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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: June 11, 2011 [EBook #36380]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913
+
+AVEC CE NUMÉRO _La Petite Illustration_ CONTENANT LES REQUINS PIÈCE EN
+TROIS ACTES par M. DARIO NICCODEMI
+
+
+[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]
+
+
+[Illustration: Ce numéro comprend:
+
+1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 20: LES REQUINS, de
+M. Dario Niccodemi;
+
+2° Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
+
+
+L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 15 NOVEMBRE 1913 71e
+Année.--N° 3690.]
+
+[Illustration: M. ROUX. M. DAUCOURT. PRINCE VALENTIN BIBESCO. UNE ÉTAPE
+DU VOYAGE AÉRIEN DE PARIS AU CAIRE L'aviateur Daucourt et son passager,
+M. Roux, reçus par les aviateurs roumains à leur arrivée à Bucarest.
+_Phot. Duratzo.--Voir l'article, page 365._]
+
+
+_Les prochains numéros de_ La Petite Illustration _«Série-Théâtre»
+contiendront:_
+
+_Le Secret, de_ M. HENRY BERNSTEIN;
+_Le Phalène, de_ M. HENRY BATAILLE;
+_Le Procureur Hallers, de_ MM. HENRY DE GORSE ET LOUIS FOREST;
+_L'Occident, de_ M. HENRY KISTEMAECKERS;
+_Le Veau d'or, de_ M. LUCIEN GLEIZE.
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+LE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORT
+
+Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.
+
+Que pouvait-il, alors, vous arriver dans _un escalier?..._ n'importe
+lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous
+arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de
+légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les
+paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues,
+intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici
+l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait,
+c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et
+demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces
+marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et
+entrecoupées de fréquents _repos..._ oui, pour choir dans cet
+escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême
+faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se
+faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus
+allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras
+ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire
+n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se
+soumettre, _on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres
+jambes_. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un
+escalier, j'ai des marches, montez-moi.»
+
+Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il
+se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège
+le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite
+une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne
+le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'est
+_qu'il sait_ «qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit
+bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore
+inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les
+façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui
+ne doit plus servir.
+
+Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le
+paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques
+secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à
+craindre de les manquer. Elles n'existent pas.
+
+Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort
+affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle
+gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller
+à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami.
+L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite
+la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un
+mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans
+l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied
+coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine
+capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un
+accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez
+vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez
+chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes,
+pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas.
+_C'est le progrès._
+
+Descendons dans _la rue d'autrefois_. Quels en étaient les périls
+divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du
+pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que,
+même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir
+de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner
+d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient
+empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de
+surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à
+embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de
+loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque
+toujours rendu impossible par _l'embarras_. On se disputait et on se
+chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.
+
+Tandis qu'aujourd'hui la me est le _lasciate ogni speranza_ de chaque
+jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que
+l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et
+largement répandue par l'_auto_ sous toutes ses formes: la mort en
+pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante
+et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne
+pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de
+construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui
+dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes
+de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu
+meurtrières. Qui ne les regrette?
+
+Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que
+nous sommes beaucoup plus tôt _rendus_, même si c'est chez le
+pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue. _C'est le progrès_.
+
+Prenons sur la route d'_autrefois_ la diligence. Qu'y avait-il à
+craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou
+deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient
+parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces
+misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient,
+elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était,
+dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A
+part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que
+de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si
+grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps
+nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de
+gaieté dont les chavirements de diligences ont été le _motif..._
+continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une
+seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant
+aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée
+odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.
+
+Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en
+scène et frappe.
+
+Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace
+pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques
+instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des
+années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à
+plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours
+exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits
+et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile
+de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille,
+de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs,
+dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre
+soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus
+inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la
+prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées
+permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne
+s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec
+la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus,
+il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science,
+elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise»,
+elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la
+découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle
+emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les
+forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la
+moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense
+plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son
+orgueil, en le mutilant.
+
+Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la
+science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une
+maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées...
+sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et
+toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son
+infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des
+proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les
+vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence
+inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de
+vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de
+plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les
+collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un
+rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de
+gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et
+de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du
+matériel... ou l'oubli du chauffeur...
+
+Le seul _chauffeur_ coupable ce n'est pas le pauvre diable au service de
+la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi,
+c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et du _rapide_
+qu'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel
+responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin!
+Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus
+«Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et
+tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas
+ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+A PROPOS D'UNE PROVOCATION
+
+_Une dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait
+récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir
+provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre
+Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en
+territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de
+cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse,
+si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de
+se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la
+déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher
+qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux._
+
+Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le
+généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige
+à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de
+leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare
+d'occasion!
+
+Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire!
+
+J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété
+de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs
+si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du
+reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après
+les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont
+acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot
+grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur
+incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai
+dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment
+sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs
+même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais
+chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler
+leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa
+valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène.
+
+Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier,
+pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles
+de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de
+provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement
+ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble
+même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre,
+_a priori_ jetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux
+n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me
+refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation
+qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer,
+aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison,
+car le jeune insolent a été désavoué dans la suite.
+
+J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir
+hautement proclamé la _vérité, l'indéniable vérité_, que des milliers
+d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels,
+mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares
+eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des
+moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits, _devenus pages
+d'histoire_, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements.
+
+La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune
+énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas
+Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier
+balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir
+constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée
+et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de
+«crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout
+entier dans ce mot-là!
+
+Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on
+m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de
+m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose
+facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que
+plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus
+immondes.
+
+Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce
+pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour
+ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma
+pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je
+ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de
+là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis;
+aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à
+jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela.
+
+Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma
+place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur
+avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont
+sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me
+désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir:
+cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement
+dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules.
+L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas
+beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne
+ramasse son petit défi?
+
+En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays,
+qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime
+et si belle.
+
+PIERRE LOTI.
+
+
+
+PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE
+
+_(Voir notre gravure en première page.)_
+
+L'aviateur Daucourt et son compagnon M. Roux continuent triomphalement
+leur randonnée vers le Caire.
+
+Nous avons laissé les deux hardis voyageurs sur la route d'Augsbourg à
+Munich. Trois jours plus tard, ils arrivaient à Vienne. Après avoir
+attendu en vain le beau temps, ils quittent la capitale de l'Autriche le
+2 novembre à 10 heures du matin, et, pendant 300 kilomètres, ils volent
+en plein brouillard. A 2 heures de l'après-midi ils atterrissent à
+Budapest; une réception enthousiaste leur est faite par l'Aéro-Club de
+Hongrie et par la colonie française.
+
+Nos compatriotes s'engagent ensuite dans les gorges encaissées du
+Danube; ils passent au-dessus des Portes de Fer, et, après un vol de 400
+kilomètres, sans escale, ils se reposent à Craïova. Le lendemain, pour
+la première fois, le soleil est magnifique; en deux heures, ils
+franchissent les 250 kilomètres qui les séparent de Bucarest: trois
+aéroplanes militaires roumains, venus au-devant d'eux, les escortent
+jusqu'au champ d'aviation, où les attend le prince Bibesco. Même accueil
+enthousiaste à Varna dont les habitants n'ont pas encore vu d'aéroplane;
+un régiment bulgare musique en tête vient saluer le départ de nos
+aviateurs. Poussés vers le large par un vent de tempête, les voyageurs
+atterrissent à Podima, village de pêcheurs, situé non loin des lignes de
+Tchataldja. Personne ne peut les comprendre, et les paysans, les prenant
+pour des Bulgares, se montrent défiants. Enfin, tout s'arrange. Le temps
+se calme, l'avion reprend son vol et vient se poser à San Stefano devant
+le consul général de France qu'entourent le préfet de Constantinople et
+les officiers aviateurs ottomans.
+
+Les autorités turques rivalisent d'attentions délicates pour les
+courageux Français. Le sultan, prévenu de leur présence à la cérémonie
+du baise-main, envoie le grand maître des cérémonies les féliciter; les
+deux touristes déjeunent à l'ambassade de France, dînent chez le maire
+de Péra, sont reçus par le gouverneur militaire de Constantinople.
+
+Si, comme il faut l'espérer, aucun accident ne vient interrompre ce raid
+merveilleux, nous retrouverons bientôt l'oiseau de France à Beyouth.
+
+
+
+LE MARIAGE DE NIJINSKY
+
+C'est de l'Amérique du Sud que nous en est venue la nouvelle: le célèbre
+danseur qui, il y a quelques années, a révélé aux Parisiens,
+d'inoubliable façon, les grâces imprévues, les langueurs et les
+frénésies des ballets russes, et qui, depuis, renouvelait pour eux à
+chaque saison le miracle de ses souples jeux, Nijinsky s'est marié. Il
+s'était rendu, l'été dernier, en Argentine, pour y donner une série de
+représentations impatiemment attendues. Les loisirs de la longue
+traversée le rapprochèrent d'une jeune artiste de sa troupe, Mlle
+Pulska, qui, appartenant à une riche famille russe, s'était sentie
+poussée, voici un an seulement, vers le théâtre, par une irrésistible
+vocation chorégraphique. Lorsqu'ils débarquèrent à Buenos-Ayres, ils
+étaient fiancés.
+
+[Illustration: Nijinsky et sa jeune femme sortant de l'église
+Saint-Michel, à Buenos-Ayres.--_Phot. Baudoin._]
+
+Les grands ténors, illustres dans les deux mondes, avaient seuls coutume
+jusqu'à présent de bénéficier, dans les affaires de leur vie privée,
+d'un succès de curiosité: cette fois-ci, ce fut un danseur qui l'obtint.
+Et le mariage de Nijinsky fut un événement à Buenos-Ayres. La cérémonie
+religieuse eut lieu, le 10 septembre, en l'église Saint-Michel, celle
+qu'élit de préférence l'aristocratie argentine en semblables occasions.
+Notre photographie montre le couple dont l'union vient d'être célébrée:
+dans le jeune homme à la stricte élégance qui apparaît sur cette image,
+on reconnaîtra, après un peu d'hésitation peut-être, celui qui a si
+souvent émerveillé les Parisiens par ses bonds harmonieux, le Vestris
+slave, le prestigieux créateur de l'_Oiseau de feu_, de _Schéhérazade_
+et de _Pétrouchka_.
+
+
+
+LE PONT DU GARD
+
+Le pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque
+sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès
+d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à
+revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle
+originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte.
+
+Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu,
+ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la
+résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer
+rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M.
+Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques.
+
+Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins,
+arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins,
+l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune;
+l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels.
+
+Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière
+dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de
+mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de
+crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant
+alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement
+stériles.
+
+L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux
+premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres
+d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du
+niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de
+toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le
+«Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit
+pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux
+collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à
+l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à
+l'alimentation de Nîmes.
+
+Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers
+environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste
+s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont
+loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande
+étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux
+aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le
+monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui
+l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval,
+appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la
+particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le
+fonds d'un particulier.
+
+[Illustration: Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone de
+protection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenant
+en grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent les
+endroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.]
+
+[Illustration: 1.--Fourche formée par le chemin de grande communication
+(à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangée d'arches, et
+par l'entrée (à droite) du chemin privé de M. Calderon.--_Phot. Ch.
+Bernheim._]
+
+La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette
+partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence,
+aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des
+eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon.
+L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la
+rivière était navigable ou flottable.
+
+Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède
+simplement:
+
+Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;
+
+Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre
+la projection des arches inférieures;
+
+Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités
+du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État
+pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.
+
+Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce
+indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État.
+Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838;
+l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en
+1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M.
+Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.
+
+[Illustration: 3--Le chemin de grande communication franchissant le
+Gardon par le pont moderne juxtaposé au pont antique contre la rangée
+des premières arches.]
+
+Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait
+construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le
+même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à
+peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont
+appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande
+communication n° 32.
+
+Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de
+M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une
+atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de
+l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut
+pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.
+
+[Illustration: 2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété de M.
+Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les arches du
+pont.--_Phot. Ch. Bernheim._]
+
+Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat,
+qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont
+de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui
+appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut
+vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède
+depuis 1894.
+
+On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur
+qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval
+de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous
+la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents
+mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge
+inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150
+ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain
+dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul
+point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue.
+Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.
+
+Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de
+son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a
+créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête,
+dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de
+Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent
+sous les yeux des gendarmes débordés.
+
+Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son
+chemin privé, et il semble _provisoirement_ maître de la situation. Car,
+comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété
+du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut,
+il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du
+chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».
+
+L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec
+une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la
+division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts,
+est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé
+d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue».
+M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain
+d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.
+
+Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas
+désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune
+et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après
+l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les
+abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept
+seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare.
+Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le
+département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le
+faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi
+de 1841.
+
+Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.
+
+Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on
+conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a,
+dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant
+son mobilier et usant de son billard.
+
+En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre,
+M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui
+sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les
+Français applaudiront à ce geste élégant.
+
+F. HONORÉ.
+
+[Illustration: 4--Le pont du Gard vu dans toute son étendue de la
+propriété de M. Calderon, dont l'accès est maintenant interdit au
+public.--_Phot. Neurdein._]
+
+
+
+[Illustration: Les nouveaux paquebots français de l'Amérique du Sud: le
+_Gallia.--Phot. M. Bar_.]
+
+UNE RENAISSANCE MARITIME
+
+LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET l'AMÉRIQUE DU SUD
+
+En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses
+notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau
+exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition
+des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne
+répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de
+vitesse.
+
+Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux
+que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant
+chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes
+nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes
+progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure
+partie à nos capitaux.
+
+Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement
+apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés
+d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre
+directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en
+treize jours.
+
+Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de
+1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.
+
+En effet, le paquebot _Lutetia_, inaugurant réellement les services de
+la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er
+novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes
+sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un
+coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et
+brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais
+se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq
+symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.
+
+La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots
+identiques, _Lutetia_ et _Gallia_, auxquels s'ajoutera prochainement le
+_Massilia_.
+
+Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités
+essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du
+confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et
+la décoration des salons communs.
+
+Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur
+déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de
+20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.
+
+Le _Gallia_ et ses «sister-ships», _Lutetia_ et _Massilia_, portent
+au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur,
+réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies
+toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français:
+salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands
+halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger
+occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à
+cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils
+goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille
+cuisine française.
+
+On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des
+passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous
+excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et
+munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.
+
+Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux
+passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique,
+on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur
+sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque
+classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les
+paquebots d'antan.
+
+Au moment même où le _Lutetia_ quittait Bordeaux pour le voyage
+d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à
+bord du _Gallia_, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à
+travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.
+
+Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du
+Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux
+ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant
+Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port
+génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à
+bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la
+plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des
+préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le
+ciel et la mer.
+
+La présence, à bord du _Gallia_, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État
+à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques,
+politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion
+méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son
+installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi
+toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet
+organe si important de notre outillage national de l'état de marasme
+presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive
+et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout
+particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots
+un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon
+renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et
+apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français
+et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à
+nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par
+le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de
+notre pays. En participant à la croisière du _Gallia_, au premier rang
+des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré
+l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au
+pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du
+monde, la place qu'il doit occuper.
+
+Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance
+maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul
+n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà
+par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des
+Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que la _France_ et la
+_Provence_ pour la première, le _Paul-Lecat_ et l'_André-Lebon_ pour la
+seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers
+naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent
+bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion
+de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas
+douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la
+prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien
+prestige.
+
+[Illustration: Le salon de musique du _Gallia.--Phot. Leleux._]
+
+
+
+LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
+
+Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations,
+en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré,
+c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine,
+car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au
+contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la
+rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle
+apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise,
+transpose et fixe en ses vers:
+
+ Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,
+ Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,
+ Et qui, toujours troublés par de changeants visages,
+ Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.
+
+«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse,
+cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les
+transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui
+savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La
+politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne
+qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de
+Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des
+badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient
+cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...
+
+Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des
+couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces
+roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et
+ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage
+de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries
+fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de
+la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les
+odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre
+Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux
+sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone
+impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des
+anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par
+instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et
+philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et
+poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent
+leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui
+pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec
+ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait
+s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles
+suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits
+nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus
+tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé
+bourreau à sa victime:
+
+ Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,
+ Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,
+ Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,
+ Pourrai-je pardonner à mon âme féroce
+ La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?
+
+L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent
+écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits,
+entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été
+orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La
+nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans
+limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant
+«resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers
+en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le
+rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:
+
+ Je regarde votre humble et délicat visage
+ Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,
+ Car tous les continents et tous les paysages
+ Faisaient de votre front mon sensible univers.
+
+Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que
+ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop
+humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux
+qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.
+
+La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie,
+qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:
+
+ Car l'amour, radieux comme un verger prospère,
+ Est gonflé de sanglots...
+
+Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent
+néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et
+que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle
+évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des
+lacs profonds et tranquilles.
+
+Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse
+des _Vivants et les Morts_ à ne plus chanter que sur le ton de la
+prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce
+novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très
+éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté
+verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit
+la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les
+hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du
+siècle, se réaliser en un dieu de pureté.
+
+[Illustration: La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon.
+_Photographie Desboutin.._]
+
+Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous
+par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour,
+cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de
+rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques,
+sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle
+étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son
+regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle
+renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.
+
+JEAN LEFRANC.
+
+
+
+[Illustration: Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James-Town à
+Longwood en passant par le Tombeau.--_Dessin de L. Trinquier._]
+
+_LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNE_
+
+UNE MASURE ET UN TOMBEAU
+
+Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et
+peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme
+ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers
+noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de
+flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la
+maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau
+où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique,
+sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.
+
+Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans
+nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un
+saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions
+ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore
+généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène
+s'arrête à la dernière page du _Mémorial_, c'est que Longwood est devenu
+français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont
+maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis
+cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger,
+contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine
+national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les
+encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île
+britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821,
+l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de
+cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la
+France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son
+tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de
+notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté,
+j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines
+français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du
+budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec
+leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay.
+Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins
+l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier
+coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau
+et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la
+France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la
+réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger,
+un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en
+est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en
+France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les
+domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui
+n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants
+de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions
+outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à
+d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe!
+Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va
+presque plus jamais de visiteurs français...
+
+Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités
+d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public,
+l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point
+améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de
+séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage
+les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le
+dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de
+l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.
+
+ *
+ * *
+
+Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe
+les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné
+une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux
+voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur.
+Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port
+clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du
+«postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le
+bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les
+voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par
+la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on
+parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes
+peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de
+constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes,
+s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces
+bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis
+meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du
+«château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un
+passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où
+s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état
+antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même
+bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation
+House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur,
+dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue
+d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un
+simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième
+partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et
+1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte
+et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine
+d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se
+réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le
+fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de
+600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.
+
+LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA VALLÉE DU TOMBEAU
+
+[Illustration: Sur la route de James-town à Longwood: embranchement du
+chemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.]
+
+[Illustration: Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la source
+de l'Empereur. _Photographies A.-C. Cavicchioni._]
+
+LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA MAISON DE LA CAPTIVITÉ ET DE LA
+MORT
+
+[Illustration: Sur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.]
+
+[Illustration: Le salon où est mort l'Empereur.]
+
+[Illustration: A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures du
+cabinet de travail et de la chambre de l'Empereur.
+
+_Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C.
+Cavicchioni._]
+
+[Illustration: Vue d'ensemble de Longwood Old House.]
+
+[Illustration: La véranda.]
+
+L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINES
+
+[Illustration: Etat actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps,
+Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.]
+
+[Illustration: Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et ses
+carreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur.
+_Photographies A.-C. Cavicchioni._]
+
+Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House,
+il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale,
+des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux
+monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de
+Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un
+siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il,
+les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre
+encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle
+à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon».
+Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier
+nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les
+vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de
+l'Empereur...
+
+ *
+ * *
+
+Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage,
+et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood,
+à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au
+retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée,
+on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir
+suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre
+de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une
+voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue
+barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus.
+Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de
+pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui
+conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites
+Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les
+trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin
+d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du
+soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le
+murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme
+la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit
+de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou
+d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à
+l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de
+grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse
+le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et
+le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que
+l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa
+prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la
+redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté
+le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a
+bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux
+bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes
+bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs
+feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à
+divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade
+continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de
+recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la
+vallée.
+
+Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers
+les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent,
+à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.
+
+On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se
+ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le
+sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la
+captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon
+pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur
+terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route,
+maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable»,
+et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se
+dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou
+mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque
+secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.
+
+[Illustration: Plan du domaine français de Longwood Old House (ancienne
+résidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).]
+
+[Illustration: Les tortues «du temps de l'Empereur» dans l'ancien parc
+d'Hudson Lowe.]
+
+L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par
+une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique
+surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on
+entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très
+verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et
+plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage,
+intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40
+acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de
+Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au
+prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs,
+fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en
+était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la
+législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance
+étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le
+cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les
+accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation
+et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres
+domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette
+acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée
+dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la
+sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et
+vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On
+payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes.
+La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par
+des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette
+tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la
+double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les
+cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des
+deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre
+blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante
+parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur
+affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur
+le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières
+est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings
+par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des
+domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons
+d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des
+raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock
+illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant
+officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.
+
+ *
+ * *
+
+On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse
+creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher
+l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu
+couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe
+devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout
+auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus
+loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de
+l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque
+cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New
+House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la
+fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison
+en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son
+existence.
+
+Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les
+cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La
+chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en
+écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour
+remédier à cet abandon insultant.
+
+Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une
+mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois.
+L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait
+pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des
+reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne
+maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés
+sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des
+fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment,
+considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle,
+subir des transformations importantes tout en restant la même et sans
+rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure
+a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et
+jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une _autre_ maison. C'est
+bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur
+captif... Et maintenant, entrons:
+
+On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages
+grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn
+avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de
+l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en
+pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui
+prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce
+servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour
+les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard
+eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le
+captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à
+l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque
+auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert
+et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et
+souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se
+tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.
+
+Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de
+l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié
+pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par
+le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement
+peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant
+chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement
+foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première
+impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon
+funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là:
+le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.
+
+De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où
+l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après
+dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un
+peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident
+se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est
+indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste
+de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et
+sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié
+d'ailleurs sur le papier primitif.
+
+[Illustration: Le tombeau de Napoléon aux Invalides. _Phot. en couleurs
+de L. Gimpel._]
+
+L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à
+peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le
+jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or
+tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la
+bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites
+pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et
+chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut
+guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne
+cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les
+parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la
+maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes
+immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le
+bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé,
+séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette
+façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des
+murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la
+tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses
+derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel
+s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.
+
+ *
+ * *
+
+Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la
+dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la
+masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans
+vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne
+tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera
+toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux
+continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois
+cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre,
+et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient
+pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui,
+insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces
+lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse,
+résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M.
+Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes
+tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les
+semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève,
+ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y
+a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au
+monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir
+Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les
+Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique,
+lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans,
+après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa
+charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la
+maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront
+les pierres à prix d'or.
+
+Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour
+cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très
+intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr.
+annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont
+aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien
+superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de
+prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier
+doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures,
+malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des
+domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux
+armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en
+plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la
+République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules
+ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider
+charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien
+plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de
+répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui
+demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a
+rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son
+rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et
+instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne
+serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui
+joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat?
+L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage
+impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait,
+j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction
+d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême
+station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+
+
+[Illustration: Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres
+avant l'entrée en séance.]
+
+[Illustration: Pendant le vote: les portes de la salle gardées
+militairement pour empêcher la sortie des représentants.]
+
+LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6
+OCTOBRE).--_Photographies de M. H. E. Dozon._
+
+L'INTRONISATION DE YUAN-CHI-KAI
+
+Moins d'un mois après son élection à la présidence définitive de la
+République chinoise, on apprenait que Yuan-Chi-Kaï venait de se
+débarrasser, par un coup d'État, de toute l'opposition parlementaire.
+Les 300 députés appartenant au kouo-ming-tang, c'est-à-dire à
+l'opposition radicale, étaient exclus du Parlement. Ce coup de force a
+peu surpris.
+
+Les Européens qui, comme notre confrère Jean Rodes, le distingué
+correspondant du _Temps_, ont été témoins de l'élection présidentielle
+et de l'installation--véritable intronisation--au Palais impérial du
+président Yuan-Chi-Kaï, n'ont point, en effet, conservé de doutes sur le
+caractère peu constitutionnel et quasi monarchique du régime que l'on
+instaurait. A propos des opérations électorales qui durèrent, le 6
+octobre, de 10 heures du matin à 7 heures du soir, M. Jean Rodes a noté
+cet incident caractéristique:
+
+«Plusieurs centaines d'habitants de Tien-Tsin, délégués par la Chambre
+de commerce de cette ville et venus, le matin, en chemin de fer,
+s'arrogèrent, avec évidemment l'acceptation de Yuan-Chi-Kaï, dont ils
+étaient partisans, la police de la salle. Vers le milieu de la journée,
+des parlementaires ayant voulu sortir pour manger, ces gardiens
+improvisés les en empêchèrent absolument. Ils consentirent seulement à
+leur faire parvenir quelques vivres. C'est donc pour ainsi dire à l'état
+de prisonniers et surveillés par des gens sans mandat que les députés et
+sénateurs procédèrent à l'élection...»
+
+Quatre jours après, le 10 octobre, le président Yuan-Chi-Kaï recevait
+solennellement l'investiture légale, en présence de tous les hauts
+dignitaires des Chambres et des ministres étrangers.
+
+«Affublé d'un costume de général moderne couleur bleu de ciel et coiffé
+d'un haut képi surmonté d'un panache blanc, Yuan-Chi-Kaï, dit M. Jean
+Rodes, était, d'une manière assez peu en harmonie avec cette tenue
+militaire, porté en chaise. Une foule de dignitaires, vêtus du même
+uniforme, se pressaient et trottinaient autour de lui, selon la plus
+vieille coutume des cours orientales.»
+
+1. Le président Yuan-Chi-Kaï.--2. S. E. Don Luis Pastor, doyen du corps
+diplomatique, ministre d'Espagne.--3. S. E. M. Wallenberg, ministre de
+Suède.--4. S. E. M. A. Conty, ministre de France.--5. S. E. M. de
+Cartier de Marchienne, ministre de Belgique.--6. S. E. le comte
+Aklefelt-Laurvig, ministre de Danemark.--7. S. E. M. Williams, chargé
+d'affaires des États-Unis.--8. S. E. Lou-Tseng-Tsiang, ministre des
+Affaires étrangères, Wai-Kiao-Pou.--9. S. E. H. Kroupensky, ministre de
+Russie.--10. S. E. M. Yamaza, ministre du Japon.--11. S. E.
+Tsao-Jou-Linn, vice-ministre des Affaires étrangères.--12. S. E. M.
+Bathala de Freitas, ministre de Portugal.--13. S. E. le comte von
+Limburg-Stirum, ministre des Pays-Bas.--14. S. E le baron von
+Seckendorff, ministre d'Allemagne.--15. S. E. Leang-Cheu-Yi, secrétaire
+général de la présidence.--16. M. le chevalier Daniel Varé, chargé
+d'affaires d'Italie.--17. M. J. B. Alston, chargé d'affaires de
+Grande-Bretagne.--18. Amiral Tsai-Ting-Kan, conseiller du
+président.--19. le général Yin-Tchang, conseiller du président.--20. M.
+Herrera de Huerta, ministre du Mexique.--21. M. Tang-Tsai-Fou,
+conseiller au ministère des Affaires étrangères.--22. M. Tang-Hoa-Long,
+président de la Chambre des députés, Tchong-Yi-Yuan.--23. M.
+Wang-Chia-Siang, président du Sénat, Tsan-Yi-Yuan.--24. M. le comte des
+Fours, chargé d'affaires d'Autriche-Hongrie.--25. Amiral Liou-Kuan-Hsun,
+ministre de la Marine.
+
+La solennité eut lieu dans la vaste salle où l'empereur se tenait
+autrefois pour les grandes réceptions annuelles. Lorsque Yuan-Chi-Kaï
+eut fait son entrée, il gravit la haute estrade impériale et s'installa
+délibérément à la place du trône où des chambellans, les uns en habit,
+les autres en redingote, l'entourèrent. Le président, dans ce décor et
+avec ces formes monarchiques, lut un long discours. Puis, à un
+commandement du maître des cérémonies, tous les Chinois présents
+s'inclinèrent profondément trois fois. La réception diplomatique eut
+lieu ensuite. Après quoi le prince Pou Loun, vêtu lui aussi en général
+bleu, vint au nom de la famille impériale présenter ses voeux et offrir
+un cadeau. Une grande parade militaire, le défilé de 18.000 hommes
+devant les portes du palais, termina ces cérémonies qui devaient
+marquer, pour l'histoire, les débuts pittoresques et un peu gauches de
+la République chinoise dans le monde moderne.
+
+Le lendemain, le président Yuan-Chi-Kaï réunissait dans un déjeuner
+suivi d'une garden-party les chefs de mission et le personnel des
+légations, et c'est au cours de cette fête, plus intime, que fut prise
+la photographie ici reproduite de Yuan-Chi-Kaï, en son bel uniforme bleu
+et archigalonné de président ou de généralissime, au milieu des
+ministres accrédités en sa capitale.
+
+[Illustration: Le président Yuan-Chi-Kaï, entouré des membres du corps
+diplomatique à Pékin.--_Phot. Fu Sheng._]
+
+
+
+[Illustration: APRÈS LA TEMPÊTE.--Les épaves du «Mesolonghion» jeté à la
+côte près de Casablanca; à l'arrière-plan, le «Nana Martini» échoué.
+
+_Photographie Ch. Ratet._]
+
+_Le coup de vent qui, à la fin du mois dernier, a soufflé sur
+l'Atlantique a sévi avec une violence particulière sur les côtes du
+Maroc, où la mer est toujours si dure. Le 29 octobre, la tempête jetait
+à la côte un voilier français, la_ Marguerite, _à Rabat, et trois autres
+navires mouillés en rade de Casablanca, le_ Liria, _espagnol, le_
+Mesolonghion; _battant pavillon hellénique, et le_ Nana Martini,
+_allemand. Aux premières nouvelles de ces trois derniers sinistres, le
+général Franchet d'Esperey et le général Ditte se portaient sur la
+plage. Les secours furent organisés rapidement. Mais le_ Mesolonghion,
+_le plus en danger et le premier secouru, fut vite mis en pièces par les
+vagues furieuses. Quatorze de ses matelots disparurent. Le_ Nana
+Martini, _échoué non loin de là, put débarquer sans pertes son équipage.
+Quant au_ Liria, _le sauvetage des marins qui le montait fut long,
+dangereux, fertile en péripéties. Il fut l'occasion de maints actes de
+courage et de dévouement. Là encore tout le monde fut sauf, mais le
+navire était perdu. Ce véritable raz de marée a été, pour le port de
+Casablanca, en construction, une rude et excellente épreuve. On n'était
+pas sans inquiétude quant aux fondations des môles, que les prophètes de
+malheur disaient devoir être balayées comme des fétus. Elles ont, au
+contraire, résisté admirablement_.
+
+
+
+CE QU'IL FAUT VOIR
+
+PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS
+
+J'ai sur ma table une douzaine de cartes qui me convient aux expositions
+d'art les plus diverses. On le sent: l'écluse est maintenant ouverte et
+nous allons vivre jusqu'à l'été _sous_ la peinture! En quel océan ce
+torrent ira-t-il se noyer lui-même? Quelles terres, je veux dire quelles
+collections ira-t-il submerger ou féconder? On ne sait pas; et à
+l'éternelle question que se posent tant de braves gens, chaque année:
+«Où peut bien aller toute cette peinture?» nulle bouche humaine n'a
+encore répondu.
+
+J'utiliserai deux de ces cartes, en tout cas: j'irai à la galerie
+Montaigne--c'est-à-dire au théâtre des Champs-Elysées--voir l'Exposition
+d'Art chinois ancien; un art merveilleux, qui étonne sans doute plus
+qu'il ne charme, mais dont les surprises sont si passionnantes!
+Rappelez-vous les expositions récentes dont nous avons eu le régal au
+musée Cernuschi.
+
+Et puis j'irai flâner au quai de l'Horloge pour y voir une série
+d'oeuvres de Roty qu'un graveur-éditeur y expose depuis quelques jours.
+Roty fut un homme exquis, et qui a laissé une oeuvre aussi délicate et
+aussi noble que lui. Il a eu ce génie de n'être point l'esclave de ses
+outils; de ne jamais rapetisser ni sa vision ni son sentiment des choses
+à la mesure du cadre où il enfermait son oeuvre. Il a mis en des
+médailles toutes petites de vastes paysages, de grands gestes et des
+rêves infinis. Il faut aimer Roty. Ce petit homme timide fut l'honneur
+d'un art où nous excellons. Et puis on le fait revivre à nos yeux, dans
+un magasin du quai de l'Horloge, en plein décor de «vieux Paris», tout
+près de cet Institut où, discrètement, il siégea. C'est très bien.
+
+Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour
+une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a
+point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est
+pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très
+intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut
+arriver à se vulgariser _artistement_ dans une forme où il semblait que
+ce fût bien difficile... Nous avions la _chromo_, qui était à la portée
+de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement
+accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle
+est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans
+l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de
+délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui
+n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite.
+
+La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver,
+ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque
+temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un
+étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées
+d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra.
+J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français
+d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art
+d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux
+il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais
+il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le
+devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours
+d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même,
+quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des
+gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux.
+
+Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi
+qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont
+rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y
+voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de
+fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite
+folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance
+demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un
+silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie
+de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous
+est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de
+nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le
+conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez
+Chevillard ou chez Pierné.
+
+Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur
+réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain);
+après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie,
+l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique;
+avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont
+venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise;
+car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui
+l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin
+d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de
+certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus
+profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis
+Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris!
+
+ *
+ * *
+
+Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme
+tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué»,
+annonce pour 1914 une Exposition _spéciale_ dont l'intérêt sera grand.
+
+On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à
+côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses
+richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans
+l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent.
+Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la
+_Reliure_, de _l'Ivoire_, de la _Dentelle_, du _Fer forgé_, de la
+_Soie_, de la _Porcelaine_, de la _Parure précieuse de la Femme_, du
+_Papier et de la toile imprimés et pochés_, de la _Verrerie_, des
+_Grès,_ de la _Broderie_; et, cette année, la délicieuse et si amusante
+Exposition de l'_Art pour l'enfance_, qui vient de finir, et à laquelle
+succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale _d'Art
+appliqué_ à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du
+Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette
+Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition
+spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la _Statuette_», et «le
+_Meuble_ destiné à la faire valoir».
+
+On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la
+Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos
+intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème
+excellent!
+
+J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et
+quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait
+que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à
+l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle
+qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées!
+
+_Un Parisien_.
+
+
+
+AGENDA (15-22 novembre 1913)
+
+EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie
+Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la gravure originale en
+couleurs. (Clôture le _27 novembre._)--Galerie Boutet de Monvel (rue
+Tronchet, 18): céramiques de Lachenal.--Galerie Devambez (43, boulevard
+Malesherbes): oeuvres de M. Hans Ekegardh; le _21 novembre_, ouverture
+de l'exposition des Amis de l'eau-forte.--Galerie Montaigne (avenue
+Montaigne): exposition d'art chinois ancien.
+
+VENTES D'ART.--Hôtel Drouot, salle 6, les _20 et 21 novembre_, estampes
+anciennes.--Salle 8, les _20 et 21 novembre_, laques anciennes du Japon,
+bronzes chinois et japonais, peintures et dessins.
+
+CONFÉRENCES.--Salle Gaveau (45, rue La Boétie): _Visions d'art_ de M.
+Gervais-Courtellemont: le _21 novembre_ à 9 heures du soir, la _France
+dans l'Afrique du Nord_ (projections en couleurs), causerie de M.
+Gervais-Courtellemont; le _20 novembre_, à 3 heures, _Jeanne d'Arc_,
+causerie de M. Funck-Brentano.--Université des _Annales_ (51, rue
+Saint-Georges), à 5 heures: le _17 novembre, Snobisme, snobs et
+snobinettes_, par M. Jules Lemaître; le _18, le Bon roi Henry_, par M.
+Henry Roujon; le _19, la Jeunesse de Victor Hugo_, par M. Jean Richepin;
+le _20, Une visite à madame mère, Laetitia Ramolino à Rome_, par M.
+Frédéric Masson; le _21, la Vie flamande_, par M. Émile Verhaeren; le
+_22, Pourquoi chante-t-on?_ par M. Reynaldo Hahn.--Au théâtre de la
+Renaissance: le _15 novembre_, à 5 heures, conférence sur le _Tango_,
+par M. André de Fouquières; le _22 novembre_, à 5 heures, gala de
+musique consacré à Gustave Charpentier, conférence de M. Albert
+Acrémant.
+
+CONCERTS ET AUDITIONS.--Théâtre des Champs-Elysées, le _19 novembre_, en
+soirée, concert symphonique avec le concours de Mme Félia
+Litvinne.--Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), le _20 novembre_, de 3 à 4
+heures, séance de musique donnée par l'Association des Concerts
+Chaigneau.
+
+EXPOSITION DE CHIENS DE LUXE.--Du _21 au 23 novembre_, 87, rue La
+Boétie, exposition organisée par le Club du chien de luxe.
+
+SPORTS.--_Courses de chevaux_; le _15 novembre_, Vincennes; le _16_,
+Auteuil (prix Montgomery); le _17_, Saint-Ouen; le _18_, Enghien; le
+_19_, Vincennes (obstacles); le 20, Auteuil (prix de Marly); le _21_,
+Saint-Ouen; le 22, Vincennes (trot).--_Gymnastique: le 15 novembre_, à 3
+heures, à la Sorbonne, congrès de l'Union des Sociétés de gymnastique de
+France; le _16 novembre_, au gymnase Japy, à 3 heures: sixième tournoi
+international.--_Aéronautique: le 15 novembre_, à Saint-Cloud, concours
+de distance organisé par l'Aéro-Club de France.
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+LES LIVRES DE LA TERRE
+
+Quelques livres de la terre nous sont venus liés ensemble comme une
+gerbe d'automne. Ils renferment un peu de la même âme; ils répandent une
+harmonie de parfums qui évoquent nos vacances trop vite interrompues
+parmi les bois, les sillons et les vignes. Ces livres sont: _Au Pays
+d'Oïl_, par M. Jean Revel; le _Vieux Gamin_, par M. Gaston Roupnel et le
+_Roman de la Forêt_, de M. Jean Nesmy, auxquels il faut joindre le
+_Planet Saint-Eloy_, de M. Roux-Servine, qui nous dit la vie et la mort
+de la tradition provinciale sur la «placette» d'une petite ville de
+Provence.
+
+Nous devons à M. Jean Revel de fortes études sur la vie terrienne:
+«Rustres», «Contes normands», les «Hôtes de l'Estuaire», «Terriens». On
+lira avec le même goût les savoureuses et émouvantes nouvelles qu'il a
+réunies sous ce titre: Au _Pays d'Oïl_[1]. M. Jean Revel a foi dans les
+destinées de la littérature provinciale, qu'il a dotée généreusement
+d'un prix annuel de 800 francs. Il continue d'écrire lui-même, pour
+l'exemple, et avec raison, puisque son talent reste chaud et jeune.
+
+Le _Roman de la Forêt_[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous
+en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise.
+Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très
+beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où
+il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions
+de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois
+mouillés:
+
+«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites
+aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des
+branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces,
+gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache
+l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la
+hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...»
+
+Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la
+forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout
+le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre
+saisons.
+
+M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en
+pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec
+ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de
+villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point
+certes que le _Vieux Garain_[3] prenne dans ce récit un visage de saint.
+Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa
+jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes
+sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le
+bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu
+débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa
+sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits
+bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre.
+
+[Note 1: Édition Fasquelle.]
+
+[Note 2: Édition B. Grasset.]
+
+[Note 3: Édition Fasquelle.]
+
+M. Roux-Servine, l'auteur du _Planet Saint-Eloy_[4], nous offre, pour
+ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique,
+pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en
+bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et
+peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la
+meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage
+du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en
+apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il
+nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence,
+irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment
+entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels
+renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de
+vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux
+demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la
+seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se
+déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche
+et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants
+sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que
+l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne,
+traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret
+quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire
+bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le
+connaître et affirment l'aimer.
+
+[Note 4: Édition du «Provençal de Paris» 15, rue du Faubourg-Montmartre.]
+
+RÊVE D'EMPEREUR
+
+Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se
+draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de
+ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies».
+Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon
+III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement
+de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant
+et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient
+permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les
+silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure
+essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait
+un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le
+faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de
+la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a
+ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un
+grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son
+ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant,
+conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du
+«rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le
+palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son
+histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on
+pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de
+cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt
+l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître
+revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire».
+
+M. Frédéric Loliée insiste peu sur les faits, déjà connus, et que l'on
+pourra d'ailleurs retrouver, fort agréablement liés, commentés et
+illustrés, dans l'ouvrage du comte Fleury et de M. Louis Sonolet, sur la
+_Société du second Empire_[6]. M. Loliée concentre son observation sur
+la vie intérieure, sur l'évolution d'âme; et les traits qu'il dégage en
+force et en relief composent le portrait moral le plus impressionnant et
+le plus vrai peut-être que l'on nous ait jusqu'ici donné du rêveur
+impérial.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+[Note 5: _Rêve d'Empereur_. Ed. Émile-Paul, 7 fr. 50.]
+
+[Note 6: Dont le troisième volume (1863-1807) vient de paraître. Ed.
+Albin Michel, prix 5 francs.]
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+[Illustration: Le biplan avec ses rampes électriques.]
+
+[Illustration: Le sillage lumineux tracé par l'aéroplane.]
+
+[Illustration: La chute des bombes sur une carcasse en bois figurant un
+cuirassé et l'incendie de ce dernier.]
+
+EXPÉRIENCES DE LANCEMENT DE BOMBES EN AÉROPLANE, LA NUIT
+
+AVIONS LANCEURS DE BOMBES.
+
+L'Amirauté anglaise a fait procéder récemment, sur l'aérodrome de
+Hendon, à d'intéressantes expériences de lancement de bombes du bord
+d'un aéroplane. Ces expériences ayant lieu la nuit, la silhouette
+générale des avions était indiquée par une série de lampes qui
+permettaient de suivre les évolutions; sur le sol de l'aérodrome, on
+avait dressé une carcasse on bois simulant un navire de guerre, éclairée
+par des feux reproduisant aussi exactement que possible les feux
+réglementaires.
+
+Le vol des avions, dans ces conditions, fut un spectacle nouveau.
+L'appareil disparaissait dans la nuit, traçant des lignes de feu qui se
+déroulaient en un lumineux sillage. Et l'éclatement des bombes, qui,
+grâce à l'adresse des pointeurs, incendièrent assez rapidement le but
+proposé, ajoutait à l'étrangeté de ce feu d'artifice d'un nouveau genre.
+
+
+CONSERVATION DES OEUFS PAR LE SILICATE DE SOUDE.
+
+Il y a longtemps qu'on a préconisé la conservation des oeufs dans un
+bain de silicate de soude ou verre soluble; mais depuis peu on a
+prétendu que les oeufs ainsi traités renferment une certaine quantité de
+silice soluble qui les rend dangereux pour la consommation.
+
+Un chimiste anglais, M. Bartlett, s'est livré à une série d'expériences
+en vue d'éclaircir définitivement la question. Il a constaté que si le
+bain contient de la soude libre, l'oeuf en absorbe et le blanc prend la
+consistance de gelée.
+
+On évite cet inconvénient en employant une solution convenable de
+silicate de soude à 10%. Après onze mois d'immersion les oeufs ne
+contiennent pas plus de silice que les oeufs frais et leur poids est
+sensiblement le même qu'avant leur introduction dans le bain. D'autre
+part, leur qualité est en général supérieure à celle des oeufs conservés
+par le froid, car les pores de la coquille sont clos et ne se laissent
+traverser par aucune mauvaise odeur.
+
+
+CARPES D'ÉGOUT.
+
+Nous avons signalé jadis les essais entrepris en certains pays,
+notamment en Allemagne, pour assainir les cours d'eau, en les peuplant
+de jeunes carpes: ces poissons se nourrissent de certains microbes et
+les ferments qu'ils sécrètent en détruisent d'autres.
+
+Le procédé a donné d'excellents résultats et on songe à l'utiliser pour
+la purification des eaux d'égout. D'après les expériences et les calculs
+du docteur Hofer, de Munich, la carpe prospère dans les eaux polluées;
+des sujets d'une livre placés au mois d'août dans des étangs recevant
+des eaux d'égout avaient triplé de poids au mois de novembre. On
+pourrait ainsi obtenir un revenu dépassant parfois 1.000 francs par
+hectare.
+
+Le savant allemand ajoute que ces carpes peuvent être mangées sans
+danger. Elles consomment, non pas les toxines, mais seulement les
+animalcules qui les produisent; d'autre part, leur cuisson offrirait des
+garanties suffisantes contre l'infection microbienne.
+
+Attendons-nous donc à voir bientôt introduire à Paris comme «carpes de
+la Loire» les carpes d'égout dues à l'initiative de la science
+germanique.
+
+
+INCONVÉNIENTS DU CHOCOLAT POUR LES NOURRICES.
+
+On sait que l'alimentation des nourrices exerce une grande influence sur
+la composition du lait, influence telle qu'on fait parfois ingérer par
+la nourrice certains médicaments destinés à l'enfant. Mais on n'avait
+jamais remarqué jusqu'ici l'action nocive que peut présenter la
+consommation abusive du chocolat. MM. Brandeis et Quintrie ont fait à
+cet égard une observation curieuse qu'ils viennent de communiquer à la
+Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux.
+
+Un bébé étant affecté de troubles digestifs assez graves, le lait
+maternel fut analysé: on y trouva des cristaux d'oxalate de chaux.
+C'était un élément tout à fait anormal, et, en cherchant d'où il pouvait
+provenir, on apprit que la mère mangeait une quantité excessive de
+chocolat. Or, le chocolat contient presque toujours une légère
+proportion d'acide oxalique; il fut donc interdit à la nourrice. En
+quelques jours les malaises de l'enfant cessèrent complètement.
+
+
+LA TEINTURE D'IODE DANS LES APPROVISIONNEMENTS DE L'ARMÉE
+
+Depuis que les travaux du professeur Reclus ont fait connaître la haute
+valeur antiseptique de la teinture d'iode, la chirurgie moderne en a
+fait la base de presque tous ses pansements. Malheureusement, ce
+précieux produit doit, pour être efficace, être de préparation récente.
+Au bout de huit jours, il s'altère et devient irritant; après un mois,
+il est caustique. Pour remédier à cet inconvénient grave, on a proposé
+de lui ajouter diverses substances conservatrices, de l'iodate de
+potasse par exemple, du borax ou de l'iodure de potassium. Mais ce ne
+sont là que des moyens de fortune dont la constance n'a jamais été
+démontrée.
+
+Aussi convient-il de signaler qu'un praticien de notre armée, le
+pharmacien-major Pellerin, attaché à la direction du service de santé du
+ministère de la Guerre, vient de trouver le moyen pratique de fabriquer
+des comprimés d'iode pur, susceptibles de résister pendant de longs mois
+à toute altération. Pour s'en servir, il suffit d'en placer un dans une
+quantité convenable d'un liquide alcoolique quelconque où il se dissout
+instantanément.
+
+Grâce à cette découverte, nos ambulances et nos formations sanitaires de
+campagne vont être, dans un délai très bref, pourvues du médicament
+précieux, indispensable pour les soins d'urgence à donner aux blessés.
+
+
+L'ÉPONGE DE FER ET LA PURIFICATION DE L'EAU.
+
+Quand on fait passer un courant de vapeur d'eau dans de la fonte en
+fusion, celle-ci, en se solidifiant par refroidissement, prend un aspect
+poreux qui lui a valu le nom commercial d'éponge de fer. Ce produit bien
+connu n'a dans l'industrie que des usages assez restreints; mais il est
+possible que désormais sa fabrication se trouve assurée d'assez larges
+débouchés. Le service municipal des eaux de New-York vient, en effet,
+de l'employer pour constituer des lits filtrants et se déclare enchanté
+de son emploi, après de nombreuses expériences concordantes. Un filtre
+garni d'éponge de fer se laisse traverser par l'eau avec une grande
+rapidité, mais l'assainit au passage d'une façon si parfaite que,
+fût-elle saumâtre ou fétide à son entrée dans l'appareil, cette eau se
+trouve, à la sortie, dépourvue de toute mauvaise odeur, privée de goût
+désagréable et susceptible de demeurer pendant de longs mois claire,
+limpide, sans aucune altération, absolument potable en un mot.
+
+Ces expériences devraient être reprises chez nous: en raison du prix de
+revient très bas de l'éponge de fer, rien ne s'opposerait à son adoption
+pour le filtrage des eaux, si les conclusions optimistes des ingénieurs
+américains sont confirmées de tous points.
+
+
+A PROPOS DE LA STATUE DE JUPILLE.
+
+Plusieurs lecteurs nous demandent quel est l'auteur du monument,
+reproduit dans notre numéro du 1er novembre, qui rappelle, à l'Institut
+Pasteur, l'acte de courage du petit Jupille terrassant un chien enragé:
+ce groupe est l'oeuvre du statuaire Émile Truffot, qui fut l'un des
+meilleurs élèves de Carpeaux, et a laissé le souvenir d'un excellent
+artiste.
+
+
+
+NAVIRES AMÉRICAINS EN FRANCE
+
+Une division navale américaine, composée des cuirassés _Vermont_ et
+_Ohio_, au cours d'une croisière en Méditerranée, va passer quelques
+semaines dans les eaux françaises. Ces cuirassés sont actuellement à
+Marseille, où a été prise notre photographie. Ils y ont grand succès de
+curiosité, avec leurs étranges mâts-tourelles. Mais ce qui retient le
+plus vivement l'attention des marins comme des simples... terriens,
+c'est le transport _Orion_ qui les accompagne et qui est spécialement
+chargé de les ravitailler en charbon. C'est un navire d'un type tout
+nouveau et qui vient d'être mis en service récemment. Il peut porter
+10.500 tonnes de houille. Il présente un aspect très particulier, avec
+son pont chargé de grues puissantes qui lui permettent de charger
+rapidement les navires qui peuvent avoir recours à ses services. De tels
+bâtiments pareraient heureusement, en temps de guerre, aux difficultés
+toujours grandes du ravitaillement.
+
+
+
+LE SOUVENIR FRANÇAIS A BERNE
+
+La colonie française de Berne n'oublie pas les soldats morts pour la
+patrie pendant le séjour en Suisse, en 1871, de nos troupes de l'Est
+mutilées et épuisées; et, suivant une tradition déjà lointaine, elle
+s'est réunie dimanche dernier avec son drapeau, au cimetière de
+Bremgarten où s'élève un très beau monument commémoratif.
+
+Deux couronnes de fleurs naturelles ornées de rubans tricolores furent
+déposées au pied de ce monument, l'une par la colonie française, l'autre
+par la société suisse des anciens légionnaires qui avait tenu à se
+joindre au cortège formé à l'entrée du cimetière. Cette touchante
+manifestation des anciens légionnaires suisses, groupés sous le drapeau
+français, est une réponse éloquente aux attaques haineuses et
+périodiques de la presse pangermaniste contre notre légion.
+
+[Illustration: Le monument français de Berne fleuri par les anciens
+légionnaires.--_Phot. Fourmann._]
+
+
+
+LE PROCÈS DE KIEF
+
+A Kief, un retentissant procès, terminé d'hier, a, durant plusieurs
+semaines, provoqué d'ardentes discussions en Russie. L'assassinat, dans
+des conditions restées mystérieuses, d'un enfant nommé Youtchinsky;
+certaines conclusions des médecins qui avaient procédé à l'autopsie, la
+mise en accusation de l'israélite Beylis, soupçonné d'être l'assassin,
+ont permis d'évoquer devant les juges l'obsession sanglante du «crime
+rituel». D'où, en Russie, une émotion violente, le déchaînement des
+antisémites, d'un côté, et, d'autre part, la riposte non moins ardente
+de leurs adversaires les accusant d'inventer des prétextes à massacres.
+
+Le procès s'est terminé par l'acquittement de Beylis. Le jury de Kief,
+tout en affirmant sa conviction que le meurtre du jeune Youtchinsky
+avait été commis dans la fabrique où les juifs confectionnaient leurs
+pains azymes, a, sur une seconde question, répondu que Beylis n'était
+pas coupable.
+
+[Illustration: Le transport de la marine de guerre américaine _Orion_
+ravitaillant en charbon le cuirassé _Ohio_ dans le port de
+Marseille.--_Phot. du lieut.-col. Prat._]
+
+[Illustration: Beylis.--_Phot. Kowalsky._]
+
+Ce verdict rendu par douze hommes du peuple, dont une certaine partie de
+l'opinion suspectait bien à tort les préjugés, paraît devoir apaiser les
+passion...
+
+
+
+UN CÉTACÉ EN BRETAGNE
+
+Il n'est pas rare de voir un cachalot ou quelque baleinoptère échouer
+sur nos côtes; en général, ces monstres marins sont de taille réduite et
+nous donnent une idée assez imparfaite de la légendaire baleine.
+
+[Illustration: Une baleine échouée à la pointe de Penmarch.]
+
+Le cétacé trouvé ces jours derniers sur la côte de Penmarch, près du
+phare d'Eckmühl, se distingue de ses congénères égarés en nos régions
+par sa taille exceptionnelle; il mesure environ 15 mètres de longueur.
+Ce sujet rare a attiré l'attention du Muséum qui a envoyé un délégué
+chargé de surveiller le dépeçage. Et le squelette sera probablement
+attribué à un musée de province, qui pourra s'honorer, comme le Jardin
+des Plantes de Paris, d'une cour de la Baleine.
+
+
+
+LES THÉÂTRES
+
+Le théâtre Léon-Poirier vient de nous révéler une comédie satirique, de
+M. Lucien Gleize, qui a obtenu le plus franc succès. Le _Veau d'or_ est
+l'histoire amusante, alerte, et très spirituellement satirique sans
+méchanceté, d'un parvenu richissime, vaniteux jusqu'au ridicule, et de
+sa cour d'adulateurs; une intrigue sentimentale lie entre elles les
+scènes dont se composent ces trois actes, scènes de caractère où
+éclatent à tout instant les traits cocasses, les formules bien venues,
+les mots de situation. On a applaudi la pièce et ses interprètes, Mlles
+Catherine Fonteney et Suzanne Révonne, MM. Berthier, Louis Gauthier,
+Henri Beaulieu, Dechamps, Paul Plan, Arvel.
+
+«L'_Insaisissable Stanley Collins_, pièce à grand spectacle en vingt
+tableaux», de MM. de Marsan et Timmory, est une oeuvre conçue selon
+l'esthétique du théâtre du Châtelet. L'insaisissable Stanley Collins
+rappelle le mystérieux Crawford de l'affaire Humbert, si ingénieusement
+imaginé par la grande Thérèse. Les deux auteurs, tout autant qu'elle,
+ont fait preuve d'un sens avisé des coups de théâtre et, comme elle, ils
+se sont avant tout préoccupés de la mise en scène. Décors changeants,
+brillants costumes, musiques, cortèges et ballets sont d'un faste varié
+et pittoresque.
+
+Le théâtre de la Porte-Saint-Martin vient de reprendre le _Ruisseau_, de
+M. Pierre Wolff, qui, lors de sa création au Vaudeville en 1907,
+atteignit et dépassa la centième représentation. Cette comédie si fine,
+émouvante et généreuse, n'a pas vieilli. Son charme, qui est fait de
+tendresse, n'a rien perdu de son pouvoir sur le public. Et le succès
+d'hier égale et dépassera peut-être celui d'il y a six ans. Son
+interprétation est du reste tout à fait supérieure avec MM. Huguenet,
+Rosenberg, Mlle Jeanne Provost et Mlle Jane Pierly qui, après tant
+d'autres artistes de café-concert, a fait là, sur une grande scène, un
+début, d'autant plus remarqué qu'elle prenait dans le principal rôle
+féminin la lourde succession de Mlle Yvonne de Bray.
+
+[Illustration: Mlle Jane Pierly.--_Phot. A. Bert_]
+
+C'est décidément la saison des «reprises», au moins pour la
+Porte-Saint-Martin et pour l'Ambigu. Voici, sur cette dernière scène, la
+reprise de _Raffles_, triomphe de la pièce policière. Sa carrière fut
+longue au théâtre Réjane qui la révéla en 1907. Il est à prévoir qu'elle
+va, durant de nombreuses soirées, connaître un regain de succès avec sa
+nouvelle interprétation parmi laquelle figure, d'ailleurs, le brillant
+créateur de Raffles, M. André Brûlé.
+
+M. Jacques Rouché, devenu directeur de l'Opéra, est remplacé au théâtre
+des Arts par M. Irénée Mauget qui, au cours de l'été, représenta un
+certain nombre d'actes inédits d'auteurs nouveaux sur le théâtre de
+Verdure du Pré-Cateian, et qui se promet de nous révéler des oeuvres
+intéressantes. Son premier spectacle à la salle du boulevard des
+Batignolles comportait un drame de MM. Johannès Gravier et Lebert, le
+_Droit de mort_, sur un sujet profondément pathétique: le véritable
+droit de mort que des parents peuvent exercer encore de nos jours sur
+leurs enfants en s'opposant à une intervention chirurgicale,--et une
+comédie de MM. Pierre Bossuet et Georges Léglise, le _Coeur en panne_,
+marivaudage un peu long avec quelques jolies scènes.
+
+Le théâtre du Vieux-Colombier nous a offert, pour son second spectacle,
+une pièce en quatre actes, de M. Jean Schlumberger, les _Fils Louverné_;
+c'est un drame de famille composé avec le souci évident d'éviter tout
+effet mélodramatique, écrit avec un tact littéraire parfait; il est joué
+avec un soin discret par la troupe ordinaire du Vieux-Colombier.
+
+Le théâtre Impérial a renouvelé aimablement son spectacle en affichant
+trois petites pièces gaies: _Un malheur n'arrive jamais seul_, de M.
+Félix Galipaux; _Express-Agency_, de MM. Henri Falk et Maurice Dumas,
+qui ont mis à la scène les exploits comiques d'un fantaisiste Sherlock
+Holmes; _Un virtuose_, de MM. Wilned et Henry Roy, amusante
+«comédie-bouffe» dont un piano mécanique fait les frais. Une pantomime
+de M. Paul Franck, la _Griserie du Tango_, agrémente la soirée, qui se
+termine par une revue de MM. Jean Bastia, Jules Moy et Moriss, _A la
+bonne Franckette_, jouée par les auteurs.
+
+
+
+[Illustration: LE MONSIEUR QUI «FAIT DE L'EXERCICE», par Henriot.]
+
+
+[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont
+pas été fournis.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 ***
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+ http://www.gutenberg.org/3/6/3/8/36380/
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+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913
+
+Author: Various
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+Release Date: June 11, 2011 [EBook #36380]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 ***
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+Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque
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+<br><br>
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+<div class="cont">
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+<p>L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913</p>
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+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<div class="sml">
+<p>Ce numéro comprend:<br>
+1° LA PETITE ILLUSTRATION,<br>
+Série-Théâtre n° 20: <span class="sc">Les Requins</span>, de M. Dario Niccodemi;<br>
+
+2° Un <span class="sc">Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+<img alt="" src="images/001a.png"><br> <span class="sc"><span class="sml">
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Roux.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Daucourt.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Prince Valentin Bibesco.</span></span>
+<br>
+<b>UNE ÉTAPE DU VOYAGE AÉRIEN DE PARIS AU CAIRE<br>
+L'aviateur Daucourt et son passager,
+M. Roux, reçus par les aviateurs roumains à<br> leur arrivée à Bucarest.</b>
+<i>Phot. Duratzo.--Voir l'article, page 365.</i></p><br><br>
+
+<div class="somm">
+<p><i>Les prochains numéros de</i> La Petite Illustration <i>«Série-Théâtre»
+contiendront:</i></p>
+
+<p><i>Le Secret, de</i> <span class="sc">M. Henry Bernstein;</span></p>
+
+<p><i>Le Phalène, de</i> <span class="sc">M. Henry Bataille</span>;</p>
+
+<p><i>Le Procureur Hallers, de</i> <span class="sc">MM. Henry de Gorse et Louis Forest</span>;</p>
+
+<p><i>L'Occident, de</i> <span class="sc">M. Henry Kistemaeckers;</span></p>
+
+<p><i>Le Veau d'or, de</i> <span class="sc">M. Lucien Gleize.</span></p>
+</div>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>LE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORT</h4>
+
+<p>Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.</p>
+
+<p>Que pouvait-il, alors, vous arriver dans <i>un escalier?...</i> n'importe
+lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous
+arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de
+légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les
+paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues,
+intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici
+l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait,
+c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et
+demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces
+marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et
+entrecoupées de fréquents <i>repos...</i> oui, pour choir dans cet
+escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême
+faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se
+faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus
+allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras
+ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire
+n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se
+soumettre, <i>on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres
+jambes</i>. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un
+escalier, j'ai des marches, montez-moi.»</p>
+
+<p>Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il
+se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège
+le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite
+une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne
+le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'est
+<i>qu'il sait</i> «qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit
+bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore
+inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les
+façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui
+ne doit plus servir.</p>
+
+<p>Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le
+paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques
+secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à
+craindre de les manquer. Elles n'existent pas.</p>
+
+<p>Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort
+affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle
+gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller
+à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami.
+L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite
+la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un
+mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans
+l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied
+coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine
+capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un
+accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez
+vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez
+chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes,
+pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas.
+<i>C'est le progrès.</i></p>
+
+<p>Descendons dans <i>la rue d'autrefois</i>. Quels en étaient les périls
+divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du
+pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que,
+même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir
+de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner
+d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient
+empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de
+surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à
+embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de
+loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque
+toujours rendu impossible par <i>l'embarras</i>. On se disputait et on se
+chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.</p>
+
+<p>Tandis qu'aujourd'hui la me est le <i>lasciate ogni speranza</i> de chaque
+jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que
+l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et
+largement répandue par l'<i>auto</i> sous toutes ses formes: la mort en
+pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante
+et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne
+pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de
+construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui
+dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes
+de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu
+meurtrières. Qui ne les regrette?</p>
+
+<p>Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que
+nous sommes beaucoup plus tôt <i>rendus</i>, même si c'est chez le
+pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue. <i>C'est le progrès</i>.</p>
+
+<p>Prenons sur la route d'<i>autrefois</i> la diligence. Qu'y avait-il à
+craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou
+deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient
+parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces
+misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient,
+elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était,
+dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A
+part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que
+de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si
+grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps
+nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de
+gaieté dont les chavirements de diligences ont été le <i>motif...</i>
+continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une
+seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant
+aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée
+odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.</p>
+
+<p>Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en
+scène et frappe.</p>
+
+<p>Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace
+pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques
+instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des
+années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à
+plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours
+exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits
+et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile
+de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille,
+de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs,
+dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre
+soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus
+inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la
+prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées
+permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne
+s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec
+la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus,
+il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science,
+elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise»,
+elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la
+découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle
+emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les
+forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la
+moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense
+plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son
+orgueil, en le mutilant.</p>
+
+<p>Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la
+science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une
+maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées...
+sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et
+toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son
+infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des
+proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les
+vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence
+inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de
+vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de
+plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les
+collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un
+rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de
+gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et
+de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du
+matériel... ou l'oubli du chauffeur...</p>
+
+<p>Le seul <i>chauffeur</i> coupable ce n'est pas le pauvre diable au service de
+la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi,
+c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et du <i>rapide</i>
+qu'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel
+responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin!
+Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus
+«Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et
+tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas
+ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p>
+
+<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br>
+
+<h3>A PROPOS D'UNE PROVOCATION</h3>
+
+<p><i>Une dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait
+récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir
+provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre
+Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en
+territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de
+cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse,
+si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de
+se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la
+déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher
+qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux.</i></p>
+
+<p>Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le
+généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige
+à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de
+leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare
+d'occasion!</p>
+
+<p>Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire!</p>
+
+<p>J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété
+de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs
+si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du
+reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après
+les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont
+acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot
+grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur
+incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai
+dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment
+sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs
+même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais
+chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler
+leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa
+valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène.</p>
+
+<p>Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier,
+pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles
+de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de
+provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement
+ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble
+même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre,
+<i>a priori</i> jetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux
+n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me
+refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation
+qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer,
+aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison,
+car le jeune insolent a été désavoué dans la suite.</p>
+
+<p>J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir
+hautement proclamé la <i>vérité, l'indéniable vérité</i>, que des milliers
+d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels,
+mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares
+eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des
+moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits, <i>devenus pages
+d'histoire</i>, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements.</p>
+
+<p>La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune
+énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas
+Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier
+balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir
+constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée
+et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de
+«crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout
+entier dans ce mot-là!</p>
+
+<p>Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on
+m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de
+m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose
+facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que
+plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus
+immondes.</p>
+
+<p>Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce
+pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour
+ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma
+pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je
+ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de
+là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis;
+aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à
+jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela.</p>
+
+<p>Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma
+place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur
+avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont
+sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me
+désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir:
+cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement
+dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules.
+L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas
+beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne
+ramasse son petit défi?</p>
+
+<p>En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays,
+qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime
+et si belle.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Pierre Loti.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE</h3>
+
+<p class="mid"><i>(Voir notre gravure en première page.)</i></p>
+
+<p>L'aviateur Daucourt et son compagnon M. Roux continuent triomphalement
+leur randonnée vers le Caire.</p>
+
+<p>Nous avons laissé les deux hardis voyageurs sur la route d'Augsbourg à
+Munich. Trois jours plus tard, ils arrivaient à Vienne. Après avoir
+attendu en vain le beau temps, ils quittent la capitale de l'Autriche le
+2 novembre à 10 heures du matin, et, pendant 300 kilomètres, ils volent
+en plein brouillard. A 2 heures de l'après-midi ils atterrissent à
+Budapest; une réception enthousiaste leur est faite par l'Aéro-Club de
+Hongrie et par la colonie française.</p>
+
+<p>Nos compatriotes s'engagent ensuite dans les gorges encaissées du
+Danube; ils passent au-dessus des Portes de Fer, et, après un vol de 400
+kilomètres, sans escale, ils se reposent à Craïova. Le lendemain, pour
+la première fois, le soleil est magnifique; en deux heures, ils
+franchissent les 250 kilomètres qui les séparent de Bucarest: trois
+aéroplanes militaires roumains, venus au-devant d'eux, les escortent
+jusqu'au champ d'aviation, où les attend le prince Bibesco. Même accueil
+enthousiaste à Varna dont les habitants n'ont pas encore vu d'aéroplane;
+un régiment bulgare musique en tête vient saluer le départ de nos
+aviateurs. Poussés vers le large par un vent de tempête, les voyageurs
+atterrissent à Podima, village de pêcheurs, situé non loin des lignes de
+Tchataldja. Personne ne peut les comprendre, et les paysans, les prenant
+pour des Bulgares, se montrent défiants. Enfin, tout s'arrange. Le temps
+se calme, l'avion reprend son vol et vient se poser à San Stefano devant
+le consul général de France qu'entourent le préfet de Constantinople et
+les officiers aviateurs ottomans.</p>
+
+<p>Les autorités turques rivalisent d'attentions délicates pour les
+courageux Français. Le sultan, prévenu de leur présence à la cérémonie
+du baise-main, envoie le grand maître des cérémonies les féliciter; les
+deux touristes déjeunent à l'ambassade de France, dînent chez le maire
+de Péra, sont reçus par le gouverneur militaire de Constantinople.</p>
+
+<p>Si, comme il faut l'espérer, aucun accident ne vient interrompre ce raid
+merveilleux, nous retrouverons bientôt l'oiseau de France à Beyouth.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>
+Nijinsky et sa jeune femme<br>
+sortant de l'église Saint-Michel,<br>
+à Buenos-Ayres.</b>--<i>Phot. Baudoin.</i></p>
+
+<h3>LE MARIAGE DE NIJINSKY</h3>
+
+<p>C'est de l'Amérique du Sud que nous en est venue la nouvelle: le célèbre
+danseur qui, il y a quelques années, a révélé aux Parisiens,
+d'inoubliable façon, les grâces imprévues, les langueurs et les
+frénésies des ballets russes, et qui, depuis, renouvelait pour eux à
+chaque saison le miracle de ses souples jeux, Nijinsky s'est marié. Il
+s'était rendu, l'été dernier, en Argentine, pour y donner une série de
+représentations impatiemment attendues. Les loisirs de la longue
+traversée le rapprochèrent d'une jeune artiste de sa troupe, Mlle
+Pulska, qui, appartenant à une riche famille russe, s'était sentie
+poussée, voici un an seulement, vers le théâtre, par une irrésistible
+vocation chorégraphique. Lorsqu'ils débarquèrent à Buenos-Ayres, ils
+étaient fiancés.</p>
+
+<p>Les grands ténors, illustres dans les deux mondes, avaient seuls coutume
+jusqu'à présent de bénéficier, dans les affaires de leur vie privée,
+d'un succès de curiosité: cette fois-ci, ce fut un danseur qui l'obtint.
+Et le mariage de Nijinsky fut un événement à Buenos-Ayres. La cérémonie
+religieuse eut lieu, le 10 septembre, en l'église Saint-Michel, celle
+qu'élit de préférence l'aristocratie argentine en semblables occasions.
+Notre photographie montre le couple dont l'union vient d'être célébrée:
+dans le jeune homme à la stricte élégance qui apparaît sur cette image,
+on reconnaîtra, après un peu d'hésitation peut-être, celui qui a si
+souvent émerveillé les Parisiens par ses bonds harmonieux, le Vestris
+slave, le prestigieux créateur de l'<i>Oiseau de feu</i>, de <i>Schéhérazade</i>
+et de <i>Pétrouchka</i>.</p><br><br>
+
+<h3>LE PONT DU GARD</h3>
+
+<p>Le pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque
+sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès
+d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à
+revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle
+originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone de<br>
+protection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenant<br>
+en grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent les<br>
+endroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.</b></p>
+
+<p>Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu,
+ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la
+résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer
+rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M.
+Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques.</p>
+
+<p>Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins,
+arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins,
+l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune;
+l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels.</p>
+
+<p>Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière
+dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de
+mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de
+crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant
+alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement
+stériles.</p>
+
+<p>L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux
+premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres
+d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du
+niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de
+toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le
+«Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit
+pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux
+collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à
+l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à
+l'alimentation de Nîmes.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br>
+<b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1.--Fourche formée par le chemin de grande communication<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangée<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;d'arches, et par l'entrée (à droite) du chemin privé de<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Calderon.</b>--<i>Phot. Ch. Bernheim.</i></p>
+
+<p>Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers
+environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste
+s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont
+loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande
+étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux
+aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le
+monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui
+l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval,
+appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la
+particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le
+fonds d'un particulier.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>
+3--Le chemin de grande communication<br>
+franchissant le Gardon par le pont moderne<br>
+juxtaposé au pont antique contre la rangée<br>
+des premières arches.</b></p>
+
+<p>La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette
+partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence,
+aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des
+eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon.
+L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la
+rivière était navigable ou flottable.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède
+simplement:</p>
+
+<p>Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;</p>
+
+<p>Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre
+la projection des arches inférieures;</p>
+
+<p>Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités
+du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État
+pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.</p>
+
+<p>Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce
+indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État.
+Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838;
+l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en
+1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M.
+Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.</p>
+
+<p>Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait
+construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le
+même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à
+peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont
+appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande
+communication n° 32.</p>
+
+<p>Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de
+M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une
+atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de
+l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut
+pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>
+2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété de<br>
+M. Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les arches<br> du
+pont.</b>--<i>Phot. Ch. Bernheim.</i>]</p>
+
+<p>Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat,
+qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont
+de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui
+appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut
+vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède
+depuis 1894.</p>
+
+<p>On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur
+qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval
+de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous
+la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents
+mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge
+inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150
+ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain
+dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul
+point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue.
+Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.</p>
+
+<p>Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de
+son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a
+créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête,
+dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de
+Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent
+sous les yeux des gendarmes débordés.</p>
+
+<p>Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son
+chemin privé, et il semble <i>provisoirement</i> maître de la situation. Car,
+comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété
+du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut,
+il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du
+chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».</p>
+
+<p>L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec
+une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la
+division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts,
+est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé
+d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue».
+M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain
+d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b>
+4--Le pont du Gard vu dans toute son étendue de la<br>
+propriété de M. Calderon, dont l'accès est maintenant interdit au
+public.</b><br>--<i>Phot. Neurdein.</i></p>
+
+<p>Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas
+désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune
+et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après
+l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les
+abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept
+seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare.
+Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le
+département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le
+faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi
+de 1841.</p>
+
+<p>Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.</p>
+
+<p>Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on
+conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a,
+dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant
+son mobilier et usant de son billard.</p>
+
+<p>En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre,
+M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui
+sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les
+Français applaudiront à ce geste élégant.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré.</span></span></p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>
+Les nouveaux paquebots français de l'Amérique du Sud: le
+<i>Gallia.</i></b><br>--<i>Phot. M. Bar</i>.</p>
+
+<h3>UNE RENAISSANCE MARITIME</h3>
+
+<h4>LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET l'AMÉRIQUE DU SUD</h4>
+
+<p>En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses
+notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau
+exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition
+des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne
+répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de
+vitesse.</p>
+
+<p>Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux
+que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant
+chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes
+nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes
+progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure
+partie à nos capitaux.</p>
+
+<p>Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement
+apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés
+d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre
+directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en
+treize jours.</p>
+
+<p>Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de
+1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.</p>
+
+<p>En effet, le paquebot <i>Lutetia</i>, inaugurant réellement les services de
+la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er
+novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes
+sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un
+coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et
+brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais
+se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq
+symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.</p>
+
+<p>La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots
+identiques, <i>Lutetia</i> et <i>Gallia</i>, auxquels s'ajoutera prochainement le
+<i>Massilia</i>.</p>
+
+<p>Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités
+essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du
+confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et
+la décoration des salons communs.</p>
+
+<p>Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur
+déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de
+20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.</p>
+
+<p>Le <i>Gallia</i> et ses «sister-ships», <i>Lutetia</i> et <i>Massilia</i>, portent
+au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur,
+réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies
+toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français:
+salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands
+halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger
+occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à
+cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils
+goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille
+cuisine française.</p>
+
+<p>On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des
+passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous
+excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et
+munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.</p>
+
+<p>Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux
+passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique,
+on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur
+sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque
+classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les
+paquebots d'antan.</p>
+
+<p>Au moment même où le <i>Lutetia</i> quittait Bordeaux pour le voyage
+d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à
+bord du <i>Gallia</i>, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à
+travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.</p>
+
+<p>Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du
+Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux
+ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant
+Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port
+génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à
+bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la
+plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des
+préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le
+ciel et la mer.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le salon de musique du <i>Gallia.</i></b>--<i>Phot. Leleux.</i></p>
+
+<p>La présence, à bord du <i>Gallia</i>, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État
+à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques,
+politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion
+méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son
+installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi
+toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet
+organe si important de notre outillage national de l'état de marasme
+presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive
+et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout
+particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots
+un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon
+renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et
+apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français
+et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à
+nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par
+le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de
+notre pays. En participant à la croisière du <i>Gallia</i>, au premier rang
+des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré
+l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au
+pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du
+monde, la place qu'il doit occuper.</p>
+
+<p>Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance
+maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul
+n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà
+par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des
+Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que la <i>France</i> et la
+<i>Provence</i> pour la première, le <i>Paul-Lecat</i> et l'<i>André-Lebon</i> pour la
+seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers
+naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent
+bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion
+de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas
+douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la
+prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien
+prestige.</p><br><br>
+
+
+
+<h3>LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES</h3>
+
+<p>Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations,
+en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré,
+c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine,
+car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au
+contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la
+rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle
+apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise,
+transpose et fixe en ses vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,</p>
+<p class="i14"> Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,</p>
+<p class="i14"> Et qui, toujours troublés par de changeants visages,</p>
+<p class="i14"> Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.</p>
+</div></div>
+
+<p>«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse,
+cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les
+transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui
+savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La
+politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne
+qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de
+Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des
+badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient
+cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...</p>
+
+<p>Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des
+couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces
+roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et
+ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage
+de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries
+fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de
+la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les
+odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre
+Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux
+sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone
+impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des
+anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par
+instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et
+philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et
+poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent
+leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui
+pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec
+ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait
+s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles
+suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits
+nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus
+tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé
+bourreau à sa victime:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,</p>
+<p class="i14"> Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,</p>
+<p class="i14"> Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,</p>
+<p class="i14"> Pourrai-je pardonner à mon âme féroce</p>
+<p class="i14"> La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?</p>
+</div></div>
+
+<p>L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent
+écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits,
+entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été
+orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La
+nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans
+limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant
+«resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers
+en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le
+rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Je regarde votre humble et délicat visage</p>
+<p class="i14"> Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,</p>
+<p class="i14"> Car tous les continents et tous les paysages</p>
+<p class="i14"> Faisaient de votre front mon sensible univers.</p>
+</div></div>
+
+<p>Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que
+ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop
+humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux
+qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.</p>
+
+<p>La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie,
+qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i12"> Car l'amour, radieux comme un verger prospère,</p>
+<p class="i20"> Est gonflé de sanglots...</p>
+</div></div>
+
+<p>Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent
+néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et
+que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle
+évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des
+lacs profonds et tranquilles.</p>
+
+<p>Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse
+des <i>Vivants et les Morts</i> à ne plus chanter que sur le ton de la
+prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce
+novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très
+éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté
+verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit
+la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les
+hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du
+siècle, se réaliser en un dieu de pureté.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon.</b><br>
+<i>Photographie Desboutin..</i></p>
+
+<p>Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous
+par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour,
+cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de
+rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques,
+sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle
+étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son
+regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle
+renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Jean Lefranc.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br> <b>Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James Town à<br>
+Longwood en passant par le Tombeau.</b>--<i>Dessin de L. Trinquier.</i>]</p>
+
+<h3><i>LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNE</i></h3>
+
+<h4>UNE MASURE ET UN TOMBEAU</h4>
+
+<p>Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et
+peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme
+ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers
+noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de
+flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la
+maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau
+où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique,
+sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.</p>
+
+<p>Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans
+nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un
+saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions
+ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore
+généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène
+s'arrête à la dernière page du <i>Mémorial</i>, c'est que Longwood est devenu
+français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont
+maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis
+cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger,
+contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine
+national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les
+encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île
+britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821,
+l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de
+cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la
+France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son
+tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de
+notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté,
+j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines
+français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du
+budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec
+leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay.
+Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins
+l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier
+coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau
+et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la
+France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la
+réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger,
+un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en
+est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en
+France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les
+domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui
+n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants
+de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions
+outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à
+d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe!
+Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va
+presque plus jamais de visiteurs français...</p>
+
+<p>Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités
+d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public,
+l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point
+améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de
+séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage
+les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le
+dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de
+l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe
+les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné
+une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux
+voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur.
+Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port
+clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du
+«postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le
+bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les
+voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par
+la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on
+parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes
+peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de
+constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes,
+s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces
+bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis
+meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du
+«château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un
+passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où
+s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état
+antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même
+bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation
+House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur,
+dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue
+d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un
+simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième
+partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et
+1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte
+et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine
+d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se
+réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le
+fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de
+600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.</p>
+
+<h4>LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA VALLÉE DU TOMBEAU</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Sur la route de James-town à Longwood: embranchement du<br>
+chemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br> <b>Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la source<br>
+de l'Empereur.</b> <i>Photographies A.-C. Cavicchioni.</i></p>
+
+<h4>LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA MAISON DE LA CAPTIVITÉ ET DE LA
+MORT</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br> <b>Sur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="table">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <b>Le salon où est mort l'Empereur.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+ <b>La véranda.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures du<br>
+cabinet de travail et de la chambre de l'Empereur.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009d.png"><br> <b>Vue d'ensemble de Longwood Old House.</b></p>
+
+<p class="mid"><i>Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C.
+Cavicchioni.</i></p>
+
+<h4>L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINES</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>État actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps,<br>
+Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br> <b>Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et ses<br>
+carreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur.</b><br>
+<i>Photographies A.-C. Cavicchioni.</i></p>
+
+<p>Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House,
+il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale,
+des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux
+monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de
+Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un
+siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il,
+les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre
+encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle
+à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon».
+Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier
+nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les
+vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de
+l'Empereur...</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage,
+et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood,
+à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au
+retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée,
+on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir
+suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre
+de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une
+voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue
+barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus.
+Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de
+pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui
+conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites
+Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les
+trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin
+d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du
+soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le
+murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme
+la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit
+de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou
+d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à
+l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de
+grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse
+le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et
+le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que
+l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa
+prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la
+redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté
+le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a
+bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux
+bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes
+bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs
+feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à
+divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade
+continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de
+recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la
+vallée.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br>
+<b>Plan du domaine français de Longwood Old House (ancienne<br>
+résidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).</b></p>
+
+<p>Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers
+les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent,
+à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.</p>
+
+<p>On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se
+ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le
+sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la
+captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon
+pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur
+terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route,
+maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable»,
+et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se
+dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou
+mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque
+secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Les tortues «du temps de l'Empereur» dans<br>l'ancien parc
+d'Hudson Lowe.</b></p>
+
+<p>L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par
+une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique
+surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on
+entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très
+verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et
+plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage,
+intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40
+acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de
+Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au
+prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs,
+fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en
+était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la
+législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance
+étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le
+cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les
+accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation
+et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres
+domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette
+acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée
+dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la
+sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et
+vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On
+payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes.
+La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par
+des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette
+tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la
+double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les
+cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des
+deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre
+blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante
+parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur
+affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur
+le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières
+est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings
+par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des
+domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons
+d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des
+raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock
+illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant
+officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse
+creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher
+l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu
+couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe
+devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout
+auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus
+loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de
+l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque
+cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New
+House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la
+fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison
+en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son
+existence.</p>
+
+<p>Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les
+cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La
+chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en
+écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour
+remédier à cet abandon insultant.</p>
+
+<p>Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une
+mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois.
+L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait
+pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des
+reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne
+maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés
+sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des
+fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment,
+considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle,
+subir des transformations importantes tout en restant la même et sans
+rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure
+a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et
+jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une <i>autre</i> maison. C'est
+bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur
+captif... Et maintenant, entrons:</p>
+
+<p>On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages
+grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn
+avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de
+l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en
+pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui
+prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce
+servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour
+les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard
+eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le
+captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à
+l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque
+auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert
+et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et
+souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se
+tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de
+l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié
+pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par
+le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement
+peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant
+chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement
+foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première
+impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon
+funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là:
+le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.</p>
+
+<p>De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où
+l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après
+dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un
+peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident
+se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est
+indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste
+de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et
+sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié
+d'ailleurs sur le papier primitif.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"><br><b>Le tombeau de Napoléon aux Invalides.</b><br><i>Phot. en couleurs
+de L. Gimpel.</i></p>
+
+<p>L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à
+peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le
+jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or
+tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la
+bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites
+pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et
+chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut
+guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne
+cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les
+parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la
+maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes
+immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le
+bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé,
+séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette
+façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des
+murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la
+tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses
+derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel
+s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la
+dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la
+masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans
+vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne
+tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera
+toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux
+continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois
+cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre,
+et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient
+pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui,
+insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces
+lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse,
+résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M.
+Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes
+tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les
+semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève,
+ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y
+a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au
+monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir
+Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les
+Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique,
+lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans,
+après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa
+charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la
+maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront
+les pierres à prix d'or.</p>
+
+<p>Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour
+cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très
+intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr.
+annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont
+aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien
+superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de
+prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier
+doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures,
+malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des
+domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux
+armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en
+plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la
+République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules
+ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider
+charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien
+plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de
+répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui
+demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a
+rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son
+rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et
+instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne
+serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui
+joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat?
+L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage
+impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait,
+j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction
+d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême
+station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="table">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres
+avant l'entrée en séance.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Pendant le vote: les portes de la salle gardées
+militairement pour empêcher la sortie des représentants.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><b>LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 OCTOBRE).</b> <br>--<i>Photographies de M. H. E. Dozon.</i></p>
+
+<h3>L'INTRONISATION DE YUAN-CHI-KAI</h3>
+
+<p>Moins d'un mois après son élection à la présidence définitive de la
+République chinoise, on apprenait que Yuan-Chi-Kaï venait de se
+débarrasser, par un coup d'État, de toute l'opposition parlementaire.
+Les 300 députés appartenant au kouo-ming-tang, c'est-à-dire à
+l'opposition radicale, étaient exclus du Parlement. Ce coup de force a
+peu surpris.</p>
+
+<p>Les Européens qui, comme notre confrère Jean Rodes, le distingué
+correspondant du <i>Temps</i>, ont été témoins de l'élection présidentielle
+et de l'installation--véritable intronisation--au Palais impérial du
+président Yuan-Chi-Kaï, n'ont point, en effet, conservé de doutes sur le
+caractère peu constitutionnel et quasi monarchique du régime que l'on
+instaurait. A propos des opérations électorales qui durèrent, le 6
+octobre, de 10 heures du matin à 7 heures du soir, M. Jean Rodes a noté
+cet incident caractéristique:</p>
+
+<p>«Plusieurs centaines d'habitants de Tien-Tsin, délégués par la Chambre
+de commerce de cette ville et venus, le matin, en chemin de fer,
+s'arrogèrent, avec évidemment l'acceptation de Yuan-Chi-Kaï, dont ils
+étaient partisans, la police de la salle. Vers le milieu de la journée,
+des parlementaires ayant voulu sortir pour manger, ces gardiens
+improvisés les en empêchèrent absolument. Ils consentirent seulement à
+leur faire parvenir quelques vivres. C'est donc pour ainsi dire à l'état
+de prisonniers et surveillés par des gens sans mandat que les députés et
+sénateurs procédèrent à l'élection...»</p>
+
+<p>Quatre jours après, le 10 octobre, le président Yuan-Chi-Kaï recevait
+solennellement l'investiture légale, en présence de tous les hauts
+dignitaires des Chambres et des ministres étrangers.</p>
+
+<p>«Affublé d'un costume de général moderne couleur bleu de ciel et coiffé
+d'un haut képi surmonté d'un panache blanc, Yuan-Chi-Kaï, dit M. Jean
+Rodes, était, d'une manière assez peu en harmonie avec cette tenue
+militaire, porté en chaise. Une foule de dignitaires, vêtus du même
+uniforme, se pressaient et trottinaient autour de lui, selon la plus
+vieille coutume des cours orientales.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Le président Yuan-Chi-Kaï, entouré des membres du corps<br>
+diplomatique à Pékin.</b>--<i>Phot. Fu Sheng.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"></p>
+
+<p>1. Le président Yuan-Chi-Kaï.--2. S. E. Don Luis Pastor, doyen du corps
+diplomatique, ministre d'Espagne.--3. S. E. M. Wallenberg, ministre de
+Suède.--4. S. E. M. A. Conty, ministre de France.--5. S. E. M. de
+Cartier de Marchienne, ministre de Belgique.--6. S. E. le comte
+Aklefelt-Laurvig, ministre de Danemark.--7. S. E. M. Williams, chargé
+d'affaires des États-Unis.--8. S. E. Lou-Tseng-Tsiang, ministre des
+Affaires étrangères, Wai-Kiao-Pou.--9. S. E. H. Kroupensky, ministre de
+Russie.--10. S. E. M. Yamaza, ministre du Japon.--11. S. E.
+Tsao-Jou-Linn, vice-ministre des Affaires étrangères.--12. S. E. M.
+Bathala de Freitas, ministre de Portugal.--13. S. E. le comte von
+Limburg-Stirum, ministre des Pays-Bas.--14. S. E le baron von
+Seckendorff, ministre d'Allemagne.--15. S. E. Leang-Cheu-Yi, secrétaire
+général de la présidence.--16. M. le chevalier Daniel Varé, chargé
+d'affaires d'Italie.--17. M. J. B. Alston, chargé d'affaires de
+Grande-Bretagne.--18. Amiral Tsai-Ting-Kan, conseiller du
+président.--19. le général Yin-Tchang, conseiller du président.--20. M.
+Herrera de Huerta, ministre du Mexique.--21. M. Tang-Tsai-Fou,
+conseiller au ministère des Affaires étrangères.--22. M. Tang-Hoa-Long,
+président de la Chambre des députés, Tchong-Yi-Yuan.--23. M.
+Wang-Chia-Siang, président du Sénat, Tsan-Yi-Yuan.--24. M. le comte des
+Fours, chargé d'affaires d'Autriche-Hongrie.--25. Amiral Liou-Kuan-Hsun,
+ministre de la Marine.</p>
+
+<p>La solennité eut lieu dans la vaste salle où l'empereur se tenait
+autrefois pour les grandes réceptions annuelles. Lorsque Yuan-Chi-Kaï
+eut fait son entrée, il gravit la haute estrade impériale et s'installa
+délibérément à la place du trône où des chambellans, les uns en habit,
+les autres en redingote, l'entourèrent. Le président, dans ce décor et
+avec ces formes monarchiques, lut un long discours. Puis, à un
+commandement du maître des cérémonies, tous les Chinois présents
+s'inclinèrent profondément trois fois. La réception diplomatique eut
+lieu ensuite. Après quoi le prince Pou Loun, vêtu lui aussi en général
+bleu, vint au nom de la famille impériale présenter ses voeux et offrir
+un cadeau. Une grande parade militaire, le défilé de 18.000 hommes
+devant les portes du palais, termina ces cérémonies qui devaient
+marquer, pour l'histoire, les débuts pittoresques et un peu gauches de
+la République chinoise dans le monde moderne.</p>
+
+<p>Le lendemain, le président Yuan-Chi-Kaï réunissait dans un déjeuner
+suivi d'une garden-party les chefs de mission et le personnel des
+légations, et c'est au cours de cette fête, plus intime, que fut prise
+la photographie ici reproduite de Yuan-Chi-Kaï, en son bel uniforme bleu
+et archigalonné de président ou de généralissime, au milieu des
+ministres accrédités en sa capitale.</p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br><b>APRÈS LA TEMPÊTE.--Les épaves du «Mesolonghion» jeté à la<br>
+côte près de Casablanca; à l'arrière-plan, le «Nana Martini» échoué.</b><br>
+
+<i>Photographie Ch. Ratet.</i></p>
+
+<p><i>Le coup de vent qui, à la fin du mois dernier, a soufflé sur
+l'Atlantique a sévi avec une violence particulière sur les côtes du
+Maroc, où la mer est toujours si dure. Le 29 octobre, la tempête jetait
+à la côte un voilier français, la</i> Marguerite, <i>à Rabat, et trois autres
+navires mouillés en rade de Casablanca, le</i> Liria, <i>espagnol, le</i>
+Mesolonghion; <i>battant pavillon hellénique, et le</i> Nana Martini,
+<i>allemand. Aux premières nouvelles de ces trois derniers sinistres, le
+général Franchet d'Esperey et le général Ditte se portaient sur la
+plage. Les secours furent organisés rapidement. Mais le</i> Mesolonghion,
+<i>le plus en danger et le premier secouru, fut vite mis en pièces par les
+vagues furieuses. Quatorze de ses matelots disparurent. Le</i> Nana
+Martini, <i>échoué non loin de là, put débarquer sans pertes son équipage.
+Quant au</i> Liria, <i>le sauvetage des marins qui le montait fut long,
+dangereux, fertile en péripéties. Il fut l'occasion de maints actes de
+courage et de dévouement. Là encore tout le monde fut sauf, mais le
+navire était perdu. Ce véritable raz de marée a été, pour le port de
+Casablanca, en construction, une rude et excellente épreuve. On n'était
+pas sans inquiétude quant aux fondations des môles, que les prophètes de
+malheur disaient devoir être balayées comme des fétus. Elles ont, au
+contraire, résisté admirablement.</i></p><br><br>
+
+<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4>PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS</h4>
+
+<p>J'ai sur ma table une douzaine de cartes qui me convient aux expositions
+d'art les plus diverses. On le sent: l'écluse est maintenant ouverte et
+nous allons vivre jusqu'à l'été <i>sous</i> la peinture! En quel océan ce
+torrent ira-t-il se noyer lui-même? Quelles terres, je veux dire quelles
+collections ira-t-il submerger ou féconder? On ne sait pas; et à
+l'éternelle question que se posent tant de braves gens, chaque année:
+«Où peut bien aller toute cette peinture?» nulle bouche humaine n'a
+encore répondu.</p>
+
+<p>J'utiliserai deux de ces cartes, en tout cas: j'irai à la galerie
+Montaigne--c'est-à-dire au théâtre des Champs-Elysées--voir l'Exposition
+d'Art chinois ancien; un art merveilleux, qui étonne sans doute plus
+qu'il ne charme, mais dont les surprises sont si passionnantes!
+Rappelez-vous les expositions récentes dont nous avons eu le régal au
+musée Cernuschi.</p>
+
+<p>Et puis j'irai flâner au quai de l'Horloge pour y voir une série
+d'oeuvres de Roty qu'un graveur-éditeur y expose depuis quelques jours.
+Roty fut un homme exquis, et qui a laissé une oeuvre aussi délicate et
+aussi noble que lui. Il a eu ce génie de n'être point l'esclave de ses
+outils; de ne jamais rapetisser ni sa vision ni son sentiment des choses
+à la mesure du cadre où il enfermait son oeuvre. Il a mis en des
+médailles toutes petites de vastes paysages, de grands gestes et des
+rêves infinis. Il faut aimer Roty. Ce petit homme timide fut l'honneur
+d'un art où nous excellons. Et puis on le fait revivre à nos yeux, dans
+un magasin du quai de l'Horloge, en plein décor de «vieux Paris», tout
+près de cet Institut où, discrètement, il siégea. C'est très bien.</p>
+
+<p>Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour
+une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a
+point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est
+pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très
+intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut
+arriver à se vulgariser <i>artistement</i> dans une forme où il semblait que
+ce fût bien difficile... Nous avions la <i>chromo</i>, qui était à la portée
+de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement
+accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle
+est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans
+l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de
+délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui
+n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite.</p>
+
+<p>La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver,
+ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque
+temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un
+étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées
+d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra.
+J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français
+d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art
+d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux
+il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais
+il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le
+devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours
+d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même,
+quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des
+gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux.</p>
+
+<p>Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi
+qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont
+rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y
+voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de
+fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite
+folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance
+demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un
+silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie
+de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous
+est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de
+nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le
+conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez
+Chevillard ou chez Pierné.</p>
+
+<p>Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur
+réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain);
+après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie,
+l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique;
+avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont
+venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise;
+car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui
+l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin
+d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de
+certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus
+profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis
+Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris!</p>
+
+<p class="mid"> *<br>* *</p>
+
+<p>Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme
+tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué»,
+annonce pour 1914 une Exposition <i>spéciale</i> dont l'intérêt sera grand.</p>
+
+<p>On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à
+côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses
+richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans
+l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent.
+Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la
+<i>Reliure</i>, de <i>l'Ivoire</i>, de la <i>Dentelle</i>, du <i>Fer forgé</i>, de la
+<i>Soie</i>, de la <i>Porcelaine</i>, de la <i>Parure précieuse de la Femme</i>, du
+<i>Papier et de la toile imprimés et pochés</i>, de la <i>Verrerie</i>, des
+<i>Grès,</i> de la <i>Broderie</i>; et, cette année, la délicieuse et si amusante
+Exposition de l'<i>Art pour l'enfance</i>, qui vient de finir, et à laquelle
+succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale <i>d'Art
+appliqué</i> à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du
+Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette
+Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition
+spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la <i>Statuette</i>», et «le
+<i>Meuble</i> destiné à la faire valoir».</p>
+
+<p>On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la
+Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos
+intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème
+excellent!</p>
+
+<p>J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et
+quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait
+que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à
+l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle
+qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées!<br>
+
+<span class="rig"><i>Un Parisien</i>.</span></p><br><br>
+
+<h3>AGENDA (15-22 novembre 1913)</h3>
+
+<p><span class="sc">Expositions artistiques</span>.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie
+Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la gravure originale en
+couleurs. (Clôture le <i>27 novembre.</i>)--Galerie Boutet de Monvel (rue
+Tronchet, 18): céramiques de Lachenal.--Galerie Devambez (43, boulevard
+Malesherbes): oeuvres de M. Hans Ekegardh; le <i>21 novembre</i>, ouverture
+de l'exposition des Amis de l'eau-forte.--Galerie Montaigne (avenue
+Montaigne): exposition d'art chinois ancien.</p>
+
+<p><span class="sc">Ventes d'art</span>.--Hôtel Drouot, salle 6, les <i>20 et 21 novembre</i>, estampes
+anciennes.--Salle 8, les <i>20 et 21 novembre</i>, laques anciennes du Japon,
+bronzes chinois et japonais, peintures et dessins.</p>
+
+<p><span class="sc">Conférences</span>.--Salle Gaveau (45, rue La Boétie): <i>Visions d'art</i> de M.
+Gervais-Courtellemont: le <i>21 novembre</i> à 9 heures du soir, la <i>France
+dans l'Afrique du Nord</i> (projections en couleurs), causerie de M.
+Gervais-Courtellemont; le <i>20 novembre</i>, à 3 heures, <i>Jeanne d'Arc</i>,
+causerie de M. Funck-Brentano.--Université des <i>Annales</i> (51, rue
+Saint-Georges), à 5 heures: le <i>17 novembre, Snobisme, snobs et
+snobinettes</i>, par M. Jules Lemaître; le <i>18, le Bon roi Henry</i>, par M.
+Henry Roujon; le <i>19, la Jeunesse de Victor Hugo</i>, par M. Jean Richepin;
+le <i>20, Une visite à madame mère, Laetitia Ramolino à Rome</i>, par M.
+Frédéric Masson; le <i>21, la Vie flamande</i>, par M. Émile Verhaeren; le
+<i>22, Pourquoi chante-t-on?</i> par M. Reynaldo Hahn.--Au théâtre de la
+Renaissance: le <i>15 novembre</i>, à 5 heures, conférence sur le <i>Tango</i>,
+par M. André de Fouquières; le <i>22 novembre</i>, à 5 heures, gala de
+musique consacré à Gustave Charpentier, conférence de M. Albert
+Acrémant.</p>
+
+<p><span class="sc">Concerts et auditions</span>.--Théâtre des Champs-Elysées, le <i>19 novembre</i>, en
+soirée, concert symphonique avec le concours de Mme Félia
+Litvinne.--Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), le <i>20 novembre</i>, de 3 à 4
+heures, séance de musique donnée par l'Association des Concerts
+Chaigneau.</p>
+
+<p><span class="sc">Exposition de chiens de luxe.</span>--Du <i>21 au 23 novembre</i>, 87, rue La
+Boétie, exposition organisée par le Club du chien de luxe.</p>
+
+<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux</i>; le <i>15 novembre</i>, Vincennes; le <i>16</i>,
+Auteuil (prix Montgomery); le <i>17</i>, Saint-Ouen; le <i>18</i>, Enghien; le
+<i>19</i>, Vincennes (obstacles); le 20, Auteuil (prix de Marly); le <i>21</i>,
+Saint-Ouen; le 22, Vincennes (trot).--<i>Gymnastique: le 15 novembre</i>, à 3
+heures, à la Sorbonne, congrès de l'Union des Sociétés de gymnastique de
+France; le <i>16 novembre</i>, au gymnase Japy, à 3 heures: sixième tournoi
+international.--<i>Aéronautique: le 15 novembre</i>, à Saint-Cloud, concours
+de distance organisé par l'Aéro-Club de France.</p><br><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<h4>LES LIVRES DE LA TERRE</h4>
+
+<p>Quelques livres de la terre nous sont venus liés ensemble comme une
+gerbe d'automne. Ils renferment un peu de la même âme; ils répandent une
+harmonie de parfums qui évoquent nos vacances trop vite interrompues
+parmi les bois, les sillons et les vignes. Ces livres sont: <i>Au Pays
+d'Oïl</i>, par M. Jean Revel; le <i>Vieux Gamin</i>, par M. Gaston Roupnel et le
+<i>Roman de la Forêt</i>, de M. Jean Nesmy, auxquels il faut joindre le
+<i>Planet Saint-Eloy</i>, de M. Roux-Servine, qui nous dit la vie et la mort
+de la tradition provinciale sur la «placette» d'une petite ville de
+Provence.</p>
+
+<p>Nous devons à M. Jean Revel de fortes études sur la vie terrienne:
+«Rustres», «Contes normands», les «Hôtes de l'Estuaire», «Terriens». On
+lira avec le même goût les savoureuses et émouvantes nouvelles qu'il a
+réunies sous ce titre: Au <i>Pays d'Oïl</i>[1]. M. Jean Revel a foi dans les
+destinées de la littérature provinciale, qu'il a dotée généreusement
+d'un prix annuel de 800 francs. Il continue d'écrire lui-même, pour
+l'exemple, et avec raison, puisque son talent reste chaud et jeune.</p>
+
+<p>Le <i>Roman de la Forêt</i>[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous
+en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise.
+Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très
+beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où
+il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions
+de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois
+mouillés:</p>
+
+<p>«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites
+aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des
+branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces,
+gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache
+l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la
+hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...»</p>
+
+<p>Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la
+forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout
+le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre
+saisons.</p>
+
+<p>M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en
+pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec
+ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de
+villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point
+certes que le <i>Vieux Garain</i>[3] prenne dans ce récit un visage de saint.
+Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa
+jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes
+sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le
+bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu
+débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa
+sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits
+bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre.</p>
+
+<p>[Note 1: Édition Fasquelle.]</p>
+
+<p>[Note 2: Édition B. Grasset.]</p>
+
+<p>[Note 3: Édition Fasquelle.]</p>
+
+<p>M. Roux-Servine, l'auteur du <i>Planet Saint-Eloy</i>[4], nous offre, pour
+ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique,
+pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en
+bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et
+peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la
+meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage
+du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en
+apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il
+nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence,
+irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment
+entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels
+renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de
+vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux
+demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la
+seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se
+déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche
+et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants
+sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que
+l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne,
+traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret
+quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire
+bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le
+connaître et affirment l'aimer.</p>
+
+[Note 4: Édition du «Provençal de Paris».
+15, rue du Faubourg-Montmartre.]
+
+<h4>RÊVE D'EMPEREUR</h4>
+
+<p>Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se
+draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de
+ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies».
+Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon
+III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement
+de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant
+et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient
+permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les
+silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure
+essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait
+un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le
+faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de
+la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a
+ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un
+grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son
+ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant,
+conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du
+«rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le
+palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son
+histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on
+pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de
+cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt
+l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître
+revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire».</p>
+
+<p>M. Frédéric Loliée insiste peu sur les faits, déjà connus, et que l'on
+pourra d'ailleurs retrouver, fort agréablement liés, commentés et
+illustrés, dans l'ouvrage du comte Fleury et de M. Louis Sonolet, sur la
+<i>Société du second Empire</i>[6]. M. Loliée concentre son observation sur
+la vie intérieure, sur l'évolution d'âme; et les traits qu'il dégage en
+force et en relief composent le portrait moral le plus impressionnant et
+le plus vrai peut-être que l'on nous ait jusqu'ici donné du rêveur
+impérial.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p>
+
+<p>[Note 5: <i>Rêve d'Empereur</i>. Ed. Émile-Paul, 7 fr. 50.]</p>
+
+<p>[Note 6: Dont le troisième volume (1863-1807) vient de paraître. Ed.
+Albin Michel, prix 5 francs.]</p><br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015a.png"></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="table">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le biplan avec ses rampes électriques.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<b>Le sillage lumineux tracé par l'aéroplane.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015b.png"><br><b>La chute des bombes sur une carcasse en bois figurant un<br>
+cuirassé et l'incendie de ce dernier.</b></p>
+
+<p class="mid"><b>EXPÉRIENCES DE LANCEMENT DE BOMBES EN AÉROPLANE, LA NUIT</b></p>
+
+
+
+<h4><span class="sc">Avions lanceurs de bombes.</span></h4>
+
+<p>L'Amirauté anglaise a fait procéder récemment, sur l'aérodrome de
+Hendon, à d'intéressantes expériences de lancement de bombes du bord
+d'un aéroplane. Ces expériences ayant lieu la nuit, la silhouette
+générale des avions était indiquée par une série de lampes qui
+permettaient de suivre les évolutions; sur le sol de l'aérodrome, on
+avait dressé une carcasse on bois simulant un navire de guerre, éclairée
+par des feux reproduisant aussi exactement que possible les feux
+réglementaires.</p>
+
+<p>Le vol des avions, dans ces conditions, fut un spectacle nouveau.
+L'appareil disparaissait dans la nuit, traçant des lignes de feu qui se
+déroulaient en un lumineux sillage. Et l'éclatement des bombes, qui,
+grâce à l'adresse des pointeurs, incendièrent assez rapidement le but
+proposé, ajoutait à l'étrangeté de ce feu d'artifice d'un nouveau genre.</p>
+
+<p><span class="sc">Conservation des oeufs par le silicate de Soude.</span></p>
+
+<p>Il y a longtemps qu'on a préconisé la conservation des oeufs dans un
+bain de silicate de soude ou verre soluble; mais depuis peu on a
+prétendu que les oeufs ainsi traités renferment une certaine quantité de
+silice soluble qui les rend dangereux pour la consommation.</p>
+
+<p>Un chimiste anglais, M. Bartlett, s'est livré à une série d'expériences
+en vue d'éclaircir définitivement la question. Il a constaté que si le
+bain contient de la soude libre, l'oeuf en absorbe et le blanc prend la
+consistance de gelée.</p>
+
+<p>On évite cet inconvénient en employant une solution convenable de
+silicate de soude à 10%. Après onze mois d'immersion les oeufs ne
+contiennent pas plus de silice que les oeufs frais et leur poids est
+sensiblement le même qu'avant leur introduction dans le bain. D'autre
+part, leur qualité est en général supérieure à celle des oeufs conservés
+par le froid, car les pores de la coquille sont clos et ne se laissent
+traverser par aucune mauvaise odeur.</p>
+
+<p><span class="sc">Carpes d'égout.</span></p>
+
+<p>Nous avons signalé jadis les essais entrepris en certains pays,
+notamment en Allemagne, pour assainir les cours d'eau, en les peuplant
+de jeunes carpes: ces poissons se nourrissent de certains microbes et
+les ferments qu'ils sécrètent en détruisent d'autres.</p>
+
+<p>Le procédé a donné d'excellents résultats et on songe à l'utiliser pour
+la purification des eaux d'égout. D'après les expériences et les calculs
+du docteur Hofer, de Munich, la carpe prospère dans les eaux polluées;
+des sujets d'une livre placés au mois d'août dans des étangs recevant
+des eaux d'égout avaient triplé de poids au mois de novembre. On
+pourrait ainsi obtenir un revenu dépassant parfois 1.000 francs par
+hectare.</p>
+
+<p>Le savant allemand ajoute que ces carpes peuvent être mangées sans
+danger. Elles consomment, non pas les toxines, mais seulement les
+animalcules qui les produisent; d'autre part, leur cuisson offrirait des
+garanties suffisantes contre l'infection microbienne.</p>
+
+<p>Attendons-nous donc à voir bientôt introduire à Paris comme «carpes de
+la Loire» les carpes d'égout dues à l'initiative de la science
+germanique.</p>
+
+<p><span class="sc">Inconvénients du chocolat pour les nourrices.</span></p>
+
+<p>On sait que l'alimentation des nourrices exerce une grande influence sur
+la composition du lait, influence telle qu'on fait parfois ingérer par
+la nourrice certains médicaments destinés à l'enfant. Mais on n'avait
+jamais remarqué jusqu'ici l'action nocive que peut présenter la
+consommation abusive du chocolat. MM. Brandeis et Quintrie ont fait à
+cet égard une observation curieuse qu'ils viennent de communiquer à la
+Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux.</p>
+
+<p>Un bébé étant affecté de troubles digestifs assez graves, le lait
+maternel fut analysé: on y trouva des cristaux d'oxalate de chaux.
+C'était un élément tout à fait anormal, et, en cherchant d'où il pouvait
+provenir, on apprit que la mère mangeait une quantité excessive de
+chocolat. Or, le chocolat contient presque toujours une légère
+proportion d'acide oxalique; il fut donc interdit à la nourrice. En
+quelques jours les malaises de l'enfant cessèrent complètement.</p>
+
+<p><span class="sc">La teinture d'iode dans les approvisionnements de l'armée</span></p>
+
+<p>Depuis que les travaux du professeur Reclus ont fait connaître la haute
+valeur antiseptique de la teinture d'iode, la chirurgie moderne en a
+fait la base de presque tous ses pansements. Malheureusement, ce
+précieux produit doit, pour être efficace, être de préparation récente.
+Au bout de huit jours, il s'altère et devient irritant; après un mois,
+il est caustique. Pour remédier à cet inconvénient grave, on a proposé
+de lui ajouter diverses substances conservatrices, de l'iodate de
+potasse par exemple, du borax ou de l'iodure de potassium. Mais ce ne
+sont là que des moyens de fortune dont la constance n'a jamais été
+démontrée.</p>
+
+<p>Aussi convient-il de signaler qu'un praticien de notre armée, le
+pharmacien-major Pellerin, attaché à la direction du service de santé du
+ministère de la Guerre, vient de trouver le moyen pratique de fabriquer
+des comprimés d'iode pur, susceptibles de résister pendant de longs mois
+à toute altération. Pour s'en servir, il suffit d'en placer un dans une
+quantité convenable d'un liquide alcoolique quelconque où il se dissout
+instantanément.</p>
+
+<p>Grâce à cette découverte, nos ambulances et nos formations sanitaires de
+campagne vont être, dans un délai très bref, pourvues du médicament
+précieux, indispensable pour les soins d'urgence à donner aux blessés.</p>
+
+<p><span class="sc">L'éponge de fer et la purification de l'eau.</span></p>
+
+<p>Quand on fait passer un courant de vapeur d'eau dans de la fonte en
+fusion, celle-ci, en se solidifiant par refroidissement, prend un aspect
+poreux qui lui a valu le nom commercial d'éponge de fer. Ce produit bien
+connu n'a dans l'industrie que des usages assez restreints; mais il est
+possible que désormais sa fabrication se trouve assurée d'assez larges
+débouchés. Le service municipal des eaux de New-York vient, en effet,
+de l'employer pour constituer des lits filtrants et se déclare enchanté
+de son emploi, après de nombreuses expériences concordantes. Un filtre
+garni d'éponge de fer se laisse traverser par l'eau avec une grande
+rapidité, mais l'assainit au passage d'une façon si parfaite que,
+fût-elle saumâtre ou fétide à son entrée dans l'appareil, cette eau se
+trouve, à la sortie, dépourvue de toute mauvaise odeur, privée de goût
+désagréable et susceptible de demeurer pendant de longs mois claire,
+limpide, sans aucune altération, absolument potable en un mot.</p>
+
+<p>Ces expériences devraient être reprises chez nous: en raison du prix de
+revient très bas de l'éponge de fer, rien ne s'opposerait à son adoption
+pour le filtrage des eaux, si les conclusions optimistes des ingénieurs
+américains sont confirmées de tous points.</p>
+
+<p><span class="sc">A propos de la statue de Jupille.</span></p>
+
+<p>Plusieurs lecteurs nous demandent quel est l'auteur du monument,
+reproduit dans notre numéro du 1er novembre, qui rappelle, à l'Institut
+Pasteur, l'acte de courage du petit Jupille terrassant un chien enragé:
+ce groupe est l'oeuvre du statuaire Émile Truffot, qui fut l'un des
+meilleurs élèves de Carpeaux, et a laissé le souvenir d'un excellent
+artiste.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br>
+<b>Le transport de la marine de guerre américaine <i>Orion</i>
+ravitaillant<br> en charbon le cuirassé <i>Ohio</i> dans le port de
+Marseille.</b><br>--<i>Phot. du lieut.-col. Prat.</i></p>
+
+<h4>NAVIRES AMÉRICAINS EN FRANCE</h4>
+
+<p>Une division navale américaine, composée des cuirassés <i>Vermont</i> et
+<i>Ohio</i>, au cours d'une croisière en Méditerranée, va passer quelques
+semaines dans les eaux françaises. Ces cuirassés sont actuellement à
+Marseille, où a été prise notre photographie. Ils y ont grand succès de
+curiosité, avec leurs étranges mâts-tourelles. Mais ce qui retient le
+plus vivement l'attention des marins comme des simples... terriens,
+c'est le transport <i>Orion</i> qui les accompagne et qui est spécialement
+chargé de les ravitailler en charbon. C'est un navire d'un type tout
+nouveau et qui vient d'être mis en service récemment. Il peut porter
+10.500 tonnes de houille. Il présente un aspect très particulier, avec
+son pont chargé de grues puissantes qui lui permettent de charger
+rapidement les navires qui peuvent avoir recours à ses services. De tels
+bâtiments pareraient heureusement, en temps de guerre, aux difficultés
+toujours grandes du ravitaillement.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b>
+Le monument français de Berne<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;fleuri par les anciens<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;légionnaires.</b>--<i>Phot.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Fourmann.</i></p>
+<h4>LE SOUVENIR FRANÇAIS A BERNE</h4>
+
+<p>La colonie française de Berne n'oublie pas les soldats morts pour la
+patrie pendant le séjour en Suisse, en 1871, de nos troupes de l'Est
+mutilées et épuisées; et, suivant une tradition déjà lointaine, elle
+s'est réunie dimanche dernier avec son drapeau, au cimetière de
+Bremgarten où s'élève un très beau monument commémoratif.</p>
+
+<p>Deux couronnes de fleurs naturelles ornées de rubans tricolores furent
+déposées au pied de ce monument, l'une par la colonie française, l'autre
+par la société suisse des anciens légionnaires qui avait tenu à se
+joindre au cortège formé à l'entrée du cimetière. Cette touchante
+manifestation des anciens légionnaires suisses, groupés sous le drapeau
+français, est une réponse éloquente aux attaques haineuses et
+périodiques de la presse pangermaniste contre notre légion.</p>
+
+<h4>LE PROCÈS DE KIEF</h4>
+
+<p>A Kief, un retentissant procès, terminé d'hier, a, durant plusieurs
+semaines, provoqué d'ardentes discussions en Russie. L'assassinat, dans
+des conditions restées mystérieuses, d'un enfant nommé Youtchinsky;
+certaines conclusions des médecins qui avaient procédé à l'autopsie, la
+mise en accusation de l'israélite Beylis, soupçonné d'être l'assassin,
+ont permis d'évoquer devant les juges l'obsession sanglante du «crime
+rituel».
+<span class="rig"><img alt="" src="images/016c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Beylis.</b>--<i>Phot. Kowalsky.</i></span>
+D'où, en Russie, une émotion violente, le déchaînement des
+antisémites, d'un côté, et, d'autre part, la riposte non moins ardente
+de leurs adversaires les accusant d'inventer des prétextes à massacres.</p>
+
+<p>Le procès s'est terminé par l'acquittement de Beylis. Le jury de Kief,
+tout en affirmant sa conviction que le meurtre du jeune Youtchinsky
+avait été commis dans la fabrique où les juifs confectionnaient leurs
+pains azymes, a, sur une seconde question, répondu que Beylis n'était
+pas coupable.</p>
+
+<p>Ce verdict rendu par douze hommes du peuple, dont une certaine partie de
+l'opinion suspectait bien à tort les préjugés, paraît devoir apaiser les
+passion...</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/016d.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>
+Une baleine échouée à la pointe de Penmarch.</b></p>
+
+<h3>UN CÉTACÉ EN BRETAGNE</h3>
+
+<p>Il n'est pas rare de voir un cachalot ou quelque baleinoptère échouer
+sur nos côtes; en général, ces monstres marins sont de taille réduite et
+nous donnent une idée assez imparfaite de la légendaire baleine.</p>
+
+<p>Le cétacé trouvé ces jours derniers sur la côte de Penmarch, près du
+phare d'Eckmühl, se distingue de ses congénères égarés en nos régions
+par sa taille exceptionnelle; il mesure environ 15 mètres de longueur.
+Ce sujet rare a attiré l'attention du Muséum qui a envoyé un délégué
+chargé de surveiller le dépeçage. Et le squelette sera probablement
+attribué à un musée de province, qui pourra s'honorer, comme le Jardin
+des Plantes de Paris, d'une cour de la Baleine.</p>
+
+<h3>LES THÉÂTRES</h3>
+
+<p>Le théâtre Léon-Poirier vient de nous révéler une comédie satirique, de
+M. Lucien Gleize, qui a obtenu le plus franc succès. Le <i>Veau d'or</i> est
+l'histoire amusante, alerte, et très spirituellement satirique sans
+méchanceté, d'un parvenu richissime, vaniteux jusqu'au ridicule, et de
+sa cour d'adulateurs; une intrigue sentimentale lie entre elles les
+scènes dont se composent ces trois actes, scènes de caractère où
+éclatent à tout instant les traits cocasses, les formules bien venues,
+les mots de situation. On a applaudi la pièce et ses interprètes, Mlles
+Catherine Fonteney et Suzanne Révonne, MM. Berthier, Louis Gauthier,
+Henri Beaulieu, Dechamps, Paul Plan, Arvel.</p>
+
+<p>«L'<i>Insaisissable Stanley Collins</i>, pièce à grand spectacle en vingt
+tableaux», de MM. de Marsan et Timmory, est une oeuvre conçue selon
+l'esthétique du théâtre du Châtelet. L'insaisissable Stanley Collins
+rappelle le mystérieux Crawford de l'affaire Humbert, si ingénieusement
+imaginé par la grande Thérèse. Les deux auteurs, tout autant qu'elle,
+ont fait preuve d'un sens avisé des coups de théâtre et, comme elle, ils
+se sont avant tout préoccupés de la mise en scène. Décors changeants,
+brillants costumes, musiques, cortèges et ballets sont d'un faste varié
+et pittoresque.</p>
+
+<p>Le théâtre de la Porte-Saint-Martin vient de reprendre le <i>Ruisseau</i>, de
+M. Pierre Wolff, qui, lors de sa création au Vaudeville en 1907,
+atteignit et dépassa la centième représentation. Cette comédie si fine,
+émouvante et généreuse, n'a pas vieilli. Son charme, qui est fait de
+tendresse, n'a rien perdu de son pouvoir sur le public. Et le succès
+d'hier égale et dépassera peut-être celui d'il y a six ans. Son
+interprétation est du reste tout à fait supérieure avec MM. Huguenet,
+Rosenberg, Mlle Jeanne Provost et Mlle Jane Pierly qui, après tant
+d'autres artistes de café-concert, a fait là, sur une grande scène, un
+début, d'autant plus remarqué qu'elle prenait dans le principal rôle
+féminin la lourde succession de Mlle Yvonne de Bray.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/016e.png"><br><b>Mlle Jane Pierly.</b>--<i>Phot. A. Bert</i></p>
+
+<p>C'est décidément la saison des «reprises», au moins pour la
+Porte-Saint-Martin et pour l'Ambigu. Voici, sur cette dernière scène, la
+reprise de <i>Raffles</i>, triomphe de la pièce policière. Sa carrière fut
+longue au théâtre Réjane qui la révéla en 1907. Il est à prévoir qu'elle
+va, durant de nombreuses soirées, connaître un regain de succès avec sa
+nouvelle interprétation parmi laquelle figure, d'ailleurs, le brillant
+créateur de Raffles, M. André Brûlé.</p>
+
+<p>M. Jacques Rouché, devenu directeur de l'Opéra, est remplacé au théâtre
+des Arts par M. Irénée Mauget qui, au cours de l'été, représenta un
+certain nombre d'actes inédits d'auteurs nouveaux sur le théâtre de
+Verdure du Pré-Cateian, et qui se promet de nous révéler des oeuvres
+intéressantes. Son premier spectacle à la salle du boulevard des
+Batignolles comportait un drame de MM. Johannès Gravier et Lebert, le
+<i>Droit de mort</i>, sur un sujet profondément pathétique: le véritable
+droit de mort que des parents peuvent exercer encore de nos jours sur
+leurs enfants en s'opposant à une intervention chirurgicale,--et une
+comédie de MM. Pierre Bossuet et Georges Léglise, le <i>Coeur en panne</i>,
+marivaudage un peu long avec quelques jolies scènes.</p>
+
+<p>Le théâtre du Vieux-Colombier nous a offert, pour son second spectacle,
+une pièce en quatre actes, de M. Jean Schlumberger, les <i>Fils Louverné</i>;
+c'est un drame de famille composé avec le souci évident d'éviter tout
+effet mélodramatique, écrit avec un tact littéraire parfait; il est joué
+avec un soin discret par la troupe ordinaire du Vieux-Colombier.</p>
+
+<p>Le théâtre Impérial a renouvelé aimablement son spectacle en affichant
+trois petites pièces gaies: <i>Un malheur n'arrive jamais seul</i>, de M.
+Félix Galipaux; <i>Express-Agency</i>, de MM. Henri Falk et Maurice Dumas,
+qui ont mis à la scène les exploits comiques d'un fantaisiste Sherlock
+Holmes; <i>Un virtuose</i>, de MM. Wilned et Henry Roy, amusante
+«comédie-bouffe» dont un piano mécanique fait les frais. Une pantomime
+de M. Paul Franck, la <i>Griserie du Tango</i>, agrémente la soirée, qui se
+termine par une revue de MM. Jean Bastia, Jules Moy et Moriss, <i>A la
+bonne Franckette</i>, jouée par les auteurs.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/017small.png"><br><a href="images/017large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<br>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br>
+Note du transcripteur: Ce supplément ne nous a pas été fourni.</p>
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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