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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/35657-0.txt b/35657-0.txt new file mode 100644 index 0000000..4caf4f9 --- /dev/null +++ b/35657-0.txt @@ -0,0 +1,7751 @@ +The Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsÅ“ver. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Eaux printanières + +Author: Ivan Tourgueneff + +Translator: Michel Delines + +Release Date: March 22, 2011 [EBook #35657] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +EAUX PRINTANIÈRES + +IVAN TOURGUENEFF + +Nouvelle traduction inédite de MICHEL DELINES + +PARIS + +ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR + + + + +AVERTISSEMENT + + +Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe, +Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus et +appréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public. + +Ivan Tourgueneff avait débuté par les _Récits d'un Chasseur_, qui +l'avaient d'emblée classé hors de pair. + +«Il acheva de s'insinuer dans les cÅ“urs, dit M. Melchior de Voguë [_La +Russie_. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du même +ordre, avec des romans sentimentaux, comme _la Nichée de Gentilshommes_, +dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, à +la sobriété des moyens qui le produisent. Dans _Roudine_, il analysait +le manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochait +à ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait: +«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas +sûr que nous l'ayons inventé.» Dans _Pères et Fils_, il sondait le fossé +infranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage et +celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui +allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrès +croissants dans _Fumée_; il en décrivit les manifestations extérieures +dans _Terres vierges_. + +»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et la +domination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour la +divination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous ses +rivaux par la force du génie plastique; instruit à notre discipline +intellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, _il est le +seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; il +est l'artiste par excellence_. Les courts récits de cet inimitable +prosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste +n'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussi +rigoureuse perfection de forme.» + +Le moment est venu de réunir les Å“uvres du plus parfait écrivain de ces +derniers temps en une collection complète, que son prix modique rendra +accessible à toutes les bourses même les plus modestes. + +La traduction de l'Å“uvre de Tourgueneff a été confiée à M. Michel +Delines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtemps +apprécies par le public. + +Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume. + + + + +EAUX PRINTANIÈRES + +... Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eaux +printanières. + +(_Une vieille romance russe._) + + +Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que son +domestique eut allumé les bougies, il le congédia--et se jetant dans un +fauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains. + +Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale. + +Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommes +instruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous les +hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,--lui-même +avait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, et +cependant jamais encore ce _tædium vitæ_ dont parlent déjà les Romains, +jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusement +dominé, si violemment étreint. + +S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui, +de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur +d'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleur +l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit +d'automne;--et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni de +cette amertume. + +Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne +dormirait pas. + +Il se mit à réfléchir,... avec paresse, lourdement, méchamment. + +Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout ce +qui est humain. + +Il passa en revue tous les âges,--lui-même venait d'entrer dans sa +cinquante-deuxième année--et il n'en épargna aucun. Toujours le même +effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujours +se mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient.--Puis, tout à +coup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige... et avec la +vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui +dévore et qui ronge... et après, le saut dans l'abîme! + +Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!... Heureux qui +ne voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer, +les maladies, les souffrances... + +La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètes +la décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile et +transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même il +est assis dans une barque vacillante,--tandis que là -bas, sur ce fond +sombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstres +difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la +folie, la misère, la cécité... + +Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter à +la surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore une +minute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!... + +Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer... +il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui... Pourtant son +heure viendra... il fera chavirer la barque... + +Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deux +fois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant les +tiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers, +surtout parmi ses vieilles lettres de femmes. + +Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne +cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se +délivrer des pensées qui le tourmentaient. + +Après avoir au hasard ouvert quelques lettres,--dans l'une, il trouva +une fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur était +passée,--il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettres +de côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cette +paperasse inutile. + +Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à coup +largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de +forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, sur +une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat. + +Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout à +coup, il poussa un faible cri. + +Ses traits exprimèrent du regret et de la joie. + +C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a +longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à coup +lui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge. + +Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans le +fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux +mains. + +«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il. + +Et il se rappela des choses depuis longtemps passées. + +Voici les souvenirs évoqués par Sanine. + + + + +I + + +Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième +année, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en +Russie. + +Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant et +presque sans famille. + +À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers de +roubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenir +un fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service de +l'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible. + +Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva à +Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer à +Saint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins de +fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour +le _beiwagen_, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Il +avait donc beaucoup de temps à perdre. + +Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôtel +du _Cygne Blanc_, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville. +Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit +un pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste que +le _Werther_, et encore dans une traduction française. Il fit une +promenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme il +sied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir, +fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites +rues de Francfort. + +Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserie +italienne. Giovanni Roselli.» + +Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la première +boutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur les +rayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie, +des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocaux +renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais +le magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placée +près de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes, +teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le +plancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panier +de bois sculpté qui était renversé. + +Un bruit confus venait de la pièce voisine. + +Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée, +puis haussant la voix, il cria: + +--Il n'y a personne? + +Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine resta +frappé d'admiration... + + + + +II + + +Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur ses +épaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie; +ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main et +l'entraîna, criant d'une voix haletante: + +--Venez vite, par ici, venez à son secours! + +Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cet +appel, il resta cloué à la même place. + +Il n'avait jamais vu une telle beauté. + +La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit: + +--Mais venez donc, venez! + +Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portait +convulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense, +que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrière +elle. + +Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit, +étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorze +ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'était +son frère. + +Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de +marbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffus +et noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcils +immobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées. + +La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le +plancher, l'autre était rejeté derrière la tête. + +L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravate +étroite lui serrait le cou. + +La jeune fille courut vers lui avec des sanglots. + +--Il est mort, il est mort! cria-t-elle.--Il y a un instant, il était +assis ici, causant avec moi,--lorsque tout à coup il est tombé et, +depuis, il n'a plus fait un mouvement... Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le +sauver? Et maman qui n'est pas à la maison? + +Puis vivement, elle cria en italien: + +--Eh bien, Pantaleone, le médecin... As-tu ramené le médecin? + +--Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouée +derrière la porte. + +Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dans +une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de +laine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses pieds +ankylosés. + +Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveux +gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissait +par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au +vieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue plus +complète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse +grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds. + +--Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le +vieillard en italien. + +Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux, +chaussés de souliers hauts attachés par des rubans. + +--J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il. + +Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la +bouteille. + +--Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille, +et elle étendit la main du côté de Sanine. + +--Oh! Monsieur, oh! _mein Herr!_ vous ferez quelque chose pour nous +venir en aide! + +--Il faut le saigner--c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone. + +Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savait +pertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des +attaques d'apoplexie. + +--C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il +à Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il. + +Le vieux releva son minois ratatiné. + +--Qu'est-ce que vous demandez? + +--Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français. + +--Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit. + +Le vieillard comprit enfin. + +--Ah! des brosses, _Spazzette!_ Pour sûr nous avons des brosses! + +--Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous le +frictionnerons. + +--Bien... _Benone!_ Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pas +nécessaire de lui verser de l'eau sur la tête? + +--Non... Nous verrons plus tard... Allez vite prendre des brosses. + +Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre et +revint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux. + +Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regarda +plein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air de +quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage. + +Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon, +ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissant +une brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine et +les mains. + +Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes et +le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près du +divan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer une +paupière couvait du regard le visage de son frère. + +Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'Å“il observait la +jeune fille. + +--Dieu! qu'elle est belle! pensait-il. + + + + +III + + +Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle forme +aquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure; +son teint était uni et mat--un ton d'ivoire ou d'écume blanche;--les +cheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori +au palais Pitti,--les yeux surtout étaient remarquables, d'un gris +sombre, l'iris encadré d'un liseré noir--des yeux splendides, +triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur en +assombrissaient l'éclat. + +Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait. + +Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté! + +La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenait +son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère ne +commençait pas à respirer. + +Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcher +d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son +attention. + +Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup de +brosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffes +de ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens, +comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie. + +--Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone, +lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène, +se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer. + +--Tartaglia--_Canaglia!_ lui cria le vieillard. + +Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils +s'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclata +dans son regard. + +Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légère +coloration, les paupières remuèrent... les narines se dilatèrent. +L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira... + +--_Emilio_, cria la jeune fille... _Emilio mio_. + +Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient +encore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le même +sourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son bras +pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine. + +--Emilio, répéta la jeune fille en se levant. + +Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à tout +instant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou. + +--Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte. + +Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, au +visage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûr +la suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule. + +La jeune fille courut à leur rencontre. + +--Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la +dame qui venait d'entrer... + +--Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue... Je rentrais... lorsque +près de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise. + +Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'était +passé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus en +plus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer à +se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde. + +--Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecin +en s'adressant à Sanine et à Pantaleone... Vous avez très bien fait... +C'était une excellente idée... Maintenant nous allons voir ce que nous +pouvons encore lui administrer... + +Il tâta le pouls du jeune homme. + +--Hum! montrez-moi votre langue! + +La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement, +fixa ses yeux sur elle et rougit... + +Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut se +retirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la porte +d'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta: + +--Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous +viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?... Nous vous devons tant +d'obligations... Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort... +Nous voulons pouvoir vous remercier... Maman tient à vous exprimer +elle-même sa reconnaissance... Il faut nous dire votre nom... Vous devez +venir partager notre joie... + +--Mais... c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine. + +--Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille. + +--Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat, +ajouta-t-elle. Vous me le promettez?... Je dois vite retourner auprès du +malade... Nous comptons sur vous! + +Que pouvait faire Sanine? + +--Je viendrai! répondit-il. + +La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son +frère. + +Sanine se retrouva dans la rue. + + + + +IV + + +Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie +Roselli, il fut reçu comme un parent. + +Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; le +médecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup de +prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une +propension aux maladies de cÅ“ur.» + +Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avait +été si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout danger +avait disparu. + +Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une ample +robe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de laine +bleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et tout +autour de lui était à la joie. + +Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se +dressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolat +odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux, +des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaient +dans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait un +mÅ“lleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendre +place. + +Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la +connaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans en +excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fort +heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait à +minauder et à cligner des yeux. + +Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parler +de sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furent +un peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'il +parlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer la +conversation en français si cela lui était plus agréable, car toutes +deux comprenaient cette langue et la parlaient. + +Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition. + +«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe +pût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine, +Dmitri, leur plut de même beaucoup. + +La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait +vu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infiniment +mieux que «Demetrio». + +Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes, +qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie. + +La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom, +Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, qui +était venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité de +confiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellent +homme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela, +républicain! + +En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huile +placé au-dessus du divan. + +--Il faut croire que le peintre,--«un républicain aussi!» ajouta madame +Roselli en soupirant,--n'avait pas su saisir parfaitement la +ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous +les traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini! + +Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de +Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège. +Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle +s'était presque germanisée. + +Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plus +que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour, +puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que +tous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtout +Emilio... + +--Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma. + +--Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère. + +Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoi +vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps +de son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie. + +--_Un grand'uomo!_ affirma Pantaleone d'un air grave. + + + + +V + + +Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressait +l'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait. +Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuque +à la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout +en poussant de petits cris effarouchés. + +Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe. + +Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis +longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille +Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du +domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne, +il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant +impitoyablement ses jurons. + +--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque +tous les Allemands. + +En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire +de Sinigaglia, où l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca +romana_. + +Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations +d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il +était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par +tous les siens. + +Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait +sur les sirops ou les bonbons. + +Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et +d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en +grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,--et comment +aurait-il pu refuser? + +Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme +chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable. + +Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe, +du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de +Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes. + +Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était +né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on +l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question: + +--Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle +dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre +intitulé: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore? + +--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria +Sanine. + +Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme +une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des +hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:--il +est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la +terre, et le seul où les paysans sont obéissants. + +Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus +exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame +Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui +montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient +blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de +façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois +doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit +doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le +_Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pavé_. + +Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent +surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent +de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient +donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer +la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il +traduisit et chanta. La musique était de Glinka. + +L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de +bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe +et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle +prononçait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien. + +Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque +chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et +chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mère avait dû +avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un +peu faible, mais agréable. + + + + +VI + + +C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait. + +Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne +pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la +jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages +expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel +devait s'ouvrir. + +Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de +connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la +bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau +visage, bien qu'il le vît tous les jours. + +Le _duettino_ terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très +belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix +change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se +ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien +autrefois. + +Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara +que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un +temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait +à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs +classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours. +Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de +chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on +pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en +son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince +Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il était intimement +lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une +tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des +montagnes d'or!... Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter +l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._ + +Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent... + +Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les +yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en +particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une +admiration sans bornes. + +--Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia--«_il gran +Garcia_»--n'a condescendu à chanter comme les petits +ténors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de +poitrine, _voce di petto, si!_ + +Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot. + +--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_ +J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo +maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia était Othello, je jouais +Jago.--Et quand il prononçait cette phrase: + +Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante, +enrouée, mais toujours pathétique lança: + +_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non +temero._ + +--... Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en +arrière, et je répétais après lui: + +_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temèr piu non dovro!_ + +... Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: _Morro!... ma +vendicato._ + +... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air célèbre de +«_Matrimonio segreto_» _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_, +après ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, écoutez bien, vous +verrez comme c'est merveilleux, _com'è stupendo!..._ + +Le vieillard commença une fioriture très compliquée--mais à la dixième +note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit: + +--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte? + +Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis +courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes +amicales sur l'épaule. + +Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a +déjà dit. + +Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa +langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture +d'italien; il se mit à parler du _paese del Dante dove il si suona_: +cette phrase et ce vers célèbre «_Lasciate ogni speranza_» formaient +tout le bagage poétique italien du jeune touriste. + +Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il +enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant +des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais +cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal... + +Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive +aux enfants gâtés, dit à sa sÅ“ur que si elle voulait amuser leur hôte, +elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz, +qu'elle lisait si bien. + +Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et +lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle +s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit +livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour +d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»--geste très italien--et se +mit à lire à haute voix. + + + + +VII + + +Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort +avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites +comédies légèrement esquissées, écrites en patois. + +En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait +chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages; +elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce +peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son +visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un +bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques, +bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante, +grasseyait... + +Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs--à l'exception de +Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question +de lire l'Å“uvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une +explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la +tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui +secouaient les anneaux mÅ“lleux de ses boucles sur son cou et ses +épaules. + +Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son +livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture. + +Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant +comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une +expression si comique et parfois presque triviale. + +Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes +filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes +d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère +teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments +enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste, +s'abstenait le plus possible. + +La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce +soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures... + +Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué. + +--Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore. + +--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place +dans la diligence. + +--Et quand part la diligence? + +--À dix heures et demie. + +--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu... +je continuerai ma lecture... + +--Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda +Frau Lénore. + +--J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace +douloureuse. + +Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa +mère la gronda. + +--Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela +te fait rire? + +--Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas +monsieur Sanine... et nous tâcherons de le consoler... Voulez-vous de la +limonade? + +Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté +générale fut rétablie. + +Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer. + +--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit +Gemma... À quoi bon vous dépêcher de partir?... Vous vous amuserez tout +autant ici qu'ailleurs. + +Elle se tut. + +--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs! +ajouta-t-elle en souriant. + +Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant +vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un +ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent. + +--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau +Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de +Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire +dans son magasin... Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus +grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier +commis... Il sera très heureux de vous être présenté. + +Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit. + +--L'heureux fiancé! pensa-t-il. + +Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille +une expression moqueuse. + +Il prit congé de madame Roselli et de sa fille. + +--À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau +Lénore. + +--À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans +dire. + +--À demain! répondit Sanine. + +Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au +coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que +lui causait la lecture de Gemma. + +--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una +caricatura_. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un +personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine +Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz, +spertz_, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et +en écarquillant les doigts. + +Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait... + +Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin. + +Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit +passablement troublé. + +Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son +oreille. + +--Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre +d'hôtel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas +parti? + +Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin. + + + + +VIII + + +Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui +annoncer la visite de deux messieurs. + +L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable, +avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le +fiancé de la belle Gemma. + +Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout +Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux +ni plus avenant que M. Kluber. + +Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la +grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un +genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en +Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante. + +De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu +grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir +aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que +derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du +respect aux clients. + +Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait +pour s'en convaincre d'un coup d'Å“il sur ses manchettes impeccablement +empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une +voix de basse assurée et mÅ“lleuse, mais pas trop élevée et même avec +des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui +convient pour donner des ordres à des subordonnés:--«Montrez à Madame le +velours de Lyon ponceau».--«Donnez une chaise à Madame!...» + +M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il +inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les +jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si +exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce +jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!» + +Le fini de sa main droite dégantée,--de sa main gauche couverte d'un +gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond +duquel s'étalait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit à +Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge: +chaque ongle était à lui seul une Å“uvre d'art. + +Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu +présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur +étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au +frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers +Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction +de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche. + +M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à +monsieur l'Étranger. + +Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était +très heureux... que le service rendu était insignifiant... et il invita +ses hôtes à s'asseoir. + +Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se +posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu +confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par +politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute. + +En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux +pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif +regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer +au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un +dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de +Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter +monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne +refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa présence. + +Sanine, en effet, consentit à _orner_ de sa présence cette partie de +plaisir--et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut +dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon +couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles +de ses bottes neuves... + + + + +IX + + +Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de +s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre, +mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses +talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la +permission de rester encore un moment. + +--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin +ne me permet pas encore de travailler. + +--Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre +Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un +prétexte pour ne rien faire. + +Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se +trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les +effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de +chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à +laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son +nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sÅ“ur, de +Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute +leur manière de vivre. + +Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une +vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé +la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui. +Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses +secrets. + +Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il +_savait_, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste, +musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la +preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière. +Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une +grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli +l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis +ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du +velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des +«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de +mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les +magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix +d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber! + +--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès +que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin. + +--Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine. + +--Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec +moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous! +Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous... Vous pourrez +glisser un mot à maman en faveur de moi... en faveur de ma carrière +artistique... + +--Eh bien! allons, dit Sanine. + +Et ils sortirent ensemble de l'hôtel. + + + + +X + + +Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le +reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille +une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le +déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis +de plaider sa cause auprès de sa mère. + +--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon. + +Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine, +et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester +immobile. + +Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir +noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des +cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur +éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits +classiquement sévères de la jeune Italienne. + +Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de +la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et +brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts +souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de +Raphaël. + +Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se +retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il +valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta. + +Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait +une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin +planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons +chantaient en chÅ“ur avec ivresse dans les branches touffues des arbres +parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores +baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant +l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la +fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus +agréable... + +Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait +plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune +ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber +pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur +les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné +de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais +il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère. + +--Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille +en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier +rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de +tenir la première place? + +Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art. +Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il +faut avant tout posséder un _certo estro d'epirazione_--un certain élan +d'inspiration! + +Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû +posséder cet _estro_ et pourtant... + +--C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone. + +--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio +n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet _estro_? + +--Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais +Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur +lui-même... + +--Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa +jeunesse il a cédé à des entraînements... + +Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en +répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!» + +Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cÅ“ur de patriote, et s'il +tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on +pourrait pour cette Å“uvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas +pour le théâtre...» + +À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne +pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être +elle-même, une affreuse républicaine!... + +Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se +plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait +éclater. + +Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de +Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle +lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des +coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se +tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle +commença à faire l'éloge de sa mère. + +--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!... Que +dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux +de maman! + +Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa +mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit +l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore; +alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux. + +Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration. + +Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux. + +Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui +était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers. + +Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir +repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa +mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française, +mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force. + +Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la +sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et +elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites +souris. + +Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et +s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta +immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses +lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa +mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers +Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque. + +Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de +toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à +demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses +fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de +couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement +repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller +et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi +pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis +d'ombre, et quand même lumineux... + +Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se +trouvait-il là ? + + + + +XI + + +La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de +fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le +premier client de la journée. + +Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en +retirant son bras. + +--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse +au jeune Russe. + +Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra +dans la confiserie. + +Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe. + +--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la +porte. + +--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton. + +Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la +marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il +répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans +le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie. + +L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur +sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche +pour étouffer son rire fou. + +À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième... + +--J'ai de la veine, pensa Sanine. + +Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre +de bonbons. + +Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers +dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves +et les bonbons des bocaux et des boîtes. + +Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché +l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons. + +Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté +inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux. + +Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce +comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle +jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le +soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des +marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du +couchant, et que le cÅ“ur se mourait d'une douce langueur de paresse, +d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse. + +Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut +nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place +près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de +sa fille. + +--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua +Gemma. + +Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et +s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le +même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient +parfaitement qu'ils jouaient la comédie. + +Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz: +«À travers les monts, à travers les plaines!» + +Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air +immobile. + +Gemma tressaillit. + +--Cette musique va réveiller maman! + +Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du +joueur d'orgue et le décida à se retirer. + +Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de +tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle +mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour. + +Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il +aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle +préférait cette musique à toute autre. + +La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à +Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque. + +Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque +peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en +bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse +effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et +les pétales des fleurs. + + + + +XII + + +Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait +ennuyeux! + +Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et +fantastique du conteur. + +--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans +dédain. + +Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de +ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car +elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue. + +C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être +dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque. +Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre. + +Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle +le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer... + +Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre +dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il +s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre +restent vains. + +La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui +est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et +il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé +entre ses doigts. + +Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le +dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma. + +--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations +semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons. + +Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques +instants il amena la conversation sur M. Kluber... + +C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas +encore arrivé de penser au fiancé de Gemma. + +À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant +légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit +l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait +projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur +Sanine se tut de nouveau. + +Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire. + +Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla +Frau Lénore. + +Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami. + +Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer +que le dîner était servi. + +L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le +rôle de cuisinier. + + + + +XIII + + +Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la +chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita +à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias. + +Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux. + +Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine +s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au +présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé. +Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être +exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour +ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la +romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie: +«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!...» + +Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur! + +Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au +«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué, +où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux. + +Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia +d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton, +parla, c'est-à -dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau, +apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un +vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches +de Napoléon sur sa trahison. + +Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras +croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en +français... et dans quel français? Tartaglia était assis devant son +Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant +timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps +en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur +ses pattes de derrière. + +--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans +l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français. +Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un +aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée. + +Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous +les autres. + +Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de +petits cris plaintifs, très drôles... Sanine était en extase devant ce +rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour +chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se +séparer. + +Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à +maintes reprises:--À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en +emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois +pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux +tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi +recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient +toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les +autres images et représentations. + +Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni +aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce +qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui. + + + + +XIV + + +Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait +des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu +exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et +rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de +gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on +reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse +rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes +gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays +de demi-steppes. + +Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et +dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il +avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa +physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur! + +Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses. +Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur +d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la +jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus. + +Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux, +les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se +piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des +huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg. + +Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens. + +Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine +ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin +russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien +nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé. + +Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand +il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout +autre homme. + + * * * * * + +Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio, +endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la +chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de +suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que +tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que +sa migraine l'avait reprise. + +Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il +n'avait pas un instant à perdre. + +En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il +frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara +prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en +posant avec grâce son chapeau sur son genou. + +Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa +personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi +d'un effluve d'arôme subtil. + +Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands +et vigoureux, mais dépourvus d'élégance. + +Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent +triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa +catégoriquement de se joindre à la promenade. + +Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la +mit pour ainsi dire dehors de vive force. + +--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux +dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un +reste au magasin. + +--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous? + +--Je crois bien, mon fils. + +Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté +du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était +habitué à ces promenades. + +Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle +dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre +s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement, +comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents +brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant. + +Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio +s'assirent en face. + +Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son +mouchoir, et les chevaux se mirent en marche. + + + + +XV + + +Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien +située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en +Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les +poumons sont délicats. + +Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est +fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on +peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des +érables. + +La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est +dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers. + +Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine +observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son +fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la +jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et +plus sérieuse que d'habitude. + +Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde +ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable. + +Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il +était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire +arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter! + +Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance! +Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner, +à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent +Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la +traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le +sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait +tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres +pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas +assez ses thèmes. + +Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser +plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; +nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait +eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même. + +L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme +se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu. + +Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise, +et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu +gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand. + +Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les +merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et +les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à +grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa +langue rouge tirée jusqu'à l'épaule. + +Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la +compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand +chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé: +_Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Pétards,--ou tu dois +rire et tu riras certainement!_ il se mit à lire des anecdotes comiques. +Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine, +seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de +découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses +anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance. + +Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant +de Soden. + +Il s'agissait de choisir le menu. + +M. Kluber avait proposé de dîner dans le _gartensalon_, un pavillon +fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner +dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant +le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps +avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.» + +Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs. + +M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant +qu'il s'entretenait à part avec l'_oberkelner_ (le maître d'hôtel), +Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait +que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette +insistance. + +Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une +demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il +ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!» + +Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes +d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant +légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort +bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus +délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir +de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!... + +Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour +d'une petite table. + + + + +XVI + + +Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec +de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit, +sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et +flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé. +Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et +semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et +l'inévitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce +rouge et aigre. + +Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix! + +Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à +ses hôtes. + +En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple, +même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (_was wir +lieben!_) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable +pour être gai. + +Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café +allemand. + +M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer +un cigare. + +C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable +et même de très inconvenant. + +À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de +Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards +et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de +ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de +la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait +certainement qui elle était. + +Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était +couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse +Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se +trouvait la jeune Italienne. + +C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez +agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage; +ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air +impertinent. + +Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par +le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!» + +L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma, +et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant +une lutte intérieure, s'écria: + +--Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et +du monde entier! + +Il vida d'un trait son verre et ajouta: + +--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie. + +Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert +de Gemma. + +Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle... +Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine +des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent +à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et +flamboyèrent d'une fureur sans bornes. + +L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques +paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui +l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine. + +M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa +taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas +assez haut: + +--C'est d'une impertinence inouïe, inouïe! + +D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ +l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le +landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer +dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes! + +À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la +poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un +regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier. + +Emilio tremblait de rage. + +--Levez-vous, _mein Fraülein_, dit Kluber toujours sur le même ton +sévère, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant +pour attendre la voiture. + +Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle +l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche +majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse +et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné. + +Le pauvre Emilio les suivit. + +Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le +pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table +des officiers. + +S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses +camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit +distinctement en français: + +--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme, +indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que +vous êtes un homme mal élevé et un insolent! + +Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé +le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui +dit en français: + +--Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle? + +--Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux +voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte +et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand +il voudra. + +Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup +de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette. + +Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le +retint en disant: + +--Calme-toi, DÅ“nhoff, calme-toi!... + +Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière, +dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de +respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait +l'honneur de se présenter chez lui. + +Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis. + +M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de +n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le +cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas +non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses +sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on +pouvait voir qu'elle souffrait cruellement. + +Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu +Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait +remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le cÅ“ur de +l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au +cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre +tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se +borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe. + +Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le +landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son +aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir +sans colère. + +M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il +parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son +avis. + +Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son +conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait +évité tout désagrément. + +Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le +gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez +strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de +la société--«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps +surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la +révolution--nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber +poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que +personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les +autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire. +Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille +immoralité. + +M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral +et immoral, convenable et inconvenant... + +Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis +leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la +réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé! +À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait +réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard +suppliant. + +Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que +d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cÅ“ur, sans s'en rendre +tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien +qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain. + +Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin. + +En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa +dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du +jeune homme et dissimula aussitôt la fleur. + +Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il +fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas. +Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le +perron, déclara que Frau Lénore dormait. + +Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de +son ami, tant son admiration pour lui était grande. + +M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet +Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise. + +Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là . + +Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une +disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée. + +Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce +soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même. + + + + +XVII + + +Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même: +«J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me +chercher dans la ville.» + +Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas +encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que +M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler. + +Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer +l'officier. + +Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune +homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à +l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit +pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise, +il accrocha son sabre et faillit tomber. + +Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à +Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff, +demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles +injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von +Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von +Daenhoff demanderait satisfaction. + +Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais +qu'il était prêt à donner satisfaction. + +Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à +quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu. + +Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et +que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, _in +petto_. «Où diable irai-je le chercher?» + +M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme +pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il +déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il +avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se +contenterait _des exghises léchères_. + +Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni +légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable. + +--Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il +faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple._ + +--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air? + +--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant +tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre +gentilshommes... Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il +vivement, et il sortit brusquement de la chambre. + +Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et +se mit à considérer le plancher.--«Que signifie tout cela? Quel cours sa +vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent... et +il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à +Francfort et qu'il allait se battre. + +Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en +valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il +vînt danser avec elle. + +Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante: +«_Officier, mon chéri, viens danser avec moi..._» + +«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!» + +Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main. + +--J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais +vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent... + +Il présenta à Sanine le pli. + +--C'est de la signorina Gemma. + +Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut. + +Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle +le priait de venir la voir le plus tôt possible. + +--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait +la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes, +et de vous ramener à la maison avec moi. + +Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui +traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue, +impossible... «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à +lui-même. + +--Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix. + +Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda +Sanine. + +--Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier? + +Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet. + +--Je sais tout. + +Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter +l'affaire. + +--Ah! vous êtes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la +visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accepté le +duel, mais je n'ai pas de témoin... Voulez-vous me servir de témoin? + +Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut, +qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants. + +--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en +italien. + +--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais +mon nom pour la vie. + +--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en +chercheriez un autre? + +--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tête +vers le sol. + +--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que +ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune +fille? + +--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher. + +--Hum!... + +La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate. + +--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'écria-t-il subitement +en relevant la tête. + +--Lui? Il ne fait rien. + +--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.) + +Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris. + +--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de +ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un +_galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes +vous-même un _galant'uomo_... Maintenant je vais réfléchir à votre +proposition. + +--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci... +Cippa... + +--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de +réflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs... +C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir... Dans une heure, dans +trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse. + +--Bon, je vous attendrai. + +--Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma? + +Sanine prit une feuille de papier et écrivit: + +«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous +raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.» + +Il plia le billet et le remit à Pantaleone. + +Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans +moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna +brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du +jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au +ciel: + +--Noble jeune homme! Grand cÅ“ur! (_Nobil giovanotto! Gran +cuore!_)--Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse +main droite (_la vostra valorosa destra_). + +Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et +sortit de la chambre. + +Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais +ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte. + + + + +XVIII + + +Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui +présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone +Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son +Altesse royale, le duc de Modène._ + +À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il +avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir +devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait +capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline +tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la +main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche +deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus +d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une +épingle surmontée d'un Å“il-de-chat. Un anneau représentant deux mains +jointes sur un cÅ“ur embrasé ornait son index. + +Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi +et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le +spectateur le plus indifférent. + +Sanine vint au devant de Pantaleone. + +--Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français. + +Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en +écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs. + +--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de +vous battre jusqu'à la mort? + +--Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au +monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de +sang... Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à +venir... Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui +les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service +que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cÅ“ur. + +--L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un +fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_, +ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand +Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour +lui... Il n'a pas de cÅ“ur pour un sou... basta!... Quant aux conditions +du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque +j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs +dragons... et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers... +Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre... Puis j'ai souvent +discuté ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce témoin +sera bientôt là ? + +--Je l'attends d'un instant à l'autre... Le voici, ajouta Sanine en +jetant un coup d'Å“il sur la rue. + +Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra +précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon. + +Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé. + +Sanine présenta les témoins l'un à l'autre: + +--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste. + +Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais +qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait +de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!... + +Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait +autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière +théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de +témoin comme s'il jouait un rôle. + +Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler. + +--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le +premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline. + +--Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des +intéressés... + +--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine. + +Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef. + +Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma... mais les paroles +des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée. + +Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient +impitoyablement, chacun à sa manière. + +Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_ +Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups +à l'amiaple». + +Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la +terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle +innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du +monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale +piu que toutt le zouffissié del mondo._ Il répéta plusieurs fois: C'est +une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_ + +D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix +trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des +leçons de morale. + +--À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta +Pantaleone. + +À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse; +enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les +conditions suivantes: + +«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures +du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les +combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur +le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double +détente et non rayés... + +M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la +porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme +le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois: + +--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur! + +Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie +Roselli. + +En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire +du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et, +fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: _Segredezza! +Segredezza!_ + +Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces +événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de +sa vie où lui-même relevait le gant... il est vrai, sur la scène!... On +sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe. + + + + +XIX + + +Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut +au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère +ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire +aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller +travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à +n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller. + +Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune +garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion +puis s'élança dans la rue. + +Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui +parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses +yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées. +Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire +était arrangée... et qu'il ne fallait plus y penser. + +--Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma. + +--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqués... et +nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde... + +Gemma reprit sa place derrière le comptoir. + +«Elle ne me croit pas», pensa Sanine... + +Il entra dans la chambre de Frau Lénore. + +La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très +abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en +le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle +ne se sentait pas capable de le distraire. + +Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les +paupières rouges et enflées. + +--Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré? + +--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se +trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut... + +--Mais pourquoi avez-vous pleuré? + +--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi! + +--Personne ne vous a fait du chagrin? + +--Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée... J'ai pensé à +Giovanna Battista... à ma jeunesse... Comme tout cela a vite passé!... +Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti... +Je me sens toujours la même qu'autrefois... mais la vieillesse est là ... +elle est là ... + +Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore. + +--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon +ami, et vous apprendrez combien c'est amer. + +Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants +dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose +en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des +compliments... mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur +ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il +existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de +dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il +faut laisser cette impression s'effacer peu à peu. + +Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout +ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et +parut se rasséréner. + +La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec +Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton +n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé +si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une +noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se +demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de +résolution? + +_Segredezza! Segredezza!_ + +Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine +l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait +les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes +il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout +propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave, +le plus magnanime, le plus héroïque. + +--Vieux comédien, va! pensait Sanine. + +Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute +la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas... loin de là , elle venait à +tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il +disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès +qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques +instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après, +s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout +perplexe, très perplexe. + +Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille, +et deux fois lui demanda ce qu'elle avait. + +--Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi. + +--C'est vrai! approuva la mère. + +Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie +ni ennuyeuse. + +Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu +résister à la tentation de poser pour le héros?--Ou encore il se serait +laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être +éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma, +il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des +accords en mineur, pendant un quart d'heure. + +Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M. +Kluber, se retira de très bonne heure. + +Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses. +Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et +d'Olga dans l'_Onéguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la +jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement +la tête et retira ses doigts. + + + + +XX + + +Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles. +Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes, +rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré, +ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas +de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité +demi-lumineuse et sans ombre. + +Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité... Il n'avait pas envie de +rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air. + +Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie +Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement; +la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la +baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela: + +--Monsieur Dmitri! + +Il courut sous la fenêtre. + +C'était Gemma! + +Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix +circonspecte: + +--Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque +chose... et je n'ai pas osé... Mais, en vous voyant à l'improviste comme +cela, j'ai pensé... que c'est la destinée... + +Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler... + +Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une +bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la +pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place... +Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des +arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue. + +Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles +noires de Gemma. + +La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y +cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains +l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste +incliné... + +Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute +environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande +d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau. + +Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau, +bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles +mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui était si +belle, que le cÅ“ur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la +fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne +put que balbutier: «Oh Gemma!» + +--Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout +autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine. + +--Gemma! répéta le jeune Russe. + +Elle soupira, jeta un coup d'Å“il dans la chambre, et d'un vif mouvement +sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine. + +--J'ai voulu vous donner cette fleur. + +Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers +allemands. + +Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne +distingua plus rien. + +Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui +avait pris. + + + + +XXI + + +Il ne s'endormit que tard, sur le matin. + +Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec +la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni +qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut +sentir qu'il l'aimait! + +L'amour entra dans son cÅ“ur en coup de vent. + +Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des +pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?... À quoi peut +conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre? + +Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma +l'aimerait si elle ne l'aimait déjà ... Mais comment tout cela +finirait-il?... + +Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier, +écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt. + +Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie +de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta +la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse +de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée... + +Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces +pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent +de celui des autres roses. + +Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être +défiguré?... + +Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur +le divan... + +Une main toucha son épaule. + +Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone. + +--Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de +Babylone, s'écria le vieil Italien. + +--Quelle heure est-il? demanda Sanine. + +--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici +à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes +préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture +de Francfort. + +Sanine fit à la hâte sa toilette. + +--Et où sont les pistolets? + +--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui +s'est chargé d'amener un médecin. + +Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille. +Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit +claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur, +l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se +troubla, il eut même un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait +comme un mur mal bâti. + +--Pourtant que faisons-nous là , mon Dieu! _Santissima Madonna!_ +cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce +que je fais là , vieil imbécile! _Fou frénético_? + +Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement +le bras autour du vieillard. + +--Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire! + +--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela +n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme, +tout allait si bien!... et tout à coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!... + +--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé... +Puis ce n'est pas votre faute!... + +--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout +de même j'ai agi comme un insensé!... Diavolo! diavolo! répéta +Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs. + +La voiture roulait, roulait toujours. + +La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à +peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables, +et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès +que la voiture eut franchi la barrière, tout un chÅ“ur d'alouettes +retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux. + +Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut +une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta. + +Sanine regarda plus attentivement. + +--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à +Pantaleone. + +--Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:--de +toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de +repos, et ce matin je lui ai tout avoué. + +«Voilà _la segredezza_!» pensa Sanine. + +La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et +appela le «malheureux garçon». + +Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès... +Il ne tenait pas sur ses pieds. + +--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas +resté chez vous? + +--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une +voix qui tremblait et les mains suppliantes. + +Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre. + +--Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous... + +--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine, +vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le +magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne... et vous +attendrez mon retour. + +--Votre retour! gémit Emilio. + +Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit: + +--Mais si vous?... + +--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez à +ce que vous faites... Écoutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez +chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande? + +Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en +sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à +travers champs dans la direction de Francfort. + +--C'est aussi un noble cÅ“ur! dit Pantaleone. + +Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement. + +Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable. +Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il, +je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs, +trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin? + +Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux +jambes. + +Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon +moyen. + +--Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où +est votre _antico valor_? + +Signor Cipatola se redressa. + +--_Il antico valor_, répéta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore +tout dépensé! + +Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit à parler de sa +carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,--il arriva à Hanau +complètement ragaillardi. + +Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole! + + + + +XXII + + +Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de +mille de Hanau. + +Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils +laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre +épaisse des grands arbres serrés. + +Ils attendirent environ une heure. + +Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier +écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules, +et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions, +il s'efforçait de ne point penser. + +Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du +sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de +la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se +desséchaient. + +--Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler, +sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier. + +Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le +dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une +expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine +à se tenir de rire en le regardant. + +Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie. + +--Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il +redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre +sur le compte de la fraîcheur de la matinée. + +--Brrr!... il fait froid ce matin! + +Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la +chaleur commençait à pénétrer dans le bois. + +Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis +par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi. +C'était le médecin du régiment. + +Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute +éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les +instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de +voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que +ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque +duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant. + +M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff +faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner _du +chic_. + +--Pantaleone, dit Sanine à voix basse... si je tombe... tout peut +arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une +fleur... vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez? +Vous me le promettez? + +Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement +la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait. + +Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le +médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en +bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de +paladins.» + +M. von Richter proposa à M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M. +_Tchibadola_ répondit en remuant avec difficulté la langue: + +--Faites comme vous voulez, je regarderai. + +M. von Richter se mit alors à l'Å“uvre. Il découvrit dans la forêt une +éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les +deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place. +Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les +chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse +son visage en sueur avec son mouchoir blanc. + +Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid. + +Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et +ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs +gouverneurs. + +Enfin le moment décisif arriva. + +M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le +plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le +devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter +les champions à la réconciliation. + +--Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en +accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa +responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin +impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir +ce privilège à mon honorable collègue. + +Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas +voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter, +d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant. + +Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se +frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son +langage hybride: + +--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se +battono--perché? Che Diavolo? Andate à casa!_ + +--Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine. + +--Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff. + +--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone +tout éperdu. + +L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là , courbé +en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche +grande ouverte: _uno, duo et tre!_ + +Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit +avec fracas sur un tronc d'arbre. + +Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais +intentionnellement de côté et en l'air. + +Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone +poussa un soupir léger. + +--Dois-je continuer? demanda Daenhoff. + +--Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine. + +--Cela ne vous regarde pas! + +--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de +nouveau Sanine. + +--Peut-être, je n'en sais rien. + +--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires +n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les +règles... + +--Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine. + +Il jeta l'arme à terre. + +--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant +aussi son pistolet à terre. + +--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des +torts l'autre jour. + +Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main +dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire +et lui serra la main. + +Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et +tous deux rougirent. + +--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains, +et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était +resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et +se dirigea d'un pas indolent vers la route. + +--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter. + +--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens +rôles. + +Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être +remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir, +se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération +chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa, +vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer +un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de +banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin +flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le +baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il +revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis... Non, non, +tout cela n'était pas beau! + +Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir +autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier +impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber? + +Il avait pris la défense de Gemma... Il l'avait vengée... Oui, oui... +Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse. + +Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à +coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui +avec plus de satisfaction! + +La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le +proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les +instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de +bronze--à la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_. + +Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion. + +--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais +vous!..--Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit! + +Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait +de plus en plus. + +Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré +Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres. +L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en +bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues, +sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la +portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une +haleine: + +--Vous vivez?... Vous n'êtes pas blessé... Pardonnez-moi... je ne vous +ai pas obéi... je ne suis pas retourné à Francfort... c'était plus fort +que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est +passé?... Vous l'avez tué? + +Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de +lui. + +Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla +par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer +Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se +leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras +croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus +l'épaule, il représenta le commandeur Sanine. + +Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une +exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami. + +La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel +de Sanine. + +Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque +tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le +visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement +de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où +elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que +«cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de +Monsieur.» + +Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il +avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du +voile couleur de cannelle. + +--Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il +en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient +toujours sur ses talons. + +Emilio rougit et se troubla. + +--J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné... et je +n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque +tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et +sauf? + +Sanine se détourna. + +--Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un +ton de dépit. + +Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise. + +--Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio. + +--Bon, je ne me fâcherai pas. + +Sanine en effet n'était pas bien fâché... et au fond de son cÅ“ur il ne +pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé. + +--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai +besoin de dormir... je suis fatigué. + +--C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone... Vous avez bien gagné +votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des +pieds! Chut!... + +En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se +débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il +ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit +précédente il n'avait pas fermé l'Å“il. Il se jeta sur son lit et +s'endormit tout de suite profondément. + + + + +XXIII + + +Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se +battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus +de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce +perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard: +toc, toc, toc! Toc, toc, toc! + +--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine. + +Il ouvrit les yeux et leva la tête... On frappait à sa porte. + +--Entrez, cria-t-il. + +Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir. + +«Gemma!» pensa Sanine... + +Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra. + +Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes. + +--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine. + +Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale. + +--Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie. + +--Monsieur Dmitri, je suis très... très malheureuse! + +--Vous êtes malheureuse? + +--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arrivé tout +à coup... Comme un éclair dans le ciel bleu... + +Elle respirait péniblement. + +--Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau? + +--Non, je vous remercie. + +Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer. + +--Je sais tout... tout... dit-elle. + +--Tout? Que voulez-vous dire? + +--Tout ce qui s'est passé aujourd'hui... J'en connais aussi la cause! +Vous avez agi très noblement... Mais quel malheureux concours de +circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course +à Soden... + +Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais +en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments. + +--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de +noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq +jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille... + +Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme. + +Sanine ne savait que penser de cette ouverture. + +--Votre fille?... dit-il. + +--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans +retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,--ma fille m'a +déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et +qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber. + +Sanine ne put réprimer un léger tressaillement... Il ne s'attendait pas +à cette nouvelle. + +--Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la +famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée +rompre avec son fiancé!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est +la ruine... + +Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton, +comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur. + +--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin, +continua-t-elle... et M. Kluber est très riche... et il sera encore plus +riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris +la défense de sa fiancée?... J'admets que ce n'est pas très joli... Mais +M. Kluber est un civil... il n'a jamais été étudiant... et en sa qualité +de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit +officier, qu'il ne connaît même pas... Et que voyez-vous là +d'outrageant, monsieur Dmitri? + +--Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en +voulez?... + +--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme +tous les Russes, vous êtes militaire... + +--Pardon, je ne le suis pas du tout. + +--Vous êtes un étranger, un touriste... Je vous suis très +reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine. + +Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... déroula de +nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle +exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était +pas née sous un climat du Nord. + +--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des +duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!... Et +c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre? +Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux +pistaches... à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve! +Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on +cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est +un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune +fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire, +elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur +elle... + +Sanine fut encore plus étonné. + +--Moi, Frau Lénore? + +--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre +raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose +qu'il me reste à faire... Vous êtes savant, vous êtes brave... Vous avez +pris sa défense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_ +vous écouter... Vous avez risqué votre vie pour elle!... Vous lui +montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même... Vous +le lui ferez voir clairement... Vous avez déjà sauvé mon fils!... Vous +sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici... +Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux. + +Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à +genoux. + +Sanine la retint. + +--Frau Lénore! de grâce!... Que faites-vous? + +Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme. + +--Vous me promettez? + +--Mais, Frau Lénore, un moment... comment voulez-vous...? + +--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette +place, à vos pieds? + +Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il +se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition. + +--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein +Gemma. + +Frau Lénore poussa un cri de joie. + +--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue! +ajouta Sanine. + +--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau +Lénore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le résultat ne peut +être que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne +m'écoute plus. + +--Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M. +Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence. + +--Elle a tranché la question comme avec un couteau... Elle est tout le +portrait de son père Giovanni Battista... Elle est terrible! + +--Terrible?--Fraülein Gemma?... + +--Oui, oui... mais en même temps elle est un ange... Elle vous +écoutera... Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher +ami, oh! mon ami russe! + +Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête +du jeune homme. + +--Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!... + +Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son +honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la +rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement. + +«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il... Et quel +tourbillon... la tête me tourne!» + +Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui. + +«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!... Sa mère dit +qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des +conseils... Et quels conseils?...» + +La tête lui tournait littéralement... Et au-dessus de ce tourbillon de +sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient, +planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour +toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par +l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles +fourmillantes! + + + + +XXIV + + +Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il +éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même +nettement le battement de son cÅ“ur contre les côtes. + +Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation? + +Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans +l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente +et en même temps remplie d'appréhension. + +--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle à voix basse... serrant les +mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour... Allez dans le +jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon +espoir! + +Sanine entra dans le jardin. + +Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande +corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une +assiette. + +Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les +larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait +plus de pourpre que d'or. + +Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre +elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur +à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et +infatigable. + +Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à +Soden. + +Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha +de nouveau sur sa corbeille. + +En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas, +et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question: + +--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises? + +La jeune fille ne se pressa pas de répondre. + +--Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons +pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous +savez bien... ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons. + +Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en +l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises. + +--Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine. + +--Volontiers. + +La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle. + +«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira +d'embarras. + +--Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement. + +Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais +quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux! + +--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas +pour vous? + +--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est passé le plus simplement +du monde... + +Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de +gauche à droite. C'est un geste italien. + +--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change! +Pantaleone m'a tout raconté. + +--Et vous croyez à cette histoire?... Ne m'a-t-il pas comparé à la +statue du Commandeur? + +--Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre +conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi... +Je ne l'oublierai jamais. + +--Je vous assure, Fraülein Gemma... + +--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque +syllabe. + +Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la +tête. + +Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il +n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en +ce moment. + +«Et ma promesse?» se dit-il. + +--Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation. + +--Eh bien? + +Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les +cerises... Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la +queue, en écartant soigneusement les feuilles. + +Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh +bien?» + +--Votre mère ne vous a rien dit au sujet...? + +--Au sujet...? + +--Sur mon compte? + +Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille. + +--Elle vous a parlé? demanda la jeune fille. + +--Oui. + +--Que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement décidé +de changer... vos intentions... + +Gemma inclina de nouveau la tête... tout son visage disparut sous son +chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige +d'une fleur. + +--Quelles intentions? + +--Vos intentions... au sujet... de votre avenir... + +--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber? + +--Oui. + +--Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber? + +--Oui! + +Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et +se renversa... quelques cerises roulèrent dans l'allée... Une, deux +minutes passèrent en silence. + +--Pourquoi vous a-t-elle dit cela? + +Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus +rapide de sa poitrine. + +--Pourquoi votre mère m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous +sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance, +je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'écouterez... + +Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux... Elle se mit à chiffonner +les plis de sa robe... + +--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente. + +Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et +qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement... + +Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune +fille. + +--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas? + +Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur +Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques +instants auparavant. + +Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage +sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du +soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de +ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même. + +--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible +sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel +conseil me donnez-vous? + +--Quel conseil?... Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement +pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour... + +--Pour cette raison uniquement? dit Gemma... + +Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc +à côté d'elle. + +--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est +une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences... +Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations +à chaque membre de la famille... + +--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses +paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion? + +--Mon opinion?... + +Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il +étouffait. + +--Je crois aussi... commença-t-il avec effort. + +Gemma se redressa. + +--Vous aussi? Vous croyez aussi...? + +--Oui... c'est-à -dire... + +Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus. + +--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil +de changer ma résolution... c'est-à -dire de revenir à mon intention +d'autrefois... alors, je réfléchirai... + +Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la +corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette. + +--Maman espère que je vous écouterai... En effet... peut-être que je +suivrai votre conseil... + +--Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles +sont les raisons qui vous ont poussée... + +--Je suivrai votre conseil, continua Gemma. + +Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la +lèvre inférieure. + +--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me +conseillez... je dois accepter votre volonté... Je dirai à maman que je +veux réfléchir encore... Mais voici maman qui arrive à propos!... + +En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison +ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus +en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir +terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation +n'eût pas encore duré un quart d'heure. + +--Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria +Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous +écrirai... et jusque-là ne prenez pas de décision... attendez ma +lettre... + +Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand +étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en +murmurant des paroles incompréhensibles et disparut. + +Madame Roselli s'approcha de sa fille. + +--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...? + +La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère. + +--Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore +un peu de temps... pas longtemps, jusqu'à demain... Je vous en prie... +Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!... + +Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même +ne les sentit pas venir. + +Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son +visage n'était pas triste mais plutôt joyeux. + +--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu +aujourd'hui... + +--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous +devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain... +Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché... + +--Et tu seras raisonnable? + +--Oh! je suis très raisonnable. + +Gemma branla significativement la tête. + +Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les +tenant de façon à masquer son visage rougissant. + +Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes. + + + + +XXV + + +Sanine rentra chez lui en courant. + +Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en +présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et +comprendre ce qu'il voulait. + +En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis +devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et +s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma +comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait. + +Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu +se trouver à côté d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le +bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens, +à «mourir à ses pieds!» + +Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort. +Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, +sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant +vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance +absolue... et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les +veines du jeune homme. + +Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il +la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre +d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance. + +Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de +tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de +sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, +puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le +portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher! + +Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas +longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces +vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon. + +Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait +de plume, écrivit la lettre suivante: + +«Chère Gemma! + +»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez +le vÅ“u de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce +que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que +je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un cÅ“ur qui aime pour +la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle +violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me +voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cÅ“ur,--sans quoi mon +devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission +qu'elle m'a confiée... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête +homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne +doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable +de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous +aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cÅ“ur!! + +»DMITRI SANINE.» + +Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le +garçon lorsqu'il se ravisa: + +«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par +Emilio?» + +Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M. +Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et +le jeune garçon devait être rentré chez lui. + +Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit +de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie +aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la +main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui. + +«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine, +et il appela le jeune homme. + +Emilio se retourna et courut au-devant de son ami. + +Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter. + +Emilio l'écouta très attentivement. + +--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux +et significatif. + +--C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus. + +Il tapota la joue d'Emilio. + +--S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai +chez moi. + +--Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement. + +En route il se retourna et fit encore un signe de tête. + +Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le +canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux +sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui +qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui +qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner. + +La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio: + +--J'apporte une réponse... dit-il à voix basse... La voici... + +Il agita une lettre au-dessus de sa tête. + +Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio. + +La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable +de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il +avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet +enfant, le frère de Gemma. + +Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se +trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes: + +«Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de +ne pas vous montrer chez nous de toute la journée_. Il le faut, il le +faut absolument.--Après, tout sera décidé... Je sais que vous ne me +désobéirez pas, parce que... Gemma.» + +Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut +belle et touchante!... + +Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui, +pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il +lacérait du bout de son ongle. + +--Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine. + +--Ecoutez-moi, mon cher ami. + +--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne +me dites-vous pas: _tu_? + +Sanine se mit à rire. + +--Bien, bien... Écoute, mon cher petit ami... _Là -bas_, tu me +comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et +toi... Qu'est-ce que tu fais, demain? + +--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez. + +--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous +promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il? + +Emilio fit des sauts de joie. + +--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me +promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sûr, je viendrai!... + +--Et si l'on ne te laisse pas venir? + +--On me laissera... + +--Écoute!... Ne dis pas là -bas que je t'ai invité pour toute la +journée... + +--À quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot à +personne... Le grand mal! + +Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit... + +Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard. + +Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à +ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie. + +Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la +journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa sÅ“ur. + +--Il me la rappellera! pensa Sanine. + +Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui +s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé +Gemma--et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour. + + + + +XXVI + + +Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine, +tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact +s'il était né de parents teutons. + +Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait +avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin. + +Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est +vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine +ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air +entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher +légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion, +seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même +graves. + +Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour +Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et +entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus. + +Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait +pas... Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur +la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de +grands et hauts nuages arrondis. + +Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et +avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue. +Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à +l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au +village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne, +admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des +pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des +lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui +passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et +vibrante. + +Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune +violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils +se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et +sauterait le plus haut. + +Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils +se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris. +Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux +de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses. + +Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il +ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur +suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et +même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût +manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait +appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio, +beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio +lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue +et de tirer la langue en trompette. + +Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets +philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné +et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du +fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien +ne resta pas longtemps à ce diapason. + +Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui +demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes +en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles +impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé? + +Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son +père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas +mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps. + +À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au +lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le +bonheur idéal, suprême! + +Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon +intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent... il +sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire +caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la +sévérité... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur +lui-même!... + +Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les +paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et +la joie, l'extase infinie... + +Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans +l'angoisse de l'attente frémissante. + +Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien... ne +l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant... +Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette +idée: «Si quelqu'un savait!!» + +L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval +fondu... en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la +mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un +oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux +aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux +officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son +témoin, MM. Daenhoff et von Richter. + +Les officiers, le monocle à l'Å“il, le regardèrent et sourirent... + +Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre +vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous +les deux se remirent immédiatement en route. + +Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort. + +--On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui, +mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous! + +À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma. + +La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept +heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort. + +Comme le cÅ“ur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute +d'hésitation il obéit à Gemma. + +Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain +ne lui promettait-il pas? + +Sanine couva des yeux le billet de Gemma. + +La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait +en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de +Gemma... + +Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré +cette main de ses lèvres. + +Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont +chastes et sévères... Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes +les autres... + +Oh! reine... déesse, marbre virginal et pur!... + +«Mais le temps viendra... il n'est pas éloigné...» + +Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il +aurait pu répéter les paroles du poète: + +Je dors... mais mon cÅ“ur veille. + +Son cÅ“ur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon +suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été! + + + + +XXVII + + +À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était +tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin +non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet. + +La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il +allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien +qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de +minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes +menues. + +Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé. + +Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le +lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était +embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias. + +Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait +des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait +bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin. + +Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute +vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant. +Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma, +et pourtant son cÅ“ur eut un battement insolite, et il suivit des yeux +avec intention cette forme noire qui s'effaçait. + +L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta. + +«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?» + +Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres. + +Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais +cette fois pour une cause bien différente. + +Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une +robe de femme... Il se retourna: c'était elle! + +Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une +mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur +Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté--enfin, arrivée près du +jeune homme, elle pressa le pas et le devança. + +--Gemma! dit-il à voix très basse. + +Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle. + +Il la suivit. + +La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui. + +Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas, +dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un +massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière. + +C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune +fille. + +Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une +parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne +regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui +tenaient une petite ombrelle. + +De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi +éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de +si bon matin, et tout près l'un de l'autre? + +--Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine. + +Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête... Sanine le +sentait lui-même... Mais au moins le silence était rompu... + +--Moi?... fâchée? dit-elle... Pourquoi?... Non... + +--Et vous croyez?... reprit-il. + +--Ce que vous m'avez écrit? + +--Oui! + +Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains, +mais fut ressaisie avant de tomber à terre. + +--Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit +Sanine. + +Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu. + +--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré, +c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma. + +Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le +point de laisser tomber son ombrelle. + +--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine. + +Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les +doigts de la jeune fille. + +--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre? + +Elle le regarda de nouveau. + +--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu +pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne +sentiez pas encore... + +--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous +ai aimée du premier moment où je vous ai vue,--mais je ne me suis pas +tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on +m'avait dit que vous étiez fiancée... Pouvais-je refuser à votre mère la +mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous +ai conseillée de façon à vous permettre de deviner... + +Des pas lourds résonnèrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage +en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après +avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé +le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin... + +--Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut +éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du +scandale... que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages... +et que... il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de +repousser votre fiancé, M. Kluber. + +--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté +de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé... Je ne serai +jamais sa femme... Il le sait. + +--Vous le lui avez dit? Quand? + +--Hier. + +--À lui personnellement? + +--À lui personnellement... à la maison... Il est venu hier. + +--Gemma! vous m'aimez donc? + +Elle se tourna vers lui: + +--Sans cela, serais-je ici? dit-elle. + +Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine +s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et +les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres. + +Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut... Là était +le bonheur, c'était bien son visage rayonnant! + +Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La +jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur +lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière, +voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait +pas... non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur. + +Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se +retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement +la tête. + +«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur. + +--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour? + +Le cÅ“ur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres +prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu». + +--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma. + +--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à +Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je +trouverais ici le bonheur de ma vie entière? + +--De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma. + +--De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un +nouvel élan. + +Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel +les deux jeunes gens se trouvaient. + +--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma. + +Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer... +_veux-tu?_» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps +d'achever sa phrase. + +Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en +suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville. + + + + +XXVIII + + +Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne +la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait +quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et +l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils +avançaient comme dans un rêve. + +Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette +union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si +oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si +imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait, +et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un +soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre. + +Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel +aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans +ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les +trouvait exquis! + +Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui. + +Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du +premier amour s'accomplissaient en eux. + +Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de +l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade, +son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui +est réservé--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie à l'avenir ses +vÅ“ux extatiques. + +--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du +doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de +vouloir passer inaperçue. + +Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler +à Gemma, non pas d'amour,--cet amour était chose entendue, sacrée,--mais +de sujets indifférents. + +--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans +doute suivie... déjà hier il était toute la journée sur mes talons... Il +a deviné... + +--Il a deviné! + +Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma. + +D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase? + +Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était +passé la veille. + +Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant, +s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant +avec son interlocuteur de rapides regards lumineux. + +Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère +deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une +réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre +patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été +facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter. + +Là -dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus +raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son +indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément +blessante pour l'honneur de M. Kluber! + +--La gaminerie, expliqua Gemma, c'était _ton_ duel... et il voulait +exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita +l'intonation et les gestes de Kluber--«la conduite de ce Russe jette une +ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la +défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout +Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à +cause de ma fiancée... À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache +sur mon honneur...» + +--Peux-tu te figurer que maman était de son avis?... Alors tout à coup +je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa +personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages +qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiancée_, parce que je +n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme... + +--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre +définitivement avec lui... mais il était là ... et c'était plus fort que +moi... Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la +chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des +fiançailles... Il était profondément blessé, mais comme il est très +égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il +est parti... + +»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman... cela m'a +fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais déjà que +j'avais été peut-être un peu trop pressée... mais j'avais ta lettre... +Puis sans cette lettre, je savais... + +--Que je t'aime? dit Sanine. + +--Oui, que tu commençais à m'aimer. + +Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et +baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant +venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle. + +Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme +la veille il s'était émerveillé de son écriture. + +--Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,--elle ne +comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu +insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour, +mais parce que j'ai cédé à ses instances... Elle vous soupçonne... +c'est-à -dire toi... elle est persuadée que je t'aime... et ce qui +l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que +la veille elle est allée te prier de m'influencer... C'était une étrange +mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un +sournois, que vous avez abusé de sa confiance... et elle me prédit que +vous me tromperez... + +--Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?... + +--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir +parlé avec vous? + +Sanine battit des mains. + +--Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me +conduire près d'elle... Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un +trompeur... + +La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux +et enthousiastes. + +Gemma le regardait avec scrutivité. + +--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de +maman?... Devant maman qui déclare que tout cela est impossible... que +cela ne se réalisera jamais? + +Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien +qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le +prononcer lui-même. + +--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable! + +Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses +résolutions. + +Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas. + +On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain. + +Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à +quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit +comme une flèche et frisé comme un caniche. + +Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra +sa taille svelte et marcha au-devant du couple. + +Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le +visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression +d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil, +banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit +quelques pas en avant. + +Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue +elle regarda en face son ancien fiancé. + +M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes +gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson», +et s'éloigna de son allure sautillante de dandy. + +--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine. + +Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec +elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme. + +Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause. + +--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés, +nous n'avons pas encore parlé à maman... Si vous voulez prendre le temps +de réfléchir... vous êtes encore libre, Dmitri. + +Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa +poitrine et l'entraîna dans la maison. + +--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau +Lénore, je vous amène mon véritable... + + + + +XXIX + + +Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en +personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent. + +Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur, +sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement +sur la tombe d'un mari ou d'un fils. + +Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas +s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre +comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu +plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore. + +Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une +heure entière! + +Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie +afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les +clients. Le vieillard était lui-même perplexe,--tout au moins il +n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient +agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait +tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui +était positivement antipathique. + +Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa sÅ“ur, +et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il +ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur +il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont +dépourvues de la faculté de compréhension. + +Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de +s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en +vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens +pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.» + +Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se +pardonnait pas de n'avoir rien vu: + +«Si mon Giovanni Battista était là , rien de semblable ne se serait +passé!» répétait-elle à satiété. + +«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient +bête, à la fin.» + +Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui. +Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les +repoussa aussi. + +Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle +permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de +l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à +boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne +permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la +chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler +sans l'interrompre. + +Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare +éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule +déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de +persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les +plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville». + +Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres +yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages, +assurait-il, n'étaient qu'apparents. + +Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques +jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens +dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront +pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de +fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il +espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura +adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille. + +Ce mot de _séparation_ faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute +tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil. + +Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire +et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter. + +Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore +consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de +reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu. + +Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus +modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées +tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui +prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à +pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un +sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne +fût pas là pour voir ses enfants... + +L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux +à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit +moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis +qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et +embrassait le groupe si étroitement enlacé. + +Pantaleone jeta un coup d'Å“il dans la chambre, sourit et aussitôt se +renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée. + + + + +XXX + + +Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce +résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se +transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle +dissimulait par respect des convenances. + +Sanine avait pris le cÅ“ur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait +vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne +trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât +nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une +expression d'inquiétude. + +D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours +étaient plus extraordinaires l'un que l'autre. + +Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son +devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune +homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait +pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien +si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé +et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les +questions de madame Roselli. + +Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la +noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un +air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute +franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère. + +Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il +la priait de ne point se gêner. + +Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger +soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de +Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette +somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame +Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?» + +--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze +mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une +petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette +propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai +une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux +mille roubles de traitement. + +--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me +séparer de Gemma? + +--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter +Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de +vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma +propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi +pas le perfectionnement de votre confiserie? + +Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas +le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant +aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'Å“il sur Gemma, qui +depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses +pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et +s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir +prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la +tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée. + +--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour +améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore. + +--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien. + +--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau +Lénore dans la même langue. + +Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois +sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une +catholique, comme en Prusse? + +À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la +querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au +sujet des mariages mixtes. + +Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble +deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction. + +--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle. + +--Pourquoi donc? + +--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain. + +Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour +se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie +pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter +l'argent dont il avait besoin. + +Rien que de parler de voyage il sentit son cÅ“ur se serrer +douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle +rougit et resta pensive. + +--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan, +dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement +bon et pas cher du tout. + +--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma... + +--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en +passant sa tête à la porte de l'autre chambre. + +--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone. + +--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses +sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété... +vous vendrez aussi les paysans? + +Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que +lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il +avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour +rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic +immoral. + +--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à +quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que +mes moujicks voudront se racheter. + +--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres +humains!... + +--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio. + +Il secoua son toupet et disparut. + +«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée +Gemma. + +La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles. + +«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau +Lénore se prolongea jusqu'au dîner. + +Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine +Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de +sa conduite rusée. + +Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle, +c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie +nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant +Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête. + +--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un +maternel orgueil. + +--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle. + +--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine. + +--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire +gemme.) + +La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser. + +Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur +qui l'oppressait. + +Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cÅ“ur se remplit d'une telle +joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a +pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà , un tel besoin +d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la +confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours +auparavant. + +--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi! + +Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une +livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié +du prix. + +Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel. + +Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis +qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui. + +Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines. + +Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun +de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta +un regard en dessous. + +Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage +n'avait été plus beau ni plus lumineux. + +Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue +au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit +au jeune homme: + +--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que +tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?... + +Il ne lui laissa pas achever sa phrase... + +Gemma détourna son visage: + +--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle +maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son +cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le +rompit et tendit la croix au jeune homme en disant: + +--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne. + +Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma +dans la chambre. + +Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua +une partie de _tresette_. + + + + +XXXI + + +Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la +cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui +l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question +d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa +propriété le plus vite et le plus avantageusement possible. + +Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait +pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et +réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté. + +Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en +sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se +balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds. + +Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un +blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les +épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui +pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment +qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il +n'avait pas revu depuis cinq ans. + +Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le +devança puis se retourna... Il vit un large visage jaunâtre, de petits +yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et +plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un +menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de +cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov! + +«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit +Sanine. + +--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi? + +Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis +desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée: + +--Dmitri Sanine? + +--Oui, moi-même! répliqua Sanine. + +Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un +peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies. + +--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'où viens-tu? À +quel hôtel? + +--Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma +femme... et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden. + +--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié... et que ta femme est +d'une beauté remarquable. + +Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche. + +--Oui, on le dit, répondit-il. + +Sanine se mit à rire. + +--Je vois que tu n'es pas changé... Tu as toujours le même flegme... +comme dans le temps, au pensionnat. + +--Pourquoi changerais-je? + +--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot «on dit»--que ta femme est +très riche. + +--Oui, on le dit aussi! + +--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi? + +--Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme. + +--Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune? + +De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens. + +--D'aucune... Ma femme va de son côté--et moi, du mien... + +--Où vas-tu maintenant? demanda Sanine. + +--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à +causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à +l'hôtel et je déjeunerai. + +--M'acceptes-tu pour compagnon? + +--C'est-à -dire que tu veux déjeuner avec moi? + +--Oui! + +--Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux... Tu n'es +pas bavard? + +--Je ne crois pas... + +--Cela me va... + +Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui. + +Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se +balançait silencieusement. + +«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si +riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est +pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il +passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le +«baveux...» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est +riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau +dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien! +Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire +une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?... +Oui, c'est décidé... je lui en parlerai.» + +Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où +il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre. + +En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons, +des boîtes, des paquets empilés... + +--Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se +laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en +desserrant sa cravate. + +Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un +copieux déjeuner. + +--Puis, ajouta-il, à une heure la voiture... vous entendez... à une +heure précise... + +Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et +disparut. + +Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils, +souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner +que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans +inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou +si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état +d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se +bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir. + +Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité +de uhlan.--«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des +uhlans!» pensa Sanine. + +Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et +que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle +faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris. + +De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses +plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre +tous--c'est-à -dire son désir de vendre ses terres. + +Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la +porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut +servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient +plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent. + +--Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en +s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de +chemise. + +--Oui, dans le gouvernement de Toula! + +--Dans le district d'Efremoff... Je connais!... + +--Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à +table. + +--Je crois bien que je la connais. + +Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes. + +--Ma femme possède des terres dans le voisinage... Eh! garçon, débouchez +cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont +coupé ton bois... À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?... + +--J'ai besoin de réaliser l'argent... oui... je vendrai bon marché, tu +feras une bonne affaire en me l'achetant. + +Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa +serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit. + +--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achète pas de propriétés... je n'ai +pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achètera +peut-être ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas +cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels ânes que ces +Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus +simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_... +Garçon, emportez cette saleté... + +--Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?... demanda +Sanine. + +--Toute seule!... Les côtelettes sont bonnes... Je te les recommande!... +Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma +femme, et je te le répète. + +Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant. + +--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire +moi-même? + +--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite à Wiesbaden... +Ce n'est pas loin d'ici... Garçon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en +avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous +partons après-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras +quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre. + +Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement +lorsqu'il mangeait et buvait. + +--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine. + +--Mais es-tu si pressé de vendre? + +--Certainement, je suis très pressé. + +--Et il te faut beaucoup d'argent? + +--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie! + +Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres. + +--Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en +joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et +comme cela, soudainement? + +--Oui... soudainement. + +--Ta fiancée est sans doute en Russie? + +--Non, elle n'est pas en Russie!... + +--Où est-elle? + +--Ici, à Francfort! + +--Et qui est-elle? + +--Elle est Allemande... c'est-à -dire, non, Italienne... Elle est de +Francfort. + +--Elle a de l'argent? + +--Non, elle n'a pas d'argent. + +--Donc, c'est une grande passion? + +--Que tu es drôle!... Oui, je l'aime beaucoup. + +--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent? + +--Mais oui, oui, oui!... + +Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il +essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et +l'alluma. + +Sanine le regardait sans rien dire. + +--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en +arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma +femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine. + +--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez +après-demain? + +Polosov ferma les yeux. + +--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec +ses lèvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs +de voyage, et reviens ici... À une heure, je pars... Ma voiture est +grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux à +faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai +mangé, j'ai envie de dormir un peu... Mon tempérament l'exige et je +cède... Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir... + +Sanine réfléchit, réfléchit... puis tout à coup leva la tête: il avait +pris une résolution. + +--J'irai avec toi... Merci! À midi et demi je serai ici... et nous irons +ensemble à Wiesbaden... J'espère que ta femme ne m'en voudra pas? + +Mais Polosov ronflait déjà . Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas...» +il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un +enfant. + +Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête +sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme, +puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence. + + + + +XXXII + + +Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie. + +Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres. + +En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais +avec un peu de confusion. + +--Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus +qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin... Ici, je +voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain... c'est la +mode maintenant... puis ici... + +--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais, +pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer. + +Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce +voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait +à la main... + +Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur +Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la +préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la +décision... + +Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles, +gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur +racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à +Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres. + +--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent, +je ne serai pas obligé d'aller en Russie!... Nous pourrons célébrer le +mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!... + +--Quand devez-vous partir? demanda Gemma. + +--Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste +et m'emmène avec lui. + +--Vous nous écrirez? + +--En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai +savoir où nous en sommes... + +--Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore. + +--Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé +toute sa fortune en mourant. + +--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais +tâchez de ne pas vendre trop bon marché... Soyez prudent et ferme! Ne +vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt +possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix +que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez +pour vous deux--et pour vos enfants. + +Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler: + +--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore... Je ne permettrai +pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle +le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!... + +--Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma. + +--Je ne l'ai jamais vue. + +--Et quand reviendrez-vous? + +--Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il +peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En +tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne +faudra... Je laisse ici mon âme!... Mais je dois encore passer chez moi +avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter +bonheur!... Cela se fait toujours en Russie. + +--La main droite ou la gauche? + +--La main gauche, parce qu'elle est plus près du cÅ“ur... Je reviendrai +demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!...» J'ai le pressentiment +que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies... + +Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa +chambre pour un instant, pour une communication importante. + +Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle. + +Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander +quelle pouvait être cette communication importante. + +Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille. + +Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce +terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme +dès qu'il eut franchi ce seuil sacré. + +Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la +jeune fille et pressa son visage contre sa robe. + +--Tu es à moi? dit-elle.--Tu reviendras bientôt? + +--Je suis à toi... Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée. + +--Je t'attendrai... + +Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la +direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui, +Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et +prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main +levée, comme dans un geste de menace. + +À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov. +Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux. + +Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es +décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles +avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le +perron. + +Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les +nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et +disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils +avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du +cocher. + +Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous +les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit +après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare, +l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer +aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui. + +Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il +tenait à un bon pourboire. + +Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les +portières claquèrent et la voiture s'ébranla. + + + + +XXXIII + + +Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance +de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en +voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux. + +Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les +dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière; +les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la +nature, c'est ma mort!» + +Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du +paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs. + +Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues, +regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des +pourboires proportionnés à leur zèle. + +À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la +garda pour lui et offrit l'autre à Sanine. + +Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un +éclat de rire. + +--De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de +l'orange avec ses ongles courts et blancs. + +--De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!... + +--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche +tout un quartier d'orange... + +--Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!... Hier je pensais à me +trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la +Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma +propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue! + +--Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras +bien d'autres... Par exemple, est-ce que tu te représentes ton ami +Polosov sur un cheval d'ordonnance?... Eh bien! cela m'est arrivé... Et +en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot, +faites aller au trot ce gros cornette!» + +Sanine se gratta l'oreille. + +--Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère? +J'ai besoin de le savoir... + +--Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosov +avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussi +leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes... moi, je +n'en veux plus!... Ah! tu veux que je te parle de ma femme?... Eh bien! +ma femme est un être humain comme tous les autres... seulement «ne lui +mets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!... Mais avant +tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire... Raconte-lui tes +amours... mais d'une façon amusante... tu me comprends? + +--Comment, d'une façon amusante? + +--Mais oui, tu m'as dit... que tu es amoureux... que tu as l'intention +de te marier... Eh bien! raconte-lui toute l'affaire... + +Sanine se sentit blessé. + +--Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage? + +Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus +de l'orange coulait sur son menton. + +--C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire ces +emplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence. + +--Oui, c'est elle-même! + +--Quelles emplettes? + +--Mais... des joujoux! + +--Des joujoux!... Tu as des enfants? + +À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine. + +--Qu'est-ce que tu dis là ? Pourquoi aurais-je des enfants?... Les +joujoux, ce sont des colifichets... des articles de toilette... + +--Tu t'y entends? + +--Je m'y entends... + +--Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernent +ta femme! + +--Je ne me mêle pas d'autre chose... rien que de sa toilette... cela me +désennuie... Ma femme a bonne opinion de mon goût... Puis je sais +marchander. + +Polosov commençait à égrener ses phrases... Il était déjà fatigué. + +--Et elle est très riche, ta femme? + +--Oui, elle est assez riche... mais tout pour elle. + +--Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre? + +--Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je +n'en profite pas! Je lui suis utile... Elle y trouve son profit... Je +suis commode!... + +Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à souffler +péniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire un +mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.» + +Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions. + +À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblait +plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirs +et il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel. + +Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or sur +toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière. + +Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension de +l'escalier embaumé et couvert de tapis. + +Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courut +au-devant de lui; c'était son valet de chambre. + +Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui, +parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sans +eau chaude! + +Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et +retira les galoches du barine. + +--Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov. + +--Madame est chez elle... Madame s'habille... Madame dîne chez la +comtesse Lassounski. + +--Ah! chez la comtesse!... Écoute! il y a dans la voiture des effets... +prends-les toi-même et apporte-les ici... Et toi, Dmitri Pavlovitch, +dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans +trois quarts d'heure... Nous dînerons ensemble.. + +Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus +modestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, il +entra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le prince +Polosov.» + +Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate au +milieu d'un salon resplendissant. + +Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain et +de se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête était +ornée d'un fez couleur de fraise. + +Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps. + +Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne +tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, ne +proféra pas un son. + +C'était un spectacle vraiment majestueux. + +Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parler +pour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de la +chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie +femme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avec +des diamants aux poignets et autour du cou. + +C'était Maria Nicolaevna Polosov. + +Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattes +toutes prêtes à être relevées. + + + + +XXXIV + + +--Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus, +demi-moqueur. + +Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur +Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs. + +--Je ne vous savais pas encore ici. + +--Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger +de sa place et en montrant Sanine du doigt. + +--Oui, je sais... Tu m'as déjà parlé de lui... Je suis enchantée de +faire votre connaissance... Mais je suis venue pour te demander un +service, Hippolyte Sidorovitch... Ma femme de chambre est si maladroite +aujourd'hui. + +--Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure... + +--Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec le +même sourire. + +--Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même et +disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais +harmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une taille +admirable. + +Polosov se leva--et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autre +chambre. + +Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'il +se trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petite +comédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux qui +valaient d'ailleurs la peine d'être vus. + +Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame. + +«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait, +peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.» + +Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les +autres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait, +et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me dire +que cette dame est fort belle!» + +S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se serait +certainement exprimé autrement. + +Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvait +s'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beauté +incontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origine +plébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrement +retroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa +peau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds... mais que +signifiaient ces détails? + +Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beauté +sacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'un +vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane... et il n'y +avait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle. + +Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier que +chante le poète. + +Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari. + +Elle s'approcha de Sanine... et sa démarche était si séduisante, que +certains originaux... hélas! que ces temps sont loin,--devenaient +follement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche. + +«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur de +ta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs. + +Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante et +contenue: + +--Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai +de bonne heure... + +Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna +disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en +arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression +harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant. + +Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de +ses joues non pas une, mais trois petites fossettes--et ses yeux +souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et +rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche. + +Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme +auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait +ses joues bouffies, incolores et déjà ridées. + +Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que +Sanine. + +Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le +plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable! + +Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se +penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque +morceau. + +D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il +l'avalait en faisant claquer ses lèvres... + +Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement... mais sur quel +sujet?... Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau +dans sa propriété... et il en parlait avec amour, accumulant les +détails, et n'employant que les diminutifs affectueux... + +Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,--il avait à +plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix +courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid, +froid comme la glace--Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes +et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie +de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais, +rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui +porter le lendemain. + +Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire--son sommeil n'avait +duré qu'une heure et demie--et après avoir bu un verre d'eau de Seltz +avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la +véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un +bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre, +il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il +serait disposé à faire avec lui une partie de _douratchki_. + +Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses +explications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux... + +Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans dire +qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le +temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesse +Lasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation. + +En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, et +partit d'un éclat de rire. + +Sanine ce leva, mais elle lui dit: + +--Non, continuez votre jeu... Je vais changer de robe, et je reviens... + +Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses +gants tout en marchant... + +Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé sa +toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches +ouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille. + +Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie où +il devint _dourak_ (imbécile), alors elle lui dit: + +--Maintenant, petite crêpe, c'est assez! + +À ce mot de _petite crêpe_ Sanine la regarda tout étonné et elle lui +sourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant en +face, et creusant toutes les fossettes de ses joues. + +--Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie de +dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine +pour causer un peu... + +--Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de son +fauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main... + +Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine. + +Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé. + +--Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna +en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec +impatience ses ongles l'un contre l'autre.--On m'a dit que vous allez +vous marier? Est-ce vrai? + +Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrement +la tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dans +les yeux du jeune homme. + + + + +XXXV + + +Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelque +expérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eût +tout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et ce +sans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les caprices +de cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagé +que l'était la question posée: + +--Oui, je me marie. + +--Vous épousez une étrangère? + +--Une étrangère! + +--Vous venez de faire sa connaissance à Francfort? + +--Oui, madame, à Francfort. + +--Et peut-on savoir qui est cette jeune fille? + +--Certainement. Elle est la fille d'un confiseur. + +Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils. + +--Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!... Et +moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme +vous... La fille d'un confiseur! + +--Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité... mais, +d'abord, je n'ai point de préjugés... + +--_D'abord_ cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna en +l'interrompant--des préjugés, je n'en ai pas non plus... Je suis +moi-même la fille d'un moujik!... Eh bien! non, vous ne m'avez pas +épatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'a +pas peur d'aimer... Vous l'aimez?... + +--Oui, madame. + +--Elle est très belle? + +Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus +moyen de reculer. + +--Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme +trouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais ma +fiancée est une véritable beauté!... + +--Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique? + +--Oui, elle a des traits parfaitement réguliers. + +--Vous n'avez pas son portrait? + +--Non. + +À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypes +commençaient seulement à se répandre. + +--Quel est son nom? + +--Gemma! + +--Et le vôtre? + +--Dmitri... + +--Et votre nom patronymique? + +--Pavlovitch. + +--Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voix +traînante... Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch... Vous devez +être un brave garçon... Donnez-moi votre main... Soyons amis... + +Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux +doigts blancs... + +Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus +chaude, plus douce, plus souple et vivante. + +--Mais savez-vous quelle idée me vient? + +--Voyons cette idée? + +--Vous ne vous fâcherez pas? Non?... Vous dites que vous êtes fiancés... +Il n'y avait pas moyen de faire autrement? + +Sanine fronça les sourcils. + +--Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna? + +Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta en +arrière les cheveux qui tombaient sur ses joues. + +--Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite... Un +chevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus +d'idéalistes! + +Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent très +pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse. + +--Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille de +l'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle. + +Et elle ajouta aussitôt: + +--Vous êtes de quel gouvernement? + +--Du gouvernement de Toula. + +--Nous sommes vous et moi _de la même auge_! Mon père... Mais savez-vous +qui était mon père? + +--Oui, je le sais. + +--Il est né à Toula... Assez là -dessus..., maintenant passons aux +affaires. + +--Comment aux affaires?... Que voulez-vous dire? + +Maria Nicolaevna cligna des yeux. + +Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression +caressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands, +leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon..., presque +une menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bien +fournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre. + +--Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendre +votre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce +pas? + +--Oui, j'ai besoin d'argent. + +--De beaucoup d'argent? + +--Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs... +Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété... vous pouvez le +consulter... Je ne demande pas un prix élevé. + +Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche... + +--_Premièrement_, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout +des doigts le parement du surtout de Sanine,--je n'ai pas l'habitude de +consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette... sur ce +chapitre il est fort...--_Secondement_, pourquoi ne voulez-vous pas +demander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtes +amoureux et prêt à tous les sacrifices?... Je n'accepterai pas de vous +un rabais... Comment? Au lieu de stimuler,--comment dirai-je +cela...--d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous +exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je +n'épargne pas les gens... mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends. + +Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait +sérieusement. + +Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!» + +Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des +biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre +Sanine et madame Polosov, et se retira. + +La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé. + +--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts +le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans +le sucrier. + +Sanine se récria:--Madame! d'une si belle main!... + +Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première +gorgée de thé. + +Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair. + +--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour +ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en +droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent +disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas +normales... Je dois tenir compte de toutes ces considérations... + +Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria +Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil, +le regardait toujours du même regard clair et attentif. + +Il se tut enfin. + +--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous +écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez. + +Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de +dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait +tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se +trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de +lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient +imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait. + +Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau. + +--Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit. + +--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous..., +je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une +affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il +faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une +décision... Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre +fiancée?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre +gré... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin +immédiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec +plaisir... + +Sanine se leva. + +--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre +service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque +vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de +ma propriété... Je peux rester ici encore deux jours. + +--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire... Et cela vous sera pénible, +très pénible? Avouez-le-moi?... + +--Mais j'aime ma fiancée... et il ne m'est pas indifférent d'être séparé +d'elle. + +--Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un +soupir... Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur... +Vous vous retirez déjà ? + +--Il est très tard, remarqua Sanine. + +--Et vous avez besoin de repos après le voyage... et après votre partie +de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous êtes un grand ami de +mon mari? + +--Nous avons été élevés dans le même pensionnat. + +--Et déjà alors il était comme cela? + +--Comment «comme cela?» demanda Sanine. + +Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en +devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva, +et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine +et lui tendit la main. + +Il salua et se dirigea vers la porte. + +--Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure... Vous +m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon. + +Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau +dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête. + +Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules--et +il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la +personne étaient d'une beauté ensorcelante... + + + + +XXXVI + + +Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans la +chambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «sa +Gemma». + +Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov--le mari +et la femme--mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit +par donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés de +trois points d'exclamation. + +Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et alla +faire un tour dans le jardin du _Kurhause_ où il y avait déjà de la +musique. + +Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le +pavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de _Robert le +Diable_ et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assit +sur un banc tout à ses pensées. + +Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule. +Il tressaillit... + +Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des +gants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayant +encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses +regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui. + +--Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjà +parti:--Je viens de boire mon second verre.--Vous savez, on me force ici +de boire de l'eau.--Dieu sait pourquoi... Est-ce que je suis malade, +moi?... Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une +heure entière! Voulez-vous être mon cavalier?... Et ensuite nous +prendrons le café... + +--J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux de +me promener avec vous. + +--Alors donnez-moi le bras... Ne craignez rien... Votre fiancée n'est +pas ici... elle ne vous verra pas. + +Sanine eut un sourire forcé. + +Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait une +sensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement... Le +bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune +homme, glissa contre lui et l'enlaça presque. + +--Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelle +ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les +plus jolis endroits... Et savez-vous--elle employait fréquemment cette +expression--pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété... +Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir... Maintenant vous +devez me parler de vous... afin que je sache à qui j'ai affaire... +Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire... +voulez-vous? + +--Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie... + +--Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise... Je n'ai pas +l'intention de faire la coquette avec vous. + +Elle haussa les épaules. + +--Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais mon +temps à faire la coquette avec lui?... Mais vous détenez la marchandise +et je suis acquéreur... Je veux savoir à quoi ressemble cette +marchandise?... C'est à vous de me la faire voir... Je veux savoir non +seulement ce que j'achète mais à qui je l'achète... En affaires c'était +une règle pour mon père... Eh bien! commencez, vous pouvez passer +l'enfance... commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué à +l'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?... Mais +ralentissez donc le pas, rien ne nous presse... + +--Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois. + +--Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose +qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée _là -bas_... +Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la +musique? + +--J'aime les arts... J'aime tout ce qui est beau. + +--La musique aussi? + +--La musique aussi. + +--Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes... +et encore au village, au printemps, avec des danses... Vous savez ce que +j'entends! Les moujiks en chemises rouges... dans les prairies d'herbe +tendre... délicieux!... Parlez donc... + +Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance. + +Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau +de celui du jeune homme. + +Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir, +gauchement--mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria +Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle +obligeait involontairement les autres à la même sincérité. + +Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le +cardinal de Retz. + +Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse. +Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées, +il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait +elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté +du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son +compagnon, et le regardant dans les yeux... Ce «bon garçon» marchait à +côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait +cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante, +qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont +pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement. + +Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne +heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en +avant, en avant... dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient +la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons, +disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras +dessus, bras dessous. + +Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si +longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait. + +--N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois. + +--Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu. + +Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient +madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque +servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai +dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien: + +--Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni +demain. + +Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément. + +--Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les +Russes du démon de la curiosité. + +--Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici... Il me fait +aussi la cour... Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis +sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux. + +«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même... Et avec cela elle +a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!» + +Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel, +ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur la +tête, devant la table mise. + +--Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur... J'étais sur le +point de prendre le café sans toi. + +--Bon, bon!... s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela te +fera du bien. Sans cela tu serais complètement figé... Je t'amène un +convive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café--le +meilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une +nappe blanche comme la neige. + +Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains. + +Polosov la regarda sous les sourcils: + +--Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna? +demanda-t-il à demi-voix. + +--Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous, +monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah! +que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir! + +--Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov. + +--Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuse +avec toi... N'est-ce pas, ma petite crêpe?... Et voici le café. + +Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme du +spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt. + +--Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas cela +vaut encore mieux qu'une comédie allemande!... Retenez pour moi une +loge... une baignoire... Non... Je préfère la _Fremden-loge_ (la loge +des étrangers)... Vous entendez, garçon, la _Fremden-loge_. + +--Mais si la _Fremden-Loge_ est déjà , retenue par Son Excellence le +_Stadt-Director_... + +--Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra! +Vous entendez! + +Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis. + +--Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteurs +allemands sont détestables!--Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que +vous êtes aimable!... Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas? + +--Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait +entre ses lèvres. + +--Sais-tu... reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre... Et tu +comprends mal l'allemand... Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérant +pour lui donner une réponse au sujet du moulin... Puis au sujet de la +farine des moujiks... Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je +ne veux pas!... Voilà de quoi t'occuper toute la soirée... + +--Bon, ce sera fait! répondit Polosov. + +--Tu es un brave garçon... Et maintenant, puisque j'ai parlé de +régisseurs, abordons la question principale... Oui, dis au garçon +d'emporter tout cela... Maintenant exposez-nous votre affaire, +continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vous +demandez, et quels arrhes vous désirez. + +«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.» + +--Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avez +admirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là ... +Il faut qu'il entende aussi quelque chose... Je suis heureuse de penser +qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai +promis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tiens +toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami? + +Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage... + +--C'est la vérité même!... Vous ne trompez jamais personne. + +--Jamais! Et je ne tromperai jamais personne... Eh bien! monsieur +Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux... + + + + +XXXVII + + +Sanine «défendit sa cause», c'est-à -dire que, pour la seconde fois, il +se mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés de +la nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devait +confirmer «les faits et les chiffres». + +Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête. +Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pu +le dire! + +D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle +fit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tous +les détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers. +Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettait +les points sur les _i_. + +Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les +tourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère et +pénétrant. + +--Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement. + +Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle +badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins. + +Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme +ne distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveau +partage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front. + +--Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna... Je connais maintenant votre +propriété comme vous la connaissez vous-même... Combien me demandez-vous +par âme? + +À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête de +serf attaché à la propriété! + +--Mais... je suppose... pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec +effort. + +Oh! Pantaleone, Pantaleone... Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crier +encore: _barbari!_ + +Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul. + +--Bien! dit-elle... cela me semble raisonnable... Mais je vous ai +demandé deux jours de réflexion... Et vous devez attendre jusqu'à +demain... Je crois que nous nous entendrons--et alors vous me direz +combien vous désirez pour les arrhes... + +--Et maintenant, _basta cosi!_ ajouta-t-elle en voyant que Sanine se +disposait à lui répondre... Nous nous sommes assez occupés comme ça du +vil métal... À demain les affaires! Savez-vous... Je vous rends votre +liberté... + +Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans sa +ceinture. + +--Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures... Vous avez besoin +d'un peu de repos... Allez jouer à la roulette. + +--Je ne joue à aucun jeu de hasard. + +--Vraiment? Mais vous êtes la perfection même... Au reste, je ne joue +pas non plus... C'est bête de jeter son argent au vent... de perdre +sûrement... Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les +têtes... Il y en a de très drôles... Il y a une vieille dame qui porte +une ferronnière et qui a des moustaches!... L'ensemble est délicieux! Il +y a aussi un prince russe--il est beau dans son genre... Une figure +majestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque un +thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet... Enfin, lisez les +journaux... Promenez-vous, faites ce que bon vous semble... Seulement +n'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends... de pied ferme... +Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le +spectacle à six heures et demie! + +Madame Polosov tendit la main à Sanine. + +--Sans rancune, n'est-ce pas? + +--Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je? + +--Mais parce que je vous ai tourmenté... Et ce n'est pas fini, vous +verrez ce qui vous attend. + +Maria Nicolaevna cligna des yeux--et toutes ses petites fossettes +éclatèrent sur ses joues devenues rosées. + +--Au revoir! + +Sanine salua et sortit du salon. + +Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle il +passa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fez +de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux bras +pour se dégager les yeux. + + + + +XXXVIII + + +Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva dans +sa chambre. + +En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos, +besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des +conversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête et +dans son âme,--de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité, +avec une femme qui était pour lui une étrangère. + +Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où il +avait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!... + +N'était-ce pas un sacrilège? + +Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculée +tourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable. +Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée. + +S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui +l'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là , au galop, pour +retourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardait +déjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma. + +Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calice +jusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre... + +--Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain! + +Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère... +Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase, +avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, au +bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange, +cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon», +s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'image +de Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir +de ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin, +frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les +vêtements de madame Polosov. + +C'était évident, cette femme se moquait de lui... elle tâchait de +s'emparer de lui de mille façons. + +Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le +caprice d'une femme riche, gâtée... et sans scrupules?... + +Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme? + +Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions qui +assiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autre +chose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible de +chasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âme +se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour? + +Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui +et les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose, +mais il lui sourit effrontément. + +Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues, +ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et +qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui? + +Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisser +une trace. + +Cependant le laissera-t-elle partir demain? + +Oui... + +Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre +auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après +avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov. + +Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long, +long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière +la tête,--mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?--le +baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois +jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame +Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier. + +--Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui +l'embarras de Sanine n'avait pas échappé. + +--Oui... J'ai déjà eu l'honneur..., répondit Daenhoff. Et se penchant +vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix: + +--C'est lui... votre compatriote... ce Russe... + +--Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça +l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi +qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de +Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration, +chaque fois qu'il la regardait. + +Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de +la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire +fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans +cérémonie. + +--Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une +plébéienne comme moi? + +À cette époque vivait à Wiesbaden une _principessa di Monaco_, qui +ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi. + +--Mais, madame, toutes les princesses du monde..., commença le +malheureux secrétaire. + +Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire, +malgré sa raie, fut obligé de partir. + +Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», comme +disaient nos aïeules. + +Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à la +Fontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient à +l'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve. + +À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla de +Paris, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elle +en avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent faire +de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises, +puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin: + +--Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avez +rencontré ici, il y a un instant? + +--Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu. + +--Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch... je sais aussi que +vous aviez raison, mille fois raison... je sais que vous vous êtes +conduit en preux chevalier... Dites-moi, la dame en question était votre +fiancée?... + +Sanine fronça légèrement les sourcils. + +--Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, je +vois que cela vous est désagréable... Pardonnez-moi... je ne demande +rien! Ne vous fâchez pas. + +À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main. + +--Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame +Polosov. + +--On va servir le dîner... Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans +l'_Abeille du Nord_?... Le prince Gromoboï est mort. + +Maria Nicolaevna leva la tête. + +--Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme! + +Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta: + +--Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de ma +naissance, ce prince ornait mon appartement de camélias... Cependant, ce +n'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver en +prévision de cette surprise?... Il devait avoir au moins soixante-et-dix +ans? demanda-t-elle à son mari. + +--Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publie +aussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï. + +--Tant mieux! + +--Veux-tu que je te les lise? + +--Non, je n'y tiens pas... Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votre +main, Dmitri Pavlovitch. + +Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé. + +Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout +chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et +surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus +d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste. + +Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et +les menteurs. Et elle en trouvait partout... + +On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle +racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était +enfant. + +Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que +la plupart des jeunes femmes de son âge. + +Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de +loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux +blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient +très bien. + +--Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari... tu +t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort... Je +t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela... + +--Non, je n'y tiens pas... répondit Polosov en coupant l'ananas avec un +couteau d'argent. + +Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts. + +--Eh bien! notre pari, le tiens-tu? + +--Oui, je le tiens! + +--Bien, mais tu le perdras. + +Polosov poussa son menton en avant. + +--Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria +Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras. + +--Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine. + +--Non... je ne peux pas vous en parler maintenant... plus tard, répondit +Maria Nicolaevna, et elle rit. + +Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture était +avancée. + +Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôt +dans son fauteuil. + +--N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov de +l'antichambre. + +--Ne crains rien! J'écrirai... je suis un homme ponctuel. + + + + +XXXIX + + +En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et sa +troupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routine +banale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtres +allemands de l'époque... Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la +direction du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle du +genre. + +Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov»--et +Dieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge!--il est évident +qu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au _Stadt-Director_, +toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salon +entouré de divans. + +Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les +écrans qui séparaient la loge du théâtre. + +--Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.--Ils viendraient tous +m'ennuyer l'un après l'autre. + +Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que la +loge semblât vide. + +L'orchestre joua l'ouverture des _Noces de Figaro_... Le rideau se leva. +On donnait, ce soir-là , une de ces pièces allemandes dans lesquelles les +auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue +choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée +«profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique» +et exhalant un ennui... asiatique, comme il existe un choléra asiatique. + +Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand le +jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune +premier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants +et un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, un +pantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peau +de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa +poitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit +à hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir. + +--Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans la +dernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette +célébrité allemande. + +Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge. + +--Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à +côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons. + +Sanine obéit. + +Maria Nicolaevna le regarda. + +--Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec +vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail +l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une +famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon +gouverneur... c'était ma première... non, ma seconde passion... La +première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don. +J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une +soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un +passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en +français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait +les cils longs comme cela. + +Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du +pouce indiqua la moitié de sa longueur. + +--Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait +monsieur Gaston!... Je dois vous dire qu'il était très savant et très +sévère, il était Suisse... il avait une tête très énergique... des +favoris noirs comme la poix... un profil grec... et des lèvres qui +semblaient coulées en bronze!... Je le craignais! C'est le seul homme +que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de +mon frère, qui est mort depuis... Il s'est noyé... Une bohémienne m'a +prédit aussi une mort violente... mais ces prédictions sont des +enfantillages... Je n'y crois pas... Pouvez-vous vous figurer mon mari +armé d'un stylet?... + +--La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine. + +--Bêtises que tout cela! Niaiseries!... Vous êtes superstitieux?... Je +ne le suis pas du tout... Ce qui doit arriver, arrivera... Monsieur +Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la +mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher +au-dessus de ma tête... il se couchait tard et mon cÅ“ur se pâmait alors +de vénération ou d'un autre sentiment... Mon père savait à peine lire et +écrire... mais il nous a donné une bonne instruction... Vous ne vous +doutez pas que je sais un peu de latin? + +--Vous savez le latin? + +--Oui, moi... C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,... j'ai lu avec +lui l'Éneïde... c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages... +Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt... + +--Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine. + +Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'une +idée très vague de l'_Énéïde_. + +Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté et +en-dessous. + +--N'allez pas on conclure que je suis très savante... Eh! mon Dieu, non, +je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent... C'est à +peine si je sais écrire... et je ne suis pas capable de lire à haute +voix... je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre... Voilà +comment je suis,--rien de plus, rien de moins! + +Elle écarta les bras. + +--Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas +écouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la place +du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et +secondement parce que je suis en arrière avec vous... Vous m'avez +raconté hier votre vie. + +--Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine. + +Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit: + +--Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs, +cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les +coussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariage +d'amour et après un duel... peut-il penser à autre chose? + +Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de son +éventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait. + +Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenait +pas à se débarrasser depuis deux jours. + +Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et +achevait de le troubler. + +--Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine. + +Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation,--ils +attendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même. + +Quelqu'un éternua sur la scène. + +Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou +«d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toute +la pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire. + +Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine. + +Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il était +content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait. + +Oh! si Gemma le voyait! + +--Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vous +annonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» et +personne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Et +pourtant où est la différence?... Vraiment, c'est étrange. + +Sanine éprouva un sentiment de dépit. + +--Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna... Il y a des gens qui +n'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!... Puis si vous +voulez parler de mariages étranges... + +Il se tut subitement et se mordit la langue... + +Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de sa +main. + +--Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez... Je comprends ce que vous +avez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé, +je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre... Je +connais bien votre époux... je le connais depuis l'enfance!...» Voilà ce +que vous avez voulu dire, vous qui savez nager... + +--Permettez, dit Sanine!... + +--N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevna +avec insistance... regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai +pas deviné juste! + +Sanine ne savait plus que faire de ses yeux. + +--Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument, +dit-il enfin. + +Maria Nicolaevna branla la tête. + +--Oui, oui... Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est +la raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est ni +pauvre, ni bête... et pas trop mal?... Peut-être ne vous souciez-vous +pas de le savoir?... Mais c'est égal... Je vous en dirai la raison, +seulement pas tout de suite... après la fin de l'entr'acte... Je crains +qu'on ne vienne nous déranger... + +Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loge +s'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore +jeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nez +aplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris, +portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un +pince-nez par-dessus les lunettes,--apparut dans l'entrebâillement de la +porte en un sourire répugnant... Cette tête salua, et un cou musculeux +saillit de l'ouverture. + +Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir: + +--Je n'y suis pas! _Ich bin nicht zu hause!..._ Kchch... Kchkch... + +La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme en +sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: _sehr +Gut! sehr Gut!_--et disparut. + +--Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine. + +--Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou _lohn-laquai_ +(valet à gages) si vous voulez... Il est payé par l'entrepreneur du +théâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable, +splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre... Il +aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le +théâtre que j'y suis... Après tout, cela m'est égal... + +L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!... + +Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle. + +--Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan: +puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu +d'admirer votre fiancée,--non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vous +fâchez pas--je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser +aller où bon vous plaira... Maintenant écoutez ma confession... +Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde? + +--La liberté! dit Sanine. + +Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme. + +--Oui, Dmitri Pavlovitch--dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra +avec un accent de sincérité irrécusable... la liberté avant tout et +par-dessus tout!... Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'y +a rien là de méritoire--mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à ma +mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop +près, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a +contribué aussi à m'ouvrir les yeux... Maintenant vous comprenez +pourquoi j'ai épousé Polosov... avec lui je suis libre, tout à fait +libre, comme l'air, libre comme le vent!... Et je le savais avant de me +marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque... + +Elle se tut et jeta de côté son éventail. + +--Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir un +peu... c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser... mais je +ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes... et quand il le +faut, je me laisse aller... et ne m'inquiète plus de rien... J'ai encore +un dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pas +de comptes à rendre... et là -haut, (elle leva le doigt vers le plafond), +eh bien! là -haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra... lorsqu'on me +jugera là -haut,--moi, je ne serai plus moi!... Vous m'écoutez? Je ne +vous ennuie pas? + +Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête: + +--Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec +curiosité... seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me +racontez tout cela? + +Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan. + +--Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de +modestie? + +Sanine leva la tête encore un peu plus haut. + +--Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme, +mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage--parce que +vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisante +pas... Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notre +rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une +impression fausse... C'est pour cette raison que je vous ai amené ici, +que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité, +oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez... je sais que vous +aimez une autre femme et que vous allez vous marier... Vous voyez bien +que je suis désintéressée... Pourtant... voilà une bonne occasion pour +vous de dire: _cela ne tire pas à conséquence_. + +Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat de +rire--et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même, +puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose +qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse. + +«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beau +serpent!» + +--Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désire +voir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laide +qu'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que le +gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire les +jeunes gens. + +Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses +deux mains effleura les doigts du jeune homme. + +--Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez... je ne me +laisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne. +J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres, +pas plus que pour moi... Et maintenant tirez-vous un peu de côté et +écoutons la pièce. + +Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette--et Sanine +suivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de la +loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de +ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissait +à tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtout +pendant les dernières minutes. + + + + +XL + + +Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au +bout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent à +parler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine se +montra beaucoup moins taciturne. + +Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça de +lui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si Maria +Nicolaevna tenait à des «théories». + +Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments de +la jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou +capitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sa +sauvagerie!...» + +Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait +absorbée, et tout à coup reprenait l'offensive... Et pendant ce temps +leurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne se +détournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se +promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, il +est vrai, mais il souriait... + +Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir +de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté de +l'amour et du mariage... C'est un lieu commun: toutes ces abstractions +sont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ. + +Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans +cet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la +pudeur virginale,--Dieu sait d'où ces vertus lui venaient--alors, oui +alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse. + +L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure +fâcheuse. + +Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment se +concentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni +de se juger. + +Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps. + +Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairement +on se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notre +salut.» + +Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son +châle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis +mÅ“lleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras du +jeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de la +loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos +le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria +Nicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice. + +--Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le +jeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère mal +dissimulée dans la voix. + +--Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe... Restez! +ajouta-t-elle d'une voix impérative. + +Et elle sortit vivement en entraînant Sanine. + +--Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mes +talons! cria Daenhoff au critique. + +Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère. + +--_Sehr gut, sehr gut,_ murmura le critique, et il disparut. + +Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un +clin d'Å“il trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta +après elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partit +d'un éclat de rire. + +--De quoi riez-vous? demanda Sanine. + +--Oh! excusez-moi, je vous en prie... mais il m'est venu à l'esprit que +Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?... +N'est-ce pas drôle? + +--Vous le connaissez intimement? demanda Sanine. + +--Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas. + +--Je ne m'en inquiète nullement. + +Maria Nicolaevna soupira. + +--Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!... Écoutez pourtant... +Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?... +N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez +à Francfort... Nous reverrons-nous jamais? + +--En quoi puis-je vous être agréable? + +--Vous savez sans doute monter à cheval? + +--Oui, madame. + +--Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une +promenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons +d'admirables chevaux... À notre retour nous terminerons notre affaire... +et amen!... Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suis +folle--c'est peut-être la vérité!--mais dites-moi tout de suite: +J'accepte! + +Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture, +mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit. + +--Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir. + +--Ah! vous avez soupiré! s'écria Maria Nicolaevna en contrefaisant +Sanine... Voilà ce que c'est: le bouchon est tiré, il faut boire le +vin... Mais non, non... Vous êtes charmant! Vous êtes un brave garçon! +Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite, +celle qui conclut les affaires... Prenez-la et croyez à ce serrement de +main. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis... mais je suis +un honnête homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi. + +Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette main +à ses lèvres. + +Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle resta +silencieuse jusqu'à ce que la voiture stoppât devant l'hôtel. + +Elle se disposa à descendre... Sanine sentit sur sa joue un attouchement +rapide et brûlant; l'avait-il rêvé? + +--À demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, éclairée par les +quatre bougies du candélabre que le portier tout chamarré d'or avait +saisi entre ses mains, dès qu'il l'avait aperçue. + +Elle tenait les yeux baissés: «À demain!» + +En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre de +Gemma... Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitôt pour se +dissimuler à lui-même cette impression. + +La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes. + +Elle était heureuse d'apprendre que «l'affaire avait si bien commencé», +elle exhortait Sanine à la patience, l'assurait que tout irait bien et +d'avance se réjouissait de son retour. + +Sanine trouva cette lettre un peu sèche, mais il prit quand même une +feuille de papier et une plume... puis il les jeta de côté. + +--À quoi bon écrire... je retournerai demain... Il en est temps! Il en +est grand temps! + +Il se coucha aussitôt et s'efforça de s'endormir tout de suite. + +S'il avait essayé de veiller, il aurait sans doute pensé à Gemma, mais, +sans savoir pourquoi, il avait honte de penser à elle. Sa conscience +n'était pas tranquille... Mais il la calmait en se disant que le +lendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se délivrerait pour +toujours de cette folle--et qu'il oublierait toutes ces intrigues. + +Les hommes faibles, quand ils se parlent à eux-mêmes, emploient +volontiers des mots énergiques! + +_Et puis... cela ne tire pas à conséquence!_ + + + + +XLI + + +Telles étaient les réflexions que faisait Sanine en se couchant. Mais +quelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevna +heurta à sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il la +vit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la traîne de son +amazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme posé sur les lourdes +tresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'épaule, et un sourire +provocant sur les lèvres, dans les yeux, sur tout le visage. + +Que se dit Sanine en ce moment?... + +--Eh bien! êtes-vous prêt, lui cria gaîment madame Polosov. + +Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau. + +Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe de +tête et descendit en courant l'escalier. + +Il la suivit à la hâte. + +Les chevaux attendaient déjà dans la rue devant le perron. Ils étaient +trois; une cavale pur-sang d'un roux doré, avec des naseaux secs et +découvrant les dents, des yeux noirs à fleur de tête, des jambes de +cerf, un peu grêle, mais élégante et chaude comme le feu--elle était +destinée à Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine était vigoureux, large, +un peu lourd, sans marques; le troisième cheval était pour le groom. + +Maria Nicolaevna sauta légèrement sur son coursier. La cavale piaffa, se +tourna de tous côtés, relevant la queue et ployant la croupe, mais Maria +Nicolaevna, excellente écuyère, la maintint sur place. + +Elle voulait dire adieu à Polosov, qui sortit sur le balcon coiffé de +son fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir de +batiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant. + +Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravache +esquissa un salut à l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coup +l'encolure ambrée et plate de son cheval. La cavale se dressa sur ses +jambes de derrière, bondit en avant et partit d'une allure élégante et +matée, frémissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humant +l'air et reniflant avec impétuosité... + +Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible se +balançait d'aplomb avec souplesse et harmonie, étroitement soutenue et +dégagée par le corset. + +Madame Polosov retourna la tête et du regard appela Sanine. Ils +cheminèrent de front. + +--Voyez comme il fait beau! s'écria-telle... Je vous le dis pour la +dernière fois avant de nous séparer--vous êtes adorable--et vous ne vous +repentirez pas d'être venu. + +En prononçant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements de +tête affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroles +et les rendre plus pénétrantes. + +Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut étonné: son +visage avait cette expression posée que prennent les enfants quand ils +sont très, très sages. + +Les chevaux allèrent au pas jusqu'à la barrière, assez rapprochée, puis +ils partirent d'un grand trot. + +Le temps était beau; un vrai ciel d'été; le vent venait à leur rencontre +et bruissait et sifflait agréablement aux oreilles. + +Ils éprouvaient un sentiment de bien-être: la conscience d'une vie jeune +et puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; ce +sentiment grandissait de minute en minute. + +Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas; +Sanine suivit son exemple. + +--Voilà pourquoi il vaut la peine de vivre! s'écria l'amazone avec un +soupir profond et heureux. Quant on réussit à faire ce qui semblait +impossible, il faut s'en saouler jusque-là ! + +Elle passa rapidement la main sous son menton. + +--Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne en +ce moment... Il me semble que j'embrasserais le monde entier!... Non, +pas tout entier... En voilà un que je n'embrasserais pas... + +Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vêtu et +qui suivait le bord de la route à côté d'eux. + +--Mais je suis prête à le rendre heureux... Voici pour vous, eh! +cria-t-elle en allemand. + +Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encore +les porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avec +un bruit sec. + +Le passant étonné s'arrêta. + +Maria Nicolaevna éclata de rire et mit son cheval au galop. + +--Êtes-vous toujours aussi gaie quand vous allez à cheval? demanda +Sanine à madame Polosov quand il l'eut rejointe. + +Maria Nicolaevna tira brusquement les rênes, elle n'arrêtait jamais +autrement son cheval. + +--Je voulais seulement échapper aux remerciements... Les remerciements +gâtent mon plaisir... Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laissé +ma bourse, mais pour le mien... Pourquoi me remercierait-il?... +Qu'est-ce que vous m'avez demandé tout à l'heure? Je n'ai pas entendu. + +--Je vous ai demandé... j'ai voulu savoir pourquoi vous êtes si gaie +aujourd'hui? + +Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'eût pas entendu la question, +soit qu'elle jugeât inutile de répondre, elle dit: + +--Savez-vous... ce groom qui se balance derrière nous, m'agace... +Comment nous débarrasser de lui? + +Elle sortit vivement un carnet de sa poche. + +--Je vais lui remettre une lettre à porter à la ville... Non, cela ne va +pas... Ah! cette fois j'ai trouvé!... N'est-ce pas un traiteur, là -bas, +devant vous? + +Sanine regarda dans la direction indiquée. + +--Oui, c'est un restaurant, il me semble. + +--Parfait!... Je vais lui dire de rester là et de boire de la bière +jusqu'à notre retour. + +--Mais qu'est-ce qu'il pensera? + +--Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout, +il boira de la bière, et voilà tout... Allons, Sanine--elle l'appelait +pour la première fois Sanine tout court--en route, au trot! + +Quand les cavaliers se trouvèrent devant le restaurant, Maria Nicolaevna +appela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissance +et de tempérament, porta sans dire un mot la main à la visière de sa +casquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride. + +--Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. Où +irons-nous? Au nord, au midi, à l'occident, à l'orient?... Regardez, je +suis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua du +bout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est à nous. +Eh bien! vous voyez ces montagnes.--Ah! quelles forêts! Là -bas, dans les +monts, dans les monts... _In die Berge, In de Berge, wo die Freiheit +thront._--(Dans les monts, dans les monts où règne la liberté.) + +Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un étroit chemin à peine +frayé qui semblait, en effet, conduire directement à la montagne. + +Sanine s'élança sur ses pas. + + + + +XLII + + +L'étroit chemin devint bientôt un sentier à peine visible et finit par +s'effacer complètement, coupé par un fossé. + +Sanine était d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna se +récria: + +--Non, non, je veux aller à la montagne. Allons à travers champs, tout +droit, comme les oiseaux volent. + +Elle obligea son cheval à sauter par-dessus le fossé. Sanine en fit +autant. + +De l'autre côté s'étendait une prairie, d'abord sèche, ensuite humide et +qui finit dans un marécage; on voyait l'eau sourdre partout et former +par place des mares. + +Maria Nicolaevna conduisit exprès son cheval en plein dans le marais, et +se mit à rire en criant: + +--Faisons l'école buissonnière! Vous savez ce que c'est que de chasser +au moment des eaux printanières, demanda-t-elle à Sanine. + +--Je le sais, répondit le jeune homme. + +--J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Je +l'accompagnais souvent... au printemps, c'est adorable!... Nous aussi, +aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanières... +Seulement je vois que vous êtes un vrai Russe, et vous voulez épouser +une Italienne... Enfin, c'est votre sort!... Tiens! encore un fossé! +Hop, hop, hop!... + +La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola, +ses cheveux se déroulèrent sur son dos. + +Sanine voulut sauter à bas de son cheval pour ramasser le chapeau, mais +l'amazone le retint: + +--Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-même... + +Elle se pencha très bas tout en restant en selle, accrocha le voile avec +le manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sans +relever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip! + +Sanine galopait à côté de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait les +fossés, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissant +la montagne, redescendant le versant opposé, et tout le temps il gardait +les yeux attachés sur le visage de sa compagne. + +Quel éclat! tout ce visage s'épanouissait: les yeux se dilataient, +avides, clairs, sauvages; les lèvres s'ouvraient, les narines +palpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardait +droit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son âme semblait +s'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, du +ciel, du soleil et même de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoi +rencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore, +encore... + +--Sanine, cria-t-elle... c'est tout à fait comme dans la _Lénore_ de +Burger; seulement vous n'êtes pas mort? N'est-ce pas, vous n'êtes pas +mort? Moi, je suis bien vivante... + +Ce n'était plus une amazone qui galopait, c'était un jeune centaure +féminin--demi-animal, demi-Dieu!--Et cette terre docile et bien +disciplinée s'étonne devant la bacchante qui la piétine. + +Enfin, Maria Nicolaevna arrêta son cheval trempé de sueur et couvert de +boue. + +La cavale fléchissait sous l'écuyère, et le puissant et lourd étalon de +Sanine perdait son souffle. + +--Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmure +d'extase. + +--C'est beau! répondit avec transport Sanine. + +Son sang bouillonnait aussi. + +--Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore! + +Elle lui tendit la main, son gant était déchiré. + +--Je vous ai dit que je vous amènerais dans la forêt, «vers les monts! +vers les montagnes!» + +En effet, couronnée par un mont altier, la montagne se dressait à deux +cents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers. + +--Regardez, voici le chemin... Rajustons-nous un peu... et en route! +Mais au pas!... Il faut permettre à nos chevaux de respirer un peu. + +Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevna +rejeta en arrière ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira. + +--Mes mains sentiront le cuir, dit-elle... Mais cela nous est égal. + +Elle souriait et Sanine souriait aussi. + +Cette course échevelée les avait rapprochés et unis. + +--Quel âge avez-vous? demanda-t-elle tout à coup. + +--Vingt-deux ans. + +--Est-ce possible?... Moi aussi j'ai vingt-deux ans... C'est un bon +âge... Additionnez toutes nos années et vous serez encore loin de la +vieillesse... Pourtant il fait chaud... Dites-moi, est-ce que je suis +rouge? + +--Comme une fleur de pavot!... + +Elle passa son mouchoir sur son visage. + +--Dès que nous serons dans le bois, il fera frais... C'est un vieux +bois... comme qui dirait un vieil ami... Avez-vous des amis?... + +Sanine réfléchit un instant. + +--Oui, j'en ai... mais peu... De vrais amis, je n'en ai pas... + +--Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux... ce cheval, par +exemple, c'est aussi un ami... Comme il me porte délicatement! Ah! oui, +l'on est très bien ici! Est-il possible que je parte pour Paris +après-demain? + +--Est-ce possible? répéta Sanine. + +--Et vous, vous partirez pour Francfort? + +--Oh! moi, certainement, je retournerai à Francfort. + +--Eh bien! allez-y... Je vous donnerai ma bénédiction... Mais +aujourd'hui, c'est notre jour, à nous, à nous... rien qu'à nous! + +Les chevaux avaient atteint la lisière du bois et ils pénétrèrent dans +la forêt. L'ombre fraîche les enveloppa doucement de toutes parts. + +--Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna... Allons au plus +profond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine. + +Les chevaux avançaient lentement dans les profondeurs de la forêt, se +balançant et reniflant. + +Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engagea +dans un défilé très étroit. L'odeur de la bruyère, des fougères, de la +résine de pin, de la fane de l'année précédente montait du sol... des +crevasses de rochers bruns s'exhalait une fraîcheur pénétrante... Des +deux côtés du chemin s'élevaient des monticules couverts de mousse +verte. + +--Arrêtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur ce +velours. Aidez-moi à descendre de cheval. + +Sanine mit pied à terre et courut auprès de madame Polosov. Elle +s'appuya sur ses épaules, sauta vivement à terre, et s'assit sur un +tertre de mousse. + +Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride. + +Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui. + +--Sanine, savez-vous oublier? + +Sanine se rappela ce qui s'était passé la veille en voiture... + +--Est-ce une question... ou un reproche? demanda-t-il. + +--De ma vie je n'ai adressé un reproche à quelqu'un... Croyez-vous aux +ensorcellements? + +--Comment? + +--Par des enchantements... comme disent chez nous les moujiks dans leurs +chansons. + +--Ah! voilà ce que vous voulez dire. + +--Oui... c'est cela... j'y crois... y croyez-vous? + +--L'ensorcellement... l'enchantement... répéta Sanine... Tout est +possible dans ce monde... Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'y +crois... Je ne me reconnais plus... + +Maria Nicolaevna réfléchit un instant puis regarda autour d'elle. + +--Il me semble que je connais cet endroit... Sanine, regardez s'il n'y a +pas une croix rouge sur le tronc de ce grand chêne, derrière... Y +est-elle? + +Sanine s'approcha de l'arbre... + +--Oui, il y a une croix. + +Maria Nicolaevna sourit: + +--Ah bon! Je sais maintenant où nous nous trouvons... Nous ne nous +sommes pas écartés de notre route... Qui est-ce qui cogne comme ça?... +Un bûcheron? + +Sanine regarda dans la direction du bruit. + +--Oui... un homme coupe les branches mortes... + +--Je veux mettre mes cheveux en ordre... On peut me voir et me juger... + +Elle souleva son chapeau et se mit à natter ses longues tresses, +gravement et sans prononcer une parole. + +Sanine restait toujours debout devant elle. + +Les formes élégantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous les +plis sombres du drap, auquel ici et là se collaient des brins de mousse. + +Un des chevaux tout à coup se secoua derrière Sanine. Le jeune homme +tressaillit de la tête aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux, +ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon. + +Il disait la vérité en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. En +effet, il était ensorcelé... Tout son être était possédé d'une seule +pensée, d'un seul désir. + +Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pénétrant. + +--Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau... +Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici... Non.. attendez!... Ne +vous éloignez pas... Qu'est-ce qu'on entend? + +Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, ébranlant l'air +dans le bois. + +--Est-ce possible? Le tonnerre? + +--On dirait, en effet, que c'est le tonnerre... + +--Mais c'est une véritable fête... Quelle fête... C'est la seule chose +qui nous manquait... + +Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longs +roulements. + +--Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier de +l'Énéïde?... _Eux_ aussi ils ont été surpris par l'orage dans une +forêt... Maintenant, sauvons-nous. + +Elle se releva d'un bond. + +--Amenez-moi mon cheval... Présentez-moi votre main... Ainsi... Je ne +suis pas lourde. + +Elle s'élança en selle, légère comme un oiseau. + +Sanine remonta à cheval. + +--Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assurée. + +--Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout en +rassemblant les brides. + +--Suivez-moi, cria-t-elle à Sanine d'un ton de commandement. + +Elle rejoignit le sentier et après avoir passé la croix rouge, elle +descendit dans un chemin enfoncé, arriva à un carrefour, tourna à +droite, et de nouveau gravit la montagne. + +L'amazone savait évidemment où elle allait, le chemin qu'elle avait +choisi pénétrait toujours plus dans les profondeurs de la forêt. + +Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elle +avançait d'un air impérieux, et Sanine la suivait docilement sans une +étincelle de volonté dans son cÅ“ur qui se pâmait. + +Une pluie fine commença à tomber. Maria Nicolaevna accéléra la marche de +son cheval et Sanine en fit autant. + +Enfin, à travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperçut à l'abri +du rocher gris une misérable hutte avec une porte dans le mur formé de +branches entrelacées. + +Maria Nicolaevna obligea son cheval à se frayer un passage entre les +sapins, puis elle sauta à terre, et courut devant l'entrée de la +guérite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: Énée! + + * * * * * + +Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagnés du +groom, qui dormait en selle, rentraient dans leur hôtel à Wiesbaden. + +Polosov vint au-devant de sa femme en tenant à la main la lettre qu'il +avait écrite au régisseur, mais ayant regardé avec attention Maria +Nicolaevna, son visage exprima du mécontentement et il dit à demi-voix: + +--Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute réponse madame +Polosov haussa les épaules. + +Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria +Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre. + +--Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort? + +--Je vais où tu seras,--et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu me +chasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sa +dominatrice. + +Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune homme +et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait +lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un +sifflement de serpent triomphant sur les lèvres--tandis que ses yeux +larges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que le +rassasiement et la férocité impitoyable de la victoire. + +Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là . + + + + +XLIII + + +Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses +papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de +grenat. + +Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans sa +mémoire. + +Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosov +des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il +revécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et ne +voulut plus se souvenir. + +Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut... Oh, non! Il savait, il ne +savait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais la +honte l'étouffait--même en ce jour, après tant d'années écoulées, il a +peur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait, +noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas à +sa mémoire de se taire. + +Mais il a beau se détourner de ces souvenirs, il ne parvient pas à les +effacer complètement. + +Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il a +envoyée à Gemma et pour laquelle il n'a pas reçu de réponse... + +Après une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chez +elle?... Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honnêteté +pour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confiance +en lui, tout respect de soi-même, il ne pouvait plus rien garantir. + +Sanine se rappela encore comment, après--ô honte!--il envoya le valet de +Polosov à Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, il +ne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pour +Paris! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la cour +à son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague de +fer comme celle que Maria Nicolaevna avait donnée à Sanine!!! + +Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore. + +Un matin le garçon lui remit une carte de visite portant le nom de +Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modène. Et +Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put échapper à une +rencontre dans le couloir. + +Il revoit le visage irrité de l'ex-chanteur dont le toupet se hérissait +encore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore ses +exclamations et ses malédictions: _Maledizione!_ + +Ces mots affreux retentissent encore à ses oreilles: _Codardo! Infame +traditore!_ (Lâche, traître infâme.) + +Sanine ferme les yeux et secoue la tête, il regarde à droite, à gauche, +mais malgré lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'étroite +banquette de devant; sur les sièges du fond sont confortablement assis +Maria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement la +voiture loin de Wiesbaden... à Paris! à Paris! + +Polosov mange une poire que Sanine lui a préparée, et Maria Nicolaevna +le regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connaît déjà , le +sourire du propriétaire, du seigneur... + +Mais, ô Dieu! là , au coin de la rue, un peu après la sortie de la +ville--n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio! +Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché. + +Y a-t-il longtemps que ce jeune cÅ“ur adorait en lui un héros, un +idéal?--Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que Maria +Nicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder,--ce +visage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant de +ressemblance avec _d'autres yeux_, s'attachent sur Sanine et les lèvres +se serrent... puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure... + +Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine--à qui? À Tartaglia qui +est là , lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de +cet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable... +Quelle honte! + +Enfin--la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes les +viles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni de +se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé. + +Ensuite vient le retour dans la patrie--la vie brisée, vidée; le petit +train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins +amer et non moins inutile. + +C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une +douleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'une +dette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue. + +Le calice est rempli... Assez! + +Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soit +encore là ? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour ne +l'a-t-il pas retrouvée? + +Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions,--et +déjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il a +pu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant de +passion... pour une femme qu'il n'a jamais aimée?... + +Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leur +annonçant qu'il parlait pour l'étranger. + +Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittait +Saint-Pétersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler un +appartement confortable et de prendre un abonnement à l'Opéra-Italien où +devait chanter la Patti en personne... Oui, la Patti, la Patti +elle-même!... + +Les amis de Sanine recherchèrent les causes de son départ, mais les +hommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui, +et le jour où Sanine partit pour l'étranger, une seule personne +l'accompagna à la gare; c'était son tailleur, un Français, qui avait +l'espoir de faire régler une note en souffrance «pour un saute-en-barque +en velours noir... et tout à fait chic.» + + + + +XLIV + + +Sanine avait annoncé à ses amis qu'il partait pour l'étranger, mais il +ne leur avait pas dit où il allait. + +Il se rendit directement à Francfort. Le quatrième jour il arriva dans +cette ville où il n'était pas revenu depuis 1840. + +L'hôtel du «Cygne Blanc» était toujours à la même place, mais n'était +plus un hôtel de premier ordre. + +La _Zeile_, la rue principale de Francfort, avait peu changé, mais il ne +restait plus trace de la rue où se trouvait jadis la confiserie Roselli. + +Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et où il +ne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pour +faire place à de hautes constructions et à d'élégantes villas; même le +jardin public où Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'était +agrandi et avait changé au point que Sanine se demanda s'il ne s'était +pas trompé de jardin? + +Comment se retrouver? À qui s'adresser? Trente ans s'étaient écoulés. + +Les personnes que Sanine avait interrogées n'avaient jamais entendu le +nom de Roselli; le maître d'hôtel lui avait conseillé de prendre des +renseignements à la Bibliothèque publique, où il trouverait de vieux +journaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils les +indications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer. + +Dans son désespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber. + +Oh! celui-là , tout le monde le connaissait, mais ces renseignements +n'éclairèrent pas Sanine sur ce qu'il désirait savoir. L'élégant commis, +sa fortune faite, s'était livré à des spéculations, avait fait faillite +et était mort en prison... + +Ces nouvelles d'ailleurs laissèrent Sanine très indifférent, et il +commençait à se dire qu'il avait agi précipitamment en venant comme cela +à Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tomba +sur le nom de Von Daenhoff, major en retraite. + +Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire à l'adresse +indiquée, sans savoir si ce Daenhoff était l'officier qu'il avait connu, +ou, dans le cas où ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que la +famille Roselli était devenue. + +Mais le noyé s'accroche à une paille. + +Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme à tête +blanche il reconnut d'emblée son ancien adversaire. + +Daenhoff le reconnut également et fut très content de le voir, cela lui +rappelait sa jeunesse et ses aventures. + +Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuis +longtemps émigré en Amérique, à New-York, que Gemma avait épousé un +négociant et que le major connaissait un marchand de Francfort qui +devait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avec +l'Amérique. + +Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse--et, ô joie! +son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York, +Broadway n° 501. + +Il est vrai qu'elle datait de 1863. + +--Espérons, s'écria Daenhoff, que notre beauté de Francfort est encore +de ce monde et qu'elle demeure toujours à New-York. + +Puis, baissant la voix, il ajouta: + +--À propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui était +à Wiesbaden--madame von Bo... von Bozolov.--Elle vit toujours? + +--Non, répondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte. + +Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine détournait la tête et +se renfrognait, il ne dit plus rien et se retira. + + * * * * * + +Le jour même Sanine envoya une lettre à madame Gemma Slocum à New-York. +Il lui dit qu'il lui écrivait de Francfort où il était venu à sa +recherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit +d'espérer une réponse, car il ne méritait pas son pardon; il n'avait +qu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuis +longtemps oublié jusqu'à son existence. + +Il ajouta qu'il s'était décidé subitement à lui écrire à la suite d'une +circonstance qui avait évoqué devant lui les images du passé avec une +force extraordinaire. + +Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de ne +pas se méprendre sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire cette +lettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'une +faute, qu'il avait cruellement expiée, n'avait pas été pardonnée. Il +l'implorait de lui écrire seulement deux mots pour lui dire comment elle +se trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'était choisie. + +«En m'envoyant ne fût-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant sa +lettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle âme, et je +vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier soupir. Je suis +actuellement à l'hôtel du _Cygne Blanc_, à Francfort, et j'attendrai ici +votre réponse jusqu'au printemps.» Il souligna ces derniers mots. + +Sanine expédia sa lettre et l'attente commença. + +Il passa six semaines à l'hôtel sans sortir de sa chambre et ne voyant +personne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui écrire n'ayant pas son +adresse, et Sanine s'en félicitait; il savait que lorsqu'il recevrait +une lettre, il saurait de _qui_ elle vient. + +Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres sérieux, +des livres d'histoire. + +Ces lectures prolongées, ce silence, cette vie repliée sur soi-même +répondait à son état d'âme. Il savait gré à Gemma de la lui avoir +indirectement procurée. + +Mais est-elle vivante? Lui répondra-t-elle? + +Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbre +américain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe était +d'écriture anglaise. + +Sanine ne reconnut pas cette écriture et son cÅ“ur se serra. Il avait +peur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma! + +Il fondit en larmes. + +Ce nom écrit au bas de la page sans être accompagné du nom de famille +était un gage de pardon. + +Il déplia une fine feuille de papier à lettres bleu--une photographie +tomba sur le plancher. Il la releva précipitamment, et resta ébahi: +Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mêmes +yeux, la même bouche, le même type de visage. + +Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.» + +La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de ne +pas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha +pas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé, +mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sa +rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait +empêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avait +été la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit +ans elle vit heureuse et dans l'abondance. + +Leur maison est connue de tout New-York. + +Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une +fille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie la +photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à sa +mère. + +Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre. + +Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille et +son gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de +ses enfants et élever ses petits-enfants. + +Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort la +veille du jour fixé pour le départ de Francfort. + +«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle +mort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans les +rangs des _Mille_ avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuré +chaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous en +étions fiers,--et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous est +sacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!» + +En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie +de Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout +la paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir, +bien qu'une telle rencontre fût peu probable. + +Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette +lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces +sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La +musique seule pourrait les exprimer. + +Sanine répondit immédiatement et envoya à Marianna Slocum «d'un ami +inconnu», comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbement +enchâssée de perles fines. Bien que ce présent fût d'une grande valeur, +il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente années qui s'étaient écoulées +depuis son séjour à Francfort, il avait gagné une fortune considérable. +Il revint à Saint-Pétersbourg au commencement du mois de mai--mais pas +pour longtemps probablement. + +On assure qu'il cherche à vendre son domaine et qu'il pense partir pour +l'Amérique. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES *** + +***** This file should be named 35657-8.txt or 35657-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/5/35657/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35657-0.zip b/35657-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b39ea8b --- /dev/null +++ b/35657-0.zip diff --git a/35657-8.txt b/35657-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f427396 --- /dev/null +++ b/35657-8.txt @@ -0,0 +1,7751 @@ +The Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Eaux printanières + +Author: Ivan Tourgueneff + +Translator: Michel Delines + +Release Date: March 22, 2011 [EBook #35657] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +EAUX PRINTANIÈRES + +IVAN TOURGUENEFF + +Nouvelle traduction inédite de MICHEL DELINES + +PARIS + +ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR + + + + +AVERTISSEMENT + + +Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe, +Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus et +appréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public. + +Ivan Tourgueneff avait débuté par les _Récits d'un Chasseur_, qui +l'avaient d'emblée classé hors de pair. + +«Il acheva de s'insinuer dans les coeurs, dit M. Melchior de Voguë [_La +Russie_. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du même +ordre, avec des romans sentimentaux, comme _la Nichée de Gentilshommes_, +dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, à +la sobriété des moyens qui le produisent. Dans _Roudine_, il analysait +le manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochait +à ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait: +«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas +sûr que nous l'ayons inventé.» Dans _Pères et Fils_, il sondait le fossé +infranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage et +celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui +allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrès +croissants dans _Fumée_; il en décrivit les manifestations extérieures +dans _Terres vierges_. + +»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et la +domination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour la +divination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous ses +rivaux par la force du génie plastique; instruit à notre discipline +intellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, _il est le +seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; il +est l'artiste par excellence_. Les courts récits de cet inimitable +prosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste +n'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussi +rigoureuse perfection de forme.» + +Le moment est venu de réunir les oeuvres du plus parfait écrivain de ces +derniers temps en une collection complète, que son prix modique rendra +accessible à toutes les bourses même les plus modestes. + +La traduction de l'oeuvre de Tourgueneff a été confiée à M. Michel +Delines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtemps +apprécies par le public. + +Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume. + + + + +EAUX PRINTANIÈRES + +... Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eaux +printanières. + +(_Une vieille romance russe._) + + +Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que son +domestique eut allumé les bougies, il le congédia--et se jetant dans un +fauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains. + +Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale. + +Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommes +instruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous les +hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,--lui-même +avait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, et +cependant jamais encore ce _tædium vitæ_ dont parlent déjà les Romains, +jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusement +dominé, si violemment étreint. + +S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui, +de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur +d'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleur +l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit +d'automne;--et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni de +cette amertume. + +Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne +dormirait pas. + +Il se mit à réfléchir,... avec paresse, lourdement, méchamment. + +Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout ce +qui est humain. + +Il passa en revue tous les âges,--lui-même venait d'entrer dans sa +cinquante-deuxième année--et il n'en épargna aucun. Toujours le même +effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujours +se mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient.--Puis, tout à +coup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige... et avec la +vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui +dévore et qui ronge... et après, le saut dans l'abîme! + +Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!... Heureux qui +ne voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer, +les maladies, les souffrances... + +La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètes +la décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile et +transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même il +est assis dans une barque vacillante,--tandis que là-bas, sur ce fond +sombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstres +difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la +folie, la misère, la cécité... + +Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter à +la surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore une +minute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!... + +Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer... +il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui... Pourtant son +heure viendra... il fera chavirer la barque... + +Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deux +fois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant les +tiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers, +surtout parmi ses vieilles lettres de femmes. + +Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne +cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se +délivrer des pensées qui le tourmentaient. + +Après avoir au hasard ouvert quelques lettres,--dans l'une, il trouva +une fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur était +passée,--il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettres +de côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cette +paperasse inutile. + +Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à coup +largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de +forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, sur +une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat. + +Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout à +coup, il poussa un faible cri. + +Ses traits exprimèrent du regret et de la joie. + +C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a +longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à coup +lui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge. + +Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans le +fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux +mains. + +«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il. + +Et il se rappela des choses depuis longtemps passées. + +Voici les souvenirs évoqués par Sanine. + + + + +I + + +Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième +année, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en +Russie. + +Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant et +presque sans famille. + +À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers de +roubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenir +un fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service de +l'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible. + +Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva à +Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer à +Saint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins de +fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour +le _beiwagen_, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Il +avait donc beaucoup de temps à perdre. + +Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôtel +du _Cygne Blanc_, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville. +Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit +un pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste que +le _Werther_, et encore dans une traduction française. Il fit une +promenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme il +sied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir, +fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites +rues de Francfort. + +Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserie +italienne. Giovanni Roselli.» + +Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la première +boutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur les +rayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie, +des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocaux +renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais +le magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placée +près de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes, +teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le +plancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panier +de bois sculpté qui était renversé. + +Un bruit confus venait de la pièce voisine. + +Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée, +puis haussant la voix, il cria: + +--Il n'y a personne? + +Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine resta +frappé d'admiration... + + + + +II + + +Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur ses +épaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie; +ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main et +l'entraîna, criant d'une voix haletante: + +--Venez vite, par ici, venez à son secours! + +Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cet +appel, il resta cloué à la même place. + +Il n'avait jamais vu une telle beauté. + +La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit: + +--Mais venez donc, venez! + +Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portait +convulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense, +que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrière +elle. + +Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit, +étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorze +ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'était +son frère. + +Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de +marbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffus +et noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcils +immobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées. + +La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le +plancher, l'autre était rejeté derrière la tête. + +L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravate +étroite lui serrait le cou. + +La jeune fille courut vers lui avec des sanglots. + +--Il est mort, il est mort! cria-t-elle.--Il y a un instant, il était +assis ici, causant avec moi,--lorsque tout à coup il est tombé et, +depuis, il n'a plus fait un mouvement... Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le +sauver? Et maman qui n'est pas à la maison? + +Puis vivement, elle cria en italien: + +--Eh bien, Pantaleone, le médecin... As-tu ramené le médecin? + +--Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouée +derrière la porte. + +Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dans +une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de +laine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses pieds +ankylosés. + +Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveux +gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissait +par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au +vieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue plus +complète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse +grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds. + +--Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le +vieillard en italien. + +Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux, +chaussés de souliers hauts attachés par des rubans. + +--J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il. + +Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la +bouteille. + +--Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille, +et elle étendit la main du côté de Sanine. + +--Oh! Monsieur, oh! _mein Herr!_ vous ferez quelque chose pour nous +venir en aide! + +--Il faut le saigner--c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone. + +Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savait +pertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des +attaques d'apoplexie. + +--C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il +à Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il. + +Le vieux releva son minois ratatiné. + +--Qu'est-ce que vous demandez? + +--Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français. + +--Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit. + +Le vieillard comprit enfin. + +--Ah! des brosses, _Spazzette!_ Pour sûr nous avons des brosses! + +--Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous le +frictionnerons. + +--Bien... _Benone!_ Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pas +nécessaire de lui verser de l'eau sur la tête? + +--Non... Nous verrons plus tard... Allez vite prendre des brosses. + +Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre et +revint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux. + +Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regarda +plein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air de +quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage. + +Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon, +ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissant +une brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine et +les mains. + +Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes et +le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près du +divan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer une +paupière couvait du regard le visage de son frère. + +Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'oeil observait la +jeune fille. + +--Dieu! qu'elle est belle! pensait-il. + + + + +III + + +Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle forme +aquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure; +son teint était uni et mat--un ton d'ivoire ou d'écume blanche;--les +cheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori +au palais Pitti,--les yeux surtout étaient remarquables, d'un gris +sombre, l'iris encadré d'un liseré noir--des yeux splendides, +triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur en +assombrissaient l'éclat. + +Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait. + +Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté! + +La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenait +son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère ne +commençait pas à respirer. + +Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcher +d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son +attention. + +Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup de +brosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffes +de ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens, +comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie. + +--Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone, +lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène, +se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer. + +--Tartaglia--_Canaglia!_ lui cria le vieillard. + +Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils +s'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclata +dans son regard. + +Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légère +coloration, les paupières remuèrent... les narines se dilatèrent. +L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira... + +--_Emilio_, cria la jeune fille... _Emilio mio_. + +Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient +encore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le même +sourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son bras +pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine. + +--Emilio, répéta la jeune fille en se levant. + +Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à tout +instant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou. + +--Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte. + +Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, au +visage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûr +la suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule. + +La jeune fille courut à leur rencontre. + +--Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la +dame qui venait d'entrer... + +--Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue... Je rentrais... lorsque +près de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise. + +Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'était +passé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus en +plus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer à +se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde. + +--Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecin +en s'adressant à Sanine et à Pantaleone... Vous avez très bien fait... +C'était une excellente idée... Maintenant nous allons voir ce que nous +pouvons encore lui administrer... + +Il tâta le pouls du jeune homme. + +--Hum! montrez-moi votre langue! + +La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement, +fixa ses yeux sur elle et rougit... + +Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut se +retirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la porte +d'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta: + +--Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous +viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?... Nous vous devons tant +d'obligations... Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort... +Nous voulons pouvoir vous remercier... Maman tient à vous exprimer +elle-même sa reconnaissance... Il faut nous dire votre nom... Vous devez +venir partager notre joie... + +--Mais... c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine. + +--Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille. + +--Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat, +ajouta-t-elle. Vous me le promettez?... Je dois vite retourner auprès du +malade... Nous comptons sur vous! + +Que pouvait faire Sanine? + +--Je viendrai! répondit-il. + +La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son +frère. + +Sanine se retrouva dans la rue. + + + + +IV + + +Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie +Roselli, il fut reçu comme un parent. + +Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; le +médecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup de +prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une +propension aux maladies de coeur.» + +Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avait +été si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout danger +avait disparu. + +Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une ample +robe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de laine +bleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et tout +autour de lui était à la joie. + +Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se +dressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolat +odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux, +des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaient +dans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait un +moelleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendre +place. + +Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la +connaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans en +excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fort +heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait à +minauder et à cligner des yeux. + +Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parler +de sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furent +un peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'il +parlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer la +conversation en français si cela lui était plus agréable, car toutes +deux comprenaient cette langue et la parlaient. + +Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition. + +«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe +pût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine, +Dmitri, leur plut de même beaucoup. + +La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait +vu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infiniment +mieux que «Demetrio». + +Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes, +qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie. + +La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom, +Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, qui +était venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité de +confiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellent +homme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela, +républicain! + +En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huile +placé au-dessus du divan. + +--Il faut croire que le peintre,--«un républicain aussi!» ajouta madame +Roselli en soupirant,--n'avait pas su saisir parfaitement la +ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous +les traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini! + +Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de +Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège. +Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle +s'était presque germanisée. + +Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plus +que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour, +puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que +tous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtout +Emilio... + +--Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma. + +--Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère. + +Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoi +vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps +de son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie. + +--_Un grand'uomo!_ affirma Pantaleone d'un air grave. + + + + +V + + +Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressait +l'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait. +Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuque +à la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout +en poussant de petits cris effarouchés. + +Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe. + +Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis +longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille +Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du +domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne, +il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant +impitoyablement ses jurons. + +--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque +tous les Allemands. + +En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire +de Sinigaglia, où l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca +romana_. + +Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations +d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il +était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par +tous les siens. + +Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait +sur les sirops ou les bonbons. + +Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et +d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en +grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,--et comment +aurait-il pu refuser? + +Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme +chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable. + +Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe, +du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de +Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes. + +Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était +né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on +l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question: + +--Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle +dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre +intitulé: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore? + +--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria +Sanine. + +Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme +une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des +hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:--il +est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la +terre, et le seul où les paysans sont obéissants. + +Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus +exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame +Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui +montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient +blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de +façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois +doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit +doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le +_Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pavé_. + +Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent +surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent +de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient +donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer +la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il +traduisit et chanta. La musique était de Glinka. + +L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de +bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe +et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle +prononçait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien. + +Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque +chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et +chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mère avait dû +avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un +peu faible, mais agréable. + + + + +VI + + +C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait. + +Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne +pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la +jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages +expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel +devait s'ouvrir. + +Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de +connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la +bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau +visage, bien qu'il le vît tous les jours. + +Le _duettino_ terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très +belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix +change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se +ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien +autrefois. + +Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara +que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un +temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait +à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs +classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours. +Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de +chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on +pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en +son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince +Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il était intimement +lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une +tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des +montagnes d'or!... Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter +l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._ + +Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent... + +Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les +yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en +particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une +admiration sans bornes. + +--Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia--«_il gran +Garcia_»--n'a condescendu à chanter comme les petits +ténors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de +poitrine, _voce di petto, si!_ + +Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot. + +--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_ +J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo +maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia était Othello, je jouais +Jago.--Et quand il prononçait cette phrase: + +Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante, +enrouée, mais toujours pathétique lança: + +_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non +temero._ + +--... Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en +arrière, et je répétais après lui: + +_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temèr piu non dovro!_ + +... Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: _Morro!... ma +vendicato._ + +... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air célèbre de +«_Matrimonio segreto_» _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_, +après ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, écoutez bien, vous +verrez comme c'est merveilleux, _com'è stupendo!..._ + +Le vieillard commença une fioriture très compliquée--mais à la dixième +note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit: + +--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte? + +Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis +courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes +amicales sur l'épaule. + +Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a +déjà dit. + +Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa +langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture +d'italien; il se mit à parler du _paese del Dante dove il si suona_: +cette phrase et ce vers célèbre «_Lasciate ogni speranza_» formaient +tout le bagage poétique italien du jeune touriste. + +Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il +enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant +des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais +cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal... + +Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive +aux enfants gâtés, dit à sa soeur que si elle voulait amuser leur hôte, +elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz, +qu'elle lisait si bien. + +Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et +lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle +s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit +livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour +d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»--geste très italien--et se +mit à lire à haute voix. + + + + +VII + + +Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort +avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites +comédies légèrement esquissées, écrites en patois. + +En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait +chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages; +elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce +peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son +visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un +bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques, +bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante, +grasseyait... + +Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs--à l'exception de +Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question +de lire l'oeuvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une +explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la +tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui +secouaient les anneaux moelleux de ses boucles sur son cou et ses +épaules. + +Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son +livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture. + +Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant +comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une +expression si comique et parfois presque triviale. + +Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes +filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes +d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère +teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments +enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste, +s'abstenait le plus possible. + +La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce +soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures... + +Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué. + +--Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore. + +--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place +dans la diligence. + +--Et quand part la diligence? + +--À dix heures et demie. + +--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu... +je continuerai ma lecture... + +--Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda +Frau Lénore. + +--J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace +douloureuse. + +Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa +mère la gronda. + +--Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela +te fait rire? + +--Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas +monsieur Sanine... et nous tâcherons de le consoler... Voulez-vous de la +limonade? + +Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté +générale fut rétablie. + +Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer. + +--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit +Gemma... À quoi bon vous dépêcher de partir?... Vous vous amuserez tout +autant ici qu'ailleurs. + +Elle se tut. + +--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs! +ajouta-t-elle en souriant. + +Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant +vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un +ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent. + +--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau +Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de +Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire +dans son magasin... Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus +grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier +commis... Il sera très heureux de vous être présenté. + +Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit. + +--L'heureux fiancé! pensa-t-il. + +Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille +une expression moqueuse. + +Il prit congé de madame Roselli et de sa fille. + +--À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau +Lénore. + +--À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans +dire. + +--À demain! répondit Sanine. + +Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au +coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que +lui causait la lecture de Gemma. + +--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una +caricatura_. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un +personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine +Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz, +spertz_, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et +en écarquillant les doigts. + +Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait... + +Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin. + +Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit +passablement troublé. + +Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son +oreille. + +--Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre +d'hôtel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas +parti? + +Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin. + + + + +VIII + + +Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui +annoncer la visite de deux messieurs. + +L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable, +avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le +fiancé de la belle Gemma. + +Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout +Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux +ni plus avenant que M. Kluber. + +Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la +grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un +genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en +Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante. + +De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu +grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir +aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que +derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du +respect aux clients. + +Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait +pour s'en convaincre d'un coup d'oeil sur ses manchettes impeccablement +empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une +voix de basse assurée et moelleuse, mais pas trop élevée et même avec +des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui +convient pour donner des ordres à des subordonnés:--«Montrez à Madame le +velours de Lyon ponceau».--«Donnez une chaise à Madame!...» + +M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il +inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les +jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si +exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce +jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!» + +Le fini de sa main droite dégantée,--de sa main gauche couverte d'un +gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond +duquel s'étalait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit à +Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge: +chaque ongle était à lui seul une oeuvre d'art. + +Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu +présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur +étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au +frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers +Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction +de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche. + +M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à +monsieur l'Étranger. + +Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était +très heureux... que le service rendu était insignifiant... et il invita +ses hôtes à s'asseoir. + +Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se +posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu +confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par +politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute. + +En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux +pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif +regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer +au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un +dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de +Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter +monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne +refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa présence. + +Sanine, en effet, consentit à _orner_ de sa présence cette partie de +plaisir--et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut +dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon +couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles +de ses bottes neuves... + + + + +IX + + +Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de +s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre, +mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses +talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la +permission de rester encore un moment. + +--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin +ne me permet pas encore de travailler. + +--Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre +Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un +prétexte pour ne rien faire. + +Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se +trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les +effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de +chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à +laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son +nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa soeur, de +Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute +leur manière de vivre. + +Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une +vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé +la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui. +Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses +secrets. + +Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il +_savait_, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste, +musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la +preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière. +Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une +grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli +l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis +ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du +velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des +«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de +mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les +magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix +d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber! + +--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès +que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin. + +--Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine. + +--Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec +moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous! +Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous... Vous pourrez +glisser un mot à maman en faveur de moi... en faveur de ma carrière +artistique... + +--Eh bien! allons, dit Sanine. + +Et ils sortirent ensemble de l'hôtel. + + + + +X + + +Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le +reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille +une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le +déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis +de plaider sa cause auprès de sa mère. + +--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon. + +Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine, +et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester +immobile. + +Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir +noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des +cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur +éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits +classiquement sévères de la jeune Italienne. + +Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de +la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et +brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts +souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de +Raphaël. + +Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se +retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il +valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta. + +Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait +une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin +planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons +chantaient en choeur avec ivresse dans les branches touffues des arbres +parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores +baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant +l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la +fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus +agréable... + +Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait +plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune +ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber +pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur +les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné +de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais +il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère. + +--Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille +en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier +rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de +tenir la première place? + +Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art. +Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il +faut avant tout posséder un _certo estro d'epirazione_--un certain élan +d'inspiration! + +Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû +posséder cet _estro_ et pourtant... + +--C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone. + +--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio +n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet _estro_? + +--Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais +Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur +lui-même... + +--Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa +jeunesse il a cédé à des entraînements... + +Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en +répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!» + +Gemma dit alors que si Emilio se sentait un coeur de patriote, et s'il +tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on +pourrait pour cette oeuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas +pour le théâtre...» + +À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne +pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être +elle-même, une affreuse républicaine!... + +Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se +plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait +éclater. + +Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de +Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle +lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des +coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se +tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle +commença à faire l'éloge de sa mère. + +--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!... Que +dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux +de maman! + +Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa +mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit +l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore; +alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux. + +Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration. + +Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux. + +Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui +était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers. + +Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir +repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa +mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française, +mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force. + +Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la +sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et +elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites +souris. + +Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et +s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta +immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses +lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa +mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers +Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque. + +Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de +toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à +demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses +fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de +couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement +repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller +et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi +pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis +d'ombre, et quand même lumineux... + +Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se +trouvait-il là? + + + + +XI + + +La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de +fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le +premier client de la journée. + +Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en +retirant son bras. + +--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse +au jeune Russe. + +Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra +dans la confiserie. + +Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe. + +--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la +porte. + +--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton. + +Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la +marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il +répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans +le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie. + +L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur +sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche +pour étouffer son rire fou. + +À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième... + +--J'ai de la veine, pensa Sanine. + +Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre +de bonbons. + +Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers +dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves +et les bonbons des bocaux et des boîtes. + +Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché +l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons. + +Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté +inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux. + +Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce +comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle +jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le +soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des +marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du +couchant, et que le coeur se mourait d'une douce langueur de paresse, +d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse. + +Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut +nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place +près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de +sa fille. + +--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua +Gemma. + +Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et +s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le +même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient +parfaitement qu'ils jouaient la comédie. + +Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz: +«À travers les monts, à travers les plaines!» + +Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air +immobile. + +Gemma tressaillit. + +--Cette musique va réveiller maman! + +Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du +joueur d'orgue et le décida à se retirer. + +Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de +tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle +mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour. + +Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il +aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle +préférait cette musique à toute autre. + +La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à +Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque. + +Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque +peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en +bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse +effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et +les pétales des fleurs. + + + + +XII + + +Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait +ennuyeux! + +Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et +fantastique du conteur. + +--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans +dédain. + +Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de +ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car +elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue. + +C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être +dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque. +Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre. + +Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle +le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer... + +Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre +dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il +s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre +restent vains. + +La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui +est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et +il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé +entre ses doigts. + +Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le +dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma. + +--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations +semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons. + +Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques +instants il amena la conversation sur M. Kluber... + +C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas +encore arrivé de penser au fiancé de Gemma. + +À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant +légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit +l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait +projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur +Sanine se tut de nouveau. + +Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire. + +Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla +Frau Lénore. + +Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami. + +Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer +que le dîner était servi. + +L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le +rôle de cuisinier. + + + + +XIII + + +Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la +chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita +à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias. + +Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux. + +Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine +s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au +présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé. +Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être +exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour +ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la +romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie: +«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!...» + +Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur! + +Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au +«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué, +où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux. + +Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia +d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton, +parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau, +apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un +vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches +de Napoléon sur sa trahison. + +Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras +croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en +français... et dans quel français? Tartaglia était assis devant son +Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant +timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps +en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur +ses pattes de derrière. + +--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans +l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français. +Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un +aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée. + +Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous +les autres. + +Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de +petits cris plaintifs, très drôles... Sanine était en extase devant ce +rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour +chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se +séparer. + +Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à +maintes reprises:--À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en +emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois +pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux +tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi +recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient +toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les +autres images et représentations. + +Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni +aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce +qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui. + + + + +XIV + + +Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait +des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu +exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et +rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de +gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on +reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse +rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes +gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays +de demi-steppes. + +Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et +dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il +avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa +physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur! + +Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses. +Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur +d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la +jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus. + +Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux, +les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se +piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des +huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg. + +Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens. + +Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine +ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin +russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien +nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé. + +Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand +il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout +autre homme. + + * * * * * + +Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio, +endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la +chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de +suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que +tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que +sa migraine l'avait reprise. + +Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il +n'avait pas un instant à perdre. + +En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il +frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara +prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en +posant avec grâce son chapeau sur son genou. + +Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa +personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi +d'un effluve d'arôme subtil. + +Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands +et vigoureux, mais dépourvus d'élégance. + +Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent +triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa +catégoriquement de se joindre à la promenade. + +Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la +mit pour ainsi dire dehors de vive force. + +--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux +dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un +reste au magasin. + +--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous? + +--Je crois bien, mon fils. + +Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté +du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était +habitué à ces promenades. + +Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle +dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre +s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement, +comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents +brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant. + +Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio +s'assirent en face. + +Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son +mouchoir, et les chevaux se mirent en marche. + + + + +XV + + +Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien +située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en +Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les +poumons sont délicats. + +Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est +fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on +peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des +érables. + +La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est +dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers. + +Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine +observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son +fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la +jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et +plus sérieuse que d'habitude. + +Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde +ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable. + +Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il +était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire +arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter! + +Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance! +Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner, +à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent +Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la +traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le +sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait +tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres +pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas +assez ses thèmes. + +Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser +plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille; +nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait +eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même. + +L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme +se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu. + +Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise, +et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu +gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand. + +Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les +merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et +les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à +grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa +langue rouge tirée jusqu'à l'épaule. + +Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la +compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand +chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé: +_Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Pétards,--ou tu dois +rire et tu riras certainement!_ il se mit à lire des anecdotes comiques. +Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine, +seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de +découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses +anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance. + +Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant +de Soden. + +Il s'agissait de choisir le menu. + +M. Kluber avait proposé de dîner dans le _gartensalon_, un pavillon +fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner +dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant +le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps +avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.» + +Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs. + +M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant +qu'il s'entretenait à part avec l'_oberkelner_ (le maître d'hôtel), +Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait +que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette +insistance. + +Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une +demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il +ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!» + +Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes +d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant +légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort +bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus +délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir +de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!... + +Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour +d'une petite table. + + + + +XVI + + +Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec +de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit, +sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et +flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé. +Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et +semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et +l'inévitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce +rouge et aigre. + +Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix! + +Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à +ses hôtes. + +En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple, +même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (_was wir +lieben!_) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable +pour être gai. + +Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café +allemand. + +M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer +un cigare. + +C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable +et même de très inconvenant. + +À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de +Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards +et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de +ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de +la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait +certainement qui elle était. + +Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était +couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse +Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se +trouvait la jeune Italienne. + +C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez +agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage; +ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air +impertinent. + +Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par +le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!» + +L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma, +et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant +une lutte intérieure, s'écria: + +--Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et +du monde entier! + +Il vida d'un trait son verre et ajouta: + +--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie. + +Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert +de Gemma. + +Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle... +Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine +des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent +à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et +flamboyèrent d'une fureur sans bornes. + +L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques +paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui +l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine. + +M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa +taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas +assez haut: + +--C'est d'une impertinence inouïe, inouïe! + +D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ +l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le +landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer +dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes! + +À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la +poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un +regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier. + +Emilio tremblait de rage. + +--Levez-vous, _mein Fraülein_, dit Kluber toujours sur le même ton +sévère, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant +pour attendre la voiture. + +Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle +l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche +majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse +et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné. + +Le pauvre Emilio les suivit. + +Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le +pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table +des officiers. + +S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses +camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit +distinctement en français: + +--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme, +indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que +vous êtes un homme mal élevé et un insolent! + +Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé +le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui +dit en français: + +--Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle? + +--Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux +voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte +et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand +il voudra. + +Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup +de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette. + +Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le +retint en disant: + +--Calme-toi, Doenhoff, calme-toi!... + +Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière, +dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de +respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait +l'honneur de se présenter chez lui. + +Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis. + +M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de +n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le +cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas +non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses +sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on +pouvait voir qu'elle souffrait cruellement. + +Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu +Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait +remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le coeur de +l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au +cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre +tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se +borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe. + +Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le +landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son +aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir +sans colère. + +M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il +parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son +avis. + +Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son +conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait +évité tout désagrément. + +Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le +gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez +strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de +la société--«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps +surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la +révolution--nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber +poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que +personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les +autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire. +Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille +immoralité. + +M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral +et immoral, convenable et inconvenant... + +Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis +leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la +réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé! +À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait +réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard +suppliant. + +Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que +d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son coeur, sans s'en rendre +tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien +qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain. + +Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin. + +En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa +dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du +jeune homme et dissimula aussitôt la fleur. + +Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il +fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas. +Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le +perron, déclara que Frau Lénore dormait. + +Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de +son ami, tant son admiration pour lui était grande. + +M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet +Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise. + +Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là. + +Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une +disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée. + +Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce +soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même. + + + + +XVII + + +Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même: +«J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me +chercher dans la ville.» + +Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas +encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que +M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler. + +Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer +l'officier. + +Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune +homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à +l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit +pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise, +il accrocha son sabre et faillit tomber. + +Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à +Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff, +demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles +injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von +Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von +Daenhoff demanderait satisfaction. + +Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais +qu'il était prêt à donner satisfaction. + +Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à +quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu. + +Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et +que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, _in +petto_. «Où diable irai-je le chercher?» + +M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme +pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il +déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il +avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se +contenterait _des exghises léchères_. + +Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni +légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable. + +--Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il +faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple._ + +--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air? + +--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant +tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre +gentilshommes... Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il +vivement, et il sortit brusquement de la chambre. + +Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et +se mit à considérer le plancher.--«Que signifie tout cela? Quel cours sa +vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent... et +il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à +Francfort et qu'il allait se battre. + +Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en +valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il +vînt danser avec elle. + +Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante: +«_Officier, mon chéri, viens danser avec moi..._» + +«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!» + +Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main. + +--J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais +vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent... + +Il présenta à Sanine le pli. + +--C'est de la signorina Gemma. + +Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut. + +Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle +le priait de venir la voir le plus tôt possible. + +--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait +la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes, +et de vous ramener à la maison avec moi. + +Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui +traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue, +impossible... «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à +lui-même. + +--Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix. + +Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda +Sanine. + +--Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier? + +Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet. + +--Je sais tout. + +Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter +l'affaire. + +--Ah! vous êtes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la +visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accepté le +duel, mais je n'ai pas de témoin... Voulez-vous me servir de témoin? + +Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut, +qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants. + +--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en +italien. + +--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais +mon nom pour la vie. + +--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en +chercheriez un autre? + +--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tête +vers le sol. + +--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que +ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune +fille? + +--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher. + +--Hum!... + +La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate. + +--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'écria-t-il subitement +en relevant la tête. + +--Lui? Il ne fait rien. + +--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.) + +Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris. + +--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de +ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un +_galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes +vous-même un _galant'uomo_... Maintenant je vais réfléchir à votre +proposition. + +--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci... +Cippa... + +--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de +réflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs... +C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir... Dans une heure, dans +trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse. + +--Bon, je vous attendrai. + +--Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma? + +Sanine prit une feuille de papier et écrivit: + +«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous +raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.» + +Il plia le billet et le remit à Pantaleone. + +Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans +moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna +brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du +jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au +ciel: + +--Noble jeune homme! Grand coeur! (_Nobil giovanotto! Gran +cuore!_)--Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse +main droite (_la vostra valorosa destra_). + +Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et +sortit de la chambre. + +Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais +ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte. + + + + +XVIII + + +Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui +présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone +Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son +Altesse royale, le duc de Modène._ + +À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il +avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir +devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait +capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline +tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la +main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche +deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus +d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une +épingle surmontée d'un oeil-de-chat. Un anneau représentant deux mains +jointes sur un coeur embrasé ornait son index. + +Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi +et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le +spectateur le plus indifférent. + +Sanine vint au devant de Pantaleone. + +--Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français. + +Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en +écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs. + +--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de +vous battre jusqu'à la mort? + +--Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au +monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de +sang... Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à +venir... Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui +les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service +que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon coeur. + +--L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un +fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_, +ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand +Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour +lui... Il n'a pas de coeur pour un sou... basta!... Quant aux conditions +du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque +j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs +dragons... et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers... +Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre... Puis j'ai souvent +discuté ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce témoin +sera bientôt là? + +--Je l'attends d'un instant à l'autre... Le voici, ajouta Sanine en +jetant un coup d'oeil sur la rue. + +Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra +précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon. + +Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé. + +Sanine présenta les témoins l'un à l'autre: + +--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste. + +Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais +qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait +de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!... + +Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait +autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière +théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de +témoin comme s'il jouait un rôle. + +Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler. + +--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le +premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline. + +--Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des +intéressés... + +--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine. + +Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef. + +Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma... mais les paroles +des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée. + +Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient +impitoyablement, chacun à sa manière. + +Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_ +Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups +à l'amiaple». + +Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la +terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle +innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du +monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale +piu que toutt le zouffissié del mondo._ Il répéta plusieurs fois: C'est +une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_ + +D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix +trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des +leçons de morale. + +--À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta +Pantaleone. + +À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse; +enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les +conditions suivantes: + +«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures +du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les +combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur +le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double +détente et non rayés... + +M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la +porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme +le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois: + +--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur! + +Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie +Roselli. + +En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire +du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et, +fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: _Segredezza! +Segredezza!_ + +Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces +événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de +sa vie où lui-même relevait le gant... il est vrai, sur la scène!... On +sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe. + + + + +XIX + + +Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut +au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère +ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire +aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller +travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à +n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller. + +Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune +garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion +puis s'élança dans la rue. + +Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui +parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses +yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées. +Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire +était arrangée... et qu'il ne fallait plus y penser. + +--Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma. + +--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqués... et +nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde... + +Gemma reprit sa place derrière le comptoir. + +«Elle ne me croit pas», pensa Sanine... + +Il entra dans la chambre de Frau Lénore. + +La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très +abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en +le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle +ne se sentait pas capable de le distraire. + +Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les +paupières rouges et enflées. + +--Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré? + +--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se +trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut... + +--Mais pourquoi avez-vous pleuré? + +--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi! + +--Personne ne vous a fait du chagrin? + +--Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée... J'ai pensé à +Giovanna Battista... à ma jeunesse... Comme tout cela a vite passé!... +Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti... +Je me sens toujours la même qu'autrefois... mais la vieillesse est là... +elle est là... + +Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore. + +--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon +ami, et vous apprendrez combien c'est amer. + +Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants +dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose +en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des +compliments... mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur +ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il +existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de +dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il +faut laisser cette impression s'effacer peu à peu. + +Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout +ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et +parut se rasséréner. + +La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec +Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton +n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé +si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une +noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se +demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de +résolution? + +_Segredezza! Segredezza!_ + +Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine +l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait +les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes +il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout +propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave, +le plus magnanime, le plus héroïque. + +--Vieux comédien, va! pensait Sanine. + +Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute +la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas... loin de là, elle venait à +tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il +disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès +qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques +instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après, +s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout +perplexe, très perplexe. + +Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille, +et deux fois lui demanda ce qu'elle avait. + +--Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi. + +--C'est vrai! approuva la mère. + +Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie +ni ennuyeuse. + +Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu +résister à la tentation de poser pour le héros?--Ou encore il se serait +laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être +éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma, +il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des +accords en mineur, pendant un quart d'heure. + +Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M. +Kluber, se retira de très bonne heure. + +Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses. +Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et +d'Olga dans l'_Onéguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la +jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement +la tête et retira ses doigts. + + + + +XX + + +Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles. +Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes, +rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré, +ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas +de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité +demi-lumineuse et sans ombre. + +Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité... Il n'avait pas envie de +rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air. + +Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie +Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement; +la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la +baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela: + +--Monsieur Dmitri! + +Il courut sous la fenêtre. + +C'était Gemma! + +Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix +circonspecte: + +--Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque +chose... et je n'ai pas osé... Mais, en vous voyant à l'improviste comme +cela, j'ai pensé... que c'est la destinée... + +Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler... + +Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une +bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la +pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place... +Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des +arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue. + +Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles +noires de Gemma. + +La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y +cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains +l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste +incliné... + +Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute +environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande +d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau. + +Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau, +bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles +mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui était si +belle, que le coeur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la +fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne +put que balbutier: «Oh Gemma!» + +--Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout +autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine. + +--Gemma! répéta le jeune Russe. + +Elle soupira, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et d'un vif mouvement +sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine. + +--J'ai voulu vous donner cette fleur. + +Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers +allemands. + +Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne +distingua plus rien. + +Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui +avait pris. + + + + +XXI + + +Il ne s'endormit que tard, sur le matin. + +Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec +la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni +qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut +sentir qu'il l'aimait! + +L'amour entra dans son coeur en coup de vent. + +Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des +pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?... À quoi peut +conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre? + +Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma +l'aimerait si elle ne l'aimait déjà... Mais comment tout cela +finirait-il?... + +Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier, +écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt. + +Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie +de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta +la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse +de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée... + +Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces +pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent +de celui des autres roses. + +Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être +défiguré?... + +Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur +le divan... + +Une main toucha son épaule. + +Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone. + +--Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de +Babylone, s'écria le vieil Italien. + +--Quelle heure est-il? demanda Sanine. + +--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici +à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes +préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture +de Francfort. + +Sanine fit à la hâte sa toilette. + +--Et où sont les pistolets? + +--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui +s'est chargé d'amener un médecin. + +Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille. +Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit +claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur, +l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se +troubla, il eut même un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait +comme un mur mal bâti. + +--Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! _Santissima Madonna!_ +cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce +que je fais là, vieil imbécile! _Fou frénético_? + +Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement +le bras autour du vieillard. + +--Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire! + +--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela +n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme, +tout allait si bien!... et tout à coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!... + +--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé... +Puis ce n'est pas votre faute!... + +--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout +de même j'ai agi comme un insensé!... Diavolo! diavolo! répéta +Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs. + +La voiture roulait, roulait toujours. + +La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à +peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables, +et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès +que la voiture eut franchi la barrière, tout un choeur d'alouettes +retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux. + +Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut +une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta. + +Sanine regarda plus attentivement. + +--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à +Pantaleone. + +--Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:--de +toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de +repos, et ce matin je lui ai tout avoué. + +«Voilà _la segredezza_!» pensa Sanine. + +La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et +appela le «malheureux garçon». + +Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès... +Il ne tenait pas sur ses pieds. + +--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas +resté chez vous? + +--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une +voix qui tremblait et les mains suppliantes. + +Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre. + +--Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous... + +--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine, +vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le +magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne... et vous +attendrez mon retour. + +--Votre retour! gémit Emilio. + +Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit: + +--Mais si vous?... + +--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez à +ce que vous faites... Écoutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez +chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande? + +Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en +sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à +travers champs dans la direction de Francfort. + +--C'est aussi un noble coeur! dit Pantaleone. + +Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement. + +Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable. +Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il, +je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs, +trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin? + +Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux +jambes. + +Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon +moyen. + +--Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où +est votre _antico valor_? + +Signor Cipatola se redressa. + +--_Il antico valor_, répéta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore +tout dépensé! + +Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit à parler de sa +carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,--il arriva à Hanau +complètement ragaillardi. + +Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole! + + + + +XXII + + +Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de +mille de Hanau. + +Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils +laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre +épaisse des grands arbres serrés. + +Ils attendirent environ une heure. + +Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier +écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules, +et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions, +il s'efforçait de ne point penser. + +Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du +sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de +la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se +desséchaient. + +--Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler, +sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier. + +Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le +dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une +expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine +à se tenir de rire en le regardant. + +Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie. + +--Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il +redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre +sur le compte de la fraîcheur de la matinée. + +--Brrr!... il fait froid ce matin! + +Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la +chaleur commençait à pénétrer dans le bois. + +Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis +par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi. +C'était le médecin du régiment. + +Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute +éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les +instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de +voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que +ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque +duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant. + +M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff +faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner _du +chic_. + +--Pantaleone, dit Sanine à voix basse... si je tombe... tout peut +arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une +fleur... vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez? +Vous me le promettez? + +Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement +la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait. + +Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le +médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en +bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de +paladins.» + +M. von Richter proposa à M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M. +_Tchibadola_ répondit en remuant avec difficulté la langue: + +--Faites comme vous voulez, je regarderai. + +M. von Richter se mit alors à l'oeuvre. Il découvrit dans la forêt une +éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les +deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place. +Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les +chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse +son visage en sueur avec son mouchoir blanc. + +Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid. + +Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et +ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs +gouverneurs. + +Enfin le moment décisif arriva. + +M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le +plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le +devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter +les champions à la réconciliation. + +--Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en +accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa +responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin +impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir +ce privilège à mon honorable collègue. + +Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas +voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter, +d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant. + +Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se +frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son +langage hybride: + +--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se +battono--perché? Che Diavolo? Andate à casa!_ + +--Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine. + +--Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff. + +--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone +tout éperdu. + +L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbé +en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche +grande ouverte: _uno, duo et tre!_ + +Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit +avec fracas sur un tronc d'arbre. + +Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais +intentionnellement de côté et en l'air. + +Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone +poussa un soupir léger. + +--Dois-je continuer? demanda Daenhoff. + +--Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine. + +--Cela ne vous regarde pas! + +--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de +nouveau Sanine. + +--Peut-être, je n'en sais rien. + +--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires +n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les +règles... + +--Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine. + +Il jeta l'arme à terre. + +--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant +aussi son pistolet à terre. + +--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des +torts l'autre jour. + +Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main +dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire +et lui serra la main. + +Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et +tous deux rougirent. + +--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains, +et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était +resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et +se dirigea d'un pas indolent vers la route. + +--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter. + +--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens +rôles. + +Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être +remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir, +se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération +chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa, +vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer +un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de +banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin +flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le +baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il +revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis... Non, non, +tout cela n'était pas beau! + +Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir +autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier +impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber? + +Il avait pris la défense de Gemma... Il l'avait vengée... Oui, oui... +Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse. + +Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à +coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui +avec plus de satisfaction! + +La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le +proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les +instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de +bronze--à la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_. + +Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion. + +--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais +vous!..--Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit! + +Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait +de plus en plus. + +Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré +Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres. +L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en +bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues, +sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la +portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une +haleine: + +--Vous vivez?... Vous n'êtes pas blessé... Pardonnez-moi... je ne vous +ai pas obéi... je ne suis pas retourné à Francfort... c'était plus fort +que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est +passé?... Vous l'avez tué? + +Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de +lui. + +Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla +par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer +Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se +leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras +croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus +l'épaule, il représenta le commandeur Sanine. + +Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une +exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami. + +La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel +de Sanine. + +Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque +tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le +visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement +de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où +elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que +«cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de +Monsieur.» + +Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il +avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du +voile couleur de cannelle. + +--Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il +en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient +toujours sur ses talons. + +Emilio rougit et se troubla. + +--J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné... et je +n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque +tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et +sauf? + +Sanine se détourna. + +--Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un +ton de dépit. + +Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise. + +--Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio. + +--Bon, je ne me fâcherai pas. + +Sanine en effet n'était pas bien fâché... et au fond de son coeur il ne +pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé. + +--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai +besoin de dormir... je suis fatigué. + +--C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone... Vous avez bien gagné +votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des +pieds! Chut!... + +En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se +débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il +ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit +précédente il n'avait pas fermé l'oeil. Il se jeta sur son lit et +s'endormit tout de suite profondément. + + + + +XXIII + + +Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se +battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus +de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce +perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard: +toc, toc, toc! Toc, toc, toc! + +--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine. + +Il ouvrit les yeux et leva la tête... On frappait à sa porte. + +--Entrez, cria-t-il. + +Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir. + +«Gemma!» pensa Sanine... + +Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra. + +Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes. + +--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine. + +Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale. + +--Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie. + +--Monsieur Dmitri, je suis très... très malheureuse! + +--Vous êtes malheureuse? + +--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arrivé tout +à coup... Comme un éclair dans le ciel bleu... + +Elle respirait péniblement. + +--Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau? + +--Non, je vous remercie. + +Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer. + +--Je sais tout... tout... dit-elle. + +--Tout? Que voulez-vous dire? + +--Tout ce qui s'est passé aujourd'hui... J'en connais aussi la cause! +Vous avez agi très noblement... Mais quel malheureux concours de +circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course +à Soden... + +Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais +en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments. + +--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de +noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq +jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille... + +Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme. + +Sanine ne savait que penser de cette ouverture. + +--Votre fille?... dit-il. + +--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans +retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,--ma fille m'a +déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et +qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber. + +Sanine ne put réprimer un léger tressaillement... Il ne s'attendait pas +à cette nouvelle. + +--Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la +famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée +rompre avec son fiancé!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est +la ruine... + +Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton, +comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur. + +--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin, +continua-t-elle... et M. Kluber est très riche... et il sera encore plus +riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris +la défense de sa fiancée?... J'admets que ce n'est pas très joli... Mais +M. Kluber est un civil... il n'a jamais été étudiant... et en sa qualité +de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit +officier, qu'il ne connaît même pas... Et que voyez-vous là +d'outrageant, monsieur Dmitri? + +--Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en +voulez?... + +--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme +tous les Russes, vous êtes militaire... + +--Pardon, je ne le suis pas du tout. + +--Vous êtes un étranger, un touriste... Je vous suis très +reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine. + +Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... déroula de +nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle +exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était +pas née sous un climat du Nord. + +--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des +duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!... Et +c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre? +Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux +pistaches... à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve! +Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on +cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est +un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune +fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire, +elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur +elle... + +Sanine fut encore plus étonné. + +--Moi, Frau Lénore? + +--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre +raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose +qu'il me reste à faire... Vous êtes savant, vous êtes brave... Vous avez +pris sa défense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_ +vous écouter... Vous avez risqué votre vie pour elle!... Vous lui +montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même... Vous +le lui ferez voir clairement... Vous avez déjà sauvé mon fils!... Vous +sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici... +Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux. + +Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à +genoux. + +Sanine la retint. + +--Frau Lénore! de grâce!... Que faites-vous? + +Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme. + +--Vous me promettez? + +--Mais, Frau Lénore, un moment... comment voulez-vous...? + +--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette +place, à vos pieds? + +Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il +se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition. + +--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein +Gemma. + +Frau Lénore poussa un cri de joie. + +--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue! +ajouta Sanine. + +--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau +Lénore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le résultat ne peut +être que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne +m'écoute plus. + +--Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M. +Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence. + +--Elle a tranché la question comme avec un couteau... Elle est tout le +portrait de son père Giovanni Battista... Elle est terrible! + +--Terrible?--Fraülein Gemma?... + +--Oui, oui... mais en même temps elle est un ange... Elle vous +écoutera... Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher +ami, oh! mon ami russe! + +Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête +du jeune homme. + +--Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!... + +Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son +honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la +rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement. + +«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il... Et quel +tourbillon... la tête me tourne!» + +Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui. + +«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!... Sa mère dit +qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des +conseils... Et quels conseils?...» + +La tête lui tournait littéralement... Et au-dessus de ce tourbillon de +sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient, +planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour +toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par +l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles +fourmillantes! + + + + +XXIV + + +Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il +éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même +nettement le battement de son coeur contre les côtes. + +Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation? + +Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans +l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente +et en même temps remplie d'appréhension. + +--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle à voix basse... serrant les +mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour... Allez dans le +jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon +espoir! + +Sanine entra dans le jardin. + +Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande +corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une +assiette. + +Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les +larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait +plus de pourpre que d'or. + +Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre +elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur +à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et +infatigable. + +Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à +Soden. + +Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha +de nouveau sur sa corbeille. + +En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas, +et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question: + +--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises? + +La jeune fille ne se pressa pas de répondre. + +--Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons +pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous +savez bien... ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons. + +Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en +l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises. + +--Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine. + +--Volontiers. + +La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle. + +«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira +d'embarras. + +--Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement. + +Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais +quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux! + +--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas +pour vous? + +--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est passé le plus simplement +du monde... + +Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de +gauche à droite. C'est un geste italien. + +--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change! +Pantaleone m'a tout raconté. + +--Et vous croyez à cette histoire?... Ne m'a-t-il pas comparé à la +statue du Commandeur? + +--Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre +conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi... +Je ne l'oublierai jamais. + +--Je vous assure, Fraülein Gemma... + +--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque +syllabe. + +Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la +tête. + +Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il +n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en +ce moment. + +«Et ma promesse?» se dit-il. + +--Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation. + +--Eh bien? + +Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les +cerises... Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la +queue, en écartant soigneusement les feuilles. + +Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh +bien?» + +--Votre mère ne vous a rien dit au sujet...? + +--Au sujet...? + +--Sur mon compte? + +Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille. + +--Elle vous a parlé? demanda la jeune fille. + +--Oui. + +--Que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement décidé +de changer... vos intentions... + +Gemma inclina de nouveau la tête... tout son visage disparut sous son +chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige +d'une fleur. + +--Quelles intentions? + +--Vos intentions... au sujet... de votre avenir... + +--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber? + +--Oui. + +--Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber? + +--Oui! + +Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et +se renversa... quelques cerises roulèrent dans l'allée... Une, deux +minutes passèrent en silence. + +--Pourquoi vous a-t-elle dit cela? + +Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus +rapide de sa poitrine. + +--Pourquoi votre mère m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous +sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance, +je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'écouterez... + +Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux... Elle se mit à chiffonner +les plis de sa robe... + +--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente. + +Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et +qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement... + +Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune +fille. + +--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas? + +Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur +Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques +instants auparavant. + +Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage +sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du +soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de +ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même. + +--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible +sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel +conseil me donnez-vous? + +--Quel conseil?... Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement +pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour... + +--Pour cette raison uniquement? dit Gemma... + +Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc +à côté d'elle. + +--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est +une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences... +Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations +à chaque membre de la famille... + +--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses +paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion? + +--Mon opinion?... + +Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il +étouffait. + +--Je crois aussi... commença-t-il avec effort. + +Gemma se redressa. + +--Vous aussi? Vous croyez aussi...? + +--Oui... c'est-à-dire... + +Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus. + +--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil +de changer ma résolution... c'est-à-dire de revenir à mon intention +d'autrefois... alors, je réfléchirai... + +Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la +corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette. + +--Maman espère que je vous écouterai... En effet... peut-être que je +suivrai votre conseil... + +--Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles +sont les raisons qui vous ont poussée... + +--Je suivrai votre conseil, continua Gemma. + +Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la +lèvre inférieure. + +--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me +conseillez... je dois accepter votre volonté... Je dirai à maman que je +veux réfléchir encore... Mais voici maman qui arrive à propos!... + +En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison +ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus +en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir +terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation +n'eût pas encore duré un quart d'heure. + +--Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria +Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous +écrirai... et jusque-là ne prenez pas de décision... attendez ma +lettre... + +Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand +étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en +murmurant des paroles incompréhensibles et disparut. + +Madame Roselli s'approcha de sa fille. + +--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...? + +La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère. + +--Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore +un peu de temps... pas longtemps, jusqu'à demain... Je vous en prie... +Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!... + +Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même +ne les sentit pas venir. + +Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son +visage n'était pas triste mais plutôt joyeux. + +--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu +aujourd'hui... + +--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous +devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain... +Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché... + +--Et tu seras raisonnable? + +--Oh! je suis très raisonnable. + +Gemma branla significativement la tête. + +Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les +tenant de façon à masquer son visage rougissant. + +Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes. + + + + +XXV + + +Sanine rentra chez lui en courant. + +Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en +présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et +comprendre ce qu'il voulait. + +En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis +devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et +s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma +comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait. + +Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu +se trouver à côté d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le +bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens, +à «mourir à ses pieds!» + +Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort. +Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars, +sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant +vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance +absolue... et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les +veines du jeune homme. + +Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il +la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre +d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance. + +Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de +tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de +sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux, +puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le +portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher! + +Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas +longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces +vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon. + +Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait +de plume, écrivit la lettre suivante: + +«Chère Gemma! + +»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez +le voeu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce +que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que +je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un coeur qui aime pour +la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle +violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me +voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon coeur,--sans quoi mon +devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission +qu'elle m'a confiée... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête +homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne +doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable +de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous +aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon coeur!! + +»DMITRI SANINE.» + +Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le +garçon lorsqu'il se ravisa: + +«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par +Emilio?» + +Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M. +Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et +le jeune garçon devait être rentré chez lui. + +Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit +de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie +aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la +main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui. + +«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine, +et il appela le jeune homme. + +Emilio se retourna et courut au-devant de son ami. + +Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter. + +Emilio l'écouta très attentivement. + +--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux +et significatif. + +--C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus. + +Il tapota la joue d'Emilio. + +--S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai +chez moi. + +--Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement. + +En route il se retourna et fit encore un signe de tête. + +Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le +canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux +sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui +qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui +qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner. + +La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio: + +--J'apporte une réponse... dit-il à voix basse... La voici... + +Il agita une lettre au-dessus de sa tête. + +Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio. + +La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable +de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il +avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet +enfant, le frère de Gemma. + +Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se +trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes: + +«Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de +ne pas vous montrer chez nous de toute la journée_. Il le faut, il le +faut absolument.--Après, tout sera décidé... Je sais que vous ne me +désobéirez pas, parce que... Gemma.» + +Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut +belle et touchante!... + +Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui, +pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il +lacérait du bout de son ongle. + +--Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine. + +--Ecoutez-moi, mon cher ami. + +--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne +me dites-vous pas: _tu_? + +Sanine se mit à rire. + +--Bien, bien... Écoute, mon cher petit ami... _Là-bas_, tu me +comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et +toi... Qu'est-ce que tu fais, demain? + +--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez. + +--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous +promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il? + +Emilio fit des sauts de joie. + +--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me +promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sûr, je viendrai!... + +--Et si l'on ne te laisse pas venir? + +--On me laissera... + +--Écoute!... Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute la +journée... + +--À quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot à +personne... Le grand mal! + +Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit... + +Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard. + +Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à +ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie. + +Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la +journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa soeur. + +--Il me la rappellera! pensa Sanine. + +Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui +s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé +Gemma--et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour. + + + + +XXVI + + +Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine, +tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact +s'il était né de parents teutons. + +Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait +avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin. + +Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est +vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine +ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air +entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher +légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion, +seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même +graves. + +Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour +Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et +entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus. + +Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait +pas... Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur +la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de +grands et hauts nuages arrondis. + +Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et +avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue. +Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à +l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au +village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne, +admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des +pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des +lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui +passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et +vibrante. + +Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune +violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils +se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et +sauterait le plus haut. + +Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils +se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris. +Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux +de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses. + +Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il +ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur +suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et +même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût +manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait +appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio, +beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio +lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue +et de tirer la langue en trompette. + +Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets +philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné +et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du +fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien +ne resta pas longtemps à ce diapason. + +Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui +demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes +en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles +impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé? + +Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son +père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas +mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps. + +À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au +lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le +bonheur idéal, suprême! + +Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon +intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent... il +sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire +caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la +sévérité... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur +lui-même!... + +Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les +paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et +la joie, l'extase infinie... + +Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans +l'angoisse de l'attente frémissante. + +Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien... ne +l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant... +Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette +idée: «Si quelqu'un savait!!» + +L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval +fondu... en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la +mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un +oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux +aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux +officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son +témoin, MM. Daenhoff et von Richter. + +Les officiers, le monocle à l'oeil, le regardèrent et sourirent... + +Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre +vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous +les deux se remirent immédiatement en route. + +Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort. + +--On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui, +mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous! + +À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma. + +La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept +heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort. + +Comme le coeur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute +d'hésitation il obéit à Gemma. + +Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain +ne lui promettait-il pas? + +Sanine couva des yeux le billet de Gemma. + +La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait +en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de +Gemma... + +Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré +cette main de ses lèvres. + +Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont +chastes et sévères... Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes +les autres... + +Oh! reine... déesse, marbre virginal et pur!... + +«Mais le temps viendra... il n'est pas éloigné...» + +Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il +aurait pu répéter les paroles du poète: + +Je dors... mais mon coeur veille. + +Son coeur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon +suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été! + + + + +XXVII + + +À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était +tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin +non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet. + +La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il +allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien +qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de +minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes +menues. + +Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé. + +Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le +lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était +embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias. + +Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait +des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait +bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin. + +Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute +vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant. +Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma, +et pourtant son coeur eut un battement insolite, et il suivit des yeux +avec intention cette forme noire qui s'effaçait. + +L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta. + +«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?» + +Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres. + +Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais +cette fois pour une cause bien différente. + +Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une +robe de femme... Il se retourna: c'était elle! + +Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une +mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur +Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté--enfin, arrivée près du +jeune homme, elle pressa le pas et le devança. + +--Gemma! dit-il à voix très basse. + +Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle. + +Il la suivit. + +La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui. + +Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas, +dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un +massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière. + +C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune +fille. + +Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une +parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne +regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui +tenaient une petite ombrelle. + +De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi +éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de +si bon matin, et tout près l'un de l'autre? + +--Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine. + +Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête... Sanine le +sentait lui-même... Mais au moins le silence était rompu... + +--Moi?... fâchée? dit-elle... Pourquoi?... Non... + +--Et vous croyez?... reprit-il. + +--Ce que vous m'avez écrit? + +--Oui! + +Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains, +mais fut ressaisie avant de tomber à terre. + +--Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit +Sanine. + +Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu. + +--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré, +c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma. + +Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le +point de laisser tomber son ombrelle. + +--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine. + +Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les +doigts de la jeune fille. + +--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre? + +Elle le regarda de nouveau. + +--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu +pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne +sentiez pas encore... + +--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous +ai aimée du premier moment où je vous ai vue,--mais je ne me suis pas +tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on +m'avait dit que vous étiez fiancée... Pouvais-je refuser à votre mère la +mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous +ai conseillée de façon à vous permettre de deviner... + +Des pas lourds résonnèrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage +en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après +avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé +le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin... + +--Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut +éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du +scandale... que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages... +et que... il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de +repousser votre fiancé, M. Kluber. + +--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté +de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé... Je ne serai +jamais sa femme... Il le sait. + +--Vous le lui avez dit? Quand? + +--Hier. + +--À lui personnellement? + +--À lui personnellement... à la maison... Il est venu hier. + +--Gemma! vous m'aimez donc? + +Elle se tourna vers lui: + +--Sans cela, serais-je ici? dit-elle. + +Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine +s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et +les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres. + +Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut... Là était +le bonheur, c'était bien son visage rayonnant! + +Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La +jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur +lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière, +voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait +pas... non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur. + +Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se +retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement +la tête. + +«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur. + +--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour? + +Le coeur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres +prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu». + +--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma. + +--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à +Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je +trouverais ici le bonheur de ma vie entière? + +--De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma. + +--De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un +nouvel élan. + +Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel +les deux jeunes gens se trouvaient. + +--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma. + +Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer... +_veux-tu?_» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps +d'achever sa phrase. + +Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en +suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville. + + + + +XXVIII + + +Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne +la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait +quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et +l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils +avançaient comme dans un rêve. + +Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette +union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si +oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si +imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait, +et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un +soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre. + +Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel +aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans +ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les +trouvait exquis! + +Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui. + +Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du +premier amour s'accomplissaient en eux. + +Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de +l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade, +son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui +est réservé--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie à l'avenir ses +voeux extatiques. + +--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du +doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de +vouloir passer inaperçue. + +Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler +à Gemma, non pas d'amour,--cet amour était chose entendue, sacrée,--mais +de sujets indifférents. + +--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans +doute suivie... déjà hier il était toute la journée sur mes talons... Il +a deviné... + +--Il a deviné! + +Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma. + +D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase? + +Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était +passé la veille. + +Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant, +s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant +avec son interlocuteur de rapides regards lumineux. + +Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère +deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une +réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre +patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été +facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter. + +Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus +raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son +indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément +blessante pour l'honneur de M. Kluber! + +--La gaminerie, expliqua Gemma, c'était _ton_ duel... et il voulait +exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita +l'intonation et les gestes de Kluber--«la conduite de ce Russe jette une +ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la +défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout +Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à +cause de ma fiancée... À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache +sur mon honneur...» + +--Peux-tu te figurer que maman était de son avis?... Alors tout à coup +je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa +personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages +qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiancée_, parce que je +n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme... + +--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre +définitivement avec lui... mais il était là... et c'était plus fort que +moi... Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la +chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des +fiançailles... Il était profondément blessé, mais comme il est très +égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il +est parti... + +»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman... cela m'a +fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais déjà que +j'avais été peut-être un peu trop pressée... mais j'avais ta lettre... +Puis sans cette lettre, je savais... + +--Que je t'aime? dit Sanine. + +--Oui, que tu commençais à m'aimer. + +Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et +baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant +venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle. + +Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme +la veille il s'était émerveillé de son écriture. + +--Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,--elle ne +comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu +insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour, +mais parce que j'ai cédé à ses instances... Elle vous soupçonne... +c'est-à-dire toi... elle est persuadée que je t'aime... et ce qui +l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que +la veille elle est allée te prier de m'influencer... C'était une étrange +mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un +sournois, que vous avez abusé de sa confiance... et elle me prédit que +vous me tromperez... + +--Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?... + +--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir +parlé avec vous? + +Sanine battit des mains. + +--Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me +conduire près d'elle... Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un +trompeur... + +La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux +et enthousiastes. + +Gemma le regardait avec scrutivité. + +--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de +maman?... Devant maman qui déclare que tout cela est impossible... que +cela ne se réalisera jamais? + +Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien +qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le +prononcer lui-même. + +--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable! + +Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses +résolutions. + +Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas. + +On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain. + +Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à +quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit +comme une flèche et frisé comme un caniche. + +Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra +sa taille svelte et marcha au-devant du couple. + +Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le +visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression +d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil, +banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit +quelques pas en avant. + +Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue +elle regarda en face son ancien fiancé. + +M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes +gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson», +et s'éloigna de son allure sautillante de dandy. + +--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine. + +Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec +elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme. + +Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause. + +--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés, +nous n'avons pas encore parlé à maman... Si vous voulez prendre le temps +de réfléchir... vous êtes encore libre, Dmitri. + +Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa +poitrine et l'entraîna dans la maison. + +--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau +Lénore, je vous amène mon véritable... + + + + +XXIX + + +Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en +personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent. + +Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur, +sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement +sur la tombe d'un mari ou d'un fils. + +Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas +s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre +comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu +plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore. + +Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une +heure entière! + +Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie +afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les +clients. Le vieillard était lui-même perplexe,--tout au moins il +n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient +agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait +tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui +était positivement antipathique. + +Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa soeur, +et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il +ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur +il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont +dépourvues de la faculté de compréhension. + +Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de +s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en +vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens +pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.» + +Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se +pardonnait pas de n'avoir rien vu: + +«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se serait +passé!» répétait-elle à satiété. + +«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient +bête, à la fin.» + +Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui. +Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les +repoussa aussi. + +Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle +permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de +l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à +boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne +permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la +chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler +sans l'interrompre. + +Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare +éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule +déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de +persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les +plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville». + +Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres +yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages, +assurait-il, n'étaient qu'apparents. + +Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques +jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens +dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront +pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de +fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il +espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura +adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille. + +Ce mot de _séparation_ faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute +tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil. + +Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire +et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter. + +Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore +consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de +reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu. + +Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus +modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées +tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui +prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à +pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un +sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne +fût pas là pour voir ses enfants... + +L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux +à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit +moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis +qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et +embrassait le groupe si étroitement enlacé. + +Pantaleone jeta un coup d'oeil dans la chambre, sourit et aussitôt se +renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée. + + + + +XXX + + +Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce +résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se +transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle +dissimulait par respect des convenances. + +Sanine avait pris le coeur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait +vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne +trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât +nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une +expression d'inquiétude. + +D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours +étaient plus extraordinaires l'un que l'autre. + +Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son +devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune +homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait +pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien +si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé +et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les +questions de madame Roselli. + +Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la +noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un +air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute +franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère. + +Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il +la priait de ne point se gêner. + +Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger +soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de +Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette +somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame +Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?» + +--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze +mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une +petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette +propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai +une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux +mille roubles de traitement. + +--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me +séparer de Gemma? + +--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter +Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de +vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma +propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi +pas le perfectionnement de votre confiserie? + +Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas +le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant +aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'oeil sur Gemma, qui +depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses +pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et +s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir +prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la +tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée. + +--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour +améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore. + +--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien. + +--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau +Lénore dans la même langue. + +Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois +sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une +catholique, comme en Prusse? + +À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la +querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au +sujet des mariages mixtes. + +Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble +deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction. + +--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle. + +--Pourquoi donc? + +--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain. + +Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour +se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie +pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter +l'argent dont il avait besoin. + +Rien que de parler de voyage il sentit son coeur se serrer +douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle +rougit et resta pensive. + +--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan, +dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement +bon et pas cher du tout. + +--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma... + +--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en +passant sa tête à la porte de l'autre chambre. + +--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone. + +--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses +sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété... +vous vendrez aussi les paysans? + +Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que +lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il +avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour +rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic +immoral. + +--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à +quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que +mes moujicks voudront se racheter. + +--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres +humains!... + +--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio. + +Il secoua son toupet et disparut. + +«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée +Gemma. + +La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles. + +«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau +Lénore se prolongea jusqu'au dîner. + +Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine +Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de +sa conduite rusée. + +Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle, +c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie +nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant +Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête. + +--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un +maternel orgueil. + +--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle. + +--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine. + +--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire +gemme.) + +La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser. + +Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur +qui l'oppressait. + +Sanine se sentit tout à coup si heureux; son coeur se remplit d'une telle +joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a +pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin +d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la +confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours +auparavant. + +--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi! + +Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une +livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié +du prix. + +Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel. + +Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis +qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui. + +Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines. + +Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun +de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta +un regard en dessous. + +Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage +n'avait été plus beau ni plus lumineux. + +Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue +au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit +au jeune homme: + +--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que +tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?... + +Il ne lui laissa pas achever sa phrase... + +Gemma détourna son visage: + +--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle +maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son +cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le +rompit et tendit la croix au jeune homme en disant: + +--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne. + +Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma +dans la chambre. + +Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua +une partie de _tresette_. + + + + +XXXI + + +Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la +cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui +l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question +d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa +propriété le plus vite et le plus avantageusement possible. + +Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait +pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et +réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté. + +Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en +sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se +balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds. + +Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un +blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les +épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui +pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment +qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il +n'avait pas revu depuis cinq ans. + +Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le +devança puis se retourna... Il vit un large visage jaunâtre, de petits +yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et +plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un +menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de +cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov! + +«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit +Sanine. + +--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi? + +Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis +desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée: + +--Dmitri Sanine? + +--Oui, moi-même! répliqua Sanine. + +Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un +peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies. + +--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'où viens-tu? À +quel hôtel? + +--Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma +femme... et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden. + +--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié... et que ta femme est +d'une beauté remarquable. + +Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche. + +--Oui, on le dit, répondit-il. + +Sanine se mit à rire. + +--Je vois que tu n'es pas changé... Tu as toujours le même flegme... +comme dans le temps, au pensionnat. + +--Pourquoi changerais-je? + +--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot «on dit»--que ta femme est +très riche. + +--Oui, on le dit aussi! + +--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi? + +--Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme. + +--Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune? + +De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens. + +--D'aucune... Ma femme va de son côté--et moi, du mien... + +--Où vas-tu maintenant? demanda Sanine. + +--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à +causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à +l'hôtel et je déjeunerai. + +--M'acceptes-tu pour compagnon? + +--C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi? + +--Oui! + +--Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux... Tu n'es +pas bavard? + +--Je ne crois pas... + +--Cela me va... + +Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui. + +Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se +balançait silencieusement. + +«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si +riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est +pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il +passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le +«baveux...» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est +riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau +dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien! +Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire +une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?... +Oui, c'est décidé... je lui en parlerai.» + +Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où +il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre. + +En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons, +des boîtes, des paquets empilés... + +--Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se +laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en +desserrant sa cravate. + +Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un +copieux déjeuner. + +--Puis, ajouta-il, à une heure la voiture... vous entendez... à une +heure précise... + +Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et +disparut. + +Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils, +souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner +que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans +inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou +si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état +d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se +bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir. + +Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité +de uhlan.--«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des +uhlans!» pensa Sanine. + +Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et +que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle +faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris. + +De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses +plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre +tous--c'est-à-dire son désir de vendre ses terres. + +Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la +porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut +servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient +plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent. + +--Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en +s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de +chemise. + +--Oui, dans le gouvernement de Toula! + +--Dans le district d'Efremoff... Je connais!... + +--Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à +table. + +--Je crois bien que je la connais. + +Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes. + +--Ma femme possède des terres dans le voisinage... Eh! garçon, débouchez +cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont +coupé ton bois... À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?... + +--J'ai besoin de réaliser l'argent... oui... je vendrai bon marché, tu +feras une bonne affaire en me l'achetant. + +Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa +serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit. + +--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achète pas de propriétés... je n'ai +pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achètera +peut-être ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas +cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels ânes que ces +Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus +simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_... +Garçon, emportez cette saleté... + +--Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?... demanda +Sanine. + +--Toute seule!... Les côtelettes sont bonnes... Je te les recommande!... +Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma +femme, et je te le répète. + +Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant. + +--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire +moi-même? + +--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite à Wiesbaden... +Ce n'est pas loin d'ici... Garçon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en +avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous +partons après-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras +quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre. + +Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement +lorsqu'il mangeait et buvait. + +--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine. + +--Mais es-tu si pressé de vendre? + +--Certainement, je suis très pressé. + +--Et il te faut beaucoup d'argent? + +--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie! + +Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres. + +--Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en +joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et +comme cela, soudainement? + +--Oui... soudainement. + +--Ta fiancée est sans doute en Russie? + +--Non, elle n'est pas en Russie!... + +--Où est-elle? + +--Ici, à Francfort! + +--Et qui est-elle? + +--Elle est Allemande... c'est-à-dire, non, Italienne... Elle est de +Francfort. + +--Elle a de l'argent? + +--Non, elle n'a pas d'argent. + +--Donc, c'est une grande passion? + +--Que tu es drôle!... Oui, je l'aime beaucoup. + +--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent? + +--Mais oui, oui, oui!... + +Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il +essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et +l'alluma. + +Sanine le regardait sans rien dire. + +--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en +arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma +femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine. + +--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez +après-demain? + +Polosov ferma les yeux. + +--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec +ses lèvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs +de voyage, et reviens ici... À une heure, je pars... Ma voiture est +grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux à +faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai +mangé, j'ai envie de dormir un peu... Mon tempérament l'exige et je +cède... Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir... + +Sanine réfléchit, réfléchit... puis tout à coup leva la tête: il avait +pris une résolution. + +--J'irai avec toi... Merci! À midi et demi je serai ici... et nous irons +ensemble à Wiesbaden... J'espère que ta femme ne m'en voudra pas? + +Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas...» +il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un +enfant. + +Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête +sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme, +puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence. + + + + +XXXII + + +Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie. + +Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres. + +En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais +avec un peu de confusion. + +--Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus +qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin... Ici, je +voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain... c'est la +mode maintenant... puis ici... + +--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais, +pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer. + +Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce +voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait +à la main... + +Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur +Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la +préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la +décision... + +Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles, +gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur +racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à +Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres. + +--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent, +je ne serai pas obligé d'aller en Russie!... Nous pourrons célébrer le +mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!... + +--Quand devez-vous partir? demanda Gemma. + +--Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste +et m'emmène avec lui. + +--Vous nous écrirez? + +--En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai +savoir où nous en sommes... + +--Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore. + +--Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé +toute sa fortune en mourant. + +--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais +tâchez de ne pas vendre trop bon marché... Soyez prudent et ferme! Ne +vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt +possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix +que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez +pour vous deux--et pour vos enfants. + +Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler: + +--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore... Je ne permettrai +pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle +le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!... + +--Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma. + +--Je ne l'ai jamais vue. + +--Et quand reviendrez-vous? + +--Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il +peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En +tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne +faudra... Je laisse ici mon âme!... Mais je dois encore passer chez moi +avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter +bonheur!... Cela se fait toujours en Russie. + +--La main droite ou la gauche? + +--La main gauche, parce qu'elle est plus près du coeur... Je reviendrai +demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!...» J'ai le pressentiment +que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies... + +Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa +chambre pour un instant, pour une communication importante. + +Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle. + +Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander +quelle pouvait être cette communication importante. + +Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille. + +Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce +terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme +dès qu'il eut franchi ce seuil sacré. + +Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la +jeune fille et pressa son visage contre sa robe. + +--Tu es à moi? dit-elle.--Tu reviendras bientôt? + +--Je suis à toi... Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée. + +--Je t'attendrai... + +Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la +direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui, +Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et +prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main +levée, comme dans un geste de menace. + +À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov. +Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux. + +Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es +décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles +avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le +perron. + +Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les +nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et +disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils +avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du +cocher. + +Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous +les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit +après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare, +l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer +aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui. + +Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il +tenait à un bon pourboire. + +Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les +portières claquèrent et la voiture s'ébranla. + + + + +XXXIII + + +Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance +de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en +voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux. + +Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les +dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière; +les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la +nature, c'est ma mort!» + +Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du +paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs. + +Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues, +regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des +pourboires proportionnés à leur zèle. + +À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la +garda pour lui et offrit l'autre à Sanine. + +Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un +éclat de rire. + +--De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de +l'orange avec ses ongles courts et blancs. + +--De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!... + +--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche +tout un quartier d'orange... + +--Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!... Hier je pensais à me +trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la +Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma +propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue! + +--Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras +bien d'autres... Par exemple, est-ce que tu te représentes ton ami +Polosov sur un cheval d'ordonnance?... Eh bien! cela m'est arrivé... Et +en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot, +faites aller au trot ce gros cornette!» + +Sanine se gratta l'oreille. + +--Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère? +J'ai besoin de le savoir... + +--Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosov +avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussi +leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes... moi, je +n'en veux plus!... Ah! tu veux que je te parle de ma femme?... Eh bien! +ma femme est un être humain comme tous les autres... seulement «ne lui +mets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!... Mais avant +tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire... Raconte-lui tes +amours... mais d'une façon amusante... tu me comprends? + +--Comment, d'une façon amusante? + +--Mais oui, tu m'as dit... que tu es amoureux... que tu as l'intention +de te marier... Eh bien! raconte-lui toute l'affaire... + +Sanine se sentit blessé. + +--Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage? + +Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus +de l'orange coulait sur son menton. + +--C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire ces +emplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence. + +--Oui, c'est elle-même! + +--Quelles emplettes? + +--Mais... des joujoux! + +--Des joujoux!... Tu as des enfants? + +À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine. + +--Qu'est-ce que tu dis là? Pourquoi aurais-je des enfants?... Les +joujoux, ce sont des colifichets... des articles de toilette... + +--Tu t'y entends? + +--Je m'y entends... + +--Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernent +ta femme! + +--Je ne me mêle pas d'autre chose... rien que de sa toilette... cela me +désennuie... Ma femme a bonne opinion de mon goût... Puis je sais +marchander. + +Polosov commençait à égrener ses phrases... Il était déjà fatigué. + +--Et elle est très riche, ta femme? + +--Oui, elle est assez riche... mais tout pour elle. + +--Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre? + +--Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je +n'en profite pas! Je lui suis utile... Elle y trouve son profit... Je +suis commode!... + +Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à souffler +péniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire un +mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.» + +Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions. + +À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblait +plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirs +et il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel. + +Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or sur +toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière. + +Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension de +l'escalier embaumé et couvert de tapis. + +Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courut +au-devant de lui; c'était son valet de chambre. + +Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui, +parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sans +eau chaude! + +Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et +retira les galoches du barine. + +--Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov. + +--Madame est chez elle... Madame s'habille... Madame dîne chez la +comtesse Lassounski. + +--Ah! chez la comtesse!... Écoute! il y a dans la voiture des effets... +prends-les toi-même et apporte-les ici... Et toi, Dmitri Pavlovitch, +dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans +trois quarts d'heure... Nous dînerons ensemble.. + +Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus +modestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, il +entra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le prince +Polosov.» + +Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate au +milieu d'un salon resplendissant. + +Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain et +de se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête était +ornée d'un fez couleur de fraise. + +Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps. + +Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne +tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, ne +proféra pas un son. + +C'était un spectacle vraiment majestueux. + +Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parler +pour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de la +chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie +femme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avec +des diamants aux poignets et autour du cou. + +C'était Maria Nicolaevna Polosov. + +Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattes +toutes prêtes à être relevées. + + + + +XXXIV + + +--Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus, +demi-moqueur. + +Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur +Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs. + +--Je ne vous savais pas encore ici. + +--Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger +de sa place et en montrant Sanine du doigt. + +--Oui, je sais... Tu m'as déjà parlé de lui... Je suis enchantée de +faire votre connaissance... Mais je suis venue pour te demander un +service, Hippolyte Sidorovitch... Ma femme de chambre est si maladroite +aujourd'hui. + +--Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure... + +--Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec le +même sourire. + +--Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même et +disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais +harmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une taille +admirable. + +Polosov se leva--et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autre +chambre. + +Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'il +se trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petite +comédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux qui +valaient d'ailleurs la peine d'être vus. + +Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame. + +«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait, +peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.» + +Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les +autres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait, +et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me dire +que cette dame est fort belle!» + +S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se serait +certainement exprimé autrement. + +Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvait +s'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beauté +incontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origine +plébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrement +retroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa +peau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds... mais que +signifiaient ces détails? + +Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beauté +sacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'un +vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane... et il n'y +avait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle. + +Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier que +chante le poète. + +Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari. + +Elle s'approcha de Sanine... et sa démarche était si séduisante, que +certains originaux... hélas! que ces temps sont loin,--devenaient +follement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche. + +«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur de +ta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs. + +Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante et +contenue: + +--Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai +de bonne heure... + +Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna +disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en +arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression +harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant. + +Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de +ses joues non pas une, mais trois petites fossettes--et ses yeux +souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et +rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche. + +Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme +auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait +ses joues bouffies, incolores et déjà ridées. + +Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que +Sanine. + +Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le +plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable! + +Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se +penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque +morceau. + +D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il +l'avalait en faisant claquer ses lèvres... + +Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement... mais sur quel +sujet?... Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau +dans sa propriété... et il en parlait avec amour, accumulant les +détails, et n'employant que les diminutifs affectueux... + +Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,--il avait à +plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix +courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid, +froid comme la glace--Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes +et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie +de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais, +rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui +porter le lendemain. + +Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire--son sommeil n'avait +duré qu'une heure et demie--et après avoir bu un verre d'eau de Seltz +avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la +véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un +bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre, +il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il +serait disposé à faire avec lui une partie de _douratchki_. + +Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses +explications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux... + +Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans dire +qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le +temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesse +Lasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation. + +En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, et +partit d'un éclat de rire. + +Sanine ce leva, mais elle lui dit: + +--Non, continuez votre jeu... Je vais changer de robe, et je reviens... + +Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses +gants tout en marchant... + +Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé sa +toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches +ouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille. + +Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie où +il devint _dourak_ (imbécile), alors elle lui dit: + +--Maintenant, petite crêpe, c'est assez! + +À ce mot de _petite crêpe_ Sanine la regarda tout étonné et elle lui +sourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant en +face, et creusant toutes les fossettes de ses joues. + +--Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie de +dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine +pour causer un peu... + +--Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de son +fauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main... + +Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine. + +Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé. + +--Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna +en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec +impatience ses ongles l'un contre l'autre.--On m'a dit que vous allez +vous marier? Est-ce vrai? + +Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrement +la tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dans +les yeux du jeune homme. + + + + +XXXV + + +Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelque +expérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eût +tout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et ce +sans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les caprices +de cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagé +que l'était la question posée: + +--Oui, je me marie. + +--Vous épousez une étrangère? + +--Une étrangère! + +--Vous venez de faire sa connaissance à Francfort? + +--Oui, madame, à Francfort. + +--Et peut-on savoir qui est cette jeune fille? + +--Certainement. Elle est la fille d'un confiseur. + +Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils. + +--Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!... Et +moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme +vous... La fille d'un confiseur! + +--Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité... mais, +d'abord, je n'ai point de préjugés... + +--_D'abord_ cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna en +l'interrompant--des préjugés, je n'en ai pas non plus... Je suis +moi-même la fille d'un moujik!... Eh bien! non, vous ne m'avez pas +épatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'a +pas peur d'aimer... Vous l'aimez?... + +--Oui, madame. + +--Elle est très belle? + +Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus +moyen de reculer. + +--Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme +trouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais ma +fiancée est une véritable beauté!... + +--Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique? + +--Oui, elle a des traits parfaitement réguliers. + +--Vous n'avez pas son portrait? + +--Non. + +À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypes +commençaient seulement à se répandre. + +--Quel est son nom? + +--Gemma! + +--Et le vôtre? + +--Dmitri... + +--Et votre nom patronymique? + +--Pavlovitch. + +--Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voix +traînante... Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch... Vous devez +être un brave garçon... Donnez-moi votre main... Soyons amis... + +Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux +doigts blancs... + +Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus +chaude, plus douce, plus souple et vivante. + +--Mais savez-vous quelle idée me vient? + +--Voyons cette idée? + +--Vous ne vous fâcherez pas? Non?... Vous dites que vous êtes fiancés... +Il n'y avait pas moyen de faire autrement? + +Sanine fronça les sourcils. + +--Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna? + +Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta en +arrière les cheveux qui tombaient sur ses joues. + +--Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite... Un +chevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus +d'idéalistes! + +Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent très +pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse. + +--Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille de +l'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle. + +Et elle ajouta aussitôt: + +--Vous êtes de quel gouvernement? + +--Du gouvernement de Toula. + +--Nous sommes vous et moi _de la même auge_! Mon père... Mais savez-vous +qui était mon père? + +--Oui, je le sais. + +--Il est né à Toula... Assez là-dessus..., maintenant passons aux +affaires. + +--Comment aux affaires?... Que voulez-vous dire? + +Maria Nicolaevna cligna des yeux. + +Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression +caressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands, +leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon..., presque +une menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bien +fournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre. + +--Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendre +votre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce +pas? + +--Oui, j'ai besoin d'argent. + +--De beaucoup d'argent? + +--Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs... +Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété... vous pouvez le +consulter... Je ne demande pas un prix élevé. + +Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche... + +--_Premièrement_, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout +des doigts le parement du surtout de Sanine,--je n'ai pas l'habitude de +consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette... sur ce +chapitre il est fort...--_Secondement_, pourquoi ne voulez-vous pas +demander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtes +amoureux et prêt à tous les sacrifices?... Je n'accepterai pas de vous +un rabais... Comment? Au lieu de stimuler,--comment dirai-je +cela...--d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous +exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je +n'épargne pas les gens... mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends. + +Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait +sérieusement. + +Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!» + +Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des +biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre +Sanine et madame Polosov, et se retira. + +La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé. + +--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts +le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans +le sucrier. + +Sanine se récria:--Madame! d'une si belle main!... + +Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première +gorgée de thé. + +Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair. + +--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour +ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en +droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent +disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas +normales... Je dois tenir compte de toutes ces considérations... + +Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria +Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil, +le regardait toujours du même regard clair et attentif. + +Il se tut enfin. + +--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous +écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez. + +Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de +dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait +tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se +trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de +lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient +imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait. + +Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau. + +--Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit. + +--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous..., +je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une +affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il +faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une +décision... Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre +fiancée?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre +gré... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin +immédiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec +plaisir... + +Sanine se leva. + +--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre +service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque +vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de +ma propriété... Je peux rester ici encore deux jours. + +--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire... Et cela vous sera pénible, +très pénible? Avouez-le-moi?... + +--Mais j'aime ma fiancée... et il ne m'est pas indifférent d'être séparé +d'elle. + +--Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un +soupir... Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur... +Vous vous retirez déjà? + +--Il est très tard, remarqua Sanine. + +--Et vous avez besoin de repos après le voyage... et après votre partie +de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous êtes un grand ami de +mon mari? + +--Nous avons été élevés dans le même pensionnat. + +--Et déjà alors il était comme cela? + +--Comment «comme cela?» demanda Sanine. + +Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en +devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva, +et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine +et lui tendit la main. + +Il salua et se dirigea vers la porte. + +--Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure... Vous +m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon. + +Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau +dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête. + +Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules--et +il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la +personne étaient d'une beauté ensorcelante... + + + + +XXXVI + + +Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans la +chambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «sa +Gemma». + +Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov--le mari +et la femme--mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit +par donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés de +trois points d'exclamation. + +Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et alla +faire un tour dans le jardin du _Kurhause_ où il y avait déjà de la +musique. + +Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le +pavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de _Robert le +Diable_ et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assit +sur un banc tout à ses pensées. + +Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule. +Il tressaillit... + +Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des +gants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayant +encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses +regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui. + +--Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjà +parti:--Je viens de boire mon second verre.--Vous savez, on me force ici +de boire de l'eau.--Dieu sait pourquoi... Est-ce que je suis malade, +moi?... Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une +heure entière! Voulez-vous être mon cavalier?... Et ensuite nous +prendrons le café... + +--J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux de +me promener avec vous. + +--Alors donnez-moi le bras... Ne craignez rien... Votre fiancée n'est +pas ici... elle ne vous verra pas. + +Sanine eut un sourire forcé. + +Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait une +sensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement... Le +bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune +homme, glissa contre lui et l'enlaça presque. + +--Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelle +ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les +plus jolis endroits... Et savez-vous--elle employait fréquemment cette +expression--pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété... +Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir... Maintenant vous +devez me parler de vous... afin que je sache à qui j'ai affaire... +Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire... +voulez-vous? + +--Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie... + +--Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise... Je n'ai pas +l'intention de faire la coquette avec vous. + +Elle haussa les épaules. + +--Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais mon +temps à faire la coquette avec lui?... Mais vous détenez la marchandise +et je suis acquéreur... Je veux savoir à quoi ressemble cette +marchandise?... C'est à vous de me la faire voir... Je veux savoir non +seulement ce que j'achète mais à qui je l'achète... En affaires c'était +une règle pour mon père... Eh bien! commencez, vous pouvez passer +l'enfance... commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué à +l'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?... Mais +ralentissez donc le pas, rien ne nous presse... + +--Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois. + +--Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose +qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée _là-bas_... +Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la +musique? + +--J'aime les arts... J'aime tout ce qui est beau. + +--La musique aussi? + +--La musique aussi. + +--Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes... +et encore au village, au printemps, avec des danses... Vous savez ce que +j'entends! Les moujiks en chemises rouges... dans les prairies d'herbe +tendre... délicieux!... Parlez donc... + +Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance. + +Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau +de celui du jeune homme. + +Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir, +gauchement--mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria +Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle +obligeait involontairement les autres à la même sincérité. + +Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le +cardinal de Retz. + +Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse. +Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées, +il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait +elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté +du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son +compagnon, et le regardant dans les yeux... Ce «bon garçon» marchait à +côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait +cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante, +qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont +pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement. + +Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne +heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en +avant, en avant... dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient +la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons, +disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras +dessus, bras dessous. + +Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si +longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait. + +--N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois. + +--Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu. + +Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient +madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque +servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai +dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien: + +--Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni +demain. + +Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément. + +--Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les +Russes du démon de la curiosité. + +--Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici... Il me fait +aussi la cour... Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis +sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux. + +«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même... Et avec cela elle +a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!» + +Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel, +ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur la +tête, devant la table mise. + +--Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur... J'étais sur le +point de prendre le café sans toi. + +--Bon, bon!... s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela te +fera du bien. Sans cela tu serais complètement figé... Je t'amène un +convive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café--le +meilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une +nappe blanche comme la neige. + +Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains. + +Polosov la regarda sous les sourcils: + +--Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna? +demanda-t-il à demi-voix. + +--Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous, +monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah! +que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir! + +--Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov. + +--Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuse +avec toi... N'est-ce pas, ma petite crêpe?... Et voici le café. + +Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme du +spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt. + +--Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas cela +vaut encore mieux qu'une comédie allemande!... Retenez pour moi une +loge... une baignoire... Non... Je préfère la _Fremden-loge_ (la loge +des étrangers)... Vous entendez, garçon, la _Fremden-loge_. + +--Mais si la _Fremden-Loge_ est déjà, retenue par Son Excellence le +_Stadt-Director_... + +--Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra! +Vous entendez! + +Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis. + +--Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteurs +allemands sont détestables!--Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que +vous êtes aimable!... Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas? + +--Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait +entre ses lèvres. + +--Sais-tu... reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre... Et tu +comprends mal l'allemand... Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérant +pour lui donner une réponse au sujet du moulin... Puis au sujet de la +farine des moujiks... Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je +ne veux pas!... Voilà de quoi t'occuper toute la soirée... + +--Bon, ce sera fait! répondit Polosov. + +--Tu es un brave garçon... Et maintenant, puisque j'ai parlé de +régisseurs, abordons la question principale... Oui, dis au garçon +d'emporter tout cela... Maintenant exposez-nous votre affaire, +continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vous +demandez, et quels arrhes vous désirez. + +«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.» + +--Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avez +admirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là... +Il faut qu'il entende aussi quelque chose... Je suis heureuse de penser +qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai +promis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tiens +toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami? + +Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage... + +--C'est la vérité même!... Vous ne trompez jamais personne. + +--Jamais! Et je ne tromperai jamais personne... Eh bien! monsieur +Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux... + + + + +XXXVII + + +Sanine «défendit sa cause», c'est-à-dire que, pour la seconde fois, il +se mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés de +la nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devait +confirmer «les faits et les chiffres». + +Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête. +Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pu +le dire! + +D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle +fit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tous +les détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers. +Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettait +les points sur les _i_. + +Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les +tourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère et +pénétrant. + +--Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement. + +Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle +badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins. + +Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme +ne distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveau +partage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front. + +--Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna... Je connais maintenant votre +propriété comme vous la connaissez vous-même... Combien me demandez-vous +par âme? + +À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête de +serf attaché à la propriété! + +--Mais... je suppose... pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec +effort. + +Oh! Pantaleone, Pantaleone... Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crier +encore: _barbari!_ + +Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul. + +--Bien! dit-elle... cela me semble raisonnable... Mais je vous ai +demandé deux jours de réflexion... Et vous devez attendre jusqu'à +demain... Je crois que nous nous entendrons--et alors vous me direz +combien vous désirez pour les arrhes... + +--Et maintenant, _basta cosi!_ ajouta-t-elle en voyant que Sanine se +disposait à lui répondre... Nous nous sommes assez occupés comme ça du +vil métal... À demain les affaires! Savez-vous... Je vous rends votre +liberté... + +Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans sa +ceinture. + +--Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures... Vous avez besoin +d'un peu de repos... Allez jouer à la roulette. + +--Je ne joue à aucun jeu de hasard. + +--Vraiment? Mais vous êtes la perfection même... Au reste, je ne joue +pas non plus... C'est bête de jeter son argent au vent... de perdre +sûrement... Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les +têtes... Il y en a de très drôles... Il y a une vieille dame qui porte +une ferronnière et qui a des moustaches!... L'ensemble est délicieux! Il +y a aussi un prince russe--il est beau dans son genre... Une figure +majestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque un +thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet... Enfin, lisez les +journaux... Promenez-vous, faites ce que bon vous semble... Seulement +n'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends... de pied ferme... +Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le +spectacle à six heures et demie! + +Madame Polosov tendit la main à Sanine. + +--Sans rancune, n'est-ce pas? + +--Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je? + +--Mais parce que je vous ai tourmenté... Et ce n'est pas fini, vous +verrez ce qui vous attend. + +Maria Nicolaevna cligna des yeux--et toutes ses petites fossettes +éclatèrent sur ses joues devenues rosées. + +--Au revoir! + +Sanine salua et sortit du salon. + +Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle il +passa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fez +de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux bras +pour se dégager les yeux. + + + + +XXXVIII + + +Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva dans +sa chambre. + +En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos, +besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des +conversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête et +dans son âme,--de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité, +avec une femme qui était pour lui une étrangère. + +Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où il +avait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!... + +N'était-ce pas un sacrilège? + +Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculée +tourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable. +Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée. + +S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui +l'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là, au galop, pour +retourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardait +déjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma. + +Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calice +jusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre... + +--Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain! + +Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère... +Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase, +avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, au +bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange, +cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon», +s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'image +de Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir +de ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin, +frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les +vêtements de madame Polosov. + +C'était évident, cette femme se moquait de lui... elle tâchait de +s'emparer de lui de mille façons. + +Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le +caprice d'une femme riche, gâtée... et sans scrupules?... + +Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme? + +Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions qui +assiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autre +chose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible de +chasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âme +se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour? + +Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui +et les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose, +mais il lui sourit effrontément. + +Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues, +ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et +qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui? + +Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisser +une trace. + +Cependant le laissera-t-elle partir demain? + +Oui... + +Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre +auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après +avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov. + +Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long, +long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière +la tête,--mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?--le +baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois +jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame +Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier. + +--Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui +l'embarras de Sanine n'avait pas échappé. + +--Oui... J'ai déjà eu l'honneur..., répondit Daenhoff. Et se penchant +vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix: + +--C'est lui... votre compatriote... ce Russe... + +--Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça +l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi +qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de +Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration, +chaque fois qu'il la regardait. + +Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de +la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire +fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans +cérémonie. + +--Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une +plébéienne comme moi? + +À cette époque vivait à Wiesbaden une _principessa di Monaco_, qui +ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi. + +--Mais, madame, toutes les princesses du monde..., commença le +malheureux secrétaire. + +Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire, +malgré sa raie, fut obligé de partir. + +Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», comme +disaient nos aïeules. + +Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à la +Fontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient à +l'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve. + +À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla de +Paris, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elle +en avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent faire +de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises, +puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin: + +--Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avez +rencontré ici, il y a un instant? + +--Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu. + +--Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch... je sais aussi que +vous aviez raison, mille fois raison... je sais que vous vous êtes +conduit en preux chevalier... Dites-moi, la dame en question était votre +fiancée?... + +Sanine fronça légèrement les sourcils. + +--Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, je +vois que cela vous est désagréable... Pardonnez-moi... je ne demande +rien! Ne vous fâchez pas. + +À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main. + +--Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame +Polosov. + +--On va servir le dîner... Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans +l'_Abeille du Nord_?... Le prince Gromoboï est mort. + +Maria Nicolaevna leva la tête. + +--Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme! + +Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta: + +--Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de ma +naissance, ce prince ornait mon appartement de camélias... Cependant, ce +n'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver en +prévision de cette surprise?... Il devait avoir au moins soixante-et-dix +ans? demanda-t-elle à son mari. + +--Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publie +aussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï. + +--Tant mieux! + +--Veux-tu que je te les lise? + +--Non, je n'y tiens pas... Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votre +main, Dmitri Pavlovitch. + +Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé. + +Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout +chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et +surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus +d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste. + +Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et +les menteurs. Et elle en trouvait partout... + +On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle +racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était +enfant. + +Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que +la plupart des jeunes femmes de son âge. + +Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de +loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux +blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient +très bien. + +--Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari... tu +t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort... Je +t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela... + +--Non, je n'y tiens pas... répondit Polosov en coupant l'ananas avec un +couteau d'argent. + +Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts. + +--Eh bien! notre pari, le tiens-tu? + +--Oui, je le tiens! + +--Bien, mais tu le perdras. + +Polosov poussa son menton en avant. + +--Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria +Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras. + +--Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine. + +--Non... je ne peux pas vous en parler maintenant... plus tard, répondit +Maria Nicolaevna, et elle rit. + +Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture était +avancée. + +Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôt +dans son fauteuil. + +--N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov de +l'antichambre. + +--Ne crains rien! J'écrirai... je suis un homme ponctuel. + + + + +XXXIX + + +En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et sa +troupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routine +banale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtres +allemands de l'époque... Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la +direction du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle du +genre. + +Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov»--et +Dieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge!--il est évident +qu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au _Stadt-Director_, +toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salon +entouré de divans. + +Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les +écrans qui séparaient la loge du théâtre. + +--Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.--Ils viendraient tous +m'ennuyer l'un après l'autre. + +Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que la +loge semblât vide. + +L'orchestre joua l'ouverture des _Noces de Figaro_... Le rideau se leva. +On donnait, ce soir-là, une de ces pièces allemandes dans lesquelles les +auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue +choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée +«profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique» +et exhalant un ennui... asiatique, comme il existe un choléra asiatique. + +Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand le +jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune +premier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants +et un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, un +pantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peau +de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa +poitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit +à hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir. + +--Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans la +dernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette +célébrité allemande. + +Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge. + +--Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à +côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons. + +Sanine obéit. + +Maria Nicolaevna le regarda. + +--Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec +vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail +l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une +famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon +gouverneur... c'était ma première... non, ma seconde passion... La +première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don. +J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une +soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un +passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en +français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait +les cils longs comme cela. + +Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du +pouce indiqua la moitié de sa longueur. + +--Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait +monsieur Gaston!... Je dois vous dire qu'il était très savant et très +sévère, il était Suisse... il avait une tête très énergique... des +favoris noirs comme la poix... un profil grec... et des lèvres qui +semblaient coulées en bronze!... Je le craignais! C'est le seul homme +que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de +mon frère, qui est mort depuis... Il s'est noyé... Une bohémienne m'a +prédit aussi une mort violente... mais ces prédictions sont des +enfantillages... Je n'y crois pas... Pouvez-vous vous figurer mon mari +armé d'un stylet?... + +--La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine. + +--Bêtises que tout cela! Niaiseries!... Vous êtes superstitieux?... Je +ne le suis pas du tout... Ce qui doit arriver, arrivera... Monsieur +Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la +mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher +au-dessus de ma tête... il se couchait tard et mon coeur se pâmait alors +de vénération ou d'un autre sentiment... Mon père savait à peine lire et +écrire... mais il nous a donné une bonne instruction... Vous ne vous +doutez pas que je sais un peu de latin? + +--Vous savez le latin? + +--Oui, moi... C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,... j'ai lu avec +lui l'Éneïde... c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages... +Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt... + +--Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine. + +Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'une +idée très vague de l'_Énéïde_. + +Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté et +en-dessous. + +--N'allez pas on conclure que je suis très savante... Eh! mon Dieu, non, +je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent... C'est à +peine si je sais écrire... et je ne suis pas capable de lire à haute +voix... je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre... Voilà +comment je suis,--rien de plus, rien de moins! + +Elle écarta les bras. + +--Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas +écouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la place +du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et +secondement parce que je suis en arrière avec vous... Vous m'avez +raconté hier votre vie. + +--Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine. + +Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit: + +--Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs, +cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les +coussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariage +d'amour et après un duel... peut-il penser à autre chose? + +Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de son +éventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait. + +Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenait +pas à se débarrasser depuis deux jours. + +Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et +achevait de le troubler. + +--Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine. + +Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation,--ils +attendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même. + +Quelqu'un éternua sur la scène. + +Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou +«d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toute +la pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire. + +Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine. + +Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il était +content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait. + +Oh! si Gemma le voyait! + +--Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vous +annonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» et +personne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Et +pourtant où est la différence?... Vraiment, c'est étrange. + +Sanine éprouva un sentiment de dépit. + +--Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna... Il y a des gens qui +n'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!... Puis si vous +voulez parler de mariages étranges... + +Il se tut subitement et se mordit la langue... + +Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de sa +main. + +--Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez... Je comprends ce que vous +avez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé, +je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre... Je +connais bien votre époux... je le connais depuis l'enfance!...» Voilà ce +que vous avez voulu dire, vous qui savez nager... + +--Permettez, dit Sanine!... + +--N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevna +avec insistance... regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai +pas deviné juste! + +Sanine ne savait plus que faire de ses yeux. + +--Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument, +dit-il enfin. + +Maria Nicolaevna branla la tête. + +--Oui, oui... Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est +la raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est ni +pauvre, ni bête... et pas trop mal?... Peut-être ne vous souciez-vous +pas de le savoir?... Mais c'est égal... Je vous en dirai la raison, +seulement pas tout de suite... après la fin de l'entr'acte... Je crains +qu'on ne vienne nous déranger... + +Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loge +s'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore +jeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nez +aplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris, +portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un +pince-nez par-dessus les lunettes,--apparut dans l'entrebâillement de la +porte en un sourire répugnant... Cette tête salua, et un cou musculeux +saillit de l'ouverture. + +Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir: + +--Je n'y suis pas! _Ich bin nicht zu hause!..._ Kchch... Kchkch... + +La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme en +sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: _sehr +Gut! sehr Gut!_--et disparut. + +--Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine. + +--Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou _lohn-laquai_ +(valet à gages) si vous voulez... Il est payé par l'entrepreneur du +théâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable, +splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre... Il +aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le +théâtre que j'y suis... Après tout, cela m'est égal... + +L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!... + +Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle. + +--Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan: +puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu +d'admirer votre fiancée,--non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vous +fâchez pas--je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser +aller où bon vous plaira... Maintenant écoutez ma confession... +Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde? + +--La liberté! dit Sanine. + +Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme. + +--Oui, Dmitri Pavlovitch--dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra +avec un accent de sincérité irrécusable... la liberté avant tout et +par-dessus tout!... Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'y +a rien là de méritoire--mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à ma +mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop +près, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a +contribué aussi à m'ouvrir les yeux... Maintenant vous comprenez +pourquoi j'ai épousé Polosov... avec lui je suis libre, tout à fait +libre, comme l'air, libre comme le vent!... Et je le savais avant de me +marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque... + +Elle se tut et jeta de côté son éventail. + +--Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir un +peu... c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser... mais je +ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes... et quand il le +faut, je me laisse aller... et ne m'inquiète plus de rien... J'ai encore +un dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pas +de comptes à rendre... et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond), +eh bien! là-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra... lorsqu'on me +jugera là-haut,--moi, je ne serai plus moi!... Vous m'écoutez? Je ne +vous ennuie pas? + +Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête: + +--Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec +curiosité... seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me +racontez tout cela? + +Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan. + +--Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de +modestie? + +Sanine leva la tête encore un peu plus haut. + +--Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme, +mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage--parce que +vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisante +pas... Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notre +rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une +impression fausse... C'est pour cette raison que je vous ai amené ici, +que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité, +oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez... je sais que vous +aimez une autre femme et que vous allez vous marier... Vous voyez bien +que je suis désintéressée... Pourtant... voilà une bonne occasion pour +vous de dire: _cela ne tire pas à conséquence_. + +Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat de +rire--et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même, +puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose +qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse. + +«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beau +serpent!» + +--Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désire +voir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laide +qu'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que le +gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire les +jeunes gens. + +Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses +deux mains effleura les doigts du jeune homme. + +--Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez... je ne me +laisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne. +J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres, +pas plus que pour moi... Et maintenant tirez-vous un peu de côté et +écoutons la pièce. + +Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette--et Sanine +suivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de la +loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de +ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissait +à tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtout +pendant les dernières minutes. + + + + +XL + + +Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au +bout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent à +parler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine se +montra beaucoup moins taciturne. + +Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça de +lui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si Maria +Nicolaevna tenait à des «théories». + +Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments de +la jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou +capitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sa +sauvagerie!...» + +Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait +absorbée, et tout à coup reprenait l'offensive... Et pendant ce temps +leurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne se +détournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se +promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, il +est vrai, mais il souriait... + +Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir +de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté de +l'amour et du mariage... C'est un lieu commun: toutes ces abstractions +sont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ. + +Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans +cet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la +pudeur virginale,--Dieu sait d'où ces vertus lui venaient--alors, oui +alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse. + +L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure +fâcheuse. + +Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment se +concentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni +de se juger. + +Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps. + +Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairement +on se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notre +salut.» + +Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son +châle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis +moelleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras du +jeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de la +loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos +le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria +Nicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice. + +--Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le +jeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère mal +dissimulée dans la voix. + +--Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe... Restez! +ajouta-t-elle d'une voix impérative. + +Et elle sortit vivement en entraînant Sanine. + +--Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mes +talons! cria Daenhoff au critique. + +Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère. + +--_Sehr gut, sehr gut,_ murmura le critique, et il disparut. + +Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un +clin d'oeil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta +après elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partit +d'un éclat de rire. + +--De quoi riez-vous? demanda Sanine. + +--Oh! excusez-moi, je vous en prie... mais il m'est venu à l'esprit que +Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?... +N'est-ce pas drôle? + +--Vous le connaissez intimement? demanda Sanine. + +--Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas. + +--Je ne m'en inquiète nullement. + +Maria Nicolaevna soupira. + +--Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!... Écoutez pourtant... +Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?... +N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez +à Francfort... Nous reverrons-nous jamais? + +--En quoi puis-je vous être agréable? + +--Vous savez sans doute monter à cheval? + +--Oui, madame. + +--Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une +promenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons +d'admirables chevaux... À notre retour nous terminerons notre affaire... +et amen!... Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suis +folle--c'est peut-être la vérité!--mais dites-moi tout de suite: +J'accepte! + +Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture, +mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit. + +--Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir. + +--Ah! vous avez soupiré! s'écria Maria Nicolaevna en contrefaisant +Sanine... Voilà ce que c'est: le bouchon est tiré, il faut boire le +vin... Mais non, non... Vous êtes charmant! Vous êtes un brave garçon! +Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite, +celle qui conclut les affaires... Prenez-la et croyez à ce serrement de +main. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis... mais je suis +un honnête homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi. + +Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette main +à ses lèvres. + +Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle resta +silencieuse jusqu'à ce que la voiture stoppât devant l'hôtel. + +Elle se disposa à descendre... Sanine sentit sur sa joue un attouchement +rapide et brûlant; l'avait-il rêvé? + +--À demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, éclairée par les +quatre bougies du candélabre que le portier tout chamarré d'or avait +saisi entre ses mains, dès qu'il l'avait aperçue. + +Elle tenait les yeux baissés: «À demain!» + +En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre de +Gemma... Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitôt pour se +dissimuler à lui-même cette impression. + +La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes. + +Elle était heureuse d'apprendre que «l'affaire avait si bien commencé», +elle exhortait Sanine à la patience, l'assurait que tout irait bien et +d'avance se réjouissait de son retour. + +Sanine trouva cette lettre un peu sèche, mais il prit quand même une +feuille de papier et une plume... puis il les jeta de côté. + +--À quoi bon écrire... je retournerai demain... Il en est temps! Il en +est grand temps! + +Il se coucha aussitôt et s'efforça de s'endormir tout de suite. + +S'il avait essayé de veiller, il aurait sans doute pensé à Gemma, mais, +sans savoir pourquoi, il avait honte de penser à elle. Sa conscience +n'était pas tranquille... Mais il la calmait en se disant que le +lendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se délivrerait pour +toujours de cette folle--et qu'il oublierait toutes ces intrigues. + +Les hommes faibles, quand ils se parlent à eux-mêmes, emploient +volontiers des mots énergiques! + +_Et puis... cela ne tire pas à conséquence!_ + + + + +XLI + + +Telles étaient les réflexions que faisait Sanine en se couchant. Mais +quelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevna +heurta à sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il la +vit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la traîne de son +amazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme posé sur les lourdes +tresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'épaule, et un sourire +provocant sur les lèvres, dans les yeux, sur tout le visage. + +Que se dit Sanine en ce moment?... + +--Eh bien! êtes-vous prêt, lui cria gaîment madame Polosov. + +Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau. + +Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe de +tête et descendit en courant l'escalier. + +Il la suivit à la hâte. + +Les chevaux attendaient déjà dans la rue devant le perron. Ils étaient +trois; une cavale pur-sang d'un roux doré, avec des naseaux secs et +découvrant les dents, des yeux noirs à fleur de tête, des jambes de +cerf, un peu grêle, mais élégante et chaude comme le feu--elle était +destinée à Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine était vigoureux, large, +un peu lourd, sans marques; le troisième cheval était pour le groom. + +Maria Nicolaevna sauta légèrement sur son coursier. La cavale piaffa, se +tourna de tous côtés, relevant la queue et ployant la croupe, mais Maria +Nicolaevna, excellente écuyère, la maintint sur place. + +Elle voulait dire adieu à Polosov, qui sortit sur le balcon coiffé de +son fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir de +batiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant. + +Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravache +esquissa un salut à l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coup +l'encolure ambrée et plate de son cheval. La cavale se dressa sur ses +jambes de derrière, bondit en avant et partit d'une allure élégante et +matée, frémissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humant +l'air et reniflant avec impétuosité... + +Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible se +balançait d'aplomb avec souplesse et harmonie, étroitement soutenue et +dégagée par le corset. + +Madame Polosov retourna la tête et du regard appela Sanine. Ils +cheminèrent de front. + +--Voyez comme il fait beau! s'écria-telle... Je vous le dis pour la +dernière fois avant de nous séparer--vous êtes adorable--et vous ne vous +repentirez pas d'être venu. + +En prononçant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements de +tête affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroles +et les rendre plus pénétrantes. + +Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut étonné: son +visage avait cette expression posée que prennent les enfants quand ils +sont très, très sages. + +Les chevaux allèrent au pas jusqu'à la barrière, assez rapprochée, puis +ils partirent d'un grand trot. + +Le temps était beau; un vrai ciel d'été; le vent venait à leur rencontre +et bruissait et sifflait agréablement aux oreilles. + +Ils éprouvaient un sentiment de bien-être: la conscience d'une vie jeune +et puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; ce +sentiment grandissait de minute en minute. + +Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas; +Sanine suivit son exemple. + +--Voilà pourquoi il vaut la peine de vivre! s'écria l'amazone avec un +soupir profond et heureux. Quant on réussit à faire ce qui semblait +impossible, il faut s'en saouler jusque-là! + +Elle passa rapidement la main sous son menton. + +--Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne en +ce moment... Il me semble que j'embrasserais le monde entier!... Non, +pas tout entier... En voilà un que je n'embrasserais pas... + +Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vêtu et +qui suivait le bord de la route à côté d'eux. + +--Mais je suis prête à le rendre heureux... Voici pour vous, eh! +cria-t-elle en allemand. + +Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encore +les porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avec +un bruit sec. + +Le passant étonné s'arrêta. + +Maria Nicolaevna éclata de rire et mit son cheval au galop. + +--Êtes-vous toujours aussi gaie quand vous allez à cheval? demanda +Sanine à madame Polosov quand il l'eut rejointe. + +Maria Nicolaevna tira brusquement les rênes, elle n'arrêtait jamais +autrement son cheval. + +--Je voulais seulement échapper aux remerciements... Les remerciements +gâtent mon plaisir... Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laissé +ma bourse, mais pour le mien... Pourquoi me remercierait-il?... +Qu'est-ce que vous m'avez demandé tout à l'heure? Je n'ai pas entendu. + +--Je vous ai demandé... j'ai voulu savoir pourquoi vous êtes si gaie +aujourd'hui? + +Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'eût pas entendu la question, +soit qu'elle jugeât inutile de répondre, elle dit: + +--Savez-vous... ce groom qui se balance derrière nous, m'agace... +Comment nous débarrasser de lui? + +Elle sortit vivement un carnet de sa poche. + +--Je vais lui remettre une lettre à porter à la ville... Non, cela ne va +pas... Ah! cette fois j'ai trouvé!... N'est-ce pas un traiteur, là-bas, +devant vous? + +Sanine regarda dans la direction indiquée. + +--Oui, c'est un restaurant, il me semble. + +--Parfait!... Je vais lui dire de rester là et de boire de la bière +jusqu'à notre retour. + +--Mais qu'est-ce qu'il pensera? + +--Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout, +il boira de la bière, et voilà tout... Allons, Sanine--elle l'appelait +pour la première fois Sanine tout court--en route, au trot! + +Quand les cavaliers se trouvèrent devant le restaurant, Maria Nicolaevna +appela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissance +et de tempérament, porta sans dire un mot la main à la visière de sa +casquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride. + +--Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. Où +irons-nous? Au nord, au midi, à l'occident, à l'orient?... Regardez, je +suis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua du +bout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est à nous. +Eh bien! vous voyez ces montagnes.--Ah! quelles forêts! Là-bas, dans les +monts, dans les monts... _In die Berge, In de Berge, wo die Freiheit +thront._--(Dans les monts, dans les monts où règne la liberté.) + +Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un étroit chemin à peine +frayé qui semblait, en effet, conduire directement à la montagne. + +Sanine s'élança sur ses pas. + + + + +XLII + + +L'étroit chemin devint bientôt un sentier à peine visible et finit par +s'effacer complètement, coupé par un fossé. + +Sanine était d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna se +récria: + +--Non, non, je veux aller à la montagne. Allons à travers champs, tout +droit, comme les oiseaux volent. + +Elle obligea son cheval à sauter par-dessus le fossé. Sanine en fit +autant. + +De l'autre côté s'étendait une prairie, d'abord sèche, ensuite humide et +qui finit dans un marécage; on voyait l'eau sourdre partout et former +par place des mares. + +Maria Nicolaevna conduisit exprès son cheval en plein dans le marais, et +se mit à rire en criant: + +--Faisons l'école buissonnière! Vous savez ce que c'est que de chasser +au moment des eaux printanières, demanda-t-elle à Sanine. + +--Je le sais, répondit le jeune homme. + +--J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Je +l'accompagnais souvent... au printemps, c'est adorable!... Nous aussi, +aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanières... +Seulement je vois que vous êtes un vrai Russe, et vous voulez épouser +une Italienne... Enfin, c'est votre sort!... Tiens! encore un fossé! +Hop, hop, hop!... + +La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola, +ses cheveux se déroulèrent sur son dos. + +Sanine voulut sauter à bas de son cheval pour ramasser le chapeau, mais +l'amazone le retint: + +--Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-même... + +Elle se pencha très bas tout en restant en selle, accrocha le voile avec +le manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sans +relever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip! + +Sanine galopait à côté de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait les +fossés, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissant +la montagne, redescendant le versant opposé, et tout le temps il gardait +les yeux attachés sur le visage de sa compagne. + +Quel éclat! tout ce visage s'épanouissait: les yeux se dilataient, +avides, clairs, sauvages; les lèvres s'ouvraient, les narines +palpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardait +droit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son âme semblait +s'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, du +ciel, du soleil et même de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoi +rencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore, +encore... + +--Sanine, cria-t-elle... c'est tout à fait comme dans la _Lénore_ de +Burger; seulement vous n'êtes pas mort? N'est-ce pas, vous n'êtes pas +mort? Moi, je suis bien vivante... + +Ce n'était plus une amazone qui galopait, c'était un jeune centaure +féminin--demi-animal, demi-Dieu!--Et cette terre docile et bien +disciplinée s'étonne devant la bacchante qui la piétine. + +Enfin, Maria Nicolaevna arrêta son cheval trempé de sueur et couvert de +boue. + +La cavale fléchissait sous l'écuyère, et le puissant et lourd étalon de +Sanine perdait son souffle. + +--Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmure +d'extase. + +--C'est beau! répondit avec transport Sanine. + +Son sang bouillonnait aussi. + +--Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore! + +Elle lui tendit la main, son gant était déchiré. + +--Je vous ai dit que je vous amènerais dans la forêt, «vers les monts! +vers les montagnes!» + +En effet, couronnée par un mont altier, la montagne se dressait à deux +cents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers. + +--Regardez, voici le chemin... Rajustons-nous un peu... et en route! +Mais au pas!... Il faut permettre à nos chevaux de respirer un peu. + +Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevna +rejeta en arrière ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira. + +--Mes mains sentiront le cuir, dit-elle... Mais cela nous est égal. + +Elle souriait et Sanine souriait aussi. + +Cette course échevelée les avait rapprochés et unis. + +--Quel âge avez-vous? demanda-t-elle tout à coup. + +--Vingt-deux ans. + +--Est-ce possible?... Moi aussi j'ai vingt-deux ans... C'est un bon +âge... Additionnez toutes nos années et vous serez encore loin de la +vieillesse... Pourtant il fait chaud... Dites-moi, est-ce que je suis +rouge? + +--Comme une fleur de pavot!... + +Elle passa son mouchoir sur son visage. + +--Dès que nous serons dans le bois, il fera frais... C'est un vieux +bois... comme qui dirait un vieil ami... Avez-vous des amis?... + +Sanine réfléchit un instant. + +--Oui, j'en ai... mais peu... De vrais amis, je n'en ai pas... + +--Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux... ce cheval, par +exemple, c'est aussi un ami... Comme il me porte délicatement! Ah! oui, +l'on est très bien ici! Est-il possible que je parte pour Paris +après-demain? + +--Est-ce possible? répéta Sanine. + +--Et vous, vous partirez pour Francfort? + +--Oh! moi, certainement, je retournerai à Francfort. + +--Eh bien! allez-y... Je vous donnerai ma bénédiction... Mais +aujourd'hui, c'est notre jour, à nous, à nous... rien qu'à nous! + +Les chevaux avaient atteint la lisière du bois et ils pénétrèrent dans +la forêt. L'ombre fraîche les enveloppa doucement de toutes parts. + +--Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna... Allons au plus +profond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine. + +Les chevaux avançaient lentement dans les profondeurs de la forêt, se +balançant et reniflant. + +Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engagea +dans un défilé très étroit. L'odeur de la bruyère, des fougères, de la +résine de pin, de la fane de l'année précédente montait du sol... des +crevasses de rochers bruns s'exhalait une fraîcheur pénétrante... Des +deux côtés du chemin s'élevaient des monticules couverts de mousse +verte. + +--Arrêtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur ce +velours. Aidez-moi à descendre de cheval. + +Sanine mit pied à terre et courut auprès de madame Polosov. Elle +s'appuya sur ses épaules, sauta vivement à terre, et s'assit sur un +tertre de mousse. + +Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride. + +Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui. + +--Sanine, savez-vous oublier? + +Sanine se rappela ce qui s'était passé la veille en voiture... + +--Est-ce une question... ou un reproche? demanda-t-il. + +--De ma vie je n'ai adressé un reproche à quelqu'un... Croyez-vous aux +ensorcellements? + +--Comment? + +--Par des enchantements... comme disent chez nous les moujiks dans leurs +chansons. + +--Ah! voilà ce que vous voulez dire. + +--Oui... c'est cela... j'y crois... y croyez-vous? + +--L'ensorcellement... l'enchantement... répéta Sanine... Tout est +possible dans ce monde... Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'y +crois... Je ne me reconnais plus... + +Maria Nicolaevna réfléchit un instant puis regarda autour d'elle. + +--Il me semble que je connais cet endroit... Sanine, regardez s'il n'y a +pas une croix rouge sur le tronc de ce grand chêne, derrière... Y +est-elle? + +Sanine s'approcha de l'arbre... + +--Oui, il y a une croix. + +Maria Nicolaevna sourit: + +--Ah bon! Je sais maintenant où nous nous trouvons... Nous ne nous +sommes pas écartés de notre route... Qui est-ce qui cogne comme ça?... +Un bûcheron? + +Sanine regarda dans la direction du bruit. + +--Oui... un homme coupe les branches mortes... + +--Je veux mettre mes cheveux en ordre... On peut me voir et me juger... + +Elle souleva son chapeau et se mit à natter ses longues tresses, +gravement et sans prononcer une parole. + +Sanine restait toujours debout devant elle. + +Les formes élégantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous les +plis sombres du drap, auquel ici et là se collaient des brins de mousse. + +Un des chevaux tout à coup se secoua derrière Sanine. Le jeune homme +tressaillit de la tête aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux, +ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon. + +Il disait la vérité en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. En +effet, il était ensorcelé... Tout son être était possédé d'une seule +pensée, d'un seul désir. + +Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pénétrant. + +--Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau... +Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici... Non.. attendez!... Ne +vous éloignez pas... Qu'est-ce qu'on entend? + +Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, ébranlant l'air +dans le bois. + +--Est-ce possible? Le tonnerre? + +--On dirait, en effet, que c'est le tonnerre... + +--Mais c'est une véritable fête... Quelle fête... C'est la seule chose +qui nous manquait... + +Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longs +roulements. + +--Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier de +l'Énéïde?... _Eux_ aussi ils ont été surpris par l'orage dans une +forêt... Maintenant, sauvons-nous. + +Elle se releva d'un bond. + +--Amenez-moi mon cheval... Présentez-moi votre main... Ainsi... Je ne +suis pas lourde. + +Elle s'élança en selle, légère comme un oiseau. + +Sanine remonta à cheval. + +--Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assurée. + +--Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout en +rassemblant les brides. + +--Suivez-moi, cria-t-elle à Sanine d'un ton de commandement. + +Elle rejoignit le sentier et après avoir passé la croix rouge, elle +descendit dans un chemin enfoncé, arriva à un carrefour, tourna à +droite, et de nouveau gravit la montagne. + +L'amazone savait évidemment où elle allait, le chemin qu'elle avait +choisi pénétrait toujours plus dans les profondeurs de la forêt. + +Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elle +avançait d'un air impérieux, et Sanine la suivait docilement sans une +étincelle de volonté dans son coeur qui se pâmait. + +Une pluie fine commença à tomber. Maria Nicolaevna accéléra la marche de +son cheval et Sanine en fit autant. + +Enfin, à travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperçut à l'abri +du rocher gris une misérable hutte avec une porte dans le mur formé de +branches entrelacées. + +Maria Nicolaevna obligea son cheval à se frayer un passage entre les +sapins, puis elle sauta à terre, et courut devant l'entrée de la +guérite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: Énée! + + * * * * * + +Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagnés du +groom, qui dormait en selle, rentraient dans leur hôtel à Wiesbaden. + +Polosov vint au-devant de sa femme en tenant à la main la lettre qu'il +avait écrite au régisseur, mais ayant regardé avec attention Maria +Nicolaevna, son visage exprima du mécontentement et il dit à demi-voix: + +--Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute réponse madame +Polosov haussa les épaules. + +Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria +Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre. + +--Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort? + +--Je vais où tu seras,--et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu me +chasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sa +dominatrice. + +Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune homme +et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait +lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un +sifflement de serpent triomphant sur les lèvres--tandis que ses yeux +larges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que le +rassasiement et la férocité impitoyable de la victoire. + +Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là. + + + + +XLIII + + +Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses +papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de +grenat. + +Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans sa +mémoire. + +Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosov +des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il +revécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et ne +voulut plus se souvenir. + +Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut... Oh, non! Il savait, il ne +savait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais la +honte l'étouffait--même en ce jour, après tant d'années écoulées, il a +peur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait, +noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas à +sa mémoire de se taire. + +Mais il a beau se détourner de ces souvenirs, il ne parvient pas à les +effacer complètement. + +Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il a +envoyée à Gemma et pour laquelle il n'a pas reçu de réponse... + +Après une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chez +elle?... Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honnêteté +pour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confiance +en lui, tout respect de soi-même, il ne pouvait plus rien garantir. + +Sanine se rappela encore comment, après--ô honte!--il envoya le valet de +Polosov à Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, il +ne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pour +Paris! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la cour +à son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague de +fer comme celle que Maria Nicolaevna avait donnée à Sanine!!! + +Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore. + +Un matin le garçon lui remit une carte de visite portant le nom de +Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modène. Et +Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put échapper à une +rencontre dans le couloir. + +Il revoit le visage irrité de l'ex-chanteur dont le toupet se hérissait +encore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore ses +exclamations et ses malédictions: _Maledizione!_ + +Ces mots affreux retentissent encore à ses oreilles: _Codardo! Infame +traditore!_ (Lâche, traître infâme.) + +Sanine ferme les yeux et secoue la tête, il regarde à droite, à gauche, +mais malgré lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'étroite +banquette de devant; sur les sièges du fond sont confortablement assis +Maria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement la +voiture loin de Wiesbaden... à Paris! à Paris! + +Polosov mange une poire que Sanine lui a préparée, et Maria Nicolaevna +le regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connaît déjà, le +sourire du propriétaire, du seigneur... + +Mais, ô Dieu! là, au coin de la rue, un peu après la sortie de la +ville--n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio! +Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché. + +Y a-t-il longtemps que ce jeune coeur adorait en lui un héros, un +idéal?--Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que Maria +Nicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder,--ce +visage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant de +ressemblance avec _d'autres yeux_, s'attachent sur Sanine et les lèvres +se serrent... puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure... + +Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine--à qui? À Tartaglia qui +est là, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de +cet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable... +Quelle honte! + +Enfin--la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes les +viles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni de +se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé. + +Ensuite vient le retour dans la patrie--la vie brisée, vidée; le petit +train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins +amer et non moins inutile. + +C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une +douleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'une +dette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue. + +Le calice est rempli... Assez! + +Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soit +encore là? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour ne +l'a-t-il pas retrouvée? + +Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions,--et +déjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il a +pu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant de +passion... pour une femme qu'il n'a jamais aimée?... + +Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leur +annonçant qu'il parlait pour l'étranger. + +Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittait +Saint-Pétersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler un +appartement confortable et de prendre un abonnement à l'Opéra-Italien où +devait chanter la Patti en personne... Oui, la Patti, la Patti +elle-même!... + +Les amis de Sanine recherchèrent les causes de son départ, mais les +hommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui, +et le jour où Sanine partit pour l'étranger, une seule personne +l'accompagna à la gare; c'était son tailleur, un Français, qui avait +l'espoir de faire régler une note en souffrance «pour un saute-en-barque +en velours noir... et tout à fait chic.» + + + + +XLIV + + +Sanine avait annoncé à ses amis qu'il partait pour l'étranger, mais il +ne leur avait pas dit où il allait. + +Il se rendit directement à Francfort. Le quatrième jour il arriva dans +cette ville où il n'était pas revenu depuis 1840. + +L'hôtel du «Cygne Blanc» était toujours à la même place, mais n'était +plus un hôtel de premier ordre. + +La _Zeile_, la rue principale de Francfort, avait peu changé, mais il ne +restait plus trace de la rue où se trouvait jadis la confiserie Roselli. + +Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et où il +ne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pour +faire place à de hautes constructions et à d'élégantes villas; même le +jardin public où Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'était +agrandi et avait changé au point que Sanine se demanda s'il ne s'était +pas trompé de jardin? + +Comment se retrouver? À qui s'adresser? Trente ans s'étaient écoulés. + +Les personnes que Sanine avait interrogées n'avaient jamais entendu le +nom de Roselli; le maître d'hôtel lui avait conseillé de prendre des +renseignements à la Bibliothèque publique, où il trouverait de vieux +journaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils les +indications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer. + +Dans son désespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber. + +Oh! celui-là, tout le monde le connaissait, mais ces renseignements +n'éclairèrent pas Sanine sur ce qu'il désirait savoir. L'élégant commis, +sa fortune faite, s'était livré à des spéculations, avait fait faillite +et était mort en prison... + +Ces nouvelles d'ailleurs laissèrent Sanine très indifférent, et il +commençait à se dire qu'il avait agi précipitamment en venant comme cela +à Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tomba +sur le nom de Von Daenhoff, major en retraite. + +Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire à l'adresse +indiquée, sans savoir si ce Daenhoff était l'officier qu'il avait connu, +ou, dans le cas où ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que la +famille Roselli était devenue. + +Mais le noyé s'accroche à une paille. + +Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme à tête +blanche il reconnut d'emblée son ancien adversaire. + +Daenhoff le reconnut également et fut très content de le voir, cela lui +rappelait sa jeunesse et ses aventures. + +Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuis +longtemps émigré en Amérique, à New-York, que Gemma avait épousé un +négociant et que le major connaissait un marchand de Francfort qui +devait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avec +l'Amérique. + +Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse--et, ô joie! +son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York, +Broadway n° 501. + +Il est vrai qu'elle datait de 1863. + +--Espérons, s'écria Daenhoff, que notre beauté de Francfort est encore +de ce monde et qu'elle demeure toujours à New-York. + +Puis, baissant la voix, il ajouta: + +--À propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui était +à Wiesbaden--madame von Bo... von Bozolov.--Elle vit toujours? + +--Non, répondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte. + +Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine détournait la tête et +se renfrognait, il ne dit plus rien et se retira. + + * * * * * + +Le jour même Sanine envoya une lettre à madame Gemma Slocum à New-York. +Il lui dit qu'il lui écrivait de Francfort où il était venu à sa +recherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit +d'espérer une réponse, car il ne méritait pas son pardon; il n'avait +qu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuis +longtemps oublié jusqu'à son existence. + +Il ajouta qu'il s'était décidé subitement à lui écrire à la suite d'une +circonstance qui avait évoqué devant lui les images du passé avec une +force extraordinaire. + +Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de ne +pas se méprendre sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire cette +lettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'une +faute, qu'il avait cruellement expiée, n'avait pas été pardonnée. Il +l'implorait de lui écrire seulement deux mots pour lui dire comment elle +se trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'était choisie. + +«En m'envoyant ne fût-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant sa +lettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle âme, et je +vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier soupir. Je suis +actuellement à l'hôtel du _Cygne Blanc_, à Francfort, et j'attendrai ici +votre réponse jusqu'au printemps.» Il souligna ces derniers mots. + +Sanine expédia sa lettre et l'attente commença. + +Il passa six semaines à l'hôtel sans sortir de sa chambre et ne voyant +personne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui écrire n'ayant pas son +adresse, et Sanine s'en félicitait; il savait que lorsqu'il recevrait +une lettre, il saurait de _qui_ elle vient. + +Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres sérieux, +des livres d'histoire. + +Ces lectures prolongées, ce silence, cette vie repliée sur soi-même +répondait à son état d'âme. Il savait gré à Gemma de la lui avoir +indirectement procurée. + +Mais est-elle vivante? Lui répondra-t-elle? + +Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbre +américain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe était +d'écriture anglaise. + +Sanine ne reconnut pas cette écriture et son coeur se serra. Il avait +peur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma! + +Il fondit en larmes. + +Ce nom écrit au bas de la page sans être accompagné du nom de famille +était un gage de pardon. + +Il déplia une fine feuille de papier à lettres bleu--une photographie +tomba sur le plancher. Il la releva précipitamment, et resta ébahi: +Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mêmes +yeux, la même bouche, le même type de visage. + +Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.» + +La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de ne +pas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha +pas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé, +mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sa +rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait +empêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avait +été la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit +ans elle vit heureuse et dans l'abondance. + +Leur maison est connue de tout New-York. + +Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une +fille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie la +photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à sa +mère. + +Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre. + +Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille et +son gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de +ses enfants et élever ses petits-enfants. + +Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort la +veille du jour fixé pour le départ de Francfort. + +«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle +mort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans les +rangs des _Mille_ avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuré +chaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous en +étions fiers,--et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous est +sacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!» + +En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie +de Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout +la paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir, +bien qu'une telle rencontre fût peu probable. + +Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette +lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces +sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La +musique seule pourrait les exprimer. + +Sanine répondit immédiatement et envoya à Marianna Slocum «d'un ami +inconnu», comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbement +enchâssée de perles fines. Bien que ce présent fût d'une grande valeur, +il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente années qui s'étaient écoulées +depuis son séjour à Francfort, il avait gagné une fortune considérable. +Il revint à Saint-Pétersbourg au commencement du mois de mai--mais pas +pour longtemps probablement. + +On assure qu'il cherche à vendre son domaine et qu'il pense partir pour +l'Amérique. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES *** + +***** This file should be named 35657-8.txt or 35657-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/6/5/35657/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/35657-8.zip b/35657-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fdc8685 --- /dev/null +++ b/35657-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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