, on est aussi jugé par la raison. Cette
+idée arrête l'épanchement de l'ame: l'absence indéterminée d'un ami
+nous laisse donc presqu'aussi isolés que sa mort.
+
+Un matin que madame de Simiane était plus fatiguée que jamais de
+l'oisiveté de son coeur, et qu'elle avait en vain cherché une
+distraction dans la musique et dans la lecture, elle fut à son
+jardin, en fit nonchalamment le tour, vint s'asseoir sur un banc de
+gazon, et traça ces vers sur un des feuillets de son souvenir:
+
+ Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse,
+ Suis-je triste au sein des plaisirs?
+ Quand tout sourit à mes désirs,
+ Pourquoi ne suis-je pas heureuse?
+
+ Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil
+ La foule des rians mensonges?
+ Pourquoi, dans les bras du sommeil,
+ Ne trouvai-je plus de doux songes?
+
+ Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains
+ N'excitent-ils plus mon délire?
+ Pourquoi mon infidelle lyre
+ S'échappe-t-elle de mes mains?
+
+ Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines,
+ Et m'abreuve de ses langueurs?
+ Quand mon ame n'a point de peines,
+ Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?
+
+
+Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses
+gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour
+laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva
+précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son
+souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche.
+
+Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se
+promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le
+souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir
+condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une
+allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et
+replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait
+trouvé.
+
+Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite
+pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on
+la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son
+auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de
+celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur
+cour, se promirent de mettre à profit cette découverte.
+
+Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus
+simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins
+empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre.
+Abusée par la pureté de son coeur, et par sa profonde sensibilité,
+elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent
+le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner
+qu'ils pussent former des voeux dont elle eût à rougir; mais une
+femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte
+à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La
+marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à
+regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le
+passé et dans l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+La révolution éclata; M. de Simiane s'étant pris de querelle avec un
+noble qui avait embrassé le parti populaire, se battit en duel, et
+fut tué. Le montant des biens de sa succession suffisant à peine
+pour payer la moitié de ses dettes, sa veuve les acquitta sur sa
+propre fortune. Ses gens d'affaire lui firent inutilement des
+observations à cet égard: Mon père, leur répondit-elle, approuverait
+ma conduite. L'honneur d'une femme se compose en partie de celui de
+son époux; je ne veux pas qu'on ait le droit de faire un reproche
+au mien. Elle vendit tous ses immeubles, à l'exception de son
+château de Villemonble, où elle se retira sans autre société que
+celle de ses livres. La modicité de son revenu ne lui permettait pas
+de recevoir du monde; elle aurait pu recouvrer quelque aisance en se
+défaisant d'une propriété qui lui imposait de grandes charges, mais
+elle ne voulait pas, à quelque prix que ce fût, voir passer en
+d'autres mains cette portion de son héritage où reposaient les
+cendres de son père.
+
+Aux premières nouvelles des événemens désastreux qui pesaient sur la
+France, Mr. D.... avait quitté la Grèce, pour revenir à Paris, où
+il pensait qu'il pourrait être utile. Cette ville venait d'être le
+théâtre des catastrophes les plus sanglantes; la mort avait saisi de
+nombreuses victimes dans chaque famille: Mr. D... eut l'inconsolable
+douleur de voir qu'il avait survécu à toute la sienne. Son
+attachement pour madame de Simiane en acquit de nouvelles forces; il
+fut la rejoindre à sa campagne, feignit de la blâmer des sacrifices
+considérables qu'elle avait faits à la mémoire de son époux, et
+l'assura qu'il ne pourrait les lui pardonner que si elle consentait
+à ce qu'il partageât désormais avec elle sa fortune. Elle ne crut
+pas devoir refuser à son unique ami la haute marque d'estime qu'il
+lui demandait.
+
+Anaïs, ranimée par la présence et les encouragemens de Mr. D...
+retrouva dans l'étude le même charme qu'elle y avait autrefois
+goûté: son style acquit de la force et de la précision; elle conçut
+le plan d'un poëme en plusieurs chants, intitulé l'_Amour paternel_.
+Le choix du sujet semblait répondre du succès de l'ouvrage; sa
+mémoire reconnaissante lui en fournissait toutes les situations;
+elle en prendrait tous les vers dans son coeur: elle se mit à
+travailler jour et nuit à ce poëme. Mr. D.... ne blâmait pas son
+ardeur, il ne craignait pas qu'elle ne nuisît à sa santé, il savait
+que les seuls chagrins de l'ame usent le tempérament des personnes
+sensibles, tandis qu'une agitation, ou un travail qui leur plaît, ne
+peut que le fortifier.
+
+Un décret exila tous les nobles de Paris; ils cherchèrent un asile
+dans les villages; les maisons de Villemonble se remplirent. On
+proposa de grands avantages à madame de Simiane, pour louer une
+partie de son château; elle le refusa. Heureuse de vivre solitaire,
+sans néanmoins vivre seule, elle ne voulait rien changer à sa
+position. Elle sentait que l'établissement d'un tiers chez elle
+gênerait son indépendance; mais ce sacrifice, qu'elle ne consentit
+pas à faire à l'intérêt, elle le fit au désir d'être agréable à Mr.
+D.... Ce savant avait été intimement lié dans sa jeunesse avec le
+duc de Lamerville, qui, obligé de sortir promptement de la capitale,
+et ne pouvant s'exposer, à cause de ses fréquentes attaques de
+goutte, à partir pour ses terres situées en Touraine, était venu se
+réfugier dans la seule petite maison qu'il eut trouvée à louer à
+Villemonble. Outre que cette maison ne pouvait contenir la moitié de
+ses gens, elle avait l'inconvénient d'être entourée d'eaux
+stagnantes qui en rendaient l'habitation malsaine. Le duc en
+ressentit les effets: les crises de sa maladie devinrent si
+violentes, qu'elles mirent ses jours en danger. M. De.... parla avec
+tristesse à madame de Simiane, de l'état où il l'avait trouvé;
+celle-ci s'empressa d'aller offrir son château au duc, et lui en
+abandonna le plus bel appartement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+Les attentions que madame de Simiane avait pour M. de Lamerville,
+lui inspirèrent pour elle une vive reconnaissance. Quoiqu'il fût
+infirme et octogénaire, il était d'une société agréable; son esprit
+s'était conservé dans toute sa force; il avait de la gaîté, et
+semait sa conversation d'anecdotes piquantes, qu'il racontait avec
+grace. Rien n'est plus intéressant que l'entretien d'un vieillard
+aimable et disert, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup
+observé, et qui vous met dans toutes ses confidences: vous apprenez
+souvent plus de choses avec lui en quelques heures, que la lecture
+et les réflexions ne vous en apprennent en quelques mois. Madame de
+Simiane se plaisait d'autant plus avec M. de Lamerville, qu'il avait
+du goût pour la poésie; il se souvenait, avec un plaisir mêlé d'un
+peu de vanité, qu'il avait fait agréer plus d'une fois son amoureux
+hommage, à la faveur d'un couplet ou d'un madrigal ingénieux. Il
+chantait ou récitait à la marquise les vers légers qu'il avait
+faits; il mettait alors dans son regard et dans sa voix une
+expression qui ne lui laissait de la vieillesse que ces nobles
+traces qui commandent le respect.
+
+Un soir qu'il était dans l'enchantement des attentions de la
+marquise, et de sa complaisance à l'écouter, il s'écria: O pourquoi
+mon neveu, mon cher Amador est-il absent! Que ne donnerais-je pas
+pour qu'il vous vît, qu'il vous aimât, qu'il fût aimé de vous!
+Quelle serait ma joie, s'il devenait l'époux de la seule femme selon
+mon coeur! Mais, hélas! chaque jour pour moi est maintenant un jour
+de grace; peut-être suis-je appelé à descendre dans la tombe avant
+d'avoir embrassé encore une fois ce neveu qui m'a causé tant de
+sollicitudes. En prononçant ces mots, le duc laissa tomber des
+larmes sur ses joues vénérables. Anaïs se hâta de les essuyer, et,
+lui serrant doucement la main, lui dit: Dieu vous conservera
+long-temps, je le lui demanderai avec tant de ferveur! vous
+presserez de nouveau, sur votre sein, ce neveu, l'objet de votre
+tendresse. Mais pourquoi n'est-il pas auprès de vous? pourquoi ne
+m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, parlé de lui?--Je craignais que
+vous n'en eussiez conçu une idée défavorable. Vous m'êtes devenue
+tout d'un coup si chère, que je ne voulais pas risquer de me
+brouiller avec vous, et je ne pourrais entendre tranquillement, même
+de vous, un seul mot contre mon neveu.--Comment pourrais-je en dire
+ou en penser du mal? je ne le connais pas.--Il a embrassé un parti
+qui semblait ne devoir pas être le sien; mais l'étranger était à nos
+portes, il allait profiter de nos cruelles divisions, pour ravager
+notre patrie. Mon neveu a fait des actions d'éclat, en prodiguant
+son sang pour la défendre.--Vous êtes l'oncle du général de
+Lamerville?--Oui, je suis l'oncle de l'homme le plus parfait qui ait
+encore existé. Amador de Lamerville a reçu de la nature tout ce
+qu'il faut pour séduire les yeux, pour enchaîner le coeur; il joint
+à la beauté d'Apollon, le courage d'Achille. La générosité du
+caractère de mon neveu, la douceur de ses moeurs, la profondeur et
+la multiplicité de ses connaissances en font un héros accompli;
+objet de l'amour passionné de plusieurs femmes, je ne sache pas
+qu'il en ait aimé aucune: il s'est fait une image idéale de celle
+qu'il veut choisir pour sa compagne. Je croyais qu'il ne trouverait
+nulle part son modèle. Je ne vous connaissais pas. (Anaïs rougit et
+garda le silence.) Ce portrait vous étonne, observa le duc?--Je le
+crois un peu flatté.--Nullement, je puis vous en donner des
+preuves.--Il tira de son secrétaire une miniature et un paquet de
+lettres, en ajoutant: Regardez, lisez et jugez.--Anaïs ne put
+refuser de payer le tribut de sa timide admiration, à la figure la
+plus noble et la plus gracieuse qu'elle eût encore vue. Elle lut
+ensuite tout haut, à la prière du duc, quelques fragments de
+lettres qu'il lui avait remises entre les mains; sa voix était fort
+émue, et son oeil se tournait, à la dérobée, sur la précieuse
+miniature qui lui avait fait éprouver une sensation aussi agréable
+que nouvelle. Mr. D. entra. Anaïs, cédant à un instinct du coeur,
+s'empressa de serrer le portrait et les lettres, comme si déjà elle
+avait un secret.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+Le mouvement irréfléchi de madame de Simiane n'était point échappé à
+M. de Lamerville. Il en avait tiré un augure favorable pour ses
+desseins, et ne se trouvait plus tête-à-tête avec elle, sans lui
+parler de son neveu: il lui montrait les lettres qu'il recevait de
+lui, les réponses qu'il y faisait. Le nom de la marquise se trouvait
+souvent répété dans cette correspondance: ce n'était pas sans
+trouble qu'elle le voyait tracé dans les lettres du général,
+quoiqu'il ne s'y trouvât que par politesse: elle attendait l'heure
+de la poste avec la même impatience que le faisait M. de Lamerville.
+Le courier venait-il à manquer, elle ne pouvait se mettre à l'étude
+de tout le jour. Toute sa nuit se passait sans sommeil. La nouvelle
+d'un combat près de se livrer, la jetait dans une agitation
+affreuse.
+
+Une bataille sanglante eut lieu dans la partie de l'Allemagne où le
+général de Lamerville commandait. On répandit le faux bruit que les
+Français avaient été battus, et que plusieurs de leurs officiers
+généraux étaient tués. Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on reçût,
+au château, aucune nouvelle de l'armée. Madame de Simiane, en proie
+à la plus cruelle inquiétude, la cachait pourtant avec soin, par le
+généreux motif (du moins elle le croyait) de ne point augmenter
+celle de M. de Lamerville.
+
+La contrainte qu'elle s'imposait, ajoutant à sa tristesse, elle
+essayait de la distraire par de longues promenades au dehors: ses
+pas ne la conduisaient plus dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient
+toujours, d'eux-mêmes, vers la grande route. Un matin, qu'elle ne
+faisait que d'y entrer, elle vit de loin venir un soldat vétéran qui
+marchait avec peine: il avait une jambe de bois; il portait un bras
+en écharpe. Cet aspect la fit frémir; elle précipita sa marche, le
+joignit, et lui demanda s'il revenait de l'armée d'Allemagne.--Oui,
+Madame, répondit-il, j'en arrive.--La dernière bataille?--Nous a
+couverts de gloire; l'ennemi a été repoussé à plus de vingt lieues:
+notre chef a fait des prodiges de valeur. Mais qui pourrait s'en
+étonner? N'est-ce donc pas l'habitude du général de Lamerville? (Le
+coeur d'Anaïs palpita doucement.) Vous serviez sous M. de
+Lamerville?--J'ai fait avec lui ces deux dernières campagnes, et
+c'est presque à ses côtés que j'ai eu le bonheur de perdre ma
+jambe.--Le bonheur! ô dieux!--Sans doute, le bonheur; cet accident,
+auquel un militaire doit être préparé, m'a valu les bontés de mon
+digne chef: il est venu me voir à l'hôpital, il m'a fait panser
+devant lui, m'a recommandé aux soins des chirurgiens, et m'a
+enjoint de venir le trouver à son camp dès que je serais guéri. Vous
+jugez que je n'ai pas manqué d'y aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le
+gouvernement t'a accordé les invalides; va jouir du repos au milieu
+de tes braves frères d'armes. J'ai appris que ta famille est honnête
+et pauvre, voilà de quoi la soulager; adieu. En me disant ces mots,
+il m'a remis une bourse qui contenait vingt pièces d'or. Je vais
+porter cet or à ma fille Claudine, qui est veuve et mère de quatre
+enfans. Quant à la bourse, je la garderai jusqu'à ma mort, et la
+léguerai à l'aîné de mes petits-fils; elle lui apprendra son
+devoir.--Votre fille demeure-t-elle près d'ici?--A environ deux
+lieues, au village d'Aulnay.--Vous êtes trop las pour risquer de
+faire maintenant ce chemin; venez vous reposer chez moi; je vous y
+ferai servir une bonne collation, et vous y verrez l'oncle de votre
+général.--Est-il possible?--Cela ne tient qu'à vous, brave
+homme.--Eh bien! n'ai-je pas raison de dire que le ciel m'a
+favorisé, quand il permit qu'un boulet m'emportât la jambe. Qui ne
+voudrait, au prix que j'en reçois, avoir perdu les deux!
+
+La marquise, attendrie, passa le bras du vétéran sous le sien, et
+rallentit son pas, afin qu'il pût la suivre sans fatigue: elle
+poursuivit ainsi sa route jusqu'à Villemonble. Le vieil invalide,
+heureux et fier d'être conduit et soutenu par une femme jeune,
+élégante et belle, arriva au château, le front aussi resplendissant
+de joie, que l'est celui d'un soldat qui vient de planter le drapeau
+victorieux sur les remparts d'une ville prise d'assaut.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le
+duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui
+avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à
+quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa
+rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches
+inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore
+sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au
+duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits
+intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de
+nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son
+sang.
+
+Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec
+Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à
+table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son
+neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux
+vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à
+boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le
+duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à
+l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger
+que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de
+chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en
+réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis.
+Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle
+le fit conduire à Aulnay.
+
+Les marques extraordinaires de bienveillance qu'Ambroise avait
+reçues de madame de Simiane, cette sorte d'ivresse où elle était du
+résultat de sa promenade, frappèrent Mr. D.; il réfléchit à quelques
+mots échappés au duc, et ne douta plus que l'aimable veuve n'aimât,
+sans le savoir, le jeune de Lamerville: toutefois, il se garda bien
+de lui laisser voir ses conjectures; il savait qu'on ne guérit que
+difficilement d'un amour qu'on s'est avoué; il espérait qu'en
+n'éclairant point Anaïs sur le sien, cet amour ne serait que le rêve
+d'une imagination ardente, et qu'il s'évanouirait sans laisser de
+traces douloureuses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+La rencontre du viel invalide avait fait une vive impression sur
+madame de Simiane: entraînée par sa bienfaisance naturelle, et par
+une impulsion secrète, elle résolut de n'être pas moins généreuse
+qu'Amador, et de contribuer à améliorer le sort de l'indigente
+famille du bon soldat. Occupée de cette idée, elle se rendit dès le
+lendemain à Aulnay; elle trouva le brave Ambroise assis à la porte
+de Claudine, il jouait avec ses deux petits enfans, qu'il tenait
+sur ses genoux; dès qu'il aperçut la marquise, il les posa vîte à
+terre, s'avança vers elle, et la conduisit dans la cabane, qu'il fit
+retentir des éclats de sa joie. Claudine interdite, mais enchantée
+de cette visite inattendue, présenta à la marquise un vieux fauteuil
+de tapisserie, seul meuble qui, avec des bancs de sapin, une vieille
+table et une mauvaise couchette, garnissaient une très-petite
+chambre, dont l'extrême propreté déguisait la misère. Ambroise
+avait à peine exprimé à madame de Simiane combien il était
+reconnaissant de sa démarche, qu'elle vit entrer une jolie brune
+de dix-sept à dix-huit ans, portant sur ses épaules une charge de
+bois.--Georgette, lui dit la pauvre veuve, approche-toi, viens
+saluer madame; c'est elle dont notre père fit hier l'heureuse
+rencontre, et dont il nous vantait la bonté, en nous disant qu'elle
+égalait celle de son général.--Georgette salua respectueusement la
+marquise.--A présent, ajouta Claudine, va traire notre vache;
+j'espère, dit-elle, que Madame voudra bien accepter un verre de lait
+chaud, que je puis lui offrir, graces aux bienfaits de M. de
+Lamerville. Ah! quel homme que ce M. de Lamerville! généreux,
+sensible et brave; toute l'armée, dit-on, répète à l'envi ses
+louanges. Avec quelle ferveur je prie le ciel qu'il bénisse le
+protecteur de mon vieux père!--Madame de Simiane, émue jusqu'aux
+larmes, et de cet éloge, et du ton avec lequel Claudine le prononça,
+lui serra affectueusement la main en s'écriant: Ah! que ne peut-il
+jouir comme moi de la touchante expression de votre reconnaissance!
+Dans ce moment, Georgette revint avec une jatte pleine de lait.
+Ambroise, qui l'avait suivie, rapportait quelques fruits et un pain
+de seigle. Pendant que madame de Simiane partageait avec eux ce
+goûté frugal, l'invalide parlait avec transport de ses campagnes et
+de son général; il ne faisait que répéter ce qu'il en avait dit la
+veille, et pourtant Anaïs ne se lassait pas de l'entendre.
+
+La chute du jour l'avertit de songer à la retraite; elle ne voulait
+cependant pas sortir de la chaumière sans trouver les moyens d'être
+utile à ses habitans: elle s'informa de leur manière d'exister, et
+demanda à Georgette quelles étaient ses occupations. J'aide ma mère
+dans les soins du ménage, dit la jeune fille, puis je travaille aux
+champs, ou je vais chercher du bois dans la forêt.--Vous devez être
+bien lasse le soir.--Oh! je vous en réponds.--Et vous gagnez
+peut-être peu de chose?--Très-peu.--Voulez-vous venir avec moi, je
+vous occuperai à des travaux plus doux, et vous gagnerez
+davantage.--Je vous remercie, Madame, mais que deviendrait ma mère?
+je ne puis l'abandonner.--Je demeure près d'ici, vous viendrez
+souvent la voir.--Oh! souvent, ce n'est pas soir et matin.--Vous
+pourriez réserver pour elle une partie de vos épargnes; je ne la
+laisserais d'ailleurs manquer de rien.--Cela est bien tentant, mais
+Henry, que dirait-il? nous ne pourrions plus nous voir.--Quel est
+cet Henry?--Mon prétendu, Madame.--Vous l'aimez beaucoup?--Je
+l'aime.... comme j'aime ma mère, c'est tout dire.--Quel est son
+état?--Il est laboureur.--Quand devez-vous l'épouser?--Oh! pas de
+sitôt, par malheur; il lui faut bien deux moissons avant qu'il ait
+amassé de quoi monter notre ménage, parce qu'il a soin de son père
+qui est infirme et vieux,--Vous chérissez ce père?--Certainement;
+n'est-ce pas à lui que je dois mon Henry?--Mais quand vous épouserez
+Henry, vous quitterez votre mère.--Non, vraiment, Madame; ma mère,
+Henry, le vieux père et moi, nous vivrons tous ensemble.--Vos
+sentimens me plaisent, Georgette; j'avancerai le moment de cette
+réunion; voilà vingt-cinq louis que je vous donne; je veux que la
+noce ait lieu promptement.--Georgette, étonnée de son bonheur,
+balbutie quelques mots et baise mille fois les mains de la marquise;
+Claudine reste muette de joie; Ambroise tombe à genoux et s'écrie:
+Mon Dieu, je te rends graces d'avoir assez vécu pour assister au
+mariage de ma Georgette! Récompense, mon Dieu, sa généreuse
+bienfaitrice, en lui accordant un époux digne d'elle! Ah! si mon
+général pouvait être cet époux! Ce voeu fait tressaillir Anaïs, elle
+s'élance hors de la chaumière, et part environnée des bénédictions
+de l'honnête famille.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+Mme. de Simiane n'avait jamais passé une après-midi plus agréable.
+Le temps était superbe; la route d'Aulnay à Villemonble lui parut
+courte; elle pensait aux heureux qu'elle venait de faire, et
+peut-être aussi au souhait exprimé par le vieux soldat. Elle
+descendit de voiture à quelque distance du château, entra dans son
+parc par une petite porte dont elle gardait toujours la clef sur
+elle, et, le coeur ému de ce désir vague, premier symptôme de
+l'amour, elle se préparait à entrer dans le bois de lilas et de
+chèvre-feuille, témoin ordinaire de ses plus douces rêveries, quand
+le son de deux voix qui lui étaient connues frappa son oreille.
+Curieuse, elle s'avance sans bruit derrière les arbres, et distingue
+à la clarté de la lune, Rosine et Félix, le valet-de-chambre de M.
+de Lamerville, qui, assis sur un banc de gazon ombragé par un
+acacia, paraissaient au milieu d'une conversation fort animée. Mme.
+de Simiane écoute.--Que vous êtes injuste, Félix, disait vivement
+Rosine, je vous aime plus que moi-même, je vous l'assure; mais je ne
+puis me résoudre à faire cet aveu à Madame, je crains qu'elle ne
+désapprouve notre projet de mariage, et je ne pourrais me décider à
+quitter son service; elle est si bonne! j'aimerais mieux la mort que
+de risquer de lui déplaire.--Nous pouvons nous épouser sans que cela
+change rien à notre situation. Mon maître chérit la marquise; il me
+répète chaque jour qu'il ne pourrait plus vivre loin d'elle, et
+tout-à-l'heure, en se couchant, il me parlait du dessein qu'il
+nourrit de lui faire épouser son neveu.--Bon! ils ne se connaissent
+pas.--Ils feront connaissance.--Il n'est pas dit qu'ils
+s'aimeront.--M. le duc prétend qu'il est impossible que cela
+n'arrive pas; moi, je pense comme lui. Ta maîtresse est belle,
+aimable, remplie de talens et d'esprit, elle plaira au général.--Je
+ne doute pas qu'elle ne lui plaise, mais je doute qu'elle
+l'aime.--Elle serait donc bien difficile? M. Amador est sans
+contredit le plus séduisant des hommes. Les femmes, vois-tu, ne lui
+résistent pas plus que l'ennemi.--Oh! j'ai vu des hommes charmans
+prêts à perdre la tête par amour pour Madame; elle ne s'en
+apercevait même pas. Son coeur, si tendre en amitié, est, je crois,
+incapable d'amour.--Bath c'est que son moment n'était pas venu; il
+faut enfin qu'il vienne, le général le fera naître. (Anaïs se
+troubla.)--Je souhaite, pour Madame, que vous disiez vrai, M. Félix,
+car, depuis que je vous aime, je sens qu'il n'existe de bonheur que
+dans l'amour.--Félix embrassa Rosine (Anaïs soupira). J'ai vu,
+reprit Félix, tant de femmes soi-disant insensibles, céder au
+premier regard du jeune de Lamerville, j'en ai vu tant d'autres qui
+l'ont adoré sur sa seule réputation, que je regarde comme impossible
+qu'il rencontre une cruelle.--De la manière dont vous parlez, le
+général a déjà aimé plusieurs femmes (Anaïs, tremblante, s'appuya
+contre un arbre).--Aimer, là, ce qu'on appelle réellement aimer,
+peut-être que non; mais ce serait pitié qu'un héros de trente ans se
+passât de maîtresse. Je sais qu'il y a environ deux ans, une
+Espagnole, jeune et jolie, lui a sacrifié un amant très-riche, qui
+l'adorait et allait lui donner sa main.--En ce cas, le général doit
+l'épouser.--La bonne folie! est-ce qu'on épouse comme ça toutes les
+femmes?--Vous parlez bien légèrement, M. Félix; Dieu veuille que
+vous n'ayez pas agi de même. Oh! quant à moi, les femmes ne se
+jettent pas à ma tête, je n'ai rien qui les attire; je ne suis pas
+un grand seigneur, un général; je marche terre à terre, j'aime
+bourgeoisement, pour la première et la dernière fois.--Vous le
+jurez.--Je vous le jure; mais promettez-moi, à votre tour, de parler
+promptement à madame de Simiane: songez que je serai malheureux
+jusque-là.--Eh bien! dès ce soir je parlerai, si j'en ai le
+courage.--Ayez-le, je vous en supplie. L'horloge du château sonna
+onze heures.--Déjà onze heures, s'écria Rosine! voyez comme je
+m'oublie avec vous. Je tremble que Madame n'ait eu besoin de moi: je
+n'avais pas jusqu'ici manqué à mon devoir. Voyez où l'amour nous
+entraîne. Adieu.--Madame de Simiane se promena encore quelques
+momens, afin de laisser à Rosine le temps de rentrer au château
+avant elle, et de se préparer à lui ouvrir son coeur. Mais dès que
+celle-ci aperçut sa maîtresse, elle ne se souvint plus d'un mot du
+discours qu'elle avait projeté de lui tenir, et balbutia seulement:
+Madame a-t-elle été satisfaite de sa soirée--Extrêmement, Rosine;
+j'ai rendu deux amans heureux.--Deux amans, Madame?--Sans doute,
+j'ai fait un mariage.--Madame ne trouve donc pas mauvais qu'on se
+marie?--Au contraire, Rosine: n'est-ce pas le voeu de la
+nature?--Madame a bien raison. Moi, j'aime Madame plus que je ne
+puis l'exprimer, je me ferais tuer pour elle; eh bien! cela
+n'empêche pas que...--Que Rosine ne voudrait vivre pour un mari.--Si
+j'osais, je dirais à Madame qu'elle m'a devinée.--Et ce mari
+serait?--Félix, le valet-de-chambre de M. de Lamerville; il y a dix
+ans qu'il sert son maître avec un zèle, une fidélité...--Digne de
+récompense, n'est-ce pas, Rosine, et vous vous chargeriez
+volontiers de la lui donner?--Si Madame le permettait?--Je fais
+plus, je l'ordonne, et je m'engage à fournir votre dot.--Rosine se
+confondit en remercîmens; madame de Simiane la congédia plutôt que
+de coutume, afin qu'elle pût annoncer, dès ce soir même, à Félix, la
+nouvelle qu'il attendait avec tant d'impatience.
+
+Madame de Simiane, demeurée seule, ne songea point cette fois à
+prendre un livre, ou à composer des vers. Elle se mit au lit, en se
+rappelant les phrases de Félix qui regardaient le général: après y
+avoir long-temps réfléchi, elle espéra qu'Amador n'avait paru
+volage que parce qu'il n'avait pas connu la femme qui devait le
+fixer: elle se dit qu'il y aurait du plaisir et de la gloire à le
+rendre fidèle. Elle s'endormit en formant les projets les plus
+enchanteurs, et la foule des songes aimables rendit sa nuit paisible
+et fortunée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+Le mariage de Georgette fut célébré la semaine suivante. Deux jours
+après cette fête, les jeunes époux partirent de leur village, pour
+conduire Ambroise s'installer aux Invalides. Tous trois passèrent
+par Villemonble, pour témoigner leur gratitude à la marquise: ils
+reçurent de nouveaux présens, et donnèrent de nouvelles
+bénédictions.
+
+Les noces de Rosine ne tardèrent pas à suivre celles de Georgette.
+M. de Lamerville et madame de Simiane leur firent l'honneur de leur
+servir de parens. Le duc, enchanté du bonheur de Félix, paraissait
+rajeuni. Que ne puis-je, dit-il à voix basse à la marquise, que ne
+puis-je vous accompagner ainsi aux autels avec mon Amador. Anaïs ne
+souriait qu'à demi à ce discours. L'auguste cérémonie dont elle
+était témoin, lui rappelait celle qui l'avait engagée, sept ans
+auparavant, à M. de Simiane. Son père, alors, son tendre père
+marchait à ses côtés, sa mère la soutenait de son regard; elle
+croyait trouver un protecteur, un amant, un ami dans l'époux qu'elle
+recevait de leur main. Cet époux n'avait été pour elle qu'un hôte
+poli; son père et sa mère étaient descendus, prématurément, dans la
+tombe. Si jeune encore, elle avait déjà vu tant mourir! Elle était
+sur le point d'accuser la Providence, mais ses yeux rencontrèrent
+ceux de Mr D., qui se fixaient sur elle avec anxiété; elle se
+reprocha la secrète ingratitude dont elle venait d'être coupable
+envers lui, et parvint à surmonter sa tristesse.
+
+M. de Lamerville ayant fait venir son notaire à Villemonble, pour
+dresser le contrat de mariage de Félix, profita de cette occasion
+pour lui dicter ses dernières volontés: cette précaution fut prise à
+temps; ce vénérable vieillard mourut bientôt après, d'une attaque de
+goutte dans l'estomac. A l'approche de son heure dernière, il remit
+à madame de Simiane le portrait de son neveu, en lui disant: c'est à
+vous désormais qu'il doit appartenir: puis, s'adressant à Mr. D....
+J'ai compté sur vous, poursuivit-il, pour veiller à l'exécution de
+mon testament. Quoique vous ne connaissiez pas mon neveu, j'espère
+que vous l'aimerez par amitié pour moi; promettez-moi, au nom de
+notre ancien attachement, que vous travaillerez de tous vos efforts
+à l'accomplissement de mes voeux. Mr D.... fit à son ami la promesse
+qu'il désirait; le duc le remercia d'une voix faible, prit la main
+d'Anaïs, l'approcha de ses lèvres éteintes, et rendit le dernier
+soupir.
+
+M. de Lamerville avait constitué son neveu Amador de Lamerville son
+légataire universel, sous la condition expresse qu'il épouserait
+madame de Simiane. Si son neveu se refusait à ce mariage, madame de
+Simiane devenait, de droit, légataire universelle à sa place: Mr
+D.... était exécuteur testamentaire.
+
+On fit des obsèques magnifiques à M. de Lamerville; tous les
+habitans de Villemonble les suivirent en fondant en larmes: il n'y
+en avait pas un qui ne fût redevable d'un bienfait à celui qui
+n'était plus.
+
+La marquise chargea Félix de faire une note exacte des indigens
+auxquels son maître distribuait des secours, afin de les leur
+continuer. Elle ordonna qu'on construisît un mausolée au duc, à peu
+de distance de celui qu'elle avait fait élever à ses parens: Il
+voulut aussi mon bonheur, pensa-t-elle, je lui dois aussi un hommage
+et des regrets!
+
+La mort de M. de Lamerville avait sensiblement affligé Mr. D....; il
+perdait en lui la dernière personne avec laquelle il avait été
+intimement lié. Cet événement le livrait à de sombres réflexions; il
+se répétait souvent: Heureux celui qui meurt dans son adolescence!
+il n'eut personne à pleurer, et tout le monde le pleure!
+
+Mr D.... écrivit une lettre affectueuse au général en lui envoyant
+une copie du testament de son oncle. Comme la réponse ne pouvait
+arriver de suite, et qu'il avait reçu des nouvelles qui rendaient sa
+présence nécessaire à Vernon, où il avait une propriété assez
+considérable, il se décida d'y aller. Madame de Simiane, qui n'était
+pas dans une situation d'esprit assez tranquille pour ne pas être
+effrayée d'une solitude entière, le suivit dans ce petit voyage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+Une après-midi que Mr D.... était retenu chez son notaire de Vernon,
+il prit envie à la marquise de visiter les environs de cette ville;
+elle sortit seule, à pied, et prit un chemin de traverse qui lui
+parut agréable. Elle avait fait environ une demi-lieue quand elle
+entra dans un petit bois fort épais, au bout duquel elle aperçut une
+maison agréablement bâtie, entourée d'un beau jardin; sur l'un des
+côtés de ce jardin, on avait construit un pavillon charmant, dont
+une porte en forme de fenêtre, garnie de persiennes, donnait sur le
+bois. Cette maison, la seule qui existait dans cet endroit, était
+éloignée du plus prochain village au moins d'un quart de lieue.
+Anaïs entendit accorder une guitarre dans le pavillon: les
+persiennes étant fermées, elle s'approcha sans crainte d'être
+aperçue; une voix mélancolique fit entendre cette romance:
+
+
+ Compagne si chère au poëte,
+ O lyre, jadis mon orgueil,
+ Toi qui, dans les jours de mon deuil,
+ Loin de mes yeux restas muette!
+ Reviens, docile à mes désirs,
+ Tromper l'ennui de mes loisirs.
+
+ Long-temps vivre dans la mémoire,
+ Quand ma main t'enlève au repos,
+ N'est pas le but de mes travaux;
+ Je n'ose plus chercher la gloire.
+ Le temps n'est plus où ses plaisirs
+ Trompaient l'ennui de mes loisirs.
+
+ Le coeur brûlant d'une autre ivresse,
+ Ne crois pas non plus qu'en ce jour,
+ Je t'appelle à chanter l'Amour,
+ Divinité de ma jeunesse.
+ Le temps n'est plus où ses soupirs
+ Trompaient l'ennui de mes loisirs.
+
+ Tendre Amour, Gloire enchanteresse,
+ Songes divins de mes beaux jours,
+ Hélas! vous fuyez pour toujours
+ Un coeur accablé de tristesse.
+ Le temps n'est plus où vos désirs
+ Trompaient l'ennui de mes loisirs.
+
+ Beaux-arts, consolez mes alarmes,
+ Venez embellir mon séjour;
+ Mais, las! un coeur mort à l'amour
+ Peut-il en vous trouver des charmes?
+ Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs
+ Doublent l'ennui de mes loisirs.
+
+Ce chant émut madame de Simiane, et porta l'inquiétude dans son
+sein; elle fit un retour sur elle-même, et s'écria involontairement:
+Craignons, craignons l'amour! Oui, craignez-le, fuyez-le, répondit
+un jeune homme en sortant du pavillon, fuyez-le avec soin! il
+séduit, enchante, enivre, mais il trompe; et quand, après des
+siècles de tourmens, de larmes, de regrets,
+
+ _L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie:
+ Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie,
+ Et la place qu'il occupait
+ Ne peut jamais être remplie._
+
+ PARNY.
+
+Anaïs reconnut dans celui qui lui adressait la parole, Léon, comte
+de Saint-Elme, qu'elle avait vu souvent autrefois chez M. de Crécy.
+On avait donné, à cette époque, au comte, le surnom de Métromane,
+parce qu'il ne rêvait que poésie: les belles femmes lui plaisaient
+alors bien moins que les beaux vers; il avait sacrifié plus d'une
+fois un rendez-vous galant, au plaisir d'aller entendre une nouvelle
+tragédie. Le rapport de son caractère avec celui de la marquise,
+avait établi entr'eux une aimable familiarité. Tous deux jeunes,
+sensibles, enthousiastes de la nature et des arts, se promenaient
+souvent, au clair de la lune, dans la forêt ou dans les réduits les
+plus solitaires du parc de Villemonble, sans avoir d'autre tiers que
+les muses.
+
+Quelquefois ravis, en extase, ils s'arrêtaient devant une pièce
+d'eau, d'où ils croyaient voir sortir une naïade; ils entendaient
+une hamadriade gémir dans le creux d'un chêne; leur imagination
+appelait à leur entretien toutes les divinités de l'Olympe; mais
+leurs coeurs, vierges à l'amour, ne voyaient en lui que le dieu de
+la fable.
+
+Madame de Simiane fut aussi charmée que surprise du hasard qui lui
+faisait retrouver Saint-Elme, dont elle n'avait pas entendu parler
+depuis cinq ans. J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup de plaisir à vous
+revoir, quoique vous m'ayiez entièrement oubliée.--J'ai des torts
+envers vous, il est vrai; j'ai été trompé, et malheureux, voilà
+mon excuse.--Eh bien! je vous pardonne; mais vous m'instruirez,
+j'espère, des causes de la mélancolie que tous paraissez
+nourrir, ainsi que des événemens qui vous ont conduit dans
+cette retraite isolée; la part que je prendrai à vos chagrins
+pourra les adoucir.--Des chagrins! plût à Dieu que j'en eusse
+encore!--Comment?--Quelques douloureux que fussent ceux dont j'ai
+été la victime, ils valaient mieux que la langueur qui me
+consume.--Ne pouvez-vous en sortir?--Impossible; j'ai essayé de
+tout, rien ne m'a réussi.--Le malheur que vous avez éprouvé est donc
+bien affreux!--Le plus affreux de tous, il m'a tué moralement.--De
+grace, expliquez-vous; ne craignez pas de vous ouvrir à moi.--Je ne
+crains que de décheoir dans votre estime, en vous montrant ma
+faiblesse. Je vous plaindrai, sans vous estimer moins.--Vous le
+voulez, je n'hésite plus.
+
+Le comte s'assit auprès de madame de Simiane, et commença le récit
+suivant:
+
+
+_Histoire de Léon, comte de Saint-Elme._
+
+Il y a cinq ans, je fus obligé de partir tout-à-coup pour
+Strasbourg, afin d'y recueillir un héritage considérable, qu'un
+oncle de feu mon père m'avait laissé. Mon dessein était de ne rester
+dans cette ville que le temps nécessaire pour liquider la
+succession qui m'était échue. Je réglai tout en deux mois, et me
+préparais à revenir à Paris, lorsque le commandant de la place de
+Strasbourg m'engagea à une fête donnée à l'occasion du mariage de sa
+fille. Le commandant m'avait rendu quelques services, je ne pus me
+refuser à sa pressante invitation; je retardai l'époque de mon
+départ, et me rendis à la fête: les personnes les plus considérables
+de Strasbourg y étaient réunies. On nous servit un repas superbe,
+suivi d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses s'étaient fait
+entendre, quand une jeune femme vint s'asseoir au piano: elle
+exécuta, d'une manière admirable, un morceau de Mozard je n'avais
+de ma vie entendu une musique aussi délicieuse: il semblait que
+l'ame de cette jeune femme fût passée dans ses doigts; chacun de ses
+accords venait retentir à mon coeur. J'avais une peine infinie à
+retenir mes applaudissemens: elle se leva du piano; je ne fus pas un
+des derniers à lui porter le tribut de mon admiration. Frappée de la
+vivacité de mes éloges, elle leva les yeux sur moi, et me jeta un de
+ces regards qui ne s'oublient jamais. Je demandai son nom à une
+personne du cercle qui me parut la connaître. Elle s'appelle
+_Florestine de Rostange_, me répondit-elle: c'est la plus
+intéressante et la plus infortunée des femmes. Fille d'un Espagnol
+et d'une Alsacienne, elle fut élevée à Madrid: elle entrait dans sa
+dix-huitième année, et son père venait de mourir quand le vicomte de
+Rostange arriva en Espagne; il vit cette jeune personne, en devint
+amoureux, eut le bonheur de lui plaire, et l'épousa. Quinze jours
+après son mariage, le vicomte fut assassiné en sortant du Prado.
+L'auteur de ce crime n'a point été découvert. Madame de Rostange, au
+désespoir de la mort d'un époux adoré, ne put supporter davantage le
+séjour de l'Espagne, et vint s'établir ici avec sa mère, madame de
+Las-Casas; leur fortune est modique, mais les talens supérieurs de
+la vicomtesse, le nom qu'elle porte, lui donnent accès dans les
+plus grandes maisons.
+
+Ce court récit m'intéressa. Je regardai de nouveau Florestine; elle
+ne me parut pas jolie, mais ses traits avaient une expression
+sentimentale qui me toucha; je réfléchissais en moi-même au moyen
+que je pourrais employer pour me faire présenter chez elle,
+lorsqu'une cantatrice célèbre chanta cette arriette:
+
+ Sous les lois d'un doux hymenée,
+ Je goûtais le parfait bonheur.
+ Soudain, un coup affreux change ma destinée;
+ Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur.
+
+
+Mes yeux s'étaient fixés sur Florestine; je la vois donner des
+signes de terreur. Je cours vers elle, une crise horrible de nerfs
+la saisit. Je la transporte hors du sallon, elle se calme par
+degrés. J'offre ma voiture à sa mère, elle l'accepte: je reconduis
+les dames chez elles, je demande la permission de venir m'informer
+de leur santés, on me l'accorde. Je suis au comble de la joie.
+
+Je me présentai le lendemain chez Florestine; elle m'accueillit avec
+une grâce qui m'aurait gagné l'ame, si je n'eusse pas été prévenu en
+sa faveur: elle me raconta le triste événement dont j'étais déjà
+instruit; ses larmes coulèrent, je plaignis son infortune; j'avouai
+qu'il n'en était pas une plus affreuse: elle me sut gré de penser
+ainsi. Je passai la matinée entière chez elle, j'en sortis
+passionnément amoureux.
+
+De ce moment je ne pensai plus à retourner à Paris; Strasbourg me
+parut un lieu de délices; je ne concevais pas qu'on pût se plaire
+ailleurs. Je ne sentis plus qu'un désir, celui de consoler madame de
+Rostange; tous mes jours lui étaient consacrés. Je l'accompagnais à
+la promenade, aux concerts, aux spectacles: je ne la quittais,
+chaque soir, que le plus tard possible, et cette courte séparation
+me paraissait si longue, que je croyais toujours que le lendemain
+n'arriverait pas: toutefois je me gardai de découvrir mon amour à
+Florestine; les regrets qu'elle donnait à la mémoire de son époux
+étaient encore trop vifs pour que je me flattasse de la voir
+répondre à mes sentimens. J'espérai tout du temps, de mes soins, et
+m'appliquai surtout à plaire à madame de Las-Casas: j'y réussis.
+Elle me confia la conduite d'un procès d'où dépendait toute sa
+fortune et celle de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, en
+faisant secrètement quelques sacrifices d'argent. Elles me
+témoignèrent la plus vive reconnaissance; je leur avais rendu la
+tranquillité, j'étais plus heureux qu'elles.
+
+Pendant environ un an je vécus étranger à tout ce qui n'était pas
+Florestine. J'étais enfin parvenu à dissiper son chagrin; elle ne
+parlait plus que rarement de l'accident horrible qui l'avait causé.
+Elle vivait avec moi dans une intimité charmante; elle ne m'appelait
+plus que son ami: elle répondait chaque soir au soupir que je
+laissais échapper en lui disant adieu. Je m'applaudissais de mon
+triomphe: elle m'aimera, répétai-je en moi-même avec ivresse, elle
+m'aimera; son coeur sera le prix du mien. Momens d'amour et
+d'espérance, deviez-vous sitôt vous écouler!
+
+Madame de Las-Casas me pria d'aller traiter de l'échange d'un bien,
+avec un de ses parens qui demeurait à vingt lieues de Strasbourg. Je
+souffrais de me séparer de madame de Rostange; mais le désir d'être
+utile à sa mère ne me permit pas de balancer. Florestine répandit
+des pleurs en me quittant, et me fit promettre de lui écrire chaque
+courier: j'avais trop de plaisir à remplir ma promesse, pour ne pas
+être exact; mes lettres étaient celles de l'amant le plus tendre;
+cependant j'apportai le plus grand soin à ce que le mot d'amour n'y
+fût pas: je craignais que la magie de ce mot ne manquât de loin son
+effet; je ne voulais le prononcer qu'aux pieds de ma maîtresse; il
+me semblait que ma voix, mes gestes, mon regard lui donneraient plus
+de puissance.
+
+La première réponse de Florestine me paya du sacrifice que j'avais
+fait en m'éloignant d'elle. Après plusieurs autres choses, elle me
+disait: «Terminez vos affaires promptement, et revenez; songez que
+Florestine ne vit plus où vous n'êtes pas. Vous êtes devenu aussi
+nécessaire à mon existence, que l'air que je respire; mon ami, vous
+me tenez lieu de tout, et rien ne pourrait me tenir lieu de vous.»
+
+Je retournai à Strasbourg en formant mille projets de bonheur;
+madame de Las-Casas et sa fille me prodiguèrent les marques d'une
+tendresse touchante; Florestine laissa éclater une vive gaîté; elle
+me parut plus séduisante que jamais. Je pris sa main, la couvris de
+baisers, et lui dis: Me pardonnerez-vous, aimable Florestine, le
+tort dont je me suis rendu coupable envers vous?--Vous ne sauriez
+en avoir aucun.--Je vous ai trompée.--L'univers me le dirait, que je
+ne le croirais pas.--Je vous ai trompée, je vous l'atteste.--Vous
+vous calomniez.--Je parle vrai; je ne fus pas votre ami.--Et que
+fûtes-vous donc? demanda-t-elle en rougissant.--Votre amant: oui,
+votre amant le plus passionné; je ne saurais avoir plus long-temps
+la force de vous le taire. Florestine, acceptez ma main, ou je meurs
+à vos genoux.--Qui pourrai-je aimer plus que Léon, prononça
+l'enchanteresse avec un accent d'une douceur inexprimable? Qui
+pourrait me rendre aussi heureuse? Ma mère, continua-t-elle,
+embrassez votre fils.--J'étais si troublé de mon bonheur, que je ne
+savais ce que je faisais; j'allais, venais dans la chambre comme un
+insensé; je me précipitai aux pieds de Florestine, je les arrosai de
+mes larmes: j'étais dans un véritable délire. Quand mes transports
+furent un peu calmés, je m'assis auprès d'elle: Ma Florestine, lui
+dis-je, vous avez promis d'être à moi; rien ne manque plus à ma
+félicité que le consentement de ma mère; je partirai dès demain pour
+le chercher.--Bon dieu! vous voulez aller à Paris!--Il le faut.--Ne
+pouvez-vous écrire?--Je le pourrais sans doute, et telle est la
+bonté, l'indulgence de ma mère, que je ne craindrais pas qu'elle
+s'en offensât; mais, mon amie, je ne l'ai pas vue depuis un an: mon
+amour pour vous m'a retenu loin d'elle; j'ai souvent même négligé de
+lui écrire. Je lui dois, je me dois à moi-même, de lui montrer mon
+respect et mon dévouement dans cette circonstance importante; je
+reviendrai bientôt, et peut-être avec elle, m'engager à vous pour
+toujours. Madame de Las-Casas approuva ma résolution; Florestine
+cessa de la combattre. Notre séparation fut extrêmement touchante.
+Nous y rappelâmes mille fois le serment d'aimer à jamais.
+
+Ma mère me reçut avec tendresse; elle ne me fit pas le plus léger
+reproche, approuva mon mariage, et me promit de venir à Strasbourg
+y assister. J'écrivis sur-le-champ ces bonnes nouvelles à madame de
+Rostange: j'avais trouvé d'elle une lettre touchante en arrivant à
+Paris; la réponse qu'elle fit à la mienne me parut froide; elle me
+parlait peu de notre amour, et beaucoup d'une fête donnée par le
+commandant au général de Lamerville, qui venait faire un séjour de
+quelques semaines à Strasbourg (madame de Simiane redoubla
+d'attention); elle me faisait un éloge pompeux de ce général, qui,
+disait-elle, était l'objet de l'attention de toutes les femmes, et
+qui lui avait fait l'honneur de ne s'occuper que d'elle. Des
+réflexions piquantes sur les originaux qui s'étaient trouvés à la
+fête, terminaient ce singulier écrit; je n'en pris cependant aucun
+ombrage: elle est sûre de moi, pensai-je, je suis sûr d'elle,
+dois-je être jaloux de ses plaisirs?
+
+J'achetai des diamans et des étoffes superbes pour Florestine, et me
+préparais à l'aller rejoindre, quand je reçus une lettre dans
+laquelle elle me mandait qu'il était survenu un obstacle à notre
+union; elle finissait en m'assurant de ses regrets et de son
+invariable amitié. Cette lettre, à laquelle je ne comprenais rien,
+me plongea dans un chagrin extrême; je partis, sur-le-champ, pour en
+aller chercher l'explication à Strasbourg.
+
+Je courus la poste jour et nuit, et j'arrivai dans cette ville à
+dix heures du matin; je ne me donnai que le temps de passer un habit
+décent, et courus chez madame de Rostange; je la trouvai assise dans
+son boudoir, vêtue d'une robe du matin très-galante; à ses côtés
+était le général de Lamerville.--Le général de Lamerville! prononça
+madame de Simiane en changeant de couleur.--Lui-même; le
+connaîtriez-vous?--Nullement, mais j'en ai beaucoup entendu
+parler.--Oh! cela ne m'étonne pas, c'est le héros à la mode.--Anaïs
+soupira, le comte reprit: Florestine voulut en vain se lever à mon
+approche, elle retomba tremblante sur son siége. Vous ne m'attendiez
+pas, Madame, lui dis-je; j'ai mal pris mon temps, je le vois; je
+reviendrai. Non, restez, balbutia-t-elle, restez. Monsieur me
+faisait ses adieux, il part ce matin. Ce mot dissipa ma colère. Je
+crus avoir commis une injustice, j'adressai des excuses à Madame de
+Rostange, et saluai M. de Lamerville; il répondit à mon salut, et se
+retira.
+
+Il ne fut pas plutôt dehors, que Florestine fondit en larmes. Au nom
+du ciel, lui dis-je, expliquez-moi la cause de votre douleur;
+apprenez-moi quel est l'obstacle qui nous sépare. Elle continua de
+pleurer en silence. Auriez-vous cessé de m'aimer?--Mon attachement
+pour vous est inaltérable.--Votre attachement? N'osez-vous dire
+votre amour?--De l'amour! répondit-elle d'un air égaré, de l'amour!
+je n'en eus point pour vous!--Vous n'en avez pas eu pour moi! et
+pourquoi me l'avoir laissé croire? pourquoi m'en avoir imposé?--Je
+m'en imposais à moi-même.--Perfide! vous vous êtes plu à me faire
+avaler le poison jusqu'à la dernière goutte.--Je ne suis pas
+perfide, je ne suis que sensible et malheureuse.--Vous sensible!
+vous! qui, pour prix de l'amour le plus délicat, du dévouement le
+plus entier, m'avez rendu votre jouet; vous qui attendez, pour me
+précipiter dans l'abîme du désespoir, que je me croye parvenu au
+comble de la félicité. Vous êtes sensible! vous! Cela peut-il
+s'entendre sans indignation. Vous me promettez votre foi, je cours
+chercher le consentement de ma mère, elle me l'accorde; je
+m'empresse de tout préparer pour la fête de notre hymen: le contrat
+est dressé; étoffes, voitures, bijoux, diamans, tout est là, tout,
+et vous m'annoncez que vous ne pouvez m'appartenir (elle cacha sa
+tête dans ses mains); mais le motif de ce changement inoui ne me
+sera pas long-temps caché! Que dis-je, je le connais maintenant cet
+horrible mystère, l'unique barrière qui s'élève entre nous; la
+voici: vous aimez le général de Lamerville (elle frissonna);
+tremblez, tout son sang me vengera de votre trahison.--Epargnez-moi,
+s'écria-t-elle d'une voix déchirante; Léon épargnez-moi.--Que je
+vous épargne! moi! que vous avez si indignement trompé! moi! qui
+aurais tout sacrifié à votre bonheur! oui, tout, ingrate, tout,
+jusqu'à l'amour que vous m'inspirez. Eh bien! prononça-t-elle en se
+précipitant à mes genoux; eh bien! mon cher Léon, faites ce généreux
+effort; sacrifiez-le-moi cet amour auquel je ne puis désormais
+répondre.--Barbare, lui criai-je avec l'accent de la fureur;
+barbare, enfonce-le bien avant dans mon coeur ce dernier trait. Qui
+me l'aurait dit, grands dieux! après ce que j'ai fait pour elle, que
+je n'aurais pu obtenir de sa pitié qu'elle daignât au moins me
+tromper!--Ciel! ô ciel! balbutia Florestine en tombant sur le
+plancher.
+
+Le bruit de sa chute ramena mon attention sur elle. Je la relevais:
+elle était glacée, son regard était fixe, on ne sentait plus son
+pouls: je la crus morte; mon angoisse fut terrible. Je jetai des
+cris épouvantables. Je l'ai tuée, répétai-je hors de moi, je suis un
+monstre, un assassin, je l'ai tuée. Madame de Las-Casas arriva. Je
+sortis comme un désespéré, et courus toute la ville sans savoir où
+j'allais, jusqu'au moment où je succombai sous le poids de la
+lassitude.
+
+L'exercice violent que j'avais fait donna quelque trêve à
+l'agitation de mes esprits. Je blâmai l'emportement où je m'étais
+livré. Peut-être, pensai-je, Florestine n'est-elle pas aussi
+coupable que je l'ai cru. Si je me fusse conduit avec plus de
+modération, peut-être aurais-je pu la ramener à moi; son coeur ne
+s'est peut-être pas engagé sans retour. Je me rappelai chacune des
+paroles, chacun des mouvemens qui lui étaient échappés, et l'amour
+m'aveuglait au point que ce qui devait me confirmer mon malheur, fit
+naître en moi un rayon d'espérance. Je l'embrassai avec transport,
+et je retournai chez madame de Rostange, dans le projet d'avoir avec
+elle une explication tranquille.
+
+Madame de Las-Casas ne voulait pas me laisser entrer chez sa fille.
+J'insistai, en lui jurant de ne rien faire, de ne rien dire qui pût
+lui causer de la peine. Elle me regarda tristement, me conduisit
+vers Florestine qui était couchée, et s'en alla.
+
+Je vous ai fait beaucoup de mal, dis-je à madame de Rostange, je
+viens vous en demander pardon.--Pardon, reprit-elle, oh! moi seule
+ai besoin de pardon; accordez-le moi, mon ami, ajouta-t-elle en me
+tendant la main, soulagez-moi du remords qui m'oppresse; mon tort
+est affreux sans doute, mais il est involontaire.--Ainsi vous aimez
+M. de Lamerville.--Je l'idolâtre: j'ai pour lui une passion
+insurmontable; je donnerais une vie pour lui appartenir un jour, un
+seul jour.--Affreuse révélation! échappa-t-il à madame de
+Simiane.--Horrible en effet, reprit le comte; cependant j'eus la
+force de me contenir, et je dis avec douceur, à madame de Rostange:
+eh quoi! un an de soins, d'amour, n'a pu me gagner votre coeur; et
+lui, si vîte! si vîte!... Je tenais encore sa main, je la baignai de
+larmes. Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez pas: vous me déchirez
+l'ame. Hélas! si vous saviez ce que j'ai souffert, depuis
+qu'éclairée sur mes sentimens, j'ai compris la douleur que
+j'allais verser dans votre sein, j'en suis certaine, vous me
+plaindriez.--Oui, je vous plains, Florestine, vous ne serez jamais
+aimée comme vous l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville vous
+consacrera-t-il tous ses momens? S'apprête-t-il à recevoir la foi
+qui m'était due--J'ignore ses projets, il ne m'en a rien dit; je ne
+lui ai rien demandé, je n'en veux rien savoir: il m'aime, c'est
+assez.--Infortunée! puisse mon désespoir ne devenir jamais ton
+partage! Puisses-tu jouir de tout le repos que tu m'as ravi! Adieu.
+
+Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse de ma situation; un feu
+dévorant brûlait mes entrailles. J'entrai dans un café, et tombai
+dans un profond assoupissement, d'où je ne sortis que le soir.
+J'aperçus alors deux jeunes capitaines, assis à une table proche de
+moi, qui s'entretenaient d'un air de confidence. Rien n'est plus
+sûr, prononça l'un d'eux à voix basse, madame de Rostange vient de
+partir à l'instant pour rejoindre notre général. Je n'en entendis
+pas davantage. Agité d'un mouvement frénétique, je m'élance hors du
+café, j'accours chez Florestine; elle n'y était plus. Je revins à la
+hâte chez moi, j'ordonnai à mon laquais d'aller commander des
+chevaux à la poste. Je pars à la poursuite de madame de Rostange: je
+voulais l'enlever à mon rival, ou périr. Une fièvre maligne me
+contraint de m'arrêter au milieu de ma route: elle fit craindre,
+pendant six semaines, pour mes jours. Lorsque je fus hors de danger,
+je me trouvai dans les bras de ma mère; ses caresses me rappelèrent
+mon malheur et ses bontés; mais ces souvenirs ne produisirent pas en
+moi la plus légère émotion. Mon ame, usée par la douleur, était
+devenue insensible. On allait, venait autour de moi, sans qu'il m'en
+restât d'autre idée que celle d'un bruit désagréable à mon oreille.
+On me parlait sans que j'entendisse autre chose que des sons vagues.
+Je ne m'occupais de personne; je ne m'occupais pas même de moi. La
+tendresse de ma mère ne me charmait plus: cette mère incomparable
+faisait tout pour son fils, il n'était reconnaissant de rien. On
+s'imagina qu'on pourrait me tirer de ce triste état, en me faisant
+entendre de la musique. Cet essai ne réussit point: on me conduisit
+à la campagne, le changement d'air me fit un peu de bien; mais ce
+qui m'en fit davantage, ce fut d'apprendre que M. de Lamerville
+n'avait eu qu'un caprice de quelques mois pour madame de Rostange,
+qu'il ne lui avait donné aucune de ses nouvelles depuis qu'il avait
+rejoint l'armée, et qu'elle était revenue à Strasbourg, où elle
+essayait d'oublier son volage amant, en se livrant à la dissipation.
+Je demandai à madame de Saint-Elme de retourner à la ville; elle
+n'osa point contrarier le premier désir que j'eusse montré depuis ma
+maladie. J'allai chez le commandant, j'y rencontrai madame de
+Rostange; elle m'aborda la première, m'entretint avec confiance de
+sa folie et de son repentir: elle m'appela son ami, son plus cher
+ami, son unique ami. Après avoir été abusé par l'apparence de son
+amour, je le fus par celle de son amitié de préférence. Je cessai
+quelque temps d'être à plaindre. J'aimais encore.
+
+Le sentiment auquel madame de Rostange n'avait pas craint de
+s'abandonner hautement pour M. de Lamerville, en altérant la pureté
+de ses principes, avait détruit les qualités attachantes de son
+caractère; sa conversation était plus spirituelle qu'entraînante;
+elle n'avait plus, comme autrefois, le mot du coeur; mes opinions
+n'étaient plus les siennes, quelquefois même il semblait qu'elle se
+faisait un malin plaisir de me rompre en visière; elle se vengeait
+sur moi, sans s'en douter, du chagrin secret que lui causait
+l'abandon de M. de Lamerville: je lui pardonnai long-temps ses
+caprices, j'espérais que la constance de mes sentimens triompherait
+de sa légèreté; j'espérais que j'aurais dans elle, avec le temps,
+une amie qui me ferait sentir les charmes de cette amitié dont parle
+Montaigne; je me disais que ce rare trésor ne pouvait s'acheter trop
+cher. Quand elle prenait avec moi le ton d'une douce intimité,
+j'oubliais tous les maux qu'elle m'avait fait souffrir; mais
+j'aperçus enfin que je n'étais pour elle, que ce qu'on nomme si
+improprement, dans ce siècle, un ami. Trop sûre de son empire sur
+moi, elle ne me ménageait pas; elle montrait souvent plus
+d'empressement à d'autres personnes qu'à moi; cette conduite me
+blessa: on veut bien être dupe en amour; mais en amitié, on veut
+recevoir autant qu'on donne. Je cessai d'être assidu chez madame de
+Rostange; ma mère souhaita de retourner à Paris, je l'y accompagnai.
+
+Les amusemens de cette ville ne purent me distraire de la mélancolie
+où m'avaient plongé deux sentimens trompés; je ne pouvais me
+consoler de ne plus aimer Florestine, de ne plus intéresser celle
+qui m'avait été si chère, sous le double rapport de l'amour et de
+l'amitié. Je me répétais sans cesse avec amertume: Je suis devenu un
+étranger pour elle! Je fis connaissance de plusieurs femmes
+charmantes; j'inspirai, sans y songer, une vive passion à l'une
+d'elles; je désirai d'y répondre, je crus un jour y être parvenu,
+mais je me dis: Je deviendrais, dans l'avenir, un étranger pour
+elle! et je ne l'aimai pas.
+
+Le poids d'une indifférence dont j'avais inutilement tenté de
+sortir, altéra de nouveau ma santé. Les plaisirs de Paris n'ayant
+plus d'attraits pour moi, je vins chercher ceux de la campagne. Ils
+me paraissent aussi insipides que ceux de la ville: aucun lieu,
+aucune occupation ne rend du ressort à mon ame, l'ennui est toujours
+là à mes côtés, il m'obsède sans cesse, montre à mes yeux tous les
+objets sous la même couleur. Je n'ai pas encore trente ans, et je
+suis réduit à désirer la fin d'une existence inutile aux autres, à
+charge à moi-même.
+
+En prononçant ces derniers mots, le comte tomba dans une sombre
+rêverie; la marquise fit de vains efforts pour l'en tirer. Les
+ombres de la nuit voilaient déjà la cime des coteaux: il faut que je
+vous quitte, dit Anaïs à M. de Saint-Elme; si le changement de
+solitude peut vous être agréable, je pars après-demain pour
+Villemonble, venez m'y retrouver, vous y serez bien reçu. Il lui
+répondit à peine, et la laissa partir sans lui proposer de
+l'accompagner.
+
+Elle retourna chez elle à pas lents, et rêva long-temps au récit
+qu'elle venait d'entendre: ou Florestine, pensa-t-elle, est une
+femme coquette et fausse, dont le comte a été la dupe, ou le général
+est un de ces hommes orgueilleux et perfides qui se font un jeu de
+déchirer le coeur des femmes tendres et crédules qu'ils ont
+séduites. Ce dernier soupçon lui fit un mal affreux; mais
+devait-elle l'accueillir, d'après ce que le duc lui avait dit
+d'Amador? Ah! pensa-t-elle avec amertume, les hommes qui se croyent
+les plus fidèles à l'honneur, ne se font pas un scrupule d'en
+manquer envers nous! En est-il un assez délicat pour n'avoir jamais
+trahi les sermens faits à l'Amour? Ils se pardonnent tous ce dont
+ils sont tous coupables.
+
+Cette réflexion, qui, peut-être, n'était pas tout-à-fait juste, lui
+donna de l'humeur; Rosine, qui ne lui en avait pas encore vue, fut
+inquiète de lui en trouver; elle la crut malade: se trompait-elle?
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+Madame de Simiane passa une mauvaise nuit; elle était si changée à
+son réveil, que sa femme-de-chambre ne put s'empêcher de lui montrer
+sa sollicitude. Madame ne me paraît pas bien, dit-elle, Madame s'est
+peut-être trop fatiguée hier; j'ai souvent pensé que les longues
+promenades qu'elle fait pouvaient lui nuire. Eh puis! que Madame
+veuille bien me permettre une observation: il n'est pas prudent, à
+ce qu'il me semble, d'aller ainsi seule, le soir, parcourir la
+campagne; quant à moi, je suis sur les épines quand Madame est
+dehors à la nuit: on a sitôt fait une mauvaise rencontre. Anaïs
+laissa échapper un triste sourire. L'intérêt qu'une femme-de-chambre
+a d'examiner tous les mouvemens de sa maîtresse, l'instruit à
+deviner les sentimens qui l'agitent en secret. Rosine, d'ailleurs,
+connaissait si bien madame de Simiane, que son sourire lui apprit
+qu'elle nourrissait quelque idée affligeante. Certainement,
+s'écria-t-elle d'un ton qui peignait l'effroi, certainement il
+est arrivé quelque chose à Madame.--Non, Rosine; tranquillisez-vous,
+il ne m'est rien arrivé de fâcheux; je réfléchis seulement
+à une histoire que l'on m'a racontée.--Elle est donc bien
+douloureuse cette histoire?--Mais... elle est singulière. Cette
+Florestine.--Florestine, dites-vous, Madame; Florestine, ce nom est
+celui d'une Espagnole qui voulait duper M. de Lamerville.--Le
+duper!--Comment savez-vous cela?--Oh! le feu duc disait tout à
+Félix, et celui-ci ne me cache rien. Rosine voyant sa maîtresse
+disposée à l'écouter, continua ainsi: Le général aime beaucoup la
+musique; dans un concert où il fut à Strasbourg, il rencontra cette
+Espagnole qui, dit-on, a beaucoup de talent sur le piano; il
+l'entendit, en fut enchanté, et se fit présenter chez elle.
+Florestine, orgueilleuse d'avoir attiré l'attention d'un homme dont
+toutes les femmes enviaient la conquête, attribua à l'amour
+l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord montré. Le désir de triompher
+de vingt rivales, lui tourna la tête au point qu'elle se persuada
+avoir une passion invincible pour M. de Lamerville. Dans cette idée,
+elle rompit avec un jeune homme noble, riche, aimable, qu'elle était
+au moment d'épouser, pour partir comme une folle à la suite du
+général: elle s'imagina, par cette preuve publique d'amour, l'amener
+à l'épouser. M. de Lamerville n'avait pensé à rien moins qu'à
+s'engager dans un lien sérieux avec Florestine. Il fut plus chagrin
+que content du sacrifice qu'elle lui faisait; mais enchaîné par le
+plaisir de se croire l'objet d'une grande passion, il eut pendant
+quelque temps, pour la femme qui la lui montrait, ce qui, à son âge,
+tient lieu de sentiment. Quand Florestine s'aperçut que son goût
+pour elle était près de s'éteindre, elle essaya de le ranimer, en
+lui faisant redouter des rivaux. Ce manége ne lui réussit pas. Des
+querelles fréquentes s'élevèrent; chacune d'elle ôtait à Florestine
+une partie d'un empire usurpé. Le général n'osait pourtant pas se
+brouiller tout-à-fait avec elle, il craignait son désespoir. Il
+découvrit enfin que cette femme, aussi inconstante que vive dans ses
+amours, ne s'était pas compromise pour lui seul: elle avait
+autrefois suivi un amant en Angleterre; cet amant qui, pendant une
+courte absence, avait été supplanté par monsieur de Rostange, en
+parut tellement furieux, qu'on le soupçonna d'être l'auteur de
+l'assassinat commis sur la personne du vicomte. Le général ne crut
+pas devoir garder davantage de ménagemens avec une femme dont les
+torts n'avaient pas pour excuse un sentiment profond; il la quitta
+de manière à lui prouver qu'il ne voulait conserver aucune relation
+avec elle.
+
+Le récit de Rosine avait rendu à madame de Simiane toute sa
+sérénité; elle lui donna quelques ordres relatifs à son départ de
+Vernon, et la congédia d'un air de bienveillance: ensuite elle tira
+de sa poche le portrait d'Amador, le regarda long-temps, et songea,
+avec délices, qu'un homme qui avait de si beaux traits, ne pouvait
+avoir qu'une belle ame; elle se félicita de lui être destinée pour
+compagne, et se promit de cultiver sans relâche des talens dont elle
+se flattait que le charme était non-seulement propre à le séduire,
+mais encore à le fixer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+
+De retour à Villemonble, madame de Simiane négligea la poésie, pour
+ne s'occuper que de la musique. Quand le coeur commence à être
+subjugué par cette passion si douce et si amère, qui fait le destin
+de la vie, mille idées confuses et délicieuses, qui toutes se
+rapportent à un objet unique, s'emparent de l'esprit. On rêve alors
+plus qu'on ne pense; il y a un certain vague dans la sensation
+agréable que produit la musique, qui prolonge les plaisirs de la
+rêverie. A mesure, d'ailleurs, que les doigts parcourent avec
+agilité les cordes mobiles d'un instrument; que l'oreille est
+flattée par des sons mélodieux, l'image de ce qu'on aime apparaît
+plus touchante aux regards; elle s'insinue plus avant dans le coeur,
+la volupté de l'espérance y pénètre avec elle. Ah! l'on a raison de
+croire à l'hymne sans fin de Jehova: Là où tout est amour, tout doit
+être harmonie.
+
+Un mois s'était passé depuis la mort de M. de Lamerville, on n'avait
+point encore reçu de nouvelles du général: son silence commençait à
+paraître au moins incompréhensible à Mr. D... Anaïs l'expliquait
+d'une manière favorable. Une trève venait d'être conclue; M. de
+Lamerville en profiterait sans doute pour quitter l'armée; il devait
+avoir le désir de connaître la femme que son oncle avait jugée digne
+de lui; peut-être viendrait-il la surprendre. Bercée de cette
+aimable illusion, elle passait ses journées à l'attendre: elle ne
+sortait plus de l'enceinte de son parc, ne voulant pas retarder d'un
+moment le bonheur qu'elle comptait goûter dans sa première entrevue
+avec celui qu'elle aimait déjà plus qu'elle-même.
+
+Un matin qu'en déjeûnant avec Mr. D., elle déployait une gaîté qui
+ne lui était pas ordinaire, on apporta à ce dernier une lettre de
+Strasbourg:--Est-ce du général, demande d'une voix émue Anaïs?--De
+lui-même, répond son ami. A cet instant où son sort va se décider,
+madame de Simiane est assaillie par une foule de réflexions.
+L'espoir a soudain disparu de son coeur, la crainte le remplace:
+elle jette un regard timide sur Mr. D... Elle tremble de le voir
+ouvrir cette lettre. Ce n'était pas une lettre qu'elle espérait! Le
+cachet est brisé; son inquiétude redouble. Mr. D... lit tout bas;
+dans ses traits est l'expression de la surprise: Anaïs soupire, et
+n'ose l'interroger. Il s'approche d'elle, et lui présente la lettre
+sans prononcer un mot. Elle tressaille, la reçoit en détournant les
+yeux, se recueille, rassemble tout son courage, pressent qu'elle en
+aura besoin. Elle lit enfin:
+
+ _Le général de Lamerville, à Monsieur D...._
+
+ «J'ai appris avec une extrême douleur, la mort de l'oncle chéri
+ qui m'a long-temps servi de père. Les soins que madame de
+ Simiane, et vous, daignâtes prendre de ses derniers jours,
+ commandent ma reconnaissance; je crois m'acquitter en partie du
+ devoir que ce sentiment m'impose, en répondant à l'article le
+ plus important de votre lettre, avec la plus austère franchise.
+
+ »Loin d'être étranger au goût des arts, je rends hommage aux
+ personnes qui les cultivent avec succès, et j'aime leur société.
+ Mais permettez-moi de vous le dire, Monsieur, elles ont toutes
+ un penchant à l'indépendance, qui contrarie le véritable but où
+ tend le mariage. Je suis persuadé, d'ailleurs, que ce lien ne
+ peut être heureux qu'autant que ceux qui le forment ne sortent
+ pas des limites assignées par la nature. L'homme qu'elle créa
+ pour commander doit être supérieur en raison, en esprit, à sa
+ compagne, comme il lui est supérieur en force. Je chercherai
+ dans la mienne, si jamais j'en prends une, plus de grâces que de
+ beauté, plus de douceur que d'esprit, plus de complaisance que
+ de caractère. Je craindrais, je l'avoue, de lui voir des talens
+ qui, attirant sur ses pas une foule d'admirateurs,
+ l'empêcheraient de trouver tout son bonheur dans ma tendresse.
+ Je suis né fier, jaloux, un peu bizarre; il me faut une compagne
+ qui n'ait d'autre désir que celui de me plaire, d'autre gloire
+ que la mienne, d'autre passion que son amour pour moi. Je veux
+ être exclusivement aimé, et pour toujours. Je douterais de la
+ constance des sentimens d'une femme qui aurait l'imagination
+ mobile, et malheur à celle dont je serais l'époux, si je doutais
+ un moment d'elle.
+
+ »Je sais que madame de Simiane est jeune, belle, aimable,
+ qu'elle a autant de vertus que d'esprit, de modestie que de
+ talens. Mais elle est auteur, et, d'après mes principes, ce
+ titre élève une barrière insurmontable entre elle et moi. Sans
+ doute ces principes céderaient aux charmes de madame de Simiane;
+ aussi me refusai-je au plaisir de la connaître. Je redoute les
+ combats du coeur, ses faiblesses et ses regrets. Je renonce à
+ l'honneur de prétendre à la main de votre amie. Je lui abandonne
+ avec joie l'héritage de mon excellent oncle; et comme, dans la
+ carrière que j'ai embrassée, la mort peut m'atteindre à chaque
+ instant, je joins à ma lettre un acte en bonnes formes, au
+ moyen duquel madame de Simiane ne pourra jamais être troublée
+ dans la jouissance des biens devenus son partage.
+
+ »J'attends de vos bontés, Monsieur, que vous voudrez bien
+ engager madame de Simiane à donner des ordres pour que les
+ portraits de famille placés dans la galerie de l'hôtel de
+ Lamerville, soient remis à mon homme d'affaires: ils ne peuvent
+ intéresser cette dame, et j'attache le plus grand prix à leur
+ possession.
+
+ »Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime,
+
+ »AMADOR DE LAMERVILLE.»
+
+
+Ce n'était pas sans un effort pénible qu'Anaïs était parvenue à lire
+cette lettre en entier. Quand elle l'eut achevée, elle la posa sur
+la table qui était devant elle, fixa d'un oeil morne l'acte fatal
+qui attestait que la résolution prise par M. de Lamerville était
+irrévocable, et resta ensevelie dans le plus profond silence.
+
+Mr. D... connut alors quelle blessure l'amour avait faite à son
+coeur: il sentit qu'il ne pouvait rien lui dire dans cet instant,
+qui ne fût déplacé. Il se contenta de lui adresser un regard
+vraiment paternel, lui donna un baiser sur le front, et sortit.
+
+Anaïs alla se renfermer dans sa chambre, où elle se livra aux plus
+tristes idées. O mon père! se dit-elle, pourquoi m'as-tu fait chérir
+les arts? Ton enthousiasme pour eux m'a perdue, je leur devrai mon
+malheur. Bientôt sa conscience délicate lui fit un crime de cette
+pensée: elle s'imagina entendre son père la lui reprocher du haut
+des cieux; elle crut devoir appaiser son ombre, par des prières, et
+s'en fut au mausolée de M. de Crécy. L'aspect de la fleur académique
+qu'elle y avait jadis placée, lui fit répandre des larmes. Mais à
+genoux auprès de ce monument qui lui rappelait tant de souvenirs
+solennels, elle retrouva quelques étincelles de ce feu sacré que
+l'amour filial avait allumé dans son ame, et qu'un autre amour
+menaçait d'éteindre. Elle revint au château, en jurant d'oublier
+Amador. Pourra-t-elle tenir son serment?
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme auteur, tome I, by
+Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I ***
+
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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+ The Project Gutenberg's eBook of La Femme Auteur, Volume I, by Adélaïde-Gillette Dufrenoy </title>
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+Project Gutenberg's La femme auteur, tome I, by Adélaïde-Gillette Dufrénoy
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La femme auteur, tome I
+ ou les inconvéniens de la célébrité
+
+Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+Release Date: June 12, 2011 [EBook #36394]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+
+<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p>
+
+<h1>LA FEMME AUTEUR.</h1>
+
+<p class="center p2"><b>TOME I.</b></p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+<p class="center">CET OUVRAGE SE TROUVE</p>
+
+<p class="center"><i>chez les libraires suivans</i>:</p>
+
+<p class="left30">A Paris, chez <i>Delaunay</i>, Palais-Royal, galerie de bois.<br />
+A Maux, chez <i>Guedon</i>.<br />
+A Genève, chez <i>Manget</i> et <i>Cherbuliez</i>.<br />
+A Lille, chez <i>Toulotte</i>.<br />
+A Marseille, chez <i>Sube</i> et <i>Laporte</i>.<br />
+A Rennes, chez <i>de Kerpen</i>.<br />
+A Bruxelles, chez <i>de Mat</i>.<br />
+A Mons, chez <i>Leroux</i>.<br />
+A Caen, chez <i>Auguste Lecresne</i>.<br />
+A Trèves, chez <i>Lintz</i>.<br />
+A Riom, chez <i>Thibaud</i>.<br />
+A Clermont, chez <i>Landriot</i>.<br />
+A Lyon, chez <i>Regnier</i>.<br />
+A Turin, chez <i>Gaëtan-Balbino</i>.</p>
+
+<p class="center"><i>Sous presse, pour paraître fin de janvier
+prochain</i>:</p>
+
+<p class="center">L'Incendie du Monastère, <i>ou</i> le Persécuteur
+inconnu, par l'auteur d'Armand
+et d'Angella, etc., 3 vol. in-12.</p>
+
+<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p>
+
+<p class="center"><small><b>LA</b></small></p>
+<h2>FEMME AUTEUR,</h2>
+
+<p class="center p2"><small><b>OU</b></small></p>
+
+<p class="center p2"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p>
+
+<p class="center p2"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ,</b></big></p>
+
+<p class="center p4"><span class="smcap"><b>Par M<sup>ME.</sup> DUFRENOY.</b></span></p>
+
+<p class="font95 center p2"><b>TOME I.</b></p>
+
+<p class="p4 center"><small><b>IMPRIMERIE DE POULET.</b></small></p>
+
+<p class="center"><b>A PARIS,</b></p>
+
+<p class="p2 center"><small><b>Chez <span class="smcap">Bechet</span>, Libraire, quai des Augustins,
+N<sup>o</sup>. 63.</b></small></p>
+
+<p class="center p4"><b>1812.</b></p>
+
+<p class="center p4"><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a>
+<b>Tous les exemplaires de cet Ouvrage
+doivent être signés par l'Auteur.</b></p>
+
+<div class="figcenter"><img src="images/illus_004.jpg" width="246" height="57" alt="author's signature" title="" />
+</div>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+<h2>LA FEMME AUTEUR,</h2>
+
+<p class="center"><small><b>ou</b></small></p>
+
+<p class="center font95"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p>
+
+<p class="center"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ.</b></big></p>
+
+<h3 class="p4">CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<p class="p2">Auguste, comte de Crécy, jouissait
+d'une grande fortune. Il avait
+une figure agréable, une taille
+noble, un grand fond d'instruction,
+et beaucoup d'agrémens
+dans l'esprit. Incapable de flatter
+ceux que le rang et les richesses
+plaçaient au-dessus de lui, il
+montrait de la condescendance
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+pour ses égaux, et de la bonté
+pour ses inférieurs: il s'enflammait
+au récit d'une belle action,
+et se sentait d'abord l'ami de celui
+qui l'avait faite. L'injustice le
+révoltait, surtout quand elle était
+commise envers l'être faible ou
+malheureux. Il regardait comme
+un devoir d'en signaler l'auteur,
+et de le poursuivre, au risque de
+compromettre sa propre tranquillité.</p>
+
+<p>Convaincu que la nature a créé
+les hommes pour commander
+aux femmes, il avait toujours un
+air protecteur avec elles: toutes
+pouvaient également prétendre
+à son appui, aucune ne pouvait
+prétendre à ses soins. Il regardait
+l'amour comme une faiblesse,
+cependant excusait ce sentiment
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+dans les femmes; peut-être
+même son orgueil lui faisait-il
+éprouver une prédilection secrète
+pour celles qui en avaient
+été les victimes; mais il trouvait
+indigne de la majesté d'un homme
+de se laisser subjuguer par cette
+passion; la mort lui paraissait
+préférable à la honte de recevoir
+des lois d'une maîtresse.</p>
+
+<p>Ce c&oelig;ur si fier s'était pourtant
+rendu aux charmes de Virginie,
+fille unique du colonel
+Surville, mort au champ d'honneur,
+en défendant sa patrie et
+son roi.</p>
+
+<p>Virginie était un modèle de
+beauté, de grâces et de vertus:
+elle n'avait aucun de ces talens
+agréables dont on fait tant de
+cas de nos jours, talens qui sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+peut-être plus nuisibles qu'utiles
+à celles qui les possèdent,
+qui séduisent plus qu'ils n'attachent.
+Sa mère, sa seule institutrice,
+s'était bornée à lui
+donner une connaissance parfaite
+de ses devoirs et de sa religion.
+Virginie était douce, économe,
+laborieuse; aucune femme
+ne se livrait avec plus de décence
+et de dignité, aux soins
+domestiques. Elle sentit un véritable
+amour pour M. de Crécy,
+et lui donna sa main. Comment
+se serait-elle effrayée de l'empire
+qu'un homme de ce caractère
+voudrait exercer sur la compagne
+de sa vie? Elle partageait
+les opinions d'Auguste sur la dépendance
+des femmes; et, plus
+tendre que vaine, ne demandait
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+pas mieux que de se soumettre
+au juste pouvoir d'un
+époux, pourvu qu'elle en fût
+constamment chérie.</p>
+
+<p>Dix ans d'hymen n'avaient apporté
+aucune altération aux sentimens
+de ce couple vertueux;
+une seule chose s'opposait à ce
+que la félicité du comte fût parfaite;
+il avait vainement désiré
+un fils qui soutînt l'éclat de son
+nom, Virginie n'était devenue
+mère que d'une fille, appelée
+<i>Anaïs</i>.</p>
+
+<p>M. de Crécy aimait beaucoup
+les sciences et les arts, il les
+cultivait avec succès: sa maison
+étoit ouverte à tous ceux des artistes
+et des savans qui avaient
+acquis quelque réputation. Aucun
+jour ne se passait sans qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+n'en réunît plusieurs chez lui.
+L'entretien y roulait presque
+toujours sur des sujets intéressans.
+Tandis qu'on les discutait
+avec plus ou moins de chaleur,
+Anaïs apprenait en silence, auprès
+de sa mère, à broder ou à faire de
+la tapisserie. Cette aimable enfant
+n'était pas tellement captivée par
+ce travail, qu'elle ne pût prêter
+son attention aux discours
+tenus autour d'elle; ils se gravaient,
+en partie, dans sa jeune
+mémoire; elle s'instruisait sans
+étudier, et son esprit et sa raison
+se formaient, pour ainsi
+dire, à son insu.</p>
+
+<p>Un soir la conversation s'engagea
+sur les différens genres de
+gloire. On n'étoit pas d'accord
+sur celui qui devait obtenir la
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+préférence; on passa en revue les
+grands hommes également illustres
+dans diverses carrières. Chacun
+prenait parti pour celui d'entr'eux
+dont le génie s'accordait le
+plus avec ses goûts. Quant à moi,
+dit le comte d'une voix exaltée,
+je chéris tous les hommes supérieurs
+qui se sont acquis une
+gloire pure; mais celui dont
+j'aime le plus la mémoire, celui
+dont le caractère me paraît commander
+le plus l'admiration, celui
+dont les écrits font les délices
+de mes loisirs, cet homme
+enfin est Racine: oui, je consentirais
+à éprouver toutes les
+infortunes, à souffrir tous les
+maux, pour avoir donné l'existence
+à un fils qui lui ressemblât.
+Mon dieu! s'écria vivement
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+Anaïs, en laissant tomber
+son ouvrage, pourquoi ne puis-je
+être un Racine! Cette exclamation
+d'une enfant qui entrait
+dans sa neuvième année, étonna
+tout le monde, et fit sourire le
+comte. Anaïs se mit à fondre
+en larmes. Son père la prit dans
+ses bras, et lui donna plusieurs
+baisers; mais à chaque caresse,
+elle répétait: Vous ne m'aimerez
+jamais comme Racine! Je
+suis bien malheureuse! Consolez-vous,
+charmante Anaïs, lui
+dit un savant distingué, que touchait
+sa douleur naïve; consolez-vous,
+votre sexe a plus d'un
+titre à la gloire; peut-être êtes-vous
+appelée à nous rendre un
+jour ou Deshoulières ou Sevigné.
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+Anaïs aurait bien voulu connaître
+l'histoire de ces femmes célèbres;
+un regard de Virginie, qui
+la rappelait à ses côtés, retint
+la question qu'elle était près de
+faire. La nouvelle idée qui s'était
+emparée de son imagination,
+troubla cette nuit son
+sommeil. Tendre Anaïs, eh!
+quoi! déjà tu vas être enlevée
+à l'heureuse insouciance de ton
+âge; déjà les amusemens de l'enfance
+vont perdre à tes yeux
+tous leurs charmes; tu verras,
+sans intérêt, tes compagnes se
+jouer autour de toi; tu ne donneras
+plus, à leur joie, qu'un
+sourire de complaisance. Le germe
+d'une passion est déjà dans
+ton sein: tremble qu'il ne s'y
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+développe. Anaïs, ton sexe ne
+peut rien aimer ardemment,
+même la gloire, sans qu'il ne
+lui en coûte le bonheur.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<p class="p2">Le lendemain, à déjeûner,
+Anaïs parut rêveuse. Es-tu souffrante,
+lui demanda le comte?&mdash;Non,
+mon père; mais je réfléchis.&mdash;A
+quoi donc?&mdash;A
+la conversation d'hier.&mdash;Tu y
+penses encore?&mdash;J'y penserai
+toute ma vie.&mdash;Elle se hasarde
+alors à l'interroger sur les femmes
+illustres dont elle enviait
+le destin, écoute avec la plus
+grande attention, tout ce que
+lui en raconte M. de Crécy,
+et quand il a cessé de parler,
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+se jette à son col, en s'écriant:
+Mon père, nous serons
+heureux, vous m'aimerez autant
+que vous aimez Racine; je
+deviendrai célèbre, soyez-en
+certain; je le deviendrai. Puis
+elle courut chercher une superbe
+poupée dont on lui avait fait présent
+il y avait peu de jours, et
+qu'elle avait reçue avec transport,
+demandant la permission
+à sa mère de l'envoyer à une de
+ses amies. Prends garde de te
+repentir de ce trait généreux,
+observa le comte.&mdash;Jamais,
+mon père: je ne veux conserver
+aucun objet de distraction; je
+ne veux plus songer qu'à devenir
+savante. Vous me donnerez
+beaucoup de livres, et j'étudierai
+du matin au soir.&mdash;Ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
+zèle est beau, mais je doute qu'il
+dure.&mdash;Il durera. S'il arrive
+que l'étude m'ennuie, je penserai
+à vous, et je n'y trouverai
+plus que du plaisir.&mdash;Bonne,
+chère Anaïs! Ma Virginie, presse
+avec moi notre enfant sur ton
+c&oelig;ur. La comtesse embrassa sa
+fille en soupirant.&mdash;Mon projet
+vous déplairait-il, maman, demanda
+la petite avec inquiétude.
+J'approuve toujours tout ce que
+ton père approuve, répondit la
+comtesse; mais je serais fâchée
+que de nouvelles occupations
+t'éloignassent de celles que tu
+partageais avec moi.&mdash;Oh! ne
+craignez rien, maman, je ne
+veux pas être moins aimée de
+vous que de mon père, je trouverai
+du temps pour tout.&mdash;A
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+la bonne heure.&mdash;Me donnerez-vous
+bientôt des maîtres,
+mon père?&mdash;Dès demain.&mdash;Vous
+me le promettez.&mdash;Je te
+le promets.&mdash;La femme-de-chambre
+vint chercher Anaïs,
+pour faire sa toilette; elle la suivit,
+non sans avoir prié plusieurs
+fois le comte de ne pas oublier
+sa parole.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="p2">La comtesse, demeurée seule
+avec son époux, se hasarda de
+lui montrer ses craintes sur les
+suites de l'engagement qu'il venait
+de prendre. Je comptais, lui
+dit-elle, élever ma fille comme
+je le fus moi-même. Je ne vois
+pas sans peine, je te l'avoue,
+mon cher Auguste, que mon
+projet soit renversé. Peut-être
+ai-je tort, mais je suis effrayée
+du désir que notre Anaïs a de
+se distinguer: ce désir me semble
+incompatible avec la modestie
+qui convient à notre sexe,
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+et je me trouverais la plus malheureuse
+des mères, quand bien
+même ma fille deviendrait l'objet
+de l'admiration générale, si les
+talens qui lui procureraient cet orgueilleux
+avantage devaient lui
+coûter une seule vertu.&mdash;Rassure-toi,
+l'envie que notre enfant
+montre de s'instruire, ne
+tient pas à la vanité, mais à un
+sentiment profond de l'ame. L'unique
+motif qui l'anime n'est-il
+pas celui de me plaire?&mdash;J'en
+conviens.&mdash;Cela doit te rassurer.&mdash;Oh!
+l'extrême sensibilité
+de cette enfant m'épouvante:
+tous mes soins tendaient
+à la modérer. Les leçons
+qu'elle va recevoir, ses lectures
+produiront un effet contraire.
+J'ai souvent entendu dire à ma
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+mère, qui était une personne
+d'un grand sens, que la culture
+des lettres et des arts est dangereuse
+pour une femme, et que
+celle qui s'y livre doit être nécessairement
+ou malheureuse ou
+coupable. M. de Crécy réfuta
+cette opinion par plusieurs exemples.
+Ensuite il ajouta: Es-tu
+convaincue?&mdash;Je le suis toujours,
+dès que tu as parlé: toutefois,
+loin de porter envie aux
+femmes qui attirèrent les regards
+de leur siècle, qui ont mérité
+les éloges du nôtre, je préfère
+ma destinée obscure à leur brillante
+destinée; mon bonheur est
+si parfait, que je n'en souhaitais
+pas un autre pour ma fille.&mdash;Le
+comte, fortement ému, serra en
+silence la main de sa femme; un
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+moment après il dit: Je conviens
+qu'il eût peut-être été
+préférable qu'Anaïs se fût montrée
+la fidelle image de ma
+Virginie; mais à la touchante
+douceur de ton caractère, elle
+joint l'exaltation du mien: elle
+est tour-à-tour modeste, fière,
+patiente, emportée: à beaucoup
+de tes qualités, elle unit quelques-uns
+de mes défauts. Son
+imagination cherche continuellement
+à s'exercer; son c&oelig;ur
+éprouve, en secret, le besoin
+impérieux d'aimer encore autre
+chose que nous: il est donc de
+notre prudence de ne pas contrarier
+le noble penchant qu'un
+mot a suffi pour développer en
+elle. Oui, puisque la nature lui
+créa une ame ardente, il lui faut
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+des illusions: que celle des arts
+la préserve de toute autre. Je
+vais m'appliquer à former son
+esprit; continue à former ses
+m&oelig;urs; que nos leçons et ton
+exemple la rendent un jour digne
+de prendre rang parmi les femmes
+illustres, qui sont ensemble
+la gloire et le modèle de leur
+sexe.</p>
+
+<p>Le comte prononça ces derniers
+mots avec tant d'enthousiasme,
+que Virginie n'osa plus
+combattre son opinion: elle
+avait d'ailleurs une si haute idée
+des lumières de son époux, et
+se défiait tellement des siennes,
+qu'elle se reprocha presque ses
+légitimes sollicitudes.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="p2">Anaïs eut bientôt des maîtres
+de tout genre: elle s'appliquait
+également à la peinture, à la
+musique, à l'étude des langues,
+à celle de l'histoire: c'était par
+une occupation, qu'elle se délassait
+d'une autre; elle ne voulait
+pas entendre parler de repos;
+elle regrettait le temps
+qu'elle était obligée de donner
+au sommeil; et pendant celui
+qu'elle restait auprès de sa mère
+à broder, elle repassait en elle-même
+les leçons qu'elle avait
+reçues, et dont elle craignait de
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+ne jamais assez se pénétrer; ses
+progrès furent rapides. A quinze
+ans elle joignait à la connaissance
+parfaite de sa langue, celle de
+la langue latine; elle pinçait
+très-bien la harpe, chantait à
+merveille, peignait agréablement
+la miniature, les fleurs, et dansait
+avec grace. Ses lectures en
+poésie se bornaient à nos Tragédies
+saintes, au poëme de la
+Religion, aux odes de J.-B. Rousseau,
+à quelques chants de la
+Henriade, et aux idylles de madame
+Deshoulières. M. de Crécy
+s'étant principalement occupé de
+parler à sa raison, elle était devenue
+très-réfléchie: elle écoutait
+beaucoup, parlait peu, répondait
+avec justesse aux questions
+qui lui étaient adressées,
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+mais elle ne laissait échapper
+aucune de ces réparties qui donnent
+un tour orignal et piquant
+à la conversation. On la louait
+sans cesse sur son talent en musique,
+en peinture; on ne la
+louait jamais sur son esprit; on
+croyait qu'elle n'en avait point:
+cette opinion, qu'elle partageait,
+lui avait donné une timidité excessive:
+elle exprimait souvent
+très-mal ce qu'elle sentait très-bien;
+et chagrine du peu de
+fruit qu'elle pensait avoir retiré
+de l'étude, si elle s'y livrait encore
+avec constance, c'était uniquement
+pour satisfaire à son
+goût, et non plus dans l'espoir
+qui l'avait d'abord portée à la
+chérir.</p>
+
+<p>Dans le nombre des jeunes gens
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+de qualité qui étaient admis chez
+M. de Crécy, on remarquait le
+marquis de Simiane. Vingt-sept
+ans, un grand nom, une belle figure,
+une taille agréable, étaient
+ses titres à la bienveillance; il
+n'avait que peu d'instruction et
+d'esprit, mais il avait ce qui en
+tient lieu dans le monde, ce qui
+souvent même y fait mieux réussir,
+du tact et de l'adresse. Il croyait
+devoir à son rang de se montrer
+le protecteur des lettres et des
+arts; il accueillait avec distinction
+ceux qui les professaient, recherchait
+leur société, prêtait à
+leur entretien une attention qui
+lui faisait supposer des lumières
+qu'il n'avait pas, et quand il s'élevait
+des discussions entr'eux, il
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
+avait toujours soin de se ranger
+à l'opinion de celui dont le mérite
+était le plus reconnu.</p>
+
+<p>Le marquis cherchait à s'allier
+à une famille noble et riche:
+Anaïs lui convenait, il se crut
+amoureux d'elle, et demanda sa
+main. Le comte n'avait aucune
+objection à faire contre M. de Simiane,
+il instruisit sa fille des vues
+que ce seigneur avait sur elle, en
+la laissant maîtresse de les agréer
+ou de les refuser.</p>
+
+<p>Anaïs n'avait pas encore éprouvé
+le désir de changer d'état, mais
+à seize ans, malgré beaucoup
+de raison, on ne voit pas sans
+plaisir approcher le moment où
+l'on comptera dans le monde.
+Mademoiselle de Crécy n'avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+d'ailleurs aucun motif de redouter
+l'hymen; il donnait, depuis
+tant d'années, de si beaux jours
+à ses parens! Etrangère à tout
+ce qui n'était pas eux, ou ses
+études, elle s'imaginait que tous
+les hommes ressemblaient à son
+père. M. de Simiane avait l'air
+de partager ses goûts; il sollicitait
+souvent la faveur de l'entendre
+pincer la harpe, il admirait
+ses petits tableaux, il lui demandait
+quelquefois son avis sur un
+trait d'histoire, ou sur une question
+de littérature, et y déférait
+toujours. Enfin, il était le seul
+qui eût cherché, jusqu'à cet instant,
+à lui plaire; et quelle est la
+femme dont le c&oelig;ur n'est pas encore
+ouvert à l'amour, qui n'accorde
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+un sentiment de préférence
+à l'homme qui, le premier,
+l'avertit du pouvoir de ses charmes?
+Anaïs consentit à devenir
+marquise de Simiane.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="p2">Les trois premiers mois de son
+mariage se passèrent dans une
+dissipation continuelle; le marquis
+se plaisait à la conduire dans
+les cercles les plus brillans, aux
+spectacles, aux concerts, aux
+bals. Madame de Simiane était
+très-belle; mais sa timidité lui
+donnait une sorte de gaucherie
+qui la déparait un peu; comme
+elle était mal à son aise au milieu
+du grand monde, elle n'y paraissait
+pas à son avantage. On s'y permettait
+quelquefois des plaisanteries
+que sa candeur l'empêchait
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+de comprendre: ses questions
+naïves la rendaient alors l'objet
+d'une attention désobligeante;
+quelquefois aussi elle entendait
+parler en riant de certaines matières
+que l'austérité de ses principes
+ne lui permettait pas de
+traiter avec légèreté; tout ce
+qu'elle voyait lui causait un étonnement
+mêlé de tristesse. Elle
+pria M. de Simiane de la laisser
+désormais mener une vie plus retirée.</p>
+
+<p>Le marquis ne s'opposa point à
+ses désirs; le peu de succès qu'elle
+avait obtenu dans la société était,
+à ses yeux, un tort qui lui avait
+ravi tous ses charmes: l'indifférence
+succéda au penchant assez
+vif qu'il avait senti pour elle; la
+politesse remplaça les soins; il
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+ne l'empêchait pas de cultiver ses
+talens, mais il ne paraissait plus
+y attacher de prix; il n'était plus
+le témoin ni l'admirateur de ses
+aimables travaux.</p>
+
+<p>Ce changement affligea beaucoup
+madame de Simiane; elle
+chercha vainement à regagner la
+tendresse de son époux. Loin
+d'être sensible à ses douces prévenances,
+il en paraissait fatigué:
+l'air d'ennui qu'il apportait dans
+leur tête-à-tête les lui fit bientôt
+redouter à elle-même. Il est
+cruel pour une femme sensible et
+délicate, de n'être jamais comprise
+par celui avec qui elle se
+trouve sans cesse en rapport.
+Anaïs était dans ce cas; M. de
+Simiane n'avait que la surface de
+l'ame et de l'esprit; il devait être
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
+vu en perspective, et non de près.</p>
+
+<p>Le marquis avait au moins cela
+de bon, qu'il laissait une entière
+liberté à sa compagne; elle conduisait
+à son gré sa maison, et recevait
+ceux qu'elle voulait; il ne lui
+demandait aucun compte de l'emploi
+de son temps, ni de celui de
+son revenu. Beaucoup de femmes
+à sa place auraient été satisfaites
+de leur sort; mais elle s'était fait
+de l'hymen le tableau le plus séduisant,
+et n'y trouvant que l'absence
+du malheur, elle comparait
+sa situation à celle de sa mère,
+et soupirait en se répétant: <i>c'est
+pour toujours</i>.</p>
+
+<p>La crainte de troubler la tranquillité
+de ses parens, lui faisait
+renfermer sa douleur dans son
+sein: leur présence, d'ailleurs,
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+rendait la sérénité à son front.
+Elle était si touchée de leur
+tendresse, si heureuse de leur
+bonheur, qu'elle oubliait auprès
+d'eux tout ce qui manquait
+au sien; jamais elle ne leur avait
+témoigné autant d'amour: M. de
+Simiane, en détruisant ses espérances,
+avait doublé dans son
+c&oelig;ur la force du sentiment de
+l'amour filial. Ce sentiment, le
+seul qui ne trompe jamais, le seul
+qui conserve toujours une égale
+énergie, adoucit les regrets de la
+marquise. L'étude embellit de
+nouveau ses loisirs; son père la
+guide encore dans ses travaux; il
+est maintenant bien plus son
+ami que son maître; il ne craint
+plus de parler trop vivement à
+son ame par la magique peinture
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+de la plus séduisante des passions;
+il croit qu'elle aime, qu'elle est
+aimée de son époux: il déploie à
+ses regards toutes les richesses
+de nos poëtes; il applaudit à
+l'enthousiasme avec lequel elle
+déclame les scènes magnifiques
+de Racine et de Voltaire, et sourit
+de l'exaltation qui l'a fait s'écrier:
+O fortunée Zaïre, que
+j'envie ton destin!</p>
+
+<p>Jusqu'à cette époque, Anaïs
+avait cultivé tous les arts, sans
+montrer une prédilection particulière
+pour aucun; mais nos
+poëtes divins ont fait vibrer une
+corde nouvelle dans son c&oelig;ur;
+elle y résonne à chaque instant
+plus fortement. Ce ne sera point
+en vain qu'ils lui auront découvert
+un monde enchanteur; elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+essayera de les y suivre. Sa palette
+et sa harpe vont désormais
+être négligées, elle ne les traitera
+plus que comme de simples
+connaissances qu'on visite de loin
+en loin, pour ne pas s'en laisser
+entièrement oublier. Mais Racine,
+mais Voltaire, mais tous ceux
+qui, marchant sur leurs traces,
+parlent à l'ame, éclairent l'esprit,
+fortifient la raison, ils ne
+la quitteront plus: voilà ses amis,
+ses modèles; elle leur doit une
+illusion qui pourra charmer sa
+vie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="p2">M. de Simiane devait faire un
+voyage de trois mois; la marquise
+lui demanda et obtint son
+agrément pour aller passer cet
+intervalle au château de M. de
+Crécy. Ce château, situé dans
+le joli village de Villemonble,
+réunissait l'utile et l'agréable. Un
+parc superbe, un riche verger, et
+des prairies très-étendues bordées
+par des saules pleureurs qu'arrosaient
+des ruisseaux d'eaux
+vives. On était dans la plus belle
+saison de l'année. Madame de
+Simiane, entourée de ses bons
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+parens et de quelques-uns de
+leurs savans amis, absente d'un
+époux dont la présence ne lui
+rappelait que d'importunes chaînes,
+s'imaginait quelquefois n'être
+encore qu'Anaïs. Elle allait dès
+le point du jour, un de ses auteurs
+favoris en main, s'enfoncer
+dans les routes solitaires qui environnaient
+son habitation; elle
+choisissait, pour s'y asseoir, l'endroit
+le plus agreste, et, là,
+jouissait avec transport du charme
+des beaux vers, et de celui d'un
+paysage varié. Lorsque la cloche
+du déjeûner se faisait entendre,
+elle s'empressait de cueillir
+la fleur que sa mère aimait le
+mieux, et courait la lui offrir;
+un tendre baiser était le prix de
+ce tendre soin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+Elle s'entretenait, pendant le
+repas, de sa promenade, de sa
+lecture, de ses sentimens, de
+ses pensées; elle trouvait toujours
+une ame qui répondait à
+la sienne. Son exaltation n'était
+point traitée de folie, sa sensibilité
+d'exagération, sa délicatesse
+de susceptibilité. Aucune
+des personnes de sa société n'était
+étrangère au langage qu'elle parlait;
+madame de Crécy elle-même
+paraissait s'y complaire. Le propre
+de la véritable bonté est de
+savoir se prêter aux goûts de
+ceux qu'on aime, quoiqu'on ne
+les partage pas.</p>
+
+<p>Si les matinées d'Anaïs s'écoulaient
+au sein de doux plaisirs,
+ses soirées lui en apportaient
+de plus doux encore. C'est surtout
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+au déclin d'un beau jour,
+que la campagne brille de son
+éclat le plus touchant: le soleil,
+qui se retire par degrés de l'horizon
+pour faire place à la lumière
+mélancolique de la lune; le bêlement
+des troupeaux qui regagnent
+à pas lents leur étable,
+le bruit harmonieux des sources,
+l'agréable parfum des fleurs, le
+souffle caressant du zéphyr,
+tout vous invite aux rêveries aimables.
+Le génie des fables antiques
+semble alors errer autour
+de vous; tout est alors, dans la
+nature, amour ou poésie; c'est
+l'heure des divins prestiges, c'est
+celle de l'inspiration. Anaïs l'éprouva:
+son c&oelig;ur, plein d'un
+sentiment délicieux, avait besoin
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+de l'exhaler; l'amour filial
+lui dicta ce chant:</p>
+
+<div class="left30">
+<p>Beaux lieux, séjour de l'innocence,<br />
+Où je coule en paix mes loisirs!<br />
+Des jours de mon adolescence,<br />
+Vous me rendez tous les plaisirs.<br />
+Combien votre ombre solitaire<br />
+Parle doucement à mon c&oelig;ur!<br />
+Ici je vis près de mon père,<br />
+Et je crois encor au bonheur.</p>
+
+<p>Chaque matin, avant l'aurore,<br />
+Je viens rêver sous ce berceau;<br />
+Le soir j'y viens rêver encore,<br />
+Et j'y goûte un charme nouveau.<br />
+Oui, vous me serez toujours chère,<br />
+Retraite où, seule avec mon c&oelig;ur,<br />
+Sans trouble je songe à mon père,<br />
+Et peux croire encore au bonheur.</p>
+
+<p>Loin d'un monde vain et frivole,<br />
+Je respire ici librement;<br />
+La gloire, mon aimable idole,<br />
+Parfois m'y caresse un moment;<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+Parfois sa brillante chimère<br />
+Fait doucement battre mon c&oelig;ur;<br />
+Mais c'est surtout près de mon père<br />
+Que je crois encore au bonheur.</p>
+</div>
+
+<p>Ces vers n'ont d'autre mérite
+que celui d'être l'expression d'une
+pure tendresse, et, pourtant,
+Anaïs trouva un grand charme
+à les composer. Rien ne peut
+se comparer à l'enchantement
+que produit une première création
+dans les arts, si ce n'est
+l'enchantement que produit le
+premier moment d'un premier
+amour. Le poëte dont une longue
+étude a formé le goût, revoit
+souvent avec l'&oelig;il du dédain
+les faibles essais de sa muse.
+On ne s'honore pas toujours de
+l'objet de son premier choix. Ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+n'est ordinairement que dans l'été
+de la vie qu'on enfante des ouvrages
+dignes de la postérité; ce
+n'est souvent aussi qu'à cette
+époque qu'on réunit dans le
+c&oelig;ur tout ce qu'il faut pour bien
+aimer. Le dernier amour est le
+plus vrai et le plus invincible,
+mais les arts, comme l'amour,
+ont leur fleur qu'on ne cueille
+jamais qu'une fois. Le jeune poëte
+et le jeune amant doublent leur
+félicité présente par les heureux
+songes de l'avenir. L'expérience
+gâte tout, elle apprend à l'un
+qu'il faut plus que du talent pour
+se survivre; à l'autre, que <i>toujours</i>
+n'est un mot vrai en amour
+que pour quelques êtres privilégiés.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="p2">Les jours de bonheur s'écoulent
+vîte. Au moment où elle y
+pensait le moins, Anaïs reçut
+une lettre de M. de Simiane, qui
+lui annonçait son retour dans la
+capitale, et lui mandait qu'il serait
+fort aise de l'y trouver à son
+arrivée. Ce ne fut pas sans regret
+qu'elle obéit à la voix du devoir,
+et quand elle reçut le baiser
+d'adieu de son père, elle fut saisie
+tout-à-coup d'un si triste pressentiment,
+que des pleurs s'échappèrent
+en abondance de ses
+yeux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+Le comte attendri l'embrassa
+de nouveau en lui disant: «Ne
+t'afflige pas, ma fille, nous nous
+reverrons bientôt; ta mère et
+moi, nous irons te rejoindre
+dans une semaine.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père, qu'une semaine
+est longue, écoulée loin
+de vous! et pour la première fois
+Anaïs songea qu'un seul moment
+suffit pour amener un grand
+malheur.</p>
+
+<p>Son arrivée à Paris précéda
+d'environ deux heures celle de
+M. de Simiane; il la remercia de
+sa complaisance, et lui fit quelques
+excuses de n'être pas allé
+la chercher chez M. de Crécy,
+en lui expliquant les motifs qui
+l'en avait empêché. Il resta avec
+elle tout ce jour, l'entretint avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+confiance du désir qu'il avait
+d'obtenir du roi que sa terre fût
+érigée en duché, et la pria de lui
+faire, pendant quelques mois,
+le sacrifice de son goût pour la
+solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il,
+d'être fortement appuyé dans
+mon projet; je souhaite donner
+une fête, et j'espère que vous
+voudrez bien m'aider à la rendre
+à la fois agréable et brillante.&mdash;Je
+ferai mes efforts pour seconder
+vos desseins.&mdash;Je vous en
+remercie.&mdash;J'aime, il est vrai,
+la retraite; mais dès l'instant où
+vous croyez utile à vos intérêts
+que j'y renonce, j'oublierai qu'elle
+m'est chère.&mdash;Cette condescendance
+m'enchante.&mdash;Elle est
+juste.&mdash;Eh bien, puisque vous
+y consentez, il y aura chez vous,
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+jeudi prochain, souper, bal et
+concert; vous y rassemblerez les
+premiers virtuoses.&mdash;Je crains
+que cela ne soit impossible; nous
+n'avons, d'ici à jeudi, que sept
+jours.&mdash;L'argent fait des miracles,
+et je ne m'oppose point à
+ce que vous le prodiguiez.&mdash;Le
+marquis baisa respectueusement
+la main de madame de Simiane,
+et se retira, en lui disant qu'il
+allait écrire à M. et madame de
+Crécy, pour les inviter à vouloir
+bien venir honorer son assemblée
+de leur présence.</p>
+
+<p>Les soins que les apprêts de
+la fête exigèrent de la marquise,
+adoucirent la tristesse
+où son départ de la campagne
+l'avait jetée. Le désir d'obliger
+le marquis, lui fit attacher
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+beaucoup d'importance à une
+chose qui n'en avait pas par elle-même;
+elle s'applaudissait en
+outre de pouvoir lui prouver que
+l'espèce d'éloignement qu'elle
+avait pour le monde, ne venait pas
+de son peu de moyen d'y plaire.
+M. et madame de Crécy promirent
+de se rendre à l'invitation
+de leur gendre.</p>
+
+<p>Le jeudi matin, M. de Simiane
+témoigna sa satisfaction du goût
+et de la magnificence qui présidaient
+aux préparatifs de la fête.&mdash;Vous
+êtes vraiment une femme
+admirable, dit-il à la marquise,
+vous avez surpassé mon attente;
+ma fête sera superbe, elle me fera
+un honneur infini, il en sera mention
+partout; je suis le plus heureux
+<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+des hommes! Il s'approcha
+d'elle d'un air caressant, et lui
+prodigua mille complimens aimables.
+Madame de Simiane songea
+qu'un homme aussi frivole
+n'était pas celui de qui elle pouvait
+attendre sa félicité: mais cet
+homme était son époux; elle feignit
+de sourire, et cacha soigneusement
+sa pensée.</p>
+
+<p>Le marquis dîna tête-à-tête
+avec elle: il prit le ton empressé,
+et l'air de galanterie d'un amant
+à la mode. Savez-vous, répéta-t-il
+plusieurs fois, que vous êtes
+belle à ravir aujourd'hui, et lui
+donnant divers conseils sur sa
+coiffure, il l'assura que, si elle
+voulait, elle éclipserait toutes les
+femmes, et lui ferait plus d'un
+jaloux. Il lui débita ensuite mille
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+folies, et la quitta en lui recommandant
+de se préparer à paraître
+avec éclat.</p>
+
+<p>La gaîté insignifiante de M. de
+Simiane avait fait éprouver une
+sensation désagréable à la marquise:
+sa pensée se reporta vers
+M. de Crécy; elle s'étonna de n'avoir
+pas eu de ses nouvelles pendant
+ce jour; il avait l'habitude
+de venir la voir en arrivant
+de la campagne. Une vague inquiétude
+s'empara de son c&oelig;ur,
+mais elle réfléchit que son père
+pouvait n'être parti que tard de
+son château, et devint plus tranquille,
+en songeant qu'elle n'avait
+plus que peu d'heures à souffrir
+de son absence.</p>
+
+<p>La manière affectueuse et noble
+avec laquelle elle fit les honneurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+de son cercle aux premières personnes
+qui s'y rendirent, enchanta
+M. de Simiane; les éloges qu'il
+entendit prodiguer à la marquise
+le rendirent de nouveau orgueilleux
+de son choix.</p>
+
+<p>Il était près de neuf heures, une
+grande partie de la société était
+déjà réunie, le comte et la comtesse
+n'arrivaient pas: chaque voiture
+qui entrait dans la cour de
+l'hôtel, donnait à la marquise un
+léger mouvement de joie, que
+suivait bientôt un profond sentiment
+de tristesse. Ses regards,
+sans cesse attachés sur la porte
+du sallon, offraient un mélange
+touchant d'espoir et d'inquiétude.
+Sa situation devenant trop
+pénible, elle ordonna à un de ses
+gens de courir à l'hôtel de sa
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+mère, pour s'informer des motifs
+du retard qui lui causait
+tant d'alarmes. Elle aurait désiré
+différer l'ouverture du bal jusqu'au
+retour de son messager;
+mais M. de Simiane témoigna
+une si grande impatience de le
+voir enfin commencer, que cédant,
+quoiqu'avec répugnance,
+à ses v&oelig;ux, elle présenta sa
+main à l'homme le plus important
+de l'assemblée, pour danser
+avec lui le menuet de la Cour.</p>
+
+<p>Les graces décentes qu'elle déploya
+d'abord, surprirent tout le
+monde: on se demandait l'un à
+l'autre si c'était bien là cette même
+personne qui paraissait naguère
+si empesée et si gauche. Vous
+verrez, observa à demi-voix un
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+jeune fat qui se croyait malin,
+vous verrez qu'un beau jour elle
+nous confondra aussi, tout-à-coup,
+par son esprit.&mdash;Le trait
+serait unique, répondit une vieille
+coquette, en riant aux éclats.</p>
+
+<p>Madame de Simiane était à la
+fin de son menuet, quand le claquement
+d'un fouet de poste retentit
+à son oreille: ce bruit
+lui causa une agitation affreuse;
+elle sentit ses genoux fléchir,
+se hâta, en tremblant,
+d'achever sa danse, et, saisie
+d'effroi, suivit M. de Simiane,
+qu'elle venait de voir s'échapper
+du sallon.</p>
+
+<p>Elle le rejoignit au moment où
+il faisait entrer dans son cabinet
+un domestique de confiance de
+M. de Crécy, dont tous les traits
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+offraient l'empreinte de la plus
+profonde douleur. O mon dieu!
+mon dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé
+quelque funeste événement.
+Où est mon père, poursuivit-elle
+d'une voix étouffée et sombre?
+ne me trompez pas: dites, où
+est mon père?&mdash;Il n'a pu venir,
+il s'est trouvé mal, très-mal.&mdash;Ciel!
+l'aurais-je perdu!&mdash;Le
+domestique frémit, et se tait.
+Madame de Simiane s'évanouit.</p>
+
+<p>On s'empresse de la porter sur
+un ottomane. Rosine, sa femme-de-chambre
+favorite, accourt:
+elle frotte d'alcali les tempes de
+sa maîtresse, lui glisse quelques
+gouttes d'éther dans la bouche.
+Inutiles secours! madame
+de Simiane ne reprend point l'usage
+de ses sens.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
+Le médecin est appelé; il déclare
+qu'elle est dans un danger
+imminent, ordonne qu'on lui saigne
+sur-le-champ au pied, et
+qu'on s'abstienne surtout de faire
+le moindre bruit autour d'elle.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>L'assemblée se retire, consternée
+de ce terrible événement.
+M. de Simiane prie le docteur de
+veiller cette nuit la marquise;
+il y consent: à cinq heures du
+matin une crise favorable s'opère,
+Anaïs est sauvée.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Son premier soin, en reprenant
+connaissance, fut de
+prier le marquis d'aller rejoindre
+sa mère. Je vous en conjure,
+dit-elle, partez de suite; s'il en est
+temps encore, sauvez-la du désespoir,
+l'infortunée! vous ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+savez pas, vous ne saurez jamais
+tout ce qu'elle a perdu.</p>
+
+<p>M. de Simiane se rendit en
+diligence au château de la comtesse,
+pour y remplir l'office douloureux
+qui lui était confié. Anaïs
+défendit l'entrée de sa chambre à
+tout le monde; la seule Rosine
+obtint la permission de lui prodiguer
+des secours. Cette bonne
+fille devinait les besoins de sa
+maîtresse; elle apportait, à la
+servir, un zèle infatigable, et
+n'interrompait le lugubre silence
+qui régnait autour d'elle, que
+par ses sanglots.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="p2">M. de Simiane ramena madame
+de Crécy chez sa fille. On essayerait
+en vain de vouloir donner
+une idée de la scène déchirante
+qui se passa dans cette première
+entrevue: il est des douleurs qui
+ne peuvent se peindre.</p>
+
+<p>Tandis que le chagrin de madame
+de Simiane paraissait s'accroître
+tous les jours, celui de
+madame de Crécy paraissait, au
+contraire, s'adoucir. Cette femme,
+le modèle des épouses et
+des mères, n'avait pas vu la mort
+arracher subitement de ses bras
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+l'homme à qui elle avait dû vingt
+ans de bonheur, le seul homme
+sur qui elle eût jamais arrêté tendrement
+ses regards, sans que
+le coup qui le frappa n'eût détruit
+en elle les principes de la
+vie. Le moment où elle s'aperçut
+qu'elle le suivrait au tombeau,
+rendit à ses traits leur expression
+bienveillante; un sourire angélique
+les anima de nouveau: elle
+paraissait calme, elle n'était que
+résignée. Son sort ne l'alarmait
+plus, elle ne plaignait que celui
+de sa fille, et demandait sans
+cesse avec ferveur au ciel, qu'il
+lui donnât le courage de supporter
+le malheur qui devait, sous
+peu de temps, l'atteindre encore.</p>
+
+<p>Le monde, qui juge sur les
+seules apparences, croyait que
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+M. de Crécy avait été beaucoup
+moins aimé de sa veuve que de
+sa fille; il se trompait. Le deuil
+de ces deux personnes avait d'abord
+été le même, mais l'une
+prévoyait qu'elle avait de longs
+jours à parcourir, privée de la
+tendresse et de l'appui de son
+père; l'autre se complaisait à
+sentir qu'elle était près de rejoindre
+son époux.</p>
+
+<p>Une fièvre lente dévorait intérieurement
+la comtesse. Certaine
+que tout l'art des médecins ne
+pourrait la guérir, elle n'en appela
+point à son secours, et se
+prépara secrètement à se rendre
+digne de paraître devant le Dieu
+de bonté, dont elle était le plus
+parfait ouvrage. Ce devoir rempli,
+elle ne s'appliqua plus qu'à
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+dérober la connaissance de son
+état à sa fille: elle songeait que
+l'heure de l'affliction n'arriverait
+que trop tôt; elle voulait au moins
+la retarder, et parvint à dissimuler
+ses souffrances jusqu'à son
+dernier moment: il fut paisible,
+elle s'endormit plutôt qu'elle ne
+mourut.</p>
+
+<p>On trouva, dans un des tiroirs
+de son secrétaire, un testament
+qui contenait beaucoup de legs
+pieux. A ce testament était jointe
+une lettre adressée à sa fille. En
+voici le contenu:</p>
+
+<p>«Je meurs, mon Anaïs, ou
+plutôt j'échappe doucement à ce
+monde, et je vais dans un meilleur,
+me réunir pour toujours
+à ton père. Je n'emporte, dans
+la tombe, aucun regret que celui
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+de la douleur que je vais te
+causer: modère-la, ma fille;
+Dieu n'approuve point les afflictions
+extrêmes. Soumets-toi,
+sans murmure, aux pénibles
+épreuves qu'il t'envoie. Songe
+qu'il m'a fait une grace singulière,
+en me rappelant
+vers lui. Ma vie fut courte,
+mais tranquille et fortunée;
+ma mort ne l'est pas moins.
+Adieu; notre séparation ne sera
+pas éternelle, nous nous rejoindrons
+un jour, pour ne plus
+nous quitter. Je vais, avec ton
+père, veiller du haut des cieux
+sur toi. Je te bénis. Adieu».</p>
+
+<p>Cet écrit révéla à madame de
+Simiane, toute la délicatesse de
+l'ame de sa mère. Je ne me consolerai
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+jamais, répétait-elle à
+chaque instant, je ne me consolerai
+jamais de m'être abusée à ce
+point sur ses sentimens: j'osais
+l'accuser en moi-même de froideur,
+tandis que son air serein
+était un voile généreux, sous lequel
+elle cachait ses souffrances,
+pour ne pas m'en accabler; et
+moi, je n'ai pas su les pressentir;
+j'ai méconnu la tendre énergie
+de cette femme céleste. Que d'efforts
+sublimes elle a faits, pour
+m'éviter l'angoisse de ses derniers
+soupirs! Ah! j'aurais dû
+les recevoir, ils n'auraient dû
+que précéder ceux de sa fille!
+O ma mère! ange du ciel! pourquoi,
+toute à mes regrets, ai-je
+calomnié ton c&oelig;ur? Sans ma funeste
+erreur, mes soins peut-être
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+auraient pu te conserver:
+je te verrais encore à mes côtés,
+ta main essuyerait encore mes
+larmes; je ne t'aurais pas perdue,
+ou si j étais réservée à subir
+cet affreux malheur, je n'y joindrais
+pas du moins le tourment
+du remords.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours qui
+suivirent la mort de madame de
+Crécy, M. de Simiane sembla
+partager les regrets de la marquise;
+il était assidu auprès d'elle;
+et lui montrait des attentions particulières;
+mais il se relâcha bientôt
+de ses soins; son c&oelig;ur, incapable
+d'un sentiment profond,
+ne pouvait compatir long-temps
+à la même douleur. A quoi sert,
+disait-il à la marquise, à quoi
+sert de s'affliger sans cesse d'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+malheur sans remède. Vos pleurs
+vous rendront-ils ceux que vous
+avez perdus? Cette légèreté cruelle
+avec laquelle la plupart des gens
+du monde cherchent à consoler
+une personne sensible, d'un malheur
+irréparable, est un nouveau
+trait enfoncé dans ses blessures.
+M. de Simiane ajoutait innocemment
+au chagrin d'Anaïs; elle
+se trouva moins à plaindre quand
+l'ennui l'éloigna de sa présence:
+elle put du moins gémir en
+liberté.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="p2">Six mois s'étaient écoulés sans
+avoir apporté aucun adoucissement
+au chagrin de madame de
+Simiane; le marquis la pressait
+vainement de reparaître dans le
+monde, elle ne pouvait s'y décider.
+La solitude la plus entière
+était devenue le besoin dominant
+de son ame: elle goûtait un charme
+douloureux à se livrer à de
+sombres méditations, et le seul
+aspect d'une personne qui venait
+les troubler, lui causait une sorte
+d'effroi. Ses jours se passaient à
+contempler l'image de ceux qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+avait aimés si chèrement; ses
+nuits, à rêver à eux; quelquefois
+un doux mensonge lui rendait
+leur présence. O! combien alors
+son réveil était cruel!</p>
+
+<p>Sa santé déclinait visiblement;
+M. de Simiane ne s'en apercevait
+pas, ou s'en inquiétait peu.
+L'ambition et l'amour du plaisir
+le retenaient toujours hors de chez
+lui; il n'était occupé que du soin
+de faire sa cour à son roi, et à une
+grande dame dont il se croyait le
+seul amant favorisé, et pour laquelle
+il dépensait en fêtes, au-delà
+de ses revenus.</p>
+
+<p>La fidelle Rosine, alarmée de
+la situation de sa maîtresse, la
+conjura, mais sans succès, de
+songer à sa conservation. On ne
+prend que bien peu d'intérêt à
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+sa vie, quand on ne vit plus
+que pour soi.</p>
+
+<p>Madame de Simiane était tombée
+dans un état de langueur
+dont les suites pouvaient devenir
+funestes, quand M<sup>r</sup>. D., ce même
+savant qui lui avait appris le premier
+que la gloire peut être aussi
+l'apanage des femmes, revint
+d'un voyage de long cours. Il se
+présenta à sa porte; on lui dit
+qu'elle ne recevait personne: il
+demanda à voir sa femme-de-chambre;
+il parut si touché des
+pertes que la marquise avait faites,
+et supplia avec tant d'instances
+Rosine de lui procurer la
+faveur d'un moment d'entretien
+avec sa maîtresse, qu'elle se risqua
+d'enfreindre les ordres sévères
+qu'elle en avait reçus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
+M<sup>r</sup>. D., qui connaissait mieux
+le c&oelig;ur humain que ceux qui
+avaient cherché jusqu'à ce moment
+à distraire Anaïs, ne s'occupa,
+dans cette entrevue, que
+de sa légitime douleur; il ne paraissait
+pas se lasser d'entendre les
+détails du funeste événement qui
+causait son désespoir; il les lui
+faisait répéter, répondait à ses
+plaintes par des plaintes, à ses
+larmes par des larmes. Il obtint
+la permission de venir partager
+quelquefois sa retraite; l'espoir
+de lui être utile l'y ramena bientôt.</p>
+
+<p>Les poésies d'Ossian venaient
+de paraître; cet ouvrage, dont
+on a peut-être également exagéré
+les beautés et les défauts, produisait
+alors une sorte de révolution
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+dans les lettres. L'ame sensible,
+livrée à de profonds regrets,
+trouve, dans la lecture,
+un charme monotone qui plaît à
+sa tristesse. Il ne fut pas difficile
+à M<sup>r</sup>. D. d'amener adroitement
+la conversation sur Ossian. Il récita
+à madame de Simiane plusieurs
+strophes des chants de
+Selma, et ce passage du poëme
+de Fingal: <i>«O mon père! je
+n'entends plus le son de ta voix.
+Mes yeux ne peuvent plus te
+voir. Souvent, dans ma mélancolie
+solitaire et sombre, je vais
+m'asseoir auprès de ta tombe,
+et je me console en la touchant
+de mes mains tremblantes. Quelquefois
+je crois encore entendre
+ta voix; ce n'est que le murmure
+des vents du désert. Il y a déjà</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+<i>long-temps que tu es endormi
+pour toujours».</i></p>
+
+<p>Anaïs pria M<sup>r</sup>. D. de lui procurer
+Ossian; il le lui apporta
+dès le lendemain. Les regrets
+touchans de ce poëte firent un
+peu diversion à l'amertume des
+siens. Elle se pénétra tellement
+des ingénieuses fictions du célèbre
+Barde, qu'elles eurent pour
+elle tout l'entraînement de la vérité.
+Bientôt elle souhaita de visiter
+les lieux qui renfermaient
+les cendres de son père, et partit
+pour le château où elle avait
+passé auprès de lui quelques derniers
+jours de bonheur.</p>
+
+<p>M. de Simiane, qui ne pouvait
+se plaire à la campagne que lorsqu'il
+s'y trouvait en nombreuse
+société, n'y accompagna point
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+sa femme. Elle put s'abandonner,
+sans contrainte, à sa mélancolie.</p>
+
+<p>Elle fit élever au milieu de
+son parc un mausolée à la mémoire
+de ses parens. Elle passait
+une partie de ses journées dans
+ce lieu; là, son imagination remplie
+des rêves poétiques d'Ossian,
+elle voyait sans cesse errer autour
+d'elle l'ombre de son père
+et de sa mère; entendait leurs
+voix dans le souffle du vent
+qui agitait le feuillage, et ne se
+croyait plus entièrement seule
+au monde. Un soir que, toute
+entière à l'exaltation de ses pensées,
+elle s'était endormie assise
+sur une des marches du lugubre
+monument, M. de Crécy lui apparut
+en songe; elle s'imagina
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+l'entendre lui adresser ce discours:
+«Cesse, ma fille de te
+livrer à d'impuissans regrets;
+ce ne sont pas tes pleurs qui
+me prouveront ta tendresse,
+mais le soin constant que tu
+prendras de réaliser le plus
+cher de mes v&oelig;ux. Ma fille serait-elle
+devenue tout-à-coup
+insensible à la gloire? son
+c&oelig;ur, que je formai, ne bat-il
+plus pour elle? tromperas-tu
+mon espérance? Non, tu
+sortiras d'un long abattement!
+tu conserveras tes vertus!
+tu immortaliseras les
+pleurs que te coûte mon trépas,
+et, de ma demeure céleste,
+j'applaudirai à tes travaux,
+je jouirai de tes succès.»</p>
+
+<p>La marquise se réveilla dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+une agitation inexprimable. Mon
+père! s'écria-t-elle avec le plus
+vif enthousiasme, mon père! tu
+seras satisfait; un vain orgueil
+ne m'égare point. Tu me l'as dit
+cent fois, la véritable source du
+génie est dans l'ame, et je sens
+que la mienne renferme tout ce
+qu'il faut pour égaler, pour surpasser
+peut-être les femmes célèbres
+dont tu m'appris à révérer
+le nom!</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, Anaïs
+se relève dans une sorte d'ivresse,
+et reprend la route du château.
+L'extrême vivacité de sa démarche,
+l'éclat extraordinaire que
+jetait son regard, peu d'heures
+avant si languissant encore, apprirent
+à Rosine qu'il venait de s'opérer
+une grande révolution dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+les idées de sa maîtresse; elle l'examinait
+avec curiosité, et n'osait
+l'interroger. Anaïs était dans un
+de ces momens où l'ame ne peut
+contenir en soi ses transports; elle
+les laissa éclater devant Rosine,
+lui raconta la vision qu'elle avait
+eue, les nouveaux projets dont
+elle était animée, et lui peignit
+avec feu la noble joie qu'elle
+éprouverait le jour où elle pourrait
+déposer sur le tombeau de
+son père la palme des arts.</p>
+
+<p>Rosine, qui ne comprenait rien
+à ce langage, craignit d'abord
+que la tête de sa maîtresse ne fût
+égarée; mais quand elle la vit
+reprendre ses anciennes occupations,
+visiter ses vassaux, les
+combler de bienfaits, et sourire
+avec bonté à l'expression de leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+reconnaissance, elle devint tranquille
+et satisfaite; seulement,
+elle se répétait quelquefois à elle-même:
+Il est bien singulier que
+ce changement favorable soit l'effet
+d'un simple songe. Elle ignorait
+que l'infortune ou la félicité,
+la mort ou la vie d'une personne
+douée d'un c&oelig;ur sensible et
+d'une imagination ardente, repose
+souvent en entier sur la
+perte ou le retour d'une seule
+illusion.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE X.</h3>
+
+<p class="p2">Pendant les deux mois que
+madame de Simiane resta seule
+à la campagne, elle composa un
+petit poëme, intitulé: <i>La Mort
+du Père de Famille</i>. Ce morceau,
+dont la couleur avait quelque
+chose de la noblesse et de la
+simplicité antique, était rempli
+de sentiment, de mélancolie et
+de grâces. Revenue à Paris, elle
+le montra à M<sup>r</sup>. D., qui lui demanda
+la permission d'en prendre
+une copie. Quel fut son étonnement,
+lorsque, quelque temps
+après, il lui apporta la nouvelle
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+qu'elle avait remporté le prix des
+jeux floraux.</p>
+
+<p>Cette première faveur des arts
+causa un doux ravissement à la
+marquise; cependant il ne fut
+pas sans mélange de tristesse.
+O mon père! s'écria-t-elle,
+pourquoi n'as-tu pas vécu assez
+long-temps pour être témoin
+de mon succès? Tu me presserais
+plus tendrement sur ton
+sein; je verrais des larmes de
+plaisir humecter tes paupières;
+ton regard se fixerait sur ta
+fille, avec autant d'orgueil que
+d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a
+refusé cette joie; je ne sentirai
+plus l'étreinte de tes caresses
+paternelles! C'est sans retour
+qu'elles me sont ravies! Je te
+cherche, je t'appelle vainement;
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+tu ne me vois plus, tu ne m'entends
+plus!&mdash;Il vous voit, il
+vous entend, il vous inspire,
+prononce M<sup>r</sup>. D. d'un ton touchant
+et solennel. Continuez à
+parcourir avec ardeur la carrière
+où vous venez d'entrer avec éclat;
+espérez tout du feu divin qui
+vous anime; plus heureuse que
+vos modèles, c'est au sentiment
+le plus pur, le plus louable, que
+vous devrez vos éclatans trophées.</p>
+
+<p>Digne ami, s'écria M<sup>me</sup>. de Simiane,
+digne ami, je n'en doute
+pas, c'est mon père lui-même
+qui me parle par votre organe.
+Je vous dois déjà de n'avoir pas
+succombé à mes maux; faites
+que je vous doive davantage. J'ai
+besoin d'un guide, d'un appui;
+j'ai besoin surtout d'aimer et
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+d'être aimée. Ne voulez-vous pas
+remplacer le tendre protecteur
+que m'avait donné la nature?&mdash;Si
+je le veux! aimable Anaïs! si
+je le veux! ah! dès long-temps je
+vous chéris en père.&mdash;Je rends
+grâces à mes cheveux blancs, qui
+vous engagent à m'en accorder
+les priviléges.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup>. D. donna quelques conseils
+à madame de Simiane, relativement
+à ses travaux, et à la
+conduite qu'elle devait tenir désormais.
+Il l'engagea à ne plus
+faire de sa maison une solitude:
+vous devez, dit-il, à votre rang,
+aux goûts du marquis, de recevoir
+du monde; vous vous devez
+enfin à vous-même de montrer
+de la déférence à l'homme
+dont vous portez le nom, et,
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+croyez-moi, quand on sait ordonner
+son temps, la société
+ne nous enlève que celui que la
+raison exigerait qu'on donnât au
+repos.</p>
+
+<p>Anaïs promit de se régler en
+tout, d'après les avis de M<sup>r</sup>. D.
+Cet accord fait, elle partit à la
+hâte pour sa campagne, d'où elle
+revint aussitôt après qu'elle eut
+déposé la fleur académique sur
+la tombe sacrée.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<p class="p2"><i>La mélancolie est la convalescence
+de la douleur.</i> Anaïs était
+alors dans cette situation de l'ame
+qui est peut-être aussi favorable
+à la beauté, qu'elle l'est à la culture
+des lettres. Le sentiment intérieur
+qui l'animait sans cesse,
+donnait à tous ses traits une grâce
+inexprimable; elle avait perdu
+toute sa timidité, sans rien perdre
+de sa modestie; sa rentrée dans
+le monde fut une sorte de triomphe:
+les hommes et les femmes
+s'empressèrent également de l'accueillir;
+les uns étaient attirés par
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+les charmes de son esprit, les autres
+par sa touchante simplicité.
+Son hôtel devint bientôt le rendez-vous
+de tout ce qu'il y avait à Paris
+de plus distingué par le rang, la
+fortune et le talent: les gens de
+la cour allaient y chercher l'instruction
+et le plaisir; les artistes,
+le plaisir et la protection; les femmes
+agréables aimaient à y jouir
+de la galanterie respectueuse des
+uns, et de l'empressement flatteur
+des autres. L'attention continuelle
+que madame de Simiane apportait
+à leur faire honneur des hommages
+qu'on lui rendait, les empêchait
+de voir en elle une rivale;
+elles applaudissaient de bonne foi
+à des éloges qui, loin de les humilier,
+semblaient rejaillir sur elles.</p>
+
+<p>Le marquis, orgueilleux de voir
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+sa femme l'objet de l'admiration
+générale, et charmé de trouver
+en elle une maîtresse de maison
+aimable et complaisante, qui
+d'ailleurs ne le gênait en rien,
+se faisait une loi de montrer des
+égards particuliers à tous ceux
+pour qui elle paraissait avoir de
+la prédilection. Il trouvait bon
+qu'elle défendît sa porte pendant
+les heures qu'elle voulait consacrer
+au travail, et ne venait jamais
+la troubler dans son cabinet d'étude.</p>
+
+<p>Madame de Simiane goûtait
+tour à tour à son gré les amusemens
+du monde et ceux de la
+retraite; elle puisait dans l'un
+des distractions utiles, et dans
+l'autre, les leçons immortelles
+des grands hommes, qui nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+rendent ensemble et meilleurs et
+plus savans.</p>
+
+<p>On prétend que les femmes auteurs
+sont en bute à la persécution
+des deux sexes: la marquise
+n'éprouva point ce chagrin; elle
+n'eut qu'à se féliciter de la bienveillance
+que tous deux lui prodiguèrent.
+Jamais une amère censure
+n'atteignit jusqu'à son c&oelig;ur.
+Les véritables gens de lettres sont
+remplis d'indulgence pour la
+femme sensible, dont le talent
+semble être une émanation de
+l'ame; ils se font un plaisir généreux
+de lui accorder leurs conseils,
+et de l'encourager par des
+louanges. Ils la soutiennent de
+leur égide, dans la lice dangereuse
+où elle s'avance, tremblante d'inquiétude
+et d'espoir; ils éclairent
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+le public sur le mérite de ses productions,
+pardonnent à des défauts
+que rachètent des graces,
+et leur voix imposante fait souvent
+toute sa renommée.</p>
+
+<p>Un prix remporté à l'Académie
+française, plusieurs succès obtenus
+au théâtre, dans l'espace de
+trois ans, avaient accru la réputation
+d'Anaïs, et grossi la
+foule de ses admirateurs. La calomnie
+elle-même respectait sa
+conduite, la critique n'attaquait
+pas ses ouvrages; elle vivait heureuse
+de ces brillantes illusions
+de la jeunesse, qui suffisent au
+c&oelig;ur qui ne s'est pas encore
+ouvert à la plus enivrante. Ses
+souvenirs, sa tendresse vraiment
+filiale pour M. de...., ses
+travaux, le but honorable où
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+elle tendait, ne lui laissaient pas
+le loisir de songer qu'elle avait
+autrefois désiré vaguement une
+félicité qui n'était pas son partage.</p>
+
+<p>Le paisible bonheur qu'elle
+goûtait fut troublé par le départ
+de M<sup>r</sup>. D...., que le roi
+envoya en Grèce, pour faire
+des recherches savantes. Cette
+cruelle séparation rouvrit les
+blessures de l'ame d'Anaïs; il
+lui sembla qu'elle perdait son
+père une seconde fois. L'absence
+de son respectable ami, la laissait
+dans un entier isolement;
+elle n'apportait plus la même sérénité
+dans les cercles, le même
+zèle à ses occupations; son &oelig;il
+distrait cherchait sans cesse celui
+qu'elle savait pourtant bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+ne devoir revenir de long-temps.</p>
+
+<p>Parmi les personnes qui la visitaient
+assidûment, plusieurs lui
+témoignaient de l'affection, mais
+aucune n'avait acquis de droit à
+son entière confiance; ce sentiment,
+qui naît tout-à-coup en
+amour, se fait long-temps attendre
+en amitié, et d'ailleurs,
+la plupart des amitiés de ce monde
+ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle
+avait besoin d'inspirer et d'éprouver
+cet attachement profond,
+sincère, passionné, et presque
+exclusif, qui établit entre deux
+ames une communication intime
+de tous les jours, de toutes les
+heures, de tous les momens; et
+cet attachement si précieux, si
+rare, on ne le doit pas seulement
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+aux rapports des m&oelig;urs et des
+goûts, il est encore le résultat des
+circonstances. C'est souvent en
+vain qu'on passe toute sa vie à
+chercher l'être digne de le faire
+sentir et de le partager; et quand,
+par un hasard fortuit, on l'a rencontré,
+si la mort vous l'enlève,
+si une absence forcée vous en
+prive, il faut le pleurer ou l'attendre,
+et ne pas essayer de le
+remplacer.</p>
+
+<p>Cependant Anaïs, vive, tendre,
+expansive, était continuellement
+en proie à un ennui dont
+elle ne pouvait se rendre compte.
+Elle avait reçu de la nature une
+rare puissance d'aimer, dont elle
+ne pouvait faire usage. L'intervalle
+immense qui la séparait de
+M<sup>r</sup>. D...., apportait un obstacle
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+à ce que sa correspondance avec
+lui eût de la suite et de l'intérêt.
+Comment s'entretenir de tous ces
+riens qui occupent, charment ou
+tourmentent la vie, dans une lettre
+dont la réponse ne doit arriver
+qu'au bout de plusieurs mois?
+Il est mille choses d'ailleurs qui
+se disent dans l'abandon de l'amitié,
+et qu'on serait presque
+honteux d'écrire. Quand on parle,
+on n'est jugé que par le c&oelig;ur;
+quand on écrit, on est aussi jugé
+par la raison. Cette idée arrête
+l'épanchement de l'ame: l'absence
+indéterminée d'un ami nous
+laisse donc presqu'aussi isolés
+que sa mort.</p>
+
+<p>Un matin que madame de Simiane
+était plus fatiguée que jamais
+de l'oisiveté de son c&oelig;ur, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+qu'elle avait en vain cherché une
+distraction dans la musique et
+dans la lecture, elle fut à son
+jardin, en fit nonchalamment le
+tour, vint s'asseoir sur un banc
+de gazon, et traça ces vers sur un
+des feuillets de son souvenir:</p>
+
+<div class="left30"><br />
+<p>Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse,<br />
+<span class="i2">Suis-je triste au sein des plaisirs?</span><br />
+<span class="i2">Quand tout sourit à mes désirs,</span><br />
+<span class="i2">Pourquoi ne suis-je pas heureuse?</span></p>
+
+<p>Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil<br />
+<span class="i2">La foule des rians mensonges?</span><br />
+<span class="i2">Pourquoi, dans les bras du sommeil,</span><br />
+<span class="i2">Ne trouvai-je plus de doux songes?</span></p>
+
+<p>Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains<br />
+<span class="i2">N'excitent-ils plus mon délire?</span><br />
+<span class="i2">Pourquoi mon infidelle lyre</span><br />
+<span class="i2">S'échappe-t-elle de mes mains?</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines,<br />
+<span class="i2">Et m'abreuve de ses langueurs?</span><br />
+<span class="i2">Quand mon ame n'a point de peines,</span><br />
+<span class="i2">Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?</span></p>
+</div>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Elle avait à peine achevé d'en
+écrire le dernier mot, qu'un de
+ses gens vint lui annoncer la visite
+d'une duchesse douairière,
+pour laquelle elle avait beaucoup
+de vénération. Elle se leva précipitamment
+pour aller la recevoir,
+et laissa glisser son souvenir à
+terre, en croyant le serrer dans
+sa poche.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle causait avec la
+duchesse, M. de Simiane vint se
+promener dans le jardin avec
+quelques amis; un d'eux vit de
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+loin le souvenir, le ramassa sans
+qu'on s'en apperçût, et cédant
+au désir condamnable de connaître
+ce qu'il contenait, s'enfonça
+dans une allée, lut les vers
+de la marquise, en prit à la hâte
+une copie, et replaça adroitement
+le souvenir au même endroit où
+il l'avait trouvé.</p>
+
+<p>Un curieux est rarement discret,
+celui-ci ne le fut pas: la
+petite pièce dérobée à la marquise
+courut bientôt dans toute
+la société: on la commenta de
+cent manières différentes; enfin,
+on conclut que son auteur pourrait
+bien être en secret agité d'un
+autre désir que de celui de la
+gloire, et les hommes qui étaient
+admis à lui faire leur cour, se promirent
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+de mettre à profit cette
+découverte.</p>
+
+<p>Anaïs, qui jugeait des autres
+par elle-même, et chez qui le plus
+simple goût avait l'apparence
+d'une passion, ne vit dans les
+soins empressés qu'on lui rendait,
+que la preuve d'une amitié très-tendre.
+Abusée par la pureté de
+son c&oelig;ur, et par sa profonde
+sensibilité, elle accorda tour à
+tour, à quelques-uns de ceux qui
+lui montrèrent le plus de dévouement,
+un sentiment de préférence,
+sans soupçonner qu'ils
+pussent former des v&oelig;ux dont
+elle eût à rougir; mais une femme
+jeune, jolie, spirituelle et négligée
+par son époux, se flatte à tort
+de trouver des amis, elle ne
+trouve que des amans. La marquise
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+en ayant acquis la triste
+conviction, se décida, quoiqu'à
+regret, à ne plus chérir que les
+arts, à ne plus vivre que dans le
+passé et dans l'avenir.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<p class="p2">La révolution éclata; M. de Simiane
+s'étant pris de querelle
+avec un noble qui avait embrassé
+le parti populaire, se battit en
+duel, et fut tué. Le montant des
+biens de sa succession suffisant à
+peine pour payer la moitié de ses
+dettes, sa veuve les acquitta sur sa
+propre fortune. Ses gens d'affaire
+lui firent inutilement des observations
+à cet égard: Mon père, leur
+répondit-elle, approuverait ma
+conduite. L'honneur d'une femme
+se compose en partie de celui de
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+son époux; je ne veux pas qu'on
+ait le droit de faire un reproche
+au mien. Elle vendit tous ses immeubles,
+à l'exception de son
+château de Villemonble, où elle
+se retira sans autre société que
+celle de ses livres. La modicité de
+son revenu ne lui permettait pas
+de recevoir du monde; elle aurait
+pu recouvrer quelque aisance en
+se défaisant d'une propriété qui
+lui imposait de grandes charges,
+mais elle ne voulait pas, à quelque
+prix que ce fût, voir passer
+en d'autres mains cette portion
+de son héritage où reposaient les
+cendres de son père.</p>
+
+<p>Aux premières nouvelles des
+événemens désastreux qui pesaient
+sur la France, M<sup>r</sup>. D....
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+avait quitté la Grèce, pour revenir
+à Paris, où il pensait qu'il
+pourrait être utile. Cette ville venait
+d'être le théâtre des catastrophes
+les plus sanglantes; la
+mort avait saisi de nombreuses
+victimes dans chaque famille:
+M<sup>r</sup>. D... eut l'inconsolable douleur
+de voir qu'il avait survécu à
+toute la sienne. Son attachement
+pour madame de Simiane en acquit
+de nouvelles forces; il fut la
+rejoindre à sa campagne, feignit
+de la blâmer des sacrifices
+considérables qu'elle avait faits à
+la mémoire de son époux, et
+l'assura qu'il ne pourrait les lui
+pardonner que si elle consentait
+à ce qu'il partageât désormais avec
+elle sa fortune. Elle ne crut pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+devoir refuser à son unique ami
+la haute marque d'estime qu'il lui
+demandait.</p>
+
+<p>Anaïs, ranimée par la présence
+et les encouragemens de M<sup>r</sup>. D...
+retrouva dans l'étude le même
+charme qu'elle y avait autrefois
+goûté: son style acquit de la
+force et de la précision; elle conçut
+le plan d'un poëme en plusieurs
+chants, intitulé l'<i>Amour
+paternel</i>. Le choix du sujet semblait
+répondre du succès de l'ouvrage;
+sa mémoire reconnaissante
+lui en fournissait toutes les situations;
+elle en prendrait tous les
+vers dans son c&oelig;ur: elle se mit à
+travailler jour et nuit à ce poëme.
+M<sup>r</sup>. D.... ne blâmait pas son ardeur,
+il ne craignait pas qu'elle ne
+nuisît à sa santé, il savait que les
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+seuls chagrins de l'ame usent le
+tempérament des personnes sensibles,
+tandis qu'une agitation,
+ou un travail qui leur plaît, ne
+peut que le fortifier.</p>
+
+<p>Un décret exila tous les nobles
+de Paris; ils cherchèrent un asile
+dans les villages; les maisons de
+Villemonble se remplirent. On
+proposa de grands avantages à
+madame de Simiane, pour louer
+une partie de son château; elle
+le refusa. Heureuse de vivre solitaire,
+sans néanmoins vivre seule,
+elle ne voulait rien changer à sa
+position. Elle sentait que l'établissement
+d'un tiers chez elle
+gênerait son indépendance; mais
+ce sacrifice, qu'elle ne consentit
+pas à faire à l'intérêt, elle le fit
+au désir d'être agréable à M<sup>r</sup>. D....
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+Ce savant avait été intimement
+lié dans sa jeunesse avec
+le duc de Lamerville, qui, obligé
+de sortir promptement de la capitale,
+et ne pouvant s'exposer,
+à cause de ses fréquentes attaques
+de goutte, à partir pour ses terres
+situées en Touraine, était venu
+se réfugier dans la seule petite
+maison qu'il eut trouvée à louer
+à Villemonble. Outre que cette
+maison ne pouvait contenir la
+moitié de ses gens, elle avait
+l'inconvénient d'être entourée
+d'eaux stagnantes qui en rendaient
+l'habitation malsaine. Le duc en
+ressentit les effets: les crises de
+sa maladie devinrent si violentes,
+qu'elles mirent ses jours en danger.
+M. De.... parla avec tristesse
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+à madame de Simiane, de l'état
+où il l'avait trouvé; celle-ci s'empressa
+d'aller offrir son château
+au duc, et lui en abandonna le
+plus bel appartement.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<p class="p2">Les attentions que madame de
+Simiane avait pour M. de Lamerville,
+lui inspirèrent pour elle
+une vive reconnaissance. Quoiqu'il
+fût infirme et octogénaire,
+il était d'une société agréable;
+son esprit s'était conservé dans
+toute sa force; il avait de la gaîté,
+et semait sa conversation d'anecdotes
+piquantes, qu'il racontait
+avec grace. Rien n'est plus intéressant
+que l'entretien d'un vieillard
+aimable et disert, qui a beaucoup
+vu, beaucoup entendu, beaucoup
+observé, et qui vous met dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+toutes ses confidences: vous apprenez
+souvent plus de choses
+avec lui en quelques heures, que
+la lecture et les réflexions ne vous
+en apprennent en quelques mois.
+Madame de Simiane se plaisait
+d'autant plus avec M. de Lamerville,
+qu'il avait du goût pour la
+poésie; il se souvenait, avec un
+plaisir mêlé d'un peu de vanité,
+qu'il avait fait agréer plus d'une
+fois son amoureux hommage, à
+la faveur d'un couplet ou d'un
+madrigal ingénieux. Il chantait
+ou récitait à la marquise les vers
+légers qu'il avait faits; il mettait
+alors dans son regard et dans sa
+voix une expression qui ne lui
+laissait de la vieillesse que ces
+nobles traces qui commandent le
+respect.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+Un soir qu'il était dans l'enchantement
+des attentions de
+la marquise, et de sa complaisance
+à l'écouter, il s'écria:
+O pourquoi mon neveu,
+mon cher Amador est-il
+absent! Que ne donnerais-je
+pas pour qu'il vous vît, qu'il
+vous aimât, qu'il fût aimé de
+vous! Quelle serait ma joie,
+s'il devenait l'époux de la seule
+femme selon mon c&oelig;ur! Mais,
+hélas! chaque jour pour moi
+est maintenant un jour de grace;
+peut-être suis-je appelé à
+descendre dans la tombe avant
+d'avoir embrassé encore une fois
+ce neveu qui m'a causé tant de
+sollicitudes. En prononçant ces
+mots, le duc laissa tomber des
+larmes sur ses joues vénérables.
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+Anaïs se hâta de les essuyer, et,
+lui serrant doucement la main,
+lui dit: Dieu vous conservera
+long-temps, je le lui demanderai
+avec tant de ferveur! vous presserez
+de nouveau, sur votre sein,
+ce neveu, l'objet de votre tendresse.
+Mais pourquoi n'est-il
+pas auprès de vous? pourquoi
+ne m'aviez-vous pas, jusqu'à présent,
+parlé de lui?&mdash;Je craignais
+que vous n'en eussiez conçu une
+idée défavorable. Vous m'êtes
+devenue tout d'un coup si chère,
+que je ne voulais pas risquer de
+me brouiller avec vous, et je
+ne pourrais entendre tranquillement,
+même de vous, un seul
+mot contre mon neveu.&mdash;Comment
+pourrais-je en dire ou en
+penser du mal? je ne le connais
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+pas.&mdash;Il a embrassé un parti
+qui semblait ne devoir pas être
+le sien; mais l'étranger était à
+nos portes, il allait profiter de
+nos cruelles divisions, pour ravager
+notre patrie. Mon neveu
+a fait des actions d'éclat, en prodiguant
+son sang pour la défendre.&mdash;Vous
+êtes l'oncle du général
+de Lamerville?&mdash;Oui, je
+suis l'oncle de l'homme le plus parfait
+qui ait encore existé. Amador
+de Lamerville a reçu de la nature
+tout ce qu'il faut pour séduire les
+yeux, pour enchaîner le c&oelig;ur;
+il joint à la beauté d'Apollon, le
+courage d'Achille. La générosité
+du caractère de mon neveu, la
+douceur de ses m&oelig;urs, la profondeur
+et la multiplicité de ses
+connaissances en font un héros
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+accompli; objet de l'amour passionné
+de plusieurs femmes, je
+ne sache pas qu'il en ait aimé aucune:
+il s'est fait une image
+idéale de celle qu'il veut choisir
+pour sa compagne. Je croyais
+qu'il ne trouverait nulle part son
+modèle. Je ne vous connaissais
+pas. (Anaïs rougit et garda le silence.)
+Ce portrait vous étonne,
+observa le duc?&mdash;Je le crois un
+peu flatté.&mdash;Nullement, je puis
+vous en donner des preuves.&mdash;Il
+tira de son secrétaire une miniature
+et un paquet de lettres,
+en ajoutant: Regardez, lisez et
+jugez.&mdash;Anaïs ne put refuser de
+payer le tribut de sa timide admiration,
+à la figure la plus noble
+et la plus gracieuse qu'elle
+eût encore vue. Elle lut ensuite
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+tout haut, à la prière du duc,
+quelques fragments de lettres qu'il
+lui avait remises entre les mains;
+sa voix était fort émue, et son
+&oelig;il se tournait, à la dérobée, sur
+la précieuse miniature qui lui
+avait fait éprouver une sensation
+aussi agréable que nouvelle.
+M<sup>r</sup>. D. entra. Anaïs, cédant à
+un instinct du c&oelig;ur, s'empressa
+de serrer le portrait et les lettres,
+comme si déjà elle avait un
+secret.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<p class="p2">Le mouvement irréfléchi de
+madame de Simiane n'était point
+échappé à M. de Lamerville. Il
+en avait tiré un augure favorable
+pour ses desseins, et ne se trouvait
+plus tête-à-tête avec elle,
+sans lui parler de son neveu: il
+lui montrait les lettres qu'il recevait
+de lui, les réponses qu'il y
+faisait. Le nom de la marquise
+se trouvait souvent répété dans
+cette correspondance: ce n'était
+pas sans trouble qu'elle le voyait
+tracé dans les lettres du général,
+quoiqu'il ne s'y trouvât que par
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+politesse: elle attendait l'heure
+de la poste avec la même impatience
+que le faisait M. de Lamerville.
+Le courier venait-il à manquer,
+elle ne pouvait se mettre
+à l'étude de tout le jour. Toute
+sa nuit se passait sans sommeil.
+La nouvelle d'un combat près de
+se livrer, la jetait dans une agitation
+affreuse.</p>
+
+<p>Une bataille sanglante eut lieu
+dans la partie de l'Allemagne où
+le général de Lamerville commandait.
+On répandit le faux
+bruit que les Français avaient
+été battus, et que plusieurs de
+leurs officiers généraux étaient
+tués. Trois semaines s'écoulèrent
+sans qu'on reçût, au château, aucune
+nouvelle de l'armée. Madame
+de Simiane, en proie à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+plus cruelle inquiétude, la cachait
+pourtant avec soin, par le
+généreux motif (du moins elle le
+croyait) de ne point augmenter
+celle de M. de Lamerville.</p>
+
+<p>La contrainte qu'elle s'imposait,
+ajoutant à sa tristesse, elle
+essayait de la distraire par de
+longues promenades au dehors:
+ses pas ne la conduisaient plus
+dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient
+toujours, d'eux-mêmes,
+vers la grande route. Un matin,
+qu'elle ne faisait que d'y entrer,
+elle vit de loin venir un soldat
+vétéran qui marchait avec peine:
+il avait une jambe de bois; il portait
+un bras en écharpe. Cet aspect
+la fit frémir; elle précipita
+sa marche, le joignit, et lui demanda
+s'il revenait de l'armée
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+d'Allemagne.&mdash;Oui, Madame,
+répondit-il, j'en arrive.&mdash;La dernière
+bataille?&mdash;Nous a couverts
+de gloire; l'ennemi a été repoussé
+à plus de vingt lieues: notre chef
+a fait des prodiges de valeur. Mais
+qui pourrait s'en étonner? N'est-ce
+donc pas l'habitude du général de
+Lamerville? (Le c&oelig;ur d'Anaïs
+palpita doucement.) Vous serviez
+sous M. de Lamerville?&mdash;J'ai
+fait avec lui ces deux dernières
+campagnes, et c'est presque à ses
+côtés que j'ai eu le bonheur de
+perdre ma jambe.&mdash;Le bonheur!
+ô dieux!&mdash;Sans doute, le bonheur;
+cet accident, auquel un
+militaire doit être préparé, m'a
+valu les bontés de mon digne
+chef: il est venu me voir à l'hôpital,
+il m'a fait panser devant
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+lui, m'a recommandé aux soins
+des chirurgiens, et m'a enjoint
+de venir le trouver à son camp
+dès que je serais guéri. Vous jugez
+que je n'ai pas manqué d'y
+aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le
+gouvernement t'a accordé les invalides;
+va jouir du repos au milieu
+de tes braves frères d'armes.
+J'ai appris que ta famille est honnête
+et pauvre, voilà de quoi la
+soulager; adieu. En me disant ces
+mots, il m'a remis une bourse
+qui contenait vingt pièces d'or.
+Je vais porter cet or à ma fille
+Claudine, qui est veuve et mère
+de quatre enfans. Quant à la
+bourse, je la garderai jusqu'à ma
+mort, et la léguerai à l'aîné de
+mes petits-fils; elle lui apprendra
+son devoir.&mdash;Votre fille demeure-t-elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+près d'ici?&mdash;A environ
+deux lieues, au village
+d'Aulnay.&mdash;Vous êtes trop las
+pour risquer de faire maintenant
+ce chemin; venez vous reposer
+chez moi; je vous y ferai servir
+une bonne collation, et vous y
+verrez l'oncle de votre général.&mdash;Est-il
+possible?&mdash;Cela ne tient
+qu'à vous, brave homme.&mdash;Eh
+bien! n'ai-je pas raison de dire
+que le ciel m'a favorisé, quand il
+permit qu'un boulet m'emportât
+la jambe. Qui ne voudrait, au
+prix que j'en reçois, avoir perdu
+les deux!</p>
+
+<p>La marquise, attendrie, passa
+le bras du vétéran sous le sien,
+et rallentit son pas, afin qu'il
+pût la suivre sans fatigue: elle
+poursuivit ainsi sa route jusqu'à
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+Villemonble. Le vieil invalide,
+heureux et fier d'être conduit et
+soutenu par une femme jeune,
+élégante et belle, arriva au château,
+le front aussi resplendissant
+de joie, que l'est celui d'un
+soldat qui vient de planter le drapeau
+victorieux sur les remparts
+d'une ville prise d'assaut.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p class="p2">Il y avait une grande heure
+que celle du déjeûner était passée.
+Le duc et M<sup>r</sup>. D. attendaient
+avec impatience madame
+de Simiane, qui avait l'habitude
+de prendre ce repas avec eux:
+ils ne savaient à quoi attribuer
+son retard. Le domestique qu'ils
+avaient envoyé à sa rencontre
+dans la forêt, venait de les instruire
+de ses recherches inutiles,
+quand elle entra dans la
+salle à manger, tenant encore
+sous le bras le respectable Ambroise.
+Je vous amène, dit-elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+au duc, un hôte dont la présence
+vous sera agréable: il a des récits
+intéressans à vous faire: le
+général de Lamerville a cueilli de
+nouveaux lauriers qui, graces au
+ciel, ne sont pas arrosés de son
+sang.</p>
+
+<p>Madame de Simiane, tout en
+faisant l'histoire de sa rencontre
+avec Ambroise, lui approchait
+elle-même un siége et le faisait
+asseoir à table. Tandis qu'il entretenait
+le duc de différens combats
+que son neveu avait soutenus
+si glorieusement, elle servait
+aux deux vieillards d'un excellent
+pâté, leur coupait du pain,
+leur versait à boire. Le récit du
+soldat, quoique long et diffus,
+n'ennuya ni le duc ni la marquise;
+l'un et l'autre prêtaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+une vive attention à l'écouter.
+Anaïs frissonnait de terreur à
+l'image de chaque danger que
+le général avait couru; elle tressaillait
+de plaisir au récit de
+chaque victoire qu'il avait remportée,
+et présentait en réjouissance,
+au vieux conteur, un
+verre de vin de Madère exquis.
+Quand il eut pris un repas solide,
+et quelques heures de repos, elle
+le fit conduire à Aulnay.</p>
+
+<p>Les marques extraordinaires
+de bienveillance qu'Ambroise
+avait reçues de madame de Simiane,
+cette sorte d'ivresse où
+elle était du résultat de sa promenade,
+frappèrent M<sup>r</sup>. D.; il réfléchit
+à quelques mots échappés
+au duc, et ne douta plus que
+l'aimable veuve n'aimât, sans le
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+savoir, le jeune de Lamerville:
+toutefois, il se garda bien de lui
+laisser voir ses conjectures; il savait
+qu'on ne guérit que difficilement
+d'un amour qu'on s'est
+avoué; il espérait qu'en n'éclairant
+point Anaïs sur le sien, cet
+amour ne serait que le rêve d'une
+imagination ardente, et qu'il s'évanouirait
+sans laisser de traces
+douloureuses.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<p class="p2">La rencontre du viel invalide
+avait fait une vive impression sur
+madame de Simiane: entraînée
+par sa bienfaisance naturelle, et
+par une impulsion secrète, elle
+résolut de n'être pas moins généreuse
+qu'Amador, et de contribuer
+à améliorer le sort de l'indigente
+famille du bon soldat.
+Occupée de cette idée, elle se
+rendit dès le lendemain à Aulnay;
+elle trouva le brave Ambroise
+assis à la porte de Claudine, il
+jouait avec ses deux petits enfans,
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+qu'il tenait sur ses genoux;
+dès qu'il aperçut la marquise, il
+les posa vîte à terre, s'avança vers
+elle, et la conduisit dans la cabane,
+qu'il fit retentir des éclats
+de sa joie. Claudine interdite,
+mais enchantée de cette visite
+inattendue, présenta à la marquise
+un vieux fauteuil de tapisserie,
+seul meuble qui, avec des
+bancs de sapin, une vieille table
+et une mauvaise couchette, garnissaient
+une très-petite chambre,
+dont l'extrême propreté déguisait
+la misère. Ambroise avait
+à peine exprimé à madame de
+Simiane combien il était reconnaissant
+de sa démarche, qu'elle
+vit entrer une jolie brune de dix-sept
+à dix-huit ans, portant sur
+ses épaules une charge de bois.&mdash;Georgette,
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+lui dit la pauvre
+veuve, approche-toi, viens saluer
+madame; c'est elle dont notre
+père fit hier l'heureuse rencontre,
+et dont il nous vantait la
+bonté, en nous disant qu'elle
+égalait celle de son général.&mdash;Georgette
+salua respectueusement
+la marquise.&mdash;A présent,
+ajouta Claudine, va traire notre
+vache; j'espère, dit-elle, que
+Madame voudra bien accepter un
+verre de lait chaud, que je puis
+lui offrir, graces aux bienfaits
+de M. de Lamerville. Ah! quel
+homme que ce M. de Lamerville!
+généreux, sensible et brave;
+toute l'armée, dit-on, répète à
+l'envi ses louanges. Avec quelle
+ferveur je prie le ciel qu'il bénisse
+le protecteur de mon vieux père!&mdash;Madame
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+de Simiane, émue
+jusqu'aux larmes, et de cet éloge,
+et du ton avec lequel Claudine
+le prononça, lui serra affectueusement
+la main en s'écriant: Ah!
+que ne peut-il jouir comme moi
+de la touchante expression de
+votre reconnaissance! Dans ce
+moment, Georgette revint avec
+une jatte pleine de lait. Ambroise,
+qui l'avait suivie, rapportait quelques
+fruits et un pain de seigle.
+Pendant que madame de Simiane
+partageait avec eux ce goûté frugal,
+l'invalide parlait avec transport
+de ses campagnes et de son
+général; il ne faisait que répéter
+ce qu'il en avait dit la veille, et
+pourtant Anaïs ne se lassait pas
+de l'entendre.</p>
+
+<p>La chute du jour l'avertit de
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+songer à la retraite; elle ne
+voulait cependant pas sortir de
+la chaumière sans trouver les
+moyens d'être utile à ses habitans:
+elle s'informa de leur manière
+d'exister, et demanda à
+Georgette quelles étaient ses occupations.
+J'aide ma mère dans
+les soins du ménage, dit la jeune
+fille, puis je travaille aux champs,
+ou je vais chercher du bois dans
+la forêt.&mdash;Vous devez être bien
+lasse le soir.&mdash;Oh! je vous en
+réponds.&mdash;Et vous gagnez peut-être
+peu de chose?&mdash;Très-peu.&mdash;Voulez-vous
+venir avec moi,
+je vous occuperai à des travaux
+plus doux, et vous gagnerez davantage.&mdash;Je
+vous remercie,
+Madame, mais que deviendrait
+ma mère? je ne puis l'abandonner.&mdash;Je
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+demeure près d'ici,
+vous viendrez souvent la voir.&mdash;Oh!
+souvent, ce n'est pas soir et
+matin.&mdash;Vous pourriez réserver
+pour elle une partie de vos épargnes;
+je ne la laisserais d'ailleurs
+manquer de rien.&mdash;Cela est bien
+tentant, mais Henry, que dirait-il?
+nous ne pourrions plus nous
+voir.&mdash;Quel est cet Henry?&mdash;Mon
+prétendu, Madame.&mdash;Vous
+l'aimez beaucoup?&mdash;Je l'aime....
+comme j'aime ma mère, c'est
+tout dire.&mdash;Quel est son état?&mdash;Il
+est laboureur.&mdash;Quand devez-vous
+l'épouser?&mdash;Oh! pas de
+sitôt, par malheur; il lui faut bien
+deux moissons avant qu'il ait
+amassé de quoi monter notre
+ménage, parce qu'il a soin de son
+père qui est infirme et vieux,&mdash;Vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+chérissez ce père?&mdash;Certainement;
+n'est-ce pas à lui que
+je dois mon Henry?&mdash;Mais
+quand vous épouserez Henry,
+vous quitterez votre mère.&mdash;Non,
+vraiment, Madame; ma
+mère, Henry, le vieux père et
+moi, nous vivrons tous ensemble.&mdash;Vos
+sentimens me plaisent,
+Georgette; j'avancerai le
+moment de cette réunion; voilà
+vingt-cinq louis que je vous
+donne; je veux que la noce ait
+lieu promptement.&mdash;Georgette,
+étonnée de son bonheur, balbutie
+quelques mots et baise mille
+fois les mains de la marquise;
+Claudine reste muette de joie;
+Ambroise tombe à genoux et s'écrie:
+Mon Dieu, je te rends graces
+d'avoir assez vécu pour assister
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+au mariage de ma Georgette! Récompense,
+mon Dieu, sa généreuse
+bienfaitrice, en lui accordant
+un époux digne d'elle! Ah!
+si mon général pouvait être cet
+époux! Ce v&oelig;u fait tressaillir
+Anaïs, elle s'élance hors de la
+chaumière, et part environnée
+des bénédictions de l'honnête
+famille.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<p class="p2">M<sup>me</sup>. de Simiane n'avait jamais
+passé une après-midi plus agréable.
+Le temps était superbe; la
+route d'Aulnay à Villemonble lui
+parut courte; elle pensait aux
+heureux qu'elle venait de faire,
+et peut-être aussi au souhait
+exprimé par le vieux soldat.
+Elle descendit de voiture à quelque
+distance du château, entra
+dans son parc par une petite
+porte dont elle gardait toujours
+la clef sur elle, et, le c&oelig;ur
+ému de ce désir vague, premier
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+symptôme de l'amour, elle se
+préparait à entrer dans le bois
+de lilas et de chèvre-feuille, témoin
+ordinaire de ses plus douces
+rêveries, quand le son de deux
+voix qui lui étaient connues frappa
+son oreille. Curieuse, elle s'avance
+sans bruit derrière les arbres,
+et distingue à la clarté de la lune,
+Rosine et Félix, le valet-de-chambre
+de M. de Lamerville, qui,
+assis sur un banc de gazon ombragé
+par un acacia, paraissaient
+au milieu d'une conversation fort
+animée. M<sup>me</sup>. de Simiane écoute.&mdash;Que
+vous êtes injuste, Félix,
+disait vivement Rosine, je vous
+aime plus que moi-même, je
+vous l'assure; mais je ne puis
+me résoudre à faire cet aveu à
+Madame, je crains qu'elle ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+désapprouve notre projet de mariage,
+et je ne pourrais me décider
+à quitter son service; elle
+est si bonne! j'aimerais mieux
+la mort que de risquer de lui
+déplaire.&mdash;Nous pouvons nous
+épouser sans que cela change
+rien à notre situation. Mon maître
+chérit la marquise; il me répète
+chaque jour qu'il ne pourrait
+plus vivre loin d'elle, et tout-à-l'heure,
+en se couchant, il me
+parlait du dessein qu'il nourrit
+de lui faire épouser son neveu.&mdash;Bon!
+ils ne se connaissent
+pas.&mdash;Ils feront connaissance.&mdash;Il
+n'est pas dit qu'ils s'aimeront.&mdash;M.
+le duc prétend qu'il est
+impossible que cela n'arrive pas;
+moi, je pense comme lui. Ta
+maîtresse est belle, aimable,
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+remplie de talens et d'esprit,
+elle plaira au général.&mdash;Je ne
+doute pas qu'elle ne lui plaise,
+mais je doute qu'elle l'aime.&mdash;Elle
+serait donc bien difficile?
+M. Amador est sans contredit le
+plus séduisant des hommes. Les
+femmes, vois-tu, ne lui résistent
+pas plus que l'ennemi.&mdash;Oh!
+j'ai vu des hommes charmans
+prêts à perdre la tête par
+amour pour Madame; elle ne
+s'en apercevait même pas. Son
+c&oelig;ur, si tendre en amitié, est,
+je crois, incapable d'amour.&mdash;Bath
+c'est que son moment n'était
+pas venu; il faut enfin qu'il
+vienne, le général le fera naître.
+(Anaïs se troubla.)&mdash;Je souhaite,
+pour Madame, que vous
+disiez vrai, M. Félix, car, depuis
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+que je vous aime, je sens
+qu'il n'existe de bonheur que
+dans l'amour.&mdash;Félix embrassa
+Rosine (Anaïs soupira). J'ai vu,
+reprit Félix, tant de femmes
+soi-disant insensibles, céder au
+premier regard du jeune de Lamerville,
+j'en ai vu tant d'autres
+qui l'ont adoré sur sa seule réputation,
+que je regarde comme
+impossible qu'il rencontre une
+cruelle.&mdash;De la manière dont
+vous parlez, le général a déjà
+aimé plusieurs femmes (Anaïs,
+tremblante, s'appuya contre un
+arbre).&mdash;Aimer, là, ce qu'on
+appelle réellement aimer, peut-être
+que non; mais ce serait pitié
+qu'un héros de trente ans se
+passât de maîtresse. Je sais qu'il
+y a environ deux ans, une Espagnole,
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+jeune et jolie, lui a sacrifié
+un amant très-riche, qui
+l'adorait et allait lui donner sa
+main.&mdash;En ce cas, le général
+doit l'épouser.&mdash;La bonne folie!
+est-ce qu'on épouse comme ça
+toutes les femmes?&mdash;Vous parlez
+bien légèrement, M. Félix; Dieu
+veuille que vous n'ayez pas agi
+de même. Oh! quant à moi, les
+femmes ne se jettent pas à ma
+tête, je n'ai rien qui les attire;
+je ne suis pas un grand seigneur,
+un général; je marche terre à
+terre, j'aime bourgeoisement,
+pour la première et la dernière
+fois.&mdash;Vous le jurez.&mdash;Je vous
+le jure; mais promettez-moi, à
+votre tour, de parler promptement
+à madame de Simiane: songez
+que je serai malheureux jusque-là.&mdash;Eh
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+bien! dès ce soir
+je parlerai, si j'en ai le courage.&mdash;Ayez-le,
+je vous en supplie.
+L'horloge du château sonna onze
+heures.&mdash;Déjà onze heures,
+s'écria Rosine! voyez comme je
+m'oublie avec vous. Je tremble
+que Madame n'ait eu besoin de
+moi: je n'avais pas jusqu'ici manqué
+à mon devoir. Voyez où l'amour
+nous entraîne. Adieu.&mdash;Madame
+de Simiane se promena
+encore quelques momens, afin
+de laisser à Rosine le temps de
+rentrer au château avant elle, et
+de se préparer à lui ouvrir son
+c&oelig;ur. Mais dès que celle-ci aperçut
+sa maîtresse, elle ne se souvint
+plus d'un mot du discours
+qu'elle avait projeté de lui tenir,
+et balbutia seulement: Madame
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+a-t-elle été satisfaite de sa soirée&mdash;Extrêmement,
+Rosine;
+j'ai rendu deux amans heureux.&mdash;Deux
+amans, Madame?&mdash;Sans
+doute, j'ai fait un mariage.&mdash;Madame
+ne trouve donc pas
+mauvais qu'on se marie?&mdash;Au
+contraire, Rosine: n'est-ce pas
+le v&oelig;u de la nature?&mdash;Madame
+a bien raison. Moi, j'aime Madame
+plus que je ne puis l'exprimer,
+je me ferais tuer pour elle;
+eh bien! cela n'empêche pas que...&mdash;Que
+Rosine ne voudrait vivre
+pour un mari.&mdash;Si j'osais, je
+dirais à Madame qu'elle m'a devinée.&mdash;Et
+ce mari serait?&mdash;Félix,
+le valet-de-chambre de
+M. de Lamerville; il y a dix ans
+qu'il sert son maître avec un zèle,
+une fidélité...&mdash;Digne de récompense,
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+n'est-ce pas, Rosine,
+et vous vous chargeriez volontiers
+de la lui donner?&mdash;Si Madame
+le permettait?&mdash;Je fais
+plus, je l'ordonne, et je m'engage
+à fournir votre dot.&mdash;Rosine
+se confondit en remercîmens;
+madame de Simiane la
+congédia plutôt que de coutume,
+afin qu'elle pût annoncer, dès ce
+soir même, à Félix, la nouvelle
+qu'il attendait avec tant d'impatience.</p>
+
+<p>Madame de Simiane, demeurée
+seule, ne songea point cette
+fois à prendre un livre, ou à composer
+des vers. Elle se mit au lit,
+en se rappelant les phrases de
+Félix qui regardaient le général:
+après y avoir long-temps réfléchi,
+elle espéra qu'Amador n'avait
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+paru volage que parce qu'il
+n'avait pas connu la femme qui
+devait le fixer: elle se dit qu'il y
+aurait du plaisir et de la gloire à
+le rendre fidèle. Elle s'endormit
+en formant les projets les
+plus enchanteurs, et la foule des
+songes aimables rendit sa nuit
+paisible et fortunée.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<p class="p2">Le mariage de Georgette fut
+célébré la semaine suivante. Deux
+jours après cette fête, les jeunes
+époux partirent de leur village,
+pour conduire Ambroise s'installer
+aux Invalides. Tous trois passèrent
+par Villemonble, pour témoigner
+leur gratitude à la marquise:
+ils reçurent de nouveaux
+présens, et donnèrent de nouvelles
+bénédictions.</p>
+
+<p>Les noces de Rosine ne tardèrent
+pas à suivre celles de Georgette.
+M. de Lamerville et madame
+de Simiane leur firent l'honneur
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+de leur servir de parens. Le
+duc, enchanté du bonheur de
+Félix, paraissait rajeuni. Que ne
+puis-je, dit-il à voix basse à la
+marquise, que ne puis-je vous
+accompagner ainsi aux autels avec
+mon Amador. Anaïs ne souriait
+qu'à demi à ce discours. L'auguste
+cérémonie dont elle était
+témoin, lui rappelait celle qui
+l'avait engagée, sept ans auparavant,
+à M. de Simiane. Son
+père, alors, son tendre père
+marchait à ses côtés, sa mère la
+soutenait de son regard; elle
+croyait trouver un protecteur,
+un amant, un ami dans l'époux
+qu'elle recevait de leur main. Cet
+époux n'avait été pour elle qu'un
+hôte poli; son père et sa mère
+étaient descendus, prématurément,
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+dans la tombe. Si jeune
+encore, elle avait déjà vu tant
+mourir! Elle était sur le point
+d'accuser la Providence, mais
+ses yeux rencontrèrent ceux de
+M<sup>r</sup> D., qui se fixaient sur elle
+avec anxiété; elle se reprocha la
+secrète ingratitude dont elle venait
+d'être coupable envers lui,
+et parvint à surmonter sa tristesse.</p>
+
+<p>M. de Lamerville ayant fait
+venir son notaire à Villemonble,
+pour dresser le contrat de mariage
+de Félix, profita de cette
+occasion pour lui dicter ses dernières
+volontés: cette précaution
+fut prise à temps; ce vénérable
+vieillard mourut bientôt après,
+d'une attaque de goutte dans l'estomac.
+A l'approche de son heure
+<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
+dernière, il remit à madame de
+Simiane le portrait de son neveu,
+en lui disant: c'est à vous
+désormais qu'il doit appartenir:
+puis, s'adressant à M<sup>r</sup>. D.... J'ai
+compté sur vous, poursuivit-il,
+pour veiller à l'exécution de mon
+testament. Quoique vous ne connaissiez
+pas mon neveu, j'espère
+que vous l'aimerez par amitié
+pour moi; promettez-moi, au
+nom de notre ancien attachement,
+que vous travaillerez de tous vos
+efforts à l'accomplissement de mes
+v&oelig;ux. M<sup>r</sup> D.... fit à son ami la
+promesse qu'il désirait; le duc le
+remercia d'une voix faible, prit
+la main d'Anaïs, l'approcha de
+ses lèvres éteintes, et rendit le
+dernier soupir.</p>
+
+<p>M. de Lamerville avait constitué
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+son neveu Amador de Lamerville
+son légataire universel,
+sous la condition expresse qu'il
+épouserait madame de Simiane.
+Si son neveu se refusait à ce
+mariage, madame de Simiane
+devenait, de droit, légataire universelle
+à sa place: M<sup>r</sup> D.... était
+exécuteur testamentaire.</p>
+
+<p>On fit des obsèques magnifiques
+à M. de Lamerville; tous les habitans
+de Villemonble les suivirent
+en fondant en larmes: il n'y
+en avait pas un qui ne fût redevable
+d'un bienfait à celui qui
+n'était plus.</p>
+
+<p>La marquise chargea Félix de
+faire une note exacte des indigens
+auxquels son maître distribuait
+des secours, afin de les
+leur continuer. Elle ordonna
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+qu'on construisît un mausolée au
+duc, à peu de distance de celui
+qu'elle avait fait élever à ses parens:
+Il voulut aussi mon bonheur,
+pensa-t-elle, je lui dois
+aussi un hommage et des regrets!</p>
+
+<p>La mort de M. de Lamerville
+avait sensiblement affligé M<sup>r</sup>.
+D....; il perdait en lui la dernière
+personne avec laquelle il avait
+été intimement lié. Cet événement
+le livrait à de sombres réflexions;
+il se répétait souvent:
+Heureux celui qui meurt dans
+son adolescence! il n'eut personne
+à pleurer, et tout le monde
+le pleure!</p>
+
+<p>M<sup>r</sup> D.... écrivit une lettre affectueuse
+au général en lui envoyant
+une copie du testament
+de son oncle. Comme la réponse
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+ne pouvait arriver de suite, et
+qu'il avait reçu des nouvelles qui
+rendaient sa présence nécessaire
+à Vernon, où il avait une propriété
+assez considérable, il se
+décida d'y aller. Madame de Simiane,
+qui n'était pas dans une
+situation d'esprit assez tranquille
+pour ne pas être effrayée d'une
+solitude entière, le suivit dans
+ce petit voyage.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<p class="p2">Une après-midi que M<sup>r</sup> D....
+était retenu chez son notaire de
+Vernon, il prit envie à la marquise
+de visiter les environs de
+cette ville; elle sortit seule, à
+pied, et prit un chemin de traverse
+qui lui parut agréable. Elle
+avait fait environ une demi-lieue
+quand elle entra dans un petit
+bois fort épais, au bout duquel
+elle aperçut une maison agréablement
+bâtie, entourée d'un
+beau jardin; sur l'un des côtés
+de ce jardin, on avait construit
+un pavillon charmant, dont une
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+porte en forme de fenêtre, garnie
+de persiennes, donnait sur
+le bois. Cette maison, la seule
+qui existait dans cet endroit,
+était éloignée du plus prochain
+village au moins d'un quart de
+lieue. Anaïs entendit accorder
+une guitarre dans le pavillon: les
+persiennes étant fermées, elle
+s'approcha sans crainte d'être
+aperçue; une voix mélancolique
+fit entendre cette romance:</p>
+
+<div class="left30">
+<p>Compagne si chère au poëte,<br />
+O lyre, jadis mon orgueil,<br />
+Toi qui, dans les jours de mon deuil,<br />
+Loin de mes yeux restas muette!<br />
+Reviens, docile à mes désirs,<br />
+Tromper l'ennui de mes loisirs.</p>
+
+<p>Long-temps vivre dans la mémoire,<br />
+Quand ma main t'enlève au repos,<br />
+N'est pas le but de mes travaux;<br />
+Je n'ose plus chercher la gloire.<br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+Le temps n'est plus où ses plaisirs<br />
+Trompaient l'ennui de mes loisirs.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur brûlant d'une autre ivresse,<br />
+Ne crois pas non plus qu'en ce jour,<br />
+Je t'appelle à chanter l'Amour,<br />
+Divinité de ma jeunesse.<br />
+Le temps n'est plus où ses soupirs<br />
+Trompaient l'ennui de mes loisirs.</p>
+
+<p>Tendre Amour, Gloire enchanteresse,<br />
+Songes divins de mes beaux jours,<br />
+Hélas! vous fuyez pour toujours<br />
+Un c&oelig;ur accablé de tristesse.<br />
+Le temps n'est plus où vos désirs<br />
+Trompaient l'ennui de mes loisirs.</p>
+
+<p>Beaux-arts, consolez mes alarmes,<br />
+Venez embellir mon séjour;<br />
+Mais, las! un c&oelig;ur mort à l'amour<br />
+Peut-il en vous trouver des charmes?<br />
+Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs<br />
+Doublent l'ennui de mes loisirs.</p>
+</div>
+
+<p>Ce chant émut madame de
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+Simiane, et porta l'inquiétude
+dans son sein; elle fit un retour
+sur elle-même, et s'écria involontairement:
+Craignons, craignons
+l'amour! Oui, craignez-le,
+fuyez-le, répondit un jeune
+homme en sortant du pavillon,
+fuyez-le avec soin! il séduit, enchante,
+enivre, mais il trompe;
+et quand, après des siècles de
+tourmens, de larmes, de regrets,</p>
+
+<p class="left30"><i>L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie:</i><br />
+<i>Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie,</i><br />
+<span class="i3"><i>Et la place qu'il occupait</i></span><br />
+<span class="i3"><i>Ne peut jamais être remplie.</i></span><br />
+<span class="i9 smcap">Parny.</span></p>
+
+<p>Anaïs reconnut dans celui qui
+lui adressait la parole, Léon,
+comte de Saint-Elme, qu'elle
+avait vu souvent autrefois chez
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+M. de Crécy. On avait donné,
+à cette époque, au comte, le surnom
+de Métromane, parce qu'il
+ne rêvait que poésie: les belles
+femmes lui plaisaient alors bien
+moins que les beaux vers; il
+avait sacrifié plus d'une fois un
+rendez-vous galant, au plaisir
+d'aller entendre une nouvelle tragédie.
+Le rapport de son caractère
+avec celui de la marquise,
+avait établi entr'eux une aimable
+familiarité. Tous deux jeunes,
+sensibles, enthousiastes de la nature
+et des arts, se promenaient
+souvent, au clair de la lune, dans
+la forêt ou dans les réduits les
+plus solitaires du parc de Villemonble,
+sans avoir d'autre tiers
+que les muses.</p>
+
+<p>Quelquefois ravis, en extase,
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
+ils s'arrêtaient devant une pièce
+d'eau, d'où ils croyaient voir sortir
+une naïade; ils entendaient une
+hamadriade gémir dans le creux
+d'un chêne; leur imagination appelait
+à leur entretien toutes les
+divinités de l'Olympe; mais leurs
+c&oelig;urs, vierges à l'amour, ne
+voyaient en lui que le dieu de la
+fable.</p>
+
+<p>Madame de Simiane fut aussi
+charmée que surprise du hasard
+qui lui faisait retrouver Saint-Elme,
+dont elle n'avait pas entendu
+parler depuis cinq ans.
+J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup
+de plaisir à vous revoir, quoique
+vous m'ayiez entièrement oubliée.&mdash;J'ai
+des torts envers
+vous, il est vrai; j'ai été trompé,
+et malheureux, voilà mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+excuse.&mdash;Eh bien! je vous pardonne;
+mais vous m'instruirez,
+j'espère, des causes de la mélancolie
+que tous paraissez nourrir,
+ainsi que des événemens qui vous
+ont conduit dans cette retraite
+isolée; la part que je prendrai à vos
+chagrins pourra les adoucir.&mdash;Des
+chagrins! plût à Dieu que j'en
+eusse encore!&mdash;Comment?&mdash;Quelques
+douloureux que fussent
+ceux dont j'ai été la victime, ils
+valaient mieux que la langueur
+qui me consume.&mdash;Ne pouvez-vous
+en sortir?&mdash;Impossible;
+j'ai essayé de tout, rien ne m'a
+réussi.&mdash;Le malheur que vous
+avez éprouvé est donc bien affreux!&mdash;Le
+plus affreux de tous,
+il m'a tué moralement.&mdash;De
+grace, expliquez-vous; ne craignez
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+pas de vous ouvrir à moi.&mdash;Je
+ne crains que de décheoir
+dans votre estime, en vous montrant
+ma faiblesse. Je vous plaindrai,
+sans vous estimer moins.&mdash;Vous
+le voulez, je n'hésite
+plus.</p>
+
+<p>Le comte s'assit auprès de
+madame de Simiane, et commença
+le récit suivant:</p>
+
+<p class="p2 center"><i>Histoire de Léon, comte de Saint-Elme.</i></p>
+
+<p>Il y a cinq ans, je fus obligé
+de partir tout-à-coup pour Strasbourg,
+afin d'y recueillir un héritage
+considérable, qu'un oncle de
+feu mon père m'avait laissé. Mon
+dessein était de ne rester dans
+cette ville que le temps nécessaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+pour liquider la succession
+qui m'était échue. Je réglai tout
+en deux mois, et me préparais à
+revenir à Paris, lorsque le commandant
+de la place de Strasbourg
+m'engagea à une fête donnée
+à l'occasion du mariage de
+sa fille. Le commandant m'avait
+rendu quelques services, je
+ne pus me refuser à sa pressante
+invitation; je retardai l'époque
+de mon départ, et me rendis à
+la fête: les personnes les plus
+considérables de Strasbourg y
+étaient réunies. On nous servit
+un repas superbe, suivi
+d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses
+s'étaient fait entendre,
+quand une jeune femme vint s'asseoir
+au piano: elle exécuta,
+d'une manière admirable, un
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+morceau de Mozard je n'avais
+de ma vie entendu une musique
+aussi délicieuse: il semblait que
+l'ame de cette jeune femme fût
+passée dans ses doigts; chacun
+de ses accords venait retentir à
+mon c&oelig;ur. J'avais une peine infinie
+à retenir mes applaudissemens:
+elle se leva du piano; je
+ne fus pas un des derniers à lui
+porter le tribut de mon admiration.
+Frappée de la vivacité de
+mes éloges, elle leva les yeux sur
+moi, et me jeta un de ces regards
+qui ne s'oublient jamais.
+Je demandai son nom à une personne
+du cercle qui me parut la
+connaître. Elle s'appelle <i>Florestine
+de Rostange</i>, me répondit-elle:
+c'est la plus intéressante et la
+plus infortunée des femmes. Fille
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+d'un Espagnol et d'une Alsacienne,
+elle fut élevée à Madrid:
+elle entrait dans sa dix-huitième
+année, et son père venait de
+mourir quand le vicomte de Rostange
+arriva en Espagne; il vit
+cette jeune personne, en devint
+amoureux, eut le bonheur de lui
+plaire, et l'épousa. Quinze jours
+après son mariage, le vicomte
+fut assassiné en sortant du Prado.
+L'auteur de ce crime n'a point
+été découvert. Madame de Rostange,
+au désespoir de la mort
+d'un époux adoré, ne put supporter
+davantage le séjour de
+l'Espagne, et vint s'établir ici
+avec sa mère, madame de Las-Casas;
+leur fortune est modique,
+mais les talens supérieurs de la
+vicomtesse, le nom qu'elle porte,
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+lui donnent accès dans les plus
+grandes maisons.</p>
+
+<p>Ce court récit m'intéressa. Je
+regardai de nouveau Florestine;
+elle ne me parut pas jolie, mais
+ses traits avaient une expression
+sentimentale qui me toucha; je
+réfléchissais en moi-même au
+moyen que je pourrais employer
+pour me faire présenter chez
+elle, lorsqu'une cantatrice célèbre
+chanta cette arriette:</p>
+
+<p class="left30"><span class="i2">Sous les lois d'un doux hymenée,</span><br />
+<span class="i2">Je goûtais le parfait bonheur.</span><br />
+Soudain, un coup affreux change ma destinée;<br />
+Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur.</p>
+
+<p class="p2">Mes yeux s'étaient fixés sur
+Florestine; je la vois donner des
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+signes de terreur. Je cours vers
+elle, une crise horrible de nerfs
+la saisit. Je la transporte hors du
+sallon, elle se calme par degrés.
+J'offre ma voiture à sa mère, elle
+l'accepte: je reconduis les dames
+chez elles, je demande la permission
+de venir m'informer de
+leur santés, on me l'accorde. Je
+suis au comble de la joie.</p>
+
+<p>Je me présentai le lendemain
+chez Florestine; elle m'accueillit
+avec une grâce qui m'aurait gagné
+l'ame, si je n'eusse pas été
+prévenu en sa faveur: elle me
+raconta le triste événement dont
+j'étais déjà instruit; ses larmes
+coulèrent, je plaignis son infortune;
+j'avouai qu'il n'en était
+pas une plus affreuse: elle me
+sut gré de penser ainsi. Je
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+passai la matinée entière chez
+elle, j'en sortis passionnément
+amoureux.</p>
+
+<p>De ce moment je ne pensai
+plus à retourner à Paris; Strasbourg
+me parut un lieu de délices;
+je ne concevais pas qu'on
+pût se plaire ailleurs. Je ne sentis
+plus qu'un désir, celui de
+consoler madame de Rostange;
+tous mes jours lui étaient consacrés.
+Je l'accompagnais à la
+promenade, aux concerts, aux
+spectacles: je ne la quittais, chaque
+soir, que le plus tard possible,
+et cette courte séparation
+me paraissait si longue, que je
+croyais toujours que le lendemain
+n'arriverait pas: toutefois
+je me gardai de découvrir mon
+amour à Florestine; les regrets
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+qu'elle donnait à la mémoire de
+son époux étaient encore trop
+vifs pour que je me flattasse de
+la voir répondre à mes sentimens.
+J'espérai tout du temps,
+de mes soins, et m'appliquai surtout
+à plaire à madame de Las-Casas:
+j'y réussis. Elle me confia
+la conduite d'un procès d'où dépendait
+toute sa fortune et celle
+de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction,
+en faisant secrètement
+quelques sacrifices d'argent. Elles
+me témoignèrent la plus vive reconnaissance;
+je leur avais rendu
+la tranquillité, j'étais plus heureux
+qu'elles.</p>
+
+<p>Pendant environ un an je vécus
+étranger à tout ce qui n'était
+pas Florestine. J'étais enfin parvenu
+à dissiper son chagrin; elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+ne parlait plus que rarement de
+l'accident horrible qui l'avait causé.
+Elle vivait avec moi dans une
+intimité charmante; elle ne m'appelait
+plus que son ami: elle répondait
+chaque soir au soupir
+que je laissais échapper en lui
+disant adieu. Je m'applaudissais
+de mon triomphe: elle m'aimera,
+répétai-je en moi-même avec
+ivresse, elle m'aimera; son c&oelig;ur
+sera le prix du mien. Momens
+d'amour et d'espérance, deviez-vous
+sitôt vous écouler!</p>
+
+<p>Madame de Las-Casas me pria
+d'aller traiter de l'échange d'un
+bien, avec un de ses parens qui
+demeurait à vingt lieues de Strasbourg.
+Je souffrais de me séparer
+de madame de Rostange; mais
+le désir d'être utile à sa mère
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+ne me permit pas de balancer.
+Florestine répandit des pleurs
+en me quittant, et me fit promettre
+de lui écrire chaque courier:
+j'avais trop de plaisir à remplir
+ma promesse, pour ne pas
+être exact; mes lettres étaient
+celles de l'amant le plus tendre;
+cependant j'apportai le plus grand
+soin à ce que le mot d'amour n'y
+fût pas: je craignais que la magie
+de ce mot ne manquât de loin son
+effet; je ne voulais le prononcer
+qu'aux pieds de ma maîtresse; il
+me semblait que ma voix, mes
+gestes, mon regard lui donneraient
+plus de puissance.</p>
+
+<p>La première réponse de Florestine
+me paya du sacrifice que
+j'avais fait en m'éloignant d'elle.
+Après plusieurs autres choses,
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+elle me disait: «Terminez vos
+affaires promptement, et revenez;
+songez que Florestine
+ne vit plus où vous n'êtes pas.
+Vous êtes devenu aussi nécessaire
+à mon existence, que l'air
+que je respire; mon ami, vous
+me tenez lieu de tout, et rien
+ne pourrait me tenir lieu de
+vous.»</p>
+
+<p>Je retournai à Strasbourg en
+formant mille projets de bonheur;
+madame de Las-Casas et sa fille
+me prodiguèrent les marques
+d'une tendresse touchante; Florestine
+laissa éclater une vive
+gaîté; elle me parut plus séduisante
+que jamais. Je pris sa
+main, la couvris de baisers, et lui
+dis: Me pardonnerez-vous, aimable
+Florestine, le tort dont je
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+me suis rendu coupable envers
+vous?&mdash;Vous ne sauriez en
+avoir aucun.&mdash;Je vous ai trompée.&mdash;L'univers
+me le dirait,
+que je ne le croirais pas.&mdash;Je
+vous ai trompée, je vous l'atteste.&mdash;Vous
+vous calomniez.&mdash;Je
+parle vrai; je ne fus pas votre
+ami.&mdash;Et que fûtes-vous donc?
+demanda-t-elle en rougissant.&mdash;Votre
+amant: oui, votre amant
+le plus passionné; je ne saurais
+avoir plus long-temps la force de
+vous le taire. Florestine, acceptez
+ma main, ou je meurs à vos
+genoux.&mdash;Qui pourrai-je aimer
+plus que Léon, prononça l'enchanteresse
+avec un accent d'une
+douceur inexprimable? Qui pourrait
+me rendre aussi heureuse?
+Ma mère, continua-t-elle, embrassez
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+votre fils.&mdash;J'étais si
+troublé de mon bonheur, que je
+ne savais ce que je faisais; j'allais,
+venais dans la chambre
+comme un insensé; je me précipitai
+aux pieds de Florestine, je
+les arrosai de mes larmes: j'étais
+dans un véritable délire. Quand
+mes transports furent un peu calmés,
+je m'assis auprès d'elle: Ma
+Florestine, lui dis-je, vous avez
+promis d'être à moi; rien ne
+manque plus à ma félicité que
+le consentement de ma mère; je
+partirai dès demain pour le chercher.&mdash;Bon
+dieu! vous voulez
+aller à Paris!&mdash;Il le faut.&mdash;Ne
+pouvez-vous écrire?&mdash;Je le
+pourrais sans doute, et telle est
+la bonté, l'indulgence de ma
+mère, que je ne craindrais pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+qu'elle s'en offensât; mais, mon
+amie, je ne l'ai pas vue depuis
+un an: mon amour pour vous m'a
+retenu loin d'elle; j'ai souvent
+même négligé de lui écrire. Je lui
+dois, je me dois à moi-même, de
+lui montrer mon respect et mon
+dévouement dans cette circonstance
+importante; je reviendrai
+bientôt, et peut-être avec elle,
+m'engager à vous pour toujours.
+Madame de Las-Casas approuva
+ma résolution; Florestine cessa
+de la combattre. Notre séparation
+fut extrêmement touchante.
+Nous y rappelâmes mille fois le
+serment d'aimer à jamais.</p>
+
+<p>Ma mère me reçut avec tendresse;
+elle ne me fit pas le plus
+léger reproche, approuva mon
+mariage, et me promit de venir
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+à Strasbourg y assister. J'écrivis
+sur-le-champ ces bonnes nouvelles
+à madame de Rostange: j'avais
+trouvé d'elle une lettre touchante
+en arrivant à Paris; la réponse
+qu'elle fit à la mienne me
+parut froide; elle me parlait peu
+de notre amour, et beaucoup
+d'une fête donnée par le commandant
+au général de Lamerville,
+qui venait faire un séjour
+de quelques semaines à Strasbourg
+(madame de Simiane redoubla
+d'attention); elle me faisait
+un éloge pompeux de ce
+général, qui, disait-elle, était
+l'objet de l'attention de toutes les
+femmes, et qui lui avait fait
+l'honneur de ne s'occuper que
+d'elle. Des réflexions piquantes
+sur les originaux qui s'étaient
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+trouvés à la fête, terminaient ce
+singulier écrit; je n'en pris cependant
+aucun ombrage: elle
+est sûre de moi, pensai-je, je
+suis sûr d'elle, dois-je être jaloux
+de ses plaisirs?</p>
+
+<p>J'achetai des diamans et des
+étoffes superbes pour Florestine,
+et me préparais à l'aller rejoindre,
+quand je reçus une lettre
+dans laquelle elle me mandait
+qu'il était survenu un obstacle
+à notre union; elle finissait en
+m'assurant de ses regrets et de
+son invariable amitié. Cette lettre,
+à laquelle je ne comprenais rien,
+me plongea dans un chagrin extrême;
+je partis, sur-le-champ,
+pour en aller chercher l'explication
+à Strasbourg.</p>
+
+<p>Je courus la poste jour et nuit,
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+et j'arrivai dans cette ville à dix
+heures du matin; je ne me donnai
+que le temps de passer un
+habit décent, et courus chez
+madame de Rostange; je la trouvai
+assise dans son boudoir,
+vêtue d'une robe du matin très-galante;
+à ses côtés était le
+général de Lamerville.&mdash;Le
+général de Lamerville! prononça
+madame de Simiane en changeant
+de couleur.&mdash;Lui-même;
+le connaîtriez-vous?&mdash;Nullement,
+mais j'en ai beaucoup
+entendu parler.&mdash;Oh! cela
+ne m'étonne pas, c'est le héros à
+la mode.&mdash;Anaïs soupira, le
+comte reprit: Florestine voulut
+en vain se lever à mon approche,
+elle retomba tremblante sur son
+siége. Vous ne m'attendiez pas,
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+Madame, lui dis-je; j'ai mal pris
+mon temps, je le vois; je reviendrai.
+Non, restez, balbutia-t-elle,
+restez. Monsieur me faisait ses
+adieux, il part ce matin. Ce mot
+dissipa ma colère. Je crus avoir
+commis une injustice, j'adressai
+des excuses à Madame de Rostange,
+et saluai M. de Lamerville; il répondit
+à mon salut, et se retira.</p>
+
+<p>Il ne fut pas plutôt dehors, que
+Florestine fondit en larmes. Au
+nom du ciel, lui dis-je, expliquez-moi
+la cause de votre douleur;
+apprenez-moi quel est l'obstacle
+qui nous sépare. Elle continua
+de pleurer en silence. Auriez-vous
+cessé de m'aimer?&mdash;Mon
+attachement pour vous est
+inaltérable.&mdash;Votre attachement?
+N'osez-vous dire votre amour?&mdash;De
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+l'amour! répondit-elle d'un
+air égaré, de l'amour! je n'en
+eus point pour vous!&mdash;Vous n'en
+avez pas eu pour moi! et pourquoi
+me l'avoir laissé croire?
+pourquoi m'en avoir imposé?&mdash;Je
+m'en imposais à moi-même.&mdash;Perfide!
+vous vous êtes plu
+à me faire avaler le poison jusqu'à
+la dernière goutte.&mdash;Je ne
+suis pas perfide, je ne suis que
+sensible et malheureuse.&mdash;Vous
+sensible! vous! qui, pour prix
+de l'amour le plus délicat, du dévouement
+le plus entier, m'avez
+rendu votre jouet; vous qui attendez,
+pour me précipiter dans
+l'abîme du désespoir, que je me
+croye parvenu au comble de la
+félicité. Vous êtes sensible! vous!
+Cela peut-il s'entendre sans indignation.
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+Vous me promettez votre
+foi, je cours chercher le consentement
+de ma mère, elle me
+l'accorde; je m'empresse de tout
+préparer pour la fête de notre
+hymen: le contrat est dressé;
+étoffes, voitures, bijoux, diamans,
+tout est là, tout, et vous
+m'annoncez que vous ne pouvez
+m'appartenir (elle cacha sa tête
+dans ses mains); mais le motif
+de ce changement inoui ne me
+sera pas long-temps caché! Que
+dis-je, je le connais maintenant
+cet horrible mystère, l'unique
+barrière qui s'élève entre nous;
+la voici: vous aimez le général
+de Lamerville (elle frissonna);
+tremblez, tout son sang me vengera
+de votre trahison.&mdash;Epargnez-moi,
+s'écria-t-elle d'une voix
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+déchirante; Léon épargnez-moi.&mdash;Que
+je vous épargne! moi!
+que vous avez si indignement
+trompé! moi! qui aurais tout sacrifié
+à votre bonheur! oui, tout,
+ingrate, tout, jusqu'à l'amour
+que vous m'inspirez. Eh bien!
+prononça-t-elle en se précipitant
+à mes genoux; eh bien! mon
+cher Léon, faites ce généreux
+effort; sacrifiez-le-moi cet amour
+auquel je ne puis désormais répondre.&mdash;Barbare,
+lui criai-je
+avec l'accent de la fureur; barbare,
+enfonce-le bien avant dans
+mon c&oelig;ur ce dernier trait. Qui
+me l'aurait dit, grands dieux!
+après ce que j'ai fait pour elle,
+que je n'aurais pu obtenir de sa
+pitié qu'elle daignât au moins me
+tromper!&mdash;Ciel! ô ciel! balbutia
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+Florestine en tombant sur le plancher.</p>
+
+<p>Le bruit de sa chute ramena
+mon attention sur elle. Je la relevais:
+elle était glacée, son regard
+était fixe, on ne sentait plus
+son pouls: je la crus morte; mon
+angoisse fut terrible. Je jetai des
+cris épouvantables. Je l'ai tuée,
+répétai-je hors de moi, je suis un
+monstre, un assassin, je l'ai tuée.
+Madame de Las-Casas arriva. Je
+sortis comme un désespéré, et
+courus toute la ville sans savoir
+où j'allais, jusqu'au moment où
+je succombai sous le poids de la
+lassitude.</p>
+
+<p>L'exercice violent que j'avais
+fait donna quelque trêve à l'agitation
+de mes esprits. Je blâmai
+l'emportement où je m'étais livré.
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+Peut-être, pensai-je, Florestine
+n'est-elle pas aussi coupable que
+je l'ai cru. Si je me fusse conduit
+avec plus de modération, peut-être
+aurais-je pu la ramener à
+moi; son c&oelig;ur ne s'est peut-être
+pas engagé sans retour. Je me
+rappelai chacune des paroles,
+chacun des mouvemens qui lui
+étaient échappés, et l'amour m'aveuglait
+au point que ce qui devait
+me confirmer mon malheur,
+fit naître en moi un rayon d'espérance.
+Je l'embrassai avec transport,
+et je retournai chez madame
+de Rostange, dans le projet
+d'avoir avec elle une explication
+tranquille.</p>
+
+<p>Madame de Las-Casas ne voulait
+pas me laisser entrer chez sa
+fille. J'insistai, en lui jurant de
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+ne rien faire, de ne rien dire
+qui pût lui causer de la peine.
+Elle me regarda tristement, me
+conduisit vers Florestine qui était
+couchée, et s'en alla.</p>
+
+<p>Je vous ai fait beaucoup de
+mal, dis-je à madame de Rostange,
+je viens vous en demander
+pardon.&mdash;Pardon, reprit-elle,
+oh! moi seule ai besoin de
+pardon; accordez-le moi, mon
+ami, ajouta-t-elle en me tendant
+la main, soulagez-moi du remords
+qui m'oppresse; mon tort
+est affreux sans doute, mais il
+est involontaire.&mdash;Ainsi vous
+aimez M. de Lamerville.&mdash;Je
+l'idolâtre: j'ai pour lui une passion
+insurmontable; je donnerais
+une vie pour lui appartenir un
+jour, un seul jour.&mdash;Affreuse
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+révélation! échappa-t-il à madame
+de Simiane.&mdash;Horrible
+en effet, reprit le comte; cependant
+j'eus la force de me contenir,
+et je dis avec douceur, à madame
+de Rostange: eh quoi! un
+an de soins, d'amour, n'a pu me
+gagner votre c&oelig;ur; et lui, si
+vîte! si vîte!... Je tenais encore
+sa main, je la baignai de larmes.
+Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez
+pas: vous me déchirez l'ame.
+Hélas! si vous saviez ce que j'ai
+souffert, depuis qu'éclairée sur
+mes sentimens, j'ai compris la
+douleur que j'allais verser dans
+votre sein, j'en suis certaine,
+vous me plaindriez.&mdash;Oui, je
+vous plains, Florestine, vous ne
+serez jamais aimée comme vous
+l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+vous consacrera-t-il tous ses
+momens? S'apprête-t-il à recevoir
+la foi qui m'était due&mdash;J'ignore
+ses projets, il ne m'en a
+rien dit; je ne lui ai rien demandé,
+je n'en veux rien savoir: il
+m'aime, c'est assez.&mdash;Infortunée!
+puisse mon désespoir
+ne devenir jamais ton partage!
+Puisses-tu jouir de tout le repos
+que tu m'as ravi! Adieu.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse
+de ma situation; un feu
+dévorant brûlait mes entrailles.
+J'entrai dans un café, et tombai
+dans un profond assoupissement,
+d'où je ne sortis que le soir. J'aperçus
+alors deux jeunes capitaines,
+assis à une table proche de
+moi, qui s'entretenaient d'un air
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+de confidence. Rien n'est plus
+sûr, prononça l'un d'eux à voix
+basse, madame de Rostange vient
+de partir à l'instant pour rejoindre
+notre général. Je n'en entendis
+pas davantage. Agité d'un
+mouvement frénétique, je m'élance
+hors du café, j'accours chez
+Florestine; elle n'y était plus. Je
+revins à la hâte chez moi, j'ordonnai
+à mon laquais d'aller commander
+des chevaux à la poste.
+Je pars à la poursuite de madame
+de Rostange: je voulais l'enlever
+à mon rival, ou périr. Une fièvre
+maligne me contraint de m'arrêter
+au milieu de ma route: elle
+fit craindre, pendant six semaines,
+pour mes jours. Lorsque je
+fus hors de danger, je me trouvai
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+dans les bras de ma mère;
+ses caresses me rappelèrent mon
+malheur et ses bontés; mais
+ces souvenirs ne produisirent
+pas en moi la plus légère émotion.
+Mon ame, usée par la douleur,
+était devenue insensible.
+On allait, venait autour de
+moi, sans qu'il m'en restât d'autre
+idée que celle d'un bruit désagréable
+à mon oreille. On me
+parlait sans que j'entendisse autre
+chose que des sons vagues. Je ne
+m'occupais de personne; je ne
+m'occupais pas même de moi.
+La tendresse de ma mère ne me
+charmait plus: cette mère incomparable
+faisait tout pour son
+fils, il n'était reconnaissant de
+rien. On s'imagina qu'on pourrait
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+me tirer de ce triste état,
+en me faisant entendre de la
+musique. Cet essai ne réussit
+point: on me conduisit à la campagne,
+le changement d'air me
+fit un peu de bien; mais ce qui
+m'en fit davantage, ce fut d'apprendre
+que M. de Lamerville
+n'avait eu qu'un caprice de quelques
+mois pour madame de Rostange,
+qu'il ne lui avait donné
+aucune de ses nouvelles depuis
+qu'il avait rejoint l'armée, et
+qu'elle était revenue à Strasbourg,
+où elle essayait d'oublier
+son volage amant, en se livrant
+à la dissipation. Je demandai à
+madame de Saint-Elme de retourner
+à la ville; elle n'osa point
+contrarier le premier désir que
+j'eusse montré depuis ma maladie.
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+J'allai chez le commandant,
+j'y rencontrai madame de Rostange;
+elle m'aborda la première,
+m'entretint avec confiance de sa
+folie et de son repentir: elle
+m'appela son ami, son plus cher
+ami, son unique ami. Après avoir
+été abusé par l'apparence de son
+amour, je le fus par celle de son
+amitié de préférence. Je cessai
+quelque temps d'être à plaindre.
+J'aimais encore.</p>
+
+<p>Le sentiment auquel madame
+de Rostange n'avait pas craint de
+s'abandonner hautement pour
+M. de Lamerville, en altérant la
+pureté de ses principes, avait
+détruit les qualités attachantes
+de son caractère; sa conversation
+était plus spirituelle qu'entraînante;
+elle n'avait plus,
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+comme autrefois, le mot du c&oelig;ur;
+mes opinions n'étaient plus les
+siennes, quelquefois même il
+semblait qu'elle se faisait un malin
+plaisir de me rompre en visière;
+elle se vengeait sur moi,
+sans s'en douter, du chagrin secret
+que lui causait l'abandon de
+M. de Lamerville: je lui pardonnai
+long-temps ses caprices, j'espérais
+que la constance de mes
+sentimens triompherait de sa légèreté;
+j'espérais que j'aurais
+dans elle, avec le temps, une
+amie qui me ferait sentir les
+charmes de cette amitié dont
+parle Montaigne; je me disais
+que ce rare trésor ne pouvait s'acheter
+trop cher. Quand elle
+prenait avec moi le ton d'une
+douce intimité, j'oubliais tous les
+<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span>
+maux qu'elle m'avait fait souffrir;
+mais j'aperçus enfin que
+je n'étais pour elle, que ce qu'on
+nomme si improprement, dans ce
+siècle, un ami. Trop sûre de son
+empire sur moi, elle ne me ménageait
+pas; elle montrait souvent
+plus d'empressement à d'autres
+personnes qu'à moi; cette
+conduite me blessa: on veut bien
+être dupe en amour; mais en
+amitié, on veut recevoir autant
+qu'on donne. Je cessai d'être assidu
+chez madame de Rostange;
+ma mère souhaita de retourner
+à Paris, je l'y accompagnai.</p>
+
+<p>Les amusemens de cette ville
+ne purent me distraire de la mélancolie
+où m'avaient plongé deux
+sentimens trompés; je ne pouvais
+me consoler de ne plus aimer
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+Florestine, de ne plus intéresser
+celle qui m'avait été si chère,
+sous le double rapport de l'amour
+et de l'amitié. Je me répétais
+sans cesse avec amertume: Je
+suis devenu un étranger pour elle!
+Je fis connaissance de plusieurs
+femmes charmantes; j'inspirai,
+sans y songer, une vive passion
+à l'une d'elles; je désirai d'y répondre,
+je crus un jour y être
+parvenu, mais je me dis: Je deviendrais,
+dans l'avenir, un étranger
+pour elle! et je ne l'aimai pas.</p>
+
+<p>Le poids d'une indifférence
+dont j'avais inutilement tenté de
+sortir, altéra de nouveau ma
+santé. Les plaisirs de Paris n'ayant
+plus d'attraits pour moi, je vins
+chercher ceux de la campagne.
+Ils me paraissent aussi insipides
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+que ceux de la ville: aucun lieu,
+aucune occupation ne rend du
+ressort à mon ame, l'ennui est
+toujours là à mes côtés, il
+m'obsède sans cesse, montre à
+mes yeux tous les objets sous
+la même couleur. Je n'ai pas encore
+trente ans, et je suis réduit
+à désirer la fin d'une existence
+inutile aux autres, à charge
+à moi-même.</p>
+
+<p>En prononçant ces derniers
+mots, le comte tomba dans une
+sombre rêverie; la marquise fit
+de vains efforts pour l'en tirer.
+Les ombres de la nuit voilaient
+déjà la cime des coteaux: il faut
+que je vous quitte, dit Anaïs à
+M. de Saint-Elme; si le changement
+de solitude peut vous être
+agréable, je pars après-demain
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+pour Villemonble, venez m'y retrouver,
+vous y serez bien reçu.
+Il lui répondit à peine, et la
+laissa partir sans lui proposer de
+l'accompagner.</p>
+
+<p>Elle retourna chez elle à pas lents,
+et rêva long-temps au récit qu'elle
+venait d'entendre: ou Florestine,
+pensa-t-elle, est une femme coquette
+et fausse, dont le comte
+a été la dupe, ou le général est
+un de ces hommes orgueilleux et
+perfides qui se font un jeu de
+déchirer le c&oelig;ur des femmes
+tendres et crédules qu'ils ont
+séduites. Ce dernier soupçon lui
+fit un mal affreux; mais devait-elle
+l'accueillir, d'après ce que
+le duc lui avait dit d'Amador?
+Ah! pensa-t-elle avec amertume,
+les hommes qui se croyent les
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+plus fidèles à l'honneur, ne se
+font pas un scrupule d'en manquer
+envers nous! En est-il un
+assez délicat pour n'avoir jamais
+trahi les sermens faits à l'Amour?
+Ils se pardonnent tous ce dont ils
+sont tous coupables.</p>
+
+<p>Cette réflexion, qui, peut-être,
+n'était pas tout-à-fait juste, lui
+donna de l'humeur; Rosine, qui
+ne lui en avait pas encore vue,
+fut inquiète de lui en trouver;
+elle la crut malade: se trompait-elle?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<p class="p2">Madame de Simiane passa une
+mauvaise nuit; elle était si changée
+à son réveil, que sa femme-de-chambre
+ne put s'empêcher
+de lui montrer sa sollicitude. Madame
+ne me paraît pas bien, dit-elle,
+Madame s'est peut-être trop
+fatiguée hier; j'ai souvent pensé
+que les longues promenades
+qu'elle fait pouvaient lui nuire.
+Eh puis! que Madame veuille
+bien me permettre une observation:
+il n'est pas prudent, à ce
+qu'il me semble, d'aller ainsi
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+seule, le soir, parcourir la campagne;
+quant à moi, je suis sur
+les épines quand Madame est dehors
+à la nuit: on a sitôt fait une
+mauvaise rencontre. Anaïs laissa
+échapper un triste sourire. L'intérêt
+qu'une femme-de-chambre
+a d'examiner tous les mouvemens
+de sa maîtresse, l'instruit
+à deviner les sentimens qui l'agitent
+en secret. Rosine, d'ailleurs,
+connaissait si bien madame
+de Simiane, que son sourire lui
+apprit qu'elle nourrissait quelque
+idée affligeante. Certainement,
+s'écria-t-elle d'un ton qui peignait
+l'effroi, certainement il est arrivé
+quelque chose à Madame.&mdash;Non,
+Rosine; tranquillisez-vous,
+il ne m'est rien arrivé de fâcheux;
+je réfléchis seulement à une histoire
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+que l'on m'a racontée.&mdash;Elle
+est donc bien douloureuse
+cette histoire?&mdash;Mais... elle est
+singulière. Cette Florestine.&mdash;Florestine,
+dites-vous, Madame;
+Florestine, ce nom est celui
+d'une Espagnole qui voulait duper
+M. de Lamerville.&mdash;Le
+duper!&mdash;Comment savez-vous
+cela?&mdash;Oh! le feu duc disait
+tout à Félix, et celui-ci ne me
+cache rien. Rosine voyant sa maîtresse
+disposée à l'écouter, continua
+ainsi: Le général aime beaucoup
+la musique; dans un concert
+où il fut à Strasbourg, il
+rencontra cette Espagnole qui,
+dit-on, a beaucoup de talent sur
+le piano; il l'entendit, en fut
+enchanté, et se fit présenter chez
+elle. Florestine, orgueilleuse d'avoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+attiré l'attention d'un homme
+dont toutes les femmes enviaient
+la conquête, attribua à l'amour
+l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord
+montré. Le désir de triompher
+de vingt rivales, lui tourna
+la tête au point qu'elle se persuada
+avoir une passion invincible
+pour M. de Lamerville. Dans
+cette idée, elle rompit avec un
+jeune homme noble, riche, aimable,
+qu'elle était au moment
+d'épouser, pour partir comme
+une folle à la suite du général:
+elle s'imagina, par cette preuve
+publique d'amour, l'amener à
+l'épouser. M. de Lamerville n'avait
+pensé à rien moins qu'à s'engager
+dans un lien sérieux avec
+Florestine. Il fut plus chagrin que
+content du sacrifice qu'elle lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
+faisait; mais enchaîné par le
+plaisir de se croire l'objet d'une
+grande passion, il eut pendant
+quelque temps, pour la femme
+qui la lui montrait, ce qui, à
+son âge, tient lieu de sentiment.
+Quand Florestine s'aperçut que
+son goût pour elle était près de
+s'éteindre, elle essaya de le ranimer,
+en lui faisant redouter
+des rivaux. Ce manége ne lui
+réussit pas. Des querelles fréquentes
+s'élevèrent; chacune
+d'elle ôtait à Florestine une partie
+d'un empire usurpé. Le général
+n'osait pourtant pas se
+brouiller tout-à-fait avec elle,
+il craignait son désespoir. Il
+découvrit enfin que cette femme,
+aussi inconstante que vive
+dans ses amours, ne s'était pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+compromise pour lui seul: elle
+avait autrefois suivi un amant
+en Angleterre; cet amant qui,
+pendant une courte absence,
+avait été supplanté par monsieur
+de Rostange, en parut
+tellement furieux, qu'on le soupçonna
+d'être l'auteur de l'assassinat
+commis sur la personne du
+vicomte. Le général ne crut pas
+devoir garder davantage de ménagemens
+avec une femme dont
+les torts n'avaient pas pour excuse
+un sentiment profond; il la quitta
+de manière à lui prouver qu'il ne
+voulait conserver aucune relation
+avec elle.</p>
+
+<p>Le récit de Rosine avait rendu
+à madame de Simiane toute sa
+sérénité; elle lui donna quelques
+ordres relatifs à son départ de
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+Vernon, et la congédia d'un air
+de bienveillance: ensuite elle
+tira de sa poche le portrait d'Amador,
+le regarda long-temps,
+et songea, avec délices, qu'un
+homme qui avait de si beaux
+traits, ne pouvait avoir qu'une
+belle ame; elle se félicita de lui
+être destinée pour compagne,
+et se promit de cultiver sans
+relâche des talens dont elle se
+flattait que le charme était non-seulement
+propre à le séduire,
+mais encore à le fixer.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<p class="p2">De retour à Villemonble,
+madame de Simiane négligea
+la poésie, pour ne s'occuper
+que de la musique. Quand le
+c&oelig;ur commence à être subjugué
+par cette passion si douce
+et si amère, qui fait le destin
+de la vie, mille idées confuses et
+délicieuses, qui toutes se rapportent
+à un objet unique, s'emparent
+de l'esprit. On rêve alors
+plus qu'on ne pense; il y a un
+certain vague dans la sensation
+agréable que produit la musique,
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+qui prolonge les plaisirs de la
+rêverie. A mesure, d'ailleurs,
+que les doigts parcourent avec
+agilité les cordes mobiles d'un
+instrument; que l'oreille est flattée
+par des sons mélodieux, l'image
+de ce qu'on aime apparaît
+plus touchante aux regards; elle
+s'insinue plus avant dans le c&oelig;ur,
+la volupté de l'espérance y pénètre
+avec elle. Ah! l'on a raison
+de croire à l'hymne sans fin de
+Jehova: Là où tout est amour,
+tout doit être harmonie.</p>
+
+<p>Un mois s'était passé depuis la
+mort de M. de Lamerville, on n'avait
+point encore reçu de nouvelles
+du général: son silence commençait
+à paraître au moins incompréhensible
+à M<sup>r</sup>. D... Anaïs
+l'expliquait d'une manière favorable.
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+Une trève venait d'être
+conclue; M. de Lamerville en
+profiterait sans doute pour quitter
+l'armée; il devait avoir le désir
+de connaître la femme que
+son oncle avait jugée digne de
+lui; peut-être viendrait-il la surprendre.
+Bercée de cette aimable
+illusion, elle passait ses journées
+à l'attendre: elle ne sortait plus
+de l'enceinte de son parc, ne
+voulant pas retarder d'un moment
+le bonheur qu'elle comptait
+goûter dans sa première entrevue
+avec celui qu'elle aimait
+déjà plus qu'elle-même.</p>
+
+<p>Un matin qu'en déjeûnant avec
+M<sup>r</sup>. D., elle déployait une gaîté
+qui ne lui était pas ordinaire,
+on apporta à ce dernier une
+lettre de Strasbourg:&mdash;Est-ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
+du général, demande d'une voix
+émue Anaïs?&mdash;De lui-même,
+répond son ami. A cet instant où
+son sort va se décider, madame
+de Simiane est assaillie par une
+foule de réflexions. L'espoir a
+soudain disparu de son c&oelig;ur, la
+crainte le remplace: elle jette un
+regard timide sur M<sup>r</sup>. D... Elle
+tremble de le voir ouvrir cette
+lettre. Ce n'était pas une lettre
+qu'elle espérait! Le cachet est
+brisé; son inquiétude redouble.
+M<sup>r</sup>. D... lit tout bas; dans ses
+traits est l'expression de la surprise:
+Anaïs soupire, et n'ose l'interroger.
+Il s'approche d'elle, et
+lui présente la lettre sans prononcer
+un mot. Elle tressaille,
+la reçoit en détournant les yeux,
+se recueille, rassemble tout son
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+courage, pressent qu'elle en aura
+besoin. Elle lit enfin:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>Le général de Lamerville, à Monsieur D....</i></p>
+
+<p>«J'ai appris avec une extrême
+douleur, la mort de l'oncle
+chéri qui m'a long-temps servi
+de père. Les soins que madame
+de Simiane, et vous, daignâtes
+prendre de ses derniers jours,
+commandent ma reconnaissance;
+je crois m'acquitter en partie
+du devoir que ce sentiment
+m'impose, en répondant à l'article
+le plus important de votre
+lettre, avec la plus austère
+franchise.</p>
+
+<p>»Loin d'être étranger au goût
+des arts, je rends hommage
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+aux personnes qui les cultivent
+avec succès, et j'aime
+leur société. Mais permettez-moi
+de vous le dire, Monsieur,
+elles ont toutes un penchant à
+l'indépendance, qui contrarie
+le véritable but où tend le mariage.
+Je suis persuadé, d'ailleurs,
+que ce lien ne peut être
+heureux qu'autant que ceux
+qui le forment ne sortent pas
+des limites assignées par la
+nature. L'homme qu'elle créa
+pour commander doit être supérieur
+en raison, en esprit,
+à sa compagne, comme il lui
+est supérieur en force. Je chercherai
+dans la mienne, si jamais
+j'en prends une, plus de
+grâces que de beauté, plus de
+douceur que d'esprit, plus de
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+complaisance que de caractère.
+Je craindrais, je l'avoue, de
+lui voir des talens qui, attirant
+sur ses pas une foule d'admirateurs,
+l'empêcheraient de
+trouver tout son bonheur dans
+ma tendresse. Je suis né fier,
+jaloux, un peu bizarre; il me
+faut une compagne qui n'ait
+d'autre désir que celui de me
+plaire, d'autre gloire que la
+mienne, d'autre passion que son
+amour pour moi. Je veux être
+exclusivement aimé, et pour
+toujours. Je douterais de la
+constance des sentimens d'une
+femme qui aurait l'imagination
+mobile, et malheur à celle dont
+je serais l'époux, si je doutais
+un moment d'elle.</p>
+
+<p>»Je sais que madame de Simiane
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+est jeune, belle, aimable,
+qu'elle a autant de vertus
+que d'esprit, de modestie que
+de talens. Mais elle est auteur,
+et, d'après mes principes, ce
+titre élève une barrière insurmontable
+entre elle et moi.
+Sans doute ces principes céderaient
+aux charmes de madame
+de Simiane; aussi me refusai-je
+au plaisir de la connaître. Je
+redoute les combats du c&oelig;ur,
+ses faiblesses et ses regrets. Je
+renonce à l'honneur de prétendre
+à la main de votre amie. Je
+lui abandonne avec joie l'héritage
+de mon excellent oncle;
+et comme, dans la carrière que
+j'ai embrassée, la mort peut
+m'atteindre à chaque instant,
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+je joins à ma lettre un acte en
+bonnes formes, au moyen duquel
+madame de Simiane ne
+pourra jamais être troublée
+dans la jouissance des biens
+devenus son partage.</p>
+
+<p>»J'attends de vos bontés,
+Monsieur, que vous voudrez
+bien engager madame de Simiane
+à donner des ordres
+pour que les portraits de famille
+placés dans la galerie de
+l'hôtel de Lamerville, soient
+remis à mon homme d'affaires:
+ils ne peuvent intéresser cette
+dame, et j'attache le plus grand
+prix à leur possession.</p>
+
+<p>»Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime,</p>
+
+<p class="right">»<span class="smcap">Amador de Lamerville.</span>»</p>
+</div>
+
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+Ce n'était pas sans un effort
+pénible qu'Anaïs était parvenue
+à lire cette lettre en entier. Quand
+elle l'eut achevée, elle la posa sur
+la table qui était devant elle, fixa
+d'un &oelig;il morne l'acte fatal qui
+attestait que la résolution prise
+par M. de Lamerville était irrévocable,
+et resta ensevelie dans
+le plus profond silence.</p>
+
+<p>M<sup>r</sup>. D... connut alors quelle
+blessure l'amour avait faite à son
+c&oelig;ur: il sentit qu'il ne pouvait
+rien lui dire dans cet instant, qui
+ne fût déplacé. Il se contenta de
+lui adresser un regard vraiment
+paternel, lui donna un baiser sur
+le front, et sortit.</p>
+
+<p>Anaïs alla se renfermer dans
+sa chambre, où elle se livra aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+plus tristes idées. O mon père!
+se dit-elle, pourquoi m'as-tu fait
+chérir les arts? Ton enthousiasme
+pour eux m'a perdue, je leur devrai
+mon malheur. Bientôt sa
+conscience délicate lui fit un
+crime de cette pensée: elle s'imagina
+entendre son père la lui reprocher
+du haut des cieux; elle
+crut devoir appaiser son ombre,
+par des prières, et s'en fut au
+mausolée de M. de Crécy. L'aspect
+de la fleur académique qu'elle
+y avait jadis placée, lui fit répandre
+des larmes. Mais à genoux auprès
+de ce monument qui lui rappelait
+tant de souvenirs solennels, elle
+retrouva quelques étincelles de
+ce feu sacré que l'amour filial
+avait allumé dans son ame, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+qu'un autre amour menaçait d'éteindre.
+Elle revint au château, en
+jurant d'oublier Amador. Pourra-t-elle
+tenir son serment?</p>
+
+<p class="center p4"><small><b>FIN DU PREMIER VOLUME.</b></small></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme auteur, tome I, by
+Adélaïde-Gillette Dufrénoy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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