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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 + +Author: Various + +Release Date: June 11, 2011 [EBook #36380] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 + +AVEC CE NUMÉRO _La Petite Illustration_ CONTENANT LES REQUINS PIÈCE EN +TROIS ACTES par M. DARIO NICCODEMI + + +[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.] + + +[Illustration: Ce numéro comprend: + +1° LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 20: LES REQUINS, de +M. Dario Niccodemi; + +2° Un SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages. + + +L'ILLUSTRATION _Prix du Numéro: Un Franc._ SAMEDI 15 NOVEMBRE 1913 71e +Année.--N° 3690.] + +[Illustration: M. ROUX. M. DAUCOURT. PRINCE VALENTIN BIBESCO. UNE ÉTAPE +DU VOYAGE AÉRIEN DE PARIS AU CAIRE L'aviateur Daucourt et son passager, +M. Roux, reçus par les aviateurs roumains à leur arrivée à Bucarest. +_Phot. Duratzo.--Voir l'article, page 365._] + + +_Les prochains numéros de_ La Petite Illustration _«Série-Théâtre» +contiendront:_ + +_Le Secret, de_ M. HENRY BERNSTEIN; +_Le Phalène, de_ M. HENRY BATAILLE; +_Le Procureur Hallers, de_ MM. HENRY DE GORSE ET LOUIS FOREST; +_L'Occident, de_ M. HENRY KISTEMAECKERS; +_Le Veau d'or, de_ M. LUCIEN GLEIZE. + + + +COURRIER DE PARIS + +LE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORT + +Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé. + +Que pouvait-il, alors, vous arriver dans _un escalier?..._ n'importe +lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous +arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de +légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les +paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues, +intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici +l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait, +c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et +demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces +marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et +entrecoupées de fréquents _repos..._ oui, pour choir dans cet +escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême +faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se +faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus +allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras +ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire +n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se +soumettre, _on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres +jambes_. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un +escalier, j'ai des marches, montez-moi.» + +Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il +se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège +le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite +une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne +le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'est +_qu'il sait_ «qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit +bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore +inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les +façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui +ne doit plus servir. + +Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le +paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques +secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à +craindre de les manquer. Elles n'existent pas. + +Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort +affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle +gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller +à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami. +L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite +la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un +mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans +l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied +coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine +capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un +accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez +vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez +chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes, +pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas. +_C'est le progrès._ + +Descendons dans _la rue d'autrefois_. Quels en étaient les périls +divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du +pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que, +même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir +de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner +d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient +empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de +surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à +embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de +loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque +toujours rendu impossible par _l'embarras_. On se disputait et on se +chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix. + +Tandis qu'aujourd'hui la me est le _lasciate ogni speranza_ de chaque +jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que +l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et +largement répandue par l'_auto_ sous toutes ses formes: la mort en +pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante +et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne +pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de +construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui +dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes +de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu +meurtrières. Qui ne les regrette? + +Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que +nous sommes beaucoup plus tôt _rendus_, même si c'est chez le +pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue. _C'est le progrès_. + +Prenons sur la route d'_autrefois_ la diligence. Qu'y avait-il à +craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou +deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient +parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces +misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient, +elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était, +dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A +part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que +de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si +grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps +nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de +gaieté dont les chavirements de diligences ont été le _motif..._ +continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une +seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant +aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée +odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne. + +Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en +scène et frappe. + +Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace +pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques +instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des +années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à +plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours +exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits +et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile +de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille, +de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs, +dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre +soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus +inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la +prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées +permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne +s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec +la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus, +il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science, +elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise», +elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la +découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle +emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les +forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la +moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense +plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son +orgueil, en le mutilant. + +Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la +science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une +maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées... +sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et +toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son +infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des +proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les +vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence +inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de +vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de +plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les +collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un +rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de +gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et +de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du +matériel... ou l'oubli du chauffeur... + +Le seul _chauffeur_ coupable ce n'est pas le pauvre diable au service de +la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi, +c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et du _rapide_ +qu'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel +responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin! +Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus +«Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et +tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas +ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut. + +HENRI LAVEDAN. + +_(Reproduction et traduction réservées.)_ + + + +A PROPOS D'UNE PROVOCATION + +_Une dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait +récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir +provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre +Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en +territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de +cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse, +si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de +se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la +déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher +qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux._ + +Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le +généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige +à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de +leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare +d'occasion! + +Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire! + +J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété +de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs +si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du +reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après +les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont +acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot +grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur +incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai +dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment +sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs +même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais +chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler +leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa +valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène. + +Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier, +pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles +de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de +provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement +ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble +même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre, +_a priori_ jetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux +n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me +refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation +qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer, +aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison, +car le jeune insolent a été désavoué dans la suite. + +J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir +hautement proclamé la _vérité, l'indéniable vérité_, que des milliers +d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels, +mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares +eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des +moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits, _devenus pages +d'histoire_, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements. + +La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune +énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas +Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier +balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir +constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée +et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de +«crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout +entier dans ce mot-là! + +Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on +m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de +m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose +facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que +plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus +immondes. + +Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce +pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour +ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma +pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je +ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de +là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis; +aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à +jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela. + +Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma +place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur +avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont +sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me +désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir: +cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement +dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules. +L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas +beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne +ramasse son petit défi? + +En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays, +qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime +et si belle. + +PIERRE LOTI. + + + +PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE + +_(Voir notre gravure en première page.)_ + +L'aviateur Daucourt et son compagnon M. Roux continuent triomphalement +leur randonnée vers le Caire. + +Nous avons laissé les deux hardis voyageurs sur la route d'Augsbourg à +Munich. Trois jours plus tard, ils arrivaient à Vienne. Après avoir +attendu en vain le beau temps, ils quittent la capitale de l'Autriche le +2 novembre à 10 heures du matin, et, pendant 300 kilomètres, ils volent +en plein brouillard. A 2 heures de l'après-midi ils atterrissent à +Budapest; une réception enthousiaste leur est faite par l'Aéro-Club de +Hongrie et par la colonie française. + +Nos compatriotes s'engagent ensuite dans les gorges encaissées du +Danube; ils passent au-dessus des Portes de Fer, et, après un vol de 400 +kilomètres, sans escale, ils se reposent à Craïova. Le lendemain, pour +la première fois, le soleil est magnifique; en deux heures, ils +franchissent les 250 kilomètres qui les séparent de Bucarest: trois +aéroplanes militaires roumains, venus au-devant d'eux, les escortent +jusqu'au champ d'aviation, où les attend le prince Bibesco. Même accueil +enthousiaste à Varna dont les habitants n'ont pas encore vu d'aéroplane; +un régiment bulgare musique en tête vient saluer le départ de nos +aviateurs. Poussés vers le large par un vent de tempête, les voyageurs +atterrissent à Podima, village de pêcheurs, situé non loin des lignes de +Tchataldja. Personne ne peut les comprendre, et les paysans, les prenant +pour des Bulgares, se montrent défiants. Enfin, tout s'arrange. Le temps +se calme, l'avion reprend son vol et vient se poser à San Stefano devant +le consul général de France qu'entourent le préfet de Constantinople et +les officiers aviateurs ottomans. + +Les autorités turques rivalisent d'attentions délicates pour les +courageux Français. Le sultan, prévenu de leur présence à la cérémonie +du baise-main, envoie le grand maître des cérémonies les féliciter; les +deux touristes déjeunent à l'ambassade de France, dînent chez le maire +de Péra, sont reçus par le gouverneur militaire de Constantinople. + +Si, comme il faut l'espérer, aucun accident ne vient interrompre ce raid +merveilleux, nous retrouverons bientôt l'oiseau de France à Beyouth. + + + +LE MARIAGE DE NIJINSKY + +C'est de l'Amérique du Sud que nous en est venue la nouvelle: le célèbre +danseur qui, il y a quelques années, a révélé aux Parisiens, +d'inoubliable façon, les grâces imprévues, les langueurs et les +frénésies des ballets russes, et qui, depuis, renouvelait pour eux à +chaque saison le miracle de ses souples jeux, Nijinsky s'est marié. Il +s'était rendu, l'été dernier, en Argentine, pour y donner une série de +représentations impatiemment attendues. Les loisirs de la longue +traversée le rapprochèrent d'une jeune artiste de sa troupe, Mlle +Pulska, qui, appartenant à une riche famille russe, s'était sentie +poussée, voici un an seulement, vers le théâtre, par une irrésistible +vocation chorégraphique. Lorsqu'ils débarquèrent à Buenos-Ayres, ils +étaient fiancés. + +[Illustration: Nijinsky et sa jeune femme sortant de l'église +Saint-Michel, à Buenos-Ayres.--_Phot. Baudoin._] + +Les grands ténors, illustres dans les deux mondes, avaient seuls coutume +jusqu'à présent de bénéficier, dans les affaires de leur vie privée, +d'un succès de curiosité: cette fois-ci, ce fut un danseur qui l'obtint. +Et le mariage de Nijinsky fut un événement à Buenos-Ayres. La cérémonie +religieuse eut lieu, le 10 septembre, en l'église Saint-Michel, celle +qu'élit de préférence l'aristocratie argentine en semblables occasions. +Notre photographie montre le couple dont l'union vient d'être célébrée: +dans le jeune homme à la stricte élégance qui apparaît sur cette image, +on reconnaîtra, après un peu d'hésitation peut-être, celui qui a si +souvent émerveillé les Parisiens par ses bonds harmonieux, le Vestris +slave, le prestigieux créateur de l'_Oiseau de feu_, de _Schéhérazade_ +et de _Pétrouchka_. + + + +LE PONT DU GARD + +Le pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque +sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès +d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à +revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle +originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte. + +Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu, +ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la +résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer +rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M. +Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques. + +Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins, +arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins, +l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune; +l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels. + +Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière +dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de +mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de +crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant +alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement +stériles. + +L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux +premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres +d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du +niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de +toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le +«Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit +pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux +collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à +l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à +l'alimentation de Nîmes. + +Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers +environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste +s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont +loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande +étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux +aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le +monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui +l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval, +appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la +particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le +fonds d'un particulier. + +[Illustration: Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone de +protection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenant +en grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent les +endroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.] + +[Illustration: 1.--Fourche formée par le chemin de grande communication +(à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangée d'arches, et +par l'entrée (à droite) du chemin privé de M. Calderon.--_Phot. Ch. +Bernheim._] + +La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette +partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence, +aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des +eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon. +L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la +rivière était navigable ou flottable. + +Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède +simplement: + +Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique; + +Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre +la projection des arches inférieures; + +Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités +du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État +pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès. + +Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce +indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État. +Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838; +l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en +1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M. +Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État. + +[Illustration: 3--Le chemin de grande communication franchissant le +Gardon par le pont moderne juxtaposé au pont antique contre la rangée +des premières arches.] + +Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait +construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le +même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à +peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont +appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande +communication n° 32. + +Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de +M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une +atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de +l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut +pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon. + +[Illustration: 2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété de M. +Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les arches du +pont.--_Phot. Ch. Bernheim._] + +Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat, +qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont +de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui +appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut +vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède +depuis 1894. + +On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur +qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval +de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous +la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents +mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge +inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150 +ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain +dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul +point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue. +Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable. + +Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de +son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a +créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête, +dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de +Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent +sous les yeux des gendarmes débordés. + +Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son +chemin privé, et il semble _provisoirement_ maître de la situation. Car, +comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété +du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut, +il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du +chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes». + +L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec +une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la +division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts, +est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé +d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue». +M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain +d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs. + +Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas +désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune +et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après +l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les +abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept +seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare. +Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le +département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le +faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi +de 1841. + +Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi. + +Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on +conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a, +dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant +son mobilier et usant de son billard. + +En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre, +M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui +sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les +Français applaudiront à ce geste élégant. + +F. HONORÉ. + +[Illustration: 4--Le pont du Gard vu dans toute son étendue de la +propriété de M. Calderon, dont l'accès est maintenant interdit au +public.--_Phot. Neurdein._] + + + +[Illustration: Les nouveaux paquebots français de l'Amérique du Sud: le +_Gallia.--Phot. M. Bar_.] + +UNE RENAISSANCE MARITIME + +LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET l'AMÉRIQUE DU SUD + +En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses +notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau +exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition +des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne +répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de +vitesse. + +Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux +que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant +chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes +nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes +progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure +partie à nos capitaux. + +Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement +apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés +d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre +directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en +treize jours. + +Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de +1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913. + +En effet, le paquebot _Lutetia_, inaugurant réellement les services de +la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er +novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes +sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un +coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et +brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais +se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq +symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées. + +La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots +identiques, _Lutetia_ et _Gallia_, auxquels s'ajoutera prochainement le +_Massilia_. + +Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités +essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du +confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et +la décoration des salons communs. + +Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur +déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de +20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi. + +Le _Gallia_ et ses «sister-ships», _Lutetia_ et _Massilia_, portent +au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur, +réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies +toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français: +salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands +halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger +occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à +cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils +goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille +cuisine française. + +On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des +passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous +excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et +munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence. + +Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux +passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique, +on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur +sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque +classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les +paquebots d'antan. + +Au moment même où le _Lutetia_ quittait Bordeaux pour le voyage +d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à +bord du _Gallia_, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à +travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière. + +Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du +Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux +ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant +Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port +génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à +bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la +plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des +préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le +ciel et la mer. + +La présence, à bord du _Gallia_, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État +à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques, +politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion +méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son +installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi +toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet +organe si important de notre outillage national de l'état de marasme +presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive +et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout +particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots +un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon +renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et +apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français +et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à +nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par +le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de +notre pays. En participant à la croisière du _Gallia_, au premier rang +des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré +l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au +pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du +monde, la place qu'il doit occuper. + +Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance +maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul +n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà +par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des +Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que la _France_ et la +_Provence_ pour la première, le _Paul-Lecat_ et l'_André-Lebon_ pour la +seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers +naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent +bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion +de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas +douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la +prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien +prestige. + +[Illustration: Le salon de musique du _Gallia.--Phot. Leleux._] + + + +LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES + +Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations, +en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré, +c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine, +car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au +contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la +rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle +apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise, +transpose et fixe en ses vers: + + Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages, + Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel, + Et qui, toujours troublés par de changeants visages, + Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel. + +«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, +cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les +transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui +savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La +politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne +qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de +Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des +badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient +cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais... + +Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des +couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces +roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et +ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage +de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries +fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de +la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les +odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre +Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux +sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone +impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des +anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par +instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et +philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et +poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent +leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui +pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec +ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait +s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles +suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits +nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus +tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé +bourreau à sa victime: + + Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces, + Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré, + Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré, + Pourrai-je pardonner à mon âme féroce + La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez? + +L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent +écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits, +entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été +orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La +nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans +limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant +«resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers +en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le +rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase: + + Je regarde votre humble et délicat visage + Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert, + Car tous les continents et tous les paysages + Faisaient de votre front mon sensible univers. + +Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que +ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop +humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux +qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement. + +La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie, +qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps: + + Car l'amour, radieux comme un verger prospère, + Est gonflé de sanglots... + +Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent +néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et +que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle +évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des +lacs profonds et tranquilles. + +Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse +des _Vivants et les Morts_ à ne plus chanter que sur le ton de la +prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce +novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très +éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté +verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit +la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les +hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du +siècle, se réaliser en un dieu de pureté. + +[Illustration: La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon. +_Photographie Desboutin.._] + +Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous +par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour, +cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de +rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques, +sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle +étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son +regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle +renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur. + +JEAN LEFRANC. + + + +[Illustration: Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James-Town à +Longwood en passant par le Tombeau.--_Dessin de L. Trinquier._] + +_LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNE_ + +UNE MASURE ET UN TOMBEAU + +Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et +peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme +ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers +noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de +flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la +maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau +où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique, +sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français. + +Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans +nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un +saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions +ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore +généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène +s'arrête à la dernière page du _Mémorial_, c'est que Longwood est devenu +français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont +maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis +cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger, +contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine +national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les +encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île +britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821, +l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de +cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la +France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son +tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de +notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté, +j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines +français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du +budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec +leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay. +Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins +l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier +coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau +et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la +France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la +réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger, +un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en +est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en +France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les +domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui +n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants +de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions +outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à +d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe! +Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va +presque plus jamais de visiteurs français... + +Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités +d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public, +l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point +améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de +séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage +les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le +dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de +l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène. + + * + * * + +Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe +les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné +une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux +voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur. +Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port +clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du +«postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le +bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les +voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par +la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on +parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes +peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de +constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes, +s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces +bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis +meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du +«château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un +passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où +s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état +antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même +bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation +House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur, +dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue +d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un +simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième +partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et +1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte +et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine +d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se +réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le +fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de +600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen. + +LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA VALLÉE DU TOMBEAU + +[Illustration: Sur la route de James-town à Longwood: embranchement du +chemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.] + +[Illustration: Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la source +de l'Empereur. _Photographies A.-C. Cavicchioni._] + +LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA MAISON DE LA CAPTIVITÉ ET DE LA +MORT + +[Illustration: Sur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.] + +[Illustration: Le salon où est mort l'Empereur.] + +[Illustration: A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures du +cabinet de travail et de la chambre de l'Empereur. + +_Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C. +Cavicchioni._] + +[Illustration: Vue d'ensemble de Longwood Old House.] + +[Illustration: La véranda.] + +L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINES + +[Illustration: Etat actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps, +Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.] + +[Illustration: Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et ses +carreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur. +_Photographies A.-C. Cavicchioni._] + +Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House, +il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale, +des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux +monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de +Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un +siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il, +les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre +encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle +à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon». +Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier +nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les +vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de +l'Empereur... + + * + * * + +Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage, +et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood, +à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au +retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée, +on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir +suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre +de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une +voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue +barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus. +Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de +pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui +conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites +Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les +trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin +d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du +soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le +murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme +la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit +de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou +d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à +l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de +grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse +le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et +le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que +l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa +prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la +redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté +le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a +bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux +bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes +bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs +feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à +divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade +continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de +recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la +vallée. + +Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers +les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent, +à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel. + +On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se +ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le +sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la +captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon +pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur +terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route, +maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable», +et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se +dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou +mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque +secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau. + +[Illustration: Plan du domaine français de Longwood Old House (ancienne +résidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).] + +[Illustration: Les tortues «du temps de l'Empereur» dans l'ancien parc +d'Hudson Lowe.] + +L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par +une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique +surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on +entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très +verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et +plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage, +intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40 +acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de +Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au +prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs, +fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en +était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la +législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance +étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le +cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les +accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation +et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres +domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette +acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée +dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la +sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et +vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On +payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes. +La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par +des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette +tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la +double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les +cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des +deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre +blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante +parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur +affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur +le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières +est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings +par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des +domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons +d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des +raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock +illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant +officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène. + + * + * * + +On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse +creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher +l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu +couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe +devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout +auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus +loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de +l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque +cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New +House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la +fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison +en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son +existence. + +Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les +cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La +chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en +écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour +remédier à cet abandon insultant. + +Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une +mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois. +L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait +pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des +reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne +maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés +sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des +fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment, +considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle, +subir des transformations importantes tout en restant la même et sans +rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure +a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et +jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une _autre_ maison. C'est +bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur +captif... Et maintenant, entrons: + +On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages +grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn +avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de +l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en +pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui +prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce +servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour +les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard +eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le +captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à +l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque +auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert +et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et +souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se +tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur. + +Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de +l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié +pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par +le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement +peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant +chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement +foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première +impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon +funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là: +le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs. + +De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où +l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après +dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un +peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident +se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est +indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste +de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et +sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié +d'ailleurs sur le papier primitif. + +[Illustration: Le tombeau de Napoléon aux Invalides. _Phot. en couleurs +de L. Gimpel._] + +L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à +peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le +jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or +tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la +bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites +pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et +chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut +guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne +cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les +parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la +maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes +immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le +bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé, +séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette +façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des +murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la +tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses +derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel +s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion. + + * + * * + +Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la +dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la +masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans +vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne +tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera +toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux +continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois +cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre, +et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient +pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui, +insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces +lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse, +résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M. +Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes +tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les +semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève, +ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y +a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au +monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir +Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les +Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique, +lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans, +après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa +charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la +maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront +les pierres à prix d'or. + +Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour +cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très +intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr. +annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont +aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien +superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de +prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier +doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures, +malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des +domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux +armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en +plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la +République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules +ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider +charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien +plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de +répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui +demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a +rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son +rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et +instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne +serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui +joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat? +L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage +impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait, +j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction +d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême +station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau. + +ALBÉRIC CAHUET. + + + +[Illustration: Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres +avant l'entrée en séance.] + +[Illustration: Pendant le vote: les portes de la salle gardées +militairement pour empêcher la sortie des représentants.] + +LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 +OCTOBRE).--_Photographies de M. H. E. Dozon._ + +L'INTRONISATION DE YUAN-CHI-KAI + +Moins d'un mois après son élection à la présidence définitive de la +République chinoise, on apprenait que Yuan-Chi-Kaï venait de se +débarrasser, par un coup d'État, de toute l'opposition parlementaire. +Les 300 députés appartenant au kouo-ming-tang, c'est-à-dire à +l'opposition radicale, étaient exclus du Parlement. Ce coup de force a +peu surpris. + +Les Européens qui, comme notre confrère Jean Rodes, le distingué +correspondant du _Temps_, ont été témoins de l'élection présidentielle +et de l'installation--véritable intronisation--au Palais impérial du +président Yuan-Chi-Kaï, n'ont point, en effet, conservé de doutes sur le +caractère peu constitutionnel et quasi monarchique du régime que l'on +instaurait. A propos des opérations électorales qui durèrent, le 6 +octobre, de 10 heures du matin à 7 heures du soir, M. Jean Rodes a noté +cet incident caractéristique: + +«Plusieurs centaines d'habitants de Tien-Tsin, délégués par la Chambre +de commerce de cette ville et venus, le matin, en chemin de fer, +s'arrogèrent, avec évidemment l'acceptation de Yuan-Chi-Kaï, dont ils +étaient partisans, la police de la salle. Vers le milieu de la journée, +des parlementaires ayant voulu sortir pour manger, ces gardiens +improvisés les en empêchèrent absolument. Ils consentirent seulement à +leur faire parvenir quelques vivres. C'est donc pour ainsi dire à l'état +de prisonniers et surveillés par des gens sans mandat que les députés et +sénateurs procédèrent à l'élection...» + +Quatre jours après, le 10 octobre, le président Yuan-Chi-Kaï recevait +solennellement l'investiture légale, en présence de tous les hauts +dignitaires des Chambres et des ministres étrangers. + +«Affublé d'un costume de général moderne couleur bleu de ciel et coiffé +d'un haut képi surmonté d'un panache blanc, Yuan-Chi-Kaï, dit M. Jean +Rodes, était, d'une manière assez peu en harmonie avec cette tenue +militaire, porté en chaise. Une foule de dignitaires, vêtus du même +uniforme, se pressaient et trottinaient autour de lui, selon la plus +vieille coutume des cours orientales.» + +1. Le président Yuan-Chi-Kaï.--2. S. E. Don Luis Pastor, doyen du corps +diplomatique, ministre d'Espagne.--3. S. E. M. Wallenberg, ministre de +Suède.--4. S. E. M. A. Conty, ministre de France.--5. S. E. M. de +Cartier de Marchienne, ministre de Belgique.--6. S. E. le comte +Aklefelt-Laurvig, ministre de Danemark.--7. S. E. M. Williams, chargé +d'affaires des États-Unis.--8. S. E. Lou-Tseng-Tsiang, ministre des +Affaires étrangères, Wai-Kiao-Pou.--9. S. E. H. Kroupensky, ministre de +Russie.--10. S. E. M. Yamaza, ministre du Japon.--11. S. E. +Tsao-Jou-Linn, vice-ministre des Affaires étrangères.--12. S. E. M. +Bathala de Freitas, ministre de Portugal.--13. S. E. le comte von +Limburg-Stirum, ministre des Pays-Bas.--14. S. E le baron von +Seckendorff, ministre d'Allemagne.--15. S. E. Leang-Cheu-Yi, secrétaire +général de la présidence.--16. M. le chevalier Daniel Varé, chargé +d'affaires d'Italie.--17. M. J. B. Alston, chargé d'affaires de +Grande-Bretagne.--18. Amiral Tsai-Ting-Kan, conseiller du +président.--19. le général Yin-Tchang, conseiller du président.--20. M. +Herrera de Huerta, ministre du Mexique.--21. M. Tang-Tsai-Fou, +conseiller au ministère des Affaires étrangères.--22. M. Tang-Hoa-Long, +président de la Chambre des députés, Tchong-Yi-Yuan.--23. M. +Wang-Chia-Siang, président du Sénat, Tsan-Yi-Yuan.--24. M. le comte des +Fours, chargé d'affaires d'Autriche-Hongrie.--25. Amiral Liou-Kuan-Hsun, +ministre de la Marine. + +La solennité eut lieu dans la vaste salle où l'empereur se tenait +autrefois pour les grandes réceptions annuelles. Lorsque Yuan-Chi-Kaï +eut fait son entrée, il gravit la haute estrade impériale et s'installa +délibérément à la place du trône où des chambellans, les uns en habit, +les autres en redingote, l'entourèrent. Le président, dans ce décor et +avec ces formes monarchiques, lut un long discours. Puis, à un +commandement du maître des cérémonies, tous les Chinois présents +s'inclinèrent profondément trois fois. La réception diplomatique eut +lieu ensuite. Après quoi le prince Pou Loun, vêtu lui aussi en général +bleu, vint au nom de la famille impériale présenter ses voeux et offrir +un cadeau. Une grande parade militaire, le défilé de 18.000 hommes +devant les portes du palais, termina ces cérémonies qui devaient +marquer, pour l'histoire, les débuts pittoresques et un peu gauches de +la République chinoise dans le monde moderne. + +Le lendemain, le président Yuan-Chi-Kaï réunissait dans un déjeuner +suivi d'une garden-party les chefs de mission et le personnel des +légations, et c'est au cours de cette fête, plus intime, que fut prise +la photographie ici reproduite de Yuan-Chi-Kaï, en son bel uniforme bleu +et archigalonné de président ou de généralissime, au milieu des +ministres accrédités en sa capitale. + +[Illustration: Le président Yuan-Chi-Kaï, entouré des membres du corps +diplomatique à Pékin.--_Phot. Fu Sheng._] + + + +[Illustration: APRÈS LA TEMPÊTE.--Les épaves du «Mesolonghion» jeté à la +côte près de Casablanca; à l'arrière-plan, le «Nana Martini» échoué. + +_Photographie Ch. Ratet._] + +_Le coup de vent qui, à la fin du mois dernier, a soufflé sur +l'Atlantique a sévi avec une violence particulière sur les côtes du +Maroc, où la mer est toujours si dure. Le 29 octobre, la tempête jetait +à la côte un voilier français, la_ Marguerite, _à Rabat, et trois autres +navires mouillés en rade de Casablanca, le_ Liria, _espagnol, le_ +Mesolonghion; _battant pavillon hellénique, et le_ Nana Martini, +_allemand. Aux premières nouvelles de ces trois derniers sinistres, le +général Franchet d'Esperey et le général Ditte se portaient sur la +plage. Les secours furent organisés rapidement. Mais le_ Mesolonghion, +_le plus en danger et le premier secouru, fut vite mis en pièces par les +vagues furieuses. Quatorze de ses matelots disparurent. Le_ Nana +Martini, _échoué non loin de là, put débarquer sans pertes son équipage. +Quant au_ Liria, _le sauvetage des marins qui le montait fut long, +dangereux, fertile en péripéties. Il fut l'occasion de maints actes de +courage et de dévouement. Là encore tout le monde fut sauf, mais le +navire était perdu. Ce véritable raz de marée a été, pour le port de +Casablanca, en construction, une rude et excellente épreuve. On n'était +pas sans inquiétude quant aux fondations des môles, que les prophètes de +malheur disaient devoir être balayées comme des fétus. Elles ont, au +contraire, résisté admirablement_. + + + +CE QU'IL FAUT VOIR + +PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS + +J'ai sur ma table une douzaine de cartes qui me convient aux expositions +d'art les plus diverses. On le sent: l'écluse est maintenant ouverte et +nous allons vivre jusqu'à l'été _sous_ la peinture! En quel océan ce +torrent ira-t-il se noyer lui-même? Quelles terres, je veux dire quelles +collections ira-t-il submerger ou féconder? On ne sait pas; et à +l'éternelle question que se posent tant de braves gens, chaque année: +«Où peut bien aller toute cette peinture?» nulle bouche humaine n'a +encore répondu. + +J'utiliserai deux de ces cartes, en tout cas: j'irai à la galerie +Montaigne--c'est-à-dire au théâtre des Champs-Elysées--voir l'Exposition +d'Art chinois ancien; un art merveilleux, qui étonne sans doute plus +qu'il ne charme, mais dont les surprises sont si passionnantes! +Rappelez-vous les expositions récentes dont nous avons eu le régal au +musée Cernuschi. + +Et puis j'irai flâner au quai de l'Horloge pour y voir une série +d'oeuvres de Roty qu'un graveur-éditeur y expose depuis quelques jours. +Roty fut un homme exquis, et qui a laissé une oeuvre aussi délicate et +aussi noble que lui. Il a eu ce génie de n'être point l'esclave de ses +outils; de ne jamais rapetisser ni sa vision ni son sentiment des choses +à la mesure du cadre où il enfermait son oeuvre. Il a mis en des +médailles toutes petites de vastes paysages, de grands gestes et des +rêves infinis. Il faut aimer Roty. Ce petit homme timide fut l'honneur +d'un art où nous excellons. Et puis on le fait revivre à nos yeux, dans +un magasin du quai de l'Horloge, en plein décor de «vieux Paris», tout +près de cet Institut où, discrètement, il siégea. C'est très bien. + +Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour +une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a +point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est +pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très +intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut +arriver à se vulgariser _artistement_ dans une forme où il semblait que +ce fût bien difficile... Nous avions la _chromo_, qui était à la portée +de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement +accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle +est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans +l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de +délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui +n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite. + +La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver, +ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque +temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un +étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées +d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra. +J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français +d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art +d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux +il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais +il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le +devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours +d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même, +quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des +gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux. + +Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi +qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont +rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y +voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de +fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite +folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance +demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un +silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie +de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous +est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de +nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le +conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez +Chevillard ou chez Pierné. + +Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur +réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain); +après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie, +l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique; +avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont +venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise; +car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui +l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin +d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de +certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus +profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis +Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris! + + * + * * + +Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme +tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué», +annonce pour 1914 une Exposition _spéciale_ dont l'intérêt sera grand. + +On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à +côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses +richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans +l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent. +Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la +_Reliure_, de _l'Ivoire_, de la _Dentelle_, du _Fer forgé_, de la +_Soie_, de la _Porcelaine_, de la _Parure précieuse de la Femme_, du +_Papier et de la toile imprimés et pochés_, de la _Verrerie_, des +_Grès,_ de la _Broderie_; et, cette année, la délicieuse et si amusante +Exposition de l'_Art pour l'enfance_, qui vient de finir, et à laquelle +succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale _d'Art +appliqué_ à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du +Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette +Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition +spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la _Statuette_», et «le +_Meuble_ destiné à la faire valoir». + +On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la +Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos +intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème +excellent! + +J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et +quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait +que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à +l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle +qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées! + +_Un Parisien_. + + + +AGENDA (15-22 novembre 1913) + +EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie +Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la gravure originale en +couleurs. (Clôture le _27 novembre._)--Galerie Boutet de Monvel (rue +Tronchet, 18): céramiques de Lachenal.--Galerie Devambez (43, boulevard +Malesherbes): oeuvres de M. Hans Ekegardh; le _21 novembre_, ouverture +de l'exposition des Amis de l'eau-forte.--Galerie Montaigne (avenue +Montaigne): exposition d'art chinois ancien. + +VENTES D'ART.--Hôtel Drouot, salle 6, les _20 et 21 novembre_, estampes +anciennes.--Salle 8, les _20 et 21 novembre_, laques anciennes du Japon, +bronzes chinois et japonais, peintures et dessins. + +CONFÉRENCES.--Salle Gaveau (45, rue La Boétie): _Visions d'art_ de M. +Gervais-Courtellemont: le _21 novembre_ à 9 heures du soir, la _France +dans l'Afrique du Nord_ (projections en couleurs), causerie de M. +Gervais-Courtellemont; le _20 novembre_, à 3 heures, _Jeanne d'Arc_, +causerie de M. Funck-Brentano.--Université des _Annales_ (51, rue +Saint-Georges), à 5 heures: le _17 novembre, Snobisme, snobs et +snobinettes_, par M. Jules Lemaître; le _18, le Bon roi Henry_, par M. +Henry Roujon; le _19, la Jeunesse de Victor Hugo_, par M. Jean Richepin; +le _20, Une visite à madame mère, Laetitia Ramolino à Rome_, par M. +Frédéric Masson; le _21, la Vie flamande_, par M. Émile Verhaeren; le +_22, Pourquoi chante-t-on?_ par M. Reynaldo Hahn.--Au théâtre de la +Renaissance: le _15 novembre_, à 5 heures, conférence sur le _Tango_, +par M. André de Fouquières; le _22 novembre_, à 5 heures, gala de +musique consacré à Gustave Charpentier, conférence de M. Albert +Acrémant. + +CONCERTS ET AUDITIONS.--Théâtre des Champs-Elysées, le _19 novembre_, en +soirée, concert symphonique avec le concours de Mme Félia +Litvinne.--Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), le _20 novembre_, de 3 à 4 +heures, séance de musique donnée par l'Association des Concerts +Chaigneau. + +EXPOSITION DE CHIENS DE LUXE.--Du _21 au 23 novembre_, 87, rue La +Boétie, exposition organisée par le Club du chien de luxe. + +SPORTS.--_Courses de chevaux_; le _15 novembre_, Vincennes; le _16_, +Auteuil (prix Montgomery); le _17_, Saint-Ouen; le _18_, Enghien; le +_19_, Vincennes (obstacles); le 20, Auteuil (prix de Marly); le _21_, +Saint-Ouen; le 22, Vincennes (trot).--_Gymnastique: le 15 novembre_, à 3 +heures, à la Sorbonne, congrès de l'Union des Sociétés de gymnastique de +France; le _16 novembre_, au gymnase Japy, à 3 heures: sixième tournoi +international.--_Aéronautique: le 15 novembre_, à Saint-Cloud, concours +de distance organisé par l'Aéro-Club de France. + + + +LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS + +LES LIVRES DE LA TERRE + +Quelques livres de la terre nous sont venus liés ensemble comme une +gerbe d'automne. Ils renferment un peu de la même âme; ils répandent une +harmonie de parfums qui évoquent nos vacances trop vite interrompues +parmi les bois, les sillons et les vignes. Ces livres sont: _Au Pays +d'Oïl_, par M. Jean Revel; le _Vieux Gamin_, par M. Gaston Roupnel et le +_Roman de la Forêt_, de M. Jean Nesmy, auxquels il faut joindre le +_Planet Saint-Eloy_, de M. Roux-Servine, qui nous dit la vie et la mort +de la tradition provinciale sur la «placette» d'une petite ville de +Provence. + +Nous devons à M. Jean Revel de fortes études sur la vie terrienne: +«Rustres», «Contes normands», les «Hôtes de l'Estuaire», «Terriens». On +lira avec le même goût les savoureuses et émouvantes nouvelles qu'il a +réunies sous ce titre: Au _Pays d'Oïl_[1]. M. Jean Revel a foi dans les +destinées de la littérature provinciale, qu'il a dotée généreusement +d'un prix annuel de 800 francs. Il continue d'écrire lui-même, pour +l'exemple, et avec raison, puisque son talent reste chaud et jeune. + +Le _Roman de la Forêt_[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous +en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise. +Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très +beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où +il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions +de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois +mouillés: + +«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites +aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des +branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces, +gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache +l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la +hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...» + +Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la +forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout +le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre +saisons. + +M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en +pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec +ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de +villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point +certes que le _Vieux Garain_[3] prenne dans ce récit un visage de saint. +Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa +jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes +sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le +bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu +débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa +sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits +bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre. + +[Note 1: Édition Fasquelle.] + +[Note 2: Édition B. Grasset.] + +[Note 3: Édition Fasquelle.] + +M. Roux-Servine, l'auteur du _Planet Saint-Eloy_[4], nous offre, pour +ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique, +pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en +bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et +peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la +meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage +du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en +apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il +nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence, +irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment +entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels +renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de +vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux +demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la +seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se +déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche +et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants +sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que +l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne, +traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret +quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire +bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le +connaître et affirment l'aimer. + +[Note 4: Édition du «Provençal de Paris» 15, rue du Faubourg-Montmartre.] + +RÊVE D'EMPEREUR + +Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se +draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de +ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies». +Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon +III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement +de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant +et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient +permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les +silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure +essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait +un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le +faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de +la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a +ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un +grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son +ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant, +conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du +«rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le +palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son +histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on +pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de +cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt +l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître +revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire». + +M. Frédéric Loliée insiste peu sur les faits, déjà connus, et que l'on +pourra d'ailleurs retrouver, fort agréablement liés, commentés et +illustrés, dans l'ouvrage du comte Fleury et de M. Louis Sonolet, sur la +_Société du second Empire_[6]. M. Loliée concentre son observation sur +la vie intérieure, sur l'évolution d'âme; et les traits qu'il dégage en +force et en relief composent le portrait moral le plus impressionnant et +le plus vrai peut-être que l'on nous ait jusqu'ici donné du rêveur +impérial. + +ALBÉRIC CAHUET. + +[Note 5: _Rêve d'Empereur_. Ed. Émile-Paul, 7 fr. 50.] + +[Note 6: Dont le troisième volume (1863-1807) vient de paraître. Ed. +Albin Michel, prix 5 francs.] + + + +DOCUMENTS et INFORMATIONS + +[Illustration: Le biplan avec ses rampes électriques.] + +[Illustration: Le sillage lumineux tracé par l'aéroplane.] + +[Illustration: La chute des bombes sur une carcasse en bois figurant un +cuirassé et l'incendie de ce dernier.] + +EXPÉRIENCES DE LANCEMENT DE BOMBES EN AÉROPLANE, LA NUIT + +AVIONS LANCEURS DE BOMBES. + +L'Amirauté anglaise a fait procéder récemment, sur l'aérodrome de +Hendon, à d'intéressantes expériences de lancement de bombes du bord +d'un aéroplane. Ces expériences ayant lieu la nuit, la silhouette +générale des avions était indiquée par une série de lampes qui +permettaient de suivre les évolutions; sur le sol de l'aérodrome, on +avait dressé une carcasse on bois simulant un navire de guerre, éclairée +par des feux reproduisant aussi exactement que possible les feux +réglementaires. + +Le vol des avions, dans ces conditions, fut un spectacle nouveau. +L'appareil disparaissait dans la nuit, traçant des lignes de feu qui se +déroulaient en un lumineux sillage. Et l'éclatement des bombes, qui, +grâce à l'adresse des pointeurs, incendièrent assez rapidement le but +proposé, ajoutait à l'étrangeté de ce feu d'artifice d'un nouveau genre. + + +CONSERVATION DES OEUFS PAR LE SILICATE DE SOUDE. + +Il y a longtemps qu'on a préconisé la conservation des oeufs dans un +bain de silicate de soude ou verre soluble; mais depuis peu on a +prétendu que les oeufs ainsi traités renferment une certaine quantité de +silice soluble qui les rend dangereux pour la consommation. + +Un chimiste anglais, M. Bartlett, s'est livré à une série d'expériences +en vue d'éclaircir définitivement la question. Il a constaté que si le +bain contient de la soude libre, l'oeuf en absorbe et le blanc prend la +consistance de gelée. + +On évite cet inconvénient en employant une solution convenable de +silicate de soude à 10%. Après onze mois d'immersion les oeufs ne +contiennent pas plus de silice que les oeufs frais et leur poids est +sensiblement le même qu'avant leur introduction dans le bain. D'autre +part, leur qualité est en général supérieure à celle des oeufs conservés +par le froid, car les pores de la coquille sont clos et ne se laissent +traverser par aucune mauvaise odeur. + + +CARPES D'ÉGOUT. + +Nous avons signalé jadis les essais entrepris en certains pays, +notamment en Allemagne, pour assainir les cours d'eau, en les peuplant +de jeunes carpes: ces poissons se nourrissent de certains microbes et +les ferments qu'ils sécrètent en détruisent d'autres. + +Le procédé a donné d'excellents résultats et on songe à l'utiliser pour +la purification des eaux d'égout. D'après les expériences et les calculs +du docteur Hofer, de Munich, la carpe prospère dans les eaux polluées; +des sujets d'une livre placés au mois d'août dans des étangs recevant +des eaux d'égout avaient triplé de poids au mois de novembre. On +pourrait ainsi obtenir un revenu dépassant parfois 1.000 francs par +hectare. + +Le savant allemand ajoute que ces carpes peuvent être mangées sans +danger. Elles consomment, non pas les toxines, mais seulement les +animalcules qui les produisent; d'autre part, leur cuisson offrirait des +garanties suffisantes contre l'infection microbienne. + +Attendons-nous donc à voir bientôt introduire à Paris comme «carpes de +la Loire» les carpes d'égout dues à l'initiative de la science +germanique. + + +INCONVÉNIENTS DU CHOCOLAT POUR LES NOURRICES. + +On sait que l'alimentation des nourrices exerce une grande influence sur +la composition du lait, influence telle qu'on fait parfois ingérer par +la nourrice certains médicaments destinés à l'enfant. Mais on n'avait +jamais remarqué jusqu'ici l'action nocive que peut présenter la +consommation abusive du chocolat. MM. Brandeis et Quintrie ont fait à +cet égard une observation curieuse qu'ils viennent de communiquer à la +Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux. + +Un bébé étant affecté de troubles digestifs assez graves, le lait +maternel fut analysé: on y trouva des cristaux d'oxalate de chaux. +C'était un élément tout à fait anormal, et, en cherchant d'où il pouvait +provenir, on apprit que la mère mangeait une quantité excessive de +chocolat. Or, le chocolat contient presque toujours une légère +proportion d'acide oxalique; il fut donc interdit à la nourrice. En +quelques jours les malaises de l'enfant cessèrent complètement. + + +LA TEINTURE D'IODE DANS LES APPROVISIONNEMENTS DE L'ARMÉE + +Depuis que les travaux du professeur Reclus ont fait connaître la haute +valeur antiseptique de la teinture d'iode, la chirurgie moderne en a +fait la base de presque tous ses pansements. Malheureusement, ce +précieux produit doit, pour être efficace, être de préparation récente. +Au bout de huit jours, il s'altère et devient irritant; après un mois, +il est caustique. Pour remédier à cet inconvénient grave, on a proposé +de lui ajouter diverses substances conservatrices, de l'iodate de +potasse par exemple, du borax ou de l'iodure de potassium. Mais ce ne +sont là que des moyens de fortune dont la constance n'a jamais été +démontrée. + +Aussi convient-il de signaler qu'un praticien de notre armée, le +pharmacien-major Pellerin, attaché à la direction du service de santé du +ministère de la Guerre, vient de trouver le moyen pratique de fabriquer +des comprimés d'iode pur, susceptibles de résister pendant de longs mois +à toute altération. Pour s'en servir, il suffit d'en placer un dans une +quantité convenable d'un liquide alcoolique quelconque où il se dissout +instantanément. + +Grâce à cette découverte, nos ambulances et nos formations sanitaires de +campagne vont être, dans un délai très bref, pourvues du médicament +précieux, indispensable pour les soins d'urgence à donner aux blessés. + + +L'ÉPONGE DE FER ET LA PURIFICATION DE L'EAU. + +Quand on fait passer un courant de vapeur d'eau dans de la fonte en +fusion, celle-ci, en se solidifiant par refroidissement, prend un aspect +poreux qui lui a valu le nom commercial d'éponge de fer. Ce produit bien +connu n'a dans l'industrie que des usages assez restreints; mais il est +possible que désormais sa fabrication se trouve assurée d'assez larges +débouchés. Le service municipal des eaux de New-York vient, en effet, +de l'employer pour constituer des lits filtrants et se déclare enchanté +de son emploi, après de nombreuses expériences concordantes. Un filtre +garni d'éponge de fer se laisse traverser par l'eau avec une grande +rapidité, mais l'assainit au passage d'une façon si parfaite que, +fût-elle saumâtre ou fétide à son entrée dans l'appareil, cette eau se +trouve, à la sortie, dépourvue de toute mauvaise odeur, privée de goût +désagréable et susceptible de demeurer pendant de longs mois claire, +limpide, sans aucune altération, absolument potable en un mot. + +Ces expériences devraient être reprises chez nous: en raison du prix de +revient très bas de l'éponge de fer, rien ne s'opposerait à son adoption +pour le filtrage des eaux, si les conclusions optimistes des ingénieurs +américains sont confirmées de tous points. + + +A PROPOS DE LA STATUE DE JUPILLE. + +Plusieurs lecteurs nous demandent quel est l'auteur du monument, +reproduit dans notre numéro du 1er novembre, qui rappelle, à l'Institut +Pasteur, l'acte de courage du petit Jupille terrassant un chien enragé: +ce groupe est l'oeuvre du statuaire Émile Truffot, qui fut l'un des +meilleurs élèves de Carpeaux, et a laissé le souvenir d'un excellent +artiste. + + + +NAVIRES AMÉRICAINS EN FRANCE + +Une division navale américaine, composée des cuirassés _Vermont_ et +_Ohio_, au cours d'une croisière en Méditerranée, va passer quelques +semaines dans les eaux françaises. Ces cuirassés sont actuellement à +Marseille, où a été prise notre photographie. Ils y ont grand succès de +curiosité, avec leurs étranges mâts-tourelles. Mais ce qui retient le +plus vivement l'attention des marins comme des simples... terriens, +c'est le transport _Orion_ qui les accompagne et qui est spécialement +chargé de les ravitailler en charbon. C'est un navire d'un type tout +nouveau et qui vient d'être mis en service récemment. Il peut porter +10.500 tonnes de houille. Il présente un aspect très particulier, avec +son pont chargé de grues puissantes qui lui permettent de charger +rapidement les navires qui peuvent avoir recours à ses services. De tels +bâtiments pareraient heureusement, en temps de guerre, aux difficultés +toujours grandes du ravitaillement. + + + +LE SOUVENIR FRANÇAIS A BERNE + +La colonie française de Berne n'oublie pas les soldats morts pour la +patrie pendant le séjour en Suisse, en 1871, de nos troupes de l'Est +mutilées et épuisées; et, suivant une tradition déjà lointaine, elle +s'est réunie dimanche dernier avec son drapeau, au cimetière de +Bremgarten où s'élève un très beau monument commémoratif. + +Deux couronnes de fleurs naturelles ornées de rubans tricolores furent +déposées au pied de ce monument, l'une par la colonie française, l'autre +par la société suisse des anciens légionnaires qui avait tenu à se +joindre au cortège formé à l'entrée du cimetière. Cette touchante +manifestation des anciens légionnaires suisses, groupés sous le drapeau +français, est une réponse éloquente aux attaques haineuses et +périodiques de la presse pangermaniste contre notre légion. + +[Illustration: Le monument français de Berne fleuri par les anciens +légionnaires.--_Phot. Fourmann._] + + + +LE PROCÈS DE KIEF + +A Kief, un retentissant procès, terminé d'hier, a, durant plusieurs +semaines, provoqué d'ardentes discussions en Russie. L'assassinat, dans +des conditions restées mystérieuses, d'un enfant nommé Youtchinsky; +certaines conclusions des médecins qui avaient procédé à l'autopsie, la +mise en accusation de l'israélite Beylis, soupçonné d'être l'assassin, +ont permis d'évoquer devant les juges l'obsession sanglante du «crime +rituel». D'où, en Russie, une émotion violente, le déchaînement des +antisémites, d'un côté, et, d'autre part, la riposte non moins ardente +de leurs adversaires les accusant d'inventer des prétextes à massacres. + +Le procès s'est terminé par l'acquittement de Beylis. Le jury de Kief, +tout en affirmant sa conviction que le meurtre du jeune Youtchinsky +avait été commis dans la fabrique où les juifs confectionnaient leurs +pains azymes, a, sur une seconde question, répondu que Beylis n'était +pas coupable. + +[Illustration: Le transport de la marine de guerre américaine _Orion_ +ravitaillant en charbon le cuirassé _Ohio_ dans le port de +Marseille.--_Phot. du lieut.-col. Prat._] + +[Illustration: Beylis.--_Phot. Kowalsky._] + +Ce verdict rendu par douze hommes du peuple, dont une certaine partie de +l'opinion suspectait bien à tort les préjugés, paraît devoir apaiser les +passion... + + + +UN CÉTACÉ EN BRETAGNE + +Il n'est pas rare de voir un cachalot ou quelque baleinoptère échouer +sur nos côtes; en général, ces monstres marins sont de taille réduite et +nous donnent une idée assez imparfaite de la légendaire baleine. + +[Illustration: Une baleine échouée à la pointe de Penmarch.] + +Le cétacé trouvé ces jours derniers sur la côte de Penmarch, près du +phare d'Eckmühl, se distingue de ses congénères égarés en nos régions +par sa taille exceptionnelle; il mesure environ 15 mètres de longueur. +Ce sujet rare a attiré l'attention du Muséum qui a envoyé un délégué +chargé de surveiller le dépeçage. Et le squelette sera probablement +attribué à un musée de province, qui pourra s'honorer, comme le Jardin +des Plantes de Paris, d'une cour de la Baleine. + + + +LES THÉÂTRES + +Le théâtre Léon-Poirier vient de nous révéler une comédie satirique, de +M. Lucien Gleize, qui a obtenu le plus franc succès. Le _Veau d'or_ est +l'histoire amusante, alerte, et très spirituellement satirique sans +méchanceté, d'un parvenu richissime, vaniteux jusqu'au ridicule, et de +sa cour d'adulateurs; une intrigue sentimentale lie entre elles les +scènes dont se composent ces trois actes, scènes de caractère où +éclatent à tout instant les traits cocasses, les formules bien venues, +les mots de situation. On a applaudi la pièce et ses interprètes, Mlles +Catherine Fonteney et Suzanne Révonne, MM. Berthier, Louis Gauthier, +Henri Beaulieu, Dechamps, Paul Plan, Arvel. + +«L'_Insaisissable Stanley Collins_, pièce à grand spectacle en vingt +tableaux», de MM. de Marsan et Timmory, est une oeuvre conçue selon +l'esthétique du théâtre du Châtelet. L'insaisissable Stanley Collins +rappelle le mystérieux Crawford de l'affaire Humbert, si ingénieusement +imaginé par la grande Thérèse. Les deux auteurs, tout autant qu'elle, +ont fait preuve d'un sens avisé des coups de théâtre et, comme elle, ils +se sont avant tout préoccupés de la mise en scène. Décors changeants, +brillants costumes, musiques, cortèges et ballets sont d'un faste varié +et pittoresque. + +Le théâtre de la Porte-Saint-Martin vient de reprendre le _Ruisseau_, de +M. Pierre Wolff, qui, lors de sa création au Vaudeville en 1907, +atteignit et dépassa la centième représentation. Cette comédie si fine, +émouvante et généreuse, n'a pas vieilli. Son charme, qui est fait de +tendresse, n'a rien perdu de son pouvoir sur le public. Et le succès +d'hier égale et dépassera peut-être celui d'il y a six ans. Son +interprétation est du reste tout à fait supérieure avec MM. Huguenet, +Rosenberg, Mlle Jeanne Provost et Mlle Jane Pierly qui, après tant +d'autres artistes de café-concert, a fait là, sur une grande scène, un +début, d'autant plus remarqué qu'elle prenait dans le principal rôle +féminin la lourde succession de Mlle Yvonne de Bray. + +[Illustration: Mlle Jane Pierly.--_Phot. A. Bert_] + +C'est décidément la saison des «reprises», au moins pour la +Porte-Saint-Martin et pour l'Ambigu. Voici, sur cette dernière scène, la +reprise de _Raffles_, triomphe de la pièce policière. Sa carrière fut +longue au théâtre Réjane qui la révéla en 1907. Il est à prévoir qu'elle +va, durant de nombreuses soirées, connaître un regain de succès avec sa +nouvelle interprétation parmi laquelle figure, d'ailleurs, le brillant +créateur de Raffles, M. André Brûlé. + +M. Jacques Rouché, devenu directeur de l'Opéra, est remplacé au théâtre +des Arts par M. Irénée Mauget qui, au cours de l'été, représenta un +certain nombre d'actes inédits d'auteurs nouveaux sur le théâtre de +Verdure du Pré-Cateian, et qui se promet de nous révéler des oeuvres +intéressantes. Son premier spectacle à la salle du boulevard des +Batignolles comportait un drame de MM. Johannès Gravier et Lebert, le +_Droit de mort_, sur un sujet profondément pathétique: le véritable +droit de mort que des parents peuvent exercer encore de nos jours sur +leurs enfants en s'opposant à une intervention chirurgicale,--et une +comédie de MM. Pierre Bossuet et Georges Léglise, le _Coeur en panne_, +marivaudage un peu long avec quelques jolies scènes. + +Le théâtre du Vieux-Colombier nous a offert, pour son second spectacle, +une pièce en quatre actes, de M. Jean Schlumberger, les _Fils Louverné_; +c'est un drame de famille composé avec le souci évident d'éviter tout +effet mélodramatique, écrit avec un tact littéraire parfait; il est joué +avec un soin discret par la troupe ordinaire du Vieux-Colombier. + +Le théâtre Impérial a renouvelé aimablement son spectacle en affichant +trois petites pièces gaies: _Un malheur n'arrive jamais seul_, de M. +Félix Galipaux; _Express-Agency_, de MM. Henri Falk et Maurice Dumas, +qui ont mis à la scène les exploits comiques d'un fantaisiste Sherlock +Holmes; _Un virtuose_, de MM. Wilned et Henry Roy, amusante +«comédie-bouffe» dont un piano mécanique fait les frais. Une pantomime +de M. Paul Franck, la _Griserie du Tango_, agrémente la soirée, qui se +termine par une revue de MM. Jean Bastia, Jules Moy et Moriss, _A la +bonne Franckette_, jouée par les auteurs. + + + +[Illustration: LE MONSIEUR QUI «FAIT DE L'EXERCICE», par Henriot.] + + +[Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre ne nous ont +pas été fournis.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 *** + +***** This file should be named 36380-8.txt or 36380-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/8/36380/ + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/36380-8.zip b/36380-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4b2aa70 --- /dev/null +++ b/36380-8.zip diff --git a/36380-h.zip b/36380-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1f2feee --- /dev/null +++ b/36380-h.zip diff --git a/36380-h/36380-h.htm b/36380-h/36380-h.htm new file mode 100644 index 0000000..f9f339a --- /dev/null +++ b/36380-h/36380-h.htm @@ -0,0 +1,2494 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 by Various</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} +.suppl {color: #5A5047; background-color: #EEE2CA } + + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913 + +Author: Various + +Release Date: June 11, 2011 [EBook #36380] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + +<p>L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre 1913</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<div class="sml"> +<p>Ce numéro comprend:<br> +1° LA PETITE ILLUSTRATION,<br> +Série-Théâtre n° 20: <span class="sc">Les Requins</span>, de M. Dario Niccodemi;<br> + +2° Un <span class="sc">Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p> +</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> +<img alt="" src="images/001a.png"><br> <span class="sc"><span class="sml"> + M. Roux. M. Daucourt. Prince Valentin Bibesco.</span></span> +<br> +<b>UNE ÉTAPE DU VOYAGE AÉRIEN DE PARIS AU CAIRE<br> +L'aviateur Daucourt et son passager, +M. Roux, reçus par les aviateurs roumains à<br> leur arrivée à Bucarest.</b> +<i>Phot. Duratzo.--Voir l'article, page 365.</i></p><br><br> + +<div class="somm"> +<p><i>Les prochains numéros de</i> La Petite Illustration <i>«Série-Théâtre» +contiendront:</i></p> + +<p><i>Le Secret, de</i> <span class="sc">M. Henry Bernstein;</span></p> + +<p><i>Le Phalène, de</i> <span class="sc">M. Henry Bataille</span>;</p> + +<p><i>Le Procureur Hallers, de</i> <span class="sc">MM. Henry de Gorse et Louis Forest</span>;</p> + +<p><i>L'Occident, de</i> <span class="sc">M. Henry Kistemaeckers;</span></p> + +<p><i>Le Veau d'or, de</i> <span class="sc">M. Lucien Gleize.</span></p> +</div> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>LE PROGRÈS DANS LE DANGER ET DANS LA MORT</h4> + +<p>Transportons-nous, si vous le voulez bien, au siècle passé.</p> + +<p>Que pouvait-il, alors, vous arriver dans <i>un escalier?...</i> n'importe +lequel, petit ou grand, de service ou d'honneur?.... j'entends vous +arriver de fâcheux, car l'escalier, maintes fois, était le théâtre de +légers événements qui n'offraient rien de pénible: causeries sur les +paliers, le dos appuyé à la rampe, aventures gracieuses et inattendues, +intrigues nouées au passage et dénouées... Mais je ne considère ici +l'escalier que comme endroit dangereux. Le pire que l'on y risquait, +c'était de faire une chute, et encore la chose était-elle malaisée et +demandait-elle une certaine recherche, avec cette pente si douce, et ces +marches basses, larges, profondes, ne procédant guère que dix par dix et +entrecoupées de fréquents <i>repos...</i> oui, pour choir dans cet +escalier-là, il fallait vraiment une forte résolution,--ou une extrême +faiblesse! Dans les deux cas il était difficile et prétentieux de se +faire beaucoup de mal. On ne roulait pas bien loin. Tout au plus +allait-on décemment, si on avait l'os tendre, jusqu'à se casser un bras +ou une jambe,... et puis voilà! Par exemple, cet escalier débonnaire +n'avait qu'une exigence, une seule, mais à laquelle tous devaient se +soumettre, <i>on devait le monter avec ses jambes, avec ses propres +jambes</i>. Il était traditionnel et logique. Il disait: «Je suis un +escalier, j'ai des marches, montez-moi.»</p> + +<p>Voyons l'escalier d'aujourd'hui. Généralement roide, obscur et haut, il +se présente comme l'ennemi déterminé des genoux et des reins. Il abrège +le cardiaque et mûrit l'asthmatique. La plupart du temps il nécessite +une telle dépense d'énergie qu'il semble avoir été fait pour qu'on ne +le monte pas, que l'on en soit rebuté rien qu'à la vue. Pourquoi? C'est +<i>qu'il sait</i> «qu'il y a l'ascenseur». Et même quand il a été construit +bien antérieurement, à, une époque où l'ascenseur n'était pas encore +inventé, l'escalier le prévoyait...! et se donnait dès ce moment les +façons détachées d'un passage qui bientôt ne sera plus bon à rien, qui +ne doit plus servir.</p> + +<p>Avec cet escalier-là, plus besoin de jambes, Le podagre et le +paralytique, le cul-de-jatte, l'aveugle, l'amputé, sont en quelques +secondes au septième étage. Ils n'ont plus à compter les marches, ni à +craindre de les manquer. Elles n'existent pas.</p> + +<p>Apprenons maintenant ce qu'on risque en échange? La mort. Et une mort +affreuse, ou, tout au moins, des accidents d'une exceptionnelle +gravité... Dans l'escalier d'autrefois, vous pouviez vous laisser aller +à une confiance absolue et ne penser à rien, vous étiez avec un ami. +L'escalier d'aujourd'hui, c'est un ennemi avec lequel vous est interdite +la moindre distraction. Si vous ouvrez par mégarde la porte palière à un +mauvais moment, vous vous précipitez dans le vide de la cage. Si dans +l'ascenseur vous avez le malheur d'allonger la jambe, c'est un pied +coupé, sans arrêt. Vous ne cessez d'être à la merci d'une machine +capable de vous jouer les plus terribles tours. On ne sort jamais d'un +accident d'ascenseur sans être un tantinet broyé. Mais vous êtes chez +vous trois minutes plus tôt! je suis forcé d'en convenir. Vous risquez +chaque jour, et plusieurs fois par jour, votre vie pour trois minutes, +pendant lesquelles vous ne faites rien et qui ne vous profitent pas. +<i>C'est le progrès.</i></p> + +<p>Descendons dans <i>la rue d'autrefois</i>. Quels en étaient les périls +divers? Le cavalier, le carrosse, le porteur de fardeaux, sans parler du +pot de fleurs et de l'enseigne qui se détachaient. Il semble bien que, +même en étant un flâneur inattentif, on devait cependant pouvoir sortir +de chez soi exempt de toute angoisse et y rentrer intact sans s'étonner +d'être encore en vie... Les voitures, lourdes et encombrantes, étaient +empêchées d'aller vite dans les rues étroites et tortueuses et de +surprendre le piéton, et les grandes voies, vastes et faciles à +embrasser d'un coup d'oeil, permettaient au promeneur de voir venir de +loin les attelages solennels. L'accident était donc rare, et presque +toujours rendu impossible par <i>l'embarras</i>. On se disputait et on se +chamaillait davantage, on criait... mais on ne se cassait que la voix.</p> + +<p>Tandis qu'aujourd'hui la me est le <i>lasciate ogni speranza</i> de chaque +jour, de chaque heure, de chaque minute. Le risque le plus courant que +l'on y brave est celui de la mort... presque certaine... distribuée et +largement répandue par l'<i>auto</i> sous toutes ses formes: la mort en +pétarade par la motocyclette, la mort bourrue par le taxi, foudroyante +et recommandée par l'auto postal, la mort en gâchis par l'autobus qui ne +pardonne pas, par les camions de fer de raffineries ou d'entreprises de +construction... Ah! que les anciennes voitures de laitiers qui +dévalaient avec un gai fracas de casseroles rétamées le long des pentes +de Belleville et de Montmartre nous semblent à présent douces et peu +meurtrières. Qui ne les regrette?</p> + +<p>Il est indéniable, par compensation, que nous allons plus vite, et que +nous sommes beaucoup plus tôt <i>rendus</i>, même si c'est chez le +pharmacien, à Beaujon, ou à la morgue. <i>C'est le progrès</i>.</p> + +<p>Prenons sur la route d'<i>autrefois</i> la diligence. Qu'y avait-il à +craindre? Qu'elle versât. Elle ne s'en privait pas, et sans doute une ou +deux côtes enfoncées, quelques bonnes contusions et foulures laissaient +parfois du beau voyage un désagréable souvenir. Mais, malgré tout, ces +misères étaient honnêtes, presque raisonnables; elles se comprenaient, +elles n'avaient rien d'effroyable et de trop inattendu. Le tout était, +dans la montagne, d'éviter le précipice avec lequel on ne discute pas. A +part cela on s'en tirait en se ramassant. On ne dégringolait jamais que +de sa hauteur ou de celle du siège... et la preuve que ce n'était pas si +grave, c'est qu'on en riait après et que les dessinateurs de ce temps +nous ont laissé des centaines d'images pleines de belle humeur et de +gaieté dont les chavirements de diligences ont été le <i>motif...</i> +continuel et réjouissant, tandis que vous ne pouvez vous représenter une +seconde un Carie Vernet, un Henri Monnier ou un Lami exerçant +aujourd'hui sa verve à propos d'une collision de trains. Cette idée +odieuse, insoutenable, ne saurait venir à personne.</p> + +<p>Pourquoi? Parce qu'ici c'est encore et toujours la mort qui entre en +scène et frappe.</p> + +<p>Le décuplement de l'énergie et de la vitesse est une constante menace +pour la vie humaine qu'il atteint et réduit. Afin de gagner quelques +instants l'on se met en situation, mille fois par jour, de perdre des +années. On fait meilleur marché de son existence, on joue avec à +plaisir. Au lieu de laisser la mort à la place considérable, toujours +exorbitante, mais un peu reculée qu'elle occupait, à certains endroits +et carrefours de la destinée où l'on savait qu'il était bien difficile +de ne pas la trouver, comme à un poste fatal, il semble qu'on veuille, +de plus en plus, la faire entrer dans nos habitudes, dans nos moeurs, +dans le programme de nos occupations et de nos travaux; on se montre +soucieux de la mêler à tous nos actes, réputés jusqu'ici les plus +inoffensifs, on l'engage, on l'excite, on l'invite, on la défie, on la +prie à toute minute d'avancer, on lui donne partout ses entrées +permanentes, on en fait son habituelle compagnie. Si encore l'on ne +s'exposait ainsi qu'au risque plus fréquent d'être abattu par elle avec +la prompte et loyale clémence qu'elle témoignait auparavant à ses élus, +il n'y aurait que demi-mal, mais, suivant les progrès de la science, +elle aussi s'est mise au niveau de son temps. Elle se «scientifise», +elle se sert de la matière même et des éléments du progrès et de la +découverte pour les faire contribuer à la destruction de l'homme; elle +emploie, à le supplicier avant la fin, l'électricité, le feu, toutes les +forces que celui-ci se targue d'avoir domptées. Embusquée dans la +moindre machine imaginée et construite par l'homme, la mort ne pense +plus qu'à la détraquer et la faire éclater pour punir l'homme de son +orgueil, en le mutilant.</p> + +<p>Sans vouloir donc rechercher si l'homme a tort ou non d'arracher à la +science et à l'inconnu ses secrets en vue d'une perfection, d'une +maîtrise et d'une domination qu'il prétend nécessaires et illimitées... +sans le blâmer ni l'encourager... on peut cependant lui faire voir et +toucher du doigt que le premier et le plus sur des résultats de son +infernal génie est de faire progresser le danger et la mort dans des +proportions inouïes, démesurées, épidémiques, de les étendre et de les +vulgariser... Qu'il accepte donc avec plus de sérénité cette conséquence +inévitable de sa fureur de progrès, de sa folie de puissance et de +vitesse, de son déchaînement à se «surhumaniser» en tout... et quand, de +plus en plus fréquentes, arrivent les catastrophes, les chutes, les +collisions au-devant desquelles il a volé comme exprès... comme à un +rendez-vous, qu'il cesse ensuite de s'étonner, d'être stupide et même de +gémir, de dire: «Quelle horreur! Comment cela a-t-il pu se produire?» et +de rechercher à côté les petites causes, dans la défectuosité du +matériel... ou l'oubli du chauffeur...</p> + +<p>Le seul <i>chauffeur</i> coupable ce n'est pas le pauvre diable au service de +la locomotive, c'est le voyageur de toute classe, c'est vous, c'est moi, +c'est l'homme en général, l'homme du train, de l'express et du <i>rapide</i> +qu'est devenue la vie d'aujourd'hui... voilà l'unique et universel +responsable des malheurs et des deuils qu'il organise avec tant de soin! +Dans cette nouvelle et forcenée croisade de l'Orgueil ce n'est plus +«Dieu le veut», c'est «l'Homme le veut». Alors vaille que vaille! Et +tant pis pour les carbonisés et broyés de la route! de la route d'en bas +ou d'en haut! Toujours plus vite! L'Homme le veut.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p> + +<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br> + +<h3>A PROPOS D'UNE PROVOCATION</h3> + +<p><i>Une dépêche de Sofia, reproduite par les journaux quotidiens, annonçait +récemment qu'un lieutenant bulgare se rendait en France, après avoir +provoqué «au nom de ses camarades» notre illustre collaborateur Pierre +Loti, à la suite de ses articles sur les atrocités commises en +territoire turc. Le grand écrivain n'aurait pas accordé à l'auteur de +cette incartade, désavoué dans son propre pays, l'honneur d'une réponse, +si de fervents amis, Français et Turcs, n'avaient spontanément offert de +se faire ses champions. Mais M. Pierre Loti a voulu, en écrivant la +déclaration qu'on va lire, mettre l'incident au point, et empêcher +qu'une aussi ridicule provocation fût prise plus longtemps au sérieux.</i></p> + +<p>Je voulais garder le silence, qui est ma manière habituelle; mais le +généreux élan de tous ceux qui m'offrent de se battre pour moi m'oblige +à parler. Ce sont des Turcs, ce sont des Français. Et, par la forme de +leurs réponses, quel bel exemple de convenance ils donnent à ce Bulgare +d'occasion!</p> + +<p>Puissé-je maintenant les arrêter tous, par ce que je vais dire!</p> + +<p>J'ai conscience d'avoir rempli un devoir sacré, en usant de la notoriété +de mon nom pour établir le véritable rôle, pendant la guerre, des Turcs +si calomniés, et des Alliés soi-disant chrétiens. Je me suis borné du +reste à dire sans haine ce que j'avais vu et surtout à reproduire, après +les avoir contrôlés, de plus accablants témoignages, qui depuis ont +acquis la valeur de documents historiques. Je n'ai jamais eu un mot +grossier pour les officiers bulgares et j'ai même rendu justice à leur +incontestable bravoure. Leurs soldats aussi ont été braves, et je l'ai +dit; cependant il faut distinguer: le courage militaire n'est vraiment +sublime que chez des hommes civilisés, dont la pitié, dont les nerfs +même se révoltent devant la nécessité des blessures et du sang; mais +chez des soldats sanguinaires, qui se complaisent ensuite à mutiler +leurs prisonniers, à avoir les mains rouges, le courage perd de sa +valeur et se rapproche trop du taureau furieux dans l'arène.</p> + +<p>Dès le début, je soupçonnais que mon attitude, dont je reste fier, +pourrait bien m'attirer des coups de couteau un beau soir ou des balles +de browning. Mais j'ai reçu une chose plus imprévue: une lettre de +provocation d'un petit lieutenant de Sofia, conçue en termes tellement +ignobles que les doigts répugnent à la toucher; certain passage semble +même d'un fou. Je n'aurais pas pris la peine de lire une telle lettre, +<i>a priori</i> jetée au panier où j'ai dû la repêcher, si les journaux +n'avaient annoncé d'abord qu'il était délégué par l'armée bulgare. Je me +refusai cependant à croire qu'un groupe d'officiers, de quelque nation +qu'ils fussent et si aveuglés par la fureur qu'on pût les supposer, +aient choisi pour les représenter un tel personnage,--et j'avais raison, +car le jeune insolent a été désavoué dans la suite.</p> + +<p>J'estime que je ne dois aucune réparation à personne pour avoir +hautement proclamé la <i>vérité, l'indéniable vérité</i>, que des milliers +d'autres ont consignée dans différents journaux ou rapports officiels, +mais avec moins de retentissement voilà tout. Peut-être les Bulgares +eux-mêmes, plus tard, si, comme je l'espère, ils s'acheminent vers des +moeurs plus humaines, puiseront-ils dans mes écrits, <i>devenus pages +d'histoire</i>, d'utiles matières à réflexion, d'utiles enseignements.</p> + +<p>La lettre que j'ai reçue--si elle n'était l'oeuvre isolée d'un jeune +énergumène en quête de réclame et qui n'est même pas +Bulgare--constituerait à elle seule une pièce à charge dans le dossier +balkanique, tant elle dénote de grossièreté foncière. Après avoir +constaté mon «ineptie» et mon «ignominie», la plus heureusement trouvée +et la plus amusante des épithètes qu'il me donne est celle de +«crapuleux»; il n'y a pas à dire, pour qui me connaît, je suis tout +entier dans ce mot-là!</p> + +<p>Je dédaignerai donc, bien entendu, de recevoir les témoins que l'on +m'annonce. Il restera toujours à ces messieurs la ressource de +m'assassiner; je sors sans armes, comme sans peur, et ce sera chose +facile. Je m'étonne même que ce ne soit pas déjà fait, ainsi que +plusieurs lettres anonymes m'en avaient prévenu, en termes des plus +immondes.</p> + +<p>Ce semblant de réponse, que voici, me semble déjà trop; aussi n'est-ce +pas au petit lieutenant un tel que je l'adresse; non, je l'écris pour +ces innombrables amis inconnus, dont la pensée suit fraternellement ma +pensée et auxquels je me dois un peu; mais c'est mon dernier mot, et je +ne répondrai plus, quoi qu'il arrive, aux injures qui me viendraient de +là-bas; certes, je me serais laissé entraîner à le faire, jadis; +aujourd'hui, au crépuscule de ma vie, le peu de rôle qui me reste à +jouer en ce monde m'apparaît beaucoup plus haut que cela.</p> + +<p>Je me dois surtout, en cet instant, à ceux qui voudraient se battre à ma +place; après leur avoir adressé ici mon remerciement très ému et leur +avoir serré les mains, je les conjure, au nom de la sympathie qu'ils ont +sans doute pour moi, je les conjure de n'en rien faire; cela me +désolerait et me blesserait presque. Ils l'admettront, j'en ai l'espoir: +cette lettre de l'Arménien-Bulgare, à présent que je l'ai publiquement +dénoncée telle qu'elle est, ne vaut plus qu'un haussement d'épaules. +L'auteur a besoin d'une leçon, je l'accorde; mais ne sera-t-elle pas +beaucoup plus claire et plus décisive, cette leçon-là, si personne ne +ramasse son petit défi?</p> + +<p>En terminant, je veux remercier du fond du coeur la presse de mon pays, +qui m'a soutenu, sans distinction de clans, avec une loyauté si unanime +et si belle.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Pierre Loti.</span></span></p><br><br> + +<h3>PARIS-LE CAIRE EN AÉROPLANE</h3> + +<p class="mid"><i>(Voir notre gravure en première page.)</i></p> + +<p>L'aviateur Daucourt et son compagnon M. Roux continuent triomphalement +leur randonnée vers le Caire.</p> + +<p>Nous avons laissé les deux hardis voyageurs sur la route d'Augsbourg à +Munich. Trois jours plus tard, ils arrivaient à Vienne. Après avoir +attendu en vain le beau temps, ils quittent la capitale de l'Autriche le +2 novembre à 10 heures du matin, et, pendant 300 kilomètres, ils volent +en plein brouillard. A 2 heures de l'après-midi ils atterrissent à +Budapest; une réception enthousiaste leur est faite par l'Aéro-Club de +Hongrie et par la colonie française.</p> + +<p>Nos compatriotes s'engagent ensuite dans les gorges encaissées du +Danube; ils passent au-dessus des Portes de Fer, et, après un vol de 400 +kilomètres, sans escale, ils se reposent à Craïova. Le lendemain, pour +la première fois, le soleil est magnifique; en deux heures, ils +franchissent les 250 kilomètres qui les séparent de Bucarest: trois +aéroplanes militaires roumains, venus au-devant d'eux, les escortent +jusqu'au champ d'aviation, où les attend le prince Bibesco. Même accueil +enthousiaste à Varna dont les habitants n'ont pas encore vu d'aéroplane; +un régiment bulgare musique en tête vient saluer le départ de nos +aviateurs. Poussés vers le large par un vent de tempête, les voyageurs +atterrissent à Podima, village de pêcheurs, situé non loin des lignes de +Tchataldja. Personne ne peut les comprendre, et les paysans, les prenant +pour des Bulgares, se montrent défiants. Enfin, tout s'arrange. Le temps +se calme, l'avion reprend son vol et vient se poser à San Stefano devant +le consul général de France qu'entourent le préfet de Constantinople et +les officiers aviateurs ottomans.</p> + +<p>Les autorités turques rivalisent d'attentions délicates pour les +courageux Français. Le sultan, prévenu de leur présence à la cérémonie +du baise-main, envoie le grand maître des cérémonies les féliciter; les +deux touristes déjeunent à l'ambassade de France, dînent chez le maire +de Péra, sont reçus par le gouverneur militaire de Constantinople.</p> + +<p>Si, comme il faut l'espérer, aucun accident ne vient interrompre ce raid +merveilleux, nous retrouverons bientôt l'oiseau de France à Beyouth.</p> +<br><br> + + + +<p class="lef"><img alt="" src="images/002.png"><br><b> +Nijinsky et sa jeune femme<br> +sortant de l'église Saint-Michel,<br> +à Buenos-Ayres.</b>--<i>Phot. Baudoin.</i></p> + +<h3>LE MARIAGE DE NIJINSKY</h3> + +<p>C'est de l'Amérique du Sud que nous en est venue la nouvelle: le célèbre +danseur qui, il y a quelques années, a révélé aux Parisiens, +d'inoubliable façon, les grâces imprévues, les langueurs et les +frénésies des ballets russes, et qui, depuis, renouvelait pour eux à +chaque saison le miracle de ses souples jeux, Nijinsky s'est marié. Il +s'était rendu, l'été dernier, en Argentine, pour y donner une série de +représentations impatiemment attendues. Les loisirs de la longue +traversée le rapprochèrent d'une jeune artiste de sa troupe, Mlle +Pulska, qui, appartenant à une riche famille russe, s'était sentie +poussée, voici un an seulement, vers le théâtre, par une irrésistible +vocation chorégraphique. Lorsqu'ils débarquèrent à Buenos-Ayres, ils +étaient fiancés.</p> + +<p>Les grands ténors, illustres dans les deux mondes, avaient seuls coutume +jusqu'à présent de bénéficier, dans les affaires de leur vie privée, +d'un succès de curiosité: cette fois-ci, ce fut un danseur qui l'obtint. +Et le mariage de Nijinsky fut un événement à Buenos-Ayres. La cérémonie +religieuse eut lieu, le 10 septembre, en l'église Saint-Michel, celle +qu'élit de préférence l'aristocratie argentine en semblables occasions. +Notre photographie montre le couple dont l'union vient d'être célébrée: +dans le jeune homme à la stricte élégance qui apparaît sur cette image, +on reconnaîtra, après un peu d'hésitation peut-être, celui qui a si +souvent émerveillé les Parisiens par ses bonds harmonieux, le Vestris +slave, le prestigieux créateur de l'<i>Oiseau de feu</i>, de <i>Schéhérazade</i> +et de <i>Pétrouchka</i>.</p><br><br> + +<h3>LE PONT DU GARD</h3> + +<p>Le pont du Gard, monument romain et propriété nationale, en quelque +sorte confisqué par un propriétaire riverain qui, dans un accès +d'humeur, aurait même menacé de le faire sauter si l'État s'obstine à +revendiquer le droit d'accès pour le public,--telle est la nouvelle +originale qui, tout en nous arrivant du Midi, est rigoureusement exacte.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Plan indiquant (par une bande de grisé) la zone de<br> +protection projetée autour du pont du Gard sur des terrains appartenant<br> +en grande partie à M. Calderon. Les chiffres 1, 2, 3, 4, désignent les<br> +endroits d'où ont été prises les photographies correspondantes.</b></p> + +<p>Cette question du pont du Gard, qui prend aujourd'hui un caractère aigu, +ne date point d'hier; invraisemblable au premier abord, elle est la +résultante logique d'un état de choses curieux que nous allons exposer +rapidement en nous référant au rapport tout à fait remarquable de M. +Grandjean, inspecteur général honoraire des monuments historiques.</p> + +<p>Le pont du Gard est situé sur la commune de Vers, canton de Remoulins, +arrondissement d'Uzès. Comme on s'y rend presque toujours par Remoulins, +l'opinion publique le place généralement sur cette dernière commune; +l'erreur est même consacrée par la plupart des documents officiels.</p> + +<p>Ce pont franchit, non point le Gard, mais le Gardon, modeste rivière +dont la largeur, aux eaux moyennes, atteint à peine une quinzaine de +mètres et ne dépasse guère l'ouverture d'une arche. Mais, en temps de +crue, le ruisseau noie vingt ou trente mètres de chaque berge, couvrant +alors des surfaces très accidentées, rocailleuses et complètement +stériles.</p> + +<p>L'ouvrage est formé de trois rangs d'arcades superposés. Les deux +premiers sont de 6 et de 11 grandes arcades qui ont jusqu'à 24 mètres +d'ouverture, le troisième, établi à environ 47 mètres au-dessus du +niveau de l'eau, a 35 arcades plus petites. Ces proportions, hors de +toute mesure avec celles du Gardon, s'expliquent par le fait que le +«Pont du Gard» n'est pas un pont: c'est un aqueduc. Il fut construit +pour réunir par-dessus la vallée, à une altitude considérable, les deux +collines entre lesquelles coule le Gardon, et faire passer de l'une à +l'autre les eaux des fontaines d'Eure et d'Airon destinées à +l'alimentation de Nîmes.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/003b.png"><br> +<b> + 1.--Fourche formée par le chemin de grande communication<br> + (à gauche) qui va franchir le Gardon sur la première rangée<br> + d'arches, et par l'entrée (à droite) du chemin privé de<br> + M. Calderon.</b>--<i>Phot. Ch. Bernheim.</i></p> + +<p>Ainsi s'explique que le pont du Gard ne repose que pour partie--un tiers +environ--sur les berges proprement dites de la rivière. Le reste +s'appuie sur les versants des collines à une hauteur que les eaux sont +loin de pouvoir atteindre. Par ses deux extrémités, sur une grande +étendue, il constitue donc un ouvrage en terre ferme, analogue aux +aqueducs de Fréjus et de Coutances, par exemple. Et, alors que le +monument est la propriété de l'État, tous les terrains qui +l'environnent, sur l'une et l'autre rive, en amont et en aval, +appartiennent à M. Fernand Calderon. Ce magnifique ouvrage offre donc la +particularité, sans doute unique, d'être entièrement enclavé dans le +fonds d'un particulier.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b> +3--Le chemin de grande communication<br> +franchissant le Gardon par le pont moderne<br> +juxtaposé au pont antique contre la rangée<br> +des premières arches.</b></p> + +<p>La situation s'aggrave de la circonstance que le Gardon, dans cette +partie de son cours, n'est ni navigable ni flottable. En conséquence, +aux termes de l'article 3 de la loi du 8 avril 1898 sur le régime des +eaux, la rivière et son lit appartiennent en propre à M. Calderon. +L'Etat n'a ainsi ni les droits ni les facilités dont il jouirait si la +rivière était navigable ou flottable.</p> + +<p>Dans ces conditions, en dehors du monument romain, l'État possède +simplement:</p> + +<p>Le cours d'eau et son lit sur le trajet du pont antique;</p> + +<p>Le sol où sont assises les maçonneries de l'ouvrage et le sol que couvre +la projection des arches inférieures;</p> + +<p>Les petites fractions de terrain qui, de part et d'autre des extrémités +du pont, sur le penchant des deux collines, ont été aménagées par l'État +pour créer des rampes, sentiers ou escaliers d'accès.</p> + +<p>Remarquons, en passant, qu'il n'existe aucun titre, aucune pièce +indiquant à quelle époque le pont serait devenu la propriété de l'État. +Mais nul ne paie l'impôt pour ce monument qui est classé depuis 1838; +l'État y a effectué des travaux à diverses reprises, notamment en +1855-1858, où les dépenses ont atteint 198.000 francs; enfin, M. +Calderon a reconnu implicitement les droits de l'État.</p> + +<p>Tout contre la face aval de l'aqueduc, les États du Languedoc ont fait +construire, de 1743 à 1747, un pont présentant les mêmes dimensions, le +même nombre d'arches, le même écartement des piles, la même hauteur et à +peu près la même longueur que le premier étage de l'aqueduc. Ce pont +appartient aujourd'hui au département et fait partie du chemin de grande +communication n° 32.</p> + +<p>Par ce chemin et par le pont moderne on peut, sans emprunter le sol de +M. Calderon, accéder à la première plate-forme de l'aqueduc. C'est une +atténuation à l'enclavement. Mais pour voir l'aqueduc, pour jouir de +l'admirable perspective que découpent ses arches antiques, il ne faut +pas être dessus, il faut être sur la propriété de M. Calderon.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b> +2.--Porte clôturant le chemin privé de la propriété de<br> +M. Calderon avec écriteau interdisant l'accès sous les arches<br> du +pont.</b>--<i>Phot. Ch. Bernheim.</i>]</p> + +<p>Cette propriété de 368 hectares constitue le domaine de Saint-Privat, +qui s'étend autour d'un assez joli château sis à 1.800 mètres en amont +de l'aqueduc sur la rive droite. C'est une terre seigneuriale qui +appartint à la famille de Fournès jusqu'en 1865. A cette époque elle fut +vendue à M. Thomas Calderon, père du propriétaire actuel qui la possède +depuis 1894.</p> + +<p>On accède au château par un chemin privé d'environ 7 mètres de largeur +qui prend sa naissance sur la route départementale, à 115 mètres en aval +de l'aqueduc. Après avoir parcouru ces 115 mètres, le chemin passe sous +la première arche romaine, puis continue pendant trois ou quatre cents +mètres sur un terrain dégarni, en grande partie formé de la berge +inondable. Il s'enfonce alors dans les bois. C'est de ce chemin, à 150 +ou 200 mètres des arches--par conséquent sur la partie de terrain +dégarni--qu'on a la plus belle vue de l'aqueduc. C'est même le seul +point d'où on puisse le contempler sans gêne, dans toute son étendue. +Sur la rive gauche, le terrain est moins favorable.</p> + +<p>Pendant longtemps, M. Calderon a laissé au public le libre passage de +son domaine. Il prétend aujourd'hui que le développement du tourisme a +créé une situation nouvelle, intolérable. Certains jours de fête, +dit-il, notamment à la Pentecôte, des bandes arrivent d'Avignon, de +Nîmes, de Beaucaire, et festoient sur sa propriété qu'elles saccagent +sous les yeux des gendarmes débordés.</p> + +<p>Pour éviter ces déprédations, M. Calderon a fait barrer l'entrée de son +chemin privé, et il semble <i>provisoirement</i> maître de la situation. Car, +comme nous le disions plus haut, l'État ne possède ici que la propriété +du petit morceau de terrain couvert par les premières arches. Il peut, +il est vrai, revendiquer la copropriété des 115 premiers mètres du +chemin privé qui «conduit à des exploitations différentes».</p> + +<p>L'attitude de M. Calderon a ému l'administration, qui veut en finir avec +une situation prodigieusement anormale. M. Paul Léon, chef de la +division des services d'architecture au sous-secrétariat des Beaux-Arts, +est allé causer avec le propriétaire de Saint-Privat; il lui a proposé +d'acheter le terrain nécessaire pour rendre au public le «point de vue». +M. Calderon demanda 46.000 francs, puis 20.000 francs pour un terrain +d'environ un hectare qui, paraît-il, vaut à peine un millier de francs.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><b> +4--Le pont du Gard vu dans toute son étendue de la<br> +propriété de M. Calderon, dont l'accès est maintenant interdit au +public.</b><br>--<i>Phot. Neurdein.</i></p> + +<p>Devant ces prétentions, les pouvoirs publics ne se trouvent pas +désarmés; la loi de 1906 sur la protection des sites permet à la commune +et au département de recourir à la procédure d'expropriation. D'après +l'enquête faite par le préfet du Gard, il suffirait, pour dégager les +abords de l'aqueduc, d'acquérir 12 hectares de terrain, dont sept +seulement appartiennent à M. Calderon et estimés 1.050 francs l'hectare. +Soit une dépense totale d'environ 13.000 francs. Au cas où le +département du Gard refuserait d'exproprier, l'État se chargerait de le +faire en vertu du droit souverain d'expropriation que lui confère la loi +de 1841.</p> + +<p>Peut-être, d'ici là, M. Calderon aura-t-il réfléchi.</p> + +<p>Cet heureux propriétaire est, paraît-il, un fort galant homme; on +conçoit que la sauvagerie de certains touristes l'ait exaspéré. Il a, +dit-il, trouvé des inconnus jusque dans son vieux castel, inventoriant +son mobilier et usant de son billard.</p> + +<p>En cédant à l'État pour leur valeur intrinsèque quelques ares de terre, +M. Calderon recouvrera la tranquillité; il redeviendra maître chez lui +sans grand dommage pour l'harmonie de sa belle propriété, et tous les +Français applaudiront à ce geste élégant.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré.</span></span></p><br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b> +Les nouveaux paquebots français de l'Amérique du Sud: le +<i>Gallia.</i></b><br>--<i>Phot. M. Bar</i>.</p> + +<h3>UNE RENAISSANCE MARITIME</h3> + +<h4>LES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET l'AMÉRIQUE DU SUD</h4> + +<p>En terminant la publication ici même, il y a deux ans et demi, de ses +notes de voyage en Argentine et au Brésil, M. Georges Clemenceau +exprimait le vif regret que les paquebots français mis à la disposition +des passagers entre l'Europe et le continent sud-américain ne +répondissent plus à leurs habitudes de luxe et à leurs besoins de +vitesse.</p> + +<p>Notre éminent collaborateur faisait ressortir combien il était fâcheux +que les voyageurs brésiliens ou argentins, venant en Europe ou rentrant +chez eux, fussent conduits à prendre passage sur des bâtiments de toutes +nations, à l'exclusion ou à peu près des nôtres, alors que les énormes +progrès économiques de l'Argentine et du Brésil sont dus en majeure +partie à nos capitaux.</p> + +<p>Et M. Clemenceau concluait en formulant l'espoir de voir prochainement +apparaître une organisation nouvelle, dont les bâtiments, installés +d'après le goût moderne et filant 20 nouds, permettraient d'atteindre +directement Rio de Janeiro en dix jours et demi et Buenos-Ayres en +treize jours.</p> + +<p>Or, voici que les desiderata patriotiques exprimés au commencement de +1911 par M. Clemenceau sont réalisés dès la fin de 1913.</p> + +<p>En effet, le paquebot <i>Lutetia</i>, inaugurant réellement les services de +la nouvelle Compagnie Sud-Atlantique, est parti de Bordeaux le 1er +novembre et se trouve, au moment où paraissent ces lignes, sur les côtes +sud-américaines. Le seul aspect de sa coque monumentale et élégante, un +coup d'oeil jeté sur ses aménagements, apprendront au monde argentin et +brésilien qu'il y a quelque chose de changé et qu'ils peuvent désormais +se confier sans arrière-pensée aux beaux bâtiments dont un coq +symbolique, fièrement dressé sur ses ergots, décore les trois cheminées.</p> + +<p>La Compagnie Sud-Atlantique met en service des à présent deux paquebots +identiques, <i>Lutetia</i> et <i>Gallia</i>, auxquels s'ajoutera prochainement le +<i>Massilia</i>.</p> + +<p>Ce sont de magnifiques navires réunissant, avec toutes les qualités +essentielles de solidité, de rapidité et de sécurité, le summum du +confortable dans les appartements privés, du luxe dans l'aménagement et +la décoration des salons communs.</p> + +<p>Leur longueur est de 175 mètres; leur largeur, de 19 m. 50; leur +déplacement, de 15.000 tonnes. La puissance totale des machines est de +20.000 chevaux et assure une vitesse de 20 nouds et demi.</p> + +<p>Le <i>Gallia</i> et ses «sister-ships», <i>Lutetia</i> et <i>Massilia</i>, portent +au-dessus de la flottaison six ponts, en y comprenant le pont supérieur, +réservé à la promenade au grand air. Au-dessous se trouvent réunies +toutes les pièces communes, décorées dans le meilleur goût français: +salons de musique et de lecture, rotonde, fumoir, séparés par de grands +halls qui forment eux-mêmes de véritables salons. La salle à manger +occupe une partie du troisième pont: c'est une vaste salle en fer à +cheval où les passagers se grouperont par petites tables et où ils +goûteront, on peut nous en croire, tous les raffinements de la vieille +cuisine française.</p> + +<p>On trouve à cet étage, et aux trois autres en dessous, les logements des +passagers, appartements complets, chambres à deux ou à un seul lit, tous +excellents, recevant à pleins flots l'air et la lumière du jour, et +munis de tout ce qui constitue le confortable de l'existence.</p> + +<p>Si le luxe règne en maître dans les installations réservées aux +passagers de première classe à bord des paquebots de la Sud-Atlantique, +on n'y a pas oublié ceux des autres classes. Les aménagements qui leur +sont réservés ont été soigneusement étudiés, et on peut dire que chaque +classe est installée comme l'était la classe supérieure sur les +paquebots d'antan.</p> + +<p>Au moment même où le <i>Lutetia</i> quittait Bordeaux pour le voyage +d'inauguration, la Compagnie Sud-Atlantique réunissait à Marseille, à +bord du <i>Gallia</i>, un groupe nombreux d'invités auxquels elle offrait, à +travers la Méditerranée apaisée, une délicieuse croisière.</p> + +<p>Les côtes des Baléares, celles de la Corse, puis l'admirable littoral du +Var et de la Provence, de Nice à Marseille, défilèrent devant leurs yeux +ravis. On mouilla devant Palma, à l'impressionnante cathédrale, devant +Ajaccio, aux golfes harmonieux, devant Bastia enfin, dont le vieux port +génois fut très admiré; et, après chaque visite à terre, on revenait à +bord avec joie, pour y retrouver le charme de la plus exquise et de la +plus fastueuse hospitalité et y goûter la douceur de vivre loin des +préoccupations des villes, dans la compagnie la plus agréable, entre le +ciel et la mer.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/005b.png"><br> <b>Le salon de musique du <i>Gallia.</i></b>--<i>Phot. Leleux.</i></p> + +<p>La présence, à bord du <i>Gallia</i>, de M. de Monzie, sous-secrétaire d'État +à la Marine marchande, entouré de hautes personnalités diplomatiques, +politiques, maritimes et financières, donnait à cette excursion +méditerranéenne une signification spéciale. M. de Monzie, depuis son +installation à la tête des services de la Marine marchande, a saisi +toutes les occasions de proclamer son intention de faire sortir cet +organe si important de notre outillage national de l'état de marasme +presque humiliant où il se débat. Nous ne doutons pas qu'il n'y arrive +et il aura par là bien mérité du pays. Le jeune ministre voit tout +particulièrement dans une meilleure organisation des lignes de paquebots +un des moyens les plus puissants pour augmenter la richesse, le bon +renom, le crédit de la France, en la faisant mieux connaître et +apprécier. Et il veut, dans ce but, que ce soient des paquebots français +et non des navires allemands, anglais ou italiens, qui amènent jusqu'à +nous les innombrables étrangers, attirés de tous les coins du monde par +le génie de notre race et les agréments si divers et si nombreux de +notre pays. En participant à la croisière du <i>Gallia</i>, au premier rang +des hôtes de la Compagnie Sud-Atlantique, M. de Monzie a montré +l'importance qu'il attache au succès d'une entreprise qui va redonner au +pavillon français, sur une des voies maritimes les plus importantes du +monde, la place qu'il doit occuper.</p> + +<p>Il est juste, d'ailleurs, de noter que cette sorte de renaissance +maritime si nécessaire se poursuit depuis plusieurs années, et nul +n'ignore les vigoureux efforts tentés et les grands succès obtenus déjà +par la Compagnie Générale Transatlantique et la Compagnie des +Messageries Maritimes. Des bâtiments tels que la <i>France</i> et la +<i>Provence</i> pour la première, le <i>Paul-Lecat</i> et l'<i>André-Lebon</i> pour la +seconde, peuvent s'aligner à côté des plus réputés coureurs des mers +naviguant sous n'importe quel pavillon. Si les pouvoirs publics veulent +bien faciliter, comme ils paraissent enfin s'y employer sous l'impulsion +de M. de Monzie, la tâche de nos compagnies de navigation, il n'est pas +douteux que notre Marine marchande, facteur si important de la +prospérité nationale, retrouvera sur toutes les mers son ancien +prestige.</p><br><br> + + + +<h3>LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES</h3> + +<p>Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations, +en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré, +c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine, +car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au +contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la +rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle +apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise, +transpose et fixe en ses vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,</p> +<p class="i14"> Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,</p> +<p class="i14"> Et qui, toujours troublés par de changeants visages,</p> +<p class="i14"> Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.</p> +</div></div> + +<p>«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, +cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les +transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui +savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La +politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne +qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de +Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des +badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient +cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...</p> + +<p>Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des +couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces +roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et +ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage +de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries +fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de +la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les +odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre +Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux +sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone +impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des +anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par +instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et +philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et +poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent +leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui +pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec +ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait +s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles +suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits +nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus +tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé +bourreau à sa victime:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,</p> +<p class="i14"> Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,</p> +<p class="i14"> Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,</p> +<p class="i14"> Pourrai-je pardonner à mon âme féroce</p> +<p class="i14"> La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?</p> +</div></div> + +<p>L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent +écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits, +entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été +orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La +nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans +limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant +«resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers +en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le +rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Je regarde votre humble et délicat visage</p> +<p class="i14"> Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,</p> +<p class="i14"> Car tous les continents et tous les paysages</p> +<p class="i14"> Faisaient de votre front mon sensible univers.</p> +</div></div> + +<p>Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que +ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop +humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux +qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.</p> + +<p>La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie, +qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Car l'amour, radieux comme un verger prospère,</p> +<p class="i20"> Est gonflé de sanglots...</p> +</div></div> + +<p>Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent +néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et +que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle +évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des +lacs profonds et tranquilles.</p> + +<p>Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse +des <i>Vivants et les Morts</i> à ne plus chanter que sur le ton de la +prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce +novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très +éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté +verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit +la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les +hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du +siècle, se réaliser en un dieu de pureté.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"><br><b>La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon.</b><br> +<i>Photographie Desboutin..</i></p> + +<p>Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous +par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour, +cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de +rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques, +sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle +étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son +regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle +renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Jean Lefranc.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br> <b>Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James Town à<br> +Longwood en passant par le Tombeau.</b>--<i>Dessin de L. Trinquier.</i>]</p> + +<h3><i>LES DOMAINES FRANÇAIS DE SAINTE-HÉLÈNE</i></h3> + +<h4>UNE MASURE ET UN TOMBEAU</h4> + +<p>Dans une terre anglaise de l'Océan, jadis fameuse, hérissée de canons et +peuplée de soldats, aujourd'hui abandonnée, vidée, mourante et comme +ensevelie dans le deuil de ses éternelles brumes et de ses rochers +noirs, il est un lieu de pèlerinage où le drapeau français a le droit de +flotter librement. A Sainte-Hélène, un calvaire et un sépulcre, la +maison de Longwood où mourut Napoléon prisonnier et la vallée du Tombeau +où, pendant dix-neuf ans encore, il demeura captif du sol britannique, +sont, depuis plus d'un demi-siècle, propriétés de l'État français.</p> + +<p>Le nom de Longwood, sanctifié par une immortelle agonie, s'est fixé dans +nos imaginations. Les visions du tumulus clair, sur lequel pleure un +saule échevelé, nous ont été rendues familières par les compositions +ingénues et touchantes des imagiers romantiques. Mais ce que l'on ignore +généralement chez nous où l'histoire vulgarisée de Sainte-Hélène +s'arrête à la dernière page du <i>Mémorial</i>, c'est que Longwood est devenu +français comme le lieu du Tombeau, que la sépulture comme la prison sont +maintenant des domaines à nous et que nous entretenons depuis +cinquante-cinq ans, dans l'île, un conservateur chargé de protéger, +contre les empiétements, les outrages et la ruine, ce patrimoine +national. Cela, il est vrai, ne s'apprend point à l'école. Les +encyclopédies elles-mêmes, en notant que Sainte-Hélène est l'«île +britannique où fut déporté, en 1815, et où mourut, le 5 mai 1821, +l'empereur Napoléon Ier», n'ajoutent point que les lieux historiques de +cette île, Longwood et le Tombeau, sont aujourd'hui domaines de la +France. Et, s'il vous prenait la fantaisie d'interroger, chacun à son +tour, nos quinze ministres ou sous-secrétaires d'État, sur les droits de +notre pays dans l'île Sainte-Hélène, vous auriez de la difficulté, +j'imagine, à obtenir une seule réponse satisfaisante. Les domaines +français de Sainte-Hélène ne sont plus, aujourd'hui, qu'un article du +budget en trois lignes et toute leur histoire administrative tient, avec +leur état civil, en un seul carton vert des archives du quai d'Orsay. +Or, on songe, paraît-il, à supprimer, sinon le carton vert, du moins +l'article du budget. De 1815 à 1821, la garde de l'Empereur prisonnier +coûta annuellement 10 millions à l'Angleterre. La garde de son tombeau +et de la maison où il est mort coûte chaque année 9.000 francs à la +France. L'administration trouve la dépense ruineuse. Elle songe à la +réduire et peut-être à la supprimer. Le conservateur actuel, M. Roger, +un homme de bonne volonté, mais chargé de famille, et qui, déjà, en +est--comme l'Empereur--à sa cinquième année d'exil, veut rentrer en +France. C'est une bonne occasion pour ne le point remplacer. Les +domaines qui, faute de crédit, ne sont plus entretenus, la masure qui +n'est plus réparée, se conserveront désormais tout seuls. Des passants +de toutes les nations pourront, comme jadis, couvrir d'inscriptions +outrageantes les murs de ces lieux d'agonie. Il sera loisible à +d'autres, comme jadis encore, de venir piétiner le tombeau. Qu'importe! +Sainte-Hélène, c'est loin. Les étrangers seuls s'y arrêtent! Il n'y va +presque plus jamais de visiteurs français...</p> + +<p>Cependant, cette indifférence de notre administration, ces velléités +d'abandon ayant été, il y a quelques mois, dénoncées au public, +l'opinion a paru s'en émouvoir. Mais la situation ne s'est point +améliorée. Un de nos confrères italiens, M. Cavicchioni, qui vient de +séjourner dans l'île, avec une âme de pèlerin, a rapporté de son voyage +les plus récentes photographies de Longwood. Ces documents illustrent le +dossier que nous croyons opportun de publier aujourd'hui: le dossier de +l'abandon par la France des domaines français de Sainte-Hélène.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Traditionnellement, lorsqu'un navire est dans les eaux de l'île et longe +les lugubres falaises de basalte à pic dans la mer, après qu'il a tourné +une masse volcanique, le Barn-Mount, les officiers indiquent aux +voyageurs un rocher dont les arêtes dessinent le profil de l'Empereur. +Le bateau s'arrête à quelque cent mètres de la côte devant le petit port +clair et presque gai, par contraste, de James-Town. L'arrivée du +«postal» est toujours pour les gens de l'île un spectacle nouveau, et le +bâtiment est vite entouré de petites barques. Des canots amènent les +voyageurs devant un escalier dont l'abord est rendu très difficile par +la violence d'un ressac permanent le long de la jetée. Non sans peine on +parvient à mettre le pied sur les gradins humides,--ceux-là mêmes +peut-être que gravit Napoléon le 17 octobre 1815. Une ligne uniforme de +constructions basses, presque toutes des magasins à façades jaunes, +s'adossent à la montagne couleur de rouille. La route court entre ces +bâtiments et la mer et conduit, par un pont-levis, jusqu'au glacis +meublé de vieux canons inutiles. Puis, sous la terrasse du +«château»--l'édifice où sont réunis les services administratifs--un +passage voûté vous mène sur la petite place centrale, ombragée, où +s'élève l'église. Les choses d'autrefois sont demeurées dans leur état +antérieur. Au château, le bureau du gouverneur est toujours ce même +bureau qu'occupait Hudson Lowe, lorsqu'il descendait de Plantation +House. Et Plantation House--à trois milles du port vers l'intérieur, +dans la partie la mieux protégée et la plus verte de l'île--continue +d'être la résidence du gouverneur de Sainte-Hélène, aujourd'hui un +simple major, dont le traitement de 18.750 francs représente la seizième +partie du traitement annuel (300.000 fr.) d'Hudson Lowe entre 1815 et +1821. Le gouverneur n'a plus, il est vrai, sous son autorité, une flotte +et des troupes. L'état-major est représenté par un capitaine +d'artillerie de marine. Et la garnison, jadis forte de 3.000 hommes, se +réduit maintenant à une vingtaine de marins casernes à Ladder Hill, le +fort qui domine James-Town et auquel on accède par un escalier à pic de +600 marches. L'ordre public est assuré par quatre policemen.</p> + +<h4>LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA VALLÉE DU TOMBEAU</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Sur la route de James-town à Longwood: embranchement du<br> +chemin du tombeau, à gauche du parapet en ruine.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br> <b>Le tombeau de Napoléon et (en haut et à gauche) la source<br> +de l'Empereur.</b> <i>Photographies A.-C. Cavicchioni.</i></p> + +<h4>LES PÈLERINAGES DE SAINTE-HÉLÈNE: LA MAISON DE LA CAPTIVITÉ ET DE LA +MORT</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br> <b>Sur la route de Longwood: le sémaphore d'Alarm-House.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="table"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + <b>Le salon où est mort l'Empereur.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + <b>La véranda.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>A gauche, fenêtres du salon; à droite, ouvertures du<br> +cabinet de travail et de la chambre de l'Empereur.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009d.png"><br> <b>Vue d'ensemble de Longwood Old House.</b></p> + +<p class="mid"><i>Photographies prises au cours de l'été de 1913 par M. A.-C. +Cavicchioni.</i></p> + +<h4>L'OEUVRE DU VENT ET DE L'OUBLI: LES PREMIÈRES RUINES</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>État actuel de la tonnelle où, les jours de beau temps,<br> +Napoléon réunissait autour de lui ses compagnons d'exil.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br> <b>Façade sud-est de la maison avec ses murs lépreux et ses<br> +carreaux brisés.--Au premier plan, le bassin tracé par l'Empereur.</b><br> +<i>Photographies A.-C. Cavicchioni.</i></p> + +<p>Il est curieux de noter que, dans le parc superbe de Plantation House, +il existe, encore vivants, parmi les verdures d'une floraison tropicale, +des témoins centenaires de l'histoire de l'île. Ce sont deux +monstrueuses tortues, que l'on appelle «les tortues du temps de +Napoléon», ou les tortues d'Hudson Lowe. Elles gîtent là depuis un +siècle, apprivoisées et familières... Et ce ne sont point, paraît-il, +les seuls êtres qui ont survécu au temps de la captivité. On montre +encore, dans l'île un perroquet blanc, centenaire lui aussi, qui siffle +à merveille, et auquel, naturellement, on a donné le nom de «Napoléon». +Enfin, il y a peu d'années, décédait à James-Town un batelier +nonagénaire, qu'entourait une curiosité presque déférente. Les +vieillards de Sainte-Hélène prétendaient que c'était un fils de +l'Empereur...</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Il est rare que le postal s'arrête plus de trois heures au mouillage, +et, en ce cas, il ne faut point songer à tenter l'excursion de Longwood, +à moins de se résigner à séjourner dans l'île, pendant un mois, jusqu'au +retour du paquebot. Si l'on peut, par bonheur, disposer d'une journée, +on loue un cheval ou une voiture au prix d'une livre, et, après avoir +suivi les humbles maisons de Napoléon street--où passa le convoi funèbre +de l'exhumation en 1840--on s'engage sur la route de Longwood. C'est une +voie carrossable qui s'agrippe à moitié côte, traçant comme une longue +barre sombre à travers la maigre végétation des agaves et des cactus. +Au-dessous, tout au fond dans la vallée, James-Town semble une coulée de +pierres et de blocs. Plus haut, à droite, on rencontre le chemin qui +conduit aux Ronces (Briars), le cottage verdoyant et fleuri des petites +Balcombes où, dans un pavillon séparé, minuscule, Napoléon vécut les +trois premiers mois de son exil. Si vous faites la route en quelque fin +d'après-midi, dans la grande clarté tropicale et le calme absolu du +soir, vous percevez, en cet endroit, comme un faible chant d'oiseau, le +murmure d'un filet d'eau qui descend lentement de Francis Plain et forme +la cascade des Briars. Parfois encore, le silence est rompu par le bruit +de sabots d'une mule revenant de la montagne avec une charge de bois ou +d'herbe ou par l'écho d'une voix humaine qui se répercute d'un bout à +l'autre de la vallée comme un cri dans une chambre close. Au ciel, de +grands nuages, toujours en mouvement, couvrent et découvrent sans cesse +le sommet sur lequel est placé High Knoll, le fort le plus important et +le plus élevé de l'île. Bien des années se sont passées depuis que +l'Empereur suivit à cheval cette route pour atteindre le lieu de sa +prison. Trois quarts de siècle se sont écoulés depuis qu'il la +redescendit, au bruit des salves, dans un cercueil sur lequel était jeté +le manteau impérial. On a cependant cette impression que rien ici n'a +bougé depuis le temps du drame et celui de l'apothéose. Ce sont, aux +bords de la même route qui longe les mêmes ravins, les mêmes silhouettes +bleues des pins, les mêmes agaves dressant parmi les cailloux leurs +feuilles en fer de lances et leur floraison de clochettes. Ce sont à +divers intervalles les mêmes parapets disjoints. La même cascade +continue sa même fraîche chanson en sa course incertaine avant de +recevoir le coup de balai du vent qui la jette en poussière dans la +vallée.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br> +<b>Plan du domaine français de Longwood Old House (ancienne<br> +résidence de l'Empereur à Sainte-Hélène).</b></p> + +<p>Pour atteindre les plateaux, la route va et vient, sinueuse, à travers +les pins, les saules et les oliviers sauvages, tandis que se découvrent, +à chaque volte, de nouvelles visions de mer, de vallée et de ciel.</p> + +<p>On entre dans une région battue par le vent, où sapins et gommiers se +ploient tragiquement, dans un gémissement continu, et l'on entrevoit le +sémaphore d'Alarm House. C'est de là qu'on signalait, au temps de la +captivité, les navires aperçus au large, et que l'on tirait le canon +pour donner l'alarme à la garnison et à la division navale, chargées sur +terre et sur mer de la garde du prisonnier. Passons. La route, +maintenant, longe un vaste gouffre désolé le «Bol au punch du Diable», +et, peu après, elle laisse à sa gauche un chemin dont l'accès se +dissimule dans les agaves et les cactus. Arrêtons notre voiture ou +mettons pied à terre si nous sommes à cheval. Ce chemin discret, presque +secret, va nous conduire à la vallée française du Tombeau.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>Les tortues «du temps de l'Empereur» dans<br>l'ancien parc +d'Hudson Lowe.</b></p> + +<p>L'entrée du domaine, à quelque distance de la route, est indiquée par +une porte rustique, une barrière que soutiennent deux montants en brique +surmontés chacun d'un boulet. Il suffit de soulever un loquet, et l'on +entre sans plus de formalités dans les lieux de la sépulture, très +verts, envahis par les graminées, les genêts et les buissons à mûres, et +plantés de pins et de cyprès dont le parfum de cimetière se dégage, +intense, dans l'humidité constante de ce lieu. Le domaine comprend 40 +acres ou 16 hectares. Avec le tombeau vide et la maison délabrée de +Longwood, il fut acquis en 1858 par le gouvernement de Napoléon III au +prix fort de 178.565 francs, frais compris. La transaction, d'ailleurs, +fut laborieuse et ne dura pas moins de cinq années. La spéculation s'en +était mêlée. Il avait fallu, en outre, tourner les dispositions de la +législation coloniale anglaise qui interdit l'aliénation à une puissance +étrangère d'une parcelle du territoire britannique. Mais, comme alors le +cabinet de Windsor voulait être agréable aux Tuileries, on trouva les +accommodements nécessaires et, depuis le mois de mai 1858, l'habitation +et le tombeau de l'empereur Napoléon sont inscrits sur les registres +domaniaux de Sainte-Hélène comme propriétés françaises. Cette +acquisition a mis fin à un long scandale, à une exploitation éhontée +dont était l'objet, depuis 1840, depuis l'année de l'exhumation, la +sépulture impériale. La terre de la fosse était constamment enlevée et +vendue, renouvelée et revendue. On payait pour voir le tombeau. On +payait pour boire à la source. Il a fallu changer toutes ces habitudes. +La sépulture, de nouveau, a été protégée. La fosse a été recouverte par +des dalles, et l'on a cessé de tenir boutique en ce lieu. Voici cette +tombe dans sa retraite fraîche et verte. Elle est enfermée dans la +double ceinture d'une palissade basse et d'une haie de bois de fer. Les +cyprès et les pins avec un saule unique--arrière-petit-fils de l'un des +deux saules originaires--versent une ombre quasi contenue sur sa pierre +blanche qu'étreint une petite grille noire et que borde une rutilante +parure de géraniums. Un peu plus haut, la source aimée de l'Empereur +affleure dans une coupe de pierre, et une écharpe de lys d'eau jetée sur +le sol indique le sillage de son cours souterrain. Au delà des barrières +est la maison du garde, un humble insulaire qui, pour quelques shillings +par semaine, protège cet endroit contre les incursions des bestiaux des +domaines voisins. Et disons tout de suite que, pour des raisons +d'économie, il est question de supprimer ce garde, à moins que, pour des +raisons d'économie encore, on ne fasse la fortune de ce Yamstock +illettré en l'élevant--il en est question--aux fonctions de représentant +officiel du gouvernement français à Sainte-Hélène.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>On peut revenir à la route par un autre chemin, une sente raboteuse +creusée, croit-on, par les Chinois qui venaient à la source chercher +l'eau de table de l'Empereur. On continue de monter vers un plateau nu +couvert de gommiers phtisiques et d'immortelles sauvages. On passe +devant Hutt's gâte, la maisonnette du premier séjour des Bertrand. Tout +auprès, maintenant, s'élève une petite chapelle anglicane. Un peu plus +loin, un portail, flanqué de deux échoppes, indique l'entrée de +l'ancienne enceinte du domaine réservé au «Général». Faisons quelque +cent pas encore, et après avoir laissé à notre gauche Longwood New +House, la nouvelle résidence construite--trop tard--pour l'Empereur à la +fin de la captivité, nous nous trouvons en face de Old House, la maison +en forme de croix où Napoléon vécut les cinq dernières années de son +existence.</p> + +<p>Cette maison, lorsque la mission française en 1840 vint chercher les +cendres de Napoléon, se trouvait dans un délabrement scandaleux. La +chambre et le salon où était mort l'Empereur avaient été transformés en +écurie et en moulin à orge. Et, depuis, rien n'avait été tenté pour +remédier à cet abandon insultant.</p> + +<p>Après 1858, Longwood devenu français fut restauré, reconstitué par une +mission spéciale qui séjourna à Sainte-Hélène pendant vingt et un mois. +L'entreprise fut confiée au capitaine de génie Masselin. Il ne fallait +pas faire neuf. Il fallait, dans la confusion des démolitions et des +reconstructions successives, retrouver ce qui avait été l'ancienne +maison. On a utilisé autant que possible les matériaux anciens restés +sur place. On a rétabli les peintures et les papiers d'après des +fragments recueillis. Si ces réparations ont été, évidemment, +considérables--et quelle maison de famille n'a point dû, en un siècle, +subir des transformations importantes tout en restant la même et sans +rien perdre de sa physionomie et de son âme?--du moins, la demeure +a-t-elle conservé son aspect d'autrefois, presque toutes ses pierres et +jusqu'à sa détresse intérieure. Ce n'est point une <i>autre</i> maison. C'est +bien toujours, et minutieusement la même, la maison de l'Empereur +captif... Et maintenant, entrons:</p> + +<p>On accède par une petite véranda peinte en vert et parée de feuillages +grimpants dans une première pièce assez vaste que l'amiral Cockburn +avait fait ajouter à la hâte à la primitive demeure pendant le séjour de +l'Empereur dans le cottage des Briars. C'est une légère construction en +pans de bois, coffrée en planches à l'intérieur et à l'extérieur et qui +prend jour par trois fenêtres à l'ouest et deux à l'est. Cette pièce +servit d'abord à la fois de salle de billard et de salle d'attente pour +les visiteurs; cette dernière destination prévalut après que le billard +eut été reporté dans un autre local en arrière. C'est là que, lorsque le +captif recevait, l'un des aides de camp, Montholon ou Gourgaud, botté à +l'écuyère et l'épée au côté, accueillait les personnages de marque +auxquels Napoléon daignait accorder audience. Un huissier en livrée vert +et or, avec gilet blanc, culotte de soie noire, bas de soie blanche, et +souliers aux boucles étincelantes, Santini d'abord, Noverraz ensuite, se +tenait immobile devant la porte du salon où attendait l'Empereur.</p> + +<p>Aujourd'hui, cette pièce délabrée trahit toutes les tristesses de +l'abandon. A l'extérieur, les pans de bois sont vermoulus, à moitié +pourris et très malmenés, particulièrement du côté de la tonnelle, par +le vent de l'est. Les murs, à l'intérieur, avaient été originairement +peints à l'huile en vert clair, avec un petit filet noir encadrant +chacune des parois. Mais ce vert, sali et moisi, est devenu tellement +foncé qu'il en est noir. Aussi, quand on pénètre en ce lieu, la première +impression est-elle lugubre. C'est bien, on n'en doute plus, le salon +funèbre qui précède une chambre mortuaire. Un seul meuble se trouve là: +le haut pupitre taché d'encre qui supporte le registre des visiteurs.</p> + +<p>De la salle d'attente on passe dans le salon, une pièce exiguë où +l'Empereur recevait et tenait cercle avec sa petite cour le soir après +dîner. Découvrez-vous. C'est là que Napoléon est mort, le 5 mai 1821, un +peu avant le crépuscule. Entre les deux fenêtres ouvertes sur l'occident +se trouvait le lit de camp sur lequel expira le captif. La place est +indiquée par une petite balustrade en bois sombre, qui entoure un buste +de Napoléon. Sur la cheminée, une grande glace avec un cadre dédoré et +sali. Aux murs un papier commun jaunâtre à fleurs vertes, qui fut copié +d'ailleurs sur le papier primitif.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012.png"><br><b>Le tombeau de Napoléon aux Invalides.</b><br><i>Phot. en couleurs +de L. Gimpel.</i></p> + +<p>L'une des portes du salon donne accès dans la salle à manger, basse, à +peu près obscure, qui reçoit son seul jour d'une porte ouverte sur le +jardin au nord. Un affreux papier brique à ramages noisette et or +tapisse les murs. Cette salle à manger communique, à gauche, avec la +bibliothèque peinte en gris vert, et, à droite, avec les deux petites +pièces qui formaient l'appartement de l'Empereur: cabinet de travail et +chambre à coucher dont le papier tombe par morceaux. Le reste ne vaut +guère qu'on en parle. Les visiteurs s'arrêtent à peine dans l'ancienne +cuisine fumeuse et peuvent s'amuser à compter les trous de rats dans les +parquets des logis de la suite et du personnel de service. Autour de la +maison, dans les jardins parsemés de violettes pâles et de jaunes +immortelles, on ne retrouve point les plates-bandes d'autrefois. Le +bassin, tracé par l'Empereur l'année de sa mort, est aujourd'hui vidé, +séché, lézardé. C'est une ruine au pied d'autres ruines, toute cette +façade nord tourmentée par le vent qui a disjoint les pierres des +murailles et brisé les carreaux des fenêtres. Un peu plus loin, la +tonnelle où, les jours de beau temps, l'Empereur aimait à réunir ses +derniers fidèles, n'est plus qu'un squelette lamentable autour duquel +s'enroulent, tristement symboliques, des fleurs de la Passion.</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Et voilà tout ce qui, dans son actuelle misère, fut pendant cinq ans la +dernière résidence impériale. Nous en sommes à ce moment critique où la +masure ouverte à tous les vents, avec ses fenêtres disjointes et sans +vitres, ses planchers troués par la vermine et ses coffrages pourris, ne +tient plus. Une bourrasque un peu plus furieuse que les autres balaiera +toute cette poussière de souvenirs. Les visiteurs des deux +continents--il y a eu encore cette année sur le livre de Longwood trois +cents signatures d'officiers japonais--viendront errer dans ce désastre, +et ils s'indigneront non plus contre les Anglais de 1821 qui n'avaient +pas su préserver ces reliques, mais contre les Français d'aujourd'hui, +insoucieux de la religion de leur gloire, qui laissent s'éteindre en ces +lieux la plus sublime évocation de l'âme française, malheureuse, +résignée, grandie. Notre distingué confrère italien déjà cité, M. +Cavicchioni, pénétré, à son retour de Sainte-Hélène, des récentes +tristesses de Longwood, nous assurait qu'il venait de passer là-bas les +semaines les plus impressionnées de sa vie. «On entretient et on relève, +ajoutait-il, des palais impériaux et royaux. C'est fort bien. Mais il y +a des palais dans toutes les capitales et il n'y a qu'un Longwood au +monde. Longwood appartient à l'humanité. Ne laissons pas mourir +Longwood.» Ainsi, les étrangers s'émeuvent de cet abandon que les +Français, trop généralement, ignorent. Un haut personnage britannique, +lord Curzon, vice-roi des Indes, ne disait-il pas, il y a deux ans, +après une visite à Longwood, qu'il eût été fier de pouvoir prendre à sa +charge tous les frais de cette conservation. Et soyez sûrs que, si la +maison s'écroule enfin, les touristes du monde entier s'en disputeront +les pierres à prix d'or.</p> + +<p>Le conservateur que nous avons là-bas fait tout ce qu'il peut pour +cacher le scandale des premières ruines. C'est un très digne, très +intelligent et très accueillant fonctionnaire. Mais les 3.000 fr. +annuels qu'on joint à son maigre traitement de 6.000 francs sont +aussitôt absorbés par les frais de gardiennage et d'entretien +superficiel. Notre administration semble ignorer que tout est hors de +prix à Sainte-Hélène où il n'y a rien. Carreaux, peinture, papier +doivent être envoyés de France, et il est rare que ces fournitures, +malgré les demandes réitérées, arrivent à Longwood. Le sceau des +domaines français date encore du Second Empire. Oui, c'est un cachet aux +armes impériales--et, en la circonstance, il ne faut pas s'en +plaindre--qui scelle les papiers officiels de ce fonctionnaire de la +République. Mais notre conservateur ne peut point, avec ses seules +ressources, boucher les trous des murs et ceux du parquet, consolider +charpente, toiture et ferrures de cette maison chancelante. Bien +plus--et il faut le dire--la pénurie de son budget lui interdit même de +répondre aux curieux, érudits et publicistes du monde entier qui lui +demandent des renseignements sur les lieux de la captivité. On a +rarement vu pareille misère administrative. M. Roger a demandé son +rappel. Les visiteurs de l'île regretteront ce Français courtois et +instruit, auquel il faut donner un digne successeur. Et pourquoi ne +serait-ce point, comme au début, un officier supérieur en retraite, qui +joindrait les émoluments du conservateur à sa pension de soldat? +L'éminent et vénéré général Niox, qui veille sur le somptueux sarcophage +impérial, celui de l'apothéose dans la gloire des Invalides, trouverait, +j'en suis persuadé, des candidats multiples à cette autre faction +d'honneur auprès de la première humble sépulture et de la suprême +station de l'exil, Longwood,--ce Golgotha près du Tombeau.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="table"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Devant la salle du Congrès: les membres des deux Chambres +avant l'entrée en séance.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Pendant le vote: les portes de la salle gardées +militairement pour empêcher la sortie des représentants.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><b>LA PREMIÈRE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE EN CHINE (6 OCTOBRE).</b> <br>--<i>Photographies de M. H. E. Dozon.</i></p> + +<h3>L'INTRONISATION DE YUAN-CHI-KAI</h3> + +<p>Moins d'un mois après son élection à la présidence définitive de la +République chinoise, on apprenait que Yuan-Chi-Kaï venait de se +débarrasser, par un coup d'État, de toute l'opposition parlementaire. +Les 300 députés appartenant au kouo-ming-tang, c'est-à-dire à +l'opposition radicale, étaient exclus du Parlement. Ce coup de force a +peu surpris.</p> + +<p>Les Européens qui, comme notre confrère Jean Rodes, le distingué +correspondant du <i>Temps</i>, ont été témoins de l'élection présidentielle +et de l'installation--véritable intronisation--au Palais impérial du +président Yuan-Chi-Kaï, n'ont point, en effet, conservé de doutes sur le +caractère peu constitutionnel et quasi monarchique du régime que l'on +instaurait. A propos des opérations électorales qui durèrent, le 6 +octobre, de 10 heures du matin à 7 heures du soir, M. Jean Rodes a noté +cet incident caractéristique:</p> + +<p>«Plusieurs centaines d'habitants de Tien-Tsin, délégués par la Chambre +de commerce de cette ville et venus, le matin, en chemin de fer, +s'arrogèrent, avec évidemment l'acceptation de Yuan-Chi-Kaï, dont ils +étaient partisans, la police de la salle. Vers le milieu de la journée, +des parlementaires ayant voulu sortir pour manger, ces gardiens +improvisés les en empêchèrent absolument. Ils consentirent seulement à +leur faire parvenir quelques vivres. C'est donc pour ainsi dire à l'état +de prisonniers et surveillés par des gens sans mandat que les députés et +sénateurs procédèrent à l'élection...»</p> + +<p>Quatre jours après, le 10 octobre, le président Yuan-Chi-Kaï recevait +solennellement l'investiture légale, en présence de tous les hauts +dignitaires des Chambres et des ministres étrangers.</p> + +<p>«Affublé d'un costume de général moderne couleur bleu de ciel et coiffé +d'un haut képi surmonté d'un panache blanc, Yuan-Chi-Kaï, dit M. Jean +Rodes, était, d'une manière assez peu en harmonie avec cette tenue +militaire, porté en chaise. Une foule de dignitaires, vêtus du même +uniforme, se pressaient et trottinaient autour de lui, selon la plus +vieille coutume des cours orientales.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013b.png"><br><b>Le président Yuan-Chi-Kaï, entouré des membres du corps<br> +diplomatique à Pékin.</b>--<i>Phot. Fu Sheng.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013c.png"></p> + +<p>1. Le président Yuan-Chi-Kaï.--2. S. E. Don Luis Pastor, doyen du corps +diplomatique, ministre d'Espagne.--3. S. E. M. Wallenberg, ministre de +Suède.--4. S. E. M. A. Conty, ministre de France.--5. S. E. M. de +Cartier de Marchienne, ministre de Belgique.--6. S. E. le comte +Aklefelt-Laurvig, ministre de Danemark.--7. S. E. M. Williams, chargé +d'affaires des États-Unis.--8. S. E. Lou-Tseng-Tsiang, ministre des +Affaires étrangères, Wai-Kiao-Pou.--9. S. E. H. Kroupensky, ministre de +Russie.--10. S. E. M. Yamaza, ministre du Japon.--11. S. E. +Tsao-Jou-Linn, vice-ministre des Affaires étrangères.--12. S. E. M. +Bathala de Freitas, ministre de Portugal.--13. S. E. le comte von +Limburg-Stirum, ministre des Pays-Bas.--14. S. E le baron von +Seckendorff, ministre d'Allemagne.--15. S. E. Leang-Cheu-Yi, secrétaire +général de la présidence.--16. M. le chevalier Daniel Varé, chargé +d'affaires d'Italie.--17. M. J. B. Alston, chargé d'affaires de +Grande-Bretagne.--18. Amiral Tsai-Ting-Kan, conseiller du +président.--19. le général Yin-Tchang, conseiller du président.--20. M. +Herrera de Huerta, ministre du Mexique.--21. M. Tang-Tsai-Fou, +conseiller au ministère des Affaires étrangères.--22. M. Tang-Hoa-Long, +président de la Chambre des députés, Tchong-Yi-Yuan.--23. M. +Wang-Chia-Siang, président du Sénat, Tsan-Yi-Yuan.--24. M. le comte des +Fours, chargé d'affaires d'Autriche-Hongrie.--25. Amiral Liou-Kuan-Hsun, +ministre de la Marine.</p> + +<p>La solennité eut lieu dans la vaste salle où l'empereur se tenait +autrefois pour les grandes réceptions annuelles. Lorsque Yuan-Chi-Kaï +eut fait son entrée, il gravit la haute estrade impériale et s'installa +délibérément à la place du trône où des chambellans, les uns en habit, +les autres en redingote, l'entourèrent. Le président, dans ce décor et +avec ces formes monarchiques, lut un long discours. Puis, à un +commandement du maître des cérémonies, tous les Chinois présents +s'inclinèrent profondément trois fois. La réception diplomatique eut +lieu ensuite. Après quoi le prince Pou Loun, vêtu lui aussi en général +bleu, vint au nom de la famille impériale présenter ses voeux et offrir +un cadeau. Une grande parade militaire, le défilé de 18.000 hommes +devant les portes du palais, termina ces cérémonies qui devaient +marquer, pour l'histoire, les débuts pittoresques et un peu gauches de +la République chinoise dans le monde moderne.</p> + +<p>Le lendemain, le président Yuan-Chi-Kaï réunissait dans un déjeuner +suivi d'une garden-party les chefs de mission et le personnel des +légations, et c'est au cours de cette fête, plus intime, que fut prise +la photographie ici reproduite de Yuan-Chi-Kaï, en son bel uniforme bleu +et archigalonné de président ou de généralissime, au milieu des +ministres accrédités en sa capitale.</p><br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br><b>APRÈS LA TEMPÊTE.--Les épaves du «Mesolonghion» jeté à la<br> +côte près de Casablanca; à l'arrière-plan, le «Nana Martini» échoué.</b><br> + +<i>Photographie Ch. Ratet.</i></p> + +<p><i>Le coup de vent qui, à la fin du mois dernier, a soufflé sur +l'Atlantique a sévi avec une violence particulière sur les côtes du +Maroc, où la mer est toujours si dure. Le 29 octobre, la tempête jetait +à la côte un voilier français, la</i> Marguerite, <i>à Rabat, et trois autres +navires mouillés en rade de Casablanca, le</i> Liria, <i>espagnol, le</i> +Mesolonghion; <i>battant pavillon hellénique, et le</i> Nana Martini, +<i>allemand. Aux premières nouvelles de ces trois derniers sinistres, le +général Franchet d'Esperey et le général Ditte se portaient sur la +plage. Les secours furent organisés rapidement. Mais le</i> Mesolonghion, +<i>le plus en danger et le premier secouru, fut vite mis en pièces par les +vagues furieuses. Quatorze de ses matelots disparurent. Le</i> Nana +Martini, <i>échoué non loin de là, put débarquer sans pertes son équipage. +Quant au</i> Liria, <i>le sauvetage des marins qui le montait fut long, +dangereux, fertile en péripéties. Il fut l'occasion de maints actes de +courage et de dévouement. Là encore tout le monde fut sauf, mais le +navire était perdu. Ce véritable raz de marée a été, pour le port de +Casablanca, en construction, une rude et excellente épreuve. On n'était +pas sans inquiétude quant aux fondations des môles, que les prophètes de +malheur disaient devoir être balayées comme des fétus. Elles ont, au +contraire, résisté admirablement.</i></p><br><br> + +<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3> + +<h4>PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS</h4> + +<p>J'ai sur ma table une douzaine de cartes qui me convient aux expositions +d'art les plus diverses. On le sent: l'écluse est maintenant ouverte et +nous allons vivre jusqu'à l'été <i>sous</i> la peinture! En quel océan ce +torrent ira-t-il se noyer lui-même? Quelles terres, je veux dire quelles +collections ira-t-il submerger ou féconder? On ne sait pas; et à +l'éternelle question que se posent tant de braves gens, chaque année: +«Où peut bien aller toute cette peinture?» nulle bouche humaine n'a +encore répondu.</p> + +<p>J'utiliserai deux de ces cartes, en tout cas: j'irai à la galerie +Montaigne--c'est-à-dire au théâtre des Champs-Elysées--voir l'Exposition +d'Art chinois ancien; un art merveilleux, qui étonne sans doute plus +qu'il ne charme, mais dont les surprises sont si passionnantes! +Rappelez-vous les expositions récentes dont nous avons eu le régal au +musée Cernuschi.</p> + +<p>Et puis j'irai flâner au quai de l'Horloge pour y voir une série +d'oeuvres de Roty qu'un graveur-éditeur y expose depuis quelques jours. +Roty fut un homme exquis, et qui a laissé une oeuvre aussi délicate et +aussi noble que lui. Il a eu ce génie de n'être point l'esclave de ses +outils; de ne jamais rapetisser ni sa vision ni son sentiment des choses +à la mesure du cadre où il enfermait son oeuvre. Il a mis en des +médailles toutes petites de vastes paysages, de grands gestes et des +rêves infinis. Il faut aimer Roty. Ce petit homme timide fut l'honneur +d'un art où nous excellons. Et puis on le fait revivre à nos yeux, dans +un magasin du quai de l'Horloge, en plein décor de «vieux Paris», tout +près de cet Institut où, discrètement, il siégea. C'est très bien.</p> + +<p>Le dixième Salon de la «Gravure originale en couleurs» est ouvert pour +une dizaine de jours encore. Il faut l'avoir vu. Cette exposition n'a +point la prétention de nous révéler des chefs-d'oeuvre, et elle n'est +pas d'ailleurs destinée à cela. Mais elle a un autre objet, qui est très +intéressant aussi: elle nous montre comment l'art, en somme, peut +arriver à se vulgariser <i>artistement</i> dans une forme où il semblait que +ce fût bien difficile... Nous avions la <i>chromo</i>, qui était à la portée +de toutes les bourses; la gravure en couleurs est moins universellement +accessible, et l'on ne peut pas dire d'elle qu'elle soit «peuple». Elle +est «classes moyennes». N'importe. Elle marque un admirable progrès dans +l'art de mettre à la disposition d'amateurs de plus en plus nombreux de +délicates jouissances, d'une qualité continuellement améliorée, et qui +n'étaient, il y a peu d'années encore, que le privilège d'une élite.</p> + +<p>La Comédie-Française a repris, comme chaque année, au seuil de l'hiver, +ses soirées d'abonnement. Ses matinées du jeudi étaient, depuis quelque +temps déjà, recommencées. Si j'étais chargé de montrer Paris à un +étranger, je ne me presserais pas de le conduire aux soirées +d'abonnement de la Comédie-Française, pas plus qu'à celles de l'Opéra. +J'aurais peur qu'il en emportât l'impression que les Français +d'aujourd'hui pratiquent mal, quand ils sont au théâtre, l'art +d'écouter. L'Abonné est souvent inattentif; il semble même qu'à ses yeux +il y ait quelque élégance à l'être. Il a payé pour tout entendre; mais +il ne saurait admettre que le droit de tout entendre lui impose le +devoir d'écouter tout. Le spectacle qu'on lui donne n'est pas toujours +d'une irréprochable beauté; mais il faut convenir qu'il est lui-même, +quelquefois,--vu de la scène, ou de loges voisines, occupées par des +gens attentifs, un spectacle bien ennuyeux.</p> + +<p>Bien plus volontiers conduirais-je mon Etranger à ces matinées du jeudi +qui sont comme les fêtes hebdomadaires du Théâtre-Français, et qui sont +rendues délicieuses, vraiment, par la qualité de la clientèle qu'on y +voit. Clientèle de fraîche jeunesse: d'adolescents attentifs, de +fillettes bien sages et pour qui ces matinées sont l'aventure, la petite +folie de la semaine! De jolis visages; des toilettes dont l'élégance +demeurera discrète, quelques années encore (ensuite, on verra!); un +silence de cathédrale autour des mots qui viennent de la scène; une joie +de kermesse à chaque baisser de rideau; ah! le gentil spectacle qui nous +est donné là! Et je voudrais, pour que mon ami l'Etranger rapportât de +nous, dans son pays, une opinion flatteuse tout à fait,--je voudrais le +conduire, après cela, chez Lamoureux ou chez Colonne; je veux dire chez +Chevillard ou chez Pierné.</p> + +<p>Les deux grands Concerts du dimanche ont fait, le mois dernier, leur +réouverture (le sixième concert des deux séries sera donné demain); +après avoir vu comment notre jeunesse sait écouter une comédie, +l'Etranger y verra comment nos adultes savent écouter de la musique; +avec quelle docilité émue et recueillie ils se livrent à elle. Tous sont +venus chercher là l'émotion qui amuse, ou qui exalte, ou qui apaise; +car, parmi tant de sensibilités assemblées, il n'y en a pas une à qui +l'orchestre ne dise, à un moment donné, la phrase qu'elle avait besoin +d'entendre, et qu'elle se rappellera... On vante le recueillement de +certaines foules allemandes, au concert; il ne saurait être plus +profond, plus émouvant que ne l'est, depuis cinquante ans--depuis +Pasdeloup, le bon prophète!--celui des foules de Paris!</p> + +<p class="mid"> *<br>* *</p> + +<p>Une bonne nouvelle. Le musée Galliéra qui organise en ce moment, comme +tous les ans, à l'automne, son «Exposition générale d'art appliqué», +annonce pour 1914 une Exposition <i>spéciale</i> dont l'intérêt sera grand.</p> + +<p>On sait que, depuis 1902, le musée Galliéra a organisé, chaque année--à +côté des collections qui constituent le fonds permanent de ses +richesses--des expositions spéciales, qui étaient chaque fois, dans +l'ordre des Arts appliqués à l'industrie, consacré à un objet différent. +Le musée Galliéra nous a donné successivement les expositions de la +<i>Reliure</i>, de <i>l'Ivoire</i>, de la <i>Dentelle</i>, du <i>Fer forgé</i>, de la +<i>Soie</i>, de la <i>Porcelaine</i>, de la <i>Parure précieuse de la Femme</i>, du +<i>Papier et de la toile imprimés et pochés</i>, de la <i>Verrerie</i>, des +<i>Grès,</i> de la <i>Broderie</i>; et, cette année, la délicieuse et si amusante +Exposition de l'<i>Art pour l'enfance</i>, qui vient de finir, et à laquelle +succède celle dont j'ai parlé plus haut: l'Exposition générale <i>d'Art +appliqué</i> à laquelle M. Eugène Delard, le si dévoué conservateur du +Musée, pourvoit au moyen de ses collections permanentes. C'est cette +Exposition que suivra, au printemps prochain, la quatorzième Exposition +spéciale de Galliéra. Elle aura pour sujet: «la <i>Statuette</i>», et «le +<i>Meuble</i> destiné à la faire valoir».</p> + +<p>On voudrait, par cette Exposition, montrer le rôle décoratif de la +Statuette, et à quels ingénieux emplois peut être affectée, dans nos +intérieurs d'art modernes, la «petite Sculpture». Voilà un thème +excellent!</p> + +<p>J'ai déjà dit quels services nos musées municipaux rendent à l'Art, et +quels intéressants spectacles ils nous donnent. Comme on souhaiterait +que la Ville de Paris apportât au nettoyage de ses rues et à +l'administration de ses ordures ménagères une intelligence égale à celle +qu'elle déploie dans le gouvernement de ses musées!<br> + +<span class="rig"><i>Un Parisien</i>.</span></p><br><br> + +<h3>AGENDA (15-22 novembre 1913)</h3> + +<p><span class="sc">Expositions artistiques</span>.--Grand Palais: Salon d'automne.--Galerie +Georges Petit (8, rue de Sèze): exposition de la gravure originale en +couleurs. (Clôture le <i>27 novembre.</i>)--Galerie Boutet de Monvel (rue +Tronchet, 18): céramiques de Lachenal.--Galerie Devambez (43, boulevard +Malesherbes): oeuvres de M. Hans Ekegardh; le <i>21 novembre</i>, ouverture +de l'exposition des Amis de l'eau-forte.--Galerie Montaigne (avenue +Montaigne): exposition d'art chinois ancien.</p> + +<p><span class="sc">Ventes d'art</span>.--Hôtel Drouot, salle 6, les <i>20 et 21 novembre</i>, estampes +anciennes.--Salle 8, les <i>20 et 21 novembre</i>, laques anciennes du Japon, +bronzes chinois et japonais, peintures et dessins.</p> + +<p><span class="sc">Conférences</span>.--Salle Gaveau (45, rue La Boétie): <i>Visions d'art</i> de M. +Gervais-Courtellemont: le <i>21 novembre</i> à 9 heures du soir, la <i>France +dans l'Afrique du Nord</i> (projections en couleurs), causerie de M. +Gervais-Courtellemont; le <i>20 novembre</i>, à 3 heures, <i>Jeanne d'Arc</i>, +causerie de M. Funck-Brentano.--Université des <i>Annales</i> (51, rue +Saint-Georges), à 5 heures: le <i>17 novembre, Snobisme, snobs et +snobinettes</i>, par M. Jules Lemaître; le <i>18, le Bon roi Henry</i>, par M. +Henry Roujon; le <i>19, la Jeunesse de Victor Hugo</i>, par M. Jean Richepin; +le <i>20, Une visite à madame mère, Laetitia Ramolino à Rome</i>, par M. +Frédéric Masson; le <i>21, la Vie flamande</i>, par M. Émile Verhaeren; le +<i>22, Pourquoi chante-t-on?</i> par M. Reynaldo Hahn.--Au théâtre de la +Renaissance: le <i>15 novembre</i>, à 5 heures, conférence sur le <i>Tango</i>, +par M. André de Fouquières; le <i>22 novembre</i>, à 5 heures, gala de +musique consacré à Gustave Charpentier, conférence de M. Albert +Acrémant.</p> + +<p><span class="sc">Concerts et auditions</span>.--Théâtre des Champs-Elysées, le <i>19 novembre</i>, en +soirée, concert symphonique avec le concours de Mme Félia +Litvinne.--Hôtel du Foyer (34, rue Vaneau), le <i>20 novembre</i>, de 3 à 4 +heures, séance de musique donnée par l'Association des Concerts +Chaigneau.</p> + +<p><span class="sc">Exposition de chiens de luxe.</span>--Du <i>21 au 23 novembre</i>, 87, rue La +Boétie, exposition organisée par le Club du chien de luxe.</p> + +<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux</i>; le <i>15 novembre</i>, Vincennes; le <i>16</i>, +Auteuil (prix Montgomery); le <i>17</i>, Saint-Ouen; le <i>18</i>, Enghien; le +<i>19</i>, Vincennes (obstacles); le 20, Auteuil (prix de Marly); le <i>21</i>, +Saint-Ouen; le 22, Vincennes (trot).--<i>Gymnastique: le 15 novembre</i>, à 3 +heures, à la Sorbonne, congrès de l'Union des Sociétés de gymnastique de +France; le <i>16 novembre</i>, au gymnase Japy, à 3 heures: sixième tournoi +international.--<i>Aéronautique: le 15 novembre</i>, à Saint-Cloud, concours +de distance organisé par l'Aéro-Club de France.</p><br><br> + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<h4>LES LIVRES DE LA TERRE</h4> + +<p>Quelques livres de la terre nous sont venus liés ensemble comme une +gerbe d'automne. Ils renferment un peu de la même âme; ils répandent une +harmonie de parfums qui évoquent nos vacances trop vite interrompues +parmi les bois, les sillons et les vignes. Ces livres sont: <i>Au Pays +d'Oïl</i>, par M. Jean Revel; le <i>Vieux Gamin</i>, par M. Gaston Roupnel et le +<i>Roman de la Forêt</i>, de M. Jean Nesmy, auxquels il faut joindre le +<i>Planet Saint-Eloy</i>, de M. Roux-Servine, qui nous dit la vie et la mort +de la tradition provinciale sur la «placette» d'une petite ville de +Provence.</p> + +<p>Nous devons à M. Jean Revel de fortes études sur la vie terrienne: +«Rustres», «Contes normands», les «Hôtes de l'Estuaire», «Terriens». On +lira avec le même goût les savoureuses et émouvantes nouvelles qu'il a +réunies sous ce titre: Au <i>Pays d'Oïl</i>[1]. M. Jean Revel a foi dans les +destinées de la littérature provinciale, qu'il a dotée généreusement +d'un prix annuel de 800 francs. Il continue d'écrire lui-même, pour +l'exemple, et avec raison, puisque son talent reste chaud et jeune.</p> + +<p>Le <i>Roman de la Forêt</i>[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous +en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise. +Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très +beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où +il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions +de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois +mouillés:</p> + +<p>«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites +aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des +branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces, +gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache +l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la +hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...»</p> + +<p>Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la +forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout +le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre +saisons.</p> + +<p>M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en +pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec +ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de +villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point +certes que le <i>Vieux Garain</i>[3] prenne dans ce récit un visage de saint. +Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa +jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes +sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le +bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu +débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa +sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits +bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre.</p> + +<p>[Note 1: Édition Fasquelle.]</p> + +<p>[Note 2: Édition B. Grasset.]</p> + +<p>[Note 3: Édition Fasquelle.]</p> + +<p>M. Roux-Servine, l'auteur du <i>Planet Saint-Eloy</i>[4], nous offre, pour +ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique, +pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en +bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et +peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la +meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage +du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en +apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il +nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence, +irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment +entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels +renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de +vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux +demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la +seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se +déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche +et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants +sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que +l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne, +traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret +quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire +bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le +connaître et affirment l'aimer.</p> + +[Note 4: Édition du «Provençal de Paris». +15, rue du Faubourg-Montmartre.] + +<h4>RÊVE D'EMPEREUR</h4> + +<p>Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se +draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de +ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies». +Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon +III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement +de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant +et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient +permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les +silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure +essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait +un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le +faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de +la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a +ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un +grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son +ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant, +conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du +«rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le +palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son +histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on +pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de +cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt +l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître +revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire».</p> + +<p>M. Frédéric Loliée insiste peu sur les faits, déjà connus, et que l'on +pourra d'ailleurs retrouver, fort agréablement liés, commentés et +illustrés, dans l'ouvrage du comte Fleury et de M. Louis Sonolet, sur la +<i>Société du second Empire</i>[6]. M. Loliée concentre son observation sur +la vie intérieure, sur l'évolution d'âme; et les traits qu'il dégage en +force et en relief composent le portrait moral le plus impressionnant et +le plus vrai peut-être que l'on nous ait jusqu'ici donné du rêveur +impérial.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p> + +<p>[Note 5: <i>Rêve d'Empereur</i>. Ed. Émile-Paul, 7 fr. 50.]</p> + +<p>[Note 6: Dont le troisième volume (1863-1807) vient de paraître. Ed. +Albin Michel, prix 5 francs.]</p><br><br> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015a.png"></p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="table"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Le biplan avec ses rampes électriques.</b> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<b>Le sillage lumineux tracé par l'aéroplane.</b> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015b.png"><br><b>La chute des bombes sur une carcasse en bois figurant un<br> +cuirassé et l'incendie de ce dernier.</b></p> + +<p class="mid"><b>EXPÉRIENCES DE LANCEMENT DE BOMBES EN AÉROPLANE, LA NUIT</b></p> + + + +<h4><span class="sc">Avions lanceurs de bombes.</span></h4> + +<p>L'Amirauté anglaise a fait procéder récemment, sur l'aérodrome de +Hendon, à d'intéressantes expériences de lancement de bombes du bord +d'un aéroplane. Ces expériences ayant lieu la nuit, la silhouette +générale des avions était indiquée par une série de lampes qui +permettaient de suivre les évolutions; sur le sol de l'aérodrome, on +avait dressé une carcasse on bois simulant un navire de guerre, éclairée +par des feux reproduisant aussi exactement que possible les feux +réglementaires.</p> + +<p>Le vol des avions, dans ces conditions, fut un spectacle nouveau. +L'appareil disparaissait dans la nuit, traçant des lignes de feu qui se +déroulaient en un lumineux sillage. Et l'éclatement des bombes, qui, +grâce à l'adresse des pointeurs, incendièrent assez rapidement le but +proposé, ajoutait à l'étrangeté de ce feu d'artifice d'un nouveau genre.</p> + +<p><span class="sc">Conservation des oeufs par le silicate de Soude.</span></p> + +<p>Il y a longtemps qu'on a préconisé la conservation des oeufs dans un +bain de silicate de soude ou verre soluble; mais depuis peu on a +prétendu que les oeufs ainsi traités renferment une certaine quantité de +silice soluble qui les rend dangereux pour la consommation.</p> + +<p>Un chimiste anglais, M. Bartlett, s'est livré à une série d'expériences +en vue d'éclaircir définitivement la question. Il a constaté que si le +bain contient de la soude libre, l'oeuf en absorbe et le blanc prend la +consistance de gelée.</p> + +<p>On évite cet inconvénient en employant une solution convenable de +silicate de soude à 10%. Après onze mois d'immersion les oeufs ne +contiennent pas plus de silice que les oeufs frais et leur poids est +sensiblement le même qu'avant leur introduction dans le bain. D'autre +part, leur qualité est en général supérieure à celle des oeufs conservés +par le froid, car les pores de la coquille sont clos et ne se laissent +traverser par aucune mauvaise odeur.</p> + +<p><span class="sc">Carpes d'égout.</span></p> + +<p>Nous avons signalé jadis les essais entrepris en certains pays, +notamment en Allemagne, pour assainir les cours d'eau, en les peuplant +de jeunes carpes: ces poissons se nourrissent de certains microbes et +les ferments qu'ils sécrètent en détruisent d'autres.</p> + +<p>Le procédé a donné d'excellents résultats et on songe à l'utiliser pour +la purification des eaux d'égout. D'après les expériences et les calculs +du docteur Hofer, de Munich, la carpe prospère dans les eaux polluées; +des sujets d'une livre placés au mois d'août dans des étangs recevant +des eaux d'égout avaient triplé de poids au mois de novembre. On +pourrait ainsi obtenir un revenu dépassant parfois 1.000 francs par +hectare.</p> + +<p>Le savant allemand ajoute que ces carpes peuvent être mangées sans +danger. Elles consomment, non pas les toxines, mais seulement les +animalcules qui les produisent; d'autre part, leur cuisson offrirait des +garanties suffisantes contre l'infection microbienne.</p> + +<p>Attendons-nous donc à voir bientôt introduire à Paris comme «carpes de +la Loire» les carpes d'égout dues à l'initiative de la science +germanique.</p> + +<p><span class="sc">Inconvénients du chocolat pour les nourrices.</span></p> + +<p>On sait que l'alimentation des nourrices exerce une grande influence sur +la composition du lait, influence telle qu'on fait parfois ingérer par +la nourrice certains médicaments destinés à l'enfant. Mais on n'avait +jamais remarqué jusqu'ici l'action nocive que peut présenter la +consommation abusive du chocolat. MM. Brandeis et Quintrie ont fait à +cet égard une observation curieuse qu'ils viennent de communiquer à la +Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux.</p> + +<p>Un bébé étant affecté de troubles digestifs assez graves, le lait +maternel fut analysé: on y trouva des cristaux d'oxalate de chaux. +C'était un élément tout à fait anormal, et, en cherchant d'où il pouvait +provenir, on apprit que la mère mangeait une quantité excessive de +chocolat. Or, le chocolat contient presque toujours une légère +proportion d'acide oxalique; il fut donc interdit à la nourrice. En +quelques jours les malaises de l'enfant cessèrent complètement.</p> + +<p><span class="sc">La teinture d'iode dans les approvisionnements de l'armée</span></p> + +<p>Depuis que les travaux du professeur Reclus ont fait connaître la haute +valeur antiseptique de la teinture d'iode, la chirurgie moderne en a +fait la base de presque tous ses pansements. Malheureusement, ce +précieux produit doit, pour être efficace, être de préparation récente. +Au bout de huit jours, il s'altère et devient irritant; après un mois, +il est caustique. Pour remédier à cet inconvénient grave, on a proposé +de lui ajouter diverses substances conservatrices, de l'iodate de +potasse par exemple, du borax ou de l'iodure de potassium. Mais ce ne +sont là que des moyens de fortune dont la constance n'a jamais été +démontrée.</p> + +<p>Aussi convient-il de signaler qu'un praticien de notre armée, le +pharmacien-major Pellerin, attaché à la direction du service de santé du +ministère de la Guerre, vient de trouver le moyen pratique de fabriquer +des comprimés d'iode pur, susceptibles de résister pendant de longs mois +à toute altération. Pour s'en servir, il suffit d'en placer un dans une +quantité convenable d'un liquide alcoolique quelconque où il se dissout +instantanément.</p> + +<p>Grâce à cette découverte, nos ambulances et nos formations sanitaires de +campagne vont être, dans un délai très bref, pourvues du médicament +précieux, indispensable pour les soins d'urgence à donner aux blessés.</p> + +<p><span class="sc">L'éponge de fer et la purification de l'eau.</span></p> + +<p>Quand on fait passer un courant de vapeur d'eau dans de la fonte en +fusion, celle-ci, en se solidifiant par refroidissement, prend un aspect +poreux qui lui a valu le nom commercial d'éponge de fer. Ce produit bien +connu n'a dans l'industrie que des usages assez restreints; mais il est +possible que désormais sa fabrication se trouve assurée d'assez larges +débouchés. Le service municipal des eaux de New-York vient, en effet, +de l'employer pour constituer des lits filtrants et se déclare enchanté +de son emploi, après de nombreuses expériences concordantes. Un filtre +garni d'éponge de fer se laisse traverser par l'eau avec une grande +rapidité, mais l'assainit au passage d'une façon si parfaite que, +fût-elle saumâtre ou fétide à son entrée dans l'appareil, cette eau se +trouve, à la sortie, dépourvue de toute mauvaise odeur, privée de goût +désagréable et susceptible de demeurer pendant de longs mois claire, +limpide, sans aucune altération, absolument potable en un mot.</p> + +<p>Ces expériences devraient être reprises chez nous: en raison du prix de +revient très bas de l'éponge de fer, rien ne s'opposerait à son adoption +pour le filtrage des eaux, si les conclusions optimistes des ingénieurs +américains sont confirmées de tous points.</p> + +<p><span class="sc">A propos de la statue de Jupille.</span></p> + +<p>Plusieurs lecteurs nous demandent quel est l'auteur du monument, +reproduit dans notre numéro du 1er novembre, qui rappelle, à l'Institut +Pasteur, l'acte de courage du petit Jupille terrassant un chien enragé: +ce groupe est l'oeuvre du statuaire Émile Truffot, qui fut l'un des +meilleurs élèves de Carpeaux, et a laissé le souvenir d'un excellent +artiste.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/016b.png"><br> +<b>Le transport de la marine de guerre américaine <i>Orion</i> +ravitaillant<br> en charbon le cuirassé <i>Ohio</i> dans le port de +Marseille.</b><br>--<i>Phot. du lieut.-col. Prat.</i></p> + +<h4>NAVIRES AMÉRICAINS EN FRANCE</h4> + +<p>Une division navale américaine, composée des cuirassés <i>Vermont</i> et +<i>Ohio</i>, au cours d'une croisière en Méditerranée, va passer quelques +semaines dans les eaux françaises. Ces cuirassés sont actuellement à +Marseille, où a été prise notre photographie. Ils y ont grand succès de +curiosité, avec leurs étranges mâts-tourelles. Mais ce qui retient le +plus vivement l'attention des marins comme des simples... terriens, +c'est le transport <i>Orion</i> qui les accompagne et qui est spécialement +chargé de les ravitailler en charbon. C'est un navire d'un type tout +nouveau et qui vient d'être mis en service récemment. Il peut porter +10.500 tonnes de houille. Il présente un aspect très particulier, avec +son pont chargé de grues puissantes qui lui permettent de charger +rapidement les navires qui peuvent avoir recours à ses services. De tels +bâtiments pareraient heureusement, en temps de guerre, aux difficultés +toujours grandes du ravitaillement.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/016a.png"><br><b> +Le monument français de Berne<br> + fleuri par les anciens<br> + légionnaires.</b>--<i>Phot.<br> + Fourmann.</i></p> +<h4>LE SOUVENIR FRANÇAIS A BERNE</h4> + +<p>La colonie française de Berne n'oublie pas les soldats morts pour la +patrie pendant le séjour en Suisse, en 1871, de nos troupes de l'Est +mutilées et épuisées; et, suivant une tradition déjà lointaine, elle +s'est réunie dimanche dernier avec son drapeau, au cimetière de +Bremgarten où s'élève un très beau monument commémoratif.</p> + +<p>Deux couronnes de fleurs naturelles ornées de rubans tricolores furent +déposées au pied de ce monument, l'une par la colonie française, l'autre +par la société suisse des anciens légionnaires qui avait tenu à se +joindre au cortège formé à l'entrée du cimetière. Cette touchante +manifestation des anciens légionnaires suisses, groupés sous le drapeau +français, est une réponse éloquente aux attaques haineuses et +périodiques de la presse pangermaniste contre notre légion.</p> + +<h4>LE PROCÈS DE KIEF</h4> + +<p>A Kief, un retentissant procès, terminé d'hier, a, durant plusieurs +semaines, provoqué d'ardentes discussions en Russie. L'assassinat, dans +des conditions restées mystérieuses, d'un enfant nommé Youtchinsky; +certaines conclusions des médecins qui avaient procédé à l'autopsie, la +mise en accusation de l'israélite Beylis, soupçonné d'être l'assassin, +ont permis d'évoquer devant les juges l'obsession sanglante du «crime +rituel». +<span class="rig"><img alt="" src="images/016c.png"><br> <b>Beylis.</b>--<i>Phot. Kowalsky.</i></span> +D'où, en Russie, une émotion violente, le déchaînement des +antisémites, d'un côté, et, d'autre part, la riposte non moins ardente +de leurs adversaires les accusant d'inventer des prétextes à massacres.</p> + +<p>Le procès s'est terminé par l'acquittement de Beylis. Le jury de Kief, +tout en affirmant sa conviction que le meurtre du jeune Youtchinsky +avait été commis dans la fabrique où les juifs confectionnaient leurs +pains azymes, a, sur une seconde question, répondu que Beylis n'était +pas coupable.</p> + +<p>Ce verdict rendu par douze hommes du peuple, dont une certaine partie de +l'opinion suspectait bien à tort les préjugés, paraît devoir apaiser les +passion...</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/016d.png"><br> <b> +Une baleine échouée à la pointe de Penmarch.</b></p> + +<h3>UN CÉTACÉ EN BRETAGNE</h3> + +<p>Il n'est pas rare de voir un cachalot ou quelque baleinoptère échouer +sur nos côtes; en général, ces monstres marins sont de taille réduite et +nous donnent une idée assez imparfaite de la légendaire baleine.</p> + +<p>Le cétacé trouvé ces jours derniers sur la côte de Penmarch, près du +phare d'Eckmühl, se distingue de ses congénères égarés en nos régions +par sa taille exceptionnelle; il mesure environ 15 mètres de longueur. +Ce sujet rare a attiré l'attention du Muséum qui a envoyé un délégué +chargé de surveiller le dépeçage. Et le squelette sera probablement +attribué à un musée de province, qui pourra s'honorer, comme le Jardin +des Plantes de Paris, d'une cour de la Baleine.</p> + +<h3>LES THÉÂTRES</h3> + +<p>Le théâtre Léon-Poirier vient de nous révéler une comédie satirique, de +M. Lucien Gleize, qui a obtenu le plus franc succès. Le <i>Veau d'or</i> est +l'histoire amusante, alerte, et très spirituellement satirique sans +méchanceté, d'un parvenu richissime, vaniteux jusqu'au ridicule, et de +sa cour d'adulateurs; une intrigue sentimentale lie entre elles les +scènes dont se composent ces trois actes, scènes de caractère où +éclatent à tout instant les traits cocasses, les formules bien venues, +les mots de situation. On a applaudi la pièce et ses interprètes, Mlles +Catherine Fonteney et Suzanne Révonne, MM. Berthier, Louis Gauthier, +Henri Beaulieu, Dechamps, Paul Plan, Arvel.</p> + +<p>«L'<i>Insaisissable Stanley Collins</i>, pièce à grand spectacle en vingt +tableaux», de MM. de Marsan et Timmory, est une oeuvre conçue selon +l'esthétique du théâtre du Châtelet. L'insaisissable Stanley Collins +rappelle le mystérieux Crawford de l'affaire Humbert, si ingénieusement +imaginé par la grande Thérèse. Les deux auteurs, tout autant qu'elle, +ont fait preuve d'un sens avisé des coups de théâtre et, comme elle, ils +se sont avant tout préoccupés de la mise en scène. Décors changeants, +brillants costumes, musiques, cortèges et ballets sont d'un faste varié +et pittoresque.</p> + +<p>Le théâtre de la Porte-Saint-Martin vient de reprendre le <i>Ruisseau</i>, de +M. Pierre Wolff, qui, lors de sa création au Vaudeville en 1907, +atteignit et dépassa la centième représentation. Cette comédie si fine, +émouvante et généreuse, n'a pas vieilli. Son charme, qui est fait de +tendresse, n'a rien perdu de son pouvoir sur le public. Et le succès +d'hier égale et dépassera peut-être celui d'il y a six ans. Son +interprétation est du reste tout à fait supérieure avec MM. Huguenet, +Rosenberg, Mlle Jeanne Provost et Mlle Jane Pierly qui, après tant +d'autres artistes de café-concert, a fait là, sur une grande scène, un +début, d'autant plus remarqué qu'elle prenait dans le principal rôle +féminin la lourde succession de Mlle Yvonne de Bray.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/016e.png"><br><b>Mlle Jane Pierly.</b>--<i>Phot. A. Bert</i></p> + +<p>C'est décidément la saison des «reprises», au moins pour la +Porte-Saint-Martin et pour l'Ambigu. Voici, sur cette dernière scène, la +reprise de <i>Raffles</i>, triomphe de la pièce policière. Sa carrière fut +longue au théâtre Réjane qui la révéla en 1907. Il est à prévoir qu'elle +va, durant de nombreuses soirées, connaître un regain de succès avec sa +nouvelle interprétation parmi laquelle figure, d'ailleurs, le brillant +créateur de Raffles, M. André Brûlé.</p> + +<p>M. Jacques Rouché, devenu directeur de l'Opéra, est remplacé au théâtre +des Arts par M. Irénée Mauget qui, au cours de l'été, représenta un +certain nombre d'actes inédits d'auteurs nouveaux sur le théâtre de +Verdure du Pré-Cateian, et qui se promet de nous révéler des oeuvres +intéressantes. Son premier spectacle à la salle du boulevard des +Batignolles comportait un drame de MM. Johannès Gravier et Lebert, le +<i>Droit de mort</i>, sur un sujet profondément pathétique: le véritable +droit de mort que des parents peuvent exercer encore de nos jours sur +leurs enfants en s'opposant à une intervention chirurgicale,--et une +comédie de MM. Pierre Bossuet et Georges Léglise, le <i>Coeur en panne</i>, +marivaudage un peu long avec quelques jolies scènes.</p> + +<p>Le théâtre du Vieux-Colombier nous a offert, pour son second spectacle, +une pièce en quatre actes, de M. Jean Schlumberger, les <i>Fils Louverné</i>; +c'est un drame de famille composé avec le souci évident d'éviter tout +effet mélodramatique, écrit avec un tact littéraire parfait; il est joué +avec un soin discret par la troupe ordinaire du Vieux-Colombier.</p> + +<p>Le théâtre Impérial a renouvelé aimablement son spectacle en affichant +trois petites pièces gaies: <i>Un malheur n'arrive jamais seul</i>, de M. +Félix Galipaux; <i>Express-Agency</i>, de MM. Henri Falk et Maurice Dumas, +qui ont mis à la scène les exploits comiques d'un fantaisiste Sherlock +Holmes; <i>Un virtuose</i>, de MM. Wilned et Henry Roy, amusante +«comédie-bouffe» dont un piano mécanique fait les frais. Une pantomime +de M. Paul Franck, la <i>Griserie du Tango</i>, agrémente la soirée, qui se +termine par une revue de MM. Jean Bastia, Jules Moy et Moriss, <i>A la +bonne Franckette</i>, jouée par les auteurs.</p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/017small.png"><br><a href="images/017large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<br> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/supp1.png"><br> +Note du transcripteur: Ce supplément ne nous a pas été fourni.</p> + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3690, 15 Novembre +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3690, 15 NOVEMBER 1913 *** + +***** This file should be named 36380-h.htm or 36380-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/3/8/36380/ + +Produced by Jeroen Hellingman and Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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