Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre 1913

Author: Various

Release Date: June 10, 2011 [EBook #36369]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION, NO. 3689, 8 NOVEMBRE 1913 ***




Produced by Jeroen Hellingman and Rnald Lvesque








AVEC CE NUMRO _"La Petite Illustration"_ CONTENANT _JEAN et LOUISE_ par
ANTONIN DUSSERRE _PREMIRE PARTIE_

[Illustration: LA REVUE COMIQUE, par Henriot.]

Ce numro contient:

1 LA PETITE ILLUSTRATION, Srie-Roman n 18: JEAN ET LOUISE, par M.
Antonin Dusserre;

2 Un SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

L'ILLUSTRATION _Prix du Numro: Un Franc._ SAMEDI 8 NOVEMBRE 1913 _71e
Anne.--N 3689._

[Illustration: HASSOUNA (Mme SUZANNE DESPRS). L'ENSEIGNE MERRONAY (M.
R. VINCENT). Le lieutenant de vaisseau Cadiere (M. Tarride). UN CONFLIT
ENTRE LA PASSION ET LE DEVOIR Au thtre de la Renaissance: scne du 3e
acte de L'Occident de M. Henry Kistemaeckers. _Phot. A. Bert.--Voir
l'article, page 360._]



COURRIER DE PARIS

UN FILS DE LA MER BRETONNE

Il y a vingt-deux ans je passai un t  Roscoff. J'habitais, sur la
place, une maison appartenant  deux soeurs, deux vieilles filles, qui
levaient des pigeons. Elles leur donnaient  manger,  la main, dans
une troite cour  pots de fleurs dont elles avaient su faire un
jardinet mystique. C 'taient des femmes enfantines et pures, de la
France d'autrefois. Ah! dites-moi?... vivez-vous toujours,
mesdemoiselles? Portez-vous toujours vos petits bonnets du temps de la
reine Anne? Racontez-vous toujours les mmes histoires de famille? Que
je le voudrais! Si oui, je vous souhaite traverse heureuse et longue
encore comme on souhaite par habitude aux vieux marins, qui pourtant
sont ancrs, une mer jolie... Et si vous n'tes plus l... que couches
sous la dalle--ce qui se pourrait--car en vingt-deux ans, mme  terre,
l'on se perd corps et biens!... si vous n'tes plus l je ne suis pas
gn de vos mes... Sont en Paradis.

Des fentres de ma chambre je voyais l'glise de pierre grave, l'glise
trapue, pose, enfonce, enlise dans le sol, avec cet air d'y avoir
chou exprs, et avec cette apparence de solidit spciale et
impressionnante qu'ont tous les sanctuaires bretons comme s'ils
voulaient exprimer qu'ici plus qu'ailleurs leurs assises sont
inbranlables, de matire granitique cimente de foi.

Et je me souviens aussi--car c'est l que j'en voulais venir, par un
dtour un peu long et que l'on aura trouv inutile, mais dont je n'ai
pas eu le courage de me priver--je me souviens qu'une de mes
distractions,  Roscoff, tait d'aller au _vivier_.

Comme ce nom l'indique on appelait ainsi un endroit, situ aux bords
mmes de la mer, prs d'un petit fortin, et dont je ne savais de faon
trs imparfaite que ce que j'en avais entendu dire... que l'on y
conservait vivant du poisson... Mais pourquoi? Pour s'approvisionner?
Dans un but scientifique? Je ne crois pas m'en tre occup jamais, ni
avoir t frapp l, dans mes visites, par la vue de poissons
exceptionnels... Mais ce qui m'est rest  fleur d'esprit, c'est la
rverie o j'entrais alors, comme par compensation et regret, quand je
quittais le vivier. En continuant ma promenade je supposais des
quantits d'animaux aquatiques de forme et de beaut surprenantes,
inconnues, pches dans les couches profondes, puis verses dans ces
rservoirs de tout  1 heure, et je me donnais en imagination la
curiosit, le pouvoir et la joie de faire vider ces bassins et d'en voir
retirer, mles aux coquillages, aux herbes et aux plantes sous-marines,
des espces innombrables et grouillantes comme en soulvent seulement
dans les contes orientaux les filets des pcheurs protgs par un
gnie... Eh bien, tous ces poissons de mon dsir et de ma fantaisie, que
je n'avais pas vus, mais que j'inventais  plaisir... ils existaient
effectivement dans la mer mystrieuse... Et  l'poque mme o je me
dsolais qu'on n'en et pas la connaissance directe, la mise  l'air,
un enfant de huit ans, un petit Breton de ces ctes, qui peut-tre passa
prs de moi, avait en lui dj la vocation d'tre plus tard le tireur de
filets prdestins, le rvlateur des richesses, vivantes ou engourdies,
des abmes sals.

C'tait Mathurin Mheut, fils de la mer bretonne, peintre de sa faune et
de sa flore, et dont l'actuelle exposition aux Arts dcoratifs est un
incomparable enchantement.

Mon ancien rve de quelques minutes--qui par bonheur tait le sien,
celui de toute sa vie--l'artiste ardent et tenace qu'est Mheut voulut
et sut le raliser. Il a pu puiser dans ces bassins de Roscoff, dans les
cuves du vivier devenu laboratoire de zoologie exprimentale; et, par
des centaines de croquis, de dessins, d'aquarelles, d'tudes gouaches,
il nous montre aujourd'hui, pour ainsi dire toutes palpitantes, les
entrailles de la mer,... de la mer qu'en prestigieux chirurgien, au
scalpel puissant, dcisif et sr, il semble avoir _opre_ pour nous. Il
en arrache et en retire les organes, innombrables, qu'il nous tale
mouills, tremps, dgotants de leur acre et rude liqueur... Par eux
nous voyons  nu l'organisme et le dedans des flots, car ces poissons de
toutes formes, mais d'une puissance si ramasse, d'une si grande nergie
lastique, ces pieuvres  ramures, ces poulpes, ces congres, tantt
nous et enchevtrs, tantt drouls et comme abandonns  leur propre
drive, tous ces animaux tranges, ces potes visqueuses, ces glatines
qui respirent, ces paquets qui tremblent et flottent, ces abcs du
rocher, ces tentacules, ces amas et ces complications de chairs gluantes
et animes,... ce sont bien vritablement les entrailles, les intestins,
les boyaux, les tripes formidables et copieuses de la mer... Et qui sait
si de ces rseaux toujours en travail, de ce pullulement, de ce
croisement, de cette activit incessante et apocalyptique des milliards
de poissons, ne vient pas--pour le moins autant que du dehors et du
souffle des vents--l'agitation extrieure et ternelle du flot? Le
drangement des surfaces est presque toujours la consquence des
troubles du dedans. Pourquoi la vague ne serait-elle pas le perptuel
choc en retour du coup de nageoire et la rpercussion du chassement de
queue?

Mais regardons toutes les catgories d'animaux du monde aquatique
surprises par l'oeil tonnant de l'artiste et fixes par sa main,
prcises, serres et emprisonnes dans les limites d'une facture
vraiment admirable. Excuts au crayon, ou rehausss, caills de
touches, ou peints  l'aquarelle avec un clat, une minutie et une
largeur qui rappellent l'art des plus beaux matres japonais, ces
dessins, se surpassant l'un l'autre, et qu'on se lasse bientt de
comparer, si nombreux sont-ils, offrent une abondance, une varit, une
somptuosit documentaires qui imposent le respect. On a peine 
concevoir qu'un homme de trente ans soit l'auteur allgre et ais d'une
oeuvre de cette importance, qui reprsente l'emploi de toute une longue
et laborieuse vie. On ne peut se dtacher des parois en verre de chaque
tableau o, comme derrire la vitre d'un aquarium, se profilent les
trigles, les lamproies, les poissons les plus curieux, de fantastique
invraisemblance et de bizarre horreur... Voici les pieuvres bouriffes
et dpeignes, telles des chrysanthmes, les anatifes bleus et mauves
pervers ainsi que des orchides, les anguilles gris-perle pareilles 
des grs flamms de Copenhague, les hippocampes, lutins de l'eau,
farfadets noirs des vertes votes, dansant sur leur queue en spirale,
figures neptuniennes et sataniques  la fois, tantt retombant, avec
leur petite tte en forme de marteau, comme un moraillon de serrure
gothique et tantt redresses comme une guivre minuscule  l'avant d'une
gondole...

Il faudrait consacrer des heures  l'attentive observation de ces
planches, enluminures merveilleuses du pome de la mer; on y pourrait
tudier toutes les diversits de nageoires, flexibles ou rsistantes,
pellicules diaphanes comme ces plantes de la terre qu'on appelle
monnaies de pape, ou bien armes, ongles, montes sur tiges et artes
pointues, hrisses comme des paulires d'armures de samoura, ou
semblables au papier huil des lanternes de pagode... et Mheut sait
tout, a tout not, dfini, dtaill: l'arte dorsale, la fourche des
queues varies  vous confondre, la nervure des membranes, l'embotement
des pinces, le jeu des crochets. Tout ce qui trempe et agit dans l'eau
de sel, il l'a vu, il le connat par coeur  force de l'avoir saisi sur
le vif des centaines de fois; il possde, comme un petit-fils de
Lonard, l'anatomie et la structure de la patte, et aussi la mcanique
de l'aile; il est instruit, et  fond, comme bien peu, de l'animal
terrestre, aquatique ou arien, qu'il s'agisse du tigre ou du chien de
mer, de l'escargot, de la libellule ou du cormoran. On le sent par,
gr d'une audace et d'une patience, d'une possibilit d'attention et
d'excution  toute preuve, et aussi d'un incommensurable amour, car ce
labeur vous donne la certitude d'avoir t accompli dans le calme et
l'ordre de l'esprit, de la conscience, dans la joie de l'effort, dans le
beau dsir du rsultat promis par la volont.

Si je ne craignais, en m'tendant davantage, de vous retirer un peu de
votre plaisir et de votre mrite  dcouvrir tout seul les multiples
faces de ce talent si gnreux et si fcond, je vous parlerais aussi de
l'historien attendri des vieux mtiers de la cte armoricaine: meuniers,
sabotiers, tisserands, vanniers... je vous exposerais la tche
ducatrice et touchante du botaniste et de l'entomologiste, du
contemplateur minutieux, et jamais dcourag, svre et recueilli 
tablir l'architecture impeccable d'un pi de bl ou la ramification
d'une algue, avec une autorit gyptienne. Mathurin Mheut a la passion
de fer, l'enthousiasme rigide, le fanatisme du dessin. On sent l'homme,
toujours arqu, tendu sur cet troit et unique chemin de la ligne qui
borde, en les dlimitant, les prcipices de la forme. Il y marche en
virtuose qui a dompt le vertige, ainsi que sur une corde roide
mtallique, et son crayon laisse aprs lui sur la feuille comme un
passage d'acier noir.

Je ne suis pas le seul  penser qu'il n'a plus grand'chose  acqurir
dans la rigueur et l'inflexibilit. Qu'il se tourne vers ses tableaux,
vers les pages dans lesquelles il nous retrace, avec une motion trop
cargue encore, les scnes de la vie triste et rude des grandes ctes
bretonnes, et l, qu'il rve, mdite, oubliant un peu  ses pieds le
crabe et la coquille, pour laisser parler le pote, qui s'abrite et se
gare en lui de la tempte et des mares. Je conserve avec une mlancolie
pensive et bien profonde l'image de ses ciels d'hiver pais et sombres,
d'un bleu de tricot,... de ses rochers noirs, battus et rebattus par la
vague comme si elle voulait  chaque coup assommer la grve... et celle
des blocs en dos d'lphant, arrondis par des sicles de flux et de
reflux, le long desquels, toujours en suivant le mme trac, avec la
mme gographie liquide, coule et pleure l'cume, en filets plats et
triangulaires. On dirait, sur du basalte, des hiroglyphes d'argent,--je
ne sais quelle criture diluvienne, effrayante, mystrieuse... le _Mane,
thecel, phares_ du naufrage... Et je me rappelle aussi la figure de ce
vieux cheval nu, au poil rouge, en bridon de bohmien, charg de paquets
de gomons couleur de girofle lui retombant de chaque ct comme des
hardes de guerrier comanche,... et qui, les sabots dans les galets,
demeure immobile, croupe  la bourrasque... avec un air presque humain
d'inexprimable anantissement...

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



[Illustration: Antonin Dusserre sur le seuil de sa maison,  Carbonnat,
dans le Cantal.]

UN PAYSAN CRIVAIN

ANTONIN DUSSERRE

_La Petite Illustration_ commence aujourd'hui la publication de _Jean et
Louise_, l'oeuvre d'un paysan d'Auvergne dont les premiers crits nous
ont t rvls par la _Semaine Auvergnate_. Antonin Dusserre, l'auteur
de ce roman rustique, est n  Carbonnat, sur la Cre, le 2 novembre
1865. Il a toujours vcu dans sa maison natale, une trs modeste demeure
des champs, compose d'un rez-de-chausse et d'un grenier. Deux pices
suffisent au logement: la premire est la cuisine. Antonin Dusserre
travaille dans la seconde, prs de la fentre, devant les prairies
qu'arrose la Cre. C'est l qu'il a appris tout seul le latin,
l'anglais, l'allemand, l'espagnol, et qu'il a crit _Jean et Louise_. M.
John Raphal, le distingu traducteur de ce roman que le grand public
anglais aura connu avant nous, va d'ailleurs nous prsenter avec plus de
dtails l'oeuvre et l'auteur dans l'article suivant:

Le frais roman d'Antonin Dusserre, _Jean et Louise_, est l'oeuvre d'un
silencieux, d'un homme de la terre, un vrai, dont les paroles ne sortent
qu'avec une petite honte, que la vue de ses propres penses, habilles
d'encre, rend un peu craintif, et qui exprime de belles choses avec la
rusticit un peu gauche de son langage endimanch.

L'histoire de _Jean et Louise_ est en quelque sorte, du moins nous
pouvons le souponner, l'histoire de l'auteur lui-mme. Dusserre est un
grand gaillard, fortement moustachu, dont la rudesse cache mal une trs
grande timidit, un fort dont la grande force est surtout de s'tre
toujours dompt et de s'tre conquis dans des circonstances qui seraient
venues facilement  bout d'une intelligence plus complique que la
sienne.

Car il est surtout et avant tout un simple. Dans son petit village de
Carbonnat, prs d'Aurillac, on l'aime autant qu'on l'estime. C'est un
pote, dit-on volontiers de lui, chez lui, mais c'est un trs brave
homme, tout de mme. On le voit, du matin au soir, rder dans la
campagne, une main dans la poche et un livre dans l'autre main. Cet
homme de la terre lit toujours, lit infatigablement. Il a tudi
plusieurs langues trangres et connat les romans des grands crivains
anglais et allemands, ainsi que les ouvres des grands crivains
franais. Il lit tout ce qui lui tombe sons la main et, quand il n'est
pas occup  lire ou  travailler la terre, il est en train de rver ou
d'crire. Mais, en lisant _Jean et Louise_, vous verrez que l'auteur a
mieux fait que de parcourir les bons livres. Il a su regarder la vie et
la comprendre. L'excellent artiste qu'est L. Sabattier est all trouver
Antonin Dusserre  Carbonnat. Il s'est demand--car en route il avait lu
le roman qu'il devait illustrer--s'il n'allait pas se trouver en face
d'un paysan littrateur, d'un de ces paysans de contrebande qui choquent
presque autant qu'un paysan d'opra-comique. Ce coin du pays d'Auvergne,
la petite ville d'Aurillac autant que l'humble village de Carbonnat, a
perdu beaucoup de son ancien caractre. Les paysans de maintenant ne s'y
habillent plus  l'ancienne mode, ne portent plus le costume pittoresque
de jadis, car les grands magasins leur envoient les dernires modes de
Paris, et mme les enfants essaient de ressembler aux gens de la
ville. Mais Dusserre, lui, n'essaie de ressembler  aucun. Sabattier
lui demandait s'il ne pouvait pas lui indiquer des gens qui voudraient
peut-tre poser quelques-uns des personnages du roman. --Mais oui,
disait Dusserre, c'est trs simple. Voici mon neveu, par exemple. C'est
un peu moi en plus jeune. Il vous fera Jean.--Que fait-il, votre
neveu--?...--Il vit chez moi et, le dimanche, il fait la barbe de tout le
monde  Carbonnat.--

[Illustration: Antonin Dusserre chez lui--_Croquis de l. Sabattier._]

Dusserre est romancier parce qu'il est n pote; il couche de jolies
choses sur le papier avec la mme simplicit qu'il garde son btail dans
les montagnes. Il a not avec la fracheur d'me d'un enfant la beaut
du lever et du coucher du soleil, la beaut des champs, la beaut de la
vie de campagne. Avec son esprit rude, il a marqu en relief les traits
des paysans de son entourage. Son livre est calqu sur la vie qui fut la
sienne dans un petit coin perdu du Cantal. Il l'a vcu pendant qu'il l'a
crit, il l'a crit pendant qu'il l'a vcu.

Un jour de march,  Aurillac, Dusserre a achet un livre,--un livre
d'un auteur jusqu'alors inconnu et dont le titre, _Marie Claire_,
l'avait frapp. En lisant _Marie Claire_, le paysan de Carbonnat a senti
grandir en lui le dsir de voir imprimer les choses que lui aussi avait
rves, tandis qu'il gardait ses btes dans la campagne. Ce timide
crivit  Mme Marguerite Audoux, et l'auteur de _Marie Claire_ eut la
curiosit d'aller voir chez lui, dans son village, cet crivain qui
avait eu une existence pareille  la sienne, et elle lui a tendu la
main. Elle s'est constitue en quelque sorte la bonne fe, marraine de
_Jean et Louise_. Elle a apport le manuscrit  Paris; elle l'a montr 
quelques amis,  des diteurs. Mais la vie  Paris va si vite qu'on a
peu le temps de s'occuper d'un paysan du Cantal. J'ai lu, un soir, _Jean
et Louise_ en manuscrit, et aussitt le roman m'a sduit. J'ai pens que
Londres goterait cette primeur en attendant que Paris ait le temps de
la dcouvrir, et c'est ainsi que ce roman a paru d'abord dans une
traduction anglaise.

_L'Illustration_--en rvlant cette oeuvre  ses lecteurs--aura ralis
tout le rve de l'humble pote qui croyait mourir sans faire entendre sa
chanson.

JOHN N. RAPHAL.



LA NOUVELLE DIRECTION DE L'OPRA

La dsignation du futur directeur de l'Opra a suivi de prs la
nomination de M. Albert Carr comme administrateur de la
Comdie-Franaise et celle de M. P.-B. Gheusi et des frres Isola  la
direction de l'Opra-Comique: au conseil des ministres tenu, jeudi de la
semaine dernire,  Rambouillet, M. Louis Barthou, prsident du Conseil,
ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, annonait que, sur
la proposition de M. Lon Brard, son choix s'tait port sur M. Jacques
Rouch. La nouvelle, trs favorablement accueillie, d'ailleurs, n'tait
pas attendue si vite, car la concession en cours ne prend fin, en effet,
que dans quatorze mois. Le premier rsultat de la dcision ministrielle
fut que M. Andr Messager, coassoci de M. Broussan dans la direction
actuelle, donna immdiatement sa dmission, m, dit-il, par le sentiment
de sa dignit, en informant M. Barthou qu'il rsignait ses fonctions fin
novembre. M. Marius Gabion, administrateur gnral, suit son directeur
dans la retraite.

Le nouveau directeur de l'Opra, qui est dj g de cinquante-trois
ans, a une carrire intressante et varie.

Fils du mathmaticien Eugne Rouch, il a pass par l'cole
polytechnique,--qui, dcidment, mne  tout, elle aussi. Mais il ne fut
point ingnieur, ni des ponts et chausses, ni des mines, ni des tabacs,
ni du gnie maritime. Un peu fonctionnaire, pourtant: on le vit un temps
dans un ministre; il fut, promu en 1885, chef de cabinet de M.
Dautresme au Commerce, aprs avoir t secrtaire gnral de la
prfecture de la Seine-Infrieure. Puis, mari  Mlle Piver, il se
consacra  la grande industrie de la parfumerie, o il allait raliser
promptement une belle fortune.

[Illustration: M. Jacques Rouch, le futur directeur de l'Opra.--_Phot.
Dornac._]

Alors il put donner libre carrire  des gots qu'il n'avait jamais
cels, passionn galement de belles-lettres et de beaux-arts.

Il prit d'abord la direction de la _Grande Revue_, o il succdait 
l'minent avocat Fernand Labori. Puis il se laissa attirer par le
thtre, qui partageait de longtemps avec la peinture et la littrature
ses prdilections. Une petite scne de quartier, le thtre des
Batignolles, dbaptis et nomm moins prosaquement thtre des Arts,
lui suffit pour se rvler artiste de got dlicat, directeur
entreprenant et fort avis. S'attachant tour  tour  monter des pices
de haute tenue littraire, de vritables curiosits, prsentes dans des
dcors originaux, ou  restituer avec leur caractre archaque, en des
cadres savamment apprts, des ouvres musicales classiques de Mozart, de
Lulli, de Rameau, il apprenait l, avec le plus complet succs, le
mtier auquel dsormais il va se consacrer en toute exprience. De sa
part, on peut s'attendre,  l'Acadmie nationale, aux plus heureuses
rvlations. Dilettante au meilleur sens du mot, il a, vient-il de
dclarer, pour premire ambition de restaurer l'art franais.

[Illustration: M. Camille Chevillard.--_Phot Gerschel._]

Il a ambitionn d'tre seul  diriger la grande scne. Ce n'est pas
vulgaire besoin d'autorit. Et son premier soin a t de s'assurer une
collaboration de premier ordre, celle de M. Camille Chevillard, avec le
titre de chef des tudes musicales et, donc, la succession de M. Andr
Messager qui, dans la direction actuelle, assumait jusqu'ici ces
fonctions.

Le gendre et le digne continuateur de Charles Lamoureux sera  M. Rouch
le plus prcieux des collaborateurs. Il est superflu de rappeler ses
titres  l'estime et  la sympathie des amateurs de musique. Fils d'un
violoncelliste clbre, M. Camille Chevillard a consacr au plus subtil
des arts sa carrire entire. Lamoureux, dans ses efforts persvrants
pour rvler  la France l'oeuvre de Wagner, n'et pu rver de second
plus fidle ni plus zl. Depuis qu'il a succd, en 1897,  son
beau-pre  la tte de l'admirable phalange d'excutants groups par
celui-ci, il n'a pas fait jouer, dans ses concerts, moins de deux cents
ouvres franaises. Et le pur musicien qu'est M. Andr Messager aura un
remplaant digne de lui.

                                *
                               * *

Dans le mme moment o M. Jacques Rouch faisait cet excellent choix,
MM. P.-B. Gheusi et Isola taient non moins heureux en appelant 
l'Opra-Comique, aux mmes fonctions de directeur musical, M. Paul
Vidal, l'lgant et spirituel auteur de la _Reine Fiammette_, de la
_Maladetta_, de _Guernica_,--et, auparavant, de ces quatre exquises
partitions qui firent autrefois nos dlices, au thtre de marionnettes
de la galerie Vivienne. Et l'ancien chef d'orchestre de l'Opra a de
bonne grce accept de leur apporter l'appoint de sa science musicale
irrprochable, de son grand talent, de sa connaissance approfondie des
chefs-d'oeuvre de l'art musical. Il ne faut donc point douter qu'on ne
continue  faire, rue Favart, de trs parfaite besogne.

[Illustration: M. Paul Vidal.--_Phot. Bert._]



[Illustration: Entre les wagons broys et la locomotive du train
tamponneur.]

LA CATASTROPHE DE MELUN

Une horrible catastrophe s'est produite mardi dernier, sur le rseau
P.-L.-M., aux abords de la gare de Melun. A 9 heures et demie du soir,
le train-poste n 11, se dirigeant sur Marseille, a t pris en charpe
par le rapide de sens inverse qui arrive  Paris  10 heures du soir.

Notre plan schmatique permet de se rendre compte des circonstances de
l'accident.

Les six voies dont dispose le rseau P.-L.-M.  la sortie de Paris se
rduisent  quatre au del de Villeneuve-Saint-Georges. Ces quatre voies
se divisent en deux groupes comprenant chacun une voie montante et une
voie descendante. Un des groupes (figur dans la partie suprieure de
notre schma) constitue ce qu'on appelle couramment la grande ligne;
passant par Melun, Fontainebleau, Moret, il est affect au service des
trains rapides. L'autre groupe, passant par Corbeil, vient se rapprocher
du premier aux abords de Melun; il prend ensuite la direction d'Hricy
pour rejoindre la grande ligne  Montereau.

Des voies de croisement tablies prs de la gare de Melun permettent de
faire bifurquer les trains d'un groupe de voies sur un autre. C'est au
point de bifurcation que la collision s'est produite.

Le train-poste pris en charpe est un train rgulier dont l'itinraire
est toujours le mme. En quittant Paris, il suit d'abord la grande ligne
puis, pour la dgager, il bifurque devant Melun sur la ligne de Corbeil.
Il doit pour cela couper  niveau la voie descendante par laquelle
arrivent les rapides de Marseille.

Il y a l videmment une situation dangereuse  laquelle la Compagnie
P.-L.-M. songe  remdier en tablissant un saut de mouton, c'est--dire
en oprant le croisement  des niveaux diffrents. Mais aucun accident
ne doit se produire si les signaux sont observs par les mcaniciens.
Les deux postes smaphoriques tablis en amont et en aval de Melun sont
solidaires; un systme d'enclanchement automatique empche que par
erreur on accorde simultanment le passage  deux trains pouvant se
rencontrer. Les trains venant de Marseille trouvent  environ 1.500
mtres avant Melun le disque rouge ou signal avanc;  500 mtres de l,
c'est--dire  1 kilomtre de la gare, un disque vert prescrit au
mcanicien de ramener sa vitesse  20 kilomtres  l'heure environ,
enfin plus loin la sortie de la gare est commande par le signal carr,
signal d'arrt absolu situ  150 mtres environ du lieu o s'est
produit l'accident.

[Illustration: Schma montrant comment s'est produite la rencontre entre
le rapide n 2 venant de Marseille et le train postal n 11 venant de
Paris.]

L'enqute semble avoir tabli que tous les signaux taient ferms et
qu'ils ont t brls par le mcanicien du rapide n 2 venant de
Marseille. Ce dernier, du reste, aurait fait des aveux.

[Illustration: Le mcanicien Dumaine, qui conduisait le train
tamponneur.]

Ce rapide marchait  une allure d'environ 100 kilomtres; ayant  peine
franchi la gare de Melun, il prenait en charpe et anantissait les deux
premires voitures du train-poste n 11 qui venait de s'engager sur la
voie transversale; en mme temps, les trois fourgons  bagages du train
tamponneur, un wagon-poste qui suivait, deux voitures de seconde classe,
taient crass. Aussitt, un incendie se dclarait au milieu des dbris
o se tordaient, en hurlant de douleur, les malheureux plus ou moins
broys.

[Illustration: Les dbris d'un wagon postal.]

[Illustration: Le tri des lettres sur la voie.]

[Illustration: M. Poincar visite les lieux de la catastrophe:  sa
droite, M. Dervill;  sa gauche, le prfet de Seine-et-Marne; derrire
eux, M. Mass, ministre du Commerce et des Postes.]

Le train-poste tamponn emmenait 68 agents des Postes et comprenait sept
wagons  destination de Besanon, du Mont-Cenis, de Lyon, de Pontarlier
et de la cte mditerranenne.

A l'heure o nous crivons, on ignore le nombre exact des victimes. Sur
39 cadavres, 14 seulement ont t identifis; 14 blesss sont soigns 
l'hpital de Melun.

Nos photographies donnent une impression saisissante de l'aspect
effroyable que prsentaient les voies pendant le dblaiement. Jamais,
croyons-nous, dans les catastrophes antrieures de chemin de fer, on ne
vit un train aussi fracass et, en contemplant cet amoncellement de
ferrailles, on s'tonne que le nombre des victimes ne soit pas encore
plus considrable.

La troupe, les agents du P.-L.-M. et ceux des Postes, les pompiers,
rivalisrent de zle pour sauver les sinistrs, puis pour dblayer les
voies, et l'on put voir, durant toute une journe, des hommes dvous
faisant le tri des lettres au milieu des dbris de ferrailles que
tachaient en maints endroits des lambeaux de chair humaine.

M. Poincar s'est rendu de bonne heure sur le thtre de la catastrophe
o il a trouv M. Mass, ministre du Commerce, M. Dervill, prsident du
conseil d'administration de la Cie P.-L.-M. et tous les hauts
fonctionnaires que leur devoir appelait  Melun. Il a rendu visite aux
blesss, et il a tenu  fliciter les nombreux agents qui se sont
distingus en cette triste circonstance.

[Illustration: LA CATASTROPHE DE MELUN.--Les travaux de dblaiement.]



[Illustration: Les six fils, la fille, le gendre et les trois
belles-filles de l'empereur d'Allemagne.

_Clich W. Niederastroth, photographe de la Cour._ De gauche  droite:
le prince Joachim, 6e fils du kaiser; le prince Oscar (5e fils); la
princesse Eitel-Frdric; la princesse Victoria-Louise,  prsent
duchesse rgnante de Brunswick-Lunebourg; le prince Ernest-Auguste de
Cumberland, son mari, duc rgnant de Brunswick-Lunebourg; la princesse
Auguste-Guillaume; la kronprinzessin; le kronprinz (en haut); le prince
Eitel-Frdric (2e fils); puis, assis sur le tapis, le prince Adalbert
(3e fils) et le prince Auguste-Guillaume (4e fils).]

LA FILLE DU KAISER SUR LE TRONE DE BRUNSWICK

Le prince Ernest-Auguste de Cumberland et sa femme la princesse
Victoria-Louise de Prusse, fille de l'empereur d'Allemagne, ont fait, le
lundi 3 novembre, leur entre joyeuse dans la capitale du duch de
Brunswick, dont la souverainet--comme consquence de la rconciliation
des deux maisons de Cumberland et de Hohenzollern--vient d'tre rendue
aux Cumberland.

Les nouveaux souverains du duch, grand comme un dpartement franais et
peupl de 300.000 mes environ, sont arrivs  midi et demi  la gare de
Brunswick. Les fonctionnaires de l'tat les attendaient  la gare. Le
duc et la duchesse sont entrs dans leur capitale aux acclamations de la
foule qui se montra trs sensible  la grce riante de sa jeune
souveraine.

[Illustration: Les nouveaux souverains du duch assistent, devant la
gare de Brunswick, au dfil de la compagnie d'honneur.]

Sur la place Friedrich-Wilhelm, le premier bourgmestre, qui tait  la
tte du corps municipal, a exprim la joie que la ville de Brunswick
prouvait  pouvoir de nouveau saluer dans ses murs l'ancienne famille
ducale. Au chteau, aprs la rception par les jeunes princes rgnants
des dputs de leur petit tat, on donna lecture du discours du trne o
le nouveau duc de Brunswick promit de consacrer tous ses efforts
dsormais  faire le bonheur des Brunswickois.

[Illustration: La foule sur la place du March,  Brunswick, attend
l'arrive du cortge ducal.]



[Illustration: Les conscrits revenant de la mairie aprs la remise du
drapeau.]

PREMIERS CONSCRITS DES COLONIES

Cette anne, pour la premire fois, les contingents fournis par nos
vieilles colonies, Antilles, Guyane, sont venus en France pour y faire
leur service militaire, que jusqu'ici ils taient censs effectuer dans
leur pays natal. Ce fut tout un vnement, outre-mer, o la vie est, par
certains cts, bien diffrente de la ntre, o de meilleure heure, par
exemple, les jeunes gens songent  se crer un foyer,--mais un
vnement considr, en dfinitive, par la plupart comme heureux. Et il
y eut fort peu de rfractaires, peu de conscrits marrons, comme on dit
l-bas, reprenant une vieille locution des temps lointains de
l'esclavage: il est telles communes, ainsi celle du Lorrain,  la
Martinique, qui se glorifient de n'en avoir pas eu mme un seul. Les
conseils de revision fonctionnrent au milieu du calme et, sans -coups,
formrent la classe.

La population tout entire s'appliqua d'ailleurs  adoucir aux conscrits
l'amertume instinctive du dpart. C'est ainsi qu' Fort-de-France
(Martinique) un comit se constitua qui recueillit, en quelques jours,
une somme rondelette afin d'organiser en leur honneur des ftes d'adieu.
Son premier soin fut d'acqurir un superbe drapeau qui fut remis
solennellement aux jeunes recrues, dont les boutonnires s'ornrent
d'insignes et de cocardes,  la mode de France.

Enfin arriva le jour des adieux, o, selon le mot du pote, il faut que
les femmes pleurent. C'tait le 4 octobre que la _Champagne_ devait
emmener la classe. A l'aube, le grand transatlantique entrait dans le
port.

Le clerg, tenant  s'associer aux manifestations de sympathie de tous
cts prodigues aux futurs soldats, clbrait  leur intention, dans la
matine, une messe o officia l'vque lui-mme. Et, dj revtus de
leur uniforme--car depuis plusieurs jours, arrives par groupes des
diverses communes de l'le, on les concentrait et on les habillait  la
caserne--la dmarche un peu lourde, avec les godillots, ceux-l
surtout habitus  courir pieds nus par les mornes et les fonds, ils
faisaient, dans la trs simple glise, de jolis groupes juvniles. Ils
sortirent, drapeau en tte, toujours, du temple pavois et fleuri de
palmes.

[Illustration: Rassemblement sur la Savane, devant la statue de
Josphine.]

A l'issue de l'office, ils se retrouvaient, huit cents environ, sur la
Savane, la grande place de Fort-de-France, que dcore la statue de
l'impratrice Josphine, crole illustre. Et, bien aligns, encadrs par
leurs anciens de la coloniale, ils avaient d'avance l'air fort martial.

D'une estrade, comme aux jours de grandes solennits, les autorits de
la colonie assistaient  ce spectacle qui avait attir toute la ville,
et plus particulirement ceux qui allaient, ce jour-l, voir s'loigner
leurs enfants.

Le colonel Richard, commandant suprieur de la garnison de l'le, passa
en revue les conscrits; puis le gouverneur leur adressa une brve et
chaleureuse allocution, exaltant la grandeur de la tche  laquelle les
convie la mre patrie. Et quand, enfin, au commandement: En avant!,
leurs rangs s'branlrent en bon ordre, il semblait qu'un salutaire
frisson de fiert les faisait tressaillir.

A la porte de la concession de la Compagnie Transatlantique, ils se
sparaient dfinitivement des tres chers, les parents, les amis, les
mres, bien mues sans trop vouloir toujours le laisser paratre, et les
_doudous_ souples et clines... Sans doute, cette foule, arrte par les
grilles, n'tait point la foule exubrante des jours de fte, mais
chacun pourtant fit bonne contenance. Et la _Champagne_ largua ses
amarres aux accents du _Chant du dpart,_ rpondant, du pont, au
volettement des mouchoirs. Les soldats martiniquais s'loignaient non
point rsigns, mais rsolus, en hommes. Ils n'avaient pas voulu faire
mentir la chanson qu'aux derniers jours on leur avait apprise:

        _Tu es parti, petit soldat crole,_
        _Non sans qu'un chant de ta lvre s'envole._

[Illustration: A FORT-DE-FRANCE.--Embarquement des conscrits
martiniquais sur la _Champagne.--Photographies Leboulanger._]



LE MAROC QU'IL FAUT VOIR

ARCHITECTURE ORIENTALE, RUINES ROMAINES ET CIVILISATION FRANAISE

_D'un fructueux voyage au Maroc--au Maroc dj pntr de la
civilisation franaise--M. Gervais-Courtellemont nous a rapport, avec
d'admirables photographies en couleurs, un ensemble de rapides et trs
actuelles impressions qui, sous la signature de cet ami trs inform de
l'Orient, ajouteront encore  l'intrt des documents reproduits dans
ces pages._

Le Maroc pacifi! Le Maroc ouvert  la civilisation europenne! Cet
invraisemblable rsultat obtenu si rapidement aprs les sanglantes
journes dont les lecteurs de _L'Illustration_ ont suivi les tragiques
pripties!...

Quel miracle a pu faire cder si vite  nos armes ce peuple belliqueux,
firement jaloux de son indpendance, ce peuple, qui, depuis
l'occupation--d'ailleurs prcaire--des Romains, n'avait jamais support
de matres? Par quel prodige d'efforts persvrants, d'nergie
habilement mle de bont et de dsintressement, soldats et
fonctionnaires franais, sous la conduite d'un chef incomparable,
ont-ils ralis ce qui semblait irralisable? Et comment expliquer aussi
cet engouement de l'opinion publique, en France et en Algrie, pour ce
Maroc o se portrent  l'envi, et dans un rush extraordinaire, les
capitaux, les activits, l'audace et le labeur patient?

Il faut le reconnatre. L'impopularit dont souffrirent cruellement et
dont souffrent encore le Tonkin et Madagascar, l'indiffrence de la
mtropole  l'gard de l'Afrique occidentale franaise dlaisse, ont
ici t remplaces par un enthousiasme que rien n'a rebut et qui ne
semble pas prs de s'attnuer.

Il en est des vnements historiques comme de tant de choses humaines:
question de circonstances... Et toutes furent favorables au Maroc
naissant. Tout de suite on a compris en France l'intrt primordial qui
s'attachait  la manifestation de notre prpondrance dans ce pays,
limitrophe de notre Algrie-Tunisie. Aux yeux des moins clairvoyants se
sont ouvertes les larges perspectives d'une Afrique du Nord franaise,
prolongement naturel de notre pays, d'une France neuve o se
retremperont nos forces, et d'o sortiront des gnrations nombreuses et
fortes prtes  soutenir la mtropole.

[Illustration: Tanger vue de la mer.]

[Illustration: Minaret de la Koutoubya,  Marrakech.]

[Illustration: Rabat: l'embouchure de l'oued Bou Regreg et la barre,
vues de la tour Hassan.]

Les esprits les plus chagrins ne peuvent mconnatre, en effet, le
prodigieux essor de l'Algrie et de la Tunisie, dont la prosprit,
depuis ces dernires annes surtout, commande l'admiration des plus
sceptiques, en particulier celle des trangers. Or, le Maroc sera
prcisment le dversoir des activits surabondantes qui ne trouvent
dj plus leur emploi sur le sol algrien. Les fils, si nombreux, de nos
colons ont de suite essaim vers la terre nouvelle, non plus en enfants
perdus comme, autrefois, leurs pres dans l'Algrie nouvellement
conquise, mais largement nantis de capitaux, confiants et pourvus de
l'exprience dj acquise sur la terre africaine.

Comme le voil dj loin de nous, ce vieux Maroc vermoulu des
diplomates, autour duquel tant d'intrigues striles ou nfastes se
nourent et se dnourent, pour le plus grand profit de nombreux
aigrefins, enturbanns ou non, hommes de proie qui savaient si bien
troubler l'eau, pour y mieux pcher, que l'imbroglio marocain semblait,
en s'ternisant, devenir une de ces maladies chroniques et incurables
des socits agonisantes, dont la vieille Turquie, aprs tant d'autres
dans l'histoire, a donn au monde le lamentable spectacle.

Il y a maintenant un Maroc nouveau, que la France gnreuse a entrepris
d'assainir, de revivifier et de conduire vers un avenir prospre.

Ce Maroc nouveau, je viens de le parcourir avec facilit, dans la
scurit la plus absolue et je ne saurais exprimer ici toutes les fortes
joies que j'ai prouves  voir si activement et si fructueusement unis
dans l'oeuvre commune colons et fonctionnaires, soldats et ingnieurs. Et
ce qui m'a le plus frapp, ce qui m'a le plus tonn, ce  quoi je
m'attendais le moins, c'est l'excellent tat d'esprit des populations
marocaines  l'gard de la France et le loyal acquiescement des vaincus
au nouvel tat de choses.

Lune de miel peut-tre, mais qui s'explique assez facilement d'ailleurs
par ce fait que, depuis l'arrive des Franais au Maroc, un vritable
Pactole coule  pleins bords dans le pays. Nous avons apport tant
d'argent l-bas! Le renchrissement de tout ce qui s'achte, terres,
animaux, fruits, lgumes, poissons, volaille, denres de toutes sortes,
a t si rapide et a pris de telles proportions que les principaux
bnficiaires--les indignes du plus petit au plus grand--ne peuvent que
se rjouir de cette fortune imprvue. En outre, les procds employs 
leur gard par les administrations, civiles et militaires, ont t
empreints d'une telle bienveillance qu'ils seraient mal venus 
regretter l'ancien rgime.

                                    *
                                   * *

Cela dit, et la situation ainsi juge dans son ensemble, je ne cacherai
pas qu'il y a, comme dans toute mdaille, un revers, et que quelques
ombres se projettent sur le tableau.

Ainsi, ceux qui n'ont pas dpass Casablanca, et qui ne manqueront pas
de s'tonner de mon optimisme, ont sans doute emport du Maroc nouveau
une impression moins heureuse.

[Illustration: Couloirs et jardins du palais de la Baya,  Marrakech.]

Le premier contact avec la terre marocaine, pour qui dbarque dans le
grand port--ou mieux, ce qui devrait tre le grand port--de l'Atlantique
marocain, est, en effet, plutt dcevant. Tout d'abord, l'aspect
lamentable de ces quais trop troits et mal organiss, encombrs jusqu'
l'invraisemblable de marchandises disparates confondues dans un
dsordre, jetes dans un tohu-bohu indescriptibles, le coudoiement d'une
populace cosmopolite dans les rues d'une ville en plein travail
d'enfantement, disposent mal  la bienveillance.

L s'est donn rendez-vous, pour la cure, toute une cume sociale fort
peu intressante. Et, d'autre part, la fivre des spculations sur les
terrains y svit avec rage! Quelle pousse, quelle rue d'apptits vers
ces profits  raliser sans efforts, tout de suite! Quels clairs de
convoitise allument les regards quand sont cits des exemples de
fortunes subites, faites comme sur un coup de ds... A ct de cela, une
autre fivre, cratrice celle-ci, qui emporte tout dans un tourbillon
vertigineux! Aucun effort strile. Toute entreprise un peu rflchie
couronne de succs immdiat, prdisposant malheureusement les mieux
tremps au gaspillage,  la vie large,  la fte. Partout de l'action,
de la vie intense, des apptits dchans, une surabondance d'nergies,
le grand rush en un mot, soutenir par l'or, par l'alcool, par
l'aiguillon des dsirs souvent immodrs de fortune rapide... Telles
sont les visions, les sensations fivreuses, les impressions irritantes
du premier accs au Maroc.

                                     *
                                    * *

Mais, sitt franchis les faubourgs de Casablanca, tout change. Et l'on
admire l'oeuvre intelligente, mthodique et rapide de la civilisation.
Voici d'abord les grandes plaines de la Chaoua. Des pistes provisoires
l'ont ouverte aux premiers essais de colonisation agricole et, en maints
endroits dj, des routes remplacent ces pistes. Aussi les 246
kilomtres qui sparent Casablanca de Marrakech sont-ils aujourd'hui
sillonns de services d'autos pour les voyageurs et de camions
automobiles pour les messageries.

Que nous sommes loin des dbuts si difficiles de l'Algrie des premiers
jours! Le chameau, le mulet et, pour les gens presss, la patache
taient alors les seuls moyens de transporte tlgraphe arien de
Chappe, l'unique organe de communication un peu rapide.

Par la T. S. F. aujourd'hui arrivent  tout instant les nouvelles de
France, transmises directement de la tour Eiffel  Casablanca,  Eabat
ou  Fez. Et, pour les communications intrieures, la T. S. F. tend ses
invisibles ramifications un peu partout jusque dans les petits postes
chelonns sur les routes d'tapes. Aussi que de facilits pour viter
toute surprise de l'ennemi, administrer, faire rayonner la pense
directrice du chef! Et pour le public, en gnral, quelle clrit dans
l'expdition des affaires, l'organisation des menus dtails d'un voyage!

A Marrakech, les touristes de l'avenir auront beaucoup  voir. D'abord
la palmeraie, immense, qui encercle la ville, trs tendue elle-mme
dans la vaste plaine. Puis les souks, avec leur animation pittoresque,
quartier des cuivres, quartier des toffes, des tanneries malodorantes,
grand march, bazar des pantoufles et des maroquineries (une des
spcialits de Marrakech), toute cette vie orientale que saura conserver
intacte, avec toute sa couleur locale, une administration intelligente,
assagie par les funestes expriences des grandes villes algriennes dont
une modernisation vraiment barbare a dtruit tout le caractre. Aussi
saura-t-on gr au gnral Lyautey de faire tous ses efforts pour diriger
l'dification des cits europennes _ ct_ et non point au milieu des
villes indignes, ce qui,  la fois, sauvegarde la tradition locale, et
permet d'assurer le confort du progrs aux villes nouvelles.

[Illustration: Cour intrieure du palais de la Baya.]

Parmi tant de beaux monuments de Marrakech, la mosque de la Koutoubya,
avec son lgant et majestueux minaret, mrite une mention spciale. On
sait qu'au treizime sicle le sultan Almohade Abou-Yousef-al-Mansour,
dont l'empire comprenait, avec le Maroc, l'Andalousie arabe, fit
construire simultanment  Sville,  Rabat et  Marrakech trois
minarets presque identiques, copis sur le modle du minaret de la
mosque des Ommeyades de Damas.

Celui de Sville est devenu le clocher de la cathdrale, la fameuse
Giralda. Les lecteurs de _L'Illustration_ ont pu voir dans un rcent
article ce qui reste du minaret de Rabat, la tour Hassan. Aujourd'hui,
nous plaons sous leurs yeux l'lgante silhouette du minaret de la
Koutoubya, au milieu des jardins d'oliviers, de grenadiers, de figuiers
et d'orangers qu'entrelacent les frondaisons luxuriantes des vignes, des
jasmins et des roses.

Il faut signaler galement le palais dit de la Baya qu'difia, il y a
quelque vingt ans, le grand vizir du jeune Moulai Abd-el-Aziz. Cette
construction rcente atteste le bon got et l'habilet des artisans
modernes qui ont su garder, l comme  Rabat et  Fez, les belles
traditions du pass.

De Casablanca, une autre route praticable aux automobiles, et amliore
de jour en jour, conduit  Rabat, capitale choisie provisoirement par le
gnral Lyautey, et qui deviendra, il faut l'esprer, la capitale
dfinitive du protectorat marocain.

Cette question du choix de la capitale a eu le don, on ne sait trop
pourquoi, de passionner l'opinion publique en France et,  leur retour
du Maroc, c'est sur ce sujet que sont tout d'abord et toujours
interrogs les voyageurs. Sans la moindre hsitation, je formule ici
nettement ma prdilection pour Rabat.

[Illustration: A Mekns: porte des remparts extrieurs dcore de
mosaques en faences.]

Aux considrations conomiques et stratgiques qui militent en faveur de
cette ville, dj si privilgie au point de vue sanitaire, sur Fez sa
rivale, j'ajouterai une raison qui mrite d'tre prise en considration
srieuse: il importe, avant tout,  mon avis, d'loigner le centre de
notre direction politique et administrative de Fez, ce foyer d'intrigues
politico-religieuses o ont t prpares les sanglantes journes que
l'on sait et qui sera certainement le dernier point o notre domination
sera discute, l'ultime refuge des mcontents, suppts des anciens
rgimes, fanatiques ignorants et superstitieux entre les mains desquels
l'Islam marocain a compltement dvi des saines traditions, gens de
mosques et de zaouas que l'honntet de nos institutions prive de tant
de bnfices et de prbendes illicites, intrigants de toutes sortes qui
ont su prendre une telle emprise sur les habitants de Fez qu'il serait
peut-tre imprudent et tout au moins impolitique de les combattre de
front, mais qu'il est sage de laisser  distance du centre
gouvernemental...

De Rabat  Fez les voies de communications s'amliorent galement avec
une rapidit extraordinaire.

Le petit chemin de fer militaire  voie troite qui part de Casablanca
avance vite, et, ds aujourd'hui, en utilisant la route, la piste et le
transport par voie ferre de Kenitra  Bel Hamri, la circulation est
facile entre le littoral, Fez et Mekns.

De Bel Hamri  Fez, deux routes s'offrent au voyageur, galement
intressantes et praticables aux automobiles, l'une par Petitjean et le
col de Zagotta, l'autre par Mekns.

Entre les deux, le massif du Zerhoun, aux collines boises d'oliviers ou
parsemes de vignobles, rappelle les meilleures parties de notre petite
Kabylie ou mieux encore les riants et fertiles environs de Tlemcen.

L, dans un repli de terrain, tel un nid d'oiseau douillettement blotti
dans la verdure, se dresse la zaoua de Moulai Idriss et, toutes
proches, voici les ruines de Volubilis qui fut le plus important
tablissement, le camp retranch des Romains dans la Mauritanie
Tingitane.

Il semble bien qu'on a un peu surfait l'importance de cette ville. Les
vestiges qui en restent aujourd'hui, arcs de vote et lourdes assises
solidement assembles, ne sont, en somme, que des spcimens un peu
grossiers de constructions militaires romaines.

Et rien, ni l'tendue des ruines, ni la richesse des matriaux, ni
l'lgance des constructions, ne saurait approcher de ce que nous avons
retrouv  Timgad,  El Djem,  Cherchell ou  Tebessa.

[Illustration: Ruines romaines de Volubilis.]

Le Maroc des Romains ne nous a pas encore livr ses secrets, mais il ne
semble pas que, dans cette province lointaine, leur civilisation ait
jamais brill d'un grand clat.

Elle est, en revanche, trs pittoresque, la petite cit o repose dans
l'ternit le trs grand saint Moulai Idriss Ier, descendant d'Ali,
gendre du prophte Mahomet, qui, traqu en Orient par les kalifes, se
rfugia au Maroc et y fonda un vritable empire.

                                  *
                                 * *

Situe sur la crte allonge d'un mamelon au pied duquel coule une
petite rivire, Mekns offre au touriste les admirables vestiges des
monuments qui en firent la gloire au dix-huitime sicle et lui valurent
le surnom de Versailles marocain. Souvenirs du fastueux rgne de Moulai
Ismal, le grand anctre des chrifs, descendants du Prophte, venus du
Tafilelt, et dont la dynastie rgne encore aujourd'hui au Maroc.

[Illustration: Porte de Chella, prs de Rabat.]

Sur un mamelon parallle  celui qui porte la ville arabe, s'tagent les
btiments de la ville militaire, le camp, anim du mouvement des
batteries, du va-et-vient des tirailleurs sngalais et de leurs noires
pouses, du ronflement des auto-mitrailleuses, de toutes les
manifestations d'une vie bruyante qui contraste avec le silence de la
vieille cit islamique.

Ce devait tre une jolie rplique de l'Alhambra de Grenade, ce palais de
Moulai Ismal dont on peut admirer, aujourd'hui encore, les portes
monumentales, chefs-d'oeuvre de la cramique marocaine. On sait qu'au
Maroc les revtements de faences polychromes ne sont pas faits de
carreaux de dimensions diverses, comme en Asie Mineure,  Damas ou en
Perse, mais composs de menus morceaux de faence dcoups et savamment
juxtaposs, selon le caprice du dessin; le temps fond dans sa patine ces
petits cubes multicolores, leur donne ce charme un peu svre spcial
aux monuments marocains, cette douce harmonie de vieilles tapisseries,
si diffrente des habituelles dcorations de cramiques orientales,
toutes vibrantes de l'clat des vives couleurs...

--_A suivre._--GERVAIS-COURTELLEMONT.

[Illustration: La zaoua de Moulai Idriss, dans les montagnes du
Zerhoun. PHOTOGRAPHIES EN COULEUR DE L'AUTEUR.]



LE PRIX NOBEL DE MDECINE

L'Acadmie de Stockholm vient de rendre un nouvel hommage  la science
franaise en dcernant le prix Nobel de mdecine au docteur Charles
Richet, professeur de physiologie  la Facult de mdecine de Paris.

Fils d'un des plus grands chirurgiens du dernier sicle, l'minent
laurat a su entourer d'un nouveau prestige le nom paternel. N  Paris
en 1850, il se rvla de bonne heure comme un chercheur original, avide
d'appliquer son intelligence exceptionnelle aux travaux les plus divers.
Aprs avoir travaill dans le laboratoire de Berthelot, il publie un
_Dictionnaire de physiologie_ qui est rest le modle du genre; puis il
occupe ses loisirs en assumant la direction de la _Revue scientifique_.

Une srie d'tudes techniques sur des questions jusqu'alors  peine
entrevues le placent bientt au premier rang et, en 1887, il se voit
appel  occuper la chaire de physiologie de la Facult de mdecine.
Quelques mois plus tard, en participation avec notre collaborateur le
docteur Hricourt, il dmontre que le sang des animaux vaccins contre
une infection peut, si on le transfre  un autre animal, confrer  ce
dernier un certain degr d'immunit. C'tait le point de dpart de la
mthode srothrapique qui a donn depuis de si brillants rsultats.
Plus rcemment, Charles Richet formulait les premires rgles de
l'anaphylaxie, ou sensibilisation progressive de l'organisme aux
substances toxiques issues des albuminodes. Il ouvrait ainsi  la
thrapeutique une branche nouvelle d'une importance considrable.

[Illustration: M. Charles Richet  sa table de travail.]

Dans ses divers ouvrages, le docteur Richet n'apparat point seulement
comme un savant de haute envergure, il se rvle encore crivain de
race; par l'ampleur et la prcision du style, tels morceaux de son
_Essai de psychologie gnrale_ rappellent, les plus belles pages
d'Ampre. Depuis plusieurs annes, il faisait partie de la Socit des
Gens de lettres.

On applaudira d'autant plus au choix de l'Acadmie sudoise qu'en
choisissant un grand physiologiste elle a, en mme temps, distingu une
des plus belles intelligences de notre poque.



[Illustration: M. Camille Saint-Sans devant son orgue.--_Photographie
prise le 4 novembre, avant-veille de son dernier concert._]

UN GRAND COMPOSITEUR VIRTUOSE

Une soire musicale tout  fait sensationnelle, une vritable solennit,
attirait, jeudi,  la salle Gaveau, une admirable chambre: le matre
Camille Saint-Sans y faisait au public ses adieux comme virtuose du
piano et de l'orgue. Il y avait des annes dj qu'il ne s'tait plus
fait applaudir au concert. En faveur d'une oeuvre intressante que nous
avons prsente nagure  nos lecteurs, le _Cercle national pour le
soldat de Paris_, fond par M. Ren Thorel, il avait consenti  donner
une fois encore--et la dernire, a-t-il affirm--ce rgal  ses
admirateurs.

Il n'est pas un amateur de musique qui ne sache qu'avant d'tre le
compositeur aux nobles inspirations,  la facture impeccable, Camille
Saint-Sans avait t un prestigieux excutant. Il n'avait pas dix ans
quand il se rvla pianiste prcoce, tonnant d'intelligence et de
sret. Plus tard, musicien dj clbre, auteur de maint chef-d'oeuvre,
il tint longtemps, aprs l'orgue de Saint-Merri, glise populaire, celui
de la Madeleine, paroisse ultra lgante, et cela par got pur, et alors
que sa gloire n'avait plus rien  y gagner. Car, au contraire de son
mule Ernest Reyer dont la haine pour le piano fut proverbiale, et
peut-tre un peu lgendaire, toutes les prdilections de l'auteur de
_Samson et Dalila_ vont aux instruments  clavier. Il les anime en
artiste incomparable. A leur intention, il a crit des compositions dj
classiques autant que ses admirables symphonies, et dont il a excut
trois, au cours du concert de jeudi. Ceux qui l'ont applaudi en cette
soire n'oublieront ni le style grave de ces pages, ni la merveilleuse
interprtation qu'en donna le matre.

De la retraite lointaine o il est all abriter ses lauriers, un autre
pianiste incomparable, un magicien, Francis Plant, exprimait son regret
de ne pouvoir joindre ses applaudissements  ceux qui allaient fter son
grand ami: Applaudir alternativement Saint-Sans comme pianiste et
comme organiste, crivait-il, est une rare et merveilleuse aubaine pour
notre publie parisien... Tout Paris sera l; je l'envie et je voudrais
tre avec lui.

C'est une joie, hlas! que Tout Paris ne retrouvera plus et qui sera
rserve dsormais  de rares et heureux intimes du grand musicien.



UNE MONTAGNE INGNIEUSEMENT ET PATIEMMENT OUVRAGE.

Les rizires en gradins de l'le Luon, dans l'archipel des Philippines.

_C'est d'une des parties les plus sauvages, et jusqu' ces derniers
temps les moins connues, de l'le Luon, dans l'archipel des
Philippines, que nous vient l'extraordinaire image reproduite ici, dont
l'tonnant aspect ferait croire, tout d'abord,  quelque immense
amphithtre naturel aux innombrables gradins... La rgion o a t pris
ce clich est habite par une peuplade barbare, les Bontoc Igorots,
encore rebelles  toute civilisation, mais, par un curieux contraste, la
ncessit a fait d'eux les plus ingnieux et les plus patients des
agriculteurs. Pour mettre en valeur la contre montagneuse o ils
vivent, ils ont invent un procd sans doute unique au monde, tout  la
fois primitif et compliqu: sur les flancs de leurs montagnes, ils
construisent des tages de terrasses, relies entre elles par des canaux
d'irrigation, qui assurent un dbit d'eau gal et rgulier. Et ils
russissent ainsi  transformer en champs fertiles, o pousse
principalement le riz, les falaises les plus escarpes._

[Illustration: La naissance d'une ville militaire: construction de
maisons destines aux officiers de la garnison de Labry.]



LE PRIX DE LA VIE DANS NOS GARNISONS DE L'EST

_L'augmentation considrable des forces disposes le long de notre
frontire de l'Est, la cration de garnisons nouvelles, le brusque
dveloppement de celles qui ont reu un surcrot de troupes, ont pos,
de faon pressante, des questions d'ordre conomique troitement lies 
l'organisation de la dfense nationale. Dans notre numro du 18 octobre,
nous avons montr, en signalant l'arrive du 16e bataillon de chasseurs
 Labry, l'effort accompli, en trois mois, pour loger nos soldats:
quelle va tre, d'autre part, la situation matrielle des officiers et
des sous-officiers dans ces grandes villes militaires de l'Est,--que
vient prcisment de visiter, pour une rapide enqute, depuis Mzires
jusqu' Lunville et Baccarat, une sous-commission de la Chambre,
compose de MM. Cochery, Combrouze et Albert Thomas? L'article suivant,
que nous envoie M. Georges Servant, donnera sur ce point d'utiles
prcisions:_

Nous ne pouvons, ici, faire porter l'tude des conditions nouvelles o
se trouvent, dans l'Est, nos officiers et sous-officiers sur tous les
centres militaires rpartis le long de la frontire: elle entranerait
une documentation considrable et, sans doute, peu diverse. Pour faire
ressortir les rsultats d'une brve enqute, nous avons choisi, en
manire d'exemples, trois centres voisins, qui, malgr la diffrence
numrique de leur population, prsentent des caractres semblables.
Verdun, c'est la grande ville forte, garnison ancienne dont on double
presque le contingent; Etain, c'est la petite ville campagnarde; Labry,
c'est le simple village, deux garnisons nouvelles o l'apport des
troupes a transform compltement la vie.

Tout d'abord, il faut constater qu'une grande partie des difficults
prsentes vient du retard apport dans la construction des casernes; et
la premire cause en est la lenteur avec laquelle la Chambre a discut
le vote des crdits ncessaires. Le dlai dans lequel les travaux
devaient tre excuts ayant t rduit au minimum, les exigences des
entrepreneurs ont augment: ne leur fallait-il pas prendre des quipes
plus nombreuses et, pour hter l'excution des marchs, utiliser des
moyens plus rapides mais aussi plus coteux? L'afflux considrable des
ouvriers, la plus-value de la main-d'oeuvre ont encore fait crotre le
prix de la vie, et tout a concouru ainsi  compliquer la situation que
les troupes allaient trouver  leur arrive.

A Verdun, le contingent militaire n'atteindra heureusement son chiffre
dfinitif que dans quelques mois: la garnison de 16.000 hommes en
comptera 25.000. De cette augmentation de forces devait ncessairement
natre la difficult de procurer aux nouveaux officiers et
sous-officier--les premiers au nombre de 120 par rgiment, les seconds
au nombre de 30  40--les logements indispensables. Si, malgr les
retards, les casernes ont pu tre  peu prs termines, comment
l'industrie prive et-elle pu arriver  construire ceux-ci? Verdun,
dj pleine de soldats, se voit envahie par les nouveaux arrivants, qui
prennent ce que leurs prdcesseurs n'avaient pas voulu; les
propritaires profitent de cet tat de choses anormal, augmentent leurs
prix et vont jusqu' les doubler.

Dans un faubourg, une chambre non garnie se paie 50 francs par mois. Un
officier a pour 275 francs par an un vritable taudis, un autre paie 300
francs une demeure d'o le confort est absent,--et ceci loin du centre,
dans un endroit incommode et dont les abords sont vraiment indignes
d'eux.

Les sous-officiers ne sont pas mieux partags. Nous en connaissons un
qui, avec sa femme et un enfant, se loge dans deux misrables pices
pour 23 francs par mois; un autre occupe, pour 300 francs par an, trois
pices dans une petite maison en planches. Heureusement, l'autorit
militaire s'est proccupe de leur sort. Deux grands pavillons, pouvant
abriter chacun douze mnages, ont t construits pour eux par les soins
du gnie; les appartements comprennent tous une vaste chambre  deux
fentres, une salle  manger, une cuisine et un cabinet de dbarras.

Etain, petit bourg de la plaine de la Wovre, prsente un cas
particulier. La Socit de la Corroierie Lorraine s'est, il y a deux ans
environ, runie  la Socit de Champigneulles et aussitt les ouvriers
se sont ports vers leur nouveau centre de travail, abandonnant la ville
et leurs logements qui, depuis le temps, sont demeurs vides. En
arrivant, les sous-officiers au moins ont trouv des locaux pour les
recevoir: il est vrai que les propritaires, pour rattraper la
non-valeur des dernires annes, ont doubl le chiffre des loyers. Et
mme, il n'est pas rare de voir porter  350 francs le prix d'un
logement fix jadis  120 francs.

Prs de la gare, au premier tage d'un immeuble, deux sous-officiers,
occupant chacun deux pices et une cuisine, ont un loyer annuel de 250
francs; dans le centre, un lieutenant, pour trois pices et une cuisine,
paie 400 francs; un capitaine, pour un appartement plus vaste, mais
situ au-dessus d'un caf, 550 francs. Dans les htels, la pension varie
de 90 francs  110 francs.

A Labry enfin, il et t matriellement impossible de loger les
officiers et sous-officiers ailleurs qu'en campement chez l'habitant. Le
problme aurait donc d s'y poser plus ardu encore qu'ailleurs; mais,
ds que la dcision ministrielle prvoyant  Babry l'tablissement
d'une garnison fut connue, une initiative prive, que nous avons dj
signale, vint seconder les efforts des autorits militaires. Le mme
entrepreneur qui, avec une rapidit trs remarque, et dont le
complimenta le ministre de la Guerre lors de son inspection, difiait
les casernes, mit une gale nergie  construire les pavillons destins
aux officiers et sous-officiers: insuffisants encore en nombre poulies
loger tous, ils peuvent servir d'exemple  ceux qui voudraient complter
cette belle entreprise. Les appartements, sains et ars, comprenant
deux et trois pices et une cuisine, sont lous 350 francs et 450 francs
aux sous-officiers. Plus confortables et plus coteux aussi, les
appartements ou les maisons rservs aux officiers comportant un loyer
de 700  1.800 francs; mais de belles et nombreuses pices leur sont
offertes pour ce prix, et l'lectricit, l'eau, le chauffage, leur
assurent de prcieuses commodits.

Il serait  souhaiter que d'autres initiatives arrivent  des rsultats
aussi heureux. La Socit Immobilire que dirige un ancien officier du
gnie, le gnral Drouhez, a dj acquis des terrains dans cette rgion
de l'Est; mais, reculant devant la difficult de faire btir cette anne
 cause de l'augmentation de la main-d'oeuvre, elle a remis sa tche 
plus tard. Pourquoi, d'autre part, n'appliquerait-on pas aux
constructions de ce genre le principe des habitations ouvrires  bon
march? On pourrait voir ainsi s'lever des cits nouvelles qui, prenant
comme centre la vie militaire, lui emprunterait sa rgularit et son
ordonnance.

Mais au problme du logement s'ajoute celui, non moins important, de la
nourriture. Dj cette question se posait dans notre rgion de l'Est
avant l'arrive des nouvelles troupes: elle s'est, depuis,
singulirement complique.

L'enchrissement des vivres vient tout d'abord de l'insuffisance du sol
 nourrir l'immense population qui vit sur lui. Depuis de nombreuses
annes, l'exploitation des bassins de Briey, Longwy, Pont--Mousson, a
transform les paysans en mineurs et amen un nombre d'ouvriers
considrable dans la contre. Le prix de la vie a augment et,
naturellement, ceux qui peuvent dpenser le plus, les ouvriers et les
employs des usines et des mines dont le salaire est lev, accaparent
la meilleure partie des objets de premire ncessit,--au dtriment des
fonctionnaires et des officiers qui, avec de modestes ressources, ne
peuvent arriver que difficilement  subvenir  leurs besoins. Justement
mu par cette situation, le ministre de la Guerre a accord aux
officiers et sous-officiers des garnisons de Labry, d'Etain et de Stenay
l'indemnit de rsidence affecte  la garnison de Paris. Peut-tre
pourrait-on faire davantage encore en essayant de faciliter d'une faon
gnrale la vie matrielle des habitants de nos rgions de l'Est. Sans
doute tous les capitaux ont-ils t absorbs depuis dix ans par toutes
les entreprises industrielles qui se sont dveloppes dans cette partie
de la France. Mais, de l'intrieur du pays, de Reims, de Lille,
d'Amiens, les producteurs ne pourraient-ils venir installer sur notre
frontire des magasins, des succursales o nos soldats trouveraient, au
point de vue de l'alimentation surtout, tout ce qui leur est ncessaire?
Il semble que cet effort pourrait tre tent et que, si commerants,
compagnies de transport, autorits civiles et militaires se mettaient
d'accord, d'apprciables rsultats seraient obtenus dans ces rgions de
frontire.

GEORGES SERVANT.

[Illustration: Pavillons pour sous-officiers, difis  Verdun par les
soins du gnie.]



[Illustration: UN JOLI SITE MENAC: LES CASCADES DE GIMEL _Clich M.
Beyni._]

Il y a peu de mois, au moment o les syndicats d'initiative du Centre
faisaient leur grand appel au tourisme et conviaient le prsident de la
Rpublique  venir admirer les sites du Limousin, du Prigord et du
Quercy, le conseil municipal d'une commune de la Corrze donnait  un
industriel allemand, M. Streubel, l'autorisation de driver les eaux qui
alimentent les cascades de Gimel. C'tait la fin des merveilleuses
chutes qui sont l'un des trsors touristiques du Limousin.

Bien que le site et t class depuis plusieurs annes, sur la demande
mme du propritaire du terrain des cascades, le peintre Gaston
Vuillier, l'industriel allemand, fort de la dlibration du conseil
municipal de Gimel, n'a pas hsit  commencer les travaux de captage en
amont des cascades. Ces travaux, il est vrai, ont t arrts presque
aussitt par les agents des Eaux et Forts, et procs-verbal a t
dress contre M. Streubel qui ne s'tait pas encore muni des
autorisations administratives ncessaires. Mais l'affaire n'est
malheureusement pas close. La protection des paysages est assez
mdiocrement assure par notre lgislation actuelle et l'on peut
seulement esprer que l'on parviendra  sauver les cascades limousines
dont cette photographie montre la puissante beaut.



CE QU'IL FAUT VOIR

PETIT GUIDE DE L'TRANGER A PARIS

J'ai reu, cette semaine, les dolances, d'ailleurs fort courtoises,
d'un tranger qui est venu montrer Paris  ses enfants,  l'occasion des
vacances de la Toussaint, et qui me dclare avoir rapport une assez
fcheuse impression d'une promenade qu'il a faite avec eux au Jardin des
Plantes. Cet tranger, qui aime et qui admire Paris, n'y tait pas
revenu depuis un assez grand nombre d'annes. Entr au Musum par la
porte principale de la place Valhubert, du ct de la Seine, il s'est
dirig vers la partie des jardins o le portaient ses souvenirs de
jeunesse: vers les cages des animaux froces et des oiseaux de proie, la
grande volire et le pavillon des reptiles, la fosse aux ours et la
rotonde des grands animaux. Il reconnat que le spectacle donn aux
hommes par tant de btes assembles n'est pas moins intressant
aujourd'hui qu'il ne l'tait autrefois; mais il a trouv minable, en
gnral, l'aspect des btiments o ces btes sont loges; il lui a
sembl, me dit-il, que cette riche exposition tait un peu compromise
aux yeux du passant par la pauvret de son dcor. Ce fut sa premire
dception. Il en prouva une autre quand, au seuil des galeries qu'il
et dsir visiter, des gardiens l'arrtrent, lui demandant le billet
d'entre qu'il n'avait pas. Et il conclut mcontent: Le Jardin des
Plantes a donc cess d'tre un jardin public?

Eh non, le Jardin des Plantes est bien un jardin public, et c'est mme,
monsieur, sa faiblesse... Car, si les visiteurs taient obligs de
donner, pour y entrer, un peu d'argent, la vnrable Maison de Guy de
Labrosse, de Buffon et de Bernardin de Saint-Pierre serait plus riche.
On aurait le moyen d'y loger les animaux aussi somptueusement, au moins,
qu'en ces jardins zoologiques payants de l'tranger, dont on nous oppose
trop facilement l'exemple. On aurait le moyen d'difier; on n'a mme
pas, actuellement, celui de dmolir! Et c'est, pour les amis du Musum,
un vrai sujet de tristesse--et presque un sujet d'humiliation--que le
spectacle de ces vieilles galeries de la rue Cuvier qu'on utilise
encore, tant bien que mal (car telle est la richesse croissante de nos
collections qu'il les faut bien entasser o on peut!) et dont les
carcasses vermoulues devront rester debout, tant qu'on n'aura pas
l'argent qu'il faut pour les jeter par terre...

Heureusement, il n'y a pas au Musum que ces galeries-l: il y a les
trois maisons admirables dont mon correspondant se plaint qu'on lui ait
interdit l'entre,--qui est libre deux jours par semaine, et, les autres
jours, rserve aux travailleurs, aux personnes qu'effraye le bruit de
la foule. Mais  ceux-l est dlivr _gratuitement_, sur leur demande,
le billet de famille qui leur permettra de s'instruire le plus
commodment du monde, de s'instruire et de s'enthousiasmer au spectacle
des richesses les plus tonnantes, des plus rares trsors que le gnie
humain ait accumuls en aucun muse de l'Univers. Les deux palais de la
Zoologie et de l'Anthropologie, de construction relativement rcente, le
palais de la Gologie, des Minraux et de la Botanique, dont l'unique
galerie, vieille de prs d'un sicle, constitue, en sa simplicit, l'un
des plus augustes dcors qui soient  Paris,--voil, pour le touriste
tranger qui consent  ne pas aimer de Paris que ses boulevards et ses
music-halls, l'une des premires choses et des plus ncessaires qui
soient  voir! D'autant que pour revenir du Jardin des Plantes aux
Champs-Elyses, il y a le bateau,--pour deux sous! Et je vous ai dj
dit le charme unique de cette promenade.

                                     *
                                    * *

En attendant le Salon d'automne o nous serons convis bientt, diverses
petites expositions sollicitent,  et l, nos curiosits. Je ne vous
recommande pas celle des Synchromistes; mais je la signale simplement,
et par acquit de conscience, comme j'ai prcdemment signal celles o
le cubisme, le futurisme, l'orphisme s'panouissaient. Les fondateurs de
cette cole nouvelle en ont expos la raison d'tre et l'objet dans une
petite brochure que deux ou trois chantillons de synchromie
accompagnent. N'essayez pas de comprendre; ce serait une peine inutile.
Mais ne vous moquez pas, non plus; car rien ne nous autorise  douter
que ces inventeurs d'on ne sait quoi ne soient sincres.

                                     *
                                    * *

Retournez plutt au Louvre. Dans la salle Mollien, affecte  la
peinture du dix-septime sicle, vient d'tre provisoirement expos--en
attendant que soient constitues les salles d'_Orient_--le fameux tapis
persan provenant de l'ancienne collgiale de Mantes, et rcemment acquis
par l'tat. C'est un morceau unique. Il date de la seconde moiti du
dix-septime. Tiss en soies et en laines du coloris le plus somptueux,
le tapis de la salle Mollien offre aux yeux l'un des plus splendides
chantillons qui soient d'un art o se combinent si curieusement
l'esprit de gomtrie et le sens du pittoresque perdu. Un pan de
toile peinte  l'aquarelle remplace une partie du tapis, coupe... on ne
sait quand! Ce n'est pas une des moindres originalits de l'oeuvre,
acquise au prix de 30.000 francs.

                                     *
                                    * *

Encore une lettre! Celle-ci contient une requte, et tout  fait
intressante. La voici:

... La Comdie-Franaise aura  sa tte, dans quelques semaines, un
nouvel administrateur gnral; et l'on attend, je crois, de M. Albert
Carr, diverses rformes. Oserai-je proposer  son attention
bienveillante l'ide d'une innovation trs simple, qui ne coterait
rien, qui ne jetterait le dsarroi ni dans les traditions ni dans les
intrts, et dont la ralisation serait accueillie avec plaisir non
seulement par ceux qui viennent du dehors visiter Paris, mais par ceux
qui l'habitent?

Cette innovation consisterait  ouvrir, une fois par semaine, dans la
matine, (c'est--dire avant l'heure o le travail des rptitions
commence), _les coulisses_ de la Comdie-Franaise au public, comme on
lui ouvre les muses, les chteaux, les monuments classs. J'entends
par les coulisses: la scne et ses abords, les foyers d'artistes et les
couloirs, au besoin (avec l'autorisation de ceux-ci) quelques loges de
socitaires. La Comdie-Franaise n'est pas seulement une trs grande
maison; elle est, mme dans les parties o la foule ne pntre pas, le
plus lgant, le mieux orn, le mieux ordonn de nos thtres. On sent,
ds qu'on y est entr, qu'une tradition auguste habite ces murs-l...
Alors, pourquoi ne pas classer les coulisses du Thtre-Franais au
nombre des choses qu'il faut voir  Paris, ou que, du moins, il est
officiellement permis d'y voir?

Je ne sais s'il plaira  M. Albert Carr d'inscrire au programme de la
Comdie ce nouveau genre de spectacle... Mais je conviens, en effet,
qu'il aurait un succs fou.

UN PARISIEN.



AGENDA (8-15 novembre 1913)

CONFRENCES.--A la Sorbonne (grand amphithtre), le _8 novembre_,  8
h. du soir, au cours de la fte de l'Union des Socits franaises de
sports athltiques, confrence de Me Henri-Robert, sur l'ducation
physique et sportive.--Les lundis  5 heures, au thtre Femina,
confrences de M. Henry Bidou, critique des Dbats, sur le
dix-septime sicle.--Salle Gaveau, (45, rue La Botie): visions d'art
de M. Gervais-Courtellemont, confrences illustres avec projections en
couleurs: le _13 novembre_,  3 heures, le Maroc d'hier et
d'aujourd'hui; le _14_,  9 heures du soir, l'Empire ottoman aprs la
guerre des Balkans.

EXPOSITIONS.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sze): exposition de la
gravure originale en couleurs.--Galerie Haas et Gross (4, rue
douard-VII), dessins de Romney, inspirs par les oeuvres de
Shakespeare.--Galerie Arthur Tooth (41, boulevard des Capucines):
tableaux de M. Sidney Adamson.--Galerie La Botie (6 1/2 bis, rue La
Botie): exposition Henri Valensi.--Galerie Boutet de Monvel (18, rue
Tronchet): cramiques de Lachenal.

L'EXPOSITION D'AVICULTURE.--Au Grand Palais: du _12 au. 16 novembre_,
exposition internationale d'aviculture.

FTE DE LA CHANSON.--Le _12 novembre_, au Conservatoire, en soire, fte
de la Chanson franaise, organise par MM. Maurice de Fraudy et Xavier
Privas.

CONCERTS ET AUDITIONS.--Le _8 novembre_,  l'Institut, audition de la
cantate de Mlle Lili Boulanger, premier grand prix de Rome de
musique.--Le _11 novembre_,  8 h. 45 du soir, salle des concerts du
Conservatoire, premire audition du Salon des musiciens franais.

FTE.--Le _8 novembre_,  la Sorbonne,  8 heures du soir, fte de
l'Union des socits franaises de sports athltiques.

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _8 novembre_, Saint-Cloud; le 9,
Auteuil; le 10, Saint-Cloud; le 11, Saint-Ouen; le 12, Maisons-Laffitte;
le 13, Auteuil (prix de Vincennes); le 14, Saint-Cloud; le 15,
Vincennes.--_Boxe: le 15 novembre_,  Luna-Park, match
Jeff-Smith-Bernard.



LES THTRES

La presse quotidienne, rendant compte de la reprsentation de
l'_Occident_, de M. Henry Kistemaeckers  la Renaissance, en a vant
surtout la haute et salutaire inspiration animant des scnes
mouvementes, chatoyantes, toujours intressantes et parfois mouvantes.
On y a vu un conflit entre l'Orient et l'Occident; on y peut voir
encore, et surtout, un conflit entre la passion et le devoir; et la
scne que reprsente notre premire page montrant l'enseigne Merronay
boulevers entre les supplications de son amour et les exhortations  la
discipline, exprime bien la porte, dgage la morale de cette oeuvre, si
chaleureusement applaudie avec ses interprtes, au premier rang desquels
M. Tarride et Mme Suzanne Desprs.

LES LIVRES & LES CRIVAINS

SAINT AUGUSTIN

Il y a toujours un livre qu'un crivain rve d'crire en sa vie, un
livre qui sera vraiment pour lui le Livre, et qui est conu par le coeur
avant de germer dans le cerveau. L'oeuvre d'ailleurs ne se cre que
peu  peu. Elle s'panouit lentement, avec mille hsitations, page par
page. L'crivain lui a consacr les instants les plus intimes, les plus
secrets, les plus prcieux de sa pense. Il a vcu avec elle, en elle,
ces heures de passion, d'extase, de dlire, que l'on ne donne qu'
l'amour. Entre les besognes quotidiennes, entre les autres travaux de
son art, il est revenu en amant, en croyant, avec une fidlit de
mystique, au manuscrit informe, sabr de ratures, rapic de notes, o
il s'absorbe comme dans une prire ou une vision et qui, aprs des
annes et des annes seulement, sera livr aux profanes. Une oeuvre de
cette nature exceptionnelle est ne d'hier. C'est le _Saint Augustin_[1]
de M. Louis Bertrand.

[Note 1: _Saint Augustin_, Fayard diteur, 3 fr. 30.]

M. Louis Bertrand nous a donn de beaux livres. Nous lui devons le _Sang
des races, la Cina, L'Invasion_. Il a charm notre imagination par les
pomes de lumire blanche que sont ses rcits de voyage, et intrigu
notre esprit par ses rquisitoires, d'une loquence imprvue, contre le
classicisme. Mais le Livre de M. Louis Bertrand est son _Saint
Augustin_.

Cette oeuvre est-elle un chef-d'oeuvre? D'aucuns--et nous en sommes--la
salueront comme telle. Mais il n'est peut-tre pas sr que ce
chef-d'oeuvre soit celui-l mme qu'a voulu raliser son auteur. Il
apparat, en effet, que M. Louis Bertrand s'est surtout propos de nous
rvler un saint Augustin encore ignor de nous, un latin sensible,
racinien et romantique, tout  fait autre que le Matre intransigeant
revendiqu par les disciples de Jansnius. Il a tent, d'autre part, de
reconstituer sous nos yeux, en sa grandeur, sa lumire et son tumulte,
l'poque o vcut l'vque d'Hippone. Cette rsurrection de l'Afrique
latine du quatrime sicle et du dbut du cinquime, M. Louis Bertrand
nous semble l'avoir russie magnifiquement avec une sret documentaire,
avec une puissance d'vocation, une diversit d'images et un faste
lumineux qui imposent  notre esprit un long enchantement. Nous sommes,
 chaque page, blouis par le soleil ressuscit de l'Afrique latine.
Voici Thagaste, le municipe o vcurent Patricius et Monique, la ville
natale d'Augustin, la mme jadis qu'aujourd'hui, avec ses petites rues
blanches qui montent vers des buttes argileuses, sa double file de
maisons rutilantes au soleil matinal, et dont les seuils se frangent
d'une ombre paisse. Mais, surtout, voici Carthage, la splendide,
l'auguste, la sublime Carthage des auteurs africains, presque aussi
peuple que Rome et  peine moins tendue, avec, elle aussi, son
Capitole et son Palatin sur la colline de Byrsa, avec sa place Maritime,
o affluaient les trangers rcemment dbarqus et les oisifs en qute
de nouvelles, o les libraires exposaient les livres et les pamphlets du
jour; avec ses dix-sept basiliques chrtiennes et ses sanctuaires
paens; avec ses thtres, son cirque, son stade, son amphithtre aussi
vaste que le Colise romain; avec ses citernes colossales, son grand
aqueduc, ses thermes, ses droites avenues, paves de larges dalles, ses
jardins publics et ses marchs; Carthage grenier de Rome et qui pouvait
affamer la mtropole s'il lui plaisait; Carthage, avec ses foules
grouillantes et ses lites raisonnantes, capitale d'Afrique o se
coudoyaient tous les chantillons des races du soleil, depuis le ngre
amen du Soudan par le marchand d'esclaves, jusqu'au Numide romanis,
Babel de races, de coutumes, de croyances et d'ides, o le futur
aptre, l'tudiant curieux et ardent  la dispute, trouvait un abrg
vivant des religions et des philosophies de son poque.

Vous vous merveillerez de cette vision de Carthage en son prodigieux
tumulte de foules, en ses retentissantes luttes d'ides. Et prcisment
parce que le tableau est immense, multiple en son mouvement et tellement
divers en ses jeux de couleur, il arrive que notre attention s'y gare
et qu'Augustin-- Carthage comme d'ailleurs  Rome,  Milan, dans la
villa de Verecundus et dans le monastre d'Hippone--y perd parfois son
relief de figure centrale. Le dcor trop puissant absorbe le personnage.
La splendeur des images partout jaillissantes nuit  l'expression du
portrait propos, et nous ne sommes pas bien srs, en atteignant, 
regret, la fin de cette oeuvre vraiment rare, que l'apologte ait gagn
son procs. Le saint Augustin--l'auteur de la doctrine impitoyable de la
prdestination--prsent avec une douceur d'me, une sensibilit toutes
modernes, par M. Louis Bertrand, est-il plus vrai que le rude Africain
au gnie intraitable et un peu barbare, le violent aptre dont
j'merveillrent Arnauld d'Andilly et les solitaires de Port-Royal? La
discussion, au moins, reste ouverte sur le caractre de l'homme et sur
le rayonnement du saint. Nous chappons au mirage en mme temps que
s'vanouissent les images. Et la beaut de ce livre chrtien, crit par
un pote ardent de la vie et un adorateur passionn de la lumire, reste
tout de mme un peu paenne.

ALBRIC CAHUET.



LE HAMAC POUR NOS SOLDATS

_L'article publi par_ L'Illustration _dans son numro du 4 octobre,
pour exposer les avantages qu'il y aurait  substituer dans les casernes
le hamac des marins au lit des fantassins nous a valu quelques
objections et quelques critiques auxquelles notre collaborateur, M.
Sauvaire Jourdan, qui fut l'auteur de cette proposition va rpondre:_

Le lit en bois a disparu des casernes ou presque, me dit-on, et les
punaises avec.

A quoi je rpondrai que la suppression du lit en bois et son
remplacement par le lit en fer est seulement un but vers lequel tend
l'administration de la Guerre.

En attendant, on trouve encore des lits en bois dans nombre de casernes
et de quartiers, et les punaises continuent  y prosprer. Et on en
trouvera encore longtemps puisque l'administration vient de passer tout
rcemment un march pour 80.000 _trteaux en bois de modle rduit_, au
cot de 3 francs chaque.

On m'objecte encore: Vos calculs sont fantaisistes, et vous avez d
oublier, dans le prix de 49 francs que vous donnez pour le hamac, le
matelas, les couvertures, etc.

Or, voici le dcompte exact des diverses fournitures qui rentrent dans
la composition du hamac et du lit militaire:

  2 toiles de hamac  7 fr. 78   Fr. 15 56
  1 matelas                           13 39
  2 couvertures  7 fr. 80            15 60
  2 araignes  0 fr. 25               0 50
  2 anneaux  0 fr. 25                 0 50
  2 rubans  0 fr. 20                  0 40

                 Total            Fr. 45 95

Ceci est le prix du hamac tel qu'il est fabriqu par la Marine elle-mme
dans ses arsenaux. Si on veut y ajouter un drap du prix de 3 fr. 90, on
atteint le total de 49 fr. 85. qui est bien celui que j'ai indiqu.
Voici maintenant pour le lit militaire (en fer):

  Chalets  trteaux de fer.         Fr. 9  
  Un sommier mtallique                 17  
  Un matelas avec enveloppe             37  
  Un traversin                           6  
  4 draps  7 fr. 15 pice              28 60
  Une couverture                        22  
  Un couvre-pieds ou demi-couverture    11  

                 Total.            Fr. 130 60

Ce total de 130 fr. 60 dpasse de 17 fr. 60 celui de 113 francs que
j'indiquais dans mon article. J'avais calcul sur le lit en bois. Il en
rsulte que l'conomie par unit n'est plus seulement de 64 francs mais
bien de 81 francs, et celle que l'administration de la Guerre aurait pu
raliser pour les 250.000 hommes de la nouvelle classe est de 20.250.000
francs au lieu de 16 millions!

Pour ce qui est de la diffrence notable entre les prix pays par la
Guerre et ceux pays par la Marine pour les draps, couvertures, matelas,
il n'y a vraiment qu'une chose  en dire, c'est que la Guerre pourrait
s'informer auprs de la Marine des procds qu'elle emploie pour avoir
ces fournitures  si bon compte.

Il n'y a pas d'conomies  faire sur l'entretien, dit-on encore: le
soldat de terre ne lavant pas ses draps, ne pourra laver les toiles de
hamac!

C'est vraiment avoir trop mauvaise opinion du soldat franais. Une foule
de jeunes inscrits maritimes arrivant au service de la Marine ignorent
l'art de laver une toile de hamac. Une leon suffit pour le leur
apprendre, et puis c'est fini pour la vie!

Enfin, et c'est ici la plus tonnante des objections faites  l'emploi
du hamac dans l'arme, on m'crit qu'un soldat ne pourrait se faire 
une couchette telle que le hamac! Et pourquoi donc, s'il vous plat? Nos
marins sont-ils d'autres hommes que nos soldats? Pensez-vous que, tous
petits, ils ont t habitus au hamac? Si cela peut tre exact pour un
faible nombre de pcheurs de Terre-Neuve et d'Islande (et encore la
plupart d'entre eux ont-ils  bord des couchettes en planches) l'norme
majorit des jeunes gens qui viennent  la Marine n'a connu auparavant
que des lits plus ou moins confortables, mais lits tout de mme. Et
croyez bien qu'ils gotent  leur premire nuit de hamac le mme repos
que dans ces lits, si ce n'est un meilleur.

Donc, je me permets de conclure  nouveau que les plus fortes raisons de
propret, de commodit, d'conomie, plaident en faveur du hamac de marin
et veulent qu'on l'emploie pour nos soldats. Je sais bien qu'il y a la
terrible routine? Mais, qu'on fasse un essai! Beaucoup de jeunes gens
qui vont entrer au service s'y prteraient volontiers.

SAUVAIRE JOURDAN, _capitaine de frgate de rserve._



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LA BROUSSETTE.

Il y a quelques mois, notre confrre le _Matin_ entretenait ses lecteurs
d'un nouveau systme de portage aux colonies. Il s'agissait de
pousse-pousse monoroue conduits par deux hommes qui en maintenaient en
mme temps l'quilibre. Et il tait question galement d'un truc
indversable  une seule roue,  traction humaine, pouvant porter les
bagages des coloniaux en tourne.

Mais voici que, dans le mme ordre d'ides, un nouvel appareil ralise
un progrs encore sur les systmes prcdents. La photographie que nous
reproduisons reprsente un vhicule  une seule roue et son mode
d'attelage, avec un harnais spcial, qui peut servir  tous les animaux
tracteurs, cheval, mulet, bouf porteur ou ne. La broussette ou
voiture de brousse--imagine par M. G. Brousseau, administrateur de lre
classe  Madagascar--peut porter jusqu' 1.000 kilos. Elle se compose,
comme on peut le voir, de caissons en tle situs au-dessous de l'axe de
la roue et de brancards plats et rigides, d'une forme spciale,
s'appuyant sur un bt de 0 m. 90 de largeur. Ce dispositif permet
d'quilibrer la charge comme dans un bateau.

[Illustration: Un vapeur de 6.000 tonneaux, ensabl depuis sept ans, 
30 mtres du rivage, sur une cte dserte du Guatemala.--_Phot. Hauff._]

Conduit par deux hommes et un boeuf, ce nouvel appareil de portage peut
faire le travail de 40 porteurs. Les caissons en tle tant tanches, il
peut traverser les rivires par ses propres moyens, avec une certaine
charge. On voit les avantages, et surtout l'conomie norme qu'est
susceptible de raliser son emploi dans les rgions de nos colonies o
n'existent encore que des sentiers muletiers. Ajoutons que l'inventeur
n'entend tirer aucun profit personnel des garanties que lui assurent ses
brevets et qu'il est surtout soucieux de mettre  la disposition de
l'administration coloniale, des colons et des indignes, un appareil de
transport appel  rendre les plus apprciables services.

A PROPOS DU CENTENAIRE DE LEIPZIG.

En opposant, dans notre numro du 18 octobre dernier, l'Arc de triomphe,
tout imprgn de gnie latin, et le monument de Leipzig, chef-d'oeuvre
de la manire germanique, nous avons rappel quelle fut cette bataille
des Nations, o 350.000 allis--Autrichiens, Russes, Sudois, Anglais,
Prussiens--vinrent  bout, aprs une lutte de quatre jours, de 157.000
Franais. Il et t juste de prciser--et c'est un de nos lecteurs de
Pologne qui nous en fait la remarque--que dans nos rangs combattaient
environ 1.400 Polonais, sous le commandement du prince Joseph
Poniatowski. Nomm, pour son hrosme, marchal de France au dbut de
l'action, il devait succomber dans la malheureuse retraite: aprs avoir
vaillamment contenu les colonnes ennemies sur les bords de l'Elster,
bless  deux reprises et ne voulant pas se rendre, il se prcipita, 
cheval, dans le fleuve o il se noya. Toute la Pologne, nous crivait 
la fin du mois dernier notre correspondant, commmore en ce moment la
mort de son hros.

[Illustration: Pour les transports aux colonies: la _broussette_,
voiture de brousse,  une roue, imagine par M. Brousseau.]

LES FANTAISIES DE LA TEMPTE.

Il y avait jadis, pour quiconque allait la premire fois  Belle-Ile,
une factie classique. Les loups de mer qui amenaient de Quiberon, sur
leur barque, le terrien, le Parisien, ne manquaient jamais de lui
signaler, du large, tout au sommet de la falaise, sur le plateau, trois
mts bien grs, dominant les vieux ormes et profilant sur le doux ciel
breton le fin rseau de leurs manoeuvres: la mture, fiche en pleine
terre, o s'exeraient  la manoeuvre les apprentis marins de la colonie
pnitentiaire. L'explication tait plus stupfiante encore que cette
apparition insolite elle-mme: une grande tempte avait hiss l,  30
mtres de haut, ce navire tout quip, et l'avait mollement dpos sur
le gazon.

Pourquoi pas? Les pcheurs dont les huttes de roseaux avoisinent la
plage d'Ocos, au Guatemala, ont t, en 1906, tmoins d'une fantaisie 
peine moins extraordinaire de l'Ocan.

Le vapeur _Sesostris_, de 6.000 tonnes, qui attendait en rade son
chargement de caf, fut surpris par un coup de vent avec ses feux
teints. Avant qu'il et pu appareiller, il chassait sur ses ancres et
se trouvait jet  la cte  30 mtres environ dans les terres. La mer,
en se retirant, le laissa  sec. Il s'y trouve encore. On n'a pas
dsespr de le renflouer. On s'efforce de creuser un canal qui le
remettra en communication avec son lment. En attendant, il demeure
intact ou  peu prs, avec presque tout son grement, ses
machines,--jusqu'au piano de son carr. Tout cela, en bon tat, est
confi  la garde d'un ngre qui, install  bord, est bien le
Guatmalien le mieux log du pays. C'est la vie de bord sans le roulis,
sans le tangage, sans le mal de mer,--l'idal, enfin, si l'idal tait
de ce monde.

LES TONNANTES OBSERVATIONS D'UN NAVIGATEUR NANTAIS. Les marins
d'aujourd'hui n'ont gure plus, comme avaient les navigateurs
d'autrefois pendant les longues traverses  la voile, le loisir de se
livrer  l'observation des phnomnes physiques. Il y a plus d'un sicle
un marin nantais, le capitaine Ren Fruneau, avait fait, durant ses
navigations dans les mers de l'Inde et dans le Pacifique qu'il parcourut
en tous sens pendant prs de trente ans pour le compte de compagnies de
commerce, une curieuse dcouverte qu'il nous conte en ses mmoires et
que nous signale un de nos abonns, M. Csar Morel, administrateur en
chef de l'Inscription maritime.

Un jour, voguant  l'ouest de l'le Luon, Fruneau vit monter du sein de
la mer une grande quantit de globules, qui s'panouissaient  la
surface en petits cercles huileux ou bitumeux, et s'parpillaient
aussitt en tourbillonnant; il parvint  recueillir dans un verre la
valeur de deux cuilleres de cette huile ou bitume qui, le soir venu,
apparut phosphorescente; quelques heures aprs, au calme plat succda
une effroyable tempte. Et huit fois, au cours de ses traverses
ultrieures, il eut l'occasion de voir ainsi monter et merger, par
temps absolument calme, ces tranges globules; huit fois une tempte
pouvantable s'ensuivit.

Nous ne croyons pas que ce phnomne ait t signal par d'autres que
par le capitaine Ren Fruneau, ni qu'il ait t jamais observ ailleurs
qu'en ces rgions o les eaux reposent sur des fonds de nature plus ou
moins volcanique et ruptive,--ce qui pourrait peut-tre expliquer
l'ascension de ces globules de bitume prcdant une perturbation des
lments.

Cet homme de mer tait, d'ailleurs, d'une fertile ingniosit. Il
signale, en ses mmoires, le danger de faire travailler des poudres par
temps sec et froid, avec des vtements de laine, lesquels, dans ces
conditions, dgagent des tincelles. Il avait dcouvert aussi--n'en
ayant jamais entendu parler auparavant--et utilisait souvent, pour
aborder certaines les en dpit du ressac, les proprits du filage de
l'huile de coco dont il tait toujours abondamment pourvu.

Enfin, par calme plat, son navire n'avanant plus, il avait imagin de
faire, sur un coup de sifflet, courir autour du pont son quipage
poussant de soudaines et formidables clameurs; cela--nous
assure-t-il--produisait un tourbillon qui se propageait dans
l'atmosphre; il n'en fallait pas plus; la brise tait provoque, les
voiles  nouveau se gonflaient...

LES BACTRIES DE L'OEUF.

On a longtemps considr que l'oeuf, protg par sa coquille, doit
ncessairement chapper  l'invasion des micro organismes. Cette opinion
a t combattue par des observateurs qui s'appellent Zimmermann, Poppe,
et, chez nous, Chrtien. Il semble cependant qu'elle corresponde  la
ralit. M. Otto Maurer, directeur de la station exprimentale du
Kansas, vient, en effet, d'tablir, par toute une srie d'observations
patientes ayant port sur plus de 6.000 oeufs, que la coquille et
surtout la mince pellicule continue qui la tapisse  l'intrieur
opposent un obstacle infranchissable  la propagation des germes venus
du dehors. Par contre, M. Maurer a mis en vidence les dangers
d'infection qui menacent ces conserves de jaune et de blanc spars,
dont la prparation porte, en Amrique seulement, sur plus de 400.000
oeufs par jour, et auxquelles l'industrie assure des dbouchs
considrables: s'il est vrai que certains microbes, le _B. subtilis_, le
_B. anthracis_, le _Proteus Zeukeri_ notamment, sont rapidement dtruits
quand ils sont mis en contact avec la substance propre d'un oeuf frais,
la plupart des autres y vivent et y prolifrent trs bien. On peut mme
admettre que toute conserve d'oeuf qui ne prsente aucun signe manifeste
de dcomposition commenante est dpourvue de nocivit, et inversement.

C'est dire que l'industrie spciale qui s'occupe de la conservation des
oeufs spars doit effectuer toutes ses manipulations avec la plus
rigoureuse propret, et qu'il importe de nettoyer trs soigneusement les
coquilles des oeufs mis en oeuvre par elle pour viter la propagation au
blanc et au jaune des germes qui les souillent  l'extrieur. M. Otto
Maurer vient de montrer, en outre, qu'en soumettant les oeufs pendant
deux heures  une temprature de 70, de manire  les desscher
lgrement, on rduit considrablement les chances de leur infection,
sans modifier en rien ni leur composition chimique ni leur got, et par
consquent sans diminuer leurs qualits commerciales.

[Illustration: LE VOYAGE D'UNE LOCOMOTIVE, DANS L'ESPACE.--Une machine
de 20 tonnes passe par des cbles transbordeurs, d'une rive  l'autre,
au-dessus de la Grande-Rivire (Nouveau-Mexique). _Communiqu par le_
Scientific American.]

Depuis longtemps dj on utilise les transbordeurs ariens pour mettre
en communication les deux versants d'une valle. Entre deux pylnes
d'une porte souvent considrable sont tendus des cbles sur lesquels
roulent des chariots lectriques o pendent des wagonnets chargs
d'objets divers: minerais, matriaux de construction, vivres, etc.
Certains transbordeurs sont mme affects au transport des voyageurs. En
voyant notre photographie, il est permis de se demander o s'arrtera
l'audace des ingnieurs dans les emplois de ce genre de locomotion. La
machine qu'on aperoit suspendue dans le cagnon de la Grande-Rivire
(Nouveau-Mexique) pse 20 tonnes; les chariots qui la supportent  100
mtres au-dessus de l'eau circulent sur des cbles amarrs  des pylnes
distants de prs de 400 mtres. Il a suffi de presser sur un bouton
lectrique pour envoyer cette norme masse d'une rive  l'autre du
torrent que n'enjambe aucun pont assez solide, et la grandeur du paysage
accentue ici l'impression de force et de puissance que donne cette
manifestation du gnie humain.



[Illustration: LES OPINIONS DE MARS, par Henriot.]

Note du transcripteur: Les supplments mentionns en titre ne nous ont
pas t fournis.










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3689, 8 Novembre
1913, by Various

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L'ILLUSTRATION, NO. 3689, 8 NOVEMBRE 1913 ***

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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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