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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:05:42 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme auteur, tome I + ou les inconvéniens de la célébrité + +Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +Release Date: June 12, 2011 [EBook #36394] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + Note sur la transcription: + Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été + corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été + harmonisée. + + + + + LA FEMME AUTEUR. + + TOME I. + + + + +CET OUVRAGE SE TROUVE + +_chez les libraires suivans_: + + + A Paris, chez _Delaunay_, Palais-Royal, galerie de bois. + A Maux, chez _Guedon_. + A Genève, chez _Manget_ et _Cherbuliez_. + A Lille, chez _Toulotte_. + A Marseille, chez _Sube_ et _Laporte_. + A Rennes, chez _de Kerpen_. + A Bruxelles, chez _de Mat_. + A Mons, chez _Leroux_. + A Caen, chez _Auguste Lecresne_. + A Trèves, chez _Lintz_. + A Riom, chez _Thibaud_. + A Clermont, chez _Landriot_. + A Lyon, chez _Regnier_. + A Turin, chez _Gaëtan-Balbino_. + +_Sous presse, pour paraître fin de janvier prochain_: + + L'Incendie du Monastère, _ou_ le Persécuteur inconnu, par + l'auteur d'Armand et d'Angella, etc., 3 vol. in-12. + + + + + LA + FEMME AUTEUR, + + OU + + LES INCONVÉNIENS + + DE LA CÉLÉBRITÉ, + + PAR MME. DUFRENOY. + + TOME I. + + IMPRIMERIE DE POULET. + + A PARIS, + + Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins, + No. 63. + + 1812. + + + + +Tous les exemplaires de cet Ouvrage doivent être signés par +l'Auteur. + + + + +LA FEMME AUTEUR, + +ou + +LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Auguste, comte de Crécy, jouissait d'une grande fortune. Il avait +une figure agréable, une taille noble, un grand fond d'instruction, +et beaucoup d'agrémens dans l'esprit. Incapable de flatter ceux que +le rang et les richesses plaçaient au-dessus de lui, il montrait de +la condescendance pour ses égaux, et de la bonté pour ses +inférieurs: il s'enflammait au récit d'une belle action, et se +sentait d'abord l'ami de celui qui l'avait faite. L'injustice le +révoltait, surtout quand elle était commise envers l'être faible ou +malheureux. Il regardait comme un devoir d'en signaler l'auteur, et +de le poursuivre, au risque de compromettre sa propre tranquillité. + +Convaincu que la nature a créé les hommes pour commander aux femmes, +il avait toujours un air protecteur avec elles: toutes pouvaient +également prétendre à son appui, aucune ne pouvait prétendre à ses +soins. Il regardait l'amour comme une faiblesse, cependant excusait +ce sentiment dans les femmes; peut-être même son orgueil lui +faisait-il éprouver une prédilection secrète pour celles qui en +avaient été les victimes; mais il trouvait indigne de la majesté +d'un homme de se laisser subjuguer par cette passion; la mort lui +paraissait préférable à la honte de recevoir des lois d'une +maîtresse. + +Ce coeur si fier s'était pourtant rendu aux charmes de Virginie, +fille unique du colonel Surville, mort au champ d'honneur, en +défendant sa patrie et son roi. + +Virginie était un modèle de beauté, de grâces et de vertus: elle +n'avait aucun de ces talens agréables dont on fait tant de cas de +nos jours, talens qui sont peut-être plus nuisibles qu'utiles à +celles qui les possèdent, qui séduisent plus qu'ils n'attachent. Sa +mère, sa seule institutrice, s'était bornée à lui donner une +connaissance parfaite de ses devoirs et de sa religion. Virginie +était douce, économe, laborieuse; aucune femme ne se livrait avec +plus de décence et de dignité, aux soins domestiques. Elle sentit un +véritable amour pour M. de Crécy, et lui donna sa main. Comment se +serait-elle effrayée de l'empire qu'un homme de ce caractère +voudrait exercer sur la compagne de sa vie? Elle partageait les +opinions d'Auguste sur la dépendance des femmes; et, plus tendre que +vaine, ne demandait pas mieux que de se soumettre au juste pouvoir +d'un époux, pourvu qu'elle en fût constamment chérie. + +Dix ans d'hymen n'avaient apporté aucune altération aux sentimens de +ce couple vertueux; une seule chose s'opposait à ce que la félicité +du comte fût parfaite; il avait vainement désiré un fils qui soutînt +l'éclat de son nom, Virginie n'était devenue mère que d'une fille, +appelée _Anaïs_. + +M. de Crécy aimait beaucoup les sciences et les arts, il les +cultivait avec succès: sa maison étoit ouverte à tous ceux des +artistes et des savans qui avaient acquis quelque réputation. Aucun +jour ne se passait sans qu'il n'en réunît plusieurs chez lui. +L'entretien y roulait presque toujours sur des sujets intéressans. +Tandis qu'on les discutait avec plus ou moins de chaleur, Anaïs +apprenait en silence, auprès de sa mère, à broder ou à faire de la +tapisserie. Cette aimable enfant n'était pas tellement captivée par +ce travail, qu'elle ne pût prêter son attention aux discours tenus +autour d'elle; ils se gravaient, en partie, dans sa jeune mémoire; +elle s'instruisait sans étudier, et son esprit et sa raison se +formaient, pour ainsi dire, à son insu. + +Un soir la conversation s'engagea sur les différens genres de +gloire. On n'étoit pas d'accord sur celui qui devait obtenir la +préférence; on passa en revue les grands hommes également illustres +dans diverses carrières. Chacun prenait parti pour celui d'entr'eux +dont le génie s'accordait le plus avec ses goûts. Quant à moi, dit +le comte d'une voix exaltée, je chéris tous les hommes supérieurs +qui se sont acquis une gloire pure; mais celui dont j'aime le plus +la mémoire, celui dont le caractère me paraît commander le plus +l'admiration, celui dont les écrits font les délices de mes loisirs, +cet homme enfin est Racine: oui, je consentirais à éprouver toutes +les infortunes, à souffrir tous les maux, pour avoir donné +l'existence à un fils qui lui ressemblât. Mon dieu! s'écria vivement +Anaïs, en laissant tomber son ouvrage, pourquoi ne puis-je être un +Racine! Cette exclamation d'une enfant qui entrait dans sa neuvième +année, étonna tout le monde, et fit sourire le comte. Anaïs se mit à +fondre en larmes. Son père la prit dans ses bras, et lui donna +plusieurs baisers; mais à chaque caresse, elle répétait: Vous ne +m'aimerez jamais comme Racine! Je suis bien malheureuse! +Consolez-vous, charmante Anaïs, lui dit un savant distingué, que +touchait sa douleur naïve; consolez-vous, votre sexe a plus d'un +titre à la gloire; peut-être êtes-vous appelée à nous rendre un jour +ou Deshoulières ou Sevigné. Anaïs aurait bien voulu connaître +l'histoire de ces femmes célèbres; un regard de Virginie, qui la +rappelait à ses côtés, retint la question qu'elle était près de +faire. La nouvelle idée qui s'était emparée de son imagination, +troubla cette nuit son sommeil. Tendre Anaïs, eh! quoi! déjà tu vas +être enlevée à l'heureuse insouciance de ton âge; déjà les amusemens +de l'enfance vont perdre à tes yeux tous leurs charmes; tu verras, +sans intérêt, tes compagnes se jouer autour de toi; tu ne donneras +plus, à leur joie, qu'un sourire de complaisance. Le germe d'une +passion est déjà dans ton sein: tremble qu'il ne s'y développe. +Anaïs, ton sexe ne peut rien aimer ardemment, même la gloire, sans +qu'il ne lui en coûte le bonheur. + + + + +CHAPITRE II. + + +Le lendemain, à déjeûner, Anaïs parut rêveuse. Es-tu souffrante, lui +demanda le comte?--Non, mon père; mais je réfléchis.--A quoi +donc?--A la conversation d'hier.--Tu y penses encore?--J'y penserai +toute ma vie.--Elle se hasarde alors à l'interroger sur les femmes +illustres dont elle enviait le destin, écoute avec la plus grande +attention, tout ce que lui en raconte M. de Crécy, et quand il a +cessé de parler, se jette à son col, en s'écriant: Mon père, nous +serons heureux, vous m'aimerez autant que vous aimez Racine; je +deviendrai célèbre, soyez-en certain; je le deviendrai. Puis elle +courut chercher une superbe poupée dont on lui avait fait présent il +y avait peu de jours, et qu'elle avait reçue avec transport, +demandant la permission à sa mère de l'envoyer à une de ses amies. +Prends garde de te repentir de ce trait généreux, observa le +comte.--Jamais, mon père: je ne veux conserver aucun objet de +distraction; je ne veux plus songer qu'à devenir savante. Vous me +donnerez beaucoup de livres, et j'étudierai du matin au soir.--Ce +zèle est beau, mais je doute qu'il dure.--Il durera. S'il arrive +que l'étude m'ennuie, je penserai à vous, et je n'y trouverai plus +que du plaisir.--Bonne, chère Anaïs! Ma Virginie, presse avec moi +notre enfant sur ton coeur. La comtesse embrassa sa fille en +soupirant.--Mon projet vous déplairait-il, maman, demanda la petite +avec inquiétude. J'approuve toujours tout ce que ton père approuve, +répondit la comtesse; mais je serais fâchée que de nouvelles +occupations t'éloignassent de celles que tu partageais avec +moi.--Oh! ne craignez rien, maman, je ne veux pas être moins +aimée de vous que de mon père, je trouverai du temps pour tout.--A +la bonne heure.--Me donnerez-vous bientôt des maîtres, mon +père?--Dès demain.--Vous me le promettez.--Je te le promets.--La +femme-de-chambre vint chercher Anaïs, pour faire sa toilette; elle +la suivit, non sans avoir prié plusieurs fois le comte de ne pas +oublier sa parole. + + + + +CHAPITRE III. + + +La comtesse, demeurée seule avec son époux, se hasarda de lui +montrer ses craintes sur les suites de l'engagement qu'il venait de +prendre. Je comptais, lui dit-elle, élever ma fille comme je le fus +moi-même. Je ne vois pas sans peine, je te l'avoue, mon cher +Auguste, que mon projet soit renversé. Peut-être ai-je tort, mais je +suis effrayée du désir que notre Anaïs a de se distinguer: ce désir +me semble incompatible avec la modestie qui convient à notre sexe, +et je me trouverais la plus malheureuse des mères, quand bien même +ma fille deviendrait l'objet de l'admiration générale, si les talens +qui lui procureraient cet orgueilleux avantage devaient lui coûter +une seule vertu.--Rassure-toi, l'envie que notre enfant montre de +s'instruire, ne tient pas à la vanité, mais à un sentiment profond +de l'ame. L'unique motif qui l'anime n'est-il pas celui de me +plaire?--J'en conviens.--Cela doit te rassurer.--Oh! l'extrême +sensibilité de cette enfant m'épouvante: tous mes soins tendaient à +la modérer. Les leçons qu'elle va recevoir, ses lectures produiront +un effet contraire. J'ai souvent entendu dire à ma mère, qui était +une personne d'un grand sens, que la culture des lettres et des arts +est dangereuse pour une femme, et que celle qui s'y livre doit être +nécessairement ou malheureuse ou coupable. M. de Crécy réfuta cette +opinion par plusieurs exemples. Ensuite il ajouta: Es-tu +convaincue?--Je le suis toujours, dès que tu as parlé: toutefois, +loin de porter envie aux femmes qui attirèrent les regards de leur +siècle, qui ont mérité les éloges du nôtre, je préfère ma destinée +obscure à leur brillante destinée; mon bonheur est si parfait, que +je n'en souhaitais pas un autre pour ma fille.--Le comte, fortement +ému, serra en silence la main de sa femme; un moment après il dit: +Je conviens qu'il eût peut-être été préférable qu'Anaïs se fût +montrée la fidelle image de ma Virginie; mais à la touchante douceur +de ton caractère, elle joint l'exaltation du mien: elle est +tour-à-tour modeste, fière, patiente, emportée: à beaucoup de tes +qualités, elle unit quelques-uns de mes défauts. Son imagination +cherche continuellement à s'exercer; son coeur éprouve, en secret, +le besoin impérieux d'aimer encore autre chose que nous: il est donc +de notre prudence de ne pas contrarier le noble penchant qu'un mot a +suffi pour développer en elle. Oui, puisque la nature lui créa une +ame ardente, il lui faut des illusions: que celle des arts la +préserve de toute autre. Je vais m'appliquer à former son esprit; +continue à former ses moeurs; que nos leçons et ton exemple la +rendent un jour digne de prendre rang parmi les femmes illustres, +qui sont ensemble la gloire et le modèle de leur sexe. + +Le comte prononça ces derniers mots avec tant d'enthousiasme, que +Virginie n'osa plus combattre son opinion: elle avait d'ailleurs une +si haute idée des lumières de son époux, et se défiait tellement des +siennes, qu'elle se reprocha presque ses légitimes sollicitudes. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Anaïs eut bientôt des maîtres de tout genre: elle s'appliquait +également à la peinture, à la musique, à l'étude des langues, à +celle de l'histoire: c'était par une occupation, qu'elle se +délassait d'une autre; elle ne voulait pas entendre parler de repos; +elle regrettait le temps qu'elle était obligée de donner au sommeil; +et pendant celui qu'elle restait auprès de sa mère à broder, elle +repassait en elle-même les leçons qu'elle avait reçues, et dont elle +craignait de ne jamais assez se pénétrer; ses progrès furent +rapides. A quinze ans elle joignait à la connaissance parfaite de sa +langue, celle de la langue latine; elle pinçait très-bien la harpe, +chantait à merveille, peignait agréablement la miniature, les +fleurs, et dansait avec grace. Ses lectures en poésie se bornaient à +nos Tragédies saintes, au poëme de la Religion, aux odes de J.-B. +Rousseau, à quelques chants de la Henriade, et aux idylles de madame +Deshoulières. M. de Crécy s'étant principalement occupé de parler à +sa raison, elle était devenue très-réfléchie: elle écoutait +beaucoup, parlait peu, répondait avec justesse aux questions qui lui +étaient adressées, mais elle ne laissait échapper aucune de ces +réparties qui donnent un tour orignal et piquant à la conversation. +On la louait sans cesse sur son talent en musique, en peinture; on +ne la louait jamais sur son esprit; on croyait qu'elle n'en avait +point: cette opinion, qu'elle partageait, lui avait donné une +timidité excessive: elle exprimait souvent très-mal ce qu'elle +sentait très-bien; et chagrine du peu de fruit qu'elle pensait avoir +retiré de l'étude, si elle s'y livrait encore avec constance, +c'était uniquement pour satisfaire à son goût, et non plus dans +l'espoir qui l'avait d'abord portée à la chérir. + +Dans le nombre des jeunes gens de qualité qui étaient admis chez M. +de Crécy, on remarquait le marquis de Simiane. Vingt-sept ans, un +grand nom, une belle figure, une taille agréable, étaient ses titres +à la bienveillance; il n'avait que peu d'instruction et d'esprit, +mais il avait ce qui en tient lieu dans le monde, ce qui souvent +même y fait mieux réussir, du tact et de l'adresse. Il croyait +devoir à son rang de se montrer le protecteur des lettres et des +arts; il accueillait avec distinction ceux qui les professaient, +recherchait leur société, prêtait à leur entretien une attention qui +lui faisait supposer des lumières qu'il n'avait pas, et quand il +s'élevait des discussions entr'eux, il avait toujours soin de se +ranger à l'opinion de celui dont le mérite était le plus reconnu. + +Le marquis cherchait à s'allier à une famille noble et riche: Anaïs +lui convenait, il se crut amoureux d'elle, et demanda sa main. Le +comte n'avait aucune objection à faire contre M. de Simiane, il +instruisit sa fille des vues que ce seigneur avait sur elle, en la +laissant maîtresse de les agréer ou de les refuser. + +Anaïs n'avait pas encore éprouvé le désir de changer d'état, mais à +seize ans, malgré beaucoup de raison, on ne voit pas sans plaisir +approcher le moment où l'on comptera dans le monde. Mademoiselle de +Crécy n'avait d'ailleurs aucun motif de redouter l'hymen; il +donnait, depuis tant d'années, de si beaux jours à ses parens! +Etrangère à tout ce qui n'était pas eux, ou ses études, elle +s'imaginait que tous les hommes ressemblaient à son père. M. de +Simiane avait l'air de partager ses goûts; il sollicitait souvent la +faveur de l'entendre pincer la harpe, il admirait ses petits +tableaux, il lui demandait quelquefois son avis sur un trait +d'histoire, ou sur une question de littérature, et y déférait +toujours. Enfin, il était le seul qui eût cherché, jusqu'à cet +instant, à lui plaire; et quelle est la femme dont le coeur n'est +pas encore ouvert à l'amour, qui n'accorde un sentiment de +préférence à l'homme qui, le premier, l'avertit du pouvoir de ses +charmes? Anaïs consentit à devenir marquise de Simiane. + + + + +CHAPITRE V. + + +Les trois premiers mois de son mariage se passèrent dans une +dissipation continuelle; le marquis se plaisait à la conduire dans +les cercles les plus brillans, aux spectacles, aux concerts, aux +bals. Madame de Simiane était très-belle; mais sa timidité lui +donnait une sorte de gaucherie qui la déparait un peu; comme elle +était mal à son aise au milieu du grand monde, elle n'y paraissait +pas à son avantage. On s'y permettait quelquefois des plaisanteries +que sa candeur l'empêchait de comprendre: ses questions naïves la +rendaient alors l'objet d'une attention désobligeante; quelquefois +aussi elle entendait parler en riant de certaines matières que +l'austérité de ses principes ne lui permettait pas de traiter avec +légèreté; tout ce qu'elle voyait lui causait un étonnement mêlé de +tristesse. Elle pria M. de Simiane de la laisser désormais mener une +vie plus retirée. + +Le marquis ne s'opposa point à ses désirs; le peu de succès qu'elle +avait obtenu dans la société était, à ses yeux, un tort qui lui +avait ravi tous ses charmes: l'indifférence succéda au penchant +assez vif qu'il avait senti pour elle; la politesse remplaça les +soins; il ne l'empêchait pas de cultiver ses talens, mais il ne +paraissait plus y attacher de prix; il n'était plus le témoin ni +l'admirateur de ses aimables travaux. + +Ce changement affligea beaucoup madame de Simiane; elle chercha +vainement à regagner la tendresse de son époux. Loin d'être sensible +à ses douces prévenances, il en paraissait fatigué: l'air d'ennui +qu'il apportait dans leur tête-à-tête les lui fit bientôt redouter à +elle-même. Il est cruel pour une femme sensible et délicate, de +n'être jamais comprise par celui avec qui elle se trouve sans cesse +en rapport. Anaïs était dans ce cas; M. de Simiane n'avait que la +surface de l'ame et de l'esprit; il devait être vu en perspective, +et non de près. + +Le marquis avait au moins cela de bon, qu'il laissait une entière +liberté à sa compagne; elle conduisait à son gré sa maison, et +recevait ceux qu'elle voulait; il ne lui demandait aucun compte de +l'emploi de son temps, ni de celui de son revenu. Beaucoup de femmes +à sa place auraient été satisfaites de leur sort; mais elle s'était +fait de l'hymen le tableau le plus séduisant, et n'y trouvant que +l'absence du malheur, elle comparait sa situation à celle de sa +mère, et soupirait en se répétant: _c'est pour toujours_. + +La crainte de troubler la tranquillité de ses parens, lui faisait +renfermer sa douleur dans son sein: leur présence, d'ailleurs, +rendait la sérénité à son front. Elle était si touchée de leur +tendresse, si heureuse de leur bonheur, qu'elle oubliait auprès +d'eux tout ce qui manquait au sien; jamais elle ne leur avait +témoigné autant d'amour: M. de Simiane, en détruisant ses +espérances, avait doublé dans son coeur la force du sentiment de +l'amour filial. Ce sentiment, le seul qui ne trompe jamais, le seul +qui conserve toujours une égale énergie, adoucit les regrets de la +marquise. L'étude embellit de nouveau ses loisirs; son père la guide +encore dans ses travaux; il est maintenant bien plus son ami que son +maître; il ne craint plus de parler trop vivement à son ame par la +magique peinture de la plus séduisante des passions; il croit +qu'elle aime, qu'elle est aimée de son époux: il déploie à ses +regards toutes les richesses de nos poëtes; il applaudit à +l'enthousiasme avec lequel elle déclame les scènes magnifiques de +Racine et de Voltaire, et sourit de l'exaltation qui l'a fait +s'écrier: O fortunée Zaïre, que j'envie ton destin! + +Jusqu'à cette époque, Anaïs avait cultivé tous les arts, sans +montrer une prédilection particulière pour aucun; mais nos poëtes +divins ont fait vibrer une corde nouvelle dans son coeur; elle y +résonne à chaque instant plus fortement. Ce ne sera point en vain +qu'ils lui auront découvert un monde enchanteur; elle essayera de +les y suivre. Sa palette et sa harpe vont désormais être négligées, +elle ne les traitera plus que comme de simples connaissances qu'on +visite de loin en loin, pour ne pas s'en laisser entièrement +oublier. Mais Racine, mais Voltaire, mais tous ceux qui, marchant +sur leurs traces, parlent à l'ame, éclairent l'esprit, fortifient la +raison, ils ne la quitteront plus: voilà ses amis, ses modèles; elle +leur doit une illusion qui pourra charmer sa vie. + + + + +CHAPITRE VI. + + +M. de Simiane devait faire un voyage de trois mois; la marquise lui +demanda et obtint son agrément pour aller passer cet intervalle au +château de M. de Crécy. Ce château, situé dans le joli village de +Villemonble, réunissait l'utile et l'agréable. Un parc superbe, un +riche verger, et des prairies très-étendues bordées par des saules +pleureurs qu'arrosaient des ruisseaux d'eaux vives. On était dans la +plus belle saison de l'année. Madame de Simiane, entourée de ses +bons parens et de quelques-uns de leurs savans amis, absente d'un +époux dont la présence ne lui rappelait que d'importunes chaînes, +s'imaginait quelquefois n'être encore qu'Anaïs. Elle allait dès le +point du jour, un de ses auteurs favoris en main, s'enfoncer dans +les routes solitaires qui environnaient son habitation; elle +choisissait, pour s'y asseoir, l'endroit le plus agreste, et, là, +jouissait avec transport du charme des beaux vers, et de celui d'un +paysage varié. Lorsque la cloche du déjeûner se faisait entendre, +elle s'empressait de cueillir la fleur que sa mère aimait le mieux, +et courait la lui offrir; un tendre baiser était le prix de ce +tendre soin. + +Elle s'entretenait, pendant le repas, de sa promenade, de sa +lecture, de ses sentimens, de ses pensées; elle trouvait toujours +une ame qui répondait à la sienne. Son exaltation n'était point +traitée de folie, sa sensibilité d'exagération, sa délicatesse de +susceptibilité. Aucune des personnes de sa société n'était étrangère +au langage qu'elle parlait; madame de Crécy elle-même paraissait s'y +complaire. Le propre de la véritable bonté est de savoir se prêter +aux goûts de ceux qu'on aime, quoiqu'on ne les partage pas. + +Si les matinées d'Anaïs s'écoulaient au sein de doux plaisirs, ses +soirées lui en apportaient de plus doux encore. C'est surtout au +déclin d'un beau jour, que la campagne brille de son éclat le plus +touchant: le soleil, qui se retire par degrés de l'horizon pour +faire place à la lumière mélancolique de la lune; le bêlement des +troupeaux qui regagnent à pas lents leur étable, le bruit harmonieux +des sources, l'agréable parfum des fleurs, le souffle caressant du +zéphyr, tout vous invite aux rêveries aimables. Le génie des fables +antiques semble alors errer autour de vous; tout est alors, dans la +nature, amour ou poésie; c'est l'heure des divins prestiges, c'est +celle de l'inspiration. Anaïs l'éprouva: son coeur, plein d'un +sentiment délicieux, avait besoin de l'exhaler; l'amour filial lui +dicta ce chant: + + Beaux lieux, séjour de l'innocence, + Où je coule en paix mes loisirs! + Des jours de mon adolescence, + Vous me rendez tous les plaisirs. + Combien votre ombre solitaire + Parle doucement à mon coeur! + Ici je vis près de mon père, + Et je crois encor au bonheur. + + Chaque matin, avant l'aurore, + Je viens rêver sous ce berceau; + Le soir j'y viens rêver encore, + Et j'y goûte un charme nouveau. + Oui, vous me serez toujours chère, + Retraite où, seule avec mon coeur, + Sans trouble je songe à mon père, + Et peux croire encore au bonheur. + + Loin d'un monde vain et frivole, + Je respire ici librement; + La gloire, mon aimable idole, + Parfois m'y caresse un moment; + Parfois sa brillante chimère + Fait doucement battre mon coeur; + Mais c'est surtout près de mon père + Que je crois encore au bonheur. + +Ces vers n'ont d'autre mérite que celui d'être l'expression d'une +pure tendresse, et, pourtant, Anaïs trouva un grand charme à les +composer. Rien ne peut se comparer à l'enchantement que produit une +première création dans les arts, si ce n'est l'enchantement que +produit le premier moment d'un premier amour. Le poëte dont une +longue étude a formé le goût, revoit souvent avec l'oeil du dédain +les faibles essais de sa muse. On ne s'honore pas toujours de +l'objet de son premier choix. Ce n'est ordinairement que dans l'été +de la vie qu'on enfante des ouvrages dignes de la postérité; ce +n'est souvent aussi qu'à cette époque qu'on réunit dans le coeur +tout ce qu'il faut pour bien aimer. Le dernier amour est le plus +vrai et le plus invincible, mais les arts, comme l'amour, ont leur +fleur qu'on ne cueille jamais qu'une fois. Le jeune poëte et le +jeune amant doublent leur félicité présente par les heureux songes +de l'avenir. L'expérience gâte tout, elle apprend à l'un qu'il faut +plus que du talent pour se survivre; à l'autre, que _toujours_ n'est +un mot vrai en amour que pour quelques êtres privilégiés. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Les jours de bonheur s'écoulent vîte. Au moment où elle y pensait le +moins, Anaïs reçut une lettre de M. de Simiane, qui lui annonçait +son retour dans la capitale, et lui mandait qu'il serait fort aise +de l'y trouver à son arrivée. Ce ne fut pas sans regret qu'elle +obéit à la voix du devoir, et quand elle reçut le baiser d'adieu de +son père, elle fut saisie tout-à-coup d'un si triste pressentiment, +que des pleurs s'échappèrent en abondance de ses yeux. + +Le comte attendri l'embrassa de nouveau en lui disant: «Ne t'afflige +pas, ma fille, nous nous reverrons bientôt; ta mère et moi, nous +irons te rejoindre dans une semaine.» + +--Ah! mon père, qu'une semaine est longue, écoulée loin de vous! et +pour la première fois Anaïs songea qu'un seul moment suffit pour +amener un grand malheur. + +Son arrivée à Paris précéda d'environ deux heures celle de M. de +Simiane; il la remercia de sa complaisance, et lui fit quelques +excuses de n'être pas allé la chercher chez M. de Crécy, en lui +expliquant les motifs qui l'en avait empêché. Il resta avec elle +tout ce jour, l'entretint avec confiance du désir qu'il avait +d'obtenir du roi que sa terre fût érigée en duché, et la pria +de lui faire, pendant quelques mois, le sacrifice de son goût +pour la solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il, d'être fortement +appuyé dans mon projet; je souhaite donner une fête, et j'espère +que vous voudrez bien m'aider à la rendre à la fois agréable +et brillante.--Je ferai mes efforts pour seconder vos desseins.--Je +vous en remercie.--J'aime, il est vrai, la retraite; mais +dès l'instant où vous croyez utile à vos intérêts que j'y +renonce, j'oublierai qu'elle m'est chère.--Cette condescendance +m'enchante.--Elle est juste.--Eh bien, puisque vous y consentez, il +y aura chez vous, jeudi prochain, souper, bal et concert; vous y +rassemblerez les premiers virtuoses.--Je crains que cela ne soit +impossible; nous n'avons, d'ici à jeudi, que sept jours.--L'argent +fait des miracles, et je ne m'oppose point à ce que vous le +prodiguiez.--Le marquis baisa respectueusement la main de madame de +Simiane, et se retira, en lui disant qu'il allait écrire à M. et +madame de Crécy, pour les inviter à vouloir bien venir honorer son +assemblée de leur présence. + +Les soins que les apprêts de la fête exigèrent de la marquise, +adoucirent la tristesse où son départ de la campagne l'avait jetée. +Le désir d'obliger le marquis, lui fit attacher beaucoup +d'importance à une chose qui n'en avait pas par elle-même; elle +s'applaudissait en outre de pouvoir lui prouver que l'espèce +d'éloignement qu'elle avait pour le monde, ne venait pas de son peu +de moyen d'y plaire. M. et madame de Crécy promirent de se rendre à +l'invitation de leur gendre. + +Le jeudi matin, M. de Simiane témoigna sa satisfaction du goût et de +la magnificence qui présidaient aux préparatifs de la fête.--Vous +êtes vraiment une femme admirable, dit-il à la marquise, vous avez +surpassé mon attente; ma fête sera superbe, elle me fera un honneur +infini, il en sera mention partout; je suis le plus heureux des +hommes! Il s'approcha d'elle d'un air caressant, et lui prodigua +mille complimens aimables. Madame de Simiane songea qu'un homme +aussi frivole n'était pas celui de qui elle pouvait attendre sa +félicité: mais cet homme était son époux; elle feignit de sourire, +et cacha soigneusement sa pensée. + +Le marquis dîna tête-à-tête avec elle: il prit le ton empressé, et +l'air de galanterie d'un amant à la mode. Savez-vous, répéta-t-il +plusieurs fois, que vous êtes belle à ravir aujourd'hui, et lui +donnant divers conseils sur sa coiffure, il l'assura que, si elle +voulait, elle éclipserait toutes les femmes, et lui ferait plus d'un +jaloux. Il lui débita ensuite mille folies, et la quitta en lui +recommandant de se préparer à paraître avec éclat. + +La gaîté insignifiante de M. de Simiane avait fait éprouver une +sensation désagréable à la marquise: sa pensée se reporta vers M. de +Crécy; elle s'étonna de n'avoir pas eu de ses nouvelles pendant ce +jour; il avait l'habitude de venir la voir en arrivant de la +campagne. Une vague inquiétude s'empara de son coeur, mais elle +réfléchit que son père pouvait n'être parti que tard de son château, +et devint plus tranquille, en songeant qu'elle n'avait plus que peu +d'heures à souffrir de son absence. + +La manière affectueuse et noble avec laquelle elle fit les honneurs +de son cercle aux premières personnes qui s'y rendirent, enchanta +M. de Simiane; les éloges qu'il entendit prodiguer à la marquise le +rendirent de nouveau orgueilleux de son choix. + +Il était près de neuf heures, une grande partie de la société était +déjà réunie, le comte et la comtesse n'arrivaient pas: chaque +voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel, donnait à la marquise +un léger mouvement de joie, que suivait bientôt un profond sentiment +de tristesse. Ses regards, sans cesse attachés sur la porte du +sallon, offraient un mélange touchant d'espoir et d'inquiétude. Sa +situation devenant trop pénible, elle ordonna à un de ses gens de +courir à l'hôtel de sa mère, pour s'informer des motifs du retard +qui lui causait tant d'alarmes. Elle aurait désiré différer +l'ouverture du bal jusqu'au retour de son messager; mais M. de +Simiane témoigna une si grande impatience de le voir enfin +commencer, que cédant, quoiqu'avec répugnance, à ses voeux, elle +présenta sa main à l'homme le plus important de l'assemblée, pour +danser avec lui le menuet de la Cour. + +Les graces décentes qu'elle déploya d'abord, surprirent tout le +monde: on se demandait l'un à l'autre si c'était bien là cette même +personne qui paraissait naguère si empesée et si gauche. Vous +verrez, observa à demi-voix un jeune fat qui se croyait malin, vous +verrez qu'un beau jour elle nous confondra aussi, tout-à-coup, par +son esprit.--Le trait serait unique, répondit une vieille coquette, +en riant aux éclats. + +Madame de Simiane était à la fin de son menuet, quand le claquement +d'un fouet de poste retentit à son oreille: ce bruit lui causa une +agitation affreuse; elle sentit ses genoux fléchir, se hâta, en +tremblant, d'achever sa danse, et, saisie d'effroi, suivit M. de +Simiane, qu'elle venait de voir s'échapper du sallon. + +Elle le rejoignit au moment où il faisait entrer dans son cabinet un +domestique de confiance de M. de Crécy, dont tous les traits +offraient l'empreinte de la plus profonde douleur. O mon dieu! mon +dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé quelque funeste événement. Où +est mon père, poursuivit-elle d'une voix étouffée et sombre? ne me +trompez pas: dites, où est mon père?--Il n'a pu venir, il s'est +trouvé mal, très-mal.--Ciel! l'aurais-je perdu!--Le domestique +frémit, et se tait. Madame de Simiane s'évanouit. + +On s'empresse de la porter sur un ottomane. Rosine, sa +femme-de-chambre favorite, accourt: elle frotte d'alcali les tempes +de sa maîtresse, lui glisse quelques gouttes d'éther dans la bouche. +Inutiles secours! madame de Simiane ne reprend point l'usage de ses +sens. + +Le médecin est appelé; il déclare qu'elle est dans un danger +imminent, ordonne qu'on lui saigne sur-le-champ au pied, et qu'on +s'abstienne surtout de faire le moindre bruit autour d'elle. + + * * * * * + +L'assemblée se retire, consternée de ce terrible événement. M. de +Simiane prie le docteur de veiller cette nuit la marquise; il y +consent: à cinq heures du matin une crise favorable s'opère, Anaïs +est sauvée. + + * * * * * + +Son premier soin, en reprenant connaissance, fut de prier le marquis +d'aller rejoindre sa mère. Je vous en conjure, dit-elle, partez de +suite; s'il en est temps encore, sauvez-la du désespoir, +l'infortunée! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais tout ce +qu'elle a perdu. + +M. de Simiane se rendit en diligence au château de la comtesse, pour +y remplir l'office douloureux qui lui était confié. Anaïs défendit +l'entrée de sa chambre à tout le monde; la seule Rosine obtint la +permission de lui prodiguer des secours. Cette bonne fille devinait +les besoins de sa maîtresse; elle apportait, à la servir, un zèle +infatigable, et n'interrompait le lugubre silence qui régnait autour +d'elle, que par ses sanglots. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +M. de Simiane ramena madame de Crécy chez sa fille. On essayerait en +vain de vouloir donner une idée de la scène déchirante qui se passa +dans cette première entrevue: il est des douleurs qui ne peuvent se +peindre. + +Tandis que le chagrin de madame de Simiane paraissait s'accroître +tous les jours, celui de madame de Crécy paraissait, au contraire, +s'adoucir. Cette femme, le modèle des épouses et des mères, n'avait +pas vu la mort arracher subitement de ses bras l'homme à qui elle +avait dû vingt ans de bonheur, le seul homme sur qui elle eût jamais +arrêté tendrement ses regards, sans que le coup qui le frappa n'eût +détruit en elle les principes de la vie. Le moment où elle s'aperçut +qu'elle le suivrait au tombeau, rendit à ses traits leur expression +bienveillante; un sourire angélique les anima de nouveau: elle +paraissait calme, elle n'était que résignée. Son sort ne l'alarmait +plus, elle ne plaignait que celui de sa fille, et demandait sans +cesse avec ferveur au ciel, qu'il lui donnât le courage de supporter +le malheur qui devait, sous peu de temps, l'atteindre encore. + +Le monde, qui juge sur les seules apparences, croyait que M. de +Crécy avait été beaucoup moins aimé de sa veuve que de sa fille; il +se trompait. Le deuil de ces deux personnes avait d'abord été le +même, mais l'une prévoyait qu'elle avait de longs jours à parcourir, +privée de la tendresse et de l'appui de son père; l'autre se +complaisait à sentir qu'elle était près de rejoindre son époux. + +Une fièvre lente dévorait intérieurement la comtesse. Certaine que +tout l'art des médecins ne pourrait la guérir, elle n'en appela +point à son secours, et se prépara secrètement à se rendre digne de +paraître devant le Dieu de bonté, dont elle était le plus parfait +ouvrage. Ce devoir rempli, elle ne s'appliqua plus qu'à dérober la +connaissance de son état à sa fille: elle songeait que l'heure de +l'affliction n'arriverait que trop tôt; elle voulait au moins la +retarder, et parvint à dissimuler ses souffrances jusqu'à son +dernier moment: il fut paisible, elle s'endormit plutôt qu'elle ne +mourut. + +On trouva, dans un des tiroirs de son secrétaire, un testament qui +contenait beaucoup de legs pieux. A ce testament était jointe une +lettre adressée à sa fille. En voici le contenu: + +«Je meurs, mon Anaïs, ou plutôt j'échappe doucement à ce monde, et +je vais dans un meilleur, me réunir pour toujours à ton père. Je +n'emporte, dans la tombe, aucun regret que celui de la douleur que +je vais te causer: modère-la, ma fille; Dieu n'approuve point les +afflictions extrêmes. Soumets-toi, sans murmure, aux pénibles +épreuves qu'il t'envoie. Songe qu'il m'a fait une grace singulière, +en me rappelant vers lui. Ma vie fut courte, mais tranquille et +fortunée; ma mort ne l'est pas moins. Adieu; notre séparation ne +sera pas éternelle, nous nous rejoindrons un jour, pour ne plus nous +quitter. Je vais, avec ton père, veiller du haut des cieux sur toi. +Je te bénis. Adieu». + +Cet écrit révéla à madame de Simiane, toute la délicatesse de l'ame +de sa mère. Je ne me consolerai jamais, répétait-elle à chaque +instant, je ne me consolerai jamais de m'être abusée à ce point sur +ses sentimens: j'osais l'accuser en moi-même de froideur, tandis que +son air serein était un voile généreux, sous lequel elle cachait ses +souffrances, pour ne pas m'en accabler; et moi, je n'ai pas su les +pressentir; j'ai méconnu la tendre énergie de cette femme céleste. +Que d'efforts sublimes elle a faits, pour m'éviter l'angoisse de ses +derniers soupirs! Ah! j'aurais dû les recevoir, ils n'auraient dû +que précéder ceux de sa fille! O ma mère! ange du ciel! pourquoi, +toute à mes regrets, ai-je calomnié ton coeur? Sans ma funeste +erreur, mes soins peut-être auraient pu te conserver: je te verrais +encore à mes côtés, ta main essuyerait encore mes larmes; je ne +t'aurais pas perdue, ou si j étais réservée à subir cet affreux +malheur, je n'y joindrais pas du moins le tourment du remords. + +Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de madame de Crécy, +M. de Simiane sembla partager les regrets de la marquise; il était +assidu auprès d'elle; et lui montrait des attentions particulières; +mais il se relâcha bientôt de ses soins; son coeur, incapable d'un +sentiment profond, ne pouvait compatir long-temps à la même douleur. +A quoi sert, disait-il à la marquise, à quoi sert de s'affliger sans +cesse d'un malheur sans remède. Vos pleurs vous rendront-ils ceux +que vous avez perdus? Cette légèreté cruelle avec laquelle la +plupart des gens du monde cherchent à consoler une personne +sensible, d'un malheur irréparable, est un nouveau trait enfoncé +dans ses blessures. M. de Simiane ajoutait innocemment au chagrin +d'Anaïs; elle se trouva moins à plaindre quand l'ennui l'éloigna de +sa présence: elle put du moins gémir en liberté. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Six mois s'étaient écoulés sans avoir apporté aucun adoucissement au +chagrin de madame de Simiane; le marquis la pressait vainement de +reparaître dans le monde, elle ne pouvait s'y décider. La solitude +la plus entière était devenue le besoin dominant de son ame: elle +goûtait un charme douloureux à se livrer à de sombres méditations, +et le seul aspect d'une personne qui venait les troubler, lui +causait une sorte d'effroi. Ses jours se passaient à contempler +l'image de ceux qu'elle avait aimés si chèrement; ses nuits, à +rêver à eux; quelquefois un doux mensonge lui rendait leur présence. +O! combien alors son réveil était cruel! + +Sa santé déclinait visiblement; M. de Simiane ne s'en apercevait +pas, ou s'en inquiétait peu. L'ambition et l'amour du plaisir le +retenaient toujours hors de chez lui; il n'était occupé que du soin +de faire sa cour à son roi, et à une grande dame dont il se croyait +le seul amant favorisé, et pour laquelle il dépensait en fêtes, +au-delà de ses revenus. + +La fidelle Rosine, alarmée de la situation de sa maîtresse, la +conjura, mais sans succès, de songer à sa conservation. On ne prend +que bien peu d'intérêt à sa vie, quand on ne vit plus que pour soi. + +Madame de Simiane était tombée dans un état de langueur dont les +suites pouvaient devenir funestes, quand Mr. D., ce même savant qui +lui avait appris le premier que la gloire peut être aussi l'apanage +des femmes, revint d'un voyage de long cours. Il se présenta à sa +porte; on lui dit qu'elle ne recevait personne: il demanda à voir sa +femme-de-chambre; il parut si touché des pertes que la marquise +avait faites, et supplia avec tant d'instances Rosine de lui +procurer la faveur d'un moment d'entretien avec sa maîtresse, +qu'elle se risqua d'enfreindre les ordres sévères qu'elle en avait +reçus. + +Mr. D., qui connaissait mieux le coeur humain que ceux qui avaient +cherché jusqu'à ce moment à distraire Anaïs, ne s'occupa, dans cette +entrevue, que de sa légitime douleur; il ne paraissait pas se lasser +d'entendre les détails du funeste événement qui causait son +désespoir; il les lui faisait répéter, répondait à ses plaintes par +des plaintes, à ses larmes par des larmes. Il obtint la permission +de venir partager quelquefois sa retraite; l'espoir de lui être +utile l'y ramena bientôt. + +Les poésies d'Ossian venaient de paraître; cet ouvrage, dont on a +peut-être également exagéré les beautés et les défauts, produisait +alors une sorte de révolution dans les lettres. L'ame sensible, +livrée à de profonds regrets, trouve, dans la lecture, un charme +monotone qui plaît à sa tristesse. Il ne fut pas difficile à Mr. D. +d'amener adroitement la conversation sur Ossian. Il récita à madame +de Simiane plusieurs strophes des chants de Selma, et ce passage du +poëme de Fingal: _«O mon père! je n'entends plus le son de ta voix. +Mes yeux ne peuvent plus te voir. Souvent, dans ma mélancolie +solitaire et sombre, je vais m'asseoir auprès de ta tombe, et je me +console en la touchant de mes mains tremblantes. Quelquefois je +crois encore entendre ta voix; ce n'est que le murmure des vents du +désert. Il y a déjà_ _long-temps que tu es endormi pour toujours»._ + +Anaïs pria Mr. D. de lui procurer Ossian; il le lui apporta dès le +lendemain. Les regrets touchans de ce poëte firent un peu diversion +à l'amertume des siens. Elle se pénétra tellement des ingénieuses +fictions du célèbre Barde, qu'elles eurent pour elle tout +l'entraînement de la vérité. Bientôt elle souhaita de visiter les +lieux qui renfermaient les cendres de son père, et partit pour le +château où elle avait passé auprès de lui quelques derniers jours de +bonheur. + +M. de Simiane, qui ne pouvait se plaire à la campagne que lorsqu'il +s'y trouvait en nombreuse société, n'y accompagna point sa femme. +Elle put s'abandonner, sans contrainte, à sa mélancolie. + +Elle fit élever au milieu de son parc un mausolée à la mémoire de +ses parens. Elle passait une partie de ses journées dans ce lieu; +là, son imagination remplie des rêves poétiques d'Ossian, elle +voyait sans cesse errer autour d'elle l'ombre de son père et de sa +mère; entendait leurs voix dans le souffle du vent qui agitait le +feuillage, et ne se croyait plus entièrement seule au monde. Un soir +que, toute entière à l'exaltation de ses pensées, elle s'était +endormie assise sur une des marches du lugubre monument, M. de Crécy +lui apparut en songe; elle s'imagina l'entendre lui adresser ce +discours: «Cesse, ma fille de te livrer à d'impuissans regrets; ce +ne sont pas tes pleurs qui me prouveront ta tendresse, mais le soin +constant que tu prendras de réaliser le plus cher de mes voeux. Ma +fille serait-elle devenue tout-à-coup insensible à la gloire? son +coeur, que je formai, ne bat-il plus pour elle? tromperas-tu mon +espérance? Non, tu sortiras d'un long abattement! tu conserveras tes +vertus! tu immortaliseras les pleurs que te coûte mon trépas, et, de +ma demeure céleste, j'applaudirai à tes travaux, je jouirai de tes +succès.» + +La marquise se réveilla dans une agitation inexprimable. Mon père! +s'écria-t-elle avec le plus vif enthousiasme, mon père! tu seras +satisfait; un vain orgueil ne m'égare point. Tu me l'as dit cent +fois, la véritable source du génie est dans l'ame, et je sens que la +mienne renferme tout ce qu'il faut pour égaler, pour surpasser +peut-être les femmes célèbres dont tu m'appris à révérer le nom! + +En achevant ces paroles, Anaïs se relève dans une sorte d'ivresse, +et reprend la route du château. L'extrême vivacité de sa démarche, +l'éclat extraordinaire que jetait son regard, peu d'heures avant si +languissant encore, apprirent à Rosine qu'il venait de s'opérer une +grande révolution dans les idées de sa maîtresse; elle l'examinait +avec curiosité, et n'osait l'interroger. Anaïs était dans un de ces +momens où l'ame ne peut contenir en soi ses transports; elle les +laissa éclater devant Rosine, lui raconta la vision qu'elle avait +eue, les nouveaux projets dont elle était animée, et lui peignit +avec feu la noble joie qu'elle éprouverait le jour où elle pourrait +déposer sur le tombeau de son père la palme des arts. + +Rosine, qui ne comprenait rien à ce langage, craignit d'abord que la +tête de sa maîtresse ne fût égarée; mais quand elle la vit reprendre +ses anciennes occupations, visiter ses vassaux, les combler de +bienfaits, et sourire avec bonté à l'expression de leur +reconnaissance, elle devint tranquille et satisfaite; seulement, +elle se répétait quelquefois à elle-même: Il est bien singulier que +ce changement favorable soit l'effet d'un simple songe. Elle +ignorait que l'infortune ou la félicité, la mort ou la vie d'une +personne douée d'un coeur sensible et d'une imagination ardente, +repose souvent en entier sur la perte ou le retour d'une seule +illusion. + + + + +CHAPITRE X. + + +Pendant les deux mois que madame de Simiane resta seule à la +campagne, elle composa un petit poëme, intitulé: _La Mort du Père de +Famille_. Ce morceau, dont la couleur avait quelque chose de la +noblesse et de la simplicité antique, était rempli de sentiment, de +mélancolie et de grâces. Revenue à Paris, elle le montra à Mr. D., +qui lui demanda la permission d'en prendre une copie. Quel fut son +étonnement, lorsque, quelque temps après, il lui apporta la nouvelle +qu'elle avait remporté le prix des jeux floraux. + +Cette première faveur des arts causa un doux ravissement à la +marquise; cependant il ne fut pas sans mélange de tristesse. O mon +père! s'écria-t-elle, pourquoi n'as-tu pas vécu assez long-temps +pour être témoin de mon succès? Tu me presserais plus tendrement sur +ton sein; je verrais des larmes de plaisir humecter tes paupières; +ton regard se fixerait sur ta fille, avec autant d'orgueil que +d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a refusé cette joie; je ne sentirai +plus l'étreinte de tes caresses paternelles! C'est sans retour +qu'elles me sont ravies! Je te cherche, je t'appelle vainement; tu +ne me vois plus, tu ne m'entends plus!--Il vous voit, il vous +entend, il vous inspire, prononce Mr. D. d'un ton touchant et +solennel. Continuez à parcourir avec ardeur la carrière où vous +venez d'entrer avec éclat; espérez tout du feu divin qui vous anime; +plus heureuse que vos modèles, c'est au sentiment le plus pur, le +plus louable, que vous devrez vos éclatans trophées. + +Digne ami, s'écria Mme. de Simiane, digne ami, je n'en doute pas, +c'est mon père lui-même qui me parle par votre organe. Je vous dois +déjà de n'avoir pas succombé à mes maux; faites que je vous doive +davantage. J'ai besoin d'un guide, d'un appui; j'ai besoin surtout +d'aimer et d'être aimée. Ne voulez-vous pas remplacer le tendre +protecteur que m'avait donné la nature?--Si je le veux! aimable +Anaïs! si je le veux! ah! dès long-temps je vous chéris en père.--Je +rends grâces à mes cheveux blancs, qui vous engagent à m'en accorder +les priviléges. + +Mr. D. donna quelques conseils à madame de Simiane, relativement à +ses travaux, et à la conduite qu'elle devait tenir désormais. Il +l'engagea à ne plus faire de sa maison une solitude: vous devez, +dit-il, à votre rang, aux goûts du marquis, de recevoir du monde; +vous vous devez enfin à vous-même de montrer de la déférence à +l'homme dont vous portez le nom, et, croyez-moi, quand on sait +ordonner son temps, la société ne nous enlève que celui que la +raison exigerait qu'on donnât au repos. + +Anaïs promit de se régler en tout, d'après les avis de Mr. D. Cet +accord fait, elle partit à la hâte pour sa campagne, d'où elle +revint aussitôt après qu'elle eut déposé la fleur académique sur la +tombe sacrée. + + + + +CHAPITRE XI. + + +_La mélancolie est la convalescence de la douleur._ Anaïs était +alors dans cette situation de l'ame qui est peut-être aussi +favorable à la beauté, qu'elle l'est à la culture des lettres. Le +sentiment intérieur qui l'animait sans cesse, donnait à tous ses +traits une grâce inexprimable; elle avait perdu toute sa timidité, +sans rien perdre de sa modestie; sa rentrée dans le monde fut une +sorte de triomphe: les hommes et les femmes s'empressèrent également +de l'accueillir; les uns étaient attirés par les charmes de son +esprit, les autres par sa touchante simplicité. Son hôtel devint +bientôt le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Paris de plus +distingué par le rang, la fortune et le talent: les gens de la cour +allaient y chercher l'instruction et le plaisir; les artistes, le +plaisir et la protection; les femmes agréables aimaient à y jouir de +la galanterie respectueuse des uns, et de l'empressement flatteur +des autres. L'attention continuelle que madame de Simiane apportait +à leur faire honneur des hommages qu'on lui rendait, les empêchait +de voir en elle une rivale; elles applaudissaient de bonne foi à des +éloges qui, loin de les humilier, semblaient rejaillir sur elles. + +Le marquis, orgueilleux de voir sa femme l'objet de l'admiration +générale, et charmé de trouver en elle une maîtresse de maison +aimable et complaisante, qui d'ailleurs ne le gênait en rien, se +faisait une loi de montrer des égards particuliers à tous ceux pour +qui elle paraissait avoir de la prédilection. Il trouvait bon +qu'elle défendît sa porte pendant les heures qu'elle voulait +consacrer au travail, et ne venait jamais la troubler dans son +cabinet d'étude. + +Madame de Simiane goûtait tour à tour à son gré les amusemens du +monde et ceux de la retraite; elle puisait dans l'un des +distractions utiles, et dans l'autre, les leçons immortelles des +grands hommes, qui nous rendent ensemble et meilleurs et plus +savans. + +On prétend que les femmes auteurs sont en bute à la persécution des +deux sexes: la marquise n'éprouva point ce chagrin; elle n'eut qu'à +se féliciter de la bienveillance que tous deux lui prodiguèrent. +Jamais une amère censure n'atteignit jusqu'à son coeur. Les +véritables gens de lettres sont remplis d'indulgence pour la femme +sensible, dont le talent semble être une émanation de l'ame; ils se +font un plaisir généreux de lui accorder leurs conseils, et de +l'encourager par des louanges. Ils la soutiennent de leur égide, +dans la lice dangereuse où elle s'avance, tremblante d'inquiétude et +d'espoir; ils éclairent le public sur le mérite de ses productions, +pardonnent à des défauts que rachètent des graces, et leur voix +imposante fait souvent toute sa renommée. + +Un prix remporté à l'Académie française, plusieurs succès obtenus au +théâtre, dans l'espace de trois ans, avaient accru la réputation +d'Anaïs, et grossi la foule de ses admirateurs. La calomnie +elle-même respectait sa conduite, la critique n'attaquait pas ses +ouvrages; elle vivait heureuse de ces brillantes illusions de la +jeunesse, qui suffisent au coeur qui ne s'est pas encore ouvert à la +plus enivrante. Ses souvenirs, sa tendresse vraiment filiale pour M. +de...., ses travaux, le but honorable où elle tendait, ne lui +laissaient pas le loisir de songer qu'elle avait autrefois désiré +vaguement une félicité qui n'était pas son partage. + +Le paisible bonheur qu'elle goûtait fut troublé par le départ de Mr. +D...., que le roi envoya en Grèce, pour faire des recherches +savantes. Cette cruelle séparation rouvrit les blessures de l'ame +d'Anaïs; il lui sembla qu'elle perdait son père une seconde fois. +L'absence de son respectable ami, la laissait dans un entier +isolement; elle n'apportait plus la même sérénité dans les cercles, +le même zèle à ses occupations; son oeil distrait cherchait sans +cesse celui qu'elle savait pourtant bien ne devoir revenir de +long-temps. + +Parmi les personnes qui la visitaient assidûment, plusieurs lui +témoignaient de l'affection, mais aucune n'avait acquis de droit à +son entière confiance; ce sentiment, qui naît tout-à-coup en amour, +se fait long-temps attendre en amitié, et d'ailleurs, la plupart des +amitiés de ce monde ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle avait besoin +d'inspirer et d'éprouver cet attachement profond, sincère, +passionné, et presque exclusif, qui établit entre deux ames une +communication intime de tous les jours, de toutes les heures, de +tous les momens; et cet attachement si précieux, si rare, on ne le +doit pas seulement aux rapports des moeurs et des goûts, il est +encore le résultat des circonstances. C'est souvent en vain qu'on +passe toute sa vie à chercher l'être digne de le faire sentir et de +le partager; et quand, par un hasard fortuit, on l'a rencontré, si +la mort vous l'enlève, si une absence forcée vous en prive, il faut +le pleurer ou l'attendre, et ne pas essayer de le remplacer. + +Cependant Anaïs, vive, tendre, expansive, était continuellement en +proie à un ennui dont elle ne pouvait se rendre compte. Elle avait +reçu de la nature une rare puissance d'aimer, dont elle ne pouvait +faire usage. L'intervalle immense qui la séparait de Mr. D...., +apportait un obstacle à ce que sa correspondance avec lui eût de la +suite et de l'intérêt. Comment s'entretenir de tous ces riens qui +occupent, charment ou tourmentent la vie, dans une lettre dont la +réponse ne doit arriver qu'au bout de plusieurs mois? Il est mille +choses d'ailleurs qui se disent dans l'abandon de l'amitié, et qu'on +serait presque honteux d'écrire. Quand on parle, on n'est jugé que +par le coeur; quand on écrit, on est aussi jugé par la raison. Cette +idée arrête l'épanchement de l'ame: l'absence indéterminée d'un ami +nous laisse donc presqu'aussi isolés que sa mort. + +Un matin que madame de Simiane était plus fatiguée que jamais de +l'oisiveté de son coeur, et qu'elle avait en vain cherché une +distraction dans la musique et dans la lecture, elle fut à son +jardin, en fit nonchalamment le tour, vint s'asseoir sur un banc de +gazon, et traça ces vers sur un des feuillets de son souvenir: + + Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse, + Suis-je triste au sein des plaisirs? + Quand tout sourit à mes désirs, + Pourquoi ne suis-je pas heureuse? + + Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil + La foule des rians mensonges? + Pourquoi, dans les bras du sommeil, + Ne trouvai-je plus de doux songes? + + Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains + N'excitent-ils plus mon délire? + Pourquoi mon infidelle lyre + S'échappe-t-elle de mes mains? + + Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines, + Et m'abreuve de ses langueurs? + Quand mon ame n'a point de peines, + Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs? + + +Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses +gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour +laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva +précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son +souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche. + +Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se +promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le +souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir +condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une +allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et +replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait +trouvé. + +Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite +pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on +la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son +auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de +celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur +cour, se promirent de mettre à profit cette découverte. + +Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus +simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins +empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre. +Abusée par la pureté de son coeur, et par sa profonde sensibilité, +elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent +le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner +qu'ils pussent former des voeux dont elle eût à rougir; mais une +femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte +à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La +marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à +regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le +passé et dans l'avenir. + + + + +CHAPITRE XII. + + +La révolution éclata; M. de Simiane s'étant pris de querelle avec un +noble qui avait embrassé le parti populaire, se battit en duel, et +fut tué. Le montant des biens de sa succession suffisant à peine +pour payer la moitié de ses dettes, sa veuve les acquitta sur sa +propre fortune. Ses gens d'affaire lui firent inutilement des +observations à cet égard: Mon père, leur répondit-elle, approuverait +ma conduite. L'honneur d'une femme se compose en partie de celui de +son époux; je ne veux pas qu'on ait le droit de faire un reproche +au mien. Elle vendit tous ses immeubles, à l'exception de son +château de Villemonble, où elle se retira sans autre société que +celle de ses livres. La modicité de son revenu ne lui permettait pas +de recevoir du monde; elle aurait pu recouvrer quelque aisance en se +défaisant d'une propriété qui lui imposait de grandes charges, mais +elle ne voulait pas, à quelque prix que ce fût, voir passer en +d'autres mains cette portion de son héritage où reposaient les +cendres de son père. + +Aux premières nouvelles des événemens désastreux qui pesaient sur la +France, Mr. D.... avait quitté la Grèce, pour revenir à Paris, où +il pensait qu'il pourrait être utile. Cette ville venait d'être le +théâtre des catastrophes les plus sanglantes; la mort avait saisi de +nombreuses victimes dans chaque famille: Mr. D... eut l'inconsolable +douleur de voir qu'il avait survécu à toute la sienne. Son +attachement pour madame de Simiane en acquit de nouvelles forces; il +fut la rejoindre à sa campagne, feignit de la blâmer des sacrifices +considérables qu'elle avait faits à la mémoire de son époux, et +l'assura qu'il ne pourrait les lui pardonner que si elle consentait +à ce qu'il partageât désormais avec elle sa fortune. Elle ne crut +pas devoir refuser à son unique ami la haute marque d'estime qu'il +lui demandait. + +Anaïs, ranimée par la présence et les encouragemens de Mr. D... +retrouva dans l'étude le même charme qu'elle y avait autrefois +goûté: son style acquit de la force et de la précision; elle conçut +le plan d'un poëme en plusieurs chants, intitulé l'_Amour paternel_. +Le choix du sujet semblait répondre du succès de l'ouvrage; sa +mémoire reconnaissante lui en fournissait toutes les situations; +elle en prendrait tous les vers dans son coeur: elle se mit à +travailler jour et nuit à ce poëme. Mr. D.... ne blâmait pas son +ardeur, il ne craignait pas qu'elle ne nuisît à sa santé, il savait +que les seuls chagrins de l'ame usent le tempérament des personnes +sensibles, tandis qu'une agitation, ou un travail qui leur plaît, ne +peut que le fortifier. + +Un décret exila tous les nobles de Paris; ils cherchèrent un asile +dans les villages; les maisons de Villemonble se remplirent. On +proposa de grands avantages à madame de Simiane, pour louer une +partie de son château; elle le refusa. Heureuse de vivre solitaire, +sans néanmoins vivre seule, elle ne voulait rien changer à sa +position. Elle sentait que l'établissement d'un tiers chez elle +gênerait son indépendance; mais ce sacrifice, qu'elle ne consentit +pas à faire à l'intérêt, elle le fit au désir d'être agréable à Mr. +D.... Ce savant avait été intimement lié dans sa jeunesse avec le +duc de Lamerville, qui, obligé de sortir promptement de la capitale, +et ne pouvant s'exposer, à cause de ses fréquentes attaques de +goutte, à partir pour ses terres situées en Touraine, était venu se +réfugier dans la seule petite maison qu'il eut trouvée à louer à +Villemonble. Outre que cette maison ne pouvait contenir la moitié de +ses gens, elle avait l'inconvénient d'être entourée d'eaux +stagnantes qui en rendaient l'habitation malsaine. Le duc en +ressentit les effets: les crises de sa maladie devinrent si +violentes, qu'elles mirent ses jours en danger. M. De.... parla avec +tristesse à madame de Simiane, de l'état où il l'avait trouvé; +celle-ci s'empressa d'aller offrir son château au duc, et lui en +abandonna le plus bel appartement. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Les attentions que madame de Simiane avait pour M. de Lamerville, +lui inspirèrent pour elle une vive reconnaissance. Quoiqu'il fût +infirme et octogénaire, il était d'une société agréable; son esprit +s'était conservé dans toute sa force; il avait de la gaîté, et +semait sa conversation d'anecdotes piquantes, qu'il racontait avec +grace. Rien n'est plus intéressant que l'entretien d'un vieillard +aimable et disert, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup +observé, et qui vous met dans toutes ses confidences: vous apprenez +souvent plus de choses avec lui en quelques heures, que la lecture +et les réflexions ne vous en apprennent en quelques mois. Madame de +Simiane se plaisait d'autant plus avec M. de Lamerville, qu'il avait +du goût pour la poésie; il se souvenait, avec un plaisir mêlé d'un +peu de vanité, qu'il avait fait agréer plus d'une fois son amoureux +hommage, à la faveur d'un couplet ou d'un madrigal ingénieux. Il +chantait ou récitait à la marquise les vers légers qu'il avait +faits; il mettait alors dans son regard et dans sa voix une +expression qui ne lui laissait de la vieillesse que ces nobles +traces qui commandent le respect. + +Un soir qu'il était dans l'enchantement des attentions de la +marquise, et de sa complaisance à l'écouter, il s'écria: O pourquoi +mon neveu, mon cher Amador est-il absent! Que ne donnerais-je pas +pour qu'il vous vît, qu'il vous aimât, qu'il fût aimé de vous! +Quelle serait ma joie, s'il devenait l'époux de la seule femme selon +mon coeur! Mais, hélas! chaque jour pour moi est maintenant un jour +de grace; peut-être suis-je appelé à descendre dans la tombe avant +d'avoir embrassé encore une fois ce neveu qui m'a causé tant de +sollicitudes. En prononçant ces mots, le duc laissa tomber des +larmes sur ses joues vénérables. Anaïs se hâta de les essuyer, et, +lui serrant doucement la main, lui dit: Dieu vous conservera +long-temps, je le lui demanderai avec tant de ferveur! vous +presserez de nouveau, sur votre sein, ce neveu, l'objet de votre +tendresse. Mais pourquoi n'est-il pas auprès de vous? pourquoi ne +m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, parlé de lui?--Je craignais que +vous n'en eussiez conçu une idée défavorable. Vous m'êtes devenue +tout d'un coup si chère, que je ne voulais pas risquer de me +brouiller avec vous, et je ne pourrais entendre tranquillement, même +de vous, un seul mot contre mon neveu.--Comment pourrais-je en dire +ou en penser du mal? je ne le connais pas.--Il a embrassé un parti +qui semblait ne devoir pas être le sien; mais l'étranger était à nos +portes, il allait profiter de nos cruelles divisions, pour ravager +notre patrie. Mon neveu a fait des actions d'éclat, en prodiguant +son sang pour la défendre.--Vous êtes l'oncle du général de +Lamerville?--Oui, je suis l'oncle de l'homme le plus parfait qui ait +encore existé. Amador de Lamerville a reçu de la nature tout ce +qu'il faut pour séduire les yeux, pour enchaîner le coeur; il joint +à la beauté d'Apollon, le courage d'Achille. La générosité du +caractère de mon neveu, la douceur de ses moeurs, la profondeur et +la multiplicité de ses connaissances en font un héros accompli; +objet de l'amour passionné de plusieurs femmes, je ne sache pas +qu'il en ait aimé aucune: il s'est fait une image idéale de celle +qu'il veut choisir pour sa compagne. Je croyais qu'il ne trouverait +nulle part son modèle. Je ne vous connaissais pas. (Anaïs rougit et +garda le silence.) Ce portrait vous étonne, observa le duc?--Je le +crois un peu flatté.--Nullement, je puis vous en donner des +preuves.--Il tira de son secrétaire une miniature et un paquet de +lettres, en ajoutant: Regardez, lisez et jugez.--Anaïs ne put +refuser de payer le tribut de sa timide admiration, à la figure la +plus noble et la plus gracieuse qu'elle eût encore vue. Elle lut +ensuite tout haut, à la prière du duc, quelques fragments de +lettres qu'il lui avait remises entre les mains; sa voix était fort +émue, et son oeil se tournait, à la dérobée, sur la précieuse +miniature qui lui avait fait éprouver une sensation aussi agréable +que nouvelle. Mr. D. entra. Anaïs, cédant à un instinct du coeur, +s'empressa de serrer le portrait et les lettres, comme si déjà elle +avait un secret. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Le mouvement irréfléchi de madame de Simiane n'était point échappé à +M. de Lamerville. Il en avait tiré un augure favorable pour ses +desseins, et ne se trouvait plus tête-à-tête avec elle, sans lui +parler de son neveu: il lui montrait les lettres qu'il recevait de +lui, les réponses qu'il y faisait. Le nom de la marquise se trouvait +souvent répété dans cette correspondance: ce n'était pas sans +trouble qu'elle le voyait tracé dans les lettres du général, +quoiqu'il ne s'y trouvât que par politesse: elle attendait l'heure +de la poste avec la même impatience que le faisait M. de Lamerville. +Le courier venait-il à manquer, elle ne pouvait se mettre à l'étude +de tout le jour. Toute sa nuit se passait sans sommeil. La nouvelle +d'un combat près de se livrer, la jetait dans une agitation +affreuse. + +Une bataille sanglante eut lieu dans la partie de l'Allemagne où le +général de Lamerville commandait. On répandit le faux bruit que les +Français avaient été battus, et que plusieurs de leurs officiers +généraux étaient tués. Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on reçût, +au château, aucune nouvelle de l'armée. Madame de Simiane, en proie +à la plus cruelle inquiétude, la cachait pourtant avec soin, par le +généreux motif (du moins elle le croyait) de ne point augmenter +celle de M. de Lamerville. + +La contrainte qu'elle s'imposait, ajoutant à sa tristesse, elle +essayait de la distraire par de longues promenades au dehors: ses +pas ne la conduisaient plus dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient +toujours, d'eux-mêmes, vers la grande route. Un matin, qu'elle ne +faisait que d'y entrer, elle vit de loin venir un soldat vétéran qui +marchait avec peine: il avait une jambe de bois; il portait un bras +en écharpe. Cet aspect la fit frémir; elle précipita sa marche, le +joignit, et lui demanda s'il revenait de l'armée d'Allemagne.--Oui, +Madame, répondit-il, j'en arrive.--La dernière bataille?--Nous a +couverts de gloire; l'ennemi a été repoussé à plus de vingt lieues: +notre chef a fait des prodiges de valeur. Mais qui pourrait s'en +étonner? N'est-ce donc pas l'habitude du général de Lamerville? (Le +coeur d'Anaïs palpita doucement.) Vous serviez sous M. de +Lamerville?--J'ai fait avec lui ces deux dernières campagnes, et +c'est presque à ses côtés que j'ai eu le bonheur de perdre ma +jambe.--Le bonheur! ô dieux!--Sans doute, le bonheur; cet accident, +auquel un militaire doit être préparé, m'a valu les bontés de mon +digne chef: il est venu me voir à l'hôpital, il m'a fait panser +devant lui, m'a recommandé aux soins des chirurgiens, et m'a +enjoint de venir le trouver à son camp dès que je serais guéri. Vous +jugez que je n'ai pas manqué d'y aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le +gouvernement t'a accordé les invalides; va jouir du repos au milieu +de tes braves frères d'armes. J'ai appris que ta famille est honnête +et pauvre, voilà de quoi la soulager; adieu. En me disant ces mots, +il m'a remis une bourse qui contenait vingt pièces d'or. Je vais +porter cet or à ma fille Claudine, qui est veuve et mère de quatre +enfans. Quant à la bourse, je la garderai jusqu'à ma mort, et la +léguerai à l'aîné de mes petits-fils; elle lui apprendra son +devoir.--Votre fille demeure-t-elle près d'ici?--A environ deux +lieues, au village d'Aulnay.--Vous êtes trop las pour risquer de +faire maintenant ce chemin; venez vous reposer chez moi; je vous y +ferai servir une bonne collation, et vous y verrez l'oncle de votre +général.--Est-il possible?--Cela ne tient qu'à vous, brave +homme.--Eh bien! n'ai-je pas raison de dire que le ciel m'a +favorisé, quand il permit qu'un boulet m'emportât la jambe. Qui ne +voudrait, au prix que j'en reçois, avoir perdu les deux! + +La marquise, attendrie, passa le bras du vétéran sous le sien, et +rallentit son pas, afin qu'il pût la suivre sans fatigue: elle +poursuivit ainsi sa route jusqu'à Villemonble. Le vieil invalide, +heureux et fier d'être conduit et soutenu par une femme jeune, +élégante et belle, arriva au château, le front aussi resplendissant +de joie, que l'est celui d'un soldat qui vient de planter le drapeau +victorieux sur les remparts d'une ville prise d'assaut. + + + + +CHAPITRE XV. + + +Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le +duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui +avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à +quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa +rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches +inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore +sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au +duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits +intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de +nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son +sang. + +Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec +Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à +table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son +neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux +vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à +boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le +duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à +l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger +que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de +chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en +réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis. +Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle +le fit conduire à Aulnay. + +Les marques extraordinaires de bienveillance qu'Ambroise avait +reçues de madame de Simiane, cette sorte d'ivresse où elle était du +résultat de sa promenade, frappèrent Mr. D.; il réfléchit à quelques +mots échappés au duc, et ne douta plus que l'aimable veuve n'aimât, +sans le savoir, le jeune de Lamerville: toutefois, il se garda bien +de lui laisser voir ses conjectures; il savait qu'on ne guérit que +difficilement d'un amour qu'on s'est avoué; il espérait qu'en +n'éclairant point Anaïs sur le sien, cet amour ne serait que le rêve +d'une imagination ardente, et qu'il s'évanouirait sans laisser de +traces douloureuses. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +La rencontre du viel invalide avait fait une vive impression sur +madame de Simiane: entraînée par sa bienfaisance naturelle, et par +une impulsion secrète, elle résolut de n'être pas moins généreuse +qu'Amador, et de contribuer à améliorer le sort de l'indigente +famille du bon soldat. Occupée de cette idée, elle se rendit dès le +lendemain à Aulnay; elle trouva le brave Ambroise assis à la porte +de Claudine, il jouait avec ses deux petits enfans, qu'il tenait +sur ses genoux; dès qu'il aperçut la marquise, il les posa vîte à +terre, s'avança vers elle, et la conduisit dans la cabane, qu'il fit +retentir des éclats de sa joie. Claudine interdite, mais enchantée +de cette visite inattendue, présenta à la marquise un vieux fauteuil +de tapisserie, seul meuble qui, avec des bancs de sapin, une vieille +table et une mauvaise couchette, garnissaient une très-petite +chambre, dont l'extrême propreté déguisait la misère. Ambroise +avait à peine exprimé à madame de Simiane combien il était +reconnaissant de sa démarche, qu'elle vit entrer une jolie brune +de dix-sept à dix-huit ans, portant sur ses épaules une charge de +bois.--Georgette, lui dit la pauvre veuve, approche-toi, viens +saluer madame; c'est elle dont notre père fit hier l'heureuse +rencontre, et dont il nous vantait la bonté, en nous disant qu'elle +égalait celle de son général.--Georgette salua respectueusement la +marquise.--A présent, ajouta Claudine, va traire notre vache; +j'espère, dit-elle, que Madame voudra bien accepter un verre de lait +chaud, que je puis lui offrir, graces aux bienfaits de M. de +Lamerville. Ah! quel homme que ce M. de Lamerville! généreux, +sensible et brave; toute l'armée, dit-on, répète à l'envi ses +louanges. Avec quelle ferveur je prie le ciel qu'il bénisse le +protecteur de mon vieux père!--Madame de Simiane, émue jusqu'aux +larmes, et de cet éloge, et du ton avec lequel Claudine le prononça, +lui serra affectueusement la main en s'écriant: Ah! que ne peut-il +jouir comme moi de la touchante expression de votre reconnaissance! +Dans ce moment, Georgette revint avec une jatte pleine de lait. +Ambroise, qui l'avait suivie, rapportait quelques fruits et un pain +de seigle. Pendant que madame de Simiane partageait avec eux ce +goûté frugal, l'invalide parlait avec transport de ses campagnes et +de son général; il ne faisait que répéter ce qu'il en avait dit la +veille, et pourtant Anaïs ne se lassait pas de l'entendre. + +La chute du jour l'avertit de songer à la retraite; elle ne voulait +cependant pas sortir de la chaumière sans trouver les moyens d'être +utile à ses habitans: elle s'informa de leur manière d'exister, et +demanda à Georgette quelles étaient ses occupations. J'aide ma mère +dans les soins du ménage, dit la jeune fille, puis je travaille aux +champs, ou je vais chercher du bois dans la forêt.--Vous devez être +bien lasse le soir.--Oh! je vous en réponds.--Et vous gagnez +peut-être peu de chose?--Très-peu.--Voulez-vous venir avec moi, je +vous occuperai à des travaux plus doux, et vous gagnerez +davantage.--Je vous remercie, Madame, mais que deviendrait ma mère? +je ne puis l'abandonner.--Je demeure près d'ici, vous viendrez +souvent la voir.--Oh! souvent, ce n'est pas soir et matin.--Vous +pourriez réserver pour elle une partie de vos épargnes; je ne la +laisserais d'ailleurs manquer de rien.--Cela est bien tentant, mais +Henry, que dirait-il? nous ne pourrions plus nous voir.--Quel est +cet Henry?--Mon prétendu, Madame.--Vous l'aimez beaucoup?--Je +l'aime.... comme j'aime ma mère, c'est tout dire.--Quel est son +état?--Il est laboureur.--Quand devez-vous l'épouser?--Oh! pas de +sitôt, par malheur; il lui faut bien deux moissons avant qu'il ait +amassé de quoi monter notre ménage, parce qu'il a soin de son père +qui est infirme et vieux,--Vous chérissez ce père?--Certainement; +n'est-ce pas à lui que je dois mon Henry?--Mais quand vous épouserez +Henry, vous quitterez votre mère.--Non, vraiment, Madame; ma mère, +Henry, le vieux père et moi, nous vivrons tous ensemble.--Vos +sentimens me plaisent, Georgette; j'avancerai le moment de cette +réunion; voilà vingt-cinq louis que je vous donne; je veux que la +noce ait lieu promptement.--Georgette, étonnée de son bonheur, +balbutie quelques mots et baise mille fois les mains de la marquise; +Claudine reste muette de joie; Ambroise tombe à genoux et s'écrie: +Mon Dieu, je te rends graces d'avoir assez vécu pour assister au +mariage de ma Georgette! Récompense, mon Dieu, sa généreuse +bienfaitrice, en lui accordant un époux digne d'elle! Ah! si mon +général pouvait être cet époux! Ce voeu fait tressaillir Anaïs, elle +s'élance hors de la chaumière, et part environnée des bénédictions +de l'honnête famille. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Mme. de Simiane n'avait jamais passé une après-midi plus agréable. +Le temps était superbe; la route d'Aulnay à Villemonble lui parut +courte; elle pensait aux heureux qu'elle venait de faire, et +peut-être aussi au souhait exprimé par le vieux soldat. Elle +descendit de voiture à quelque distance du château, entra dans son +parc par une petite porte dont elle gardait toujours la clef sur +elle, et, le coeur ému de ce désir vague, premier symptôme de +l'amour, elle se préparait à entrer dans le bois de lilas et de +chèvre-feuille, témoin ordinaire de ses plus douces rêveries, quand +le son de deux voix qui lui étaient connues frappa son oreille. +Curieuse, elle s'avance sans bruit derrière les arbres, et distingue +à la clarté de la lune, Rosine et Félix, le valet-de-chambre de M. +de Lamerville, qui, assis sur un banc de gazon ombragé par un +acacia, paraissaient au milieu d'une conversation fort animée. Mme. +de Simiane écoute.--Que vous êtes injuste, Félix, disait vivement +Rosine, je vous aime plus que moi-même, je vous l'assure; mais je ne +puis me résoudre à faire cet aveu à Madame, je crains qu'elle ne +désapprouve notre projet de mariage, et je ne pourrais me décider à +quitter son service; elle est si bonne! j'aimerais mieux la mort que +de risquer de lui déplaire.--Nous pouvons nous épouser sans que cela +change rien à notre situation. Mon maître chérit la marquise; il me +répète chaque jour qu'il ne pourrait plus vivre loin d'elle, et +tout-à-l'heure, en se couchant, il me parlait du dessein qu'il +nourrit de lui faire épouser son neveu.--Bon! ils ne se connaissent +pas.--Ils feront connaissance.--Il n'est pas dit qu'ils +s'aimeront.--M. le duc prétend qu'il est impossible que cela +n'arrive pas; moi, je pense comme lui. Ta maîtresse est belle, +aimable, remplie de talens et d'esprit, elle plaira au général.--Je +ne doute pas qu'elle ne lui plaise, mais je doute qu'elle +l'aime.--Elle serait donc bien difficile? M. Amador est sans +contredit le plus séduisant des hommes. Les femmes, vois-tu, ne lui +résistent pas plus que l'ennemi.--Oh! j'ai vu des hommes charmans +prêts à perdre la tête par amour pour Madame; elle ne s'en +apercevait même pas. Son coeur, si tendre en amitié, est, je crois, +incapable d'amour.--Bath c'est que son moment n'était pas venu; il +faut enfin qu'il vienne, le général le fera naître. (Anaïs se +troubla.)--Je souhaite, pour Madame, que vous disiez vrai, M. Félix, +car, depuis que je vous aime, je sens qu'il n'existe de bonheur que +dans l'amour.--Félix embrassa Rosine (Anaïs soupira). J'ai vu, +reprit Félix, tant de femmes soi-disant insensibles, céder au +premier regard du jeune de Lamerville, j'en ai vu tant d'autres qui +l'ont adoré sur sa seule réputation, que je regarde comme impossible +qu'il rencontre une cruelle.--De la manière dont vous parlez, le +général a déjà aimé plusieurs femmes (Anaïs, tremblante, s'appuya +contre un arbre).--Aimer, là, ce qu'on appelle réellement aimer, +peut-être que non; mais ce serait pitié qu'un héros de trente ans se +passât de maîtresse. Je sais qu'il y a environ deux ans, une +Espagnole, jeune et jolie, lui a sacrifié un amant très-riche, qui +l'adorait et allait lui donner sa main.--En ce cas, le général doit +l'épouser.--La bonne folie! est-ce qu'on épouse comme ça toutes les +femmes?--Vous parlez bien légèrement, M. Félix; Dieu veuille que +vous n'ayez pas agi de même. Oh! quant à moi, les femmes ne se +jettent pas à ma tête, je n'ai rien qui les attire; je ne suis pas +un grand seigneur, un général; je marche terre à terre, j'aime +bourgeoisement, pour la première et la dernière fois.--Vous le +jurez.--Je vous le jure; mais promettez-moi, à votre tour, de parler +promptement à madame de Simiane: songez que je serai malheureux +jusque-là.--Eh bien! dès ce soir je parlerai, si j'en ai le +courage.--Ayez-le, je vous en supplie. L'horloge du château sonna +onze heures.--Déjà onze heures, s'écria Rosine! voyez comme je +m'oublie avec vous. Je tremble que Madame n'ait eu besoin de moi: je +n'avais pas jusqu'ici manqué à mon devoir. Voyez où l'amour nous +entraîne. Adieu.--Madame de Simiane se promena encore quelques +momens, afin de laisser à Rosine le temps de rentrer au château +avant elle, et de se préparer à lui ouvrir son coeur. Mais dès que +celle-ci aperçut sa maîtresse, elle ne se souvint plus d'un mot du +discours qu'elle avait projeté de lui tenir, et balbutia seulement: +Madame a-t-elle été satisfaite de sa soirée--Extrêmement, Rosine; +j'ai rendu deux amans heureux.--Deux amans, Madame?--Sans doute, +j'ai fait un mariage.--Madame ne trouve donc pas mauvais qu'on se +marie?--Au contraire, Rosine: n'est-ce pas le voeu de la +nature?--Madame a bien raison. Moi, j'aime Madame plus que je ne +puis l'exprimer, je me ferais tuer pour elle; eh bien! cela +n'empêche pas que...--Que Rosine ne voudrait vivre pour un mari.--Si +j'osais, je dirais à Madame qu'elle m'a devinée.--Et ce mari +serait?--Félix, le valet-de-chambre de M. de Lamerville; il y a dix +ans qu'il sert son maître avec un zèle, une fidélité...--Digne de +récompense, n'est-ce pas, Rosine, et vous vous chargeriez +volontiers de la lui donner?--Si Madame le permettait?--Je fais +plus, je l'ordonne, et je m'engage à fournir votre dot.--Rosine se +confondit en remercîmens; madame de Simiane la congédia plutôt que +de coutume, afin qu'elle pût annoncer, dès ce soir même, à Félix, la +nouvelle qu'il attendait avec tant d'impatience. + +Madame de Simiane, demeurée seule, ne songea point cette fois à +prendre un livre, ou à composer des vers. Elle se mit au lit, en se +rappelant les phrases de Félix qui regardaient le général: après y +avoir long-temps réfléchi, elle espéra qu'Amador n'avait paru +volage que parce qu'il n'avait pas connu la femme qui devait le +fixer: elle se dit qu'il y aurait du plaisir et de la gloire à le +rendre fidèle. Elle s'endormit en formant les projets les plus +enchanteurs, et la foule des songes aimables rendit sa nuit paisible +et fortunée. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Le mariage de Georgette fut célébré la semaine suivante. Deux jours +après cette fête, les jeunes époux partirent de leur village, pour +conduire Ambroise s'installer aux Invalides. Tous trois passèrent +par Villemonble, pour témoigner leur gratitude à la marquise: ils +reçurent de nouveaux présens, et donnèrent de nouvelles +bénédictions. + +Les noces de Rosine ne tardèrent pas à suivre celles de Georgette. +M. de Lamerville et madame de Simiane leur firent l'honneur de leur +servir de parens. Le duc, enchanté du bonheur de Félix, paraissait +rajeuni. Que ne puis-je, dit-il à voix basse à la marquise, que ne +puis-je vous accompagner ainsi aux autels avec mon Amador. Anaïs ne +souriait qu'à demi à ce discours. L'auguste cérémonie dont elle +était témoin, lui rappelait celle qui l'avait engagée, sept ans +auparavant, à M. de Simiane. Son père, alors, son tendre père +marchait à ses côtés, sa mère la soutenait de son regard; elle +croyait trouver un protecteur, un amant, un ami dans l'époux qu'elle +recevait de leur main. Cet époux n'avait été pour elle qu'un hôte +poli; son père et sa mère étaient descendus, prématurément, dans la +tombe. Si jeune encore, elle avait déjà vu tant mourir! Elle était +sur le point d'accuser la Providence, mais ses yeux rencontrèrent +ceux de Mr D., qui se fixaient sur elle avec anxiété; elle se +reprocha la secrète ingratitude dont elle venait d'être coupable +envers lui, et parvint à surmonter sa tristesse. + +M. de Lamerville ayant fait venir son notaire à Villemonble, pour +dresser le contrat de mariage de Félix, profita de cette occasion +pour lui dicter ses dernières volontés: cette précaution fut prise à +temps; ce vénérable vieillard mourut bientôt après, d'une attaque de +goutte dans l'estomac. A l'approche de son heure dernière, il remit +à madame de Simiane le portrait de son neveu, en lui disant: c'est à +vous désormais qu'il doit appartenir: puis, s'adressant à Mr. D.... +J'ai compté sur vous, poursuivit-il, pour veiller à l'exécution de +mon testament. Quoique vous ne connaissiez pas mon neveu, j'espère +que vous l'aimerez par amitié pour moi; promettez-moi, au nom de +notre ancien attachement, que vous travaillerez de tous vos efforts +à l'accomplissement de mes voeux. Mr D.... fit à son ami la promesse +qu'il désirait; le duc le remercia d'une voix faible, prit la main +d'Anaïs, l'approcha de ses lèvres éteintes, et rendit le dernier +soupir. + +M. de Lamerville avait constitué son neveu Amador de Lamerville son +légataire universel, sous la condition expresse qu'il épouserait +madame de Simiane. Si son neveu se refusait à ce mariage, madame de +Simiane devenait, de droit, légataire universelle à sa place: Mr +D.... était exécuteur testamentaire. + +On fit des obsèques magnifiques à M. de Lamerville; tous les +habitans de Villemonble les suivirent en fondant en larmes: il n'y +en avait pas un qui ne fût redevable d'un bienfait à celui qui +n'était plus. + +La marquise chargea Félix de faire une note exacte des indigens +auxquels son maître distribuait des secours, afin de les leur +continuer. Elle ordonna qu'on construisît un mausolée au duc, à peu +de distance de celui qu'elle avait fait élever à ses parens: Il +voulut aussi mon bonheur, pensa-t-elle, je lui dois aussi un hommage +et des regrets! + +La mort de M. de Lamerville avait sensiblement affligé Mr. D....; il +perdait en lui la dernière personne avec laquelle il avait été +intimement lié. Cet événement le livrait à de sombres réflexions; il +se répétait souvent: Heureux celui qui meurt dans son adolescence! +il n'eut personne à pleurer, et tout le monde le pleure! + +Mr D.... écrivit une lettre affectueuse au général en lui envoyant +une copie du testament de son oncle. Comme la réponse ne pouvait +arriver de suite, et qu'il avait reçu des nouvelles qui rendaient sa +présence nécessaire à Vernon, où il avait une propriété assez +considérable, il se décida d'y aller. Madame de Simiane, qui n'était +pas dans une situation d'esprit assez tranquille pour ne pas être +effrayée d'une solitude entière, le suivit dans ce petit voyage. + + + + +CHAPITRE XIX. + + +Une après-midi que Mr D.... était retenu chez son notaire de Vernon, +il prit envie à la marquise de visiter les environs de cette ville; +elle sortit seule, à pied, et prit un chemin de traverse qui lui +parut agréable. Elle avait fait environ une demi-lieue quand elle +entra dans un petit bois fort épais, au bout duquel elle aperçut une +maison agréablement bâtie, entourée d'un beau jardin; sur l'un des +côtés de ce jardin, on avait construit un pavillon charmant, dont +une porte en forme de fenêtre, garnie de persiennes, donnait sur le +bois. Cette maison, la seule qui existait dans cet endroit, était +éloignée du plus prochain village au moins d'un quart de lieue. +Anaïs entendit accorder une guitarre dans le pavillon: les +persiennes étant fermées, elle s'approcha sans crainte d'être +aperçue; une voix mélancolique fit entendre cette romance: + + + Compagne si chère au poëte, + O lyre, jadis mon orgueil, + Toi qui, dans les jours de mon deuil, + Loin de mes yeux restas muette! + Reviens, docile à mes désirs, + Tromper l'ennui de mes loisirs. + + Long-temps vivre dans la mémoire, + Quand ma main t'enlève au repos, + N'est pas le but de mes travaux; + Je n'ose plus chercher la gloire. + Le temps n'est plus où ses plaisirs + Trompaient l'ennui de mes loisirs. + + Le coeur brûlant d'une autre ivresse, + Ne crois pas non plus qu'en ce jour, + Je t'appelle à chanter l'Amour, + Divinité de ma jeunesse. + Le temps n'est plus où ses soupirs + Trompaient l'ennui de mes loisirs. + + Tendre Amour, Gloire enchanteresse, + Songes divins de mes beaux jours, + Hélas! vous fuyez pour toujours + Un coeur accablé de tristesse. + Le temps n'est plus où vos désirs + Trompaient l'ennui de mes loisirs. + + Beaux-arts, consolez mes alarmes, + Venez embellir mon séjour; + Mais, las! un coeur mort à l'amour + Peut-il en vous trouver des charmes? + Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs + Doublent l'ennui de mes loisirs. + +Ce chant émut madame de Simiane, et porta l'inquiétude dans son +sein; elle fit un retour sur elle-même, et s'écria involontairement: +Craignons, craignons l'amour! Oui, craignez-le, fuyez-le, répondit +un jeune homme en sortant du pavillon, fuyez-le avec soin! il +séduit, enchante, enivre, mais il trompe; et quand, après des +siècles de tourmens, de larmes, de regrets, + + _L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie: + Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie, + Et la place qu'il occupait + Ne peut jamais être remplie._ + + PARNY. + +Anaïs reconnut dans celui qui lui adressait la parole, Léon, comte +de Saint-Elme, qu'elle avait vu souvent autrefois chez M. de Crécy. +On avait donné, à cette époque, au comte, le surnom de Métromane, +parce qu'il ne rêvait que poésie: les belles femmes lui plaisaient +alors bien moins que les beaux vers; il avait sacrifié plus d'une +fois un rendez-vous galant, au plaisir d'aller entendre une nouvelle +tragédie. Le rapport de son caractère avec celui de la marquise, +avait établi entr'eux une aimable familiarité. Tous deux jeunes, +sensibles, enthousiastes de la nature et des arts, se promenaient +souvent, au clair de la lune, dans la forêt ou dans les réduits les +plus solitaires du parc de Villemonble, sans avoir d'autre tiers que +les muses. + +Quelquefois ravis, en extase, ils s'arrêtaient devant une pièce +d'eau, d'où ils croyaient voir sortir une naïade; ils entendaient +une hamadriade gémir dans le creux d'un chêne; leur imagination +appelait à leur entretien toutes les divinités de l'Olympe; mais +leurs coeurs, vierges à l'amour, ne voyaient en lui que le dieu de +la fable. + +Madame de Simiane fut aussi charmée que surprise du hasard qui lui +faisait retrouver Saint-Elme, dont elle n'avait pas entendu parler +depuis cinq ans. J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup de plaisir à vous +revoir, quoique vous m'ayiez entièrement oubliée.--J'ai des torts +envers vous, il est vrai; j'ai été trompé, et malheureux, voilà +mon excuse.--Eh bien! je vous pardonne; mais vous m'instruirez, +j'espère, des causes de la mélancolie que tous paraissez +nourrir, ainsi que des événemens qui vous ont conduit dans +cette retraite isolée; la part que je prendrai à vos chagrins +pourra les adoucir.--Des chagrins! plût à Dieu que j'en eusse +encore!--Comment?--Quelques douloureux que fussent ceux dont j'ai +été la victime, ils valaient mieux que la langueur qui me +consume.--Ne pouvez-vous en sortir?--Impossible; j'ai essayé de +tout, rien ne m'a réussi.--Le malheur que vous avez éprouvé est donc +bien affreux!--Le plus affreux de tous, il m'a tué moralement.--De +grace, expliquez-vous; ne craignez pas de vous ouvrir à moi.--Je ne +crains que de décheoir dans votre estime, en vous montrant ma +faiblesse. Je vous plaindrai, sans vous estimer moins.--Vous le +voulez, je n'hésite plus. + +Le comte s'assit auprès de madame de Simiane, et commença le récit +suivant: + + +_Histoire de Léon, comte de Saint-Elme._ + +Il y a cinq ans, je fus obligé de partir tout-à-coup pour +Strasbourg, afin d'y recueillir un héritage considérable, qu'un +oncle de feu mon père m'avait laissé. Mon dessein était de ne rester +dans cette ville que le temps nécessaire pour liquider la +succession qui m'était échue. Je réglai tout en deux mois, et me +préparais à revenir à Paris, lorsque le commandant de la place de +Strasbourg m'engagea à une fête donnée à l'occasion du mariage de sa +fille. Le commandant m'avait rendu quelques services, je ne pus me +refuser à sa pressante invitation; je retardai l'époque de mon +départ, et me rendis à la fête: les personnes les plus considérables +de Strasbourg y étaient réunies. On nous servit un repas superbe, +suivi d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses s'étaient fait +entendre, quand une jeune femme vint s'asseoir au piano: elle +exécuta, d'une manière admirable, un morceau de Mozard je n'avais +de ma vie entendu une musique aussi délicieuse: il semblait que +l'ame de cette jeune femme fût passée dans ses doigts; chacun de ses +accords venait retentir à mon coeur. J'avais une peine infinie à +retenir mes applaudissemens: elle se leva du piano; je ne fus pas un +des derniers à lui porter le tribut de mon admiration. Frappée de la +vivacité de mes éloges, elle leva les yeux sur moi, et me jeta un de +ces regards qui ne s'oublient jamais. Je demandai son nom à une +personne du cercle qui me parut la connaître. Elle s'appelle +_Florestine de Rostange_, me répondit-elle: c'est la plus +intéressante et la plus infortunée des femmes. Fille d'un Espagnol +et d'une Alsacienne, elle fut élevée à Madrid: elle entrait dans sa +dix-huitième année, et son père venait de mourir quand le vicomte de +Rostange arriva en Espagne; il vit cette jeune personne, en devint +amoureux, eut le bonheur de lui plaire, et l'épousa. Quinze jours +après son mariage, le vicomte fut assassiné en sortant du Prado. +L'auteur de ce crime n'a point été découvert. Madame de Rostange, au +désespoir de la mort d'un époux adoré, ne put supporter davantage le +séjour de l'Espagne, et vint s'établir ici avec sa mère, madame de +Las-Casas; leur fortune est modique, mais les talens supérieurs de +la vicomtesse, le nom qu'elle porte, lui donnent accès dans les +plus grandes maisons. + +Ce court récit m'intéressa. Je regardai de nouveau Florestine; elle +ne me parut pas jolie, mais ses traits avaient une expression +sentimentale qui me toucha; je réfléchissais en moi-même au moyen +que je pourrais employer pour me faire présenter chez elle, +lorsqu'une cantatrice célèbre chanta cette arriette: + + Sous les lois d'un doux hymenée, + Je goûtais le parfait bonheur. + Soudain, un coup affreux change ma destinée; + Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur. + + +Mes yeux s'étaient fixés sur Florestine; je la vois donner des +signes de terreur. Je cours vers elle, une crise horrible de nerfs +la saisit. Je la transporte hors du sallon, elle se calme par +degrés. J'offre ma voiture à sa mère, elle l'accepte: je reconduis +les dames chez elles, je demande la permission de venir m'informer +de leur santés, on me l'accorde. Je suis au comble de la joie. + +Je me présentai le lendemain chez Florestine; elle m'accueillit avec +une grâce qui m'aurait gagné l'ame, si je n'eusse pas été prévenu en +sa faveur: elle me raconta le triste événement dont j'étais déjà +instruit; ses larmes coulèrent, je plaignis son infortune; j'avouai +qu'il n'en était pas une plus affreuse: elle me sut gré de penser +ainsi. Je passai la matinée entière chez elle, j'en sortis +passionnément amoureux. + +De ce moment je ne pensai plus à retourner à Paris; Strasbourg me +parut un lieu de délices; je ne concevais pas qu'on pût se plaire +ailleurs. Je ne sentis plus qu'un désir, celui de consoler madame de +Rostange; tous mes jours lui étaient consacrés. Je l'accompagnais à +la promenade, aux concerts, aux spectacles: je ne la quittais, +chaque soir, que le plus tard possible, et cette courte séparation +me paraissait si longue, que je croyais toujours que le lendemain +n'arriverait pas: toutefois je me gardai de découvrir mon amour à +Florestine; les regrets qu'elle donnait à la mémoire de son époux +étaient encore trop vifs pour que je me flattasse de la voir +répondre à mes sentimens. J'espérai tout du temps, de mes soins, et +m'appliquai surtout à plaire à madame de Las-Casas: j'y réussis. +Elle me confia la conduite d'un procès d'où dépendait toute sa +fortune et celle de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, en +faisant secrètement quelques sacrifices d'argent. Elles me +témoignèrent la plus vive reconnaissance; je leur avais rendu la +tranquillité, j'étais plus heureux qu'elles. + +Pendant environ un an je vécus étranger à tout ce qui n'était pas +Florestine. J'étais enfin parvenu à dissiper son chagrin; elle ne +parlait plus que rarement de l'accident horrible qui l'avait causé. +Elle vivait avec moi dans une intimité charmante; elle ne m'appelait +plus que son ami: elle répondait chaque soir au soupir que je +laissais échapper en lui disant adieu. Je m'applaudissais de mon +triomphe: elle m'aimera, répétai-je en moi-même avec ivresse, elle +m'aimera; son coeur sera le prix du mien. Momens d'amour et +d'espérance, deviez-vous sitôt vous écouler! + +Madame de Las-Casas me pria d'aller traiter de l'échange d'un bien, +avec un de ses parens qui demeurait à vingt lieues de Strasbourg. Je +souffrais de me séparer de madame de Rostange; mais le désir d'être +utile à sa mère ne me permit pas de balancer. Florestine répandit +des pleurs en me quittant, et me fit promettre de lui écrire chaque +courier: j'avais trop de plaisir à remplir ma promesse, pour ne pas +être exact; mes lettres étaient celles de l'amant le plus tendre; +cependant j'apportai le plus grand soin à ce que le mot d'amour n'y +fût pas: je craignais que la magie de ce mot ne manquât de loin son +effet; je ne voulais le prononcer qu'aux pieds de ma maîtresse; il +me semblait que ma voix, mes gestes, mon regard lui donneraient plus +de puissance. + +La première réponse de Florestine me paya du sacrifice que j'avais +fait en m'éloignant d'elle. Après plusieurs autres choses, elle me +disait: «Terminez vos affaires promptement, et revenez; songez que +Florestine ne vit plus où vous n'êtes pas. Vous êtes devenu aussi +nécessaire à mon existence, que l'air que je respire; mon ami, vous +me tenez lieu de tout, et rien ne pourrait me tenir lieu de vous.» + +Je retournai à Strasbourg en formant mille projets de bonheur; +madame de Las-Casas et sa fille me prodiguèrent les marques d'une +tendresse touchante; Florestine laissa éclater une vive gaîté; elle +me parut plus séduisante que jamais. Je pris sa main, la couvris de +baisers, et lui dis: Me pardonnerez-vous, aimable Florestine, le +tort dont je me suis rendu coupable envers vous?--Vous ne sauriez +en avoir aucun.--Je vous ai trompée.--L'univers me le dirait, que je +ne le croirais pas.--Je vous ai trompée, je vous l'atteste.--Vous +vous calomniez.--Je parle vrai; je ne fus pas votre ami.--Et que +fûtes-vous donc? demanda-t-elle en rougissant.--Votre amant: oui, +votre amant le plus passionné; je ne saurais avoir plus long-temps +la force de vous le taire. Florestine, acceptez ma main, ou je meurs +à vos genoux.--Qui pourrai-je aimer plus que Léon, prononça +l'enchanteresse avec un accent d'une douceur inexprimable? Qui +pourrait me rendre aussi heureuse? Ma mère, continua-t-elle, +embrassez votre fils.--J'étais si troublé de mon bonheur, que je ne +savais ce que je faisais; j'allais, venais dans la chambre comme un +insensé; je me précipitai aux pieds de Florestine, je les arrosai de +mes larmes: j'étais dans un véritable délire. Quand mes transports +furent un peu calmés, je m'assis auprès d'elle: Ma Florestine, lui +dis-je, vous avez promis d'être à moi; rien ne manque plus à ma +félicité que le consentement de ma mère; je partirai dès demain pour +le chercher.--Bon dieu! vous voulez aller à Paris!--Il le faut.--Ne +pouvez-vous écrire?--Je le pourrais sans doute, et telle est la +bonté, l'indulgence de ma mère, que je ne craindrais pas qu'elle +s'en offensât; mais, mon amie, je ne l'ai pas vue depuis un an: mon +amour pour vous m'a retenu loin d'elle; j'ai souvent même négligé de +lui écrire. Je lui dois, je me dois à moi-même, de lui montrer mon +respect et mon dévouement dans cette circonstance importante; je +reviendrai bientôt, et peut-être avec elle, m'engager à vous pour +toujours. Madame de Las-Casas approuva ma résolution; Florestine +cessa de la combattre. Notre séparation fut extrêmement touchante. +Nous y rappelâmes mille fois le serment d'aimer à jamais. + +Ma mère me reçut avec tendresse; elle ne me fit pas le plus léger +reproche, approuva mon mariage, et me promit de venir à Strasbourg +y assister. J'écrivis sur-le-champ ces bonnes nouvelles à madame de +Rostange: j'avais trouvé d'elle une lettre touchante en arrivant à +Paris; la réponse qu'elle fit à la mienne me parut froide; elle me +parlait peu de notre amour, et beaucoup d'une fête donnée par le +commandant au général de Lamerville, qui venait faire un séjour de +quelques semaines à Strasbourg (madame de Simiane redoubla +d'attention); elle me faisait un éloge pompeux de ce général, qui, +disait-elle, était l'objet de l'attention de toutes les femmes, et +qui lui avait fait l'honneur de ne s'occuper que d'elle. Des +réflexions piquantes sur les originaux qui s'étaient trouvés à la +fête, terminaient ce singulier écrit; je n'en pris cependant aucun +ombrage: elle est sûre de moi, pensai-je, je suis sûr d'elle, +dois-je être jaloux de ses plaisirs? + +J'achetai des diamans et des étoffes superbes pour Florestine, et me +préparais à l'aller rejoindre, quand je reçus une lettre dans +laquelle elle me mandait qu'il était survenu un obstacle à notre +union; elle finissait en m'assurant de ses regrets et de son +invariable amitié. Cette lettre, à laquelle je ne comprenais rien, +me plongea dans un chagrin extrême; je partis, sur-le-champ, pour en +aller chercher l'explication à Strasbourg. + +Je courus la poste jour et nuit, et j'arrivai dans cette ville à +dix heures du matin; je ne me donnai que le temps de passer un habit +décent, et courus chez madame de Rostange; je la trouvai assise dans +son boudoir, vêtue d'une robe du matin très-galante; à ses côtés +était le général de Lamerville.--Le général de Lamerville! prononça +madame de Simiane en changeant de couleur.--Lui-même; le +connaîtriez-vous?--Nullement, mais j'en ai beaucoup entendu +parler.--Oh! cela ne m'étonne pas, c'est le héros à la mode.--Anaïs +soupira, le comte reprit: Florestine voulut en vain se lever à mon +approche, elle retomba tremblante sur son siége. Vous ne m'attendiez +pas, Madame, lui dis-je; j'ai mal pris mon temps, je le vois; je +reviendrai. Non, restez, balbutia-t-elle, restez. Monsieur me +faisait ses adieux, il part ce matin. Ce mot dissipa ma colère. Je +crus avoir commis une injustice, j'adressai des excuses à Madame de +Rostange, et saluai M. de Lamerville; il répondit à mon salut, et se +retira. + +Il ne fut pas plutôt dehors, que Florestine fondit en larmes. Au nom +du ciel, lui dis-je, expliquez-moi la cause de votre douleur; +apprenez-moi quel est l'obstacle qui nous sépare. Elle continua de +pleurer en silence. Auriez-vous cessé de m'aimer?--Mon attachement +pour vous est inaltérable.--Votre attachement? N'osez-vous dire +votre amour?--De l'amour! répondit-elle d'un air égaré, de l'amour! +je n'en eus point pour vous!--Vous n'en avez pas eu pour moi! et +pourquoi me l'avoir laissé croire? pourquoi m'en avoir imposé?--Je +m'en imposais à moi-même.--Perfide! vous vous êtes plu à me faire +avaler le poison jusqu'à la dernière goutte.--Je ne suis pas +perfide, je ne suis que sensible et malheureuse.--Vous sensible! +vous! qui, pour prix de l'amour le plus délicat, du dévouement le +plus entier, m'avez rendu votre jouet; vous qui attendez, pour me +précipiter dans l'abîme du désespoir, que je me croye parvenu au +comble de la félicité. Vous êtes sensible! vous! Cela peut-il +s'entendre sans indignation. Vous me promettez votre foi, je cours +chercher le consentement de ma mère, elle me l'accorde; je +m'empresse de tout préparer pour la fête de notre hymen: le contrat +est dressé; étoffes, voitures, bijoux, diamans, tout est là, tout, +et vous m'annoncez que vous ne pouvez m'appartenir (elle cacha sa +tête dans ses mains); mais le motif de ce changement inoui ne me +sera pas long-temps caché! Que dis-je, je le connais maintenant cet +horrible mystère, l'unique barrière qui s'élève entre nous; la +voici: vous aimez le général de Lamerville (elle frissonna); +tremblez, tout son sang me vengera de votre trahison.--Epargnez-moi, +s'écria-t-elle d'une voix déchirante; Léon épargnez-moi.--Que je +vous épargne! moi! que vous avez si indignement trompé! moi! qui +aurais tout sacrifié à votre bonheur! oui, tout, ingrate, tout, +jusqu'à l'amour que vous m'inspirez. Eh bien! prononça-t-elle en se +précipitant à mes genoux; eh bien! mon cher Léon, faites ce généreux +effort; sacrifiez-le-moi cet amour auquel je ne puis désormais +répondre.--Barbare, lui criai-je avec l'accent de la fureur; +barbare, enfonce-le bien avant dans mon coeur ce dernier trait. Qui +me l'aurait dit, grands dieux! après ce que j'ai fait pour elle, que +je n'aurais pu obtenir de sa pitié qu'elle daignât au moins me +tromper!--Ciel! ô ciel! balbutia Florestine en tombant sur le +plancher. + +Le bruit de sa chute ramena mon attention sur elle. Je la relevais: +elle était glacée, son regard était fixe, on ne sentait plus son +pouls: je la crus morte; mon angoisse fut terrible. Je jetai des +cris épouvantables. Je l'ai tuée, répétai-je hors de moi, je suis un +monstre, un assassin, je l'ai tuée. Madame de Las-Casas arriva. Je +sortis comme un désespéré, et courus toute la ville sans savoir où +j'allais, jusqu'au moment où je succombai sous le poids de la +lassitude. + +L'exercice violent que j'avais fait donna quelque trêve à +l'agitation de mes esprits. Je blâmai l'emportement où je m'étais +livré. Peut-être, pensai-je, Florestine n'est-elle pas aussi +coupable que je l'ai cru. Si je me fusse conduit avec plus de +modération, peut-être aurais-je pu la ramener à moi; son coeur ne +s'est peut-être pas engagé sans retour. Je me rappelai chacune des +paroles, chacun des mouvemens qui lui étaient échappés, et l'amour +m'aveuglait au point que ce qui devait me confirmer mon malheur, fit +naître en moi un rayon d'espérance. Je l'embrassai avec transport, +et je retournai chez madame de Rostange, dans le projet d'avoir avec +elle une explication tranquille. + +Madame de Las-Casas ne voulait pas me laisser entrer chez sa fille. +J'insistai, en lui jurant de ne rien faire, de ne rien dire qui pût +lui causer de la peine. Elle me regarda tristement, me conduisit +vers Florestine qui était couchée, et s'en alla. + +Je vous ai fait beaucoup de mal, dis-je à madame de Rostange, je +viens vous en demander pardon.--Pardon, reprit-elle, oh! moi seule +ai besoin de pardon; accordez-le moi, mon ami, ajouta-t-elle en me +tendant la main, soulagez-moi du remords qui m'oppresse; mon tort +est affreux sans doute, mais il est involontaire.--Ainsi vous aimez +M. de Lamerville.--Je l'idolâtre: j'ai pour lui une passion +insurmontable; je donnerais une vie pour lui appartenir un jour, un +seul jour.--Affreuse révélation! échappa-t-il à madame de +Simiane.--Horrible en effet, reprit le comte; cependant j'eus la +force de me contenir, et je dis avec douceur, à madame de Rostange: +eh quoi! un an de soins, d'amour, n'a pu me gagner votre coeur; et +lui, si vîte! si vîte!... Je tenais encore sa main, je la baignai de +larmes. Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez pas: vous me déchirez +l'ame. Hélas! si vous saviez ce que j'ai souffert, depuis +qu'éclairée sur mes sentimens, j'ai compris la douleur que +j'allais verser dans votre sein, j'en suis certaine, vous me +plaindriez.--Oui, je vous plains, Florestine, vous ne serez jamais +aimée comme vous l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville vous +consacrera-t-il tous ses momens? S'apprête-t-il à recevoir la foi +qui m'était due--J'ignore ses projets, il ne m'en a rien dit; je ne +lui ai rien demandé, je n'en veux rien savoir: il m'aime, c'est +assez.--Infortunée! puisse mon désespoir ne devenir jamais ton +partage! Puisses-tu jouir de tout le repos que tu m'as ravi! Adieu. + +Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse de ma situation; un feu +dévorant brûlait mes entrailles. J'entrai dans un café, et tombai +dans un profond assoupissement, d'où je ne sortis que le soir. +J'aperçus alors deux jeunes capitaines, assis à une table proche de +moi, qui s'entretenaient d'un air de confidence. Rien n'est plus +sûr, prononça l'un d'eux à voix basse, madame de Rostange vient de +partir à l'instant pour rejoindre notre général. Je n'en entendis +pas davantage. Agité d'un mouvement frénétique, je m'élance hors du +café, j'accours chez Florestine; elle n'y était plus. Je revins à la +hâte chez moi, j'ordonnai à mon laquais d'aller commander des +chevaux à la poste. Je pars à la poursuite de madame de Rostange: je +voulais l'enlever à mon rival, ou périr. Une fièvre maligne me +contraint de m'arrêter au milieu de ma route: elle fit craindre, +pendant six semaines, pour mes jours. Lorsque je fus hors de danger, +je me trouvai dans les bras de ma mère; ses caresses me rappelèrent +mon malheur et ses bontés; mais ces souvenirs ne produisirent pas en +moi la plus légère émotion. Mon ame, usée par la douleur, était +devenue insensible. On allait, venait autour de moi, sans qu'il m'en +restât d'autre idée que celle d'un bruit désagréable à mon oreille. +On me parlait sans que j'entendisse autre chose que des sons vagues. +Je ne m'occupais de personne; je ne m'occupais pas même de moi. La +tendresse de ma mère ne me charmait plus: cette mère incomparable +faisait tout pour son fils, il n'était reconnaissant de rien. On +s'imagina qu'on pourrait me tirer de ce triste état, en me faisant +entendre de la musique. Cet essai ne réussit point: on me conduisit +à la campagne, le changement d'air me fit un peu de bien; mais ce +qui m'en fit davantage, ce fut d'apprendre que M. de Lamerville +n'avait eu qu'un caprice de quelques mois pour madame de Rostange, +qu'il ne lui avait donné aucune de ses nouvelles depuis qu'il avait +rejoint l'armée, et qu'elle était revenue à Strasbourg, où elle +essayait d'oublier son volage amant, en se livrant à la dissipation. +Je demandai à madame de Saint-Elme de retourner à la ville; elle +n'osa point contrarier le premier désir que j'eusse montré depuis ma +maladie. J'allai chez le commandant, j'y rencontrai madame de +Rostange; elle m'aborda la première, m'entretint avec confiance de +sa folie et de son repentir: elle m'appela son ami, son plus cher +ami, son unique ami. Après avoir été abusé par l'apparence de son +amour, je le fus par celle de son amitié de préférence. Je cessai +quelque temps d'être à plaindre. J'aimais encore. + +Le sentiment auquel madame de Rostange n'avait pas craint de +s'abandonner hautement pour M. de Lamerville, en altérant la pureté +de ses principes, avait détruit les qualités attachantes de son +caractère; sa conversation était plus spirituelle qu'entraînante; +elle n'avait plus, comme autrefois, le mot du coeur; mes opinions +n'étaient plus les siennes, quelquefois même il semblait qu'elle se +faisait un malin plaisir de me rompre en visière; elle se vengeait +sur moi, sans s'en douter, du chagrin secret que lui causait +l'abandon de M. de Lamerville: je lui pardonnai long-temps ses +caprices, j'espérais que la constance de mes sentimens triompherait +de sa légèreté; j'espérais que j'aurais dans elle, avec le temps, +une amie qui me ferait sentir les charmes de cette amitié dont parle +Montaigne; je me disais que ce rare trésor ne pouvait s'acheter trop +cher. Quand elle prenait avec moi le ton d'une douce intimité, +j'oubliais tous les maux qu'elle m'avait fait souffrir; mais +j'aperçus enfin que je n'étais pour elle, que ce qu'on nomme si +improprement, dans ce siècle, un ami. Trop sûre de son empire sur +moi, elle ne me ménageait pas; elle montrait souvent plus +d'empressement à d'autres personnes qu'à moi; cette conduite me +blessa: on veut bien être dupe en amour; mais en amitié, on veut +recevoir autant qu'on donne. Je cessai d'être assidu chez madame de +Rostange; ma mère souhaita de retourner à Paris, je l'y accompagnai. + +Les amusemens de cette ville ne purent me distraire de la mélancolie +où m'avaient plongé deux sentimens trompés; je ne pouvais me +consoler de ne plus aimer Florestine, de ne plus intéresser celle +qui m'avait été si chère, sous le double rapport de l'amour et de +l'amitié. Je me répétais sans cesse avec amertume: Je suis devenu un +étranger pour elle! Je fis connaissance de plusieurs femmes +charmantes; j'inspirai, sans y songer, une vive passion à l'une +d'elles; je désirai d'y répondre, je crus un jour y être parvenu, +mais je me dis: Je deviendrais, dans l'avenir, un étranger pour +elle! et je ne l'aimai pas. + +Le poids d'une indifférence dont j'avais inutilement tenté de +sortir, altéra de nouveau ma santé. Les plaisirs de Paris n'ayant +plus d'attraits pour moi, je vins chercher ceux de la campagne. Ils +me paraissent aussi insipides que ceux de la ville: aucun lieu, +aucune occupation ne rend du ressort à mon ame, l'ennui est toujours +là à mes côtés, il m'obsède sans cesse, montre à mes yeux tous les +objets sous la même couleur. Je n'ai pas encore trente ans, et je +suis réduit à désirer la fin d'une existence inutile aux autres, à +charge à moi-même. + +En prononçant ces derniers mots, le comte tomba dans une sombre +rêverie; la marquise fit de vains efforts pour l'en tirer. Les +ombres de la nuit voilaient déjà la cime des coteaux: il faut que je +vous quitte, dit Anaïs à M. de Saint-Elme; si le changement de +solitude peut vous être agréable, je pars après-demain pour +Villemonble, venez m'y retrouver, vous y serez bien reçu. Il lui +répondit à peine, et la laissa partir sans lui proposer de +l'accompagner. + +Elle retourna chez elle à pas lents, et rêva long-temps au récit +qu'elle venait d'entendre: ou Florestine, pensa-t-elle, est une +femme coquette et fausse, dont le comte a été la dupe, ou le général +est un de ces hommes orgueilleux et perfides qui se font un jeu de +déchirer le coeur des femmes tendres et crédules qu'ils ont +séduites. Ce dernier soupçon lui fit un mal affreux; mais +devait-elle l'accueillir, d'après ce que le duc lui avait dit +d'Amador? Ah! pensa-t-elle avec amertume, les hommes qui se croyent +les plus fidèles à l'honneur, ne se font pas un scrupule d'en +manquer envers nous! En est-il un assez délicat pour n'avoir jamais +trahi les sermens faits à l'Amour? Ils se pardonnent tous ce dont +ils sont tous coupables. + +Cette réflexion, qui, peut-être, n'était pas tout-à-fait juste, lui +donna de l'humeur; Rosine, qui ne lui en avait pas encore vue, fut +inquiète de lui en trouver; elle la crut malade: se trompait-elle? + + + + +CHAPITRE XX. + + +Madame de Simiane passa une mauvaise nuit; elle était si changée à +son réveil, que sa femme-de-chambre ne put s'empêcher de lui montrer +sa sollicitude. Madame ne me paraît pas bien, dit-elle, Madame s'est +peut-être trop fatiguée hier; j'ai souvent pensé que les longues +promenades qu'elle fait pouvaient lui nuire. Eh puis! que Madame +veuille bien me permettre une observation: il n'est pas prudent, à +ce qu'il me semble, d'aller ainsi seule, le soir, parcourir la +campagne; quant à moi, je suis sur les épines quand Madame est +dehors à la nuit: on a sitôt fait une mauvaise rencontre. Anaïs +laissa échapper un triste sourire. L'intérêt qu'une femme-de-chambre +a d'examiner tous les mouvemens de sa maîtresse, l'instruit à +deviner les sentimens qui l'agitent en secret. Rosine, d'ailleurs, +connaissait si bien madame de Simiane, que son sourire lui apprit +qu'elle nourrissait quelque idée affligeante. Certainement, +s'écria-t-elle d'un ton qui peignait l'effroi, certainement il +est arrivé quelque chose à Madame.--Non, Rosine; tranquillisez-vous, +il ne m'est rien arrivé de fâcheux; je réfléchis seulement +à une histoire que l'on m'a racontée.--Elle est donc bien +douloureuse cette histoire?--Mais... elle est singulière. Cette +Florestine.--Florestine, dites-vous, Madame; Florestine, ce nom est +celui d'une Espagnole qui voulait duper M. de Lamerville.--Le +duper!--Comment savez-vous cela?--Oh! le feu duc disait tout à +Félix, et celui-ci ne me cache rien. Rosine voyant sa maîtresse +disposée à l'écouter, continua ainsi: Le général aime beaucoup la +musique; dans un concert où il fut à Strasbourg, il rencontra cette +Espagnole qui, dit-on, a beaucoup de talent sur le piano; il +l'entendit, en fut enchanté, et se fit présenter chez elle. +Florestine, orgueilleuse d'avoir attiré l'attention d'un homme dont +toutes les femmes enviaient la conquête, attribua à l'amour +l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord montré. Le désir de triompher +de vingt rivales, lui tourna la tête au point qu'elle se persuada +avoir une passion invincible pour M. de Lamerville. Dans cette idée, +elle rompit avec un jeune homme noble, riche, aimable, qu'elle était +au moment d'épouser, pour partir comme une folle à la suite du +général: elle s'imagina, par cette preuve publique d'amour, l'amener +à l'épouser. M. de Lamerville n'avait pensé à rien moins qu'à +s'engager dans un lien sérieux avec Florestine. Il fut plus chagrin +que content du sacrifice qu'elle lui faisait; mais enchaîné par le +plaisir de se croire l'objet d'une grande passion, il eut pendant +quelque temps, pour la femme qui la lui montrait, ce qui, à son âge, +tient lieu de sentiment. Quand Florestine s'aperçut que son goût +pour elle était près de s'éteindre, elle essaya de le ranimer, en +lui faisant redouter des rivaux. Ce manége ne lui réussit pas. Des +querelles fréquentes s'élevèrent; chacune d'elle ôtait à Florestine +une partie d'un empire usurpé. Le général n'osait pourtant pas se +brouiller tout-à-fait avec elle, il craignait son désespoir. Il +découvrit enfin que cette femme, aussi inconstante que vive dans ses +amours, ne s'était pas compromise pour lui seul: elle avait +autrefois suivi un amant en Angleterre; cet amant qui, pendant une +courte absence, avait été supplanté par monsieur de Rostange, en +parut tellement furieux, qu'on le soupçonna d'être l'auteur de +l'assassinat commis sur la personne du vicomte. Le général ne crut +pas devoir garder davantage de ménagemens avec une femme dont les +torts n'avaient pas pour excuse un sentiment profond; il la quitta +de manière à lui prouver qu'il ne voulait conserver aucune relation +avec elle. + +Le récit de Rosine avait rendu à madame de Simiane toute sa +sérénité; elle lui donna quelques ordres relatifs à son départ de +Vernon, et la congédia d'un air de bienveillance: ensuite elle tira +de sa poche le portrait d'Amador, le regarda long-temps, et songea, +avec délices, qu'un homme qui avait de si beaux traits, ne pouvait +avoir qu'une belle ame; elle se félicita de lui être destinée pour +compagne, et se promit de cultiver sans relâche des talens dont elle +se flattait que le charme était non-seulement propre à le séduire, +mais encore à le fixer. + + + + +CHAPITRE XXI. + + +De retour à Villemonble, madame de Simiane négligea la poésie, pour +ne s'occuper que de la musique. Quand le coeur commence à être +subjugué par cette passion si douce et si amère, qui fait le destin +de la vie, mille idées confuses et délicieuses, qui toutes se +rapportent à un objet unique, s'emparent de l'esprit. On rêve alors +plus qu'on ne pense; il y a un certain vague dans la sensation +agréable que produit la musique, qui prolonge les plaisirs de la +rêverie. A mesure, d'ailleurs, que les doigts parcourent avec +agilité les cordes mobiles d'un instrument; que l'oreille est +flattée par des sons mélodieux, l'image de ce qu'on aime apparaît +plus touchante aux regards; elle s'insinue plus avant dans le coeur, +la volupté de l'espérance y pénètre avec elle. Ah! l'on a raison de +croire à l'hymne sans fin de Jehova: Là où tout est amour, tout doit +être harmonie. + +Un mois s'était passé depuis la mort de M. de Lamerville, on n'avait +point encore reçu de nouvelles du général: son silence commençait à +paraître au moins incompréhensible à Mr. D... Anaïs l'expliquait +d'une manière favorable. Une trève venait d'être conclue; M. de +Lamerville en profiterait sans doute pour quitter l'armée; il devait +avoir le désir de connaître la femme que son oncle avait jugée digne +de lui; peut-être viendrait-il la surprendre. Bercée de cette +aimable illusion, elle passait ses journées à l'attendre: elle ne +sortait plus de l'enceinte de son parc, ne voulant pas retarder d'un +moment le bonheur qu'elle comptait goûter dans sa première entrevue +avec celui qu'elle aimait déjà plus qu'elle-même. + +Un matin qu'en déjeûnant avec Mr. D., elle déployait une gaîté qui +ne lui était pas ordinaire, on apporta à ce dernier une lettre de +Strasbourg:--Est-ce du général, demande d'une voix émue Anaïs?--De +lui-même, répond son ami. A cet instant où son sort va se décider, +madame de Simiane est assaillie par une foule de réflexions. +L'espoir a soudain disparu de son coeur, la crainte le remplace: +elle jette un regard timide sur Mr. D... Elle tremble de le voir +ouvrir cette lettre. Ce n'était pas une lettre qu'elle espérait! Le +cachet est brisé; son inquiétude redouble. Mr. D... lit tout bas; +dans ses traits est l'expression de la surprise: Anaïs soupire, et +n'ose l'interroger. Il s'approche d'elle, et lui présente la lettre +sans prononcer un mot. Elle tressaille, la reçoit en détournant les +yeux, se recueille, rassemble tout son courage, pressent qu'elle en +aura besoin. Elle lit enfin: + + _Le général de Lamerville, à Monsieur D...._ + + «J'ai appris avec une extrême douleur, la mort de l'oncle chéri + qui m'a long-temps servi de père. Les soins que madame de + Simiane, et vous, daignâtes prendre de ses derniers jours, + commandent ma reconnaissance; je crois m'acquitter en partie du + devoir que ce sentiment m'impose, en répondant à l'article le + plus important de votre lettre, avec la plus austère franchise. + + »Loin d'être étranger au goût des arts, je rends hommage aux + personnes qui les cultivent avec succès, et j'aime leur société. + Mais permettez-moi de vous le dire, Monsieur, elles ont toutes + un penchant à l'indépendance, qui contrarie le véritable but où + tend le mariage. Je suis persuadé, d'ailleurs, que ce lien ne + peut être heureux qu'autant que ceux qui le forment ne sortent + pas des limites assignées par la nature. L'homme qu'elle créa + pour commander doit être supérieur en raison, en esprit, à sa + compagne, comme il lui est supérieur en force. Je chercherai + dans la mienne, si jamais j'en prends une, plus de grâces que de + beauté, plus de douceur que d'esprit, plus de complaisance que + de caractère. Je craindrais, je l'avoue, de lui voir des talens + qui, attirant sur ses pas une foule d'admirateurs, + l'empêcheraient de trouver tout son bonheur dans ma tendresse. + Je suis né fier, jaloux, un peu bizarre; il me faut une compagne + qui n'ait d'autre désir que celui de me plaire, d'autre gloire + que la mienne, d'autre passion que son amour pour moi. Je veux + être exclusivement aimé, et pour toujours. Je douterais de la + constance des sentimens d'une femme qui aurait l'imagination + mobile, et malheur à celle dont je serais l'époux, si je doutais + un moment d'elle. + + »Je sais que madame de Simiane est jeune, belle, aimable, + qu'elle a autant de vertus que d'esprit, de modestie que de + talens. Mais elle est auteur, et, d'après mes principes, ce + titre élève une barrière insurmontable entre elle et moi. Sans + doute ces principes céderaient aux charmes de madame de Simiane; + aussi me refusai-je au plaisir de la connaître. Je redoute les + combats du coeur, ses faiblesses et ses regrets. Je renonce à + l'honneur de prétendre à la main de votre amie. Je lui abandonne + avec joie l'héritage de mon excellent oncle; et comme, dans la + carrière que j'ai embrassée, la mort peut m'atteindre à chaque + instant, je joins à ma lettre un acte en bonnes formes, au + moyen duquel madame de Simiane ne pourra jamais être troublée + dans la jouissance des biens devenus son partage. + + »J'attends de vos bontés, Monsieur, que vous voudrez bien + engager madame de Simiane à donner des ordres pour que les + portraits de famille placés dans la galerie de l'hôtel de + Lamerville, soient remis à mon homme d'affaires: ils ne peuvent + intéresser cette dame, et j'attache le plus grand prix à leur + possession. + + »Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime, + + »AMADOR DE LAMERVILLE.» + + +Ce n'était pas sans un effort pénible qu'Anaïs était parvenue à lire +cette lettre en entier. Quand elle l'eut achevée, elle la posa sur +la table qui était devant elle, fixa d'un oeil morne l'acte fatal +qui attestait que la résolution prise par M. de Lamerville était +irrévocable, et resta ensevelie dans le plus profond silence. + +Mr. D... connut alors quelle blessure l'amour avait faite à son +coeur: il sentit qu'il ne pouvait rien lui dire dans cet instant, +qui ne fût déplacé. Il se contenta de lui adresser un regard +vraiment paternel, lui donna un baiser sur le front, et sortit. + +Anaïs alla se renfermer dans sa chambre, où elle se livra aux plus +tristes idées. O mon père! se dit-elle, pourquoi m'as-tu fait chérir +les arts? Ton enthousiasme pour eux m'a perdue, je leur devrai mon +malheur. Bientôt sa conscience délicate lui fit un crime de cette +pensée: elle s'imagina entendre son père la lui reprocher du haut +des cieux; elle crut devoir appaiser son ombre, par des prières, et +s'en fut au mausolée de M. de Crécy. L'aspect de la fleur académique +qu'elle y avait jadis placée, lui fit répandre des larmes. Mais à +genoux auprès de ce monument qui lui rappelait tant de souvenirs +solennels, elle retrouva quelques étincelles de ce feu sacré que +l'amour filial avait allumé dans son ame, et qu'un autre amour +menaçait d'éteindre. Elle revint au château, en jurant d'oublier +Amador. Pourra-t-elle tenir son serment? + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme auteur, tome I, by +Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I *** + +***** This file should be named 36394-8.txt or 36394-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/9/36394/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme auteur, tome I + ou les inconvéniens de la célébrité + +Author: Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +Release Date: June 12, 2011 [EBook #36394] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div> + +<p class="p4"><a name="Page_I" id="Page_I"></a></p> + +<h1>LA FEMME AUTEUR.</h1> + +<p class="center p2"><b>TOME I.</b></p> + +<p class="p4"><a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> +<p class="center">CET OUVRAGE SE TROUVE</p> + +<p class="center"><i>chez les libraires suivans</i>:</p> + +<p class="left30">A Paris, chez <i>Delaunay</i>, Palais-Royal, galerie de bois.<br /> +A Maux, chez <i>Guedon</i>.<br /> +A Genève, chez <i>Manget</i> et <i>Cherbuliez</i>.<br /> +A Lille, chez <i>Toulotte</i>.<br /> +A Marseille, chez <i>Sube</i> et <i>Laporte</i>.<br /> +A Rennes, chez <i>de Kerpen</i>.<br /> +A Bruxelles, chez <i>de Mat</i>.<br /> +A Mons, chez <i>Leroux</i>.<br /> +A Caen, chez <i>Auguste Lecresne</i>.<br /> +A Trèves, chez <i>Lintz</i>.<br /> +A Riom, chez <i>Thibaud</i>.<br /> +A Clermont, chez <i>Landriot</i>.<br /> +A Lyon, chez <i>Regnier</i>.<br /> +A Turin, chez <i>Gaëtan-Balbino</i>.</p> + +<p class="center"><i>Sous presse, pour paraître fin de janvier +prochain</i>:</p> + +<p class="center">L'Incendie du Monastère, <i>ou</i> le Persécuteur +inconnu, par l'auteur d'Armand +et d'Angella, etc., 3 vol. in-12.</p> + +<p class="p4"><a name="Page_III" id="Page_III"></a></p> + +<p class="center"><small><b>LA</b></small></p> +<h2>FEMME AUTEUR,</h2> + +<p class="center p2"><small><b>OU</b></small></p> + +<p class="center p2"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p> + +<p class="center p2"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ,</b></big></p> + +<p class="center p4"><span class="smcap"><b>Par M<sup>ME.</sup> DUFRENOY.</b></span></p> + +<p class="font95 center p2"><b>TOME I.</b></p> + +<p class="p4 center"><small><b>IMPRIMERIE DE POULET.</b></small></p> + +<p class="center"><b>A PARIS,</b></p> + +<p class="p2 center"><small><b>Chez <span class="smcap">Bechet</span>, Libraire, quai des Augustins, +N<sup>o</sup>. 63.</b></small></p> + +<p class="center p4"><b>1812.</b></p> + +<p class="center p4"><a name="Page_IV" id="Page_IV"></a> +<b>Tous les exemplaires de cet Ouvrage +doivent être signés par l'Auteur.</b></p> + +<div class="figcenter"><img src="images/illus_004.jpg" width="246" height="57" alt="author's signature" title="" /> +</div> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> +<h2>LA FEMME AUTEUR,</h2> + +<p class="center"><small><b>ou</b></small></p> + +<p class="center font95"><b>LES INCONVÉNIENS</b></p> + +<p class="center"><big><b>DE LA CÉLÉBRITÉ.</b></big></p> + +<h3 class="p4">CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<p class="p2">Auguste, comte de Crécy, jouissait +d'une grande fortune. Il avait +une figure agréable, une taille +noble, un grand fond d'instruction, +et beaucoup d'agrémens +dans l'esprit. Incapable de flatter +ceux que le rang et les richesses +plaçaient au-dessus de lui, il +montrait de la condescendance +<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +pour ses égaux, et de la bonté +pour ses inférieurs: il s'enflammait +au récit d'une belle action, +et se sentait d'abord l'ami de celui +qui l'avait faite. L'injustice le +révoltait, surtout quand elle était +commise envers l'être faible ou +malheureux. Il regardait comme +un devoir d'en signaler l'auteur, +et de le poursuivre, au risque de +compromettre sa propre tranquillité.</p> + +<p>Convaincu que la nature a créé +les hommes pour commander +aux femmes, il avait toujours un +air protecteur avec elles: toutes +pouvaient également prétendre +à son appui, aucune ne pouvait +prétendre à ses soins. Il regardait +l'amour comme une faiblesse, +cependant excusait ce sentiment +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> +dans les femmes; peut-être +même son orgueil lui faisait-il +éprouver une prédilection secrète +pour celles qui en avaient +été les victimes; mais il trouvait +indigne de la majesté d'un homme +de se laisser subjuguer par cette +passion; la mort lui paraissait +préférable à la honte de recevoir +des lois d'une maîtresse.</p> + +<p>Ce cœur si fier s'était pourtant +rendu aux charmes de Virginie, +fille unique du colonel +Surville, mort au champ d'honneur, +en défendant sa patrie et +son roi.</p> + +<p>Virginie était un modèle de +beauté, de grâces et de vertus: +elle n'avait aucun de ces talens +agréables dont on fait tant de +cas de nos jours, talens qui sont +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +peut-être plus nuisibles qu'utiles +à celles qui les possèdent, +qui séduisent plus qu'ils n'attachent. +Sa mère, sa seule institutrice, +s'était bornée à lui +donner une connaissance parfaite +de ses devoirs et de sa religion. +Virginie était douce, économe, +laborieuse; aucune femme +ne se livrait avec plus de décence +et de dignité, aux soins +domestiques. Elle sentit un véritable +amour pour M. de Crécy, +et lui donna sa main. Comment +se serait-elle effrayée de l'empire +qu'un homme de ce caractère +voudrait exercer sur la compagne +de sa vie? Elle partageait +les opinions d'Auguste sur la dépendance +des femmes; et, plus +tendre que vaine, ne demandait +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +pas mieux que de se soumettre +au juste pouvoir d'un +époux, pourvu qu'elle en fût +constamment chérie.</p> + +<p>Dix ans d'hymen n'avaient apporté +aucune altération aux sentimens +de ce couple vertueux; +une seule chose s'opposait à ce +que la félicité du comte fût parfaite; +il avait vainement désiré +un fils qui soutînt l'éclat de son +nom, Virginie n'était devenue +mère que d'une fille, appelée +<i>Anaïs</i>.</p> + +<p>M. de Crécy aimait beaucoup +les sciences et les arts, il les +cultivait avec succès: sa maison +étoit ouverte à tous ceux des artistes +et des savans qui avaient +acquis quelque réputation. Aucun +jour ne se passait sans qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +n'en réunît plusieurs chez lui. +L'entretien y roulait presque +toujours sur des sujets intéressans. +Tandis qu'on les discutait +avec plus ou moins de chaleur, +Anaïs apprenait en silence, auprès +de sa mère, à broder ou à faire de +la tapisserie. Cette aimable enfant +n'était pas tellement captivée par +ce travail, qu'elle ne pût prêter +son attention aux discours +tenus autour d'elle; ils se gravaient, +en partie, dans sa jeune +mémoire; elle s'instruisait sans +étudier, et son esprit et sa raison +se formaient, pour ainsi +dire, à son insu.</p> + +<p>Un soir la conversation s'engagea +sur les différens genres de +gloire. On n'étoit pas d'accord +sur celui qui devait obtenir la +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +préférence; on passa en revue les +grands hommes également illustres +dans diverses carrières. Chacun +prenait parti pour celui d'entr'eux +dont le génie s'accordait le +plus avec ses goûts. Quant à moi, +dit le comte d'une voix exaltée, +je chéris tous les hommes supérieurs +qui se sont acquis une +gloire pure; mais celui dont +j'aime le plus la mémoire, celui +dont le caractère me paraît commander +le plus l'admiration, celui +dont les écrits font les délices +de mes loisirs, cet homme +enfin est Racine: oui, je consentirais +à éprouver toutes les +infortunes, à souffrir tous les +maux, pour avoir donné l'existence +à un fils qui lui ressemblât. +Mon dieu! s'écria vivement +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +Anaïs, en laissant tomber +son ouvrage, pourquoi ne puis-je +être un Racine! Cette exclamation +d'une enfant qui entrait +dans sa neuvième année, étonna +tout le monde, et fit sourire le +comte. Anaïs se mit à fondre +en larmes. Son père la prit dans +ses bras, et lui donna plusieurs +baisers; mais à chaque caresse, +elle répétait: Vous ne m'aimerez +jamais comme Racine! Je +suis bien malheureuse! Consolez-vous, +charmante Anaïs, lui +dit un savant distingué, que touchait +sa douleur naïve; consolez-vous, +votre sexe a plus d'un +titre à la gloire; peut-être êtes-vous +appelée à nous rendre un +jour ou Deshoulières ou Sevigné. +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +Anaïs aurait bien voulu connaître +l'histoire de ces femmes célèbres; +un regard de Virginie, qui +la rappelait à ses côtés, retint +la question qu'elle était près de +faire. La nouvelle idée qui s'était +emparée de son imagination, +troubla cette nuit son +sommeil. Tendre Anaïs, eh! +quoi! déjà tu vas être enlevée +à l'heureuse insouciance de ton +âge; déjà les amusemens de l'enfance +vont perdre à tes yeux +tous leurs charmes; tu verras, +sans intérêt, tes compagnes se +jouer autour de toi; tu ne donneras +plus, à leur joie, qu'un +sourire de complaisance. Le germe +d'une passion est déjà dans +ton sein: tremble qu'il ne s'y +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +développe. Anaïs, ton sexe ne +peut rien aimer ardemment, +même la gloire, sans qu'il ne +lui en coûte le bonheur.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<p class="p2">Le lendemain, à déjeûner, +Anaïs parut rêveuse. Es-tu souffrante, +lui demanda le comte?—Non, +mon père; mais je réfléchis.—A +quoi donc?—A +la conversation d'hier.—Tu y +penses encore?—J'y penserai +toute ma vie.—Elle se hasarde +alors à l'interroger sur les femmes +illustres dont elle enviait +le destin, écoute avec la plus +grande attention, tout ce que +lui en raconte M. de Crécy, +et quand il a cessé de parler, +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +se jette à son col, en s'écriant: +Mon père, nous serons +heureux, vous m'aimerez autant +que vous aimez Racine; je +deviendrai célèbre, soyez-en +certain; je le deviendrai. Puis +elle courut chercher une superbe +poupée dont on lui avait fait présent +il y avait peu de jours, et +qu'elle avait reçue avec transport, +demandant la permission +à sa mère de l'envoyer à une de +ses amies. Prends garde de te +repentir de ce trait généreux, +observa le comte.—Jamais, +mon père: je ne veux conserver +aucun objet de distraction; je +ne veux plus songer qu'à devenir +savante. Vous me donnerez +beaucoup de livres, et j'étudierai +du matin au soir.—Ce +<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> +zèle est beau, mais je doute qu'il +dure.—Il durera. S'il arrive +que l'étude m'ennuie, je penserai +à vous, et je n'y trouverai +plus que du plaisir.—Bonne, +chère Anaïs! Ma Virginie, presse +avec moi notre enfant sur ton +cœur. La comtesse embrassa sa +fille en soupirant.—Mon projet +vous déplairait-il, maman, demanda +la petite avec inquiétude. +J'approuve toujours tout ce que +ton père approuve, répondit la +comtesse; mais je serais fâchée +que de nouvelles occupations +t'éloignassent de celles que tu +partageais avec moi.—Oh! ne +craignez rien, maman, je ne +veux pas être moins aimée de +vous que de mon père, je trouverai +du temps pour tout.—A +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +la bonne heure.—Me donnerez-vous +bientôt des maîtres, +mon père?—Dès demain.—Vous +me le promettez.—Je te +le promets.—La femme-de-chambre +vint chercher Anaïs, +pour faire sa toilette; elle la suivit, +non sans avoir prié plusieurs +fois le comte de ne pas oublier +sa parole.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p class="p2">La comtesse, demeurée seule +avec son époux, se hasarda de +lui montrer ses craintes sur les +suites de l'engagement qu'il venait +de prendre. Je comptais, lui +dit-elle, élever ma fille comme +je le fus moi-même. Je ne vois +pas sans peine, je te l'avoue, +mon cher Auguste, que mon +projet soit renversé. Peut-être +ai-je tort, mais je suis effrayée +du désir que notre Anaïs a de +se distinguer: ce désir me semble +incompatible avec la modestie +qui convient à notre sexe, +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +et je me trouverais la plus malheureuse +des mères, quand bien +même ma fille deviendrait l'objet +de l'admiration générale, si les +talens qui lui procureraient cet orgueilleux +avantage devaient lui +coûter une seule vertu.—Rassure-toi, +l'envie que notre enfant +montre de s'instruire, ne +tient pas à la vanité, mais à un +sentiment profond de l'ame. L'unique +motif qui l'anime n'est-il +pas celui de me plaire?—J'en +conviens.—Cela doit te rassurer.—Oh! +l'extrême sensibilité +de cette enfant m'épouvante: +tous mes soins tendaient +à la modérer. Les leçons +qu'elle va recevoir, ses lectures +produiront un effet contraire. +J'ai souvent entendu dire à ma +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +mère, qui était une personne +d'un grand sens, que la culture +des lettres et des arts est dangereuse +pour une femme, et que +celle qui s'y livre doit être nécessairement +ou malheureuse ou +coupable. M. de Crécy réfuta +cette opinion par plusieurs exemples. +Ensuite il ajouta: Es-tu +convaincue?—Je le suis toujours, +dès que tu as parlé: toutefois, +loin de porter envie aux +femmes qui attirèrent les regards +de leur siècle, qui ont mérité +les éloges du nôtre, je préfère +ma destinée obscure à leur brillante +destinée; mon bonheur est +si parfait, que je n'en souhaitais +pas un autre pour ma fille.—Le +comte, fortement ému, serra en +silence la main de sa femme; un +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +moment après il dit: Je conviens +qu'il eût peut-être été +préférable qu'Anaïs se fût montrée +la fidelle image de ma +Virginie; mais à la touchante +douceur de ton caractère, elle +joint l'exaltation du mien: elle +est tour-à-tour modeste, fière, +patiente, emportée: à beaucoup +de tes qualités, elle unit quelques-uns +de mes défauts. Son +imagination cherche continuellement +à s'exercer; son cœur +éprouve, en secret, le besoin +impérieux d'aimer encore autre +chose que nous: il est donc de +notre prudence de ne pas contrarier +le noble penchant qu'un +mot a suffi pour développer en +elle. Oui, puisque la nature lui +créa une ame ardente, il lui faut +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +des illusions: que celle des arts +la préserve de toute autre. Je +vais m'appliquer à former son +esprit; continue à former ses +mœurs; que nos leçons et ton +exemple la rendent un jour digne +de prendre rang parmi les femmes +illustres, qui sont ensemble +la gloire et le modèle de leur +sexe.</p> + +<p>Le comte prononça ces derniers +mots avec tant d'enthousiasme, +que Virginie n'osa plus +combattre son opinion: elle +avait d'ailleurs une si haute idée +des lumières de son époux, et +se défiait tellement des siennes, +qu'elle se reprocha presque ses +légitimes sollicitudes.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<p class="p2">Anaïs eut bientôt des maîtres +de tout genre: elle s'appliquait +également à la peinture, à la +musique, à l'étude des langues, +à celle de l'histoire: c'était par +une occupation, qu'elle se délassait +d'une autre; elle ne voulait +pas entendre parler de repos; +elle regrettait le temps +qu'elle était obligée de donner +au sommeil; et pendant celui +qu'elle restait auprès de sa mère +à broder, elle repassait en elle-même +les leçons qu'elle avait +reçues, et dont elle craignait de +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +ne jamais assez se pénétrer; ses +progrès furent rapides. A quinze +ans elle joignait à la connaissance +parfaite de sa langue, celle de +la langue latine; elle pinçait +très-bien la harpe, chantait à +merveille, peignait agréablement +la miniature, les fleurs, et dansait +avec grace. Ses lectures en +poésie se bornaient à nos Tragédies +saintes, au poëme de la +Religion, aux odes de J.-B. Rousseau, +à quelques chants de la +Henriade, et aux idylles de madame +Deshoulières. M. de Crécy +s'étant principalement occupé de +parler à sa raison, elle était devenue +très-réfléchie: elle écoutait +beaucoup, parlait peu, répondait +avec justesse aux questions +qui lui étaient adressées, +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +mais elle ne laissait échapper +aucune de ces réparties qui donnent +un tour orignal et piquant +à la conversation. On la louait +sans cesse sur son talent en musique, +en peinture; on ne la +louait jamais sur son esprit; on +croyait qu'elle n'en avait point: +cette opinion, qu'elle partageait, +lui avait donné une timidité excessive: +elle exprimait souvent +très-mal ce qu'elle sentait très-bien; +et chagrine du peu de +fruit qu'elle pensait avoir retiré +de l'étude, si elle s'y livrait encore +avec constance, c'était uniquement +pour satisfaire à son +goût, et non plus dans l'espoir +qui l'avait d'abord portée à la +chérir.</p> + +<p>Dans le nombre des jeunes gens +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +de qualité qui étaient admis chez +M. de Crécy, on remarquait le +marquis de Simiane. Vingt-sept +ans, un grand nom, une belle figure, +une taille agréable, étaient +ses titres à la bienveillance; il +n'avait que peu d'instruction et +d'esprit, mais il avait ce qui en +tient lieu dans le monde, ce qui +souvent même y fait mieux réussir, +du tact et de l'adresse. Il croyait +devoir à son rang de se montrer +le protecteur des lettres et des +arts; il accueillait avec distinction +ceux qui les professaient, recherchait +leur société, prêtait à +leur entretien une attention qui +lui faisait supposer des lumières +qu'il n'avait pas, et quand il s'élevait +des discussions entr'eux, il +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> +avait toujours soin de se ranger +à l'opinion de celui dont le mérite +était le plus reconnu.</p> + +<p>Le marquis cherchait à s'allier +à une famille noble et riche: +Anaïs lui convenait, il se crut +amoureux d'elle, et demanda sa +main. Le comte n'avait aucune +objection à faire contre M. de Simiane, +il instruisit sa fille des vues +que ce seigneur avait sur elle, en +la laissant maîtresse de les agréer +ou de les refuser.</p> + +<p>Anaïs n'avait pas encore éprouvé +le désir de changer d'état, mais +à seize ans, malgré beaucoup +de raison, on ne voit pas sans +plaisir approcher le moment où +l'on comptera dans le monde. +Mademoiselle de Crécy n'avait +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +d'ailleurs aucun motif de redouter +l'hymen; il donnait, depuis +tant d'années, de si beaux jours +à ses parens! Etrangère à tout +ce qui n'était pas eux, ou ses +études, elle s'imaginait que tous +les hommes ressemblaient à son +père. M. de Simiane avait l'air +de partager ses goûts; il sollicitait +souvent la faveur de l'entendre +pincer la harpe, il admirait +ses petits tableaux, il lui demandait +quelquefois son avis sur un +trait d'histoire, ou sur une question +de littérature, et y déférait +toujours. Enfin, il était le seul +qui eût cherché, jusqu'à cet instant, +à lui plaire; et quelle est la +femme dont le cœur n'est pas encore +ouvert à l'amour, qui n'accorde +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +un sentiment de préférence +à l'homme qui, le premier, +l'avertit du pouvoir de ses charmes? +Anaïs consentit à devenir +marquise de Simiane.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p class="p2">Les trois premiers mois de son +mariage se passèrent dans une +dissipation continuelle; le marquis +se plaisait à la conduire dans +les cercles les plus brillans, aux +spectacles, aux concerts, aux +bals. Madame de Simiane était +très-belle; mais sa timidité lui +donnait une sorte de gaucherie +qui la déparait un peu; comme +elle était mal à son aise au milieu +du grand monde, elle n'y paraissait +pas à son avantage. On s'y permettait +quelquefois des plaisanteries +que sa candeur l'empêchait +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +de comprendre: ses questions +naïves la rendaient alors l'objet +d'une attention désobligeante; +quelquefois aussi elle entendait +parler en riant de certaines matières +que l'austérité de ses principes +ne lui permettait pas de +traiter avec légèreté; tout ce +qu'elle voyait lui causait un étonnement +mêlé de tristesse. Elle +pria M. de Simiane de la laisser +désormais mener une vie plus retirée.</p> + +<p>Le marquis ne s'opposa point à +ses désirs; le peu de succès qu'elle +avait obtenu dans la société était, +à ses yeux, un tort qui lui avait +ravi tous ses charmes: l'indifférence +succéda au penchant assez +vif qu'il avait senti pour elle; la +politesse remplaça les soins; il +<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +ne l'empêchait pas de cultiver ses +talens, mais il ne paraissait plus +y attacher de prix; il n'était plus +le témoin ni l'admirateur de ses +aimables travaux.</p> + +<p>Ce changement affligea beaucoup +madame de Simiane; elle +chercha vainement à regagner la +tendresse de son époux. Loin +d'être sensible à ses douces prévenances, +il en paraissait fatigué: +l'air d'ennui qu'il apportait dans +leur tête-à-tête les lui fit bientôt +redouter à elle-même. Il est +cruel pour une femme sensible et +délicate, de n'être jamais comprise +par celui avec qui elle se +trouve sans cesse en rapport. +Anaïs était dans ce cas; M. de +Simiane n'avait que la surface de +l'ame et de l'esprit; il devait être +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> +vu en perspective, et non de près.</p> + +<p>Le marquis avait au moins cela +de bon, qu'il laissait une entière +liberté à sa compagne; elle conduisait +à son gré sa maison, et recevait +ceux qu'elle voulait; il ne lui +demandait aucun compte de l'emploi +de son temps, ni de celui de +son revenu. Beaucoup de femmes +à sa place auraient été satisfaites +de leur sort; mais elle s'était fait +de l'hymen le tableau le plus séduisant, +et n'y trouvant que l'absence +du malheur, elle comparait +sa situation à celle de sa mère, +et soupirait en se répétant: <i>c'est +pour toujours</i>.</p> + +<p>La crainte de troubler la tranquillité +de ses parens, lui faisait +renfermer sa douleur dans son +sein: leur présence, d'ailleurs, +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +rendait la sérénité à son front. +Elle était si touchée de leur +tendresse, si heureuse de leur +bonheur, qu'elle oubliait auprès +d'eux tout ce qui manquait +au sien; jamais elle ne leur avait +témoigné autant d'amour: M. de +Simiane, en détruisant ses espérances, +avait doublé dans son +cœur la force du sentiment de +l'amour filial. Ce sentiment, le +seul qui ne trompe jamais, le seul +qui conserve toujours une égale +énergie, adoucit les regrets de la +marquise. L'étude embellit de +nouveau ses loisirs; son père la +guide encore dans ses travaux; il +est maintenant bien plus son +ami que son maître; il ne craint +plus de parler trop vivement à +son ame par la magique peinture +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +de la plus séduisante des passions; +il croit qu'elle aime, qu'elle est +aimée de son époux: il déploie à +ses regards toutes les richesses +de nos poëtes; il applaudit à +l'enthousiasme avec lequel elle +déclame les scènes magnifiques +de Racine et de Voltaire, et sourit +de l'exaltation qui l'a fait s'écrier: +O fortunée Zaïre, que +j'envie ton destin!</p> + +<p>Jusqu'à cette époque, Anaïs +avait cultivé tous les arts, sans +montrer une prédilection particulière +pour aucun; mais nos +poëtes divins ont fait vibrer une +corde nouvelle dans son cœur; +elle y résonne à chaque instant +plus fortement. Ce ne sera point +en vain qu'ils lui auront découvert +un monde enchanteur; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +essayera de les y suivre. Sa palette +et sa harpe vont désormais +être négligées, elle ne les traitera +plus que comme de simples +connaissances qu'on visite de loin +en loin, pour ne pas s'en laisser +entièrement oublier. Mais Racine, +mais Voltaire, mais tous ceux +qui, marchant sur leurs traces, +parlent à l'ame, éclairent l'esprit, +fortifient la raison, ils ne +la quitteront plus: voilà ses amis, +ses modèles; elle leur doit une +illusion qui pourra charmer sa +vie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p> +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p class="p2">M. de Simiane devait faire un +voyage de trois mois; la marquise +lui demanda et obtint son +agrément pour aller passer cet +intervalle au château de M. de +Crécy. Ce château, situé dans +le joli village de Villemonble, +réunissait l'utile et l'agréable. Un +parc superbe, un riche verger, et +des prairies très-étendues bordées +par des saules pleureurs qu'arrosaient +des ruisseaux d'eaux +vives. On était dans la plus belle +saison de l'année. Madame de +Simiane, entourée de ses bons +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +parens et de quelques-uns de +leurs savans amis, absente d'un +époux dont la présence ne lui +rappelait que d'importunes chaînes, +s'imaginait quelquefois n'être +encore qu'Anaïs. Elle allait dès +le point du jour, un de ses auteurs +favoris en main, s'enfoncer +dans les routes solitaires qui environnaient +son habitation; elle +choisissait, pour s'y asseoir, l'endroit +le plus agreste, et, là, +jouissait avec transport du charme +des beaux vers, et de celui d'un +paysage varié. Lorsque la cloche +du déjeûner se faisait entendre, +elle s'empressait de cueillir +la fleur que sa mère aimait le +mieux, et courait la lui offrir; +un tendre baiser était le prix de +ce tendre soin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +Elle s'entretenait, pendant le +repas, de sa promenade, de sa +lecture, de ses sentimens, de +ses pensées; elle trouvait toujours +une ame qui répondait à +la sienne. Son exaltation n'était +point traitée de folie, sa sensibilité +d'exagération, sa délicatesse +de susceptibilité. Aucune +des personnes de sa société n'était +étrangère au langage qu'elle parlait; +madame de Crécy elle-même +paraissait s'y complaire. Le propre +de la véritable bonté est de +savoir se prêter aux goûts de +ceux qu'on aime, quoiqu'on ne +les partage pas.</p> + +<p>Si les matinées d'Anaïs s'écoulaient +au sein de doux plaisirs, +ses soirées lui en apportaient +de plus doux encore. C'est surtout +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +au déclin d'un beau jour, +que la campagne brille de son +éclat le plus touchant: le soleil, +qui se retire par degrés de l'horizon +pour faire place à la lumière +mélancolique de la lune; le bêlement +des troupeaux qui regagnent +à pas lents leur étable, +le bruit harmonieux des sources, +l'agréable parfum des fleurs, le +souffle caressant du zéphyr, +tout vous invite aux rêveries aimables. +Le génie des fables antiques +semble alors errer autour +de vous; tout est alors, dans la +nature, amour ou poésie; c'est +l'heure des divins prestiges, c'est +celle de l'inspiration. Anaïs l'éprouva: +son cœur, plein d'un +sentiment délicieux, avait besoin +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +de l'exhaler; l'amour filial +lui dicta ce chant:</p> + +<div class="left30"> +<p>Beaux lieux, séjour de l'innocence,<br /> +Où je coule en paix mes loisirs!<br /> +Des jours de mon adolescence,<br /> +Vous me rendez tous les plaisirs.<br /> +Combien votre ombre solitaire<br /> +Parle doucement à mon cœur!<br /> +Ici je vis près de mon père,<br /> +Et je crois encor au bonheur.</p> + +<p>Chaque matin, avant l'aurore,<br /> +Je viens rêver sous ce berceau;<br /> +Le soir j'y viens rêver encore,<br /> +Et j'y goûte un charme nouveau.<br /> +Oui, vous me serez toujours chère,<br /> +Retraite où, seule avec mon cœur,<br /> +Sans trouble je songe à mon père,<br /> +Et peux croire encore au bonheur.</p> + +<p>Loin d'un monde vain et frivole,<br /> +Je respire ici librement;<br /> +La gloire, mon aimable idole,<br /> +Parfois m'y caresse un moment;<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +Parfois sa brillante chimère<br /> +Fait doucement battre mon cœur;<br /> +Mais c'est surtout près de mon père<br /> +Que je crois encore au bonheur.</p> +</div> + +<p>Ces vers n'ont d'autre mérite +que celui d'être l'expression d'une +pure tendresse, et, pourtant, +Anaïs trouva un grand charme +à les composer. Rien ne peut +se comparer à l'enchantement +que produit une première création +dans les arts, si ce n'est +l'enchantement que produit le +premier moment d'un premier +amour. Le poëte dont une longue +étude a formé le goût, revoit +souvent avec l'œil du dédain +les faibles essais de sa muse. +On ne s'honore pas toujours de +l'objet de son premier choix. Ce +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +n'est ordinairement que dans l'été +de la vie qu'on enfante des ouvrages +dignes de la postérité; ce +n'est souvent aussi qu'à cette +époque qu'on réunit dans le +cœur tout ce qu'il faut pour bien +aimer. Le dernier amour est le +plus vrai et le plus invincible, +mais les arts, comme l'amour, +ont leur fleur qu'on ne cueille +jamais qu'une fois. Le jeune poëte +et le jeune amant doublent leur +félicité présente par les heureux +songes de l'avenir. L'expérience +gâte tout, elle apprend à l'un +qu'il faut plus que du talent pour +se survivre; à l'autre, que <i>toujours</i> +n'est un mot vrai en amour +que pour quelques êtres privilégiés.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<p class="p2">Les jours de bonheur s'écoulent +vîte. Au moment où elle y +pensait le moins, Anaïs reçut +une lettre de M. de Simiane, qui +lui annonçait son retour dans la +capitale, et lui mandait qu'il serait +fort aise de l'y trouver à son +arrivée. Ce ne fut pas sans regret +qu'elle obéit à la voix du devoir, +et quand elle reçut le baiser +d'adieu de son père, elle fut saisie +tout-à-coup d'un si triste pressentiment, +que des pleurs s'échappèrent +en abondance de ses +yeux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +Le comte attendri l'embrassa +de nouveau en lui disant: «Ne +t'afflige pas, ma fille, nous nous +reverrons bientôt; ta mère et +moi, nous irons te rejoindre +dans une semaine.»</p> + +<p>—Ah! mon père, qu'une semaine +est longue, écoulée loin +de vous! et pour la première fois +Anaïs songea qu'un seul moment +suffit pour amener un grand +malheur.</p> + +<p>Son arrivée à Paris précéda +d'environ deux heures celle de +M. de Simiane; il la remercia de +sa complaisance, et lui fit quelques +excuses de n'être pas allé +la chercher chez M. de Crécy, +en lui expliquant les motifs qui +l'en avait empêché. Il resta avec +elle tout ce jour, l'entretint avec +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +confiance du désir qu'il avait +d'obtenir du roi que sa terre fût +érigée en duché, et la pria de lui +faire, pendant quelques mois, +le sacrifice de son goût pour la +solitude. J'ai besoin, ajouta-t-il, +d'être fortement appuyé dans +mon projet; je souhaite donner +une fête, et j'espère que vous +voudrez bien m'aider à la rendre +à la fois agréable et brillante.—Je +ferai mes efforts pour seconder +vos desseins.—Je vous en +remercie.—J'aime, il est vrai, +la retraite; mais dès l'instant où +vous croyez utile à vos intérêts +que j'y renonce, j'oublierai qu'elle +m'est chère.—Cette condescendance +m'enchante.—Elle est +juste.—Eh bien, puisque vous +y consentez, il y aura chez vous, +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +jeudi prochain, souper, bal et +concert; vous y rassemblerez les +premiers virtuoses.—Je crains +que cela ne soit impossible; nous +n'avons, d'ici à jeudi, que sept +jours.—L'argent fait des miracles, +et je ne m'oppose point à +ce que vous le prodiguiez.—Le +marquis baisa respectueusement +la main de madame de Simiane, +et se retira, en lui disant qu'il +allait écrire à M. et madame de +Crécy, pour les inviter à vouloir +bien venir honorer son assemblée +de leur présence.</p> + +<p>Les soins que les apprêts de +la fête exigèrent de la marquise, +adoucirent la tristesse +où son départ de la campagne +l'avait jetée. Le désir d'obliger +le marquis, lui fit attacher +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +beaucoup d'importance à une +chose qui n'en avait pas par elle-même; +elle s'applaudissait en +outre de pouvoir lui prouver que +l'espèce d'éloignement qu'elle +avait pour le monde, ne venait pas +de son peu de moyen d'y plaire. +M. et madame de Crécy promirent +de se rendre à l'invitation +de leur gendre.</p> + +<p>Le jeudi matin, M. de Simiane +témoigna sa satisfaction du goût +et de la magnificence qui présidaient +aux préparatifs de la fête.—Vous +êtes vraiment une femme +admirable, dit-il à la marquise, +vous avez surpassé mon attente; +ma fête sera superbe, elle me fera +un honneur infini, il en sera mention +partout; je suis le plus heureux +<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +des hommes! Il s'approcha +d'elle d'un air caressant, et lui +prodigua mille complimens aimables. +Madame de Simiane songea +qu'un homme aussi frivole +n'était pas celui de qui elle pouvait +attendre sa félicité: mais cet +homme était son époux; elle feignit +de sourire, et cacha soigneusement +sa pensée.</p> + +<p>Le marquis dîna tête-à-tête +avec elle: il prit le ton empressé, +et l'air de galanterie d'un amant +à la mode. Savez-vous, répéta-t-il +plusieurs fois, que vous êtes +belle à ravir aujourd'hui, et lui +donnant divers conseils sur sa +coiffure, il l'assura que, si elle +voulait, elle éclipserait toutes les +femmes, et lui ferait plus d'un +jaloux. Il lui débita ensuite mille +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +folies, et la quitta en lui recommandant +de se préparer à paraître +avec éclat.</p> + +<p>La gaîté insignifiante de M. de +Simiane avait fait éprouver une +sensation désagréable à la marquise: +sa pensée se reporta vers +M. de Crécy; elle s'étonna de n'avoir +pas eu de ses nouvelles pendant +ce jour; il avait l'habitude +de venir la voir en arrivant +de la campagne. Une vague inquiétude +s'empara de son cœur, +mais elle réfléchit que son père +pouvait n'être parti que tard de +son château, et devint plus tranquille, +en songeant qu'elle n'avait +plus que peu d'heures à souffrir +de son absence.</p> + +<p>La manière affectueuse et noble +avec laquelle elle fit les honneurs +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +de son cercle aux premières personnes +qui s'y rendirent, enchanta +M. de Simiane; les éloges qu'il +entendit prodiguer à la marquise +le rendirent de nouveau orgueilleux +de son choix.</p> + +<p>Il était près de neuf heures, une +grande partie de la société était +déjà réunie, le comte et la comtesse +n'arrivaient pas: chaque voiture +qui entrait dans la cour de +l'hôtel, donnait à la marquise un +léger mouvement de joie, que +suivait bientôt un profond sentiment +de tristesse. Ses regards, +sans cesse attachés sur la porte +du sallon, offraient un mélange +touchant d'espoir et d'inquiétude. +Sa situation devenant trop +pénible, elle ordonna à un de ses +gens de courir à l'hôtel de sa +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +mère, pour s'informer des motifs +du retard qui lui causait +tant d'alarmes. Elle aurait désiré +différer l'ouverture du bal jusqu'au +retour de son messager; +mais M. de Simiane témoigna +une si grande impatience de le +voir enfin commencer, que cédant, +quoiqu'avec répugnance, +à ses vœux, elle présenta sa +main à l'homme le plus important +de l'assemblée, pour danser +avec lui le menuet de la Cour.</p> + +<p>Les graces décentes qu'elle déploya +d'abord, surprirent tout le +monde: on se demandait l'un à +l'autre si c'était bien là cette même +personne qui paraissait naguère +si empesée et si gauche. Vous +verrez, observa à demi-voix un +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +jeune fat qui se croyait malin, +vous verrez qu'un beau jour elle +nous confondra aussi, tout-à-coup, +par son esprit.—Le trait +serait unique, répondit une vieille +coquette, en riant aux éclats.</p> + +<p>Madame de Simiane était à la +fin de son menuet, quand le claquement +d'un fouet de poste retentit +à son oreille: ce bruit +lui causa une agitation affreuse; +elle sentit ses genoux fléchir, +se hâta, en tremblant, +d'achever sa danse, et, saisie +d'effroi, suivit M. de Simiane, +qu'elle venait de voir s'échapper +du sallon.</p> + +<p>Elle le rejoignit au moment où +il faisait entrer dans son cabinet +un domestique de confiance de +M. de Crécy, dont tous les traits +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +offraient l'empreinte de la plus +profonde douleur. O mon dieu! +mon dieu! s'écria-t-elle, il est arrivé +quelque funeste événement. +Où est mon père, poursuivit-elle +d'une voix étouffée et sombre? +ne me trompez pas: dites, où +est mon père?—Il n'a pu venir, +il s'est trouvé mal, très-mal.—Ciel! +l'aurais-je perdu!—Le +domestique frémit, et se tait. +Madame de Simiane s'évanouit.</p> + +<p>On s'empresse de la porter sur +un ottomane. Rosine, sa femme-de-chambre +favorite, accourt: +elle frotte d'alcali les tempes de +sa maîtresse, lui glisse quelques +gouttes d'éther dans la bouche. +Inutiles secours! madame +de Simiane ne reprend point l'usage +de ses sens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> +Le médecin est appelé; il déclare +qu'elle est dans un danger +imminent, ordonne qu'on lui saigne +sur-le-champ au pied, et +qu'on s'abstienne surtout de faire +le moindre bruit autour d'elle.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>L'assemblée se retire, consternée +de ce terrible événement. +M. de Simiane prie le docteur de +veiller cette nuit la marquise; +il y consent: à cinq heures du +matin une crise favorable s'opère, +Anaïs est sauvée.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Son premier soin, en reprenant +connaissance, fut de +prier le marquis d'aller rejoindre +sa mère. Je vous en conjure, +dit-elle, partez de suite; s'il en est +temps encore, sauvez-la du désespoir, +l'infortunée! vous ne +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +savez pas, vous ne saurez jamais +tout ce qu'elle a perdu.</p> + +<p>M. de Simiane se rendit en +diligence au château de la comtesse, +pour y remplir l'office douloureux +qui lui était confié. Anaïs +défendit l'entrée de sa chambre à +tout le monde; la seule Rosine +obtint la permission de lui prodiguer +des secours. Cette bonne +fille devinait les besoins de sa +maîtresse; elle apportait, à la +servir, un zèle infatigable, et +n'interrompait le lugubre silence +qui régnait autour d'elle, que +par ses sanglots.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span></p> +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<p class="p2">M. de Simiane ramena madame +de Crécy chez sa fille. On essayerait +en vain de vouloir donner +une idée de la scène déchirante +qui se passa dans cette première +entrevue: il est des douleurs qui +ne peuvent se peindre.</p> + +<p>Tandis que le chagrin de madame +de Simiane paraissait s'accroître +tous les jours, celui de +madame de Crécy paraissait, au +contraire, s'adoucir. Cette femme, +le modèle des épouses et +des mères, n'avait pas vu la mort +arracher subitement de ses bras +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +l'homme à qui elle avait dû vingt +ans de bonheur, le seul homme +sur qui elle eût jamais arrêté tendrement +ses regards, sans que +le coup qui le frappa n'eût détruit +en elle les principes de la +vie. Le moment où elle s'aperçut +qu'elle le suivrait au tombeau, +rendit à ses traits leur expression +bienveillante; un sourire angélique +les anima de nouveau: elle +paraissait calme, elle n'était que +résignée. Son sort ne l'alarmait +plus, elle ne plaignait que celui +de sa fille, et demandait sans +cesse avec ferveur au ciel, qu'il +lui donnât le courage de supporter +le malheur qui devait, sous +peu de temps, l'atteindre encore.</p> + +<p>Le monde, qui juge sur les +seules apparences, croyait que +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +M. de Crécy avait été beaucoup +moins aimé de sa veuve que de +sa fille; il se trompait. Le deuil +de ces deux personnes avait d'abord +été le même, mais l'une +prévoyait qu'elle avait de longs +jours à parcourir, privée de la +tendresse et de l'appui de son +père; l'autre se complaisait à +sentir qu'elle était près de rejoindre +son époux.</p> + +<p>Une fièvre lente dévorait intérieurement +la comtesse. Certaine +que tout l'art des médecins ne +pourrait la guérir, elle n'en appela +point à son secours, et se +prépara secrètement à se rendre +digne de paraître devant le Dieu +de bonté, dont elle était le plus +parfait ouvrage. Ce devoir rempli, +elle ne s'appliqua plus qu'à +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +dérober la connaissance de son +état à sa fille: elle songeait que +l'heure de l'affliction n'arriverait +que trop tôt; elle voulait au moins +la retarder, et parvint à dissimuler +ses souffrances jusqu'à son +dernier moment: il fut paisible, +elle s'endormit plutôt qu'elle ne +mourut.</p> + +<p>On trouva, dans un des tiroirs +de son secrétaire, un testament +qui contenait beaucoup de legs +pieux. A ce testament était jointe +une lettre adressée à sa fille. En +voici le contenu:</p> + +<p>«Je meurs, mon Anaïs, ou +plutôt j'échappe doucement à ce +monde, et je vais dans un meilleur, +me réunir pour toujours +à ton père. Je n'emporte, dans +la tombe, aucun regret que celui +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +de la douleur que je vais te +causer: modère-la, ma fille; +Dieu n'approuve point les afflictions +extrêmes. Soumets-toi, +sans murmure, aux pénibles +épreuves qu'il t'envoie. Songe +qu'il m'a fait une grace singulière, +en me rappelant +vers lui. Ma vie fut courte, +mais tranquille et fortunée; +ma mort ne l'est pas moins. +Adieu; notre séparation ne sera +pas éternelle, nous nous rejoindrons +un jour, pour ne plus +nous quitter. Je vais, avec ton +père, veiller du haut des cieux +sur toi. Je te bénis. Adieu».</p> + +<p>Cet écrit révéla à madame de +Simiane, toute la délicatesse de +l'ame de sa mère. Je ne me consolerai +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +jamais, répétait-elle à +chaque instant, je ne me consolerai +jamais de m'être abusée à ce +point sur ses sentimens: j'osais +l'accuser en moi-même de froideur, +tandis que son air serein +était un voile généreux, sous lequel +elle cachait ses souffrances, +pour ne pas m'en accabler; et +moi, je n'ai pas su les pressentir; +j'ai méconnu la tendre énergie +de cette femme céleste. Que d'efforts +sublimes elle a faits, pour +m'éviter l'angoisse de ses derniers +soupirs! Ah! j'aurais dû +les recevoir, ils n'auraient dû +que précéder ceux de sa fille! +O ma mère! ange du ciel! pourquoi, +toute à mes regrets, ai-je +calomnié ton cœur? Sans ma funeste +erreur, mes soins peut-être +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +auraient pu te conserver: +je te verrais encore à mes côtés, +ta main essuyerait encore mes +larmes; je ne t'aurais pas perdue, +ou si j étais réservée à subir +cet affreux malheur, je n'y joindrais +pas du moins le tourment +du remords.</p> + +<p>Pendant les premiers jours qui +suivirent la mort de madame de +Crécy, M. de Simiane sembla +partager les regrets de la marquise; +il était assidu auprès d'elle; +et lui montrait des attentions particulières; +mais il se relâcha bientôt +de ses soins; son cœur, incapable +d'un sentiment profond, +ne pouvait compatir long-temps +à la même douleur. A quoi sert, +disait-il à la marquise, à quoi +sert de s'affliger sans cesse d'un +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +malheur sans remède. Vos pleurs +vous rendront-ils ceux que vous +avez perdus? Cette légèreté cruelle +avec laquelle la plupart des gens +du monde cherchent à consoler +une personne sensible, d'un malheur +irréparable, est un nouveau +trait enfoncé dans ses blessures. +M. de Simiane ajoutait innocemment +au chagrin d'Anaïs; elle +se trouva moins à plaindre quand +l'ennui l'éloigna de sa présence: +elle put du moins gémir en +liberté.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<p class="p2">Six mois s'étaient écoulés sans +avoir apporté aucun adoucissement +au chagrin de madame de +Simiane; le marquis la pressait +vainement de reparaître dans le +monde, elle ne pouvait s'y décider. +La solitude la plus entière +était devenue le besoin dominant +de son ame: elle goûtait un charme +douloureux à se livrer à de +sombres méditations, et le seul +aspect d'une personne qui venait +les troubler, lui causait une sorte +d'effroi. Ses jours se passaient à +contempler l'image de ceux qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +avait aimés si chèrement; ses +nuits, à rêver à eux; quelquefois +un doux mensonge lui rendait +leur présence. O! combien alors +son réveil était cruel!</p> + +<p>Sa santé déclinait visiblement; +M. de Simiane ne s'en apercevait +pas, ou s'en inquiétait peu. +L'ambition et l'amour du plaisir +le retenaient toujours hors de chez +lui; il n'était occupé que du soin +de faire sa cour à son roi, et à une +grande dame dont il se croyait le +seul amant favorisé, et pour laquelle +il dépensait en fêtes, au-delà +de ses revenus.</p> + +<p>La fidelle Rosine, alarmée de +la situation de sa maîtresse, la +conjura, mais sans succès, de +songer à sa conservation. On ne +prend que bien peu d'intérêt à +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +sa vie, quand on ne vit plus +que pour soi.</p> + +<p>Madame de Simiane était tombée +dans un état de langueur +dont les suites pouvaient devenir +funestes, quand M<sup>r</sup>. D., ce même +savant qui lui avait appris le premier +que la gloire peut être aussi +l'apanage des femmes, revint +d'un voyage de long cours. Il se +présenta à sa porte; on lui dit +qu'elle ne recevait personne: il +demanda à voir sa femme-de-chambre; +il parut si touché des +pertes que la marquise avait faites, +et supplia avec tant d'instances +Rosine de lui procurer la +faveur d'un moment d'entretien +avec sa maîtresse, qu'elle se risqua +d'enfreindre les ordres sévères +qu'elle en avait reçus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> +M<sup>r</sup>. D., qui connaissait mieux +le cœur humain que ceux qui +avaient cherché jusqu'à ce moment +à distraire Anaïs, ne s'occupa, +dans cette entrevue, que +de sa légitime douleur; il ne paraissait +pas se lasser d'entendre les +détails du funeste événement qui +causait son désespoir; il les lui +faisait répéter, répondait à ses +plaintes par des plaintes, à ses +larmes par des larmes. Il obtint +la permission de venir partager +quelquefois sa retraite; l'espoir +de lui être utile l'y ramena bientôt.</p> + +<p>Les poésies d'Ossian venaient +de paraître; cet ouvrage, dont +on a peut-être également exagéré +les beautés et les défauts, produisait +alors une sorte de révolution +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +dans les lettres. L'ame sensible, +livrée à de profonds regrets, +trouve, dans la lecture, +un charme monotone qui plaît à +sa tristesse. Il ne fut pas difficile +à M<sup>r</sup>. D. d'amener adroitement +la conversation sur Ossian. Il récita +à madame de Simiane plusieurs +strophes des chants de +Selma, et ce passage du poëme +de Fingal: <i>«O mon père! je +n'entends plus le son de ta voix. +Mes yeux ne peuvent plus te +voir. Souvent, dans ma mélancolie +solitaire et sombre, je vais +m'asseoir auprès de ta tombe, +et je me console en la touchant +de mes mains tremblantes. Quelquefois +je crois encore entendre +ta voix; ce n'est que le murmure +des vents du désert. Il y a déjà</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +<i>long-temps que tu es endormi +pour toujours».</i></p> + +<p>Anaïs pria M<sup>r</sup>. D. de lui procurer +Ossian; il le lui apporta +dès le lendemain. Les regrets +touchans de ce poëte firent un +peu diversion à l'amertume des +siens. Elle se pénétra tellement +des ingénieuses fictions du célèbre +Barde, qu'elles eurent pour +elle tout l'entraînement de la vérité. +Bientôt elle souhaita de visiter +les lieux qui renfermaient +les cendres de son père, et partit +pour le château où elle avait +passé auprès de lui quelques derniers +jours de bonheur.</p> + +<p>M. de Simiane, qui ne pouvait +se plaire à la campagne que lorsqu'il +s'y trouvait en nombreuse +société, n'y accompagna point +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +sa femme. Elle put s'abandonner, +sans contrainte, à sa mélancolie.</p> + +<p>Elle fit élever au milieu de +son parc un mausolée à la mémoire +de ses parens. Elle passait +une partie de ses journées dans +ce lieu; là, son imagination remplie +des rêves poétiques d'Ossian, +elle voyait sans cesse errer autour +d'elle l'ombre de son père +et de sa mère; entendait leurs +voix dans le souffle du vent +qui agitait le feuillage, et ne se +croyait plus entièrement seule +au monde. Un soir que, toute +entière à l'exaltation de ses pensées, +elle s'était endormie assise +sur une des marches du lugubre +monument, M. de Crécy lui apparut +en songe; elle s'imagina +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +l'entendre lui adresser ce discours: +«Cesse, ma fille de te +livrer à d'impuissans regrets; +ce ne sont pas tes pleurs qui +me prouveront ta tendresse, +mais le soin constant que tu +prendras de réaliser le plus +cher de mes vœux. Ma fille serait-elle +devenue tout-à-coup +insensible à la gloire? son +cœur, que je formai, ne bat-il +plus pour elle? tromperas-tu +mon espérance? Non, tu +sortiras d'un long abattement! +tu conserveras tes vertus! +tu immortaliseras les +pleurs que te coûte mon trépas, +et, de ma demeure céleste, +j'applaudirai à tes travaux, +je jouirai de tes succès.»</p> + +<p>La marquise se réveilla dans +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +une agitation inexprimable. Mon +père! s'écria-t-elle avec le plus +vif enthousiasme, mon père! tu +seras satisfait; un vain orgueil +ne m'égare point. Tu me l'as dit +cent fois, la véritable source du +génie est dans l'ame, et je sens +que la mienne renferme tout ce +qu'il faut pour égaler, pour surpasser +peut-être les femmes célèbres +dont tu m'appris à révérer +le nom!</p> + +<p>En achevant ces paroles, Anaïs +se relève dans une sorte d'ivresse, +et reprend la route du château. +L'extrême vivacité de sa démarche, +l'éclat extraordinaire que +jetait son regard, peu d'heures +avant si languissant encore, apprirent +à Rosine qu'il venait de s'opérer +une grande révolution dans +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +les idées de sa maîtresse; elle l'examinait +avec curiosité, et n'osait +l'interroger. Anaïs était dans un +de ces momens où l'ame ne peut +contenir en soi ses transports; elle +les laissa éclater devant Rosine, +lui raconta la vision qu'elle avait +eue, les nouveaux projets dont +elle était animée, et lui peignit +avec feu la noble joie qu'elle +éprouverait le jour où elle pourrait +déposer sur le tombeau de +son père la palme des arts.</p> + +<p>Rosine, qui ne comprenait rien +à ce langage, craignit d'abord +que la tête de sa maîtresse ne fût +égarée; mais quand elle la vit +reprendre ses anciennes occupations, +visiter ses vassaux, les +combler de bienfaits, et sourire +avec bonté à l'expression de leur +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +reconnaissance, elle devint tranquille +et satisfaite; seulement, +elle se répétait quelquefois à elle-même: +Il est bien singulier que +ce changement favorable soit l'effet +d'un simple songe. Elle ignorait +que l'infortune ou la félicité, +la mort ou la vie d'une personne +douée d'un cœur sensible et +d'une imagination ardente, repose +souvent en entier sur la +perte ou le retour d'une seule +illusion.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> +<h3>CHAPITRE X.</h3> + +<p class="p2">Pendant les deux mois que +madame de Simiane resta seule +à la campagne, elle composa un +petit poëme, intitulé: <i>La Mort +du Père de Famille</i>. Ce morceau, +dont la couleur avait quelque +chose de la noblesse et de la +simplicité antique, était rempli +de sentiment, de mélancolie et +de grâces. Revenue à Paris, elle +le montra à M<sup>r</sup>. D., qui lui demanda +la permission d'en prendre +une copie. Quel fut son étonnement, +lorsque, quelque temps +après, il lui apporta la nouvelle +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +qu'elle avait remporté le prix des +jeux floraux.</p> + +<p>Cette première faveur des arts +causa un doux ravissement à la +marquise; cependant il ne fut +pas sans mélange de tristesse. +O mon père! s'écria-t-elle, +pourquoi n'as-tu pas vécu assez +long-temps pour être témoin +de mon succès? Tu me presserais +plus tendrement sur ton +sein; je verrais des larmes de +plaisir humecter tes paupières; +ton regard se fixerait sur ta +fille, avec autant d'orgueil que +d'amour. Mais, hélas! le ciel m'a +refusé cette joie; je ne sentirai +plus l'étreinte de tes caresses +paternelles! C'est sans retour +qu'elles me sont ravies! Je te +cherche, je t'appelle vainement; +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +tu ne me vois plus, tu ne m'entends +plus!—Il vous voit, il +vous entend, il vous inspire, +prononce M<sup>r</sup>. D. d'un ton touchant +et solennel. Continuez à +parcourir avec ardeur la carrière +où vous venez d'entrer avec éclat; +espérez tout du feu divin qui +vous anime; plus heureuse que +vos modèles, c'est au sentiment +le plus pur, le plus louable, que +vous devrez vos éclatans trophées.</p> + +<p>Digne ami, s'écria M<sup>me</sup>. de Simiane, +digne ami, je n'en doute +pas, c'est mon père lui-même +qui me parle par votre organe. +Je vous dois déjà de n'avoir pas +succombé à mes maux; faites +que je vous doive davantage. J'ai +besoin d'un guide, d'un appui; +j'ai besoin surtout d'aimer et +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +d'être aimée. Ne voulez-vous pas +remplacer le tendre protecteur +que m'avait donné la nature?—Si +je le veux! aimable Anaïs! si +je le veux! ah! dès long-temps je +vous chéris en père.—Je rends +grâces à mes cheveux blancs, qui +vous engagent à m'en accorder +les priviléges.</p> + +<p>M<sup>r</sup>. D. donna quelques conseils +à madame de Simiane, relativement +à ses travaux, et à la +conduite qu'elle devait tenir désormais. +Il l'engagea à ne plus +faire de sa maison une solitude: +vous devez, dit-il, à votre rang, +aux goûts du marquis, de recevoir +du monde; vous vous devez +enfin à vous-même de montrer +de la déférence à l'homme +dont vous portez le nom, et, +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +croyez-moi, quand on sait ordonner +son temps, la société +ne nous enlève que celui que la +raison exigerait qu'on donnât au +repos.</p> + +<p>Anaïs promit de se régler en +tout, d'après les avis de M<sup>r</sup>. D. +Cet accord fait, elle partit à la +hâte pour sa campagne, d'où elle +revint aussitôt après qu'elle eut +déposé la fleur académique sur +la tombe sacrée.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XI.</h3> + +<p class="p2"><i>La mélancolie est la convalescence +de la douleur.</i> Anaïs était +alors dans cette situation de l'ame +qui est peut-être aussi favorable +à la beauté, qu'elle l'est à la culture +des lettres. Le sentiment intérieur +qui l'animait sans cesse, +donnait à tous ses traits une grâce +inexprimable; elle avait perdu +toute sa timidité, sans rien perdre +de sa modestie; sa rentrée dans +le monde fut une sorte de triomphe: +les hommes et les femmes +s'empressèrent également de l'accueillir; +les uns étaient attirés par +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +les charmes de son esprit, les autres +par sa touchante simplicité. +Son hôtel devint bientôt le rendez-vous +de tout ce qu'il y avait à Paris +de plus distingué par le rang, la +fortune et le talent: les gens de +la cour allaient y chercher l'instruction +et le plaisir; les artistes, +le plaisir et la protection; les femmes +agréables aimaient à y jouir +de la galanterie respectueuse des +uns, et de l'empressement flatteur +des autres. L'attention continuelle +que madame de Simiane apportait +à leur faire honneur des hommages +qu'on lui rendait, les empêchait +de voir en elle une rivale; +elles applaudissaient de bonne foi +à des éloges qui, loin de les humilier, +semblaient rejaillir sur elles.</p> + +<p>Le marquis, orgueilleux de voir +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +sa femme l'objet de l'admiration +générale, et charmé de trouver +en elle une maîtresse de maison +aimable et complaisante, qui +d'ailleurs ne le gênait en rien, +se faisait une loi de montrer des +égards particuliers à tous ceux +pour qui elle paraissait avoir de +la prédilection. Il trouvait bon +qu'elle défendît sa porte pendant +les heures qu'elle voulait consacrer +au travail, et ne venait jamais +la troubler dans son cabinet d'étude.</p> + +<p>Madame de Simiane goûtait +tour à tour à son gré les amusemens +du monde et ceux de la +retraite; elle puisait dans l'un +des distractions utiles, et dans +l'autre, les leçons immortelles +des grands hommes, qui nous +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +rendent ensemble et meilleurs et +plus savans.</p> + +<p>On prétend que les femmes auteurs +sont en bute à la persécution +des deux sexes: la marquise +n'éprouva point ce chagrin; elle +n'eut qu'à se féliciter de la bienveillance +que tous deux lui prodiguèrent. +Jamais une amère censure +n'atteignit jusqu'à son cœur. +Les véritables gens de lettres sont +remplis d'indulgence pour la +femme sensible, dont le talent +semble être une émanation de +l'ame; ils se font un plaisir généreux +de lui accorder leurs conseils, +et de l'encourager par des +louanges. Ils la soutiennent de +leur égide, dans la lice dangereuse +où elle s'avance, tremblante d'inquiétude +et d'espoir; ils éclairent +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +le public sur le mérite de ses productions, +pardonnent à des défauts +que rachètent des graces, +et leur voix imposante fait souvent +toute sa renommée.</p> + +<p>Un prix remporté à l'Académie +française, plusieurs succès obtenus +au théâtre, dans l'espace de +trois ans, avaient accru la réputation +d'Anaïs, et grossi la +foule de ses admirateurs. La calomnie +elle-même respectait sa +conduite, la critique n'attaquait +pas ses ouvrages; elle vivait heureuse +de ces brillantes illusions +de la jeunesse, qui suffisent au +cœur qui ne s'est pas encore +ouvert à la plus enivrante. Ses +souvenirs, sa tendresse vraiment +filiale pour M. de...., ses +travaux, le but honorable où +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +elle tendait, ne lui laissaient pas +le loisir de songer qu'elle avait +autrefois désiré vaguement une +félicité qui n'était pas son partage.</p> + +<p>Le paisible bonheur qu'elle +goûtait fut troublé par le départ +de M<sup>r</sup>. D...., que le roi +envoya en Grèce, pour faire +des recherches savantes. Cette +cruelle séparation rouvrit les +blessures de l'ame d'Anaïs; il +lui sembla qu'elle perdait son +père une seconde fois. L'absence +de son respectable ami, la laissait +dans un entier isolement; +elle n'apportait plus la même sérénité +dans les cercles, le même +zèle à ses occupations; son œil +distrait cherchait sans cesse celui +qu'elle savait pourtant bien +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +ne devoir revenir de long-temps.</p> + +<p>Parmi les personnes qui la visitaient +assidûment, plusieurs lui +témoignaient de l'affection, mais +aucune n'avait acquis de droit à +son entière confiance; ce sentiment, +qui naît tout-à-coup en +amour, se fait long-temps attendre +en amitié, et d'ailleurs, +la plupart des amitiés de ce monde +ne pouvait satisfaire Anaïs. Elle +avait besoin d'inspirer et d'éprouver +cet attachement profond, +sincère, passionné, et presque +exclusif, qui établit entre deux +ames une communication intime +de tous les jours, de toutes les +heures, de tous les momens; et +cet attachement si précieux, si +rare, on ne le doit pas seulement +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +aux rapports des mœurs et des +goûts, il est encore le résultat des +circonstances. C'est souvent en +vain qu'on passe toute sa vie à +chercher l'être digne de le faire +sentir et de le partager; et quand, +par un hasard fortuit, on l'a rencontré, +si la mort vous l'enlève, +si une absence forcée vous en +prive, il faut le pleurer ou l'attendre, +et ne pas essayer de le +remplacer.</p> + +<p>Cependant Anaïs, vive, tendre, +expansive, était continuellement +en proie à un ennui dont +elle ne pouvait se rendre compte. +Elle avait reçu de la nature une +rare puissance d'aimer, dont elle +ne pouvait faire usage. L'intervalle +immense qui la séparait de +M<sup>r</sup>. D...., apportait un obstacle +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +à ce que sa correspondance avec +lui eût de la suite et de l'intérêt. +Comment s'entretenir de tous ces +riens qui occupent, charment ou +tourmentent la vie, dans une lettre +dont la réponse ne doit arriver +qu'au bout de plusieurs mois? +Il est mille choses d'ailleurs qui +se disent dans l'abandon de l'amitié, +et qu'on serait presque +honteux d'écrire. Quand on parle, +on n'est jugé que par le cœur; +quand on écrit, on est aussi jugé +par la raison. Cette idée arrête +l'épanchement de l'ame: l'absence +indéterminée d'un ami nous +laisse donc presqu'aussi isolés +que sa mort.</p> + +<p>Un matin que madame de Simiane +était plus fatiguée que jamais +de l'oisiveté de son cœur, et +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +qu'elle avait en vain cherché une +distraction dans la musique et +dans la lecture, elle fut à son +jardin, en fit nonchalamment le +tour, vint s'asseoir sur un banc +de gazon, et traça ces vers sur un +des feuillets de son souvenir:</p> + +<div class="left30"><br /> +<p>Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse,<br /> +<span class="i2">Suis-je triste au sein des plaisirs?</span><br /> +<span class="i2">Quand tout sourit à mes désirs,</span><br /> +<span class="i2">Pourquoi ne suis-je pas heureuse?</span></p> + +<p>Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil<br /> +<span class="i2">La foule des rians mensonges?</span><br /> +<span class="i2">Pourquoi, dans les bras du sommeil,</span><br /> +<span class="i2">Ne trouvai-je plus de doux songes?</span></p> + +<p>Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains<br /> +<span class="i2">N'excitent-ils plus mon délire?</span><br /> +<span class="i2">Pourquoi mon infidelle lyre</span><br /> +<span class="i2">S'échappe-t-elle de mes mains?</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines,<br /> +<span class="i2">Et m'abreuve de ses langueurs?</span><br /> +<span class="i2">Quand mon ame n'a point de peines,</span><br /> +<span class="i2">Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?</span></p> +</div> + +<hr class="c5" /> + +<p>Elle avait à peine achevé d'en +écrire le dernier mot, qu'un de +ses gens vint lui annoncer la visite +d'une duchesse douairière, +pour laquelle elle avait beaucoup +de vénération. Elle se leva précipitamment +pour aller la recevoir, +et laissa glisser son souvenir à +terre, en croyant le serrer dans +sa poche.</p> + +<p>Tandis qu'elle causait avec la +duchesse, M. de Simiane vint se +promener dans le jardin avec +quelques amis; un d'eux vit de +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +loin le souvenir, le ramassa sans +qu'on s'en apperçût, et cédant +au désir condamnable de connaître +ce qu'il contenait, s'enfonça +dans une allée, lut les vers +de la marquise, en prit à la hâte +une copie, et replaça adroitement +le souvenir au même endroit où +il l'avait trouvé.</p> + +<p>Un curieux est rarement discret, +celui-ci ne le fut pas: la +petite pièce dérobée à la marquise +courut bientôt dans toute +la société: on la commenta de +cent manières différentes; enfin, +on conclut que son auteur pourrait +bien être en secret agité d'un +autre désir que de celui de la +gloire, et les hommes qui étaient +admis à lui faire leur cour, se promirent +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +de mettre à profit cette +découverte.</p> + +<p>Anaïs, qui jugeait des autres +par elle-même, et chez qui le plus +simple goût avait l'apparence +d'une passion, ne vit dans les +soins empressés qu'on lui rendait, +que la preuve d'une amitié très-tendre. +Abusée par la pureté de +son cœur, et par sa profonde +sensibilité, elle accorda tour à +tour, à quelques-uns de ceux qui +lui montrèrent le plus de dévouement, +un sentiment de préférence, +sans soupçonner qu'ils +pussent former des vœux dont +elle eût à rougir; mais une femme +jeune, jolie, spirituelle et négligée +par son époux, se flatte à tort +de trouver des amis, elle ne +trouve que des amans. La marquise +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +en ayant acquis la triste +conviction, se décida, quoiqu'à +regret, à ne plus chérir que les +arts, à ne plus vivre que dans le +passé et dans l'avenir.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XII.</h3> + +<p class="p2">La révolution éclata; M. de Simiane +s'étant pris de querelle +avec un noble qui avait embrassé +le parti populaire, se battit en +duel, et fut tué. Le montant des +biens de sa succession suffisant à +peine pour payer la moitié de ses +dettes, sa veuve les acquitta sur sa +propre fortune. Ses gens d'affaire +lui firent inutilement des observations +à cet égard: Mon père, leur +répondit-elle, approuverait ma +conduite. L'honneur d'une femme +se compose en partie de celui de +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +son époux; je ne veux pas qu'on +ait le droit de faire un reproche +au mien. Elle vendit tous ses immeubles, +à l'exception de son +château de Villemonble, où elle +se retira sans autre société que +celle de ses livres. La modicité de +son revenu ne lui permettait pas +de recevoir du monde; elle aurait +pu recouvrer quelque aisance en +se défaisant d'une propriété qui +lui imposait de grandes charges, +mais elle ne voulait pas, à quelque +prix que ce fût, voir passer +en d'autres mains cette portion +de son héritage où reposaient les +cendres de son père.</p> + +<p>Aux premières nouvelles des +événemens désastreux qui pesaient +sur la France, M<sup>r</sup>. D.... +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +avait quitté la Grèce, pour revenir +à Paris, où il pensait qu'il +pourrait être utile. Cette ville venait +d'être le théâtre des catastrophes +les plus sanglantes; la +mort avait saisi de nombreuses +victimes dans chaque famille: +M<sup>r</sup>. D... eut l'inconsolable douleur +de voir qu'il avait survécu à +toute la sienne. Son attachement +pour madame de Simiane en acquit +de nouvelles forces; il fut la +rejoindre à sa campagne, feignit +de la blâmer des sacrifices +considérables qu'elle avait faits à +la mémoire de son époux, et +l'assura qu'il ne pourrait les lui +pardonner que si elle consentait +à ce qu'il partageât désormais avec +elle sa fortune. Elle ne crut pas +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +devoir refuser à son unique ami +la haute marque d'estime qu'il lui +demandait.</p> + +<p>Anaïs, ranimée par la présence +et les encouragemens de M<sup>r</sup>. D... +retrouva dans l'étude le même +charme qu'elle y avait autrefois +goûté: son style acquit de la +force et de la précision; elle conçut +le plan d'un poëme en plusieurs +chants, intitulé l'<i>Amour +paternel</i>. Le choix du sujet semblait +répondre du succès de l'ouvrage; +sa mémoire reconnaissante +lui en fournissait toutes les situations; +elle en prendrait tous les +vers dans son cœur: elle se mit à +travailler jour et nuit à ce poëme. +M<sup>r</sup>. D.... ne blâmait pas son ardeur, +il ne craignait pas qu'elle ne +nuisît à sa santé, il savait que les +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +seuls chagrins de l'ame usent le +tempérament des personnes sensibles, +tandis qu'une agitation, +ou un travail qui leur plaît, ne +peut que le fortifier.</p> + +<p>Un décret exila tous les nobles +de Paris; ils cherchèrent un asile +dans les villages; les maisons de +Villemonble se remplirent. On +proposa de grands avantages à +madame de Simiane, pour louer +une partie de son château; elle +le refusa. Heureuse de vivre solitaire, +sans néanmoins vivre seule, +elle ne voulait rien changer à sa +position. Elle sentait que l'établissement +d'un tiers chez elle +gênerait son indépendance; mais +ce sacrifice, qu'elle ne consentit +pas à faire à l'intérêt, elle le fit +au désir d'être agréable à M<sup>r</sup>. D.... +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +Ce savant avait été intimement +lié dans sa jeunesse avec +le duc de Lamerville, qui, obligé +de sortir promptement de la capitale, +et ne pouvant s'exposer, +à cause de ses fréquentes attaques +de goutte, à partir pour ses terres +situées en Touraine, était venu +se réfugier dans la seule petite +maison qu'il eut trouvée à louer +à Villemonble. Outre que cette +maison ne pouvait contenir la +moitié de ses gens, elle avait +l'inconvénient d'être entourée +d'eaux stagnantes qui en rendaient +l'habitation malsaine. Le duc en +ressentit les effets: les crises de +sa maladie devinrent si violentes, +qu'elles mirent ses jours en danger. +M. De.... parla avec tristesse +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +à madame de Simiane, de l'état +où il l'avait trouvé; celle-ci s'empressa +d'aller offrir son château +au duc, et lui en abandonna le +plus bel appartement.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XIII.</h3> + +<p class="p2">Les attentions que madame de +Simiane avait pour M. de Lamerville, +lui inspirèrent pour elle +une vive reconnaissance. Quoiqu'il +fût infirme et octogénaire, +il était d'une société agréable; +son esprit s'était conservé dans +toute sa force; il avait de la gaîté, +et semait sa conversation d'anecdotes +piquantes, qu'il racontait +avec grace. Rien n'est plus intéressant +que l'entretien d'un vieillard +aimable et disert, qui a beaucoup +vu, beaucoup entendu, beaucoup +observé, et qui vous met dans +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +toutes ses confidences: vous apprenez +souvent plus de choses +avec lui en quelques heures, que +la lecture et les réflexions ne vous +en apprennent en quelques mois. +Madame de Simiane se plaisait +d'autant plus avec M. de Lamerville, +qu'il avait du goût pour la +poésie; il se souvenait, avec un +plaisir mêlé d'un peu de vanité, +qu'il avait fait agréer plus d'une +fois son amoureux hommage, à +la faveur d'un couplet ou d'un +madrigal ingénieux. Il chantait +ou récitait à la marquise les vers +légers qu'il avait faits; il mettait +alors dans son regard et dans sa +voix une expression qui ne lui +laissait de la vieillesse que ces +nobles traces qui commandent le +respect.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +Un soir qu'il était dans l'enchantement +des attentions de +la marquise, et de sa complaisance +à l'écouter, il s'écria: +O pourquoi mon neveu, +mon cher Amador est-il +absent! Que ne donnerais-je +pas pour qu'il vous vît, qu'il +vous aimât, qu'il fût aimé de +vous! Quelle serait ma joie, +s'il devenait l'époux de la seule +femme selon mon cœur! Mais, +hélas! chaque jour pour moi +est maintenant un jour de grace; +peut-être suis-je appelé à +descendre dans la tombe avant +d'avoir embrassé encore une fois +ce neveu qui m'a causé tant de +sollicitudes. En prononçant ces +mots, le duc laissa tomber des +larmes sur ses joues vénérables. +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +Anaïs se hâta de les essuyer, et, +lui serrant doucement la main, +lui dit: Dieu vous conservera +long-temps, je le lui demanderai +avec tant de ferveur! vous presserez +de nouveau, sur votre sein, +ce neveu, l'objet de votre tendresse. +Mais pourquoi n'est-il +pas auprès de vous? pourquoi +ne m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, +parlé de lui?—Je craignais +que vous n'en eussiez conçu une +idée défavorable. Vous m'êtes +devenue tout d'un coup si chère, +que je ne voulais pas risquer de +me brouiller avec vous, et je +ne pourrais entendre tranquillement, +même de vous, un seul +mot contre mon neveu.—Comment +pourrais-je en dire ou en +penser du mal? je ne le connais +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +pas.—Il a embrassé un parti +qui semblait ne devoir pas être +le sien; mais l'étranger était à +nos portes, il allait profiter de +nos cruelles divisions, pour ravager +notre patrie. Mon neveu +a fait des actions d'éclat, en prodiguant +son sang pour la défendre.—Vous +êtes l'oncle du général +de Lamerville?—Oui, je +suis l'oncle de l'homme le plus parfait +qui ait encore existé. Amador +de Lamerville a reçu de la nature +tout ce qu'il faut pour séduire les +yeux, pour enchaîner le cœur; +il joint à la beauté d'Apollon, le +courage d'Achille. La générosité +du caractère de mon neveu, la +douceur de ses mœurs, la profondeur +et la multiplicité de ses +connaissances en font un héros +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +accompli; objet de l'amour passionné +de plusieurs femmes, je +ne sache pas qu'il en ait aimé aucune: +il s'est fait une image +idéale de celle qu'il veut choisir +pour sa compagne. Je croyais +qu'il ne trouverait nulle part son +modèle. Je ne vous connaissais +pas. (Anaïs rougit et garda le silence.) +Ce portrait vous étonne, +observa le duc?—Je le crois un +peu flatté.—Nullement, je puis +vous en donner des preuves.—Il +tira de son secrétaire une miniature +et un paquet de lettres, +en ajoutant: Regardez, lisez et +jugez.—Anaïs ne put refuser de +payer le tribut de sa timide admiration, +à la figure la plus noble +et la plus gracieuse qu'elle +eût encore vue. Elle lut ensuite +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +tout haut, à la prière du duc, +quelques fragments de lettres qu'il +lui avait remises entre les mains; +sa voix était fort émue, et son +œil se tournait, à la dérobée, sur +la précieuse miniature qui lui +avait fait éprouver une sensation +aussi agréable que nouvelle. +M<sup>r</sup>. D. entra. Anaïs, cédant à +un instinct du cœur, s'empressa +de serrer le portrait et les lettres, +comme si déjà elle avait un +secret.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XIV.</h3> + +<p class="p2">Le mouvement irréfléchi de +madame de Simiane n'était point +échappé à M. de Lamerville. Il +en avait tiré un augure favorable +pour ses desseins, et ne se trouvait +plus tête-à-tête avec elle, +sans lui parler de son neveu: il +lui montrait les lettres qu'il recevait +de lui, les réponses qu'il y +faisait. Le nom de la marquise +se trouvait souvent répété dans +cette correspondance: ce n'était +pas sans trouble qu'elle le voyait +tracé dans les lettres du général, +quoiqu'il ne s'y trouvât que par +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +politesse: elle attendait l'heure +de la poste avec la même impatience +que le faisait M. de Lamerville. +Le courier venait-il à manquer, +elle ne pouvait se mettre +à l'étude de tout le jour. Toute +sa nuit se passait sans sommeil. +La nouvelle d'un combat près de +se livrer, la jetait dans une agitation +affreuse.</p> + +<p>Une bataille sanglante eut lieu +dans la partie de l'Allemagne où +le général de Lamerville commandait. +On répandit le faux +bruit que les Français avaient +été battus, et que plusieurs de +leurs officiers généraux étaient +tués. Trois semaines s'écoulèrent +sans qu'on reçût, au château, aucune +nouvelle de l'armée. Madame +de Simiane, en proie à la +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +plus cruelle inquiétude, la cachait +pourtant avec soin, par le +généreux motif (du moins elle le +croyait) de ne point augmenter +celle de M. de Lamerville.</p> + +<p>La contrainte qu'elle s'imposait, +ajoutant à sa tristesse, elle +essayait de la distraire par de +longues promenades au dehors: +ses pas ne la conduisaient plus +dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient +toujours, d'eux-mêmes, +vers la grande route. Un matin, +qu'elle ne faisait que d'y entrer, +elle vit de loin venir un soldat +vétéran qui marchait avec peine: +il avait une jambe de bois; il portait +un bras en écharpe. Cet aspect +la fit frémir; elle précipita +sa marche, le joignit, et lui demanda +s'il revenait de l'armée +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +d'Allemagne.—Oui, Madame, +répondit-il, j'en arrive.—La dernière +bataille?—Nous a couverts +de gloire; l'ennemi a été repoussé +à plus de vingt lieues: notre chef +a fait des prodiges de valeur. Mais +qui pourrait s'en étonner? N'est-ce +donc pas l'habitude du général de +Lamerville? (Le cœur d'Anaïs +palpita doucement.) Vous serviez +sous M. de Lamerville?—J'ai +fait avec lui ces deux dernières +campagnes, et c'est presque à ses +côtés que j'ai eu le bonheur de +perdre ma jambe.—Le bonheur! +ô dieux!—Sans doute, le bonheur; +cet accident, auquel un +militaire doit être préparé, m'a +valu les bontés de mon digne +chef: il est venu me voir à l'hôpital, +il m'a fait panser devant +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +lui, m'a recommandé aux soins +des chirurgiens, et m'a enjoint +de venir le trouver à son camp +dès que je serais guéri. Vous jugez +que je n'ai pas manqué d'y +aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le +gouvernement t'a accordé les invalides; +va jouir du repos au milieu +de tes braves frères d'armes. +J'ai appris que ta famille est honnête +et pauvre, voilà de quoi la +soulager; adieu. En me disant ces +mots, il m'a remis une bourse +qui contenait vingt pièces d'or. +Je vais porter cet or à ma fille +Claudine, qui est veuve et mère +de quatre enfans. Quant à la +bourse, je la garderai jusqu'à ma +mort, et la léguerai à l'aîné de +mes petits-fils; elle lui apprendra +son devoir.—Votre fille demeure-t-elle +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +près d'ici?—A environ +deux lieues, au village +d'Aulnay.—Vous êtes trop las +pour risquer de faire maintenant +ce chemin; venez vous reposer +chez moi; je vous y ferai servir +une bonne collation, et vous y +verrez l'oncle de votre général.—Est-il +possible?—Cela ne tient +qu'à vous, brave homme.—Eh +bien! n'ai-je pas raison de dire +que le ciel m'a favorisé, quand il +permit qu'un boulet m'emportât +la jambe. Qui ne voudrait, au +prix que j'en reçois, avoir perdu +les deux!</p> + +<p>La marquise, attendrie, passa +le bras du vétéran sous le sien, +et rallentit son pas, afin qu'il +pût la suivre sans fatigue: elle +poursuivit ainsi sa route jusqu'à +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +Villemonble. Le vieil invalide, +heureux et fier d'être conduit et +soutenu par une femme jeune, +élégante et belle, arriva au château, +le front aussi resplendissant +de joie, que l'est celui d'un +soldat qui vient de planter le drapeau +victorieux sur les remparts +d'une ville prise d'assaut.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XV.</h3> + +<p class="p2">Il y avait une grande heure +que celle du déjeûner était passée. +Le duc et M<sup>r</sup>. D. attendaient +avec impatience madame +de Simiane, qui avait l'habitude +de prendre ce repas avec eux: +ils ne savaient à quoi attribuer +son retard. Le domestique qu'ils +avaient envoyé à sa rencontre +dans la forêt, venait de les instruire +de ses recherches inutiles, +quand elle entra dans la +salle à manger, tenant encore +sous le bras le respectable Ambroise. +Je vous amène, dit-elle +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +au duc, un hôte dont la présence +vous sera agréable: il a des récits +intéressans à vous faire: le +général de Lamerville a cueilli de +nouveaux lauriers qui, graces au +ciel, ne sont pas arrosés de son +sang.</p> + +<p>Madame de Simiane, tout en +faisant l'histoire de sa rencontre +avec Ambroise, lui approchait +elle-même un siége et le faisait +asseoir à table. Tandis qu'il entretenait +le duc de différens combats +que son neveu avait soutenus +si glorieusement, elle servait +aux deux vieillards d'un excellent +pâté, leur coupait du pain, +leur versait à boire. Le récit du +soldat, quoique long et diffus, +n'ennuya ni le duc ni la marquise; +l'un et l'autre prêtaient +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +une vive attention à l'écouter. +Anaïs frissonnait de terreur à +l'image de chaque danger que +le général avait couru; elle tressaillait +de plaisir au récit de +chaque victoire qu'il avait remportée, +et présentait en réjouissance, +au vieux conteur, un +verre de vin de Madère exquis. +Quand il eut pris un repas solide, +et quelques heures de repos, elle +le fit conduire à Aulnay.</p> + +<p>Les marques extraordinaires +de bienveillance qu'Ambroise +avait reçues de madame de Simiane, +cette sorte d'ivresse où +elle était du résultat de sa promenade, +frappèrent M<sup>r</sup>. D.; il réfléchit +à quelques mots échappés +au duc, et ne douta plus que +l'aimable veuve n'aimât, sans le +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +savoir, le jeune de Lamerville: +toutefois, il se garda bien de lui +laisser voir ses conjectures; il savait +qu'on ne guérit que difficilement +d'un amour qu'on s'est +avoué; il espérait qu'en n'éclairant +point Anaïs sur le sien, cet +amour ne serait que le rêve d'une +imagination ardente, et qu'il s'évanouirait +sans laisser de traces +douloureuses.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XVI.</h3> + +<p class="p2">La rencontre du viel invalide +avait fait une vive impression sur +madame de Simiane: entraînée +par sa bienfaisance naturelle, et +par une impulsion secrète, elle +résolut de n'être pas moins généreuse +qu'Amador, et de contribuer +à améliorer le sort de l'indigente +famille du bon soldat. +Occupée de cette idée, elle se +rendit dès le lendemain à Aulnay; +elle trouva le brave Ambroise +assis à la porte de Claudine, il +jouait avec ses deux petits enfans, +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +qu'il tenait sur ses genoux; +dès qu'il aperçut la marquise, il +les posa vîte à terre, s'avança vers +elle, et la conduisit dans la cabane, +qu'il fit retentir des éclats +de sa joie. Claudine interdite, +mais enchantée de cette visite +inattendue, présenta à la marquise +un vieux fauteuil de tapisserie, +seul meuble qui, avec des +bancs de sapin, une vieille table +et une mauvaise couchette, garnissaient +une très-petite chambre, +dont l'extrême propreté déguisait +la misère. Ambroise avait +à peine exprimé à madame de +Simiane combien il était reconnaissant +de sa démarche, qu'elle +vit entrer une jolie brune de dix-sept +à dix-huit ans, portant sur +ses épaules une charge de bois.—Georgette, +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +lui dit la pauvre +veuve, approche-toi, viens saluer +madame; c'est elle dont notre +père fit hier l'heureuse rencontre, +et dont il nous vantait la +bonté, en nous disant qu'elle +égalait celle de son général.—Georgette +salua respectueusement +la marquise.—A présent, +ajouta Claudine, va traire notre +vache; j'espère, dit-elle, que +Madame voudra bien accepter un +verre de lait chaud, que je puis +lui offrir, graces aux bienfaits +de M. de Lamerville. Ah! quel +homme que ce M. de Lamerville! +généreux, sensible et brave; +toute l'armée, dit-on, répète à +l'envi ses louanges. Avec quelle +ferveur je prie le ciel qu'il bénisse +le protecteur de mon vieux père!—Madame +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +de Simiane, émue +jusqu'aux larmes, et de cet éloge, +et du ton avec lequel Claudine +le prononça, lui serra affectueusement +la main en s'écriant: Ah! +que ne peut-il jouir comme moi +de la touchante expression de +votre reconnaissance! Dans ce +moment, Georgette revint avec +une jatte pleine de lait. Ambroise, +qui l'avait suivie, rapportait quelques +fruits et un pain de seigle. +Pendant que madame de Simiane +partageait avec eux ce goûté frugal, +l'invalide parlait avec transport +de ses campagnes et de son +général; il ne faisait que répéter +ce qu'il en avait dit la veille, et +pourtant Anaïs ne se lassait pas +de l'entendre.</p> + +<p>La chute du jour l'avertit de +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +songer à la retraite; elle ne +voulait cependant pas sortir de +la chaumière sans trouver les +moyens d'être utile à ses habitans: +elle s'informa de leur manière +d'exister, et demanda à +Georgette quelles étaient ses occupations. +J'aide ma mère dans +les soins du ménage, dit la jeune +fille, puis je travaille aux champs, +ou je vais chercher du bois dans +la forêt.—Vous devez être bien +lasse le soir.—Oh! je vous en +réponds.—Et vous gagnez peut-être +peu de chose?—Très-peu.—Voulez-vous +venir avec moi, +je vous occuperai à des travaux +plus doux, et vous gagnerez davantage.—Je +vous remercie, +Madame, mais que deviendrait +ma mère? je ne puis l'abandonner.—Je +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +demeure près d'ici, +vous viendrez souvent la voir.—Oh! +souvent, ce n'est pas soir et +matin.—Vous pourriez réserver +pour elle une partie de vos épargnes; +je ne la laisserais d'ailleurs +manquer de rien.—Cela est bien +tentant, mais Henry, que dirait-il? +nous ne pourrions plus nous +voir.—Quel est cet Henry?—Mon +prétendu, Madame.—Vous +l'aimez beaucoup?—Je l'aime.... +comme j'aime ma mère, c'est +tout dire.—Quel est son état?—Il +est laboureur.—Quand devez-vous +l'épouser?—Oh! pas de +sitôt, par malheur; il lui faut bien +deux moissons avant qu'il ait +amassé de quoi monter notre +ménage, parce qu'il a soin de son +père qui est infirme et vieux,—Vous +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +chérissez ce père?—Certainement; +n'est-ce pas à lui que +je dois mon Henry?—Mais +quand vous épouserez Henry, +vous quitterez votre mère.—Non, +vraiment, Madame; ma +mère, Henry, le vieux père et +moi, nous vivrons tous ensemble.—Vos +sentimens me plaisent, +Georgette; j'avancerai le +moment de cette réunion; voilà +vingt-cinq louis que je vous +donne; je veux que la noce ait +lieu promptement.—Georgette, +étonnée de son bonheur, balbutie +quelques mots et baise mille +fois les mains de la marquise; +Claudine reste muette de joie; +Ambroise tombe à genoux et s'écrie: +Mon Dieu, je te rends graces +d'avoir assez vécu pour assister +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +au mariage de ma Georgette! Récompense, +mon Dieu, sa généreuse +bienfaitrice, en lui accordant +un époux digne d'elle! Ah! +si mon général pouvait être cet +époux! Ce vœu fait tressaillir +Anaïs, elle s'élance hors de la +chaumière, et part environnée +des bénédictions de l'honnête +famille.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XVII.</h3> + +<p class="p2">M<sup>me</sup>. de Simiane n'avait jamais +passé une après-midi plus agréable. +Le temps était superbe; la +route d'Aulnay à Villemonble lui +parut courte; elle pensait aux +heureux qu'elle venait de faire, +et peut-être aussi au souhait +exprimé par le vieux soldat. +Elle descendit de voiture à quelque +distance du château, entra +dans son parc par une petite +porte dont elle gardait toujours +la clef sur elle, et, le cœur +ému de ce désir vague, premier +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +symptôme de l'amour, elle se +préparait à entrer dans le bois +de lilas et de chèvre-feuille, témoin +ordinaire de ses plus douces +rêveries, quand le son de deux +voix qui lui étaient connues frappa +son oreille. Curieuse, elle s'avance +sans bruit derrière les arbres, +et distingue à la clarté de la lune, +Rosine et Félix, le valet-de-chambre +de M. de Lamerville, qui, +assis sur un banc de gazon ombragé +par un acacia, paraissaient +au milieu d'une conversation fort +animée. M<sup>me</sup>. de Simiane écoute.—Que +vous êtes injuste, Félix, +disait vivement Rosine, je vous +aime plus que moi-même, je +vous l'assure; mais je ne puis +me résoudre à faire cet aveu à +Madame, je crains qu'elle ne +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +désapprouve notre projet de mariage, +et je ne pourrais me décider +à quitter son service; elle +est si bonne! j'aimerais mieux +la mort que de risquer de lui +déplaire.—Nous pouvons nous +épouser sans que cela change +rien à notre situation. Mon maître +chérit la marquise; il me répète +chaque jour qu'il ne pourrait +plus vivre loin d'elle, et tout-à-l'heure, +en se couchant, il me +parlait du dessein qu'il nourrit +de lui faire épouser son neveu.—Bon! +ils ne se connaissent +pas.—Ils feront connaissance.—Il +n'est pas dit qu'ils s'aimeront.—M. +le duc prétend qu'il est +impossible que cela n'arrive pas; +moi, je pense comme lui. Ta +maîtresse est belle, aimable, +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +remplie de talens et d'esprit, +elle plaira au général.—Je ne +doute pas qu'elle ne lui plaise, +mais je doute qu'elle l'aime.—Elle +serait donc bien difficile? +M. Amador est sans contredit le +plus séduisant des hommes. Les +femmes, vois-tu, ne lui résistent +pas plus que l'ennemi.—Oh! +j'ai vu des hommes charmans +prêts à perdre la tête par +amour pour Madame; elle ne +s'en apercevait même pas. Son +cœur, si tendre en amitié, est, +je crois, incapable d'amour.—Bath +c'est que son moment n'était +pas venu; il faut enfin qu'il +vienne, le général le fera naître. +(Anaïs se troubla.)—Je souhaite, +pour Madame, que vous +disiez vrai, M. Félix, car, depuis +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +que je vous aime, je sens +qu'il n'existe de bonheur que +dans l'amour.—Félix embrassa +Rosine (Anaïs soupira). J'ai vu, +reprit Félix, tant de femmes +soi-disant insensibles, céder au +premier regard du jeune de Lamerville, +j'en ai vu tant d'autres +qui l'ont adoré sur sa seule réputation, +que je regarde comme +impossible qu'il rencontre une +cruelle.—De la manière dont +vous parlez, le général a déjà +aimé plusieurs femmes (Anaïs, +tremblante, s'appuya contre un +arbre).—Aimer, là, ce qu'on +appelle réellement aimer, peut-être +que non; mais ce serait pitié +qu'un héros de trente ans se +passât de maîtresse. Je sais qu'il +y a environ deux ans, une Espagnole, +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +jeune et jolie, lui a sacrifié +un amant très-riche, qui +l'adorait et allait lui donner sa +main.—En ce cas, le général +doit l'épouser.—La bonne folie! +est-ce qu'on épouse comme ça +toutes les femmes?—Vous parlez +bien légèrement, M. Félix; Dieu +veuille que vous n'ayez pas agi +de même. Oh! quant à moi, les +femmes ne se jettent pas à ma +tête, je n'ai rien qui les attire; +je ne suis pas un grand seigneur, +un général; je marche terre à +terre, j'aime bourgeoisement, +pour la première et la dernière +fois.—Vous le jurez.—Je vous +le jure; mais promettez-moi, à +votre tour, de parler promptement +à madame de Simiane: songez +que je serai malheureux jusque-là.—Eh +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +bien! dès ce soir +je parlerai, si j'en ai le courage.—Ayez-le, +je vous en supplie. +L'horloge du château sonna onze +heures.—Déjà onze heures, +s'écria Rosine! voyez comme je +m'oublie avec vous. Je tremble +que Madame n'ait eu besoin de +moi: je n'avais pas jusqu'ici manqué +à mon devoir. Voyez où l'amour +nous entraîne. Adieu.—Madame +de Simiane se promena +encore quelques momens, afin +de laisser à Rosine le temps de +rentrer au château avant elle, et +de se préparer à lui ouvrir son +cœur. Mais dès que celle-ci aperçut +sa maîtresse, elle ne se souvint +plus d'un mot du discours +qu'elle avait projeté de lui tenir, +et balbutia seulement: Madame +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +a-t-elle été satisfaite de sa soirée—Extrêmement, +Rosine; +j'ai rendu deux amans heureux.—Deux +amans, Madame?—Sans +doute, j'ai fait un mariage.—Madame +ne trouve donc pas +mauvais qu'on se marie?—Au +contraire, Rosine: n'est-ce pas +le vœu de la nature?—Madame +a bien raison. Moi, j'aime Madame +plus que je ne puis l'exprimer, +je me ferais tuer pour elle; +eh bien! cela n'empêche pas que...—Que +Rosine ne voudrait vivre +pour un mari.—Si j'osais, je +dirais à Madame qu'elle m'a devinée.—Et +ce mari serait?—Félix, +le valet-de-chambre de +M. de Lamerville; il y a dix ans +qu'il sert son maître avec un zèle, +une fidélité...—Digne de récompense, +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +n'est-ce pas, Rosine, +et vous vous chargeriez volontiers +de la lui donner?—Si Madame +le permettait?—Je fais +plus, je l'ordonne, et je m'engage +à fournir votre dot.—Rosine +se confondit en remercîmens; +madame de Simiane la +congédia plutôt que de coutume, +afin qu'elle pût annoncer, dès ce +soir même, à Félix, la nouvelle +qu'il attendait avec tant d'impatience.</p> + +<p>Madame de Simiane, demeurée +seule, ne songea point cette +fois à prendre un livre, ou à composer +des vers. Elle se mit au lit, +en se rappelant les phrases de +Félix qui regardaient le général: +après y avoir long-temps réfléchi, +elle espéra qu'Amador n'avait +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +paru volage que parce qu'il +n'avait pas connu la femme qui +devait le fixer: elle se dit qu'il y +aurait du plaisir et de la gloire à +le rendre fidèle. Elle s'endormit +en formant les projets les +plus enchanteurs, et la foule des +songes aimables rendit sa nuit +paisible et fortunée.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<p class="p2">Le mariage de Georgette fut +célébré la semaine suivante. Deux +jours après cette fête, les jeunes +époux partirent de leur village, +pour conduire Ambroise s'installer +aux Invalides. Tous trois passèrent +par Villemonble, pour témoigner +leur gratitude à la marquise: +ils reçurent de nouveaux +présens, et donnèrent de nouvelles +bénédictions.</p> + +<p>Les noces de Rosine ne tardèrent +pas à suivre celles de Georgette. +M. de Lamerville et madame +de Simiane leur firent l'honneur +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +de leur servir de parens. Le +duc, enchanté du bonheur de +Félix, paraissait rajeuni. Que ne +puis-je, dit-il à voix basse à la +marquise, que ne puis-je vous +accompagner ainsi aux autels avec +mon Amador. Anaïs ne souriait +qu'à demi à ce discours. L'auguste +cérémonie dont elle était +témoin, lui rappelait celle qui +l'avait engagée, sept ans auparavant, +à M. de Simiane. Son +père, alors, son tendre père +marchait à ses côtés, sa mère la +soutenait de son regard; elle +croyait trouver un protecteur, +un amant, un ami dans l'époux +qu'elle recevait de leur main. Cet +époux n'avait été pour elle qu'un +hôte poli; son père et sa mère +étaient descendus, prématurément, +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +dans la tombe. Si jeune +encore, elle avait déjà vu tant +mourir! Elle était sur le point +d'accuser la Providence, mais +ses yeux rencontrèrent ceux de +M<sup>r</sup> D., qui se fixaient sur elle +avec anxiété; elle se reprocha la +secrète ingratitude dont elle venait +d'être coupable envers lui, +et parvint à surmonter sa tristesse.</p> + +<p>M. de Lamerville ayant fait +venir son notaire à Villemonble, +pour dresser le contrat de mariage +de Félix, profita de cette +occasion pour lui dicter ses dernières +volontés: cette précaution +fut prise à temps; ce vénérable +vieillard mourut bientôt après, +d'une attaque de goutte dans l'estomac. +A l'approche de son heure +<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> +dernière, il remit à madame de +Simiane le portrait de son neveu, +en lui disant: c'est à vous +désormais qu'il doit appartenir: +puis, s'adressant à M<sup>r</sup>. D.... J'ai +compté sur vous, poursuivit-il, +pour veiller à l'exécution de mon +testament. Quoique vous ne connaissiez +pas mon neveu, j'espère +que vous l'aimerez par amitié +pour moi; promettez-moi, au +nom de notre ancien attachement, +que vous travaillerez de tous vos +efforts à l'accomplissement de mes +vœux. M<sup>r</sup> D.... fit à son ami la +promesse qu'il désirait; le duc le +remercia d'une voix faible, prit +la main d'Anaïs, l'approcha de +ses lèvres éteintes, et rendit le +dernier soupir.</p> + +<p>M. de Lamerville avait constitué +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +son neveu Amador de Lamerville +son légataire universel, +sous la condition expresse qu'il +épouserait madame de Simiane. +Si son neveu se refusait à ce +mariage, madame de Simiane +devenait, de droit, légataire universelle +à sa place: M<sup>r</sup> D.... était +exécuteur testamentaire.</p> + +<p>On fit des obsèques magnifiques +à M. de Lamerville; tous les habitans +de Villemonble les suivirent +en fondant en larmes: il n'y +en avait pas un qui ne fût redevable +d'un bienfait à celui qui +n'était plus.</p> + +<p>La marquise chargea Félix de +faire une note exacte des indigens +auxquels son maître distribuait +des secours, afin de les +leur continuer. Elle ordonna +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +qu'on construisît un mausolée au +duc, à peu de distance de celui +qu'elle avait fait élever à ses parens: +Il voulut aussi mon bonheur, +pensa-t-elle, je lui dois +aussi un hommage et des regrets!</p> + +<p>La mort de M. de Lamerville +avait sensiblement affligé M<sup>r</sup>. +D....; il perdait en lui la dernière +personne avec laquelle il avait +été intimement lié. Cet événement +le livrait à de sombres réflexions; +il se répétait souvent: +Heureux celui qui meurt dans +son adolescence! il n'eut personne +à pleurer, et tout le monde +le pleure!</p> + +<p>M<sup>r</sup> D.... écrivit une lettre affectueuse +au général en lui envoyant +une copie du testament +de son oncle. Comme la réponse +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +ne pouvait arriver de suite, et +qu'il avait reçu des nouvelles qui +rendaient sa présence nécessaire +à Vernon, où il avait une propriété +assez considérable, il se +décida d'y aller. Madame de Simiane, +qui n'était pas dans une +situation d'esprit assez tranquille +pour ne pas être effrayée d'une +solitude entière, le suivit dans +ce petit voyage.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XIX.</h3> + +<p class="p2">Une après-midi que M<sup>r</sup> D.... +était retenu chez son notaire de +Vernon, il prit envie à la marquise +de visiter les environs de +cette ville; elle sortit seule, à +pied, et prit un chemin de traverse +qui lui parut agréable. Elle +avait fait environ une demi-lieue +quand elle entra dans un petit +bois fort épais, au bout duquel +elle aperçut une maison agréablement +bâtie, entourée d'un +beau jardin; sur l'un des côtés +de ce jardin, on avait construit +un pavillon charmant, dont une +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +porte en forme de fenêtre, garnie +de persiennes, donnait sur +le bois. Cette maison, la seule +qui existait dans cet endroit, +était éloignée du plus prochain +village au moins d'un quart de +lieue. Anaïs entendit accorder +une guitarre dans le pavillon: les +persiennes étant fermées, elle +s'approcha sans crainte d'être +aperçue; une voix mélancolique +fit entendre cette romance:</p> + +<div class="left30"> +<p>Compagne si chère au poëte,<br /> +O lyre, jadis mon orgueil,<br /> +Toi qui, dans les jours de mon deuil,<br /> +Loin de mes yeux restas muette!<br /> +Reviens, docile à mes désirs,<br /> +Tromper l'ennui de mes loisirs.</p> + +<p>Long-temps vivre dans la mémoire,<br /> +Quand ma main t'enlève au repos,<br /> +N'est pas le but de mes travaux;<br /> +Je n'ose plus chercher la gloire.<br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +Le temps n'est plus où ses plaisirs<br /> +Trompaient l'ennui de mes loisirs.</p> + +<p>Le cœur brûlant d'une autre ivresse,<br /> +Ne crois pas non plus qu'en ce jour,<br /> +Je t'appelle à chanter l'Amour,<br /> +Divinité de ma jeunesse.<br /> +Le temps n'est plus où ses soupirs<br /> +Trompaient l'ennui de mes loisirs.</p> + +<p>Tendre Amour, Gloire enchanteresse,<br /> +Songes divins de mes beaux jours,<br /> +Hélas! vous fuyez pour toujours<br /> +Un cœur accablé de tristesse.<br /> +Le temps n'est plus où vos désirs<br /> +Trompaient l'ennui de mes loisirs.</p> + +<p>Beaux-arts, consolez mes alarmes,<br /> +Venez embellir mon séjour;<br /> +Mais, las! un cœur mort à l'amour<br /> +Peut-il en vous trouver des charmes?<br /> +Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs<br /> +Doublent l'ennui de mes loisirs.</p> +</div> + +<p>Ce chant émut madame de +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +Simiane, et porta l'inquiétude +dans son sein; elle fit un retour +sur elle-même, et s'écria involontairement: +Craignons, craignons +l'amour! Oui, craignez-le, +fuyez-le, répondit un jeune +homme en sortant du pavillon, +fuyez-le avec soin! il séduit, enchante, +enivre, mais il trompe; +et quand, après des siècles de +tourmens, de larmes, de regrets,</p> + +<p class="left30"><i>L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie:</i><br /> +<i>Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie,</i><br /> +<span class="i3"><i>Et la place qu'il occupait</i></span><br /> +<span class="i3"><i>Ne peut jamais être remplie.</i></span><br /> +<span class="i9 smcap">Parny.</span></p> + +<p>Anaïs reconnut dans celui qui +lui adressait la parole, Léon, +comte de Saint-Elme, qu'elle +avait vu souvent autrefois chez +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +M. de Crécy. On avait donné, +à cette époque, au comte, le surnom +de Métromane, parce qu'il +ne rêvait que poésie: les belles +femmes lui plaisaient alors bien +moins que les beaux vers; il +avait sacrifié plus d'une fois un +rendez-vous galant, au plaisir +d'aller entendre une nouvelle tragédie. +Le rapport de son caractère +avec celui de la marquise, +avait établi entr'eux une aimable +familiarité. Tous deux jeunes, +sensibles, enthousiastes de la nature +et des arts, se promenaient +souvent, au clair de la lune, dans +la forêt ou dans les réduits les +plus solitaires du parc de Villemonble, +sans avoir d'autre tiers +que les muses.</p> + +<p>Quelquefois ravis, en extase, +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> +ils s'arrêtaient devant une pièce +d'eau, d'où ils croyaient voir sortir +une naïade; ils entendaient une +hamadriade gémir dans le creux +d'un chêne; leur imagination appelait +à leur entretien toutes les +divinités de l'Olympe; mais leurs +cœurs, vierges à l'amour, ne +voyaient en lui que le dieu de la +fable.</p> + +<p>Madame de Simiane fut aussi +charmée que surprise du hasard +qui lui faisait retrouver Saint-Elme, +dont elle n'avait pas entendu +parler depuis cinq ans. +J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup +de plaisir à vous revoir, quoique +vous m'ayiez entièrement oubliée.—J'ai +des torts envers +vous, il est vrai; j'ai été trompé, +et malheureux, voilà mon +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +excuse.—Eh bien! je vous pardonne; +mais vous m'instruirez, +j'espère, des causes de la mélancolie +que tous paraissez nourrir, +ainsi que des événemens qui vous +ont conduit dans cette retraite +isolée; la part que je prendrai à vos +chagrins pourra les adoucir.—Des +chagrins! plût à Dieu que j'en +eusse encore!—Comment?—Quelques +douloureux que fussent +ceux dont j'ai été la victime, ils +valaient mieux que la langueur +qui me consume.—Ne pouvez-vous +en sortir?—Impossible; +j'ai essayé de tout, rien ne m'a +réussi.—Le malheur que vous +avez éprouvé est donc bien affreux!—Le +plus affreux de tous, +il m'a tué moralement.—De +grace, expliquez-vous; ne craignez +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +pas de vous ouvrir à moi.—Je +ne crains que de décheoir +dans votre estime, en vous montrant +ma faiblesse. Je vous plaindrai, +sans vous estimer moins.—Vous +le voulez, je n'hésite +plus.</p> + +<p>Le comte s'assit auprès de +madame de Simiane, et commença +le récit suivant:</p> + +<p class="p2 center"><i>Histoire de Léon, comte de Saint-Elme.</i></p> + +<p>Il y a cinq ans, je fus obligé +de partir tout-à-coup pour Strasbourg, +afin d'y recueillir un héritage +considérable, qu'un oncle de +feu mon père m'avait laissé. Mon +dessein était de ne rester dans +cette ville que le temps nécessaire +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +pour liquider la succession +qui m'était échue. Je réglai tout +en deux mois, et me préparais à +revenir à Paris, lorsque le commandant +de la place de Strasbourg +m'engagea à une fête donnée +à l'occasion du mariage de +sa fille. Le commandant m'avait +rendu quelques services, je +ne pus me refuser à sa pressante +invitation; je retardai l'époque +de mon départ, et me rendis à +la fête: les personnes les plus +considérables de Strasbourg y +étaient réunies. On nous servit +un repas superbe, suivi +d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses +s'étaient fait entendre, +quand une jeune femme vint s'asseoir +au piano: elle exécuta, +d'une manière admirable, un +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +morceau de Mozard je n'avais +de ma vie entendu une musique +aussi délicieuse: il semblait que +l'ame de cette jeune femme fût +passée dans ses doigts; chacun +de ses accords venait retentir à +mon cœur. J'avais une peine infinie +à retenir mes applaudissemens: +elle se leva du piano; je +ne fus pas un des derniers à lui +porter le tribut de mon admiration. +Frappée de la vivacité de +mes éloges, elle leva les yeux sur +moi, et me jeta un de ces regards +qui ne s'oublient jamais. +Je demandai son nom à une personne +du cercle qui me parut la +connaître. Elle s'appelle <i>Florestine +de Rostange</i>, me répondit-elle: +c'est la plus intéressante et la +plus infortunée des femmes. Fille +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +d'un Espagnol et d'une Alsacienne, +elle fut élevée à Madrid: +elle entrait dans sa dix-huitième +année, et son père venait de +mourir quand le vicomte de Rostange +arriva en Espagne; il vit +cette jeune personne, en devint +amoureux, eut le bonheur de lui +plaire, et l'épousa. Quinze jours +après son mariage, le vicomte +fut assassiné en sortant du Prado. +L'auteur de ce crime n'a point +été découvert. Madame de Rostange, +au désespoir de la mort +d'un époux adoré, ne put supporter +davantage le séjour de +l'Espagne, et vint s'établir ici +avec sa mère, madame de Las-Casas; +leur fortune est modique, +mais les talens supérieurs de la +vicomtesse, le nom qu'elle porte, +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +lui donnent accès dans les plus +grandes maisons.</p> + +<p>Ce court récit m'intéressa. Je +regardai de nouveau Florestine; +elle ne me parut pas jolie, mais +ses traits avaient une expression +sentimentale qui me toucha; je +réfléchissais en moi-même au +moyen que je pourrais employer +pour me faire présenter chez +elle, lorsqu'une cantatrice célèbre +chanta cette arriette:</p> + +<p class="left30"><span class="i2">Sous les lois d'un doux hymenée,</span><br /> +<span class="i2">Je goûtais le parfait bonheur.</span><br /> +Soudain, un coup affreux change ma destinée;<br /> +Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur.</p> + +<p class="p2">Mes yeux s'étaient fixés sur +Florestine; je la vois donner des +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +signes de terreur. Je cours vers +elle, une crise horrible de nerfs +la saisit. Je la transporte hors du +sallon, elle se calme par degrés. +J'offre ma voiture à sa mère, elle +l'accepte: je reconduis les dames +chez elles, je demande la permission +de venir m'informer de +leur santés, on me l'accorde. Je +suis au comble de la joie.</p> + +<p>Je me présentai le lendemain +chez Florestine; elle m'accueillit +avec une grâce qui m'aurait gagné +l'ame, si je n'eusse pas été +prévenu en sa faveur: elle me +raconta le triste événement dont +j'étais déjà instruit; ses larmes +coulèrent, je plaignis son infortune; +j'avouai qu'il n'en était +pas une plus affreuse: elle me +sut gré de penser ainsi. Je +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +passai la matinée entière chez +elle, j'en sortis passionnément +amoureux.</p> + +<p>De ce moment je ne pensai +plus à retourner à Paris; Strasbourg +me parut un lieu de délices; +je ne concevais pas qu'on +pût se plaire ailleurs. Je ne sentis +plus qu'un désir, celui de +consoler madame de Rostange; +tous mes jours lui étaient consacrés. +Je l'accompagnais à la +promenade, aux concerts, aux +spectacles: je ne la quittais, chaque +soir, que le plus tard possible, +et cette courte séparation +me paraissait si longue, que je +croyais toujours que le lendemain +n'arriverait pas: toutefois +je me gardai de découvrir mon +amour à Florestine; les regrets +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +qu'elle donnait à la mémoire de +son époux étaient encore trop +vifs pour que je me flattasse de +la voir répondre à mes sentimens. +J'espérai tout du temps, +de mes soins, et m'appliquai surtout +à plaire à madame de Las-Casas: +j'y réussis. Elle me confia +la conduite d'un procès d'où dépendait +toute sa fortune et celle +de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, +en faisant secrètement +quelques sacrifices d'argent. Elles +me témoignèrent la plus vive reconnaissance; +je leur avais rendu +la tranquillité, j'étais plus heureux +qu'elles.</p> + +<p>Pendant environ un an je vécus +étranger à tout ce qui n'était +pas Florestine. J'étais enfin parvenu +à dissiper son chagrin; elle +<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +ne parlait plus que rarement de +l'accident horrible qui l'avait causé. +Elle vivait avec moi dans une +intimité charmante; elle ne m'appelait +plus que son ami: elle répondait +chaque soir au soupir +que je laissais échapper en lui +disant adieu. Je m'applaudissais +de mon triomphe: elle m'aimera, +répétai-je en moi-même avec +ivresse, elle m'aimera; son cœur +sera le prix du mien. Momens +d'amour et d'espérance, deviez-vous +sitôt vous écouler!</p> + +<p>Madame de Las-Casas me pria +d'aller traiter de l'échange d'un +bien, avec un de ses parens qui +demeurait à vingt lieues de Strasbourg. +Je souffrais de me séparer +de madame de Rostange; mais +le désir d'être utile à sa mère +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +ne me permit pas de balancer. +Florestine répandit des pleurs +en me quittant, et me fit promettre +de lui écrire chaque courier: +j'avais trop de plaisir à remplir +ma promesse, pour ne pas +être exact; mes lettres étaient +celles de l'amant le plus tendre; +cependant j'apportai le plus grand +soin à ce que le mot d'amour n'y +fût pas: je craignais que la magie +de ce mot ne manquât de loin son +effet; je ne voulais le prononcer +qu'aux pieds de ma maîtresse; il +me semblait que ma voix, mes +gestes, mon regard lui donneraient +plus de puissance.</p> + +<p>La première réponse de Florestine +me paya du sacrifice que +j'avais fait en m'éloignant d'elle. +Après plusieurs autres choses, +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +elle me disait: «Terminez vos +affaires promptement, et revenez; +songez que Florestine +ne vit plus où vous n'êtes pas. +Vous êtes devenu aussi nécessaire +à mon existence, que l'air +que je respire; mon ami, vous +me tenez lieu de tout, et rien +ne pourrait me tenir lieu de +vous.»</p> + +<p>Je retournai à Strasbourg en +formant mille projets de bonheur; +madame de Las-Casas et sa fille +me prodiguèrent les marques +d'une tendresse touchante; Florestine +laissa éclater une vive +gaîté; elle me parut plus séduisante +que jamais. Je pris sa +main, la couvris de baisers, et lui +dis: Me pardonnerez-vous, aimable +Florestine, le tort dont je +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +me suis rendu coupable envers +vous?—Vous ne sauriez en +avoir aucun.—Je vous ai trompée.—L'univers +me le dirait, +que je ne le croirais pas.—Je +vous ai trompée, je vous l'atteste.—Vous +vous calomniez.—Je +parle vrai; je ne fus pas votre +ami.—Et que fûtes-vous donc? +demanda-t-elle en rougissant.—Votre +amant: oui, votre amant +le plus passionné; je ne saurais +avoir plus long-temps la force de +vous le taire. Florestine, acceptez +ma main, ou je meurs à vos +genoux.—Qui pourrai-je aimer +plus que Léon, prononça l'enchanteresse +avec un accent d'une +douceur inexprimable? Qui pourrait +me rendre aussi heureuse? +Ma mère, continua-t-elle, embrassez +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +votre fils.—J'étais si +troublé de mon bonheur, que je +ne savais ce que je faisais; j'allais, +venais dans la chambre +comme un insensé; je me précipitai +aux pieds de Florestine, je +les arrosai de mes larmes: j'étais +dans un véritable délire. Quand +mes transports furent un peu calmés, +je m'assis auprès d'elle: Ma +Florestine, lui dis-je, vous avez +promis d'être à moi; rien ne +manque plus à ma félicité que +le consentement de ma mère; je +partirai dès demain pour le chercher.—Bon +dieu! vous voulez +aller à Paris!—Il le faut.—Ne +pouvez-vous écrire?—Je le +pourrais sans doute, et telle est +la bonté, l'indulgence de ma +mère, que je ne craindrais pas +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +qu'elle s'en offensât; mais, mon +amie, je ne l'ai pas vue depuis +un an: mon amour pour vous m'a +retenu loin d'elle; j'ai souvent +même négligé de lui écrire. Je lui +dois, je me dois à moi-même, de +lui montrer mon respect et mon +dévouement dans cette circonstance +importante; je reviendrai +bientôt, et peut-être avec elle, +m'engager à vous pour toujours. +Madame de Las-Casas approuva +ma résolution; Florestine cessa +de la combattre. Notre séparation +fut extrêmement touchante. +Nous y rappelâmes mille fois le +serment d'aimer à jamais.</p> + +<p>Ma mère me reçut avec tendresse; +elle ne me fit pas le plus +léger reproche, approuva mon +mariage, et me promit de venir +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +à Strasbourg y assister. J'écrivis +sur-le-champ ces bonnes nouvelles +à madame de Rostange: j'avais +trouvé d'elle une lettre touchante +en arrivant à Paris; la réponse +qu'elle fit à la mienne me +parut froide; elle me parlait peu +de notre amour, et beaucoup +d'une fête donnée par le commandant +au général de Lamerville, +qui venait faire un séjour +de quelques semaines à Strasbourg +(madame de Simiane redoubla +d'attention); elle me faisait +un éloge pompeux de ce +général, qui, disait-elle, était +l'objet de l'attention de toutes les +femmes, et qui lui avait fait +l'honneur de ne s'occuper que +d'elle. Des réflexions piquantes +sur les originaux qui s'étaient +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +trouvés à la fête, terminaient ce +singulier écrit; je n'en pris cependant +aucun ombrage: elle +est sûre de moi, pensai-je, je +suis sûr d'elle, dois-je être jaloux +de ses plaisirs?</p> + +<p>J'achetai des diamans et des +étoffes superbes pour Florestine, +et me préparais à l'aller rejoindre, +quand je reçus une lettre +dans laquelle elle me mandait +qu'il était survenu un obstacle +à notre union; elle finissait en +m'assurant de ses regrets et de +son invariable amitié. Cette lettre, +à laquelle je ne comprenais rien, +me plongea dans un chagrin extrême; +je partis, sur-le-champ, +pour en aller chercher l'explication +à Strasbourg.</p> + +<p>Je courus la poste jour et nuit, +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +et j'arrivai dans cette ville à dix +heures du matin; je ne me donnai +que le temps de passer un +habit décent, et courus chez +madame de Rostange; je la trouvai +assise dans son boudoir, +vêtue d'une robe du matin très-galante; +à ses côtés était le +général de Lamerville.—Le +général de Lamerville! prononça +madame de Simiane en changeant +de couleur.—Lui-même; +le connaîtriez-vous?—Nullement, +mais j'en ai beaucoup +entendu parler.—Oh! cela +ne m'étonne pas, c'est le héros à +la mode.—Anaïs soupira, le +comte reprit: Florestine voulut +en vain se lever à mon approche, +elle retomba tremblante sur son +siége. Vous ne m'attendiez pas, +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +Madame, lui dis-je; j'ai mal pris +mon temps, je le vois; je reviendrai. +Non, restez, balbutia-t-elle, +restez. Monsieur me faisait ses +adieux, il part ce matin. Ce mot +dissipa ma colère. Je crus avoir +commis une injustice, j'adressai +des excuses à Madame de Rostange, +et saluai M. de Lamerville; il répondit +à mon salut, et se retira.</p> + +<p>Il ne fut pas plutôt dehors, que +Florestine fondit en larmes. Au +nom du ciel, lui dis-je, expliquez-moi +la cause de votre douleur; +apprenez-moi quel est l'obstacle +qui nous sépare. Elle continua +de pleurer en silence. Auriez-vous +cessé de m'aimer?—Mon +attachement pour vous est +inaltérable.—Votre attachement? +N'osez-vous dire votre amour?—De +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +l'amour! répondit-elle d'un +air égaré, de l'amour! je n'en +eus point pour vous!—Vous n'en +avez pas eu pour moi! et pourquoi +me l'avoir laissé croire? +pourquoi m'en avoir imposé?—Je +m'en imposais à moi-même.—Perfide! +vous vous êtes plu +à me faire avaler le poison jusqu'à +la dernière goutte.—Je ne +suis pas perfide, je ne suis que +sensible et malheureuse.—Vous +sensible! vous! qui, pour prix +de l'amour le plus délicat, du dévouement +le plus entier, m'avez +rendu votre jouet; vous qui attendez, +pour me précipiter dans +l'abîme du désespoir, que je me +croye parvenu au comble de la +félicité. Vous êtes sensible! vous! +Cela peut-il s'entendre sans indignation. +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +Vous me promettez votre +foi, je cours chercher le consentement +de ma mère, elle me +l'accorde; je m'empresse de tout +préparer pour la fête de notre +hymen: le contrat est dressé; +étoffes, voitures, bijoux, diamans, +tout est là, tout, et vous +m'annoncez que vous ne pouvez +m'appartenir (elle cacha sa tête +dans ses mains); mais le motif +de ce changement inoui ne me +sera pas long-temps caché! Que +dis-je, je le connais maintenant +cet horrible mystère, l'unique +barrière qui s'élève entre nous; +la voici: vous aimez le général +de Lamerville (elle frissonna); +tremblez, tout son sang me vengera +de votre trahison.—Epargnez-moi, +s'écria-t-elle d'une voix +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +déchirante; Léon épargnez-moi.—Que +je vous épargne! moi! +que vous avez si indignement +trompé! moi! qui aurais tout sacrifié +à votre bonheur! oui, tout, +ingrate, tout, jusqu'à l'amour +que vous m'inspirez. Eh bien! +prononça-t-elle en se précipitant +à mes genoux; eh bien! mon +cher Léon, faites ce généreux +effort; sacrifiez-le-moi cet amour +auquel je ne puis désormais répondre.—Barbare, +lui criai-je +avec l'accent de la fureur; barbare, +enfonce-le bien avant dans +mon cœur ce dernier trait. Qui +me l'aurait dit, grands dieux! +après ce que j'ai fait pour elle, +que je n'aurais pu obtenir de sa +pitié qu'elle daignât au moins me +tromper!—Ciel! ô ciel! balbutia +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +Florestine en tombant sur le plancher.</p> + +<p>Le bruit de sa chute ramena +mon attention sur elle. Je la relevais: +elle était glacée, son regard +était fixe, on ne sentait plus +son pouls: je la crus morte; mon +angoisse fut terrible. Je jetai des +cris épouvantables. Je l'ai tuée, +répétai-je hors de moi, je suis un +monstre, un assassin, je l'ai tuée. +Madame de Las-Casas arriva. Je +sortis comme un désespéré, et +courus toute la ville sans savoir +où j'allais, jusqu'au moment où +je succombai sous le poids de la +lassitude.</p> + +<p>L'exercice violent que j'avais +fait donna quelque trêve à l'agitation +de mes esprits. Je blâmai +l'emportement où je m'étais livré. +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +Peut-être, pensai-je, Florestine +n'est-elle pas aussi coupable que +je l'ai cru. Si je me fusse conduit +avec plus de modération, peut-être +aurais-je pu la ramener à +moi; son cœur ne s'est peut-être +pas engagé sans retour. Je me +rappelai chacune des paroles, +chacun des mouvemens qui lui +étaient échappés, et l'amour m'aveuglait +au point que ce qui devait +me confirmer mon malheur, +fit naître en moi un rayon d'espérance. +Je l'embrassai avec transport, +et je retournai chez madame +de Rostange, dans le projet +d'avoir avec elle une explication +tranquille.</p> + +<p>Madame de Las-Casas ne voulait +pas me laisser entrer chez sa +fille. J'insistai, en lui jurant de +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +ne rien faire, de ne rien dire +qui pût lui causer de la peine. +Elle me regarda tristement, me +conduisit vers Florestine qui était +couchée, et s'en alla.</p> + +<p>Je vous ai fait beaucoup de +mal, dis-je à madame de Rostange, +je viens vous en demander +pardon.—Pardon, reprit-elle, +oh! moi seule ai besoin de +pardon; accordez-le moi, mon +ami, ajouta-t-elle en me tendant +la main, soulagez-moi du remords +qui m'oppresse; mon tort +est affreux sans doute, mais il +est involontaire.—Ainsi vous +aimez M. de Lamerville.—Je +l'idolâtre: j'ai pour lui une passion +insurmontable; je donnerais +une vie pour lui appartenir un +jour, un seul jour.—Affreuse +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +révélation! échappa-t-il à madame +de Simiane.—Horrible +en effet, reprit le comte; cependant +j'eus la force de me contenir, +et je dis avec douceur, à madame +de Rostange: eh quoi! un +an de soins, d'amour, n'a pu me +gagner votre cœur; et lui, si +vîte! si vîte!... Je tenais encore +sa main, je la baignai de larmes. +Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez +pas: vous me déchirez l'ame. +Hélas! si vous saviez ce que j'ai +souffert, depuis qu'éclairée sur +mes sentimens, j'ai compris la +douleur que j'allais verser dans +votre sein, j'en suis certaine, +vous me plaindriez.—Oui, je +vous plains, Florestine, vous ne +serez jamais aimée comme vous +l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +vous consacrera-t-il tous ses +momens? S'apprête-t-il à recevoir +la foi qui m'était due—J'ignore +ses projets, il ne m'en a +rien dit; je ne lui ai rien demandé, +je n'en veux rien savoir: il +m'aime, c'est assez.—Infortunée! +puisse mon désespoir +ne devenir jamais ton partage! +Puisses-tu jouir de tout le repos +que tu m'as ravi! Adieu.</p> + +<p>Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse +de ma situation; un feu +dévorant brûlait mes entrailles. +J'entrai dans un café, et tombai +dans un profond assoupissement, +d'où je ne sortis que le soir. J'aperçus +alors deux jeunes capitaines, +assis à une table proche de +moi, qui s'entretenaient d'un air +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +de confidence. Rien n'est plus +sûr, prononça l'un d'eux à voix +basse, madame de Rostange vient +de partir à l'instant pour rejoindre +notre général. Je n'en entendis +pas davantage. Agité d'un +mouvement frénétique, je m'élance +hors du café, j'accours chez +Florestine; elle n'y était plus. Je +revins à la hâte chez moi, j'ordonnai +à mon laquais d'aller commander +des chevaux à la poste. +Je pars à la poursuite de madame +de Rostange: je voulais l'enlever +à mon rival, ou périr. Une fièvre +maligne me contraint de m'arrêter +au milieu de ma route: elle +fit craindre, pendant six semaines, +pour mes jours. Lorsque je +fus hors de danger, je me trouvai +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +dans les bras de ma mère; +ses caresses me rappelèrent mon +malheur et ses bontés; mais +ces souvenirs ne produisirent +pas en moi la plus légère émotion. +Mon ame, usée par la douleur, +était devenue insensible. +On allait, venait autour de +moi, sans qu'il m'en restât d'autre +idée que celle d'un bruit désagréable +à mon oreille. On me +parlait sans que j'entendisse autre +chose que des sons vagues. Je ne +m'occupais de personne; je ne +m'occupais pas même de moi. +La tendresse de ma mère ne me +charmait plus: cette mère incomparable +faisait tout pour son +fils, il n'était reconnaissant de +rien. On s'imagina qu'on pourrait +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +me tirer de ce triste état, +en me faisant entendre de la +musique. Cet essai ne réussit +point: on me conduisit à la campagne, +le changement d'air me +fit un peu de bien; mais ce qui +m'en fit davantage, ce fut d'apprendre +que M. de Lamerville +n'avait eu qu'un caprice de quelques +mois pour madame de Rostange, +qu'il ne lui avait donné +aucune de ses nouvelles depuis +qu'il avait rejoint l'armée, et +qu'elle était revenue à Strasbourg, +où elle essayait d'oublier +son volage amant, en se livrant +à la dissipation. Je demandai à +madame de Saint-Elme de retourner +à la ville; elle n'osa point +contrarier le premier désir que +j'eusse montré depuis ma maladie. +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +J'allai chez le commandant, +j'y rencontrai madame de Rostange; +elle m'aborda la première, +m'entretint avec confiance de sa +folie et de son repentir: elle +m'appela son ami, son plus cher +ami, son unique ami. Après avoir +été abusé par l'apparence de son +amour, je le fus par celle de son +amitié de préférence. Je cessai +quelque temps d'être à plaindre. +J'aimais encore.</p> + +<p>Le sentiment auquel madame +de Rostange n'avait pas craint de +s'abandonner hautement pour +M. de Lamerville, en altérant la +pureté de ses principes, avait +détruit les qualités attachantes +de son caractère; sa conversation +était plus spirituelle qu'entraînante; +elle n'avait plus, +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +comme autrefois, le mot du cœur; +mes opinions n'étaient plus les +siennes, quelquefois même il +semblait qu'elle se faisait un malin +plaisir de me rompre en visière; +elle se vengeait sur moi, +sans s'en douter, du chagrin secret +que lui causait l'abandon de +M. de Lamerville: je lui pardonnai +long-temps ses caprices, j'espérais +que la constance de mes +sentimens triompherait de sa légèreté; +j'espérais que j'aurais +dans elle, avec le temps, une +amie qui me ferait sentir les +charmes de cette amitié dont +parle Montaigne; je me disais +que ce rare trésor ne pouvait s'acheter +trop cher. Quand elle +prenait avec moi le ton d'une +douce intimité, j'oubliais tous les +<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> +maux qu'elle m'avait fait souffrir; +mais j'aperçus enfin que +je n'étais pour elle, que ce qu'on +nomme si improprement, dans ce +siècle, un ami. Trop sûre de son +empire sur moi, elle ne me ménageait +pas; elle montrait souvent +plus d'empressement à d'autres +personnes qu'à moi; cette +conduite me blessa: on veut bien +être dupe en amour; mais en +amitié, on veut recevoir autant +qu'on donne. Je cessai d'être assidu +chez madame de Rostange; +ma mère souhaita de retourner +à Paris, je l'y accompagnai.</p> + +<p>Les amusemens de cette ville +ne purent me distraire de la mélancolie +où m'avaient plongé deux +sentimens trompés; je ne pouvais +me consoler de ne plus aimer +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +Florestine, de ne plus intéresser +celle qui m'avait été si chère, +sous le double rapport de l'amour +et de l'amitié. Je me répétais +sans cesse avec amertume: Je +suis devenu un étranger pour elle! +Je fis connaissance de plusieurs +femmes charmantes; j'inspirai, +sans y songer, une vive passion +à l'une d'elles; je désirai d'y répondre, +je crus un jour y être +parvenu, mais je me dis: Je deviendrais, +dans l'avenir, un étranger +pour elle! et je ne l'aimai pas.</p> + +<p>Le poids d'une indifférence +dont j'avais inutilement tenté de +sortir, altéra de nouveau ma +santé. Les plaisirs de Paris n'ayant +plus d'attraits pour moi, je vins +chercher ceux de la campagne. +Ils me paraissent aussi insipides +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +que ceux de la ville: aucun lieu, +aucune occupation ne rend du +ressort à mon ame, l'ennui est +toujours là à mes côtés, il +m'obsède sans cesse, montre à +mes yeux tous les objets sous +la même couleur. Je n'ai pas encore +trente ans, et je suis réduit +à désirer la fin d'une existence +inutile aux autres, à charge +à moi-même.</p> + +<p>En prononçant ces derniers +mots, le comte tomba dans une +sombre rêverie; la marquise fit +de vains efforts pour l'en tirer. +Les ombres de la nuit voilaient +déjà la cime des coteaux: il faut +que je vous quitte, dit Anaïs à +M. de Saint-Elme; si le changement +de solitude peut vous être +agréable, je pars après-demain +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +pour Villemonble, venez m'y retrouver, +vous y serez bien reçu. +Il lui répondit à peine, et la +laissa partir sans lui proposer de +l'accompagner.</p> + +<p>Elle retourna chez elle à pas lents, +et rêva long-temps au récit qu'elle +venait d'entendre: ou Florestine, +pensa-t-elle, est une femme coquette +et fausse, dont le comte +a été la dupe, ou le général est +un de ces hommes orgueilleux et +perfides qui se font un jeu de +déchirer le cœur des femmes +tendres et crédules qu'ils ont +séduites. Ce dernier soupçon lui +fit un mal affreux; mais devait-elle +l'accueillir, d'après ce que +le duc lui avait dit d'Amador? +Ah! pensa-t-elle avec amertume, +les hommes qui se croyent les +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +plus fidèles à l'honneur, ne se +font pas un scrupule d'en manquer +envers nous! En est-il un +assez délicat pour n'avoir jamais +trahi les sermens faits à l'Amour? +Ils se pardonnent tous ce dont ils +sont tous coupables.</p> + +<p>Cette réflexion, qui, peut-être, +n'était pas tout-à-fait juste, lui +donna de l'humeur; Rosine, qui +ne lui en avait pas encore vue, +fut inquiète de lui en trouver; +elle la crut malade: se trompait-elle?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XX.</h3> + +<p class="p2">Madame de Simiane passa une +mauvaise nuit; elle était si changée +à son réveil, que sa femme-de-chambre +ne put s'empêcher +de lui montrer sa sollicitude. Madame +ne me paraît pas bien, dit-elle, +Madame s'est peut-être trop +fatiguée hier; j'ai souvent pensé +que les longues promenades +qu'elle fait pouvaient lui nuire. +Eh puis! que Madame veuille +bien me permettre une observation: +il n'est pas prudent, à ce +qu'il me semble, d'aller ainsi +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +seule, le soir, parcourir la campagne; +quant à moi, je suis sur +les épines quand Madame est dehors +à la nuit: on a sitôt fait une +mauvaise rencontre. Anaïs laissa +échapper un triste sourire. L'intérêt +qu'une femme-de-chambre +a d'examiner tous les mouvemens +de sa maîtresse, l'instruit +à deviner les sentimens qui l'agitent +en secret. Rosine, d'ailleurs, +connaissait si bien madame +de Simiane, que son sourire lui +apprit qu'elle nourrissait quelque +idée affligeante. Certainement, +s'écria-t-elle d'un ton qui peignait +l'effroi, certainement il est arrivé +quelque chose à Madame.—Non, +Rosine; tranquillisez-vous, +il ne m'est rien arrivé de fâcheux; +je réfléchis seulement à une histoire +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +que l'on m'a racontée.—Elle +est donc bien douloureuse +cette histoire?—Mais... elle est +singulière. Cette Florestine.—Florestine, +dites-vous, Madame; +Florestine, ce nom est celui +d'une Espagnole qui voulait duper +M. de Lamerville.—Le +duper!—Comment savez-vous +cela?—Oh! le feu duc disait +tout à Félix, et celui-ci ne me +cache rien. Rosine voyant sa maîtresse +disposée à l'écouter, continua +ainsi: Le général aime beaucoup +la musique; dans un concert +où il fut à Strasbourg, il +rencontra cette Espagnole qui, +dit-on, a beaucoup de talent sur +le piano; il l'entendit, en fut +enchanté, et se fit présenter chez +elle. Florestine, orgueilleuse d'avoir +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +attiré l'attention d'un homme +dont toutes les femmes enviaient +la conquête, attribua à l'amour +l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord +montré. Le désir de triompher +de vingt rivales, lui tourna +la tête au point qu'elle se persuada +avoir une passion invincible +pour M. de Lamerville. Dans +cette idée, elle rompit avec un +jeune homme noble, riche, aimable, +qu'elle était au moment +d'épouser, pour partir comme +une folle à la suite du général: +elle s'imagina, par cette preuve +publique d'amour, l'amener à +l'épouser. M. de Lamerville n'avait +pensé à rien moins qu'à s'engager +dans un lien sérieux avec +Florestine. Il fut plus chagrin que +content du sacrifice qu'elle lui +<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> +faisait; mais enchaîné par le +plaisir de se croire l'objet d'une +grande passion, il eut pendant +quelque temps, pour la femme +qui la lui montrait, ce qui, à +son âge, tient lieu de sentiment. +Quand Florestine s'aperçut que +son goût pour elle était près de +s'éteindre, elle essaya de le ranimer, +en lui faisant redouter +des rivaux. Ce manége ne lui +réussit pas. Des querelles fréquentes +s'élevèrent; chacune +d'elle ôtait à Florestine une partie +d'un empire usurpé. Le général +n'osait pourtant pas se +brouiller tout-à-fait avec elle, +il craignait son désespoir. Il +découvrit enfin que cette femme, +aussi inconstante que vive +dans ses amours, ne s'était pas +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +compromise pour lui seul: elle +avait autrefois suivi un amant +en Angleterre; cet amant qui, +pendant une courte absence, +avait été supplanté par monsieur +de Rostange, en parut +tellement furieux, qu'on le soupçonna +d'être l'auteur de l'assassinat +commis sur la personne du +vicomte. Le général ne crut pas +devoir garder davantage de ménagemens +avec une femme dont +les torts n'avaient pas pour excuse +un sentiment profond; il la quitta +de manière à lui prouver qu'il ne +voulait conserver aucune relation +avec elle.</p> + +<p>Le récit de Rosine avait rendu +à madame de Simiane toute sa +sérénité; elle lui donna quelques +ordres relatifs à son départ de +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +Vernon, et la congédia d'un air +de bienveillance: ensuite elle +tira de sa poche le portrait d'Amador, +le regarda long-temps, +et songea, avec délices, qu'un +homme qui avait de si beaux +traits, ne pouvait avoir qu'une +belle ame; elle se félicita de lui +être destinée pour compagne, +et se promit de cultiver sans +relâche des talens dont elle se +flattait que le charme était non-seulement +propre à le séduire, +mais encore à le fixer.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XXI.</h3> + +<p class="p2">De retour à Villemonble, +madame de Simiane négligea +la poésie, pour ne s'occuper +que de la musique. Quand le +cœur commence à être subjugué +par cette passion si douce +et si amère, qui fait le destin +de la vie, mille idées confuses et +délicieuses, qui toutes se rapportent +à un objet unique, s'emparent +de l'esprit. On rêve alors +plus qu'on ne pense; il y a un +certain vague dans la sensation +agréable que produit la musique, +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +qui prolonge les plaisirs de la +rêverie. A mesure, d'ailleurs, +que les doigts parcourent avec +agilité les cordes mobiles d'un +instrument; que l'oreille est flattée +par des sons mélodieux, l'image +de ce qu'on aime apparaît +plus touchante aux regards; elle +s'insinue plus avant dans le cœur, +la volupté de l'espérance y pénètre +avec elle. Ah! l'on a raison +de croire à l'hymne sans fin de +Jehova: Là où tout est amour, +tout doit être harmonie.</p> + +<p>Un mois s'était passé depuis la +mort de M. de Lamerville, on n'avait +point encore reçu de nouvelles +du général: son silence commençait +à paraître au moins incompréhensible +à M<sup>r</sup>. D... Anaïs +l'expliquait d'une manière favorable. +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +Une trève venait d'être +conclue; M. de Lamerville en +profiterait sans doute pour quitter +l'armée; il devait avoir le désir +de connaître la femme que +son oncle avait jugée digne de +lui; peut-être viendrait-il la surprendre. +Bercée de cette aimable +illusion, elle passait ses journées +à l'attendre: elle ne sortait plus +de l'enceinte de son parc, ne +voulant pas retarder d'un moment +le bonheur qu'elle comptait +goûter dans sa première entrevue +avec celui qu'elle aimait +déjà plus qu'elle-même.</p> + +<p>Un matin qu'en déjeûnant avec +M<sup>r</sup>. D., elle déployait une gaîté +qui ne lui était pas ordinaire, +on apporta à ce dernier une +lettre de Strasbourg:—Est-ce +<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> +du général, demande d'une voix +émue Anaïs?—De lui-même, +répond son ami. A cet instant où +son sort va se décider, madame +de Simiane est assaillie par une +foule de réflexions. L'espoir a +soudain disparu de son cœur, la +crainte le remplace: elle jette un +regard timide sur M<sup>r</sup>. D... Elle +tremble de le voir ouvrir cette +lettre. Ce n'était pas une lettre +qu'elle espérait! Le cachet est +brisé; son inquiétude redouble. +M<sup>r</sup>. D... lit tout bas; dans ses +traits est l'expression de la surprise: +Anaïs soupire, et n'ose l'interroger. +Il s'approche d'elle, et +lui présente la lettre sans prononcer +un mot. Elle tressaille, +la reçoit en détournant les yeux, +se recueille, rassemble tout son +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +courage, pressent qu'elle en aura +besoin. Elle lit enfin:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>Le général de Lamerville, à Monsieur D....</i></p> + +<p>«J'ai appris avec une extrême +douleur, la mort de l'oncle +chéri qui m'a long-temps servi +de père. Les soins que madame +de Simiane, et vous, daignâtes +prendre de ses derniers jours, +commandent ma reconnaissance; +je crois m'acquitter en partie +du devoir que ce sentiment +m'impose, en répondant à l'article +le plus important de votre +lettre, avec la plus austère +franchise.</p> + +<p>»Loin d'être étranger au goût +des arts, je rends hommage +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +aux personnes qui les cultivent +avec succès, et j'aime +leur société. Mais permettez-moi +de vous le dire, Monsieur, +elles ont toutes un penchant à +l'indépendance, qui contrarie +le véritable but où tend le mariage. +Je suis persuadé, d'ailleurs, +que ce lien ne peut être +heureux qu'autant que ceux +qui le forment ne sortent pas +des limites assignées par la +nature. L'homme qu'elle créa +pour commander doit être supérieur +en raison, en esprit, +à sa compagne, comme il lui +est supérieur en force. Je chercherai +dans la mienne, si jamais +j'en prends une, plus de +grâces que de beauté, plus de +douceur que d'esprit, plus de +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +complaisance que de caractère. +Je craindrais, je l'avoue, de +lui voir des talens qui, attirant +sur ses pas une foule d'admirateurs, +l'empêcheraient de +trouver tout son bonheur dans +ma tendresse. Je suis né fier, +jaloux, un peu bizarre; il me +faut une compagne qui n'ait +d'autre désir que celui de me +plaire, d'autre gloire que la +mienne, d'autre passion que son +amour pour moi. Je veux être +exclusivement aimé, et pour +toujours. Je douterais de la +constance des sentimens d'une +femme qui aurait l'imagination +mobile, et malheur à celle dont +je serais l'époux, si je doutais +un moment d'elle.</p> + +<p>»Je sais que madame de Simiane +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +est jeune, belle, aimable, +qu'elle a autant de vertus +que d'esprit, de modestie que +de talens. Mais elle est auteur, +et, d'après mes principes, ce +titre élève une barrière insurmontable +entre elle et moi. +Sans doute ces principes céderaient +aux charmes de madame +de Simiane; aussi me refusai-je +au plaisir de la connaître. Je +redoute les combats du cœur, +ses faiblesses et ses regrets. Je +renonce à l'honneur de prétendre +à la main de votre amie. Je +lui abandonne avec joie l'héritage +de mon excellent oncle; +et comme, dans la carrière que +j'ai embrassée, la mort peut +m'atteindre à chaque instant, +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +je joins à ma lettre un acte en +bonnes formes, au moyen duquel +madame de Simiane ne +pourra jamais être troublée +dans la jouissance des biens +devenus son partage.</p> + +<p>»J'attends de vos bontés, +Monsieur, que vous voudrez +bien engager madame de Simiane +à donner des ordres +pour que les portraits de famille +placés dans la galerie de +l'hôtel de Lamerville, soient +remis à mon homme d'affaires: +ils ne peuvent intéresser cette +dame, et j'attache le plus grand +prix à leur possession.</p> + +<p>»Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime,</p> + +<p class="right">»<span class="smcap">Amador de Lamerville.</span>»</p> +</div> + +<p class="p2"><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +Ce n'était pas sans un effort +pénible qu'Anaïs était parvenue +à lire cette lettre en entier. Quand +elle l'eut achevée, elle la posa sur +la table qui était devant elle, fixa +d'un œil morne l'acte fatal qui +attestait que la résolution prise +par M. de Lamerville était irrévocable, +et resta ensevelie dans +le plus profond silence.</p> + +<p>M<sup>r</sup>. D... connut alors quelle +blessure l'amour avait faite à son +cœur: il sentit qu'il ne pouvait +rien lui dire dans cet instant, qui +ne fût déplacé. Il se contenta de +lui adresser un regard vraiment +paternel, lui donna un baiser sur +le front, et sortit.</p> + +<p>Anaïs alla se renfermer dans +sa chambre, où elle se livra aux +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +plus tristes idées. O mon père! +se dit-elle, pourquoi m'as-tu fait +chérir les arts? Ton enthousiasme +pour eux m'a perdue, je leur devrai +mon malheur. Bientôt sa +conscience délicate lui fit un +crime de cette pensée: elle s'imagina +entendre son père la lui reprocher +du haut des cieux; elle +crut devoir appaiser son ombre, +par des prières, et s'en fut au +mausolée de M. de Crécy. L'aspect +de la fleur académique qu'elle +y avait jadis placée, lui fit répandre +des larmes. Mais à genoux auprès +de ce monument qui lui rappelait +tant de souvenirs solennels, elle +retrouva quelques étincelles de +ce feu sacré que l'amour filial +avait allumé dans son ame, et +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +qu'un autre amour menaçait d'éteindre. +Elle revint au château, en +jurant d'oublier Amador. Pourra-t-elle +tenir son serment?</p> + +<p class="center p4"><small><b>FIN DU PREMIER VOLUME.</b></small></p> + +<hr class="c5" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme auteur, tome I, by +Adélaïde-Gillette Dufrénoy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR, TOME I *** + +***** This file should be named 36394-h.htm or 36394-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/9/36394/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/36394-h/images/illus_004.jpg b/36394-h/images/illus_004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..987c8cc --- /dev/null +++ b/36394-h/images/illus_004.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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