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+The Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsœver. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Eaux printanières
+
+Author: Ivan Tourgueneff
+
+Translator: Michel Delines
+
+Release Date: March 22, 2011 [EBook #35657]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+EAUX PRINTANIÈRES
+
+IVAN TOURGUENEFF
+
+Nouvelle traduction inédite de MICHEL DELINES
+
+PARIS
+
+ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe,
+Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus et
+appréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public.
+
+Ivan Tourgueneff avait débuté par les _Récits d'un Chasseur_, qui
+l'avaient d'emblée classé hors de pair.
+
+«Il acheva de s'insinuer dans les cœurs, dit M. Melchior de Voguë [_La
+Russie_. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du même
+ordre, avec des romans sentimentaux, comme _la Nichée de Gentilshommes_,
+dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, à
+la sobriété des moyens qui le produisent. Dans _Roudine_, il analysait
+le manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochait
+à ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait:
+«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas
+sûr que nous l'ayons inventé.» Dans _Pères et Fils_, il sondait le fossé
+infranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage et
+celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui
+allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrès
+croissants dans _Fumée_; il en décrivit les manifestations extérieures
+dans _Terres vierges_.
+
+»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et la
+domination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour la
+divination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous ses
+rivaux par la force du génie plastique; instruit à notre discipline
+intellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, _il est le
+seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; il
+est l'artiste par excellence_. Les courts récits de cet inimitable
+prosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste
+n'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussi
+rigoureuse perfection de forme.»
+
+Le moment est venu de réunir les œuvres du plus parfait écrivain de ces
+derniers temps en une collection complète, que son prix modique rendra
+accessible à toutes les bourses même les plus modestes.
+
+La traduction de l'œuvre de Tourgueneff a été confiée à M. Michel
+Delines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtemps
+apprécies par le public.
+
+Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume.
+
+
+
+
+EAUX PRINTANIÈRES
+
+... Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eaux
+printanières.
+
+(_Une vieille romance russe._)
+
+
+Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que son
+domestique eut allumé les bougies, il le congédia--et se jetant dans un
+fauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains.
+
+Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.
+
+Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommes
+instruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous les
+hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,--lui-même
+avait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, et
+cependant jamais encore ce _tædium vitæ_ dont parlent déjà les Romains,
+jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusement
+dominé, si violemment étreint.
+
+S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui,
+de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur
+d'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleur
+l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit
+d'automne;--et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni de
+cette amertume.
+
+Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne
+dormirait pas.
+
+Il se mit à réfléchir,... avec paresse, lourdement, méchamment.
+
+Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout ce
+qui est humain.
+
+Il passa en revue tous les âges,--lui-même venait d'entrer dans sa
+cinquante-deuxième année--et il n'en épargna aucun. Toujours le même
+effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujours
+se mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient.--Puis, tout à
+coup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige... et avec la
+vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui
+dévore et qui ronge... et après, le saut dans l'abîme!
+
+Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!... Heureux qui
+ne voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer,
+les maladies, les souffrances...
+
+La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètes
+la décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile et
+transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même il
+est assis dans une barque vacillante,--tandis que là-bas, sur ce fond
+sombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstres
+difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la
+folie, la misère, la cécité...
+
+Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter à
+la surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore une
+minute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!...
+
+Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer...
+il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui... Pourtant son
+heure viendra... il fera chavirer la barque...
+
+Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deux
+fois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant les
+tiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers,
+surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.
+
+Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne
+cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se
+délivrer des pensées qui le tourmentaient.
+
+Après avoir au hasard ouvert quelques lettres,--dans l'une, il trouva
+une fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur était
+passée,--il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettres
+de côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cette
+paperasse inutile.
+
+Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à coup
+largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de
+forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, sur
+une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.
+
+Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout à
+coup, il poussa un faible cri.
+
+Ses traits exprimèrent du regret et de la joie.
+
+C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a
+longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à coup
+lui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge.
+
+Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans le
+fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux
+mains.
+
+«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il.
+
+Et il se rappela des choses depuis longtemps passées.
+
+Voici les souvenirs évoqués par Sanine.
+
+
+
+
+I
+
+
+Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième
+année, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en
+Russie.
+
+Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant et
+presque sans famille.
+
+À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers de
+roubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenir
+un fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service de
+l'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.
+
+Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva à
+Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer à
+Saint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins de
+fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour
+le _beiwagen_, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Il
+avait donc beaucoup de temps à perdre.
+
+Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôtel
+du _Cygne Blanc_, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville.
+Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit
+un pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste que
+le _Werther_, et encore dans une traduction française. Il fit une
+promenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme il
+sied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir,
+fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites
+rues de Francfort.
+
+Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserie
+italienne. Giovanni Roselli.»
+
+Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la première
+boutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur les
+rayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie,
+des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocaux
+renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais
+le magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placée
+près de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes,
+teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le
+plancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panier
+de bois sculpté qui était renversé.
+
+Un bruit confus venait de la pièce voisine.
+
+Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée,
+puis haussant la voix, il cria:
+
+--Il n'y a personne?
+
+Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine resta
+frappé d'admiration...
+
+
+
+
+II
+
+
+Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur ses
+épaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie;
+ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main et
+l'entraîna, criant d'une voix haletante:
+
+--Venez vite, par ici, venez à son secours!
+
+Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cet
+appel, il resta cloué à la même place.
+
+Il n'avait jamais vu une telle beauté.
+
+La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:
+
+--Mais venez donc, venez!
+
+Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portait
+convulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense,
+que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrière
+elle.
+
+Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit,
+étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorze
+ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'était
+son frère.
+
+Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de
+marbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffus
+et noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcils
+immobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées.
+
+La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le
+plancher, l'autre était rejeté derrière la tête.
+
+L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravate
+étroite lui serrait le cou.
+
+La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.
+
+--Il est mort, il est mort! cria-t-elle.--Il y a un instant, il était
+assis ici, causant avec moi,--lorsque tout à coup il est tombé et,
+depuis, il n'a plus fait un mouvement... Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le
+sauver? Et maman qui n'est pas à la maison?
+
+Puis vivement, elle cria en italien:
+
+--Eh bien, Pantaleone, le médecin... As-tu ramené le médecin?
+
+--Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouée
+derrière la porte.
+
+Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dans
+une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de
+laine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses pieds
+ankylosés.
+
+Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveux
+gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissait
+par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au
+vieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue plus
+complète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse
+grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.
+
+--Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le
+vieillard en italien.
+
+Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux,
+chaussés de souliers hauts attachés par des rubans.
+
+--J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il.
+
+Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la
+bouteille.
+
+--Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille,
+et elle étendit la main du côté de Sanine.
+
+--Oh! Monsieur, oh! _mein Herr!_ vous ferez quelque chose pour nous
+venir en aide!
+
+--Il faut le saigner--c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.
+
+Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savait
+pertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des
+attaques d'apoplexie.
+
+--C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il
+à Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.
+
+Le vieux releva son minois ratatiné.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français.
+
+--Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.
+
+Le vieillard comprit enfin.
+
+--Ah! des brosses, _Spazzette!_ Pour sûr nous avons des brosses!
+
+--Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous le
+frictionnerons.
+
+--Bien... _Benone!_ Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pas
+nécessaire de lui verser de l'eau sur la tête?
+
+--Non... Nous verrons plus tard... Allez vite prendre des brosses.
+
+Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre et
+revint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux.
+
+Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regarda
+plein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air de
+quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage.
+
+Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon,
+ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissant
+une brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine et
+les mains.
+
+Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes et
+le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près du
+divan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer une
+paupière couvait du regard le visage de son frère.
+
+Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'œil observait la
+jeune fille.
+
+--Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle forme
+aquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure;
+son teint était uni et mat--un ton d'ivoire ou d'écume blanche;--les
+cheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori
+au palais Pitti,--les yeux surtout étaient remarquables, d'un gris
+sombre, l'iris encadré d'un liseré noir--des yeux splendides,
+triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur en
+assombrissaient l'éclat.
+
+Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait.
+
+Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté!
+
+La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenait
+son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère ne
+commençait pas à respirer.
+
+Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcher
+d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son
+attention.
+
+Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup de
+brosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffes
+de ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens,
+comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie.
+
+--Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone,
+lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène,
+se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer.
+
+--Tartaglia--_Canaglia!_ lui cria le vieillard.
+
+Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils
+s'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclata
+dans son regard.
+
+Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légère
+coloration, les paupières remuèrent... les narines se dilatèrent.
+L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira...
+
+--_Emilio_, cria la jeune fille... _Emilio mio_.
+
+Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient
+encore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le même
+sourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son bras
+pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.
+
+--Emilio, répéta la jeune fille en se levant.
+
+Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à tout
+instant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou.
+
+--Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte.
+
+Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, au
+visage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûr
+la suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule.
+
+La jeune fille courut à leur rencontre.
+
+--Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la
+dame qui venait d'entrer...
+
+--Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue... Je rentrais... lorsque
+près de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise.
+
+Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'était
+passé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus en
+plus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer à
+se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde.
+
+--Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecin
+en s'adressant à Sanine et à Pantaleone... Vous avez très bien fait...
+C'était une excellente idée... Maintenant nous allons voir ce que nous
+pouvons encore lui administrer...
+
+Il tâta le pouls du jeune homme.
+
+--Hum! montrez-moi votre langue!
+
+La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement,
+fixa ses yeux sur elle et rougit...
+
+Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut se
+retirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la porte
+d'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta:
+
+--Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous
+viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?... Nous vous devons tant
+d'obligations... Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort...
+Nous voulons pouvoir vous remercier... Maman tient à vous exprimer
+elle-même sa reconnaissance... Il faut nous dire votre nom... Vous devez
+venir partager notre joie...
+
+--Mais... c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.
+
+--Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille.
+
+--Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat,
+ajouta-t-elle. Vous me le promettez?... Je dois vite retourner auprès du
+malade... Nous comptons sur vous!
+
+Que pouvait faire Sanine?
+
+--Je viendrai! répondit-il.
+
+La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son
+frère.
+
+Sanine se retrouva dans la rue.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie
+Roselli, il fut reçu comme un parent.
+
+Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; le
+médecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup de
+prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une
+propension aux maladies de cœur.»
+
+Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avait
+été si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout danger
+avait disparu.
+
+Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une ample
+robe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de laine
+bleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et tout
+autour de lui était à la joie.
+
+Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se
+dressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolat
+odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux,
+des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaient
+dans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait un
+mœlleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendre
+place.
+
+Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la
+connaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans en
+excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fort
+heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait à
+minauder et à cligner des yeux.
+
+Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parler
+de sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furent
+un peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'il
+parlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer la
+conversation en français si cela lui était plus agréable, car toutes
+deux comprenaient cette langue et la parlaient.
+
+Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.
+
+«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe
+pût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine,
+Dmitri, leur plut de même beaucoup.
+
+La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait
+vu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infiniment
+mieux que «Demetrio».
+
+Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes,
+qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie.
+
+La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom,
+Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, qui
+était venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité de
+confiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellent
+homme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela,
+républicain!
+
+En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huile
+placé au-dessus du divan.
+
+--Il faut croire que le peintre,--«un républicain aussi!» ajouta madame
+Roselli en soupirant,--n'avait pas su saisir parfaitement la
+ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous
+les traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!
+
+Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de
+Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège.
+Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle
+s'était presque germanisée.
+
+Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plus
+que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour,
+puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que
+tous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtout
+Emilio...
+
+--Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma.
+
+--Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère.
+
+Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoi
+vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps
+de son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie.
+
+--_Un grand'uomo!_ affirma Pantaleone d'un air grave.
+
+
+
+
+V
+
+
+Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressait
+l'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait.
+Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuque
+à la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout
+en poussant de petits cris effarouchés.
+
+Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.
+
+Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis
+longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille
+Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du
+domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne,
+il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant
+impitoyablement ses jurons.
+
+--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque
+tous les Allemands.
+
+En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire
+de Sinigaglia, où l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca
+romana_.
+
+Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations
+d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il
+était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par
+tous les siens.
+
+Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait
+sur les sirops ou les bonbons.
+
+Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et
+d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en
+grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,--et comment
+aurait-il pu refuser?
+
+Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme
+chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.
+
+Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe,
+du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de
+Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.
+
+Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était
+né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on
+l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:
+
+--Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle
+dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre
+intitulé: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore?
+
+--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria
+Sanine.
+
+Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme
+une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des
+hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:--il
+est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la
+terre, et le seul où les paysans sont obéissants.
+
+Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus
+exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame
+Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui
+montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient
+blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de
+façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois
+doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit
+doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le
+_Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pavé_.
+
+Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent
+surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent
+de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient
+donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer
+la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il
+traduisit et chanta. La musique était de Glinka.
+
+L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de
+bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe
+et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle
+prononçait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.
+
+Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque
+chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et
+chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mère avait dû
+avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un
+peu faible, mais agréable.
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.
+
+Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne
+pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la
+jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages
+expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel
+devait s'ouvrir.
+
+Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de
+connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la
+bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau
+visage, bien qu'il le vît tous les jours.
+
+Le _duettino_ terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très
+belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix
+change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se
+ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien
+autrefois.
+
+Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara
+que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un
+temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait
+à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs
+classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours.
+Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de
+chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on
+pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en
+son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince
+Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il était intimement
+lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une
+tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des
+montagnes d'or!... Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter
+l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._
+
+Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent...
+
+Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les
+yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en
+particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une
+admiration sans bornes.
+
+--Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia--«_il gran
+Garcia_»--n'a condescendu à chanter comme les petits
+ténors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de
+poitrine, _voce di petto, si!_
+
+Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.
+
+--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_
+J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo
+maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia était Othello, je jouais
+Jago.--Et quand il prononçait cette phrase:
+
+Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante,
+enrouée, mais toujours pathétique lança:
+
+_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non
+temero._
+
+--... Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en
+arrière, et je répétais après lui:
+
+_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temèr piu non dovro!_
+
+... Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: _Morro!... ma
+vendicato._
+
+... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air célèbre de
+«_Matrimonio segreto_» _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_,
+après ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, écoutez bien, vous
+verrez comme c'est merveilleux, _com'è stupendo!..._
+
+Le vieillard commença une fioriture très compliquée--mais à la dixième
+note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:
+
+--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?
+
+Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis
+courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes
+amicales sur l'épaule.
+
+Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a
+déjà dit.
+
+Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa
+langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture
+d'italien; il se mit à parler du _paese del Dante dove il si suona_:
+cette phrase et ce vers célèbre «_Lasciate ogni speranza_» formaient
+tout le bagage poétique italien du jeune touriste.
+
+Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il
+enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant
+des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais
+cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal...
+
+Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive
+aux enfants gâtés, dit à sa sœur que si elle voulait amuser leur hôte,
+elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz,
+qu'elle lisait si bien.
+
+Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et
+lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle
+s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit
+livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour
+d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»--geste très italien--et se
+mit à lire à haute voix.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort
+avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites
+comédies légèrement esquissées, écrites en patois.
+
+En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait
+chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages;
+elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce
+peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son
+visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un
+bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques,
+bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante,
+grasseyait...
+
+Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs--à l'exception de
+Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question
+de lire l'œuvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une
+explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la
+tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui
+secouaient les anneaux mœlleux de ses boucles sur son cou et ses
+épaules.
+
+Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son
+livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.
+
+Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant
+comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une
+expression si comique et parfois presque triviale.
+
+Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes
+filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes
+d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère
+teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments
+enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste,
+s'abstenait le plus possible.
+
+La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce
+soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures...
+
+Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.
+
+--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place
+dans la diligence.
+
+--Et quand part la diligence?
+
+--À dix heures et demie.
+
+--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu...
+je continuerai ma lecture...
+
+--Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda
+Frau Lénore.
+
+--J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace
+douloureuse.
+
+Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa
+mère la gronda.
+
+--Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela
+te fait rire?
+
+--Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas
+monsieur Sanine... et nous tâcherons de le consoler... Voulez-vous de la
+limonade?
+
+Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté
+générale fut rétablie.
+
+Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.
+
+--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit
+Gemma... À quoi bon vous dépêcher de partir?... Vous vous amuserez tout
+autant ici qu'ailleurs.
+
+Elle se tut.
+
+--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs!
+ajouta-t-elle en souriant.
+
+Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant
+vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un
+ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.
+
+--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau
+Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de
+Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire
+dans son magasin... Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus
+grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier
+commis... Il sera très heureux de vous être présenté.
+
+Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.
+
+--L'heureux fiancé! pensa-t-il.
+
+Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille
+une expression moqueuse.
+
+Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.
+
+--À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau
+Lénore.
+
+--À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans
+dire.
+
+--À demain! répondit Sanine.
+
+Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au
+coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que
+lui causait la lecture de Gemma.
+
+--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una
+caricatura_. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un
+personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine
+Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz,
+spertz_, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et
+en écarquillant les doigts.
+
+Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait...
+
+Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.
+
+Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit
+passablement troublé.
+
+Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son
+oreille.
+
+--Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre
+d'hôtel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas
+parti?
+
+Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui
+annoncer la visite de deux messieurs.
+
+L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable,
+avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le
+fiancé de la belle Gemma.
+
+Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout
+Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux
+ni plus avenant que M. Kluber.
+
+Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la
+grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un
+genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en
+Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante.
+
+De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu
+grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir
+aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que
+derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du
+respect aux clients.
+
+Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait
+pour s'en convaincre d'un coup d'œil sur ses manchettes impeccablement
+empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une
+voix de basse assurée et mœlleuse, mais pas trop élevée et même avec
+des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui
+convient pour donner des ordres à des subordonnés:--«Montrez à Madame le
+velours de Lyon ponceau».--«Donnez une chaise à Madame!...»
+
+M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il
+inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les
+jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si
+exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce
+jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»
+
+Le fini de sa main droite dégantée,--de sa main gauche couverte d'un
+gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond
+duquel s'étalait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit à
+Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge:
+chaque ongle était à lui seul une œuvre d'art.
+
+Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu
+présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur
+étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au
+frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers
+Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction
+de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.
+
+M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à
+monsieur l'Étranger.
+
+Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était
+très heureux... que le service rendu était insignifiant... et il invita
+ses hôtes à s'asseoir.
+
+Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se
+posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu
+confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par
+politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.
+
+En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux
+pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif
+regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer
+au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un
+dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de
+Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter
+monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne
+refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa présence.
+
+Sanine, en effet, consentit à _orner_ de sa présence cette partie de
+plaisir--et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut
+dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon
+couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles
+de ses bottes neuves...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de
+s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre,
+mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses
+talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la
+permission de rester encore un moment.
+
+--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin
+ne me permet pas encore de travailler.
+
+--Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre
+Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un
+prétexte pour ne rien faire.
+
+Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se
+trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les
+effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de
+chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à
+laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son
+nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sœur, de
+Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute
+leur manière de vivre.
+
+Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une
+vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé
+la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui.
+Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses
+secrets.
+
+Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il
+_savait_, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste,
+musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la
+preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière.
+Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une
+grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli
+l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis
+ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du
+velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des
+«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de
+mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les
+magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix
+d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!
+
+--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès
+que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.
+
+--Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.
+
+--Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec
+moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous!
+Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous... Vous pourrez
+glisser un mot à maman en faveur de moi... en faveur de ma carrière
+artistique...
+
+--Eh bien! allons, dit Sanine.
+
+Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.
+
+
+
+
+X
+
+
+Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le
+reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille
+une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le
+déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis
+de plaider sa cause auprès de sa mère.
+
+--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.
+
+Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine,
+et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester
+immobile.
+
+Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir
+noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des
+cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur
+éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits
+classiquement sévères de la jeune Italienne.
+
+Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de
+la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et
+brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts
+souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de
+Raphaël.
+
+Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se
+retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il
+valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.
+
+Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait
+une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin
+planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons
+chantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbres
+parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores
+baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant
+l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la
+fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus
+agréable...
+
+Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait
+plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune
+ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber
+pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur
+les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné
+de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais
+il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.
+
+--Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille
+en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier
+rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de
+tenir la première place?
+
+Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art.
+Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il
+faut avant tout posséder un _certo estro d'epirazione_--un certain élan
+d'inspiration!
+
+Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû
+posséder cet _estro_ et pourtant...
+
+--C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.
+
+--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio
+n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet _estro_?
+
+--Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais
+Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur
+lui-même...
+
+--Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa
+jeunesse il a cédé à des entraînements...
+
+Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en
+répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»
+
+Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cœur de patriote, et s'il
+tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on
+pourrait pour cette œuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas
+pour le théâtre...»
+
+À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne
+pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être
+elle-même, une affreuse républicaine!...
+
+Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se
+plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait
+éclater.
+
+Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de
+Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle
+lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des
+coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se
+tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle
+commença à faire l'éloge de sa mère.
+
+--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!... Que
+dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux
+de maman!
+
+Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa
+mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit
+l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore;
+alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.
+
+Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.
+
+Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.
+
+Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui
+était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.
+
+Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir
+repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa
+mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française,
+mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.
+
+Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la
+sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et
+elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites
+souris.
+
+Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et
+s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta
+immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses
+lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa
+mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers
+Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.
+
+Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de
+toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à
+demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses
+fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de
+couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement
+repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller
+et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi
+pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis
+d'ombre, et quand même lumineux...
+
+Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se
+trouvait-il là?
+
+
+
+
+XI
+
+
+La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de
+fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le
+premier client de la journée.
+
+Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en
+retirant son bras.
+
+--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse
+au jeune Russe.
+
+Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra
+dans la confiserie.
+
+Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.
+
+--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la
+porte.
+
+--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.
+
+Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la
+marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il
+répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans
+le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.
+
+L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur
+sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche
+pour étouffer son rire fou.
+
+À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième...
+
+--J'ai de la veine, pensa Sanine.
+
+Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre
+de bonbons.
+
+Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers
+dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves
+et les bonbons des bocaux et des boîtes.
+
+Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché
+l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.
+
+Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté
+inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.
+
+Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce
+comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle
+jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le
+soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des
+marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du
+couchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse,
+d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse.
+
+Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut
+nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place
+près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de
+sa fille.
+
+--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua
+Gemma.
+
+Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et
+s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le
+même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient
+parfaitement qu'ils jouaient la comédie.
+
+Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:
+«À travers les monts, à travers les plaines!»
+
+Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air
+immobile.
+
+Gemma tressaillit.
+
+--Cette musique va réveiller maman!
+
+Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du
+joueur d'orgue et le décida à se retirer.
+
+Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de
+tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle
+mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.
+
+Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il
+aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle
+préférait cette musique à toute autre.
+
+La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à
+Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.
+
+Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque
+peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en
+bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse
+effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et
+les pétales des fleurs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait
+ennuyeux!
+
+Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et
+fantastique du conteur.
+
+--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans
+dédain.
+
+Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de
+ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car
+elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.
+
+C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être
+dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque.
+Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.
+
+Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle
+le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer...
+
+Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre
+dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il
+s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre
+restent vains.
+
+La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui
+est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et
+il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé
+entre ses doigts.
+
+Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le
+dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.
+
+--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations
+semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.
+
+Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques
+instants il amena la conversation sur M. Kluber...
+
+C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas
+encore arrivé de penser au fiancé de Gemma.
+
+À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant
+légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit
+l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait
+projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur
+Sanine se tut de nouveau.
+
+Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.
+
+Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla
+Frau Lénore.
+
+Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.
+
+Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer
+que le dîner était servi.
+
+L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le
+rôle de cuisinier.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la
+chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita
+à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.
+
+Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.
+
+Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine
+s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au
+présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé.
+Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être
+exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour
+ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la
+romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie:
+«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!...»
+
+Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!
+
+Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au
+«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué,
+où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.
+
+Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia
+d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton,
+parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau,
+apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un
+vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches
+de Napoléon sur sa trahison.
+
+Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras
+croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en
+français... et dans quel français? Tartaglia était assis devant son
+Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant
+timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps
+en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur
+ses pattes de derrière.
+
+--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans
+l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français.
+Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un
+aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.
+
+Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous
+les autres.
+
+Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de
+petits cris plaintifs, très drôles... Sanine était en extase devant ce
+rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour
+chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se
+séparer.
+
+Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à
+maintes reprises:--À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en
+emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois
+pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux
+tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi
+recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient
+toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les
+autres images et représentations.
+
+Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni
+aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce
+qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait
+des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu
+exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et
+rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de
+gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on
+reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse
+rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes
+gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays
+de demi-steppes.
+
+Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et
+dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il
+avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa
+physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!
+
+Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses.
+Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur
+d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la
+jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.
+
+Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux,
+les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se
+piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des
+huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.
+
+Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.
+
+Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine
+ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin
+russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien
+nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.
+
+Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand
+il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout
+autre homme.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio,
+endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la
+chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de
+suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que
+tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que
+sa migraine l'avait reprise.
+
+Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il
+n'avait pas un instant à perdre.
+
+En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il
+frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara
+prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en
+posant avec grâce son chapeau sur son genou.
+
+Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa
+personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi
+d'un effluve d'arôme subtil.
+
+Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands
+et vigoureux, mais dépourvus d'élégance.
+
+Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent
+triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa
+catégoriquement de se joindre à la promenade.
+
+Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la
+mit pour ainsi dire dehors de vive force.
+
+--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux
+dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un
+reste au magasin.
+
+--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?
+
+--Je crois bien, mon fils.
+
+Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté
+du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était
+habitué à ces promenades.
+
+Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle
+dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre
+s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement,
+comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents
+brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.
+
+Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio
+s'assirent en face.
+
+Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son
+mouchoir, et les chevaux se mirent en marche.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien
+située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en
+Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les
+poumons sont délicats.
+
+Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est
+fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on
+peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des
+érables.
+
+La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est
+dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.
+
+Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine
+observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son
+fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la
+jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et
+plus sérieuse que d'habitude.
+
+Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde
+ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.
+
+Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il
+était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire
+arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!
+
+Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance!
+Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner,
+à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent
+Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la
+traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le
+sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait
+tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres
+pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas
+assez ses thèmes.
+
+Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser
+plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille;
+nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait
+eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.
+
+L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme
+se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.
+
+Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise,
+et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu
+gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.
+
+Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les
+merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et
+les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à
+grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa
+langue rouge tirée jusqu'à l'épaule.
+
+Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la
+compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand
+chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé:
+_Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Pétards,--ou tu dois
+rire et tu riras certainement!_ il se mit à lire des anecdotes comiques.
+Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine,
+seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de
+découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses
+anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.
+
+Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant
+de Soden.
+
+Il s'agissait de choisir le menu.
+
+M. Kluber avait proposé de dîner dans le _gartensalon_, un pavillon
+fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner
+dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant
+le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps
+avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»
+
+Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.
+
+M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant
+qu'il s'entretenait à part avec l'_oberkelner_ (le maître d'hôtel),
+Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait
+que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette
+insistance.
+
+Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une
+demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il
+ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»
+
+Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes
+d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant
+légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort
+bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus
+délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir
+de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!...
+
+Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour
+d'une petite table.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec
+de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit,
+sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et
+flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé.
+Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et
+semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et
+l'inévitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce
+rouge et aigre.
+
+Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!
+
+Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à
+ses hôtes.
+
+En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple,
+même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (_was wir
+lieben!_) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable
+pour être gai.
+
+Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café
+allemand.
+
+M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer
+un cigare.
+
+C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable
+et même de très inconvenant.
+
+À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de
+Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards
+et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de
+ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de
+la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait
+certainement qui elle était.
+
+Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était
+couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse
+Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se
+trouvait la jeune Italienne.
+
+C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez
+agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage;
+ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air
+impertinent.
+
+Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par
+le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!»
+
+L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma,
+et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant
+une lutte intérieure, s'écria:
+
+--Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et
+du monde entier!
+
+Il vida d'un trait son verre et ajouta:
+
+--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.
+
+Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert
+de Gemma.
+
+Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle...
+Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine
+des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent
+à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et
+flamboyèrent d'une fureur sans bornes.
+
+L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques
+paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui
+l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine.
+
+M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa
+taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas
+assez haut:
+
+--C'est d'une impertinence inouïe, inouïe!
+
+D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ
+l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le
+landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer
+dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes!
+
+À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la
+poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un
+regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier.
+
+Emilio tremblait de rage.
+
+--Levez-vous, _mein Fraülein_, dit Kluber toujours sur le même ton
+sévère, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant
+pour attendre la voiture.
+
+Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle
+l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche
+majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse
+et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné.
+
+Le pauvre Emilio les suivit.
+
+Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le
+pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table
+des officiers.
+
+S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses
+camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit
+distinctement en français:
+
+--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme,
+indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que
+vous êtes un homme mal élevé et un insolent!
+
+Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé
+le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui
+dit en français:
+
+--Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?
+
+--Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux
+voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte
+et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand
+il voudra.
+
+Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup
+de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.
+
+Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le
+retint en disant:
+
+--Calme-toi, Dœnhoff, calme-toi!...
+
+Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière,
+dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de
+respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait
+l'honneur de se présenter chez lui.
+
+Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.
+
+M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de
+n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le
+cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas
+non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses
+sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on
+pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.
+
+Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu
+Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait
+remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le cœur de
+l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au
+cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre
+tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se
+borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.
+
+Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le
+landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son
+aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir
+sans colère.
+
+M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il
+parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son
+avis.
+
+Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son
+conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait
+évité tout désagrément.
+
+Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le
+gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez
+strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de
+la société--«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps
+surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la
+révolution--nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber
+poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que
+personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les
+autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire.
+Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille
+immoralité.
+
+M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral
+et immoral, convenable et inconvenant...
+
+Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis
+leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la
+réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé!
+À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait
+réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard
+suppliant.
+
+Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que
+d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cœur, sans s'en rendre
+tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien
+qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.
+
+Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.
+
+En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa
+dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du
+jeune homme et dissimula aussitôt la fleur.
+
+Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il
+fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas.
+Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le
+perron, déclara que Frau Lénore dormait.
+
+Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de
+son ami, tant son admiration pour lui était grande.
+
+M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet
+Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise.
+
+Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là.
+
+Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une
+disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée.
+
+Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce
+soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même:
+«J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me
+chercher dans la ville.»
+
+Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas
+encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que
+M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler.
+
+Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer
+l'officier.
+
+Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune
+homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à
+l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit
+pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise,
+il accrocha son sabre et faillit tomber.
+
+Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à
+Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff,
+demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles
+injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von
+Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von
+Daenhoff demanderait satisfaction.
+
+Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais
+qu'il était prêt à donner satisfaction.
+
+Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à
+quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu.
+
+Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et
+que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, _in
+petto_. «Où diable irai-je le chercher?»
+
+M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme
+pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il
+déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il
+avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se
+contenterait _des exghises léchères_.
+
+Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni
+légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable.
+
+--Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il
+faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple._
+
+--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?
+
+--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant
+tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre
+gentilshommes... Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il
+vivement, et il sortit brusquement de la chambre.
+
+Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et
+se mit à considérer le plancher.--«Que signifie tout cela? Quel cours sa
+vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent... et
+il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à
+Francfort et qu'il allait se battre.
+
+Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en
+valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il
+vînt danser avec elle.
+
+Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante:
+«_Officier, mon chéri, viens danser avec moi..._»
+
+«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!»
+
+Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main.
+
+--J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais
+vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent...
+
+Il présenta à Sanine le pli.
+
+--C'est de la signorina Gemma.
+
+Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut.
+
+Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle
+le priait de venir la voir le plus tôt possible.
+
+--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait
+la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes,
+et de vous ramener à la maison avec moi.
+
+Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui
+traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue,
+impossible... «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à
+lui-même.
+
+--Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix.
+
+Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda
+Sanine.
+
+--Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier?
+
+Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet.
+
+--Je sais tout.
+
+Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter
+l'affaire.
+
+--Ah! vous êtes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la
+visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accepté le
+duel, mais je n'ai pas de témoin... Voulez-vous me servir de témoin?
+
+Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut,
+qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.
+
+--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en
+italien.
+
+--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais
+mon nom pour la vie.
+
+--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en
+chercheriez un autre?
+
+--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tête
+vers le sol.
+
+--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que
+ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune
+fille?
+
+--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher.
+
+--Hum!...
+
+La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate.
+
+--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'écria-t-il subitement
+en relevant la tête.
+
+--Lui? Il ne fait rien.
+
+--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.)
+
+Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris.
+
+--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de
+ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un
+_galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes
+vous-même un _galant'uomo_... Maintenant je vais réfléchir à votre
+proposition.
+
+--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci...
+Cippa...
+
+--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de
+réflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs...
+C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir... Dans une heure, dans
+trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse.
+
+--Bon, je vous attendrai.
+
+--Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma?
+
+Sanine prit une feuille de papier et écrivit:
+
+«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous
+raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.»
+
+Il plia le billet et le remit à Pantaleone.
+
+Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans
+moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna
+brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du
+jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au
+ciel:
+
+--Noble jeune homme! Grand cœur! (_Nobil giovanotto! Gran
+cuore!_)--Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse
+main droite (_la vostra valorosa destra_).
+
+Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et
+sortit de la chambre.
+
+Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais
+ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui
+présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone
+Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son
+Altesse royale, le duc de Modène._
+
+À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il
+avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir
+devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait
+capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline
+tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la
+main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche
+deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus
+d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une
+épingle surmontée d'un œil-de-chat. Un anneau représentant deux mains
+jointes sur un cœur embrasé ornait son index.
+
+Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi
+et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le
+spectateur le plus indifférent.
+
+Sanine vint au devant de Pantaleone.
+
+--Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français.
+
+Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en
+écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs.
+
+--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de
+vous battre jusqu'à la mort?
+
+--Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au
+monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de
+sang... Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à
+venir... Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui
+les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service
+que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cœur.
+
+--L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un
+fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_,
+ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand
+Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour
+lui... Il n'a pas de cœur pour un sou... basta!... Quant aux conditions
+du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque
+j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs
+dragons... et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers...
+Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre... Puis j'ai souvent
+discuté ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce témoin
+sera bientôt là?
+
+--Je l'attends d'un instant à l'autre... Le voici, ajouta Sanine en
+jetant un coup d'œil sur la rue.
+
+Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra
+précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.
+
+Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.
+
+Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:
+
+--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.
+
+Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais
+qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait
+de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!...
+
+Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait
+autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière
+théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de
+témoin comme s'il jouait un rôle.
+
+Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.
+
+--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le
+premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.
+
+--Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des
+intéressés...
+
+--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.
+
+Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef.
+
+Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma... mais les paroles
+des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée.
+
+Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient
+impitoyablement, chacun à sa manière.
+
+Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_
+Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups
+à l'amiaple».
+
+Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la
+terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle
+innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du
+monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale
+piu que toutt le zouffissié del mondo._ Il répéta plusieurs fois: C'est
+une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_
+
+D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix
+trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des
+leçons de morale.
+
+--À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta
+Pantaleone.
+
+À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse;
+enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les
+conditions suivantes:
+
+«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures
+du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les
+combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur
+le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double
+détente et non rayés...
+
+M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la
+porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme
+le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:
+
+--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur!
+
+Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie
+Roselli.
+
+En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire
+du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et,
+fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: _Segredezza!
+Segredezza!_
+
+Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces
+événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de
+sa vie où lui-même relevait le gant... il est vrai, sur la scène!... On
+sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut
+au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère
+ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire
+aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller
+travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à
+n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller.
+
+Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune
+garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion
+puis s'élança dans la rue.
+
+Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui
+parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses
+yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées.
+Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire
+était arrangée... et qu'il ne fallait plus y penser.
+
+--Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.
+
+--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqués... et
+nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde...
+
+Gemma reprit sa place derrière le comptoir.
+
+«Elle ne me croit pas», pensa Sanine...
+
+Il entra dans la chambre de Frau Lénore.
+
+La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très
+abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en
+le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle
+ne se sentait pas capable de le distraire.
+
+Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les
+paupières rouges et enflées.
+
+--Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré?
+
+--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se
+trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut...
+
+--Mais pourquoi avez-vous pleuré?
+
+--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!
+
+--Personne ne vous a fait du chagrin?
+
+--Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée... J'ai pensé à
+Giovanna Battista... à ma jeunesse... Comme tout cela a vite passé!...
+Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti...
+Je me sens toujours la même qu'autrefois... mais la vieillesse est là...
+elle est là...
+
+Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.
+
+--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon
+ami, et vous apprendrez combien c'est amer.
+
+Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants
+dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose
+en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des
+compliments... mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur
+ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il
+existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de
+dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il
+faut laisser cette impression s'effacer peu à peu.
+
+Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout
+ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et
+parut se rasséréner.
+
+La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec
+Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton
+n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé
+si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une
+noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se
+demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de
+résolution?
+
+_Segredezza! Segredezza!_
+
+Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine
+l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait
+les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes
+il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout
+propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave,
+le plus magnanime, le plus héroïque.
+
+--Vieux comédien, va! pensait Sanine.
+
+Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute
+la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas... loin de là, elle venait à
+tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il
+disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès
+qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques
+instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après,
+s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout
+perplexe, très perplexe.
+
+Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille,
+et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.
+
+--Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.
+
+--C'est vrai! approuva la mère.
+
+Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie
+ni ennuyeuse.
+
+Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu
+résister à la tentation de poser pour le héros?--Ou encore il se serait
+laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être
+éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma,
+il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des
+accords en mineur, pendant un quart d'heure.
+
+Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M.
+Kluber, se retira de très bonne heure.
+
+Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses.
+Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et
+d'Olga dans l'_Onéguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la
+jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement
+la tête et retira ses doigts.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles.
+Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes,
+rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré,
+ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas
+de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité
+demi-lumineuse et sans ombre.
+
+Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité... Il n'avait pas envie de
+rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air.
+
+Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie
+Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement;
+la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la
+baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela:
+
+--Monsieur Dmitri!
+
+Il courut sous la fenêtre.
+
+C'était Gemma!
+
+Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix
+circonspecte:
+
+--Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque
+chose... et je n'ai pas osé... Mais, en vous voyant à l'improviste comme
+cela, j'ai pensé... que c'est la destinée...
+
+Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler...
+
+Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une
+bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la
+pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place...
+Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des
+arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.
+
+Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles
+noires de Gemma.
+
+La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y
+cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains
+l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste
+incliné...
+
+Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute
+environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande
+d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau.
+
+Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau,
+bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles
+mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui était si
+belle, que le cœur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la
+fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne
+put que balbutier: «Oh Gemma!»
+
+--Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout
+autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine.
+
+--Gemma! répéta le jeune Russe.
+
+Elle soupira, jeta un coup d'œil dans la chambre, et d'un vif mouvement
+sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine.
+
+--J'ai voulu vous donner cette fleur.
+
+Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers
+allemands.
+
+Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne
+distingua plus rien.
+
+Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui
+avait pris.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Il ne s'endormit que tard, sur le matin.
+
+Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec
+la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni
+qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut
+sentir qu'il l'aimait!
+
+L'amour entra dans son cœur en coup de vent.
+
+Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des
+pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?... À quoi peut
+conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre?
+
+Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma
+l'aimerait si elle ne l'aimait déjà... Mais comment tout cela
+finirait-il?...
+
+Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier,
+écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt.
+
+Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie
+de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta
+la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse
+de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée...
+
+Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces
+pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent
+de celui des autres roses.
+
+Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être
+défiguré?...
+
+Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur
+le divan...
+
+Une main toucha son épaule.
+
+Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.
+
+--Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de
+Babylone, s'écria le vieil Italien.
+
+--Quelle heure est-il? demanda Sanine.
+
+--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici
+à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes
+préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture
+de Francfort.
+
+Sanine fit à la hâte sa toilette.
+
+--Et où sont les pistolets?
+
+--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui
+s'est chargé d'amener un médecin.
+
+Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille.
+Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit
+claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur,
+l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se
+troubla, il eut même un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait
+comme un mur mal bâti.
+
+--Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! _Santissima Madonna!_
+cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce
+que je fais là, vieil imbécile! _Fou frénético_?
+
+Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement
+le bras autour du vieillard.
+
+--Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire!
+
+--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela
+n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme,
+tout allait si bien!... et tout à coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!...
+
+--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé...
+Puis ce n'est pas votre faute!...
+
+--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout
+de même j'ai agi comme un insensé!... Diavolo! diavolo! répéta
+Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.
+
+La voiture roulait, roulait toujours.
+
+La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à
+peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables,
+et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès
+que la voiture eut franchi la barrière, tout un chœur d'alouettes
+retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.
+
+Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut
+une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta.
+
+Sanine regarda plus attentivement.
+
+--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à
+Pantaleone.
+
+--Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:--de
+toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de
+repos, et ce matin je lui ai tout avoué.
+
+«Voilà _la segredezza_!» pensa Sanine.
+
+La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et
+appela le «malheureux garçon».
+
+Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès...
+Il ne tenait pas sur ses pieds.
+
+--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas
+resté chez vous?
+
+--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une
+voix qui tremblait et les mains suppliantes.
+
+Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre.
+
+--Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous...
+
+--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine,
+vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le
+magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne... et vous
+attendrez mon retour.
+
+--Votre retour! gémit Emilio.
+
+Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:
+
+--Mais si vous?...
+
+--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez à
+ce que vous faites... Écoutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez
+chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande?
+
+Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en
+sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à
+travers champs dans la direction de Francfort.
+
+--C'est aussi un noble cœur! dit Pantaleone.
+
+Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement.
+
+Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable.
+Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il,
+je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs,
+trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin?
+
+Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux
+jambes.
+
+Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon
+moyen.
+
+--Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où
+est votre _antico valor_?
+
+Signor Cipatola se redressa.
+
+--_Il antico valor_, répéta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore
+tout dépensé!
+
+Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit à parler de sa
+carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,--il arriva à Hanau
+complètement ragaillardi.
+
+Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de
+mille de Hanau.
+
+Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils
+laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre
+épaisse des grands arbres serrés.
+
+Ils attendirent environ une heure.
+
+Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier
+écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules,
+et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions,
+il s'efforçait de ne point penser.
+
+Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du
+sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de
+la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se
+desséchaient.
+
+--Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler,
+sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier.
+
+Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le
+dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une
+expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine
+à se tenir de rire en le regardant.
+
+Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.
+
+--Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il
+redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre
+sur le compte de la fraîcheur de la matinée.
+
+--Brrr!... il fait froid ce matin!
+
+Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la
+chaleur commençait à pénétrer dans le bois.
+
+Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis
+par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi.
+C'était le médecin du régiment.
+
+Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute
+éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les
+instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de
+voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que
+ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque
+duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant.
+
+M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff
+faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner _du
+chic_.
+
+--Pantaleone, dit Sanine à voix basse... si je tombe... tout peut
+arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une
+fleur... vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez?
+Vous me le promettez?
+
+Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement
+la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.
+
+Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le
+médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en
+bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de
+paladins.»
+
+M. von Richter proposa à M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M.
+_Tchibadola_ répondit en remuant avec difficulté la langue:
+
+--Faites comme vous voulez, je regarderai.
+
+M. von Richter se mit alors à l'œuvre. Il découvrit dans la forêt une
+éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les
+deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place.
+Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les
+chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse
+son visage en sueur avec son mouchoir blanc.
+
+Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid.
+
+Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et
+ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs
+gouverneurs.
+
+Enfin le moment décisif arriva.
+
+M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le
+plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le
+devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter
+les champions à la réconciliation.
+
+--Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en
+accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa
+responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin
+impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir
+ce privilège à mon honorable collègue.
+
+Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas
+voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter,
+d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant.
+
+Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se
+frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son
+langage hybride:
+
+--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se
+battono--perché? Che Diavolo? Andate à casa!_
+
+--Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine.
+
+--Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff.
+
+--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone
+tout éperdu.
+
+L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbé
+en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche
+grande ouverte: _uno, duo et tre!_
+
+Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit
+avec fracas sur un tronc d'arbre.
+
+Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais
+intentionnellement de côté et en l'air.
+
+Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone
+poussa un soupir léger.
+
+--Dois-je continuer? demanda Daenhoff.
+
+--Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine.
+
+--Cela ne vous regarde pas!
+
+--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de
+nouveau Sanine.
+
+--Peut-être, je n'en sais rien.
+
+--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires
+n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les
+règles...
+
+--Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine.
+
+Il jeta l'arme à terre.
+
+--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant
+aussi son pistolet à terre.
+
+--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des
+torts l'autre jour.
+
+Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main
+dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire
+et lui serra la main.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et
+tous deux rougirent.
+
+--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains,
+et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était
+resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et
+se dirigea d'un pas indolent vers la route.
+
+--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter.
+
+--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens
+rôles.
+
+Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être
+remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir,
+se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération
+chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa,
+vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer
+un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de
+banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin
+flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le
+baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il
+revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis... Non, non,
+tout cela n'était pas beau!
+
+Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir
+autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier
+impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?
+
+Il avait pris la défense de Gemma... Il l'avait vengée... Oui, oui...
+Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse.
+
+Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à
+coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui
+avec plus de satisfaction!
+
+La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le
+proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les
+instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de
+bronze--à la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_.
+
+Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion.
+
+--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais
+vous!..--Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit!
+
+Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait
+de plus en plus.
+
+Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré
+Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres.
+L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en
+bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues,
+sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la
+portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une
+haleine:
+
+--Vous vivez?... Vous n'êtes pas blessé... Pardonnez-moi... je ne vous
+ai pas obéi... je ne suis pas retourné à Francfort... c'était plus fort
+que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est
+passé?... Vous l'avez tué?
+
+Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de
+lui.
+
+Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla
+par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer
+Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se
+leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras
+croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus
+l'épaule, il représenta le commandeur Sanine.
+
+Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une
+exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami.
+
+La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel
+de Sanine.
+
+Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque
+tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le
+visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement
+de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où
+elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que
+«cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de
+Monsieur.»
+
+Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il
+avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du
+voile couleur de cannelle.
+
+--Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il
+en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient
+toujours sur ses talons.
+
+Emilio rougit et se troubla.
+
+--J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné... et je
+n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque
+tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et
+sauf?
+
+Sanine se détourna.
+
+--Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un
+ton de dépit.
+
+Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.
+
+--Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio.
+
+--Bon, je ne me fâcherai pas.
+
+Sanine en effet n'était pas bien fâché... et au fond de son cœur il ne
+pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé.
+
+--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai
+besoin de dormir... je suis fatigué.
+
+--C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone... Vous avez bien gagné
+votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des
+pieds! Chut!...
+
+En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se
+débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il
+ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit
+précédente il n'avait pas fermé l'œil. Il se jeta sur son lit et
+s'endormit tout de suite profondément.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se
+battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus
+de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce
+perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard:
+toc, toc, toc! Toc, toc, toc!
+
+--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.
+
+Il ouvrit les yeux et leva la tête... On frappait à sa porte.
+
+--Entrez, cria-t-il.
+
+Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir.
+
+«Gemma!» pensa Sanine...
+
+Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra.
+
+Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.
+
+--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine.
+
+Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.
+
+--Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie.
+
+--Monsieur Dmitri, je suis très... très malheureuse!
+
+--Vous êtes malheureuse?
+
+--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arrivé tout
+à coup... Comme un éclair dans le ciel bleu...
+
+Elle respirait péniblement.
+
+--Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?
+
+--Non, je vous remercie.
+
+Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer.
+
+--Je sais tout... tout... dit-elle.
+
+--Tout? Que voulez-vous dire?
+
+--Tout ce qui s'est passé aujourd'hui... J'en connais aussi la cause!
+Vous avez agi très noblement... Mais quel malheureux concours de
+circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course
+à Soden...
+
+Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais
+en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.
+
+--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de
+noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq
+jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille...
+
+Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme.
+
+Sanine ne savait que penser de cette ouverture.
+
+--Votre fille?... dit-il.
+
+--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans
+retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,--ma fille m'a
+déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et
+qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber.
+
+Sanine ne put réprimer un léger tressaillement... Il ne s'attendait pas
+à cette nouvelle.
+
+--Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la
+famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée
+rompre avec son fiancé!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est
+la ruine...
+
+Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton,
+comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.
+
+--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin,
+continua-t-elle... et M. Kluber est très riche... et il sera encore plus
+riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris
+la défense de sa fiancée?... J'admets que ce n'est pas très joli... Mais
+M. Kluber est un civil... il n'a jamais été étudiant... et en sa qualité
+de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit
+officier, qu'il ne connaît même pas... Et que voyez-vous là
+d'outrageant, monsieur Dmitri?
+
+--Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en
+voulez?...
+
+--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme
+tous les Russes, vous êtes militaire...
+
+--Pardon, je ne le suis pas du tout.
+
+--Vous êtes un étranger, un touriste... Je vous suis très
+reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.
+
+Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... déroula de
+nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle
+exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était
+pas née sous un climat du Nord.
+
+--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des
+duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!... Et
+c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre?
+Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux
+pistaches... à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve!
+Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on
+cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est
+un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune
+fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire,
+elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur
+elle...
+
+Sanine fut encore plus étonné.
+
+--Moi, Frau Lénore?
+
+--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre
+raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose
+qu'il me reste à faire... Vous êtes savant, vous êtes brave... Vous avez
+pris sa défense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_
+vous écouter... Vous avez risqué votre vie pour elle!... Vous lui
+montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même... Vous
+le lui ferez voir clairement... Vous avez déjà sauvé mon fils!... Vous
+sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici...
+Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.
+
+Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à
+genoux.
+
+Sanine la retint.
+
+--Frau Lénore! de grâce!... Que faites-vous?
+
+Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.
+
+--Vous me promettez?
+
+--Mais, Frau Lénore, un moment... comment voulez-vous...?
+
+--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette
+place, à vos pieds?
+
+Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il
+se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition.
+
+--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein
+Gemma.
+
+Frau Lénore poussa un cri de joie.
+
+--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue!
+ajouta Sanine.
+
+--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau
+Lénore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le résultat ne peut
+être que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne
+m'écoute plus.
+
+--Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M.
+Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence.
+
+--Elle a tranché la question comme avec un couteau... Elle est tout le
+portrait de son père Giovanni Battista... Elle est terrible!
+
+--Terrible?--Fraülein Gemma?...
+
+--Oui, oui... mais en même temps elle est un ange... Elle vous
+écoutera... Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher
+ami, oh! mon ami russe!
+
+Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête
+du jeune homme.
+
+--Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!...
+
+Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son
+honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la
+rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement.
+
+«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il... Et quel
+tourbillon... la tête me tourne!»
+
+Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui.
+
+«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!... Sa mère dit
+qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des
+conseils... Et quels conseils?...»
+
+La tête lui tournait littéralement... Et au-dessus de ce tourbillon de
+sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient,
+planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour
+toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par
+l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles
+fourmillantes!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il
+éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même
+nettement le battement de son cœur contre les côtes.
+
+Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation?
+
+Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans
+l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente
+et en même temps remplie d'appréhension.
+
+--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle à voix basse... serrant les
+mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour... Allez dans le
+jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon
+espoir!
+
+Sanine entra dans le jardin.
+
+Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande
+corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une
+assiette.
+
+Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les
+larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait
+plus de pourpre que d'or.
+
+Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre
+elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur
+à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et
+infatigable.
+
+Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à
+Soden.
+
+Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha
+de nouveau sur sa corbeille.
+
+En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas,
+et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:
+
+--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?
+
+La jeune fille ne se pressa pas de répondre.
+
+--Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons
+pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous
+savez bien... ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons.
+
+Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en
+l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.
+
+--Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine.
+
+--Volontiers.
+
+La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle.
+
+«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira
+d'embarras.
+
+--Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.
+
+Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais
+quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux!
+
+--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas
+pour vous?
+
+--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est passé le plus simplement
+du monde...
+
+Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de
+gauche à droite. C'est un geste italien.
+
+--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change!
+Pantaleone m'a tout raconté.
+
+--Et vous croyez à cette histoire?... Ne m'a-t-il pas comparé à la
+statue du Commandeur?
+
+--Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre
+conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi...
+Je ne l'oublierai jamais.
+
+--Je vous assure, Fraülein Gemma...
+
+--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque
+syllabe.
+
+Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la
+tête.
+
+Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il
+n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en
+ce moment.
+
+«Et ma promesse?» se dit-il.
+
+--Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation.
+
+--Eh bien?
+
+Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les
+cerises... Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la
+queue, en écartant soigneusement les feuilles.
+
+Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh
+bien?»
+
+--Votre mère ne vous a rien dit au sujet...?
+
+--Au sujet...?
+
+--Sur mon compte?
+
+Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille.
+
+--Elle vous a parlé? demanda la jeune fille.
+
+--Oui.
+
+--Que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement décidé
+de changer... vos intentions...
+
+Gemma inclina de nouveau la tête... tout son visage disparut sous son
+chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige
+d'une fleur.
+
+--Quelles intentions?
+
+--Vos intentions... au sujet... de votre avenir...
+
+--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?
+
+--Oui.
+
+--Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber?
+
+--Oui!
+
+Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et
+se renversa... quelques cerises roulèrent dans l'allée... Une, deux
+minutes passèrent en silence.
+
+--Pourquoi vous a-t-elle dit cela?
+
+Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus
+rapide de sa poitrine.
+
+--Pourquoi votre mère m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous
+sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance,
+je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'écouterez...
+
+Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux... Elle se mit à chiffonner
+les plis de sa robe...
+
+--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente.
+
+Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et
+qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement...
+
+Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune
+fille.
+
+--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?
+
+Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur
+Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques
+instants auparavant.
+
+Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage
+sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du
+soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de
+ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même.
+
+--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible
+sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel
+conseil me donnez-vous?
+
+--Quel conseil?... Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement
+pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour...
+
+--Pour cette raison uniquement? dit Gemma...
+
+Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc
+à côté d'elle.
+
+--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est
+une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences...
+Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations
+à chaque membre de la famille...
+
+--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses
+paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion?
+
+--Mon opinion?...
+
+Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il
+étouffait.
+
+--Je crois aussi... commença-t-il avec effort.
+
+Gemma se redressa.
+
+--Vous aussi? Vous croyez aussi...?
+
+--Oui... c'est-à-dire...
+
+Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.
+
+--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil
+de changer ma résolution... c'est-à-dire de revenir à mon intention
+d'autrefois... alors, je réfléchirai...
+
+Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la
+corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette.
+
+--Maman espère que je vous écouterai... En effet... peut-être que je
+suivrai votre conseil...
+
+--Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles
+sont les raisons qui vous ont poussée...
+
+--Je suivrai votre conseil, continua Gemma.
+
+Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la
+lèvre inférieure.
+
+--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me
+conseillez... je dois accepter votre volonté... Je dirai à maman que je
+veux réfléchir encore... Mais voici maman qui arrive à propos!...
+
+En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison
+ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus
+en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir
+terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation
+n'eût pas encore duré un quart d'heure.
+
+--Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria
+Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous
+écrirai... et jusque-là ne prenez pas de décision... attendez ma
+lettre...
+
+Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand
+étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en
+murmurant des paroles incompréhensibles et disparut.
+
+Madame Roselli s'approcha de sa fille.
+
+--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...?
+
+La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère.
+
+--Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore
+un peu de temps... pas longtemps, jusqu'à demain... Je vous en prie...
+Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!...
+
+Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même
+ne les sentit pas venir.
+
+Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son
+visage n'était pas triste mais plutôt joyeux.
+
+--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu
+aujourd'hui...
+
+--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous
+devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain...
+Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché...
+
+--Et tu seras raisonnable?
+
+--Oh! je suis très raisonnable.
+
+Gemma branla significativement la tête.
+
+Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les
+tenant de façon à masquer son visage rougissant.
+
+Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Sanine rentra chez lui en courant.
+
+Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en
+présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et
+comprendre ce qu'il voulait.
+
+En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis
+devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et
+s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma
+comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.
+
+Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu
+se trouver à côté d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le
+bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens,
+à «mourir à ses pieds!»
+
+Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort.
+Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars,
+sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant
+vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance
+absolue... et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les
+veines du jeune homme.
+
+Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il
+la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre
+d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.
+
+Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de
+tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de
+sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux,
+puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le
+portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!
+
+Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas
+longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces
+vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.
+
+Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait
+de plume, écrivit la lettre suivante:
+
+«Chère Gemma!
+
+»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez
+le vœu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce
+que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que
+je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un cœur qui aime pour
+la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle
+violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me
+voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cœur,--sans quoi mon
+devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission
+qu'elle m'a confiée... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête
+homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne
+doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable
+de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous
+aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cœur!!
+
+»DMITRI SANINE.»
+
+Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le
+garçon lorsqu'il se ravisa:
+
+«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par
+Emilio?»
+
+Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M.
+Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et
+le jeune garçon devait être rentré chez lui.
+
+Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit
+de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie
+aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la
+main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.
+
+«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine,
+et il appela le jeune homme.
+
+Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.
+
+Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.
+
+Emilio l'écouta très attentivement.
+
+--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux
+et significatif.
+
+--C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.
+
+Il tapota la joue d'Emilio.
+
+--S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai
+chez moi.
+
+--Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement.
+
+En route il se retourna et fit encore un signe de tête.
+
+Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le
+canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux
+sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui
+qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui
+qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.
+
+La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio:
+
+--J'apporte une réponse... dit-il à voix basse... La voici...
+
+Il agita une lettre au-dessus de sa tête.
+
+Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio.
+
+La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable
+de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il
+avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet
+enfant, le frère de Gemma.
+
+Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se
+trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes:
+
+«Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de
+ne pas vous montrer chez nous de toute la journée_. Il le faut, il le
+faut absolument.--Après, tout sera décidé... Je sais que vous ne me
+désobéirez pas, parce que... Gemma.»
+
+Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut
+belle et touchante!...
+
+Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui,
+pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il
+lacérait du bout de son ongle.
+
+--Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.
+
+--Ecoutez-moi, mon cher ami.
+
+--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne
+me dites-vous pas: _tu_?
+
+Sanine se mit à rire.
+
+--Bien, bien... Écoute, mon cher petit ami... _Là-bas_, tu me
+comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et
+toi... Qu'est-ce que tu fais, demain?
+
+--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.
+
+--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous
+promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il?
+
+Emilio fit des sauts de joie.
+
+--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me
+promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sûr, je viendrai!...
+
+--Et si l'on ne te laisse pas venir?
+
+--On me laissera...
+
+--Écoute!... Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute la
+journée...
+
+--À quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot à
+personne... Le grand mal!
+
+Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit...
+
+Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.
+
+Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à
+ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie.
+
+Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la
+journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa sœur.
+
+--Il me la rappellera! pensa Sanine.
+
+Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui
+s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé
+Gemma--et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine,
+tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact
+s'il était né de parents teutons.
+
+Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait
+avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin.
+
+Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est
+vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine
+ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air
+entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher
+légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion,
+seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même
+graves.
+
+Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour
+Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et
+entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus.
+
+Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait
+pas... Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur
+la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de
+grands et hauts nuages arrondis.
+
+Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et
+avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue.
+Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à
+l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au
+village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne,
+admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des
+pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des
+lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui
+passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et
+vibrante.
+
+Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune
+violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils
+se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et
+sauterait le plus haut.
+
+Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils
+se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris.
+Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux
+de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.
+
+Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il
+ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur
+suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et
+même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût
+manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait
+appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio,
+beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio
+lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue
+et de tirer la langue en trompette.
+
+Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets
+philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné
+et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du
+fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien
+ne resta pas longtemps à ce diapason.
+
+Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui
+demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes
+en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles
+impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?
+
+Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son
+père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas
+mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.
+
+À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au
+lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le
+bonheur idéal, suprême!
+
+Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon
+intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent... il
+sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire
+caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la
+sévérité... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur
+lui-même!...
+
+Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les
+paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et
+la joie, l'extase infinie...
+
+Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans
+l'angoisse de l'attente frémissante.
+
+Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien... ne
+l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant...
+Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette
+idée: «Si quelqu'un savait!!»
+
+L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval
+fondu... en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la
+mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un
+oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux
+aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux
+officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son
+témoin, MM. Daenhoff et von Richter.
+
+Les officiers, le monocle à l'œil, le regardèrent et sourirent...
+
+Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre
+vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous
+les deux se remirent immédiatement en route.
+
+Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.
+
+--On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui,
+mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!
+
+À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.
+
+La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept
+heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.
+
+Comme le cœur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute
+d'hésitation il obéit à Gemma.
+
+Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain
+ne lui promettait-il pas?
+
+Sanine couva des yeux le billet de Gemma.
+
+La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait
+en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de
+Gemma...
+
+Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré
+cette main de ses lèvres.
+
+Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont
+chastes et sévères... Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes
+les autres...
+
+Oh! reine... déesse, marbre virginal et pur!...
+
+«Mais le temps viendra... il n'est pas éloigné...»
+
+Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il
+aurait pu répéter les paroles du poète:
+
+Je dors... mais mon cœur veille.
+
+Son cœur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon
+suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été!
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était
+tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin
+non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet.
+
+La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il
+allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien
+qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de
+minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes
+menues.
+
+Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé.
+
+Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le
+lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était
+embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias.
+
+Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait
+des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait
+bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.
+
+Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute
+vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant.
+Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma,
+et pourtant son cœur eut un battement insolite, et il suivit des yeux
+avec intention cette forme noire qui s'effaçait.
+
+L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta.
+
+«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?»
+
+Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.
+
+Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais
+cette fois pour une cause bien différente.
+
+Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une
+robe de femme... Il se retourna: c'était elle!
+
+Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une
+mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur
+Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté--enfin, arrivée près du
+jeune homme, elle pressa le pas et le devança.
+
+--Gemma! dit-il à voix très basse.
+
+Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle.
+
+Il la suivit.
+
+La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui.
+
+Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas,
+dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un
+massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière.
+
+C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune
+fille.
+
+Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une
+parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne
+regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui
+tenaient une petite ombrelle.
+
+De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi
+éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de
+si bon matin, et tout près l'un de l'autre?
+
+--Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine.
+
+Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête... Sanine le
+sentait lui-même... Mais au moins le silence était rompu...
+
+--Moi?... fâchée? dit-elle... Pourquoi?... Non...
+
+--Et vous croyez?... reprit-il.
+
+--Ce que vous m'avez écrit?
+
+--Oui!
+
+Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains,
+mais fut ressaisie avant de tomber à terre.
+
+--Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit
+Sanine.
+
+Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu.
+
+--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré,
+c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma.
+
+Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le
+point de laisser tomber son ombrelle.
+
+--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.
+
+Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les
+doigts de la jeune fille.
+
+--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?
+
+Elle le regarda de nouveau.
+
+--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu
+pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne
+sentiez pas encore...
+
+--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous
+ai aimée du premier moment où je vous ai vue,--mais je ne me suis pas
+tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on
+m'avait dit que vous étiez fiancée... Pouvais-je refuser à votre mère la
+mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous
+ai conseillée de façon à vous permettre de deviner...
+
+Des pas lourds résonnèrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage
+en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après
+avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé
+le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin...
+
+--Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut
+éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du
+scandale... que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages...
+et que... il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de
+repousser votre fiancé, M. Kluber.
+
+--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté
+de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé... Je ne serai
+jamais sa femme... Il le sait.
+
+--Vous le lui avez dit? Quand?
+
+--Hier.
+
+--À lui personnellement?
+
+--À lui personnellement... à la maison... Il est venu hier.
+
+--Gemma! vous m'aimez donc?
+
+Elle se tourna vers lui:
+
+--Sans cela, serais-je ici? dit-elle.
+
+Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine
+s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et
+les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres.
+
+Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut... Là était
+le bonheur, c'était bien son visage rayonnant!
+
+Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La
+jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur
+lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière,
+voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait
+pas... non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur.
+
+Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se
+retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement
+la tête.
+
+«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.
+
+--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour?
+
+Le cœur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres
+prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu».
+
+--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.
+
+--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à
+Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je
+trouverais ici le bonheur de ma vie entière?
+
+--De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma.
+
+--De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un
+nouvel élan.
+
+Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel
+les deux jeunes gens se trouvaient.
+
+--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma.
+
+Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer...
+_veux-tu?_» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps
+d'achever sa phrase.
+
+Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en
+suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne
+la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait
+quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et
+l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils
+avançaient comme dans un rêve.
+
+Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette
+union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si
+oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si
+imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait,
+et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un
+soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.
+
+Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel
+aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans
+ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les
+trouvait exquis!
+
+Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.
+
+Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du
+premier amour s'accomplissaient en eux.
+
+Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de
+l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade,
+son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui
+est réservé--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie à l'avenir ses
+vœux extatiques.
+
+--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du
+doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de
+vouloir passer inaperçue.
+
+Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler
+à Gemma, non pas d'amour,--cet amour était chose entendue, sacrée,--mais
+de sujets indifférents.
+
+--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans
+doute suivie... déjà hier il était toute la journée sur mes talons... Il
+a deviné...
+
+--Il a deviné!
+
+Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma.
+
+D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase?
+
+Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était
+passé la veille.
+
+Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant,
+s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant
+avec son interlocuteur de rapides regards lumineux.
+
+Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère
+deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une
+réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre
+patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été
+facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.
+
+Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus
+raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son
+indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément
+blessante pour l'honneur de M. Kluber!
+
+--La gaminerie, expliqua Gemma, c'était _ton_ duel... et il voulait
+exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita
+l'intonation et les gestes de Kluber--«la conduite de ce Russe jette une
+ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la
+défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout
+Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à
+cause de ma fiancée... À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache
+sur mon honneur...»
+
+--Peux-tu te figurer que maman était de son avis?... Alors tout à coup
+je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa
+personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages
+qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiancée_, parce que je
+n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme...
+
+--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre
+définitivement avec lui... mais il était là... et c'était plus fort que
+moi... Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la
+chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des
+fiançailles... Il était profondément blessé, mais comme il est très
+égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il
+est parti...
+
+»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman... cela m'a
+fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais déjà que
+j'avais été peut-être un peu trop pressée... mais j'avais ta lettre...
+Puis sans cette lettre, je savais...
+
+--Que je t'aime? dit Sanine.
+
+--Oui, que tu commençais à m'aimer.
+
+Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et
+baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant
+venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle.
+
+Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme
+la veille il s'était émerveillé de son écriture.
+
+--Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,--elle ne
+comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu
+insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour,
+mais parce que j'ai cédé à ses instances... Elle vous soupçonne...
+c'est-à-dire toi... elle est persuadée que je t'aime... et ce qui
+l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que
+la veille elle est allée te prier de m'influencer... C'était une étrange
+mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un
+sournois, que vous avez abusé de sa confiance... et elle me prédit que
+vous me tromperez...
+
+--Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?...
+
+--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir
+parlé avec vous?
+
+Sanine battit des mains.
+
+--Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me
+conduire près d'elle... Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un
+trompeur...
+
+La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux
+et enthousiastes.
+
+Gemma le regardait avec scrutivité.
+
+--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de
+maman?... Devant maman qui déclare que tout cela est impossible... que
+cela ne se réalisera jamais?
+
+Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien
+qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le
+prononcer lui-même.
+
+--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!
+
+Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses
+résolutions.
+
+Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas.
+
+On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.
+
+Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à
+quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit
+comme une flèche et frisé comme un caniche.
+
+Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra
+sa taille svelte et marcha au-devant du couple.
+
+Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le
+visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression
+d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil,
+banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit
+quelques pas en avant.
+
+Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue
+elle regarda en face son ancien fiancé.
+
+M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes
+gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson»,
+et s'éloigna de son allure sautillante de dandy.
+
+--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.
+
+Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec
+elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme.
+
+Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.
+
+--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés,
+nous n'avons pas encore parlé à maman... Si vous voulez prendre le temps
+de réfléchir... vous êtes encore libre, Dmitri.
+
+Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa
+poitrine et l'entraîna dans la maison.
+
+--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau
+Lénore, je vous amène mon véritable...
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en
+personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent.
+
+Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur,
+sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement
+sur la tombe d'un mari ou d'un fils.
+
+Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas
+s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre
+comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu
+plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore.
+
+Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une
+heure entière!
+
+Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie
+afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les
+clients. Le vieillard était lui-même perplexe,--tout au moins il
+n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient
+agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait
+tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui
+était positivement antipathique.
+
+Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa sœur,
+et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il
+ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur
+il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont
+dépourvues de la faculté de compréhension.
+
+Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de
+s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en
+vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens
+pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.»
+
+Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se
+pardonnait pas de n'avoir rien vu:
+
+«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se serait
+passé!» répétait-elle à satiété.
+
+«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient
+bête, à la fin.»
+
+Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui.
+Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les
+repoussa aussi.
+
+Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle
+permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de
+l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à
+boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne
+permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la
+chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler
+sans l'interrompre.
+
+Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare
+éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule
+déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de
+persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les
+plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville».
+
+Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres
+yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages,
+assurait-il, n'étaient qu'apparents.
+
+Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques
+jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens
+dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront
+pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de
+fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il
+espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura
+adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille.
+
+Ce mot de _séparation_ faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute
+tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.
+
+Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire
+et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter.
+
+Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore
+consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de
+reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu.
+
+Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus
+modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées
+tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui
+prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à
+pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un
+sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne
+fût pas là pour voir ses enfants...
+
+L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux
+à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit
+moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis
+qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et
+embrassait le groupe si étroitement enlacé.
+
+Pantaleone jeta un coup d'œil dans la chambre, sourit et aussitôt se
+renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce
+résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se
+transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle
+dissimulait par respect des convenances.
+
+Sanine avait pris le cœur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait
+vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne
+trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât
+nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une
+expression d'inquiétude.
+
+D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours
+étaient plus extraordinaires l'un que l'autre.
+
+Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son
+devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune
+homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait
+pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien
+si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé
+et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les
+questions de madame Roselli.
+
+Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la
+noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un
+air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute
+franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.
+
+Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il
+la priait de ne point se gêner.
+
+Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger
+soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de
+Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette
+somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame
+Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»
+
+--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze
+mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une
+petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette
+propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai
+une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux
+mille roubles de traitement.
+
+--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me
+séparer de Gemma?
+
+--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter
+Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de
+vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma
+propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi
+pas le perfectionnement de votre confiserie?
+
+Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas
+le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant
+aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'œil sur Gemma, qui
+depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses
+pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et
+s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir
+prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la
+tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.
+
+--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour
+améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.
+
+--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.
+
+--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau
+Lénore dans la même langue.
+
+Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois
+sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une
+catholique, comme en Prusse?
+
+À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la
+querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au
+sujet des mariages mixtes.
+
+Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble
+deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.
+
+--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.
+
+Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour
+se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie
+pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter
+l'argent dont il avait besoin.
+
+Rien que de parler de voyage il sentit son cœur se serrer
+douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle
+rougit et resta pensive.
+
+--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan,
+dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement
+bon et pas cher du tout.
+
+--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma...
+
+--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en
+passant sa tête à la porte de l'autre chambre.
+
+--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.
+
+--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses
+sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété...
+vous vendrez aussi les paysans?
+
+Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que
+lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il
+avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour
+rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic
+immoral.
+
+--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à
+quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que
+mes moujicks voudront se racheter.
+
+--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres
+humains!...
+
+--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.
+
+Il secoua son toupet et disparut.
+
+«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée
+Gemma.
+
+La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.
+
+«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau
+Lénore se prolongea jusqu'au dîner.
+
+Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine
+Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de
+sa conduite rusée.
+
+Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle,
+c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie
+nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant
+Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.
+
+--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un
+maternel orgueil.
+
+--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.
+
+--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.
+
+--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire
+gemme.)
+
+La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.
+
+Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur
+qui l'oppressait.
+
+Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cœur se remplit d'une telle
+joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a
+pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin
+d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la
+confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours
+auparavant.
+
+--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!
+
+Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une
+livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié
+du prix.
+
+Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.
+
+Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis
+qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.
+
+Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.
+
+Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun
+de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta
+un regard en dessous.
+
+Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage
+n'avait été plus beau ni plus lumineux.
+
+Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue
+au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit
+au jeune homme:
+
+--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que
+tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?...
+
+Il ne lui laissa pas achever sa phrase...
+
+Gemma détourna son visage:
+
+--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle
+maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son
+cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le
+rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:
+
+--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.
+
+Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma
+dans la chambre.
+
+Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua
+une partie de _tresette_.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la
+cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui
+l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question
+d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa
+propriété le plus vite et le plus avantageusement possible.
+
+Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait
+pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et
+réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté.
+
+Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en
+sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se
+balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds.
+
+Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un
+blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les
+épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui
+pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment
+qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il
+n'avait pas revu depuis cinq ans.
+
+Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le
+devança puis se retourna... Il vit un large visage jaunâtre, de petits
+yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et
+plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un
+menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de
+cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!
+
+«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit
+Sanine.
+
+--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?
+
+Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis
+desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:
+
+--Dmitri Sanine?
+
+--Oui, moi-même! répliqua Sanine.
+
+Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un
+peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.
+
+--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'où viens-tu? À
+quel hôtel?
+
+--Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma
+femme... et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.
+
+--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié... et que ta femme est
+d'une beauté remarquable.
+
+Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche.
+
+--Oui, on le dit, répondit-il.
+
+Sanine se mit à rire.
+
+--Je vois que tu n'es pas changé... Tu as toujours le même flegme...
+comme dans le temps, au pensionnat.
+
+--Pourquoi changerais-je?
+
+--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot «on dit»--que ta femme est
+très riche.
+
+--Oui, on le dit aussi!
+
+--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?
+
+--Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme.
+
+--Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune?
+
+De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens.
+
+--D'aucune... Ma femme va de son côté--et moi, du mien...
+
+--Où vas-tu maintenant? demanda Sanine.
+
+--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à
+causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à
+l'hôtel et je déjeunerai.
+
+--M'acceptes-tu pour compagnon?
+
+--C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi?
+
+--Oui!
+
+--Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux... Tu n'es
+pas bavard?
+
+--Je ne crois pas...
+
+--Cela me va...
+
+Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.
+
+Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se
+balançait silencieusement.
+
+«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si
+riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est
+pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il
+passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le
+«baveux...» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est
+riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau
+dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien!
+Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire
+une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?...
+Oui, c'est décidé... je lui en parlerai.»
+
+Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où
+il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.
+
+En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons,
+des boîtes, des paquets empilés...
+
+--Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se
+laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en
+desserrant sa cravate.
+
+Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un
+copieux déjeuner.
+
+--Puis, ajouta-il, à une heure la voiture... vous entendez... à une
+heure précise...
+
+Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et
+disparut.
+
+Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils,
+souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner
+que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans
+inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou
+si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état
+d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se
+bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.
+
+Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité
+de uhlan.--«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des
+uhlans!» pensa Sanine.
+
+Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et
+que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle
+faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris.
+
+De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses
+plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre
+tous--c'est-à-dire son désir de vendre ses terres.
+
+Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la
+porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut
+servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient
+plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.
+
+--Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en
+s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de
+chemise.
+
+--Oui, dans le gouvernement de Toula!
+
+--Dans le district d'Efremoff... Je connais!...
+
+--Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à
+table.
+
+--Je crois bien que je la connais.
+
+Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes.
+
+--Ma femme possède des terres dans le voisinage... Eh! garçon, débouchez
+cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont
+coupé ton bois... À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?...
+
+--J'ai besoin de réaliser l'argent... oui... je vendrai bon marché, tu
+feras une bonne affaire en me l'achetant.
+
+Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa
+serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit.
+
+--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achète pas de propriétés... je n'ai
+pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achètera
+peut-être ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas
+cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels ânes que ces
+Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus
+simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_...
+Garçon, emportez cette saleté...
+
+--Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?... demanda
+Sanine.
+
+--Toute seule!... Les côtelettes sont bonnes... Je te les recommande!...
+Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma
+femme, et je te le répète.
+
+Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant.
+
+--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire
+moi-même?
+
+--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite à Wiesbaden...
+Ce n'est pas loin d'ici... Garçon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en
+avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous
+partons après-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras
+quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre.
+
+Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement
+lorsqu'il mangeait et buvait.
+
+--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.
+
+--Mais es-tu si pressé de vendre?
+
+--Certainement, je suis très pressé.
+
+--Et il te faut beaucoup d'argent?
+
+--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie!
+
+Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres.
+
+--Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en
+joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et
+comme cela, soudainement?
+
+--Oui... soudainement.
+
+--Ta fiancée est sans doute en Russie?
+
+--Non, elle n'est pas en Russie!...
+
+--Où est-elle?
+
+--Ici, à Francfort!
+
+--Et qui est-elle?
+
+--Elle est Allemande... c'est-à-dire, non, Italienne... Elle est de
+Francfort.
+
+--Elle a de l'argent?
+
+--Non, elle n'a pas d'argent.
+
+--Donc, c'est une grande passion?
+
+--Que tu es drôle!... Oui, je l'aime beaucoup.
+
+--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?
+
+--Mais oui, oui, oui!...
+
+Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il
+essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et
+l'alluma.
+
+Sanine le regardait sans rien dire.
+
+--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en
+arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma
+femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.
+
+--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez
+après-demain?
+
+Polosov ferma les yeux.
+
+--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec
+ses lèvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs
+de voyage, et reviens ici... À une heure, je pars... Ma voiture est
+grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux à
+faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai
+mangé, j'ai envie de dormir un peu... Mon tempérament l'exige et je
+cède... Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir...
+
+Sanine réfléchit, réfléchit... puis tout à coup leva la tête: il avait
+pris une résolution.
+
+--J'irai avec toi... Merci! À midi et demi je serai ici... et nous irons
+ensemble à Wiesbaden... J'espère que ta femme ne m'en voudra pas?
+
+Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas...»
+il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un
+enfant.
+
+Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête
+sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme,
+puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie.
+
+Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres.
+
+En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais
+avec un peu de confusion.
+
+--Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus
+qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin... Ici, je
+voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain... c'est la
+mode maintenant... puis ici...
+
+--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais,
+pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer.
+
+Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce
+voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait
+à la main...
+
+Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur
+Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la
+préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la
+décision...
+
+Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles,
+gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur
+racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à
+Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres.
+
+--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent,
+je ne serai pas obligé d'aller en Russie!... Nous pourrons célébrer le
+mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!...
+
+--Quand devez-vous partir? demanda Gemma.
+
+--Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste
+et m'emmène avec lui.
+
+--Vous nous écrirez?
+
+--En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai
+savoir où nous en sommes...
+
+--Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore.
+
+--Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé
+toute sa fortune en mourant.
+
+--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais
+tâchez de ne pas vendre trop bon marché... Soyez prudent et ferme! Ne
+vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt
+possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix
+que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez
+pour vous deux--et pour vos enfants.
+
+Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler:
+
+--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore... Je ne permettrai
+pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle
+le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!...
+
+--Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma.
+
+--Je ne l'ai jamais vue.
+
+--Et quand reviendrez-vous?
+
+--Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il
+peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En
+tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne
+faudra... Je laisse ici mon âme!... Mais je dois encore passer chez moi
+avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter
+bonheur!... Cela se fait toujours en Russie.
+
+--La main droite ou la gauche?
+
+--La main gauche, parce qu'elle est plus près du cœur... Je reviendrai
+demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!...» J'ai le pressentiment
+que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies...
+
+Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa
+chambre pour un instant, pour une communication importante.
+
+Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.
+
+Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander
+quelle pouvait être cette communication importante.
+
+Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille.
+
+Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce
+terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme
+dès qu'il eut franchi ce seuil sacré.
+
+Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la
+jeune fille et pressa son visage contre sa robe.
+
+--Tu es à moi? dit-elle.--Tu reviendras bientôt?
+
+--Je suis à toi... Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée.
+
+--Je t'attendrai...
+
+Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la
+direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui,
+Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et
+prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main
+levée, comme dans un geste de menace.
+
+À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov.
+Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux.
+
+Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es
+décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles
+avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le
+perron.
+
+Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les
+nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et
+disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils
+avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du
+cocher.
+
+Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous
+les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit
+après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare,
+l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer
+aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui.
+
+Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il
+tenait à un bon pourboire.
+
+Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les
+portières claquèrent et la voiture s'ébranla.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance
+de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en
+voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.
+
+Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les
+dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière;
+les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la
+nature, c'est ma mort!»
+
+Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du
+paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.
+
+Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues,
+regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des
+pourboires proportionnés à leur zèle.
+
+À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la
+garda pour lui et offrit l'autre à Sanine.
+
+Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un
+éclat de rire.
+
+--De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de
+l'orange avec ses ongles courts et blancs.
+
+--De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!...
+
+--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche
+tout un quartier d'orange...
+
+--Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!... Hier je pensais à me
+trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la
+Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma
+propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue!
+
+--Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras
+bien d'autres... Par exemple, est-ce que tu te représentes ton ami
+Polosov sur un cheval d'ordonnance?... Eh bien! cela m'est arrivé... Et
+en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot,
+faites aller au trot ce gros cornette!»
+
+Sanine se gratta l'oreille.
+
+--Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère?
+J'ai besoin de le savoir...
+
+--Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosov
+avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussi
+leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes... moi, je
+n'en veux plus!... Ah! tu veux que je te parle de ma femme?... Eh bien!
+ma femme est un être humain comme tous les autres... seulement «ne lui
+mets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!... Mais avant
+tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire... Raconte-lui tes
+amours... mais d'une façon amusante... tu me comprends?
+
+--Comment, d'une façon amusante?
+
+--Mais oui, tu m'as dit... que tu es amoureux... que tu as l'intention
+de te marier... Eh bien! raconte-lui toute l'affaire...
+
+Sanine se sentit blessé.
+
+--Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage?
+
+Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus
+de l'orange coulait sur son menton.
+
+--C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire ces
+emplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence.
+
+--Oui, c'est elle-même!
+
+--Quelles emplettes?
+
+--Mais... des joujoux!
+
+--Des joujoux!... Tu as des enfants?
+
+À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine.
+
+--Qu'est-ce que tu dis là? Pourquoi aurais-je des enfants?... Les
+joujoux, ce sont des colifichets... des articles de toilette...
+
+--Tu t'y entends?
+
+--Je m'y entends...
+
+--Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernent
+ta femme!
+
+--Je ne me mêle pas d'autre chose... rien que de sa toilette... cela me
+désennuie... Ma femme a bonne opinion de mon goût... Puis je sais
+marchander.
+
+Polosov commençait à égrener ses phrases... Il était déjà fatigué.
+
+--Et elle est très riche, ta femme?
+
+--Oui, elle est assez riche... mais tout pour elle.
+
+--Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre?
+
+--Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je
+n'en profite pas! Je lui suis utile... Elle y trouve son profit... Je
+suis commode!...
+
+Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à souffler
+péniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire un
+mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.»
+
+Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions.
+
+À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblait
+plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirs
+et il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel.
+
+Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or sur
+toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière.
+
+Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension de
+l'escalier embaumé et couvert de tapis.
+
+Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courut
+au-devant de lui; c'était son valet de chambre.
+
+Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui,
+parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sans
+eau chaude!
+
+Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et
+retira les galoches du barine.
+
+--Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov.
+
+--Madame est chez elle... Madame s'habille... Madame dîne chez la
+comtesse Lassounski.
+
+--Ah! chez la comtesse!... Écoute! il y a dans la voiture des effets...
+prends-les toi-même et apporte-les ici... Et toi, Dmitri Pavlovitch,
+dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans
+trois quarts d'heure... Nous dînerons ensemble..
+
+Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus
+modestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, il
+entra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le prince
+Polosov.»
+
+Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate au
+milieu d'un salon resplendissant.
+
+Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain et
+de se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête était
+ornée d'un fez couleur de fraise.
+
+Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps.
+
+Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne
+tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, ne
+proféra pas un son.
+
+C'était un spectacle vraiment majestueux.
+
+Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parler
+pour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de la
+chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie
+femme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avec
+des diamants aux poignets et autour du cou.
+
+C'était Maria Nicolaevna Polosov.
+
+Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattes
+toutes prêtes à être relevées.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+--Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus,
+demi-moqueur.
+
+Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur
+Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs.
+
+--Je ne vous savais pas encore ici.
+
+--Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger
+de sa place et en montrant Sanine du doigt.
+
+--Oui, je sais... Tu m'as déjà parlé de lui... Je suis enchantée de
+faire votre connaissance... Mais je suis venue pour te demander un
+service, Hippolyte Sidorovitch... Ma femme de chambre est si maladroite
+aujourd'hui.
+
+--Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure...
+
+--Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec le
+même sourire.
+
+--Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même et
+disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais
+harmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une taille
+admirable.
+
+Polosov se leva--et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autre
+chambre.
+
+Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'il
+se trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petite
+comédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux qui
+valaient d'ailleurs la peine d'être vus.
+
+Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame.
+
+«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait,
+peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.»
+
+Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les
+autres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait,
+et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me dire
+que cette dame est fort belle!»
+
+S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se serait
+certainement exprimé autrement.
+
+Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvait
+s'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beauté
+incontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origine
+plébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrement
+retroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa
+peau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds... mais que
+signifiaient ces détails?
+
+Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beauté
+sacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'un
+vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane... et il n'y
+avait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle.
+
+Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier que
+chante le poète.
+
+Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari.
+
+Elle s'approcha de Sanine... et sa démarche était si séduisante, que
+certains originaux... hélas! que ces temps sont loin,--devenaient
+follement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche.
+
+«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur de
+ta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs.
+
+Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante et
+contenue:
+
+--Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai
+de bonne heure...
+
+Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna
+disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en
+arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression
+harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant.
+
+Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de
+ses joues non pas une, mais trois petites fossettes--et ses yeux
+souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et
+rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche.
+
+Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme
+auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait
+ses joues bouffies, incolores et déjà ridées.
+
+Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que
+Sanine.
+
+Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le
+plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!
+
+Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se
+penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque
+morceau.
+
+D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il
+l'avalait en faisant claquer ses lèvres...
+
+Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement... mais sur quel
+sujet?... Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau
+dans sa propriété... et il en parlait avec amour, accumulant les
+détails, et n'employant que les diminutifs affectueux...
+
+Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,--il avait à
+plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix
+courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid,
+froid comme la glace--Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes
+et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie
+de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais,
+rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui
+porter le lendemain.
+
+Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire--son sommeil n'avait
+duré qu'une heure et demie--et après avoir bu un verre d'eau de Seltz
+avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la
+véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un
+bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre,
+il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il
+serait disposé à faire avec lui une partie de _douratchki_.
+
+Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses
+explications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux...
+
+Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans dire
+qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le
+temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesse
+Lasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation.
+
+En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, et
+partit d'un éclat de rire.
+
+Sanine ce leva, mais elle lui dit:
+
+--Non, continuez votre jeu... Je vais changer de robe, et je reviens...
+
+Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses
+gants tout en marchant...
+
+Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé sa
+toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches
+ouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille.
+
+Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie où
+il devint _dourak_ (imbécile), alors elle lui dit:
+
+--Maintenant, petite crêpe, c'est assez!
+
+À ce mot de _petite crêpe_ Sanine la regarda tout étonné et elle lui
+sourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant en
+face, et creusant toutes les fossettes de ses joues.
+
+--Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie de
+dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine
+pour causer un peu...
+
+--Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de son
+fauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main...
+
+Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine.
+
+Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé.
+
+--Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna
+en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec
+impatience ses ongles l'un contre l'autre.--On m'a dit que vous allez
+vous marier? Est-ce vrai?
+
+Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrement
+la tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dans
+les yeux du jeune homme.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelque
+expérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eût
+tout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et ce
+sans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les caprices
+de cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagé
+que l'était la question posée:
+
+--Oui, je me marie.
+
+--Vous épousez une étrangère?
+
+--Une étrangère!
+
+--Vous venez de faire sa connaissance à Francfort?
+
+--Oui, madame, à Francfort.
+
+--Et peut-on savoir qui est cette jeune fille?
+
+--Certainement. Elle est la fille d'un confiseur.
+
+Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils.
+
+--Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!... Et
+moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme
+vous... La fille d'un confiseur!
+
+--Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité... mais,
+d'abord, je n'ai point de préjugés...
+
+--_D'abord_ cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna en
+l'interrompant--des préjugés, je n'en ai pas non plus... Je suis
+moi-même la fille d'un moujik!... Eh bien! non, vous ne m'avez pas
+épatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'a
+pas peur d'aimer... Vous l'aimez?...
+
+--Oui, madame.
+
+--Elle est très belle?
+
+Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus
+moyen de reculer.
+
+--Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme
+trouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais ma
+fiancée est une véritable beauté!...
+
+--Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique?
+
+--Oui, elle a des traits parfaitement réguliers.
+
+--Vous n'avez pas son portrait?
+
+--Non.
+
+À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypes
+commençaient seulement à se répandre.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Gemma!
+
+--Et le vôtre?
+
+--Dmitri...
+
+--Et votre nom patronymique?
+
+--Pavlovitch.
+
+--Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voix
+traînante... Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch... Vous devez
+être un brave garçon... Donnez-moi votre main... Soyons amis...
+
+Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux
+doigts blancs...
+
+Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus
+chaude, plus douce, plus souple et vivante.
+
+--Mais savez-vous quelle idée me vient?
+
+--Voyons cette idée?
+
+--Vous ne vous fâcherez pas? Non?... Vous dites que vous êtes fiancés...
+Il n'y avait pas moyen de faire autrement?
+
+Sanine fronça les sourcils.
+
+--Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna?
+
+Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta en
+arrière les cheveux qui tombaient sur ses joues.
+
+--Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite... Un
+chevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus
+d'idéalistes!
+
+Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent très
+pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse.
+
+--Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille de
+l'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle.
+
+Et elle ajouta aussitôt:
+
+--Vous êtes de quel gouvernement?
+
+--Du gouvernement de Toula.
+
+--Nous sommes vous et moi _de la même auge_! Mon père... Mais savez-vous
+qui était mon père?
+
+--Oui, je le sais.
+
+--Il est né à Toula... Assez là-dessus..., maintenant passons aux
+affaires.
+
+--Comment aux affaires?... Que voulez-vous dire?
+
+Maria Nicolaevna cligna des yeux.
+
+Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression
+caressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands,
+leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon..., presque
+une menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bien
+fournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre.
+
+--Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendre
+votre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, j'ai besoin d'argent.
+
+--De beaucoup d'argent?
+
+--Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs...
+Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété... vous pouvez le
+consulter... Je ne demande pas un prix élevé.
+
+Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche...
+
+--_Premièrement_, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout
+des doigts le parement du surtout de Sanine,--je n'ai pas l'habitude de
+consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette... sur ce
+chapitre il est fort...--_Secondement_, pourquoi ne voulez-vous pas
+demander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtes
+amoureux et prêt à tous les sacrifices?... Je n'accepterai pas de vous
+un rabais... Comment? Au lieu de stimuler,--comment dirai-je
+cela...--d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous
+exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je
+n'épargne pas les gens... mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends.
+
+Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait
+sérieusement.
+
+Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!»
+
+Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des
+biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre
+Sanine et madame Polosov, et se retira.
+
+La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé.
+
+--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts
+le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans
+le sucrier.
+
+Sanine se récria:--Madame! d'une si belle main!...
+
+Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première
+gorgée de thé.
+
+Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.
+
+--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour
+ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en
+droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent
+disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas
+normales... Je dois tenir compte de toutes ces considérations...
+
+Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria
+Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil,
+le regardait toujours du même regard clair et attentif.
+
+Il se tut enfin.
+
+--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous
+écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez.
+
+Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de
+dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait
+tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se
+trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de
+lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient
+imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.
+
+Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau.
+
+--Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.
+
+--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous...,
+je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une
+affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il
+faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une
+décision... Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre
+fiancée?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre
+gré... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin
+immédiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec
+plaisir...
+
+Sanine se leva.
+
+--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre
+service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque
+vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de
+ma propriété... Je peux rester ici encore deux jours.
+
+--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire... Et cela vous sera pénible,
+très pénible? Avouez-le-moi?...
+
+--Mais j'aime ma fiancée... et il ne m'est pas indifférent d'être séparé
+d'elle.
+
+--Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un
+soupir... Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur...
+Vous vous retirez déjà?
+
+--Il est très tard, remarqua Sanine.
+
+--Et vous avez besoin de repos après le voyage... et après votre partie
+de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous êtes un grand ami de
+mon mari?
+
+--Nous avons été élevés dans le même pensionnat.
+
+--Et déjà alors il était comme cela?
+
+--Comment «comme cela?» demanda Sanine.
+
+Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en
+devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva,
+et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine
+et lui tendit la main.
+
+Il salua et se dirigea vers la porte.
+
+--Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure... Vous
+m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.
+
+Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau
+dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête.
+
+Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules--et
+il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la
+personne étaient d'une beauté ensorcelante...
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans la
+chambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «sa
+Gemma».
+
+Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov--le mari
+et la femme--mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit
+par donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés de
+trois points d'exclamation.
+
+Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et alla
+faire un tour dans le jardin du _Kurhause_ où il y avait déjà de la
+musique.
+
+Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le
+pavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de _Robert le
+Diable_ et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assit
+sur un banc tout à ses pensées.
+
+Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule.
+Il tressaillit...
+
+Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des
+gants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayant
+encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses
+regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui.
+
+--Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjà
+parti:--Je viens de boire mon second verre.--Vous savez, on me force ici
+de boire de l'eau.--Dieu sait pourquoi... Est-ce que je suis malade,
+moi?... Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une
+heure entière! Voulez-vous être mon cavalier?... Et ensuite nous
+prendrons le café...
+
+--J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux de
+me promener avec vous.
+
+--Alors donnez-moi le bras... Ne craignez rien... Votre fiancée n'est
+pas ici... elle ne vous verra pas.
+
+Sanine eut un sourire forcé.
+
+Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait une
+sensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement... Le
+bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune
+homme, glissa contre lui et l'enlaça presque.
+
+--Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelle
+ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les
+plus jolis endroits... Et savez-vous--elle employait fréquemment cette
+expression--pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété...
+Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir... Maintenant vous
+devez me parler de vous... afin que je sache à qui j'ai affaire...
+Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire...
+voulez-vous?
+
+--Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie...
+
+--Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise... Je n'ai pas
+l'intention de faire la coquette avec vous.
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais mon
+temps à faire la coquette avec lui?... Mais vous détenez la marchandise
+et je suis acquéreur... Je veux savoir à quoi ressemble cette
+marchandise?... C'est à vous de me la faire voir... Je veux savoir non
+seulement ce que j'achète mais à qui je l'achète... En affaires c'était
+une règle pour mon père... Eh bien! commencez, vous pouvez passer
+l'enfance... commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué à
+l'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?... Mais
+ralentissez donc le pas, rien ne nous presse...
+
+--Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois.
+
+--Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose
+qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée _là-bas_...
+Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la
+musique?
+
+--J'aime les arts... J'aime tout ce qui est beau.
+
+--La musique aussi?
+
+--La musique aussi.
+
+--Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes...
+et encore au village, au printemps, avec des danses... Vous savez ce que
+j'entends! Les moujiks en chemises rouges... dans les prairies d'herbe
+tendre... délicieux!... Parlez donc...
+
+Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.
+
+Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau
+de celui du jeune homme.
+
+Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir,
+gauchement--mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria
+Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle
+obligeait involontairement les autres à la même sincérité.
+
+Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le
+cardinal de Retz.
+
+Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse.
+Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées,
+il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait
+elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté
+du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son
+compagnon, et le regardant dans les yeux... Ce «bon garçon» marchait à
+côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait
+cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante,
+qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont
+pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.
+
+Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne
+heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en
+avant, en avant... dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient
+la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons,
+disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras
+dessus, bras dessous.
+
+Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si
+longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait.
+
+--N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois.
+
+--Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu.
+
+Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient
+madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque
+servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai
+dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:
+
+--Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni
+demain.
+
+Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément.
+
+--Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les
+Russes du démon de la curiosité.
+
+--Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici... Il me fait
+aussi la cour... Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis
+sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux.
+
+«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même... Et avec cela elle
+a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!»
+
+Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel,
+ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur la
+tête, devant la table mise.
+
+--Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur... J'étais sur le
+point de prendre le café sans toi.
+
+--Bon, bon!... s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela te
+fera du bien. Sans cela tu serais complètement figé... Je t'amène un
+convive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café--le
+meilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une
+nappe blanche comme la neige.
+
+Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains.
+
+Polosov la regarda sous les sourcils:
+
+--Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna?
+demanda-t-il à demi-voix.
+
+--Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous,
+monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah!
+que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir!
+
+--Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov.
+
+--Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuse
+avec toi... N'est-ce pas, ma petite crêpe?... Et voici le café.
+
+Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme du
+spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt.
+
+--Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas cela
+vaut encore mieux qu'une comédie allemande!... Retenez pour moi une
+loge... une baignoire... Non... Je préfère la _Fremden-loge_ (la loge
+des étrangers)... Vous entendez, garçon, la _Fremden-loge_.
+
+--Mais si la _Fremden-Loge_ est déjà, retenue par Son Excellence le
+_Stadt-Director_...
+
+--Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra!
+Vous entendez!
+
+Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis.
+
+--Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteurs
+allemands sont détestables!--Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que
+vous êtes aimable!... Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas?
+
+--Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait
+entre ses lèvres.
+
+--Sais-tu... reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre... Et tu
+comprends mal l'allemand... Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérant
+pour lui donner une réponse au sujet du moulin... Puis au sujet de la
+farine des moujiks... Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je
+ne veux pas!... Voilà de quoi t'occuper toute la soirée...
+
+--Bon, ce sera fait! répondit Polosov.
+
+--Tu es un brave garçon... Et maintenant, puisque j'ai parlé de
+régisseurs, abordons la question principale... Oui, dis au garçon
+d'emporter tout cela... Maintenant exposez-nous votre affaire,
+continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vous
+demandez, et quels arrhes vous désirez.
+
+«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.»
+
+--Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avez
+admirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là...
+Il faut qu'il entende aussi quelque chose... Je suis heureuse de penser
+qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai
+promis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tiens
+toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami?
+
+Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage...
+
+--C'est la vérité même!... Vous ne trompez jamais personne.
+
+--Jamais! Et je ne tromperai jamais personne... Eh bien! monsieur
+Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux...
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Sanine «défendit sa cause», c'est-à-dire que, pour la seconde fois, il
+se mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés de
+la nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devait
+confirmer «les faits et les chiffres».
+
+Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête.
+Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pu
+le dire!
+
+D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle
+fit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tous
+les détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers.
+Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettait
+les points sur les _i_.
+
+Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les
+tourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère et
+pénétrant.
+
+--Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement.
+
+Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle
+badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins.
+
+Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme
+ne distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveau
+partage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front.
+
+--Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna... Je connais maintenant votre
+propriété comme vous la connaissez vous-même... Combien me demandez-vous
+par âme?
+
+À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête de
+serf attaché à la propriété!
+
+--Mais... je suppose... pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec
+effort.
+
+Oh! Pantaleone, Pantaleone... Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crier
+encore: _barbari!_
+
+Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul.
+
+--Bien! dit-elle... cela me semble raisonnable... Mais je vous ai
+demandé deux jours de réflexion... Et vous devez attendre jusqu'à
+demain... Je crois que nous nous entendrons--et alors vous me direz
+combien vous désirez pour les arrhes...
+
+--Et maintenant, _basta cosi!_ ajouta-t-elle en voyant que Sanine se
+disposait à lui répondre... Nous nous sommes assez occupés comme ça du
+vil métal... À demain les affaires! Savez-vous... Je vous rends votre
+liberté...
+
+Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans sa
+ceinture.
+
+--Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures... Vous avez besoin
+d'un peu de repos... Allez jouer à la roulette.
+
+--Je ne joue à aucun jeu de hasard.
+
+--Vraiment? Mais vous êtes la perfection même... Au reste, je ne joue
+pas non plus... C'est bête de jeter son argent au vent... de perdre
+sûrement... Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les
+têtes... Il y en a de très drôles... Il y a une vieille dame qui porte
+une ferronnière et qui a des moustaches!... L'ensemble est délicieux! Il
+y a aussi un prince russe--il est beau dans son genre... Une figure
+majestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque un
+thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet... Enfin, lisez les
+journaux... Promenez-vous, faites ce que bon vous semble... Seulement
+n'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends... de pied ferme...
+Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le
+spectacle à six heures et demie!
+
+Madame Polosov tendit la main à Sanine.
+
+--Sans rancune, n'est-ce pas?
+
+--Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je?
+
+--Mais parce que je vous ai tourmenté... Et ce n'est pas fini, vous
+verrez ce qui vous attend.
+
+Maria Nicolaevna cligna des yeux--et toutes ses petites fossettes
+éclatèrent sur ses joues devenues rosées.
+
+--Au revoir!
+
+Sanine salua et sortit du salon.
+
+Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle il
+passa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fez
+de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux bras
+pour se dégager les yeux.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva dans
+sa chambre.
+
+En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos,
+besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des
+conversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête et
+dans son âme,--de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité,
+avec une femme qui était pour lui une étrangère.
+
+Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où il
+avait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!...
+
+N'était-ce pas un sacrilège?
+
+Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculée
+tourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable.
+Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée.
+
+S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui
+l'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là, au galop, pour
+retourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardait
+déjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma.
+
+Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calice
+jusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre...
+
+--Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain!
+
+Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère...
+Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase,
+avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, au
+bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange,
+cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon»,
+s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'image
+de Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir
+de ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin,
+frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les
+vêtements de madame Polosov.
+
+C'était évident, cette femme se moquait de lui... elle tâchait de
+s'emparer de lui de mille façons.
+
+Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le
+caprice d'une femme riche, gâtée... et sans scrupules?...
+
+Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme?
+
+Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions qui
+assiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autre
+chose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible de
+chasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âme
+se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour?
+
+Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui
+et les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose,
+mais il lui sourit effrontément.
+
+Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues,
+ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et
+qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui?
+
+Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisser
+une trace.
+
+Cependant le laissera-t-elle partir demain?
+
+Oui...
+
+Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre
+auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après
+avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov.
+
+Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long,
+long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière
+la tête,--mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?--le
+baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois
+jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame
+Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.
+
+--Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui
+l'embarras de Sanine n'avait pas échappé.
+
+--Oui... J'ai déjà eu l'honneur..., répondit Daenhoff. Et se penchant
+vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix:
+
+--C'est lui... votre compatriote... ce Russe...
+
+--Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça
+l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi
+qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de
+Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration,
+chaque fois qu'il la regardait.
+
+Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de
+la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire
+fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans
+cérémonie.
+
+--Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une
+plébéienne comme moi?
+
+À cette époque vivait à Wiesbaden une _principessa di Monaco_, qui
+ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi.
+
+--Mais, madame, toutes les princesses du monde..., commença le
+malheureux secrétaire.
+
+Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire,
+malgré sa raie, fut obligé de partir.
+
+Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», comme
+disaient nos aïeules.
+
+Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à la
+Fontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient à
+l'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve.
+
+À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla de
+Paris, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elle
+en avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent faire
+de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises,
+puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin:
+
+--Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avez
+rencontré ici, il y a un instant?
+
+--Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu.
+
+--Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch... je sais aussi que
+vous aviez raison, mille fois raison... je sais que vous vous êtes
+conduit en preux chevalier... Dites-moi, la dame en question était votre
+fiancée?...
+
+Sanine fronça légèrement les sourcils.
+
+--Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, je
+vois que cela vous est désagréable... Pardonnez-moi... je ne demande
+rien! Ne vous fâchez pas.
+
+À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main.
+
+--Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame
+Polosov.
+
+--On va servir le dîner... Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans
+l'_Abeille du Nord_?... Le prince Gromoboï est mort.
+
+Maria Nicolaevna leva la tête.
+
+--Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme!
+
+Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta:
+
+--Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de ma
+naissance, ce prince ornait mon appartement de camélias... Cependant, ce
+n'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver en
+prévision de cette surprise?... Il devait avoir au moins soixante-et-dix
+ans? demanda-t-elle à son mari.
+
+--Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publie
+aussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï.
+
+--Tant mieux!
+
+--Veux-tu que je te les lise?
+
+--Non, je n'y tiens pas... Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votre
+main, Dmitri Pavlovitch.
+
+Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé.
+
+Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout
+chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et
+surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus
+d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste.
+
+Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et
+les menteurs. Et elle en trouvait partout...
+
+On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle
+racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était
+enfant.
+
+Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que
+la plupart des jeunes femmes de son âge.
+
+Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de
+loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux
+blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient
+très bien.
+
+--Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari... tu
+t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort... Je
+t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela...
+
+--Non, je n'y tiens pas... répondit Polosov en coupant l'ananas avec un
+couteau d'argent.
+
+Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.
+
+--Eh bien! notre pari, le tiens-tu?
+
+--Oui, je le tiens!
+
+--Bien, mais tu le perdras.
+
+Polosov poussa son menton en avant.
+
+--Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria
+Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras.
+
+--Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine.
+
+--Non... je ne peux pas vous en parler maintenant... plus tard, répondit
+Maria Nicolaevna, et elle rit.
+
+Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture était
+avancée.
+
+Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôt
+dans son fauteuil.
+
+--N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov de
+l'antichambre.
+
+--Ne crains rien! J'écrirai... je suis un homme ponctuel.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et sa
+troupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routine
+banale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtres
+allemands de l'époque... Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la
+direction du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle du
+genre.
+
+Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov»--et
+Dieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge!--il est évident
+qu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au _Stadt-Director_,
+toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salon
+entouré de divans.
+
+Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les
+écrans qui séparaient la loge du théâtre.
+
+--Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.--Ils viendraient tous
+m'ennuyer l'un après l'autre.
+
+Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que la
+loge semblât vide.
+
+L'orchestre joua l'ouverture des _Noces de Figaro_... Le rideau se leva.
+On donnait, ce soir-là, une de ces pièces allemandes dans lesquelles les
+auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue
+choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée
+«profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique»
+et exhalant un ennui... asiatique, comme il existe un choléra asiatique.
+
+Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand le
+jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune
+premier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants
+et un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, un
+pantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peau
+de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa
+poitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit
+à hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir.
+
+--Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans la
+dernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette
+célébrité allemande.
+
+Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge.
+
+--Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à
+côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.
+
+Sanine obéit.
+
+Maria Nicolaevna le regarda.
+
+--Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec
+vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail
+l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une
+famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon
+gouverneur... c'était ma première... non, ma seconde passion... La
+première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don.
+J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une
+soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un
+passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en
+français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait
+les cils longs comme cela.
+
+Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du
+pouce indiqua la moitié de sa longueur.
+
+--Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait
+monsieur Gaston!... Je dois vous dire qu'il était très savant et très
+sévère, il était Suisse... il avait une tête très énergique... des
+favoris noirs comme la poix... un profil grec... et des lèvres qui
+semblaient coulées en bronze!... Je le craignais! C'est le seul homme
+que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de
+mon frère, qui est mort depuis... Il s'est noyé... Une bohémienne m'a
+prédit aussi une mort violente... mais ces prédictions sont des
+enfantillages... Je n'y crois pas... Pouvez-vous vous figurer mon mari
+armé d'un stylet?...
+
+--La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.
+
+--Bêtises que tout cela! Niaiseries!... Vous êtes superstitieux?... Je
+ne le suis pas du tout... Ce qui doit arriver, arrivera... Monsieur
+Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la
+mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher
+au-dessus de ma tête... il se couchait tard et mon cœur se pâmait alors
+de vénération ou d'un autre sentiment... Mon père savait à peine lire et
+écrire... mais il nous a donné une bonne instruction... Vous ne vous
+doutez pas que je sais un peu de latin?
+
+--Vous savez le latin?
+
+--Oui, moi... C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,... j'ai lu avec
+lui l'Éneïde... c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages...
+Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt...
+
+--Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine.
+
+Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'une
+idée très vague de l'_Énéïde_.
+
+Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté et
+en-dessous.
+
+--N'allez pas on conclure que je suis très savante... Eh! mon Dieu, non,
+je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent... C'est à
+peine si je sais écrire... et je ne suis pas capable de lire à haute
+voix... je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre... Voilà
+comment je suis,--rien de plus, rien de moins!
+
+Elle écarta les bras.
+
+--Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas
+écouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la place
+du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et
+secondement parce que je suis en arrière avec vous... Vous m'avez
+raconté hier votre vie.
+
+--Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine.
+
+Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit:
+
+--Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs,
+cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les
+coussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariage
+d'amour et après un duel... peut-il penser à autre chose?
+
+Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de son
+éventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait.
+
+Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenait
+pas à se débarrasser depuis deux jours.
+
+Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et
+achevait de le troubler.
+
+--Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine.
+
+Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation,--ils
+attendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même.
+
+Quelqu'un éternua sur la scène.
+
+Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou
+«d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toute
+la pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire.
+
+Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine.
+
+Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il était
+content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait.
+
+Oh! si Gemma le voyait!
+
+--Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vous
+annonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» et
+personne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Et
+pourtant où est la différence?... Vraiment, c'est étrange.
+
+Sanine éprouva un sentiment de dépit.
+
+--Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna... Il y a des gens qui
+n'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!... Puis si vous
+voulez parler de mariages étranges...
+
+Il se tut subitement et se mordit la langue...
+
+Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de sa
+main.
+
+--Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez... Je comprends ce que vous
+avez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé,
+je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre... Je
+connais bien votre époux... je le connais depuis l'enfance!...» Voilà ce
+que vous avez voulu dire, vous qui savez nager...
+
+--Permettez, dit Sanine!...
+
+--N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevna
+avec insistance... regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai
+pas deviné juste!
+
+Sanine ne savait plus que faire de ses yeux.
+
+--Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument,
+dit-il enfin.
+
+Maria Nicolaevna branla la tête.
+
+--Oui, oui... Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est
+la raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est ni
+pauvre, ni bête... et pas trop mal?... Peut-être ne vous souciez-vous
+pas de le savoir?... Mais c'est égal... Je vous en dirai la raison,
+seulement pas tout de suite... après la fin de l'entr'acte... Je crains
+qu'on ne vienne nous déranger...
+
+Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loge
+s'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore
+jeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nez
+aplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris,
+portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un
+pince-nez par-dessus les lunettes,--apparut dans l'entrebâillement de la
+porte en un sourire répugnant... Cette tête salua, et un cou musculeux
+saillit de l'ouverture.
+
+Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir:
+
+--Je n'y suis pas! _Ich bin nicht zu hause!..._ Kchch... Kchkch...
+
+La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme en
+sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: _sehr
+Gut! sehr Gut!_--et disparut.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine.
+
+--Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou _lohn-laquai_
+(valet à gages) si vous voulez... Il est payé par l'entrepreneur du
+théâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable,
+splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre... Il
+aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le
+théâtre que j'y suis... Après tout, cela m'est égal...
+
+L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!...
+
+Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.
+
+--Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan:
+puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu
+d'admirer votre fiancée,--non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vous
+fâchez pas--je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser
+aller où bon vous plaira... Maintenant écoutez ma confession...
+Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde?
+
+--La liberté! dit Sanine.
+
+Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.
+
+--Oui, Dmitri Pavlovitch--dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra
+avec un accent de sincérité irrécusable... la liberté avant tout et
+par-dessus tout!... Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'y
+a rien là de méritoire--mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à ma
+mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop
+près, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a
+contribué aussi à m'ouvrir les yeux... Maintenant vous comprenez
+pourquoi j'ai épousé Polosov... avec lui je suis libre, tout à fait
+libre, comme l'air, libre comme le vent!... Et je le savais avant de me
+marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque...
+
+Elle se tut et jeta de côté son éventail.
+
+--Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir un
+peu... c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser... mais je
+ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes... et quand il le
+faut, je me laisse aller... et ne m'inquiète plus de rien... J'ai encore
+un dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pas
+de comptes à rendre... et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond),
+eh bien! là-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra... lorsqu'on me
+jugera là-haut,--moi, je ne serai plus moi!... Vous m'écoutez? Je ne
+vous ennuie pas?
+
+Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête:
+
+--Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec
+curiosité... seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me
+racontez tout cela?
+
+Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan.
+
+--Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de
+modestie?
+
+Sanine leva la tête encore un peu plus haut.
+
+--Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme,
+mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage--parce que
+vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisante
+pas... Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notre
+rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une
+impression fausse... C'est pour cette raison que je vous ai amené ici,
+que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité,
+oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez... je sais que vous
+aimez une autre femme et que vous allez vous marier... Vous voyez bien
+que je suis désintéressée... Pourtant... voilà une bonne occasion pour
+vous de dire: _cela ne tire pas à conséquence_.
+
+Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat de
+rire--et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même,
+puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose
+qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse.
+
+«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beau
+serpent!»
+
+--Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désire
+voir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laide
+qu'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que le
+gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire les
+jeunes gens.
+
+Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses
+deux mains effleura les doigts du jeune homme.
+
+--Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez... je ne me
+laisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne.
+J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres,
+pas plus que pour moi... Et maintenant tirez-vous un peu de côté et
+écoutons la pièce.
+
+Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette--et Sanine
+suivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de la
+loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de
+ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissait
+à tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtout
+pendant les dernières minutes.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au
+bout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent à
+parler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine se
+montra beaucoup moins taciturne.
+
+Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça de
+lui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si Maria
+Nicolaevna tenait à des «théories».
+
+Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments de
+la jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou
+capitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sa
+sauvagerie!...»
+
+Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait
+absorbée, et tout à coup reprenait l'offensive... Et pendant ce temps
+leurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne se
+détournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se
+promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, il
+est vrai, mais il souriait...
+
+Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir
+de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté de
+l'amour et du mariage... C'est un lieu commun: toutes ces abstractions
+sont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ.
+
+Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans
+cet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la
+pudeur virginale,--Dieu sait d'où ces vertus lui venaient--alors, oui
+alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse.
+
+L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure
+fâcheuse.
+
+Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment se
+concentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni
+de se juger.
+
+Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps.
+
+Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairement
+on se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notre
+salut.»
+
+Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son
+châle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis
+mœlleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras du
+jeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de la
+loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos
+le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria
+Nicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice.
+
+--Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le
+jeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère mal
+dissimulée dans la voix.
+
+--Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe... Restez!
+ajouta-t-elle d'une voix impérative.
+
+Et elle sortit vivement en entraînant Sanine.
+
+--Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mes
+talons! cria Daenhoff au critique.
+
+Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère.
+
+--_Sehr gut, sehr gut,_ murmura le critique, et il disparut.
+
+Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un
+clin d'œil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta
+après elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partit
+d'un éclat de rire.
+
+--De quoi riez-vous? demanda Sanine.
+
+--Oh! excusez-moi, je vous en prie... mais il m'est venu à l'esprit que
+Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?...
+N'est-ce pas drôle?
+
+--Vous le connaissez intimement? demanda Sanine.
+
+--Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas.
+
+--Je ne m'en inquiète nullement.
+
+Maria Nicolaevna soupira.
+
+--Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!... Écoutez pourtant...
+Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?...
+N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez
+à Francfort... Nous reverrons-nous jamais?
+
+--En quoi puis-je vous être agréable?
+
+--Vous savez sans doute monter à cheval?
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une
+promenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons
+d'admirables chevaux... À notre retour nous terminerons notre affaire...
+et amen!... Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suis
+folle--c'est peut-être la vérité!--mais dites-moi tout de suite:
+J'accepte!
+
+Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture,
+mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit.
+
+--Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir.
+
+--Ah! vous avez soupiré! s'écria Maria Nicolaevna en contrefaisant
+Sanine... Voilà ce que c'est: le bouchon est tiré, il faut boire le
+vin... Mais non, non... Vous êtes charmant! Vous êtes un brave garçon!
+Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite,
+celle qui conclut les affaires... Prenez-la et croyez à ce serrement de
+main. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis... mais je suis
+un honnête homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi.
+
+Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette main
+à ses lèvres.
+
+Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle resta
+silencieuse jusqu'à ce que la voiture stoppât devant l'hôtel.
+
+Elle se disposa à descendre... Sanine sentit sur sa joue un attouchement
+rapide et brûlant; l'avait-il rêvé?
+
+--À demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, éclairée par les
+quatre bougies du candélabre que le portier tout chamarré d'or avait
+saisi entre ses mains, dès qu'il l'avait aperçue.
+
+Elle tenait les yeux baissés: «À demain!»
+
+En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre de
+Gemma... Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitôt pour se
+dissimuler à lui-même cette impression.
+
+La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes.
+
+Elle était heureuse d'apprendre que «l'affaire avait si bien commencé»,
+elle exhortait Sanine à la patience, l'assurait que tout irait bien et
+d'avance se réjouissait de son retour.
+
+Sanine trouva cette lettre un peu sèche, mais il prit quand même une
+feuille de papier et une plume... puis il les jeta de côté.
+
+--À quoi bon écrire... je retournerai demain... Il en est temps! Il en
+est grand temps!
+
+Il se coucha aussitôt et s'efforça de s'endormir tout de suite.
+
+S'il avait essayé de veiller, il aurait sans doute pensé à Gemma, mais,
+sans savoir pourquoi, il avait honte de penser à elle. Sa conscience
+n'était pas tranquille... Mais il la calmait en se disant que le
+lendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se délivrerait pour
+toujours de cette folle--et qu'il oublierait toutes ces intrigues.
+
+Les hommes faibles, quand ils se parlent à eux-mêmes, emploient
+volontiers des mots énergiques!
+
+_Et puis... cela ne tire pas à conséquence!_
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Telles étaient les réflexions que faisait Sanine en se couchant. Mais
+quelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevna
+heurta à sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il la
+vit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la traîne de son
+amazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme posé sur les lourdes
+tresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'épaule, et un sourire
+provocant sur les lèvres, dans les yeux, sur tout le visage.
+
+Que se dit Sanine en ce moment?...
+
+--Eh bien! êtes-vous prêt, lui cria gaîment madame Polosov.
+
+Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau.
+
+Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe de
+tête et descendit en courant l'escalier.
+
+Il la suivit à la hâte.
+
+Les chevaux attendaient déjà dans la rue devant le perron. Ils étaient
+trois; une cavale pur-sang d'un roux doré, avec des naseaux secs et
+découvrant les dents, des yeux noirs à fleur de tête, des jambes de
+cerf, un peu grêle, mais élégante et chaude comme le feu--elle était
+destinée à Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine était vigoureux, large,
+un peu lourd, sans marques; le troisième cheval était pour le groom.
+
+Maria Nicolaevna sauta légèrement sur son coursier. La cavale piaffa, se
+tourna de tous côtés, relevant la queue et ployant la croupe, mais Maria
+Nicolaevna, excellente écuyère, la maintint sur place.
+
+Elle voulait dire adieu à Polosov, qui sortit sur le balcon coiffé de
+son fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir de
+batiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant.
+
+Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravache
+esquissa un salut à l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coup
+l'encolure ambrée et plate de son cheval. La cavale se dressa sur ses
+jambes de derrière, bondit en avant et partit d'une allure élégante et
+matée, frémissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humant
+l'air et reniflant avec impétuosité...
+
+Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible se
+balançait d'aplomb avec souplesse et harmonie, étroitement soutenue et
+dégagée par le corset.
+
+Madame Polosov retourna la tête et du regard appela Sanine. Ils
+cheminèrent de front.
+
+--Voyez comme il fait beau! s'écria-telle... Je vous le dis pour la
+dernière fois avant de nous séparer--vous êtes adorable--et vous ne vous
+repentirez pas d'être venu.
+
+En prononçant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements de
+tête affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroles
+et les rendre plus pénétrantes.
+
+Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut étonné: son
+visage avait cette expression posée que prennent les enfants quand ils
+sont très, très sages.
+
+Les chevaux allèrent au pas jusqu'à la barrière, assez rapprochée, puis
+ils partirent d'un grand trot.
+
+Le temps était beau; un vrai ciel d'été; le vent venait à leur rencontre
+et bruissait et sifflait agréablement aux oreilles.
+
+Ils éprouvaient un sentiment de bien-être: la conscience d'une vie jeune
+et puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; ce
+sentiment grandissait de minute en minute.
+
+Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas;
+Sanine suivit son exemple.
+
+--Voilà pourquoi il vaut la peine de vivre! s'écria l'amazone avec un
+soupir profond et heureux. Quant on réussit à faire ce qui semblait
+impossible, il faut s'en saouler jusque-là!
+
+Elle passa rapidement la main sous son menton.
+
+--Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne en
+ce moment... Il me semble que j'embrasserais le monde entier!... Non,
+pas tout entier... En voilà un que je n'embrasserais pas...
+
+Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vêtu et
+qui suivait le bord de la route à côté d'eux.
+
+--Mais je suis prête à le rendre heureux... Voici pour vous, eh!
+cria-t-elle en allemand.
+
+Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encore
+les porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avec
+un bruit sec.
+
+Le passant étonné s'arrêta.
+
+Maria Nicolaevna éclata de rire et mit son cheval au galop.
+
+--Êtes-vous toujours aussi gaie quand vous allez à cheval? demanda
+Sanine à madame Polosov quand il l'eut rejointe.
+
+Maria Nicolaevna tira brusquement les rênes, elle n'arrêtait jamais
+autrement son cheval.
+
+--Je voulais seulement échapper aux remerciements... Les remerciements
+gâtent mon plaisir... Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laissé
+ma bourse, mais pour le mien... Pourquoi me remercierait-il?...
+Qu'est-ce que vous m'avez demandé tout à l'heure? Je n'ai pas entendu.
+
+--Je vous ai demandé... j'ai voulu savoir pourquoi vous êtes si gaie
+aujourd'hui?
+
+Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'eût pas entendu la question,
+soit qu'elle jugeât inutile de répondre, elle dit:
+
+--Savez-vous... ce groom qui se balance derrière nous, m'agace...
+Comment nous débarrasser de lui?
+
+Elle sortit vivement un carnet de sa poche.
+
+--Je vais lui remettre une lettre à porter à la ville... Non, cela ne va
+pas... Ah! cette fois j'ai trouvé!... N'est-ce pas un traiteur, là-bas,
+devant vous?
+
+Sanine regarda dans la direction indiquée.
+
+--Oui, c'est un restaurant, il me semble.
+
+--Parfait!... Je vais lui dire de rester là et de boire de la bière
+jusqu'à notre retour.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il pensera?
+
+--Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout,
+il boira de la bière, et voilà tout... Allons, Sanine--elle l'appelait
+pour la première fois Sanine tout court--en route, au trot!
+
+Quand les cavaliers se trouvèrent devant le restaurant, Maria Nicolaevna
+appela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissance
+et de tempérament, porta sans dire un mot la main à la visière de sa
+casquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride.
+
+--Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. Où
+irons-nous? Au nord, au midi, à l'occident, à l'orient?... Regardez, je
+suis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua du
+bout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est à nous.
+Eh bien! vous voyez ces montagnes.--Ah! quelles forêts! Là-bas, dans les
+monts, dans les monts... _In die Berge, In de Berge, wo die Freiheit
+thront._--(Dans les monts, dans les monts où règne la liberté.)
+
+Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un étroit chemin à peine
+frayé qui semblait, en effet, conduire directement à la montagne.
+
+Sanine s'élança sur ses pas.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+L'étroit chemin devint bientôt un sentier à peine visible et finit par
+s'effacer complètement, coupé par un fossé.
+
+Sanine était d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna se
+récria:
+
+--Non, non, je veux aller à la montagne. Allons à travers champs, tout
+droit, comme les oiseaux volent.
+
+Elle obligea son cheval à sauter par-dessus le fossé. Sanine en fit
+autant.
+
+De l'autre côté s'étendait une prairie, d'abord sèche, ensuite humide et
+qui finit dans un marécage; on voyait l'eau sourdre partout et former
+par place des mares.
+
+Maria Nicolaevna conduisit exprès son cheval en plein dans le marais, et
+se mit à rire en criant:
+
+--Faisons l'école buissonnière! Vous savez ce que c'est que de chasser
+au moment des eaux printanières, demanda-t-elle à Sanine.
+
+--Je le sais, répondit le jeune homme.
+
+--J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Je
+l'accompagnais souvent... au printemps, c'est adorable!... Nous aussi,
+aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanières...
+Seulement je vois que vous êtes un vrai Russe, et vous voulez épouser
+une Italienne... Enfin, c'est votre sort!... Tiens! encore un fossé!
+Hop, hop, hop!...
+
+La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola,
+ses cheveux se déroulèrent sur son dos.
+
+Sanine voulut sauter à bas de son cheval pour ramasser le chapeau, mais
+l'amazone le retint:
+
+--Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-même...
+
+Elle se pencha très bas tout en restant en selle, accrocha le voile avec
+le manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sans
+relever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip!
+
+Sanine galopait à côté de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait les
+fossés, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissant
+la montagne, redescendant le versant opposé, et tout le temps il gardait
+les yeux attachés sur le visage de sa compagne.
+
+Quel éclat! tout ce visage s'épanouissait: les yeux se dilataient,
+avides, clairs, sauvages; les lèvres s'ouvraient, les narines
+palpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardait
+droit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son âme semblait
+s'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, du
+ciel, du soleil et même de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoi
+rencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore,
+encore...
+
+--Sanine, cria-t-elle... c'est tout à fait comme dans la _Lénore_ de
+Burger; seulement vous n'êtes pas mort? N'est-ce pas, vous n'êtes pas
+mort? Moi, je suis bien vivante...
+
+Ce n'était plus une amazone qui galopait, c'était un jeune centaure
+féminin--demi-animal, demi-Dieu!--Et cette terre docile et bien
+disciplinée s'étonne devant la bacchante qui la piétine.
+
+Enfin, Maria Nicolaevna arrêta son cheval trempé de sueur et couvert de
+boue.
+
+La cavale fléchissait sous l'écuyère, et le puissant et lourd étalon de
+Sanine perdait son souffle.
+
+--Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmure
+d'extase.
+
+--C'est beau! répondit avec transport Sanine.
+
+Son sang bouillonnait aussi.
+
+--Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore!
+
+Elle lui tendit la main, son gant était déchiré.
+
+--Je vous ai dit que je vous amènerais dans la forêt, «vers les monts!
+vers les montagnes!»
+
+En effet, couronnée par un mont altier, la montagne se dressait à deux
+cents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers.
+
+--Regardez, voici le chemin... Rajustons-nous un peu... et en route!
+Mais au pas!... Il faut permettre à nos chevaux de respirer un peu.
+
+Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevna
+rejeta en arrière ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira.
+
+--Mes mains sentiront le cuir, dit-elle... Mais cela nous est égal.
+
+Elle souriait et Sanine souriait aussi.
+
+Cette course échevelée les avait rapprochés et unis.
+
+--Quel âge avez-vous? demanda-t-elle tout à coup.
+
+--Vingt-deux ans.
+
+--Est-ce possible?... Moi aussi j'ai vingt-deux ans... C'est un bon
+âge... Additionnez toutes nos années et vous serez encore loin de la
+vieillesse... Pourtant il fait chaud... Dites-moi, est-ce que je suis
+rouge?
+
+--Comme une fleur de pavot!...
+
+Elle passa son mouchoir sur son visage.
+
+--Dès que nous serons dans le bois, il fera frais... C'est un vieux
+bois... comme qui dirait un vieil ami... Avez-vous des amis?...
+
+Sanine réfléchit un instant.
+
+--Oui, j'en ai... mais peu... De vrais amis, je n'en ai pas...
+
+--Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux... ce cheval, par
+exemple, c'est aussi un ami... Comme il me porte délicatement! Ah! oui,
+l'on est très bien ici! Est-il possible que je parte pour Paris
+après-demain?
+
+--Est-ce possible? répéta Sanine.
+
+--Et vous, vous partirez pour Francfort?
+
+--Oh! moi, certainement, je retournerai à Francfort.
+
+--Eh bien! allez-y... Je vous donnerai ma bénédiction... Mais
+aujourd'hui, c'est notre jour, à nous, à nous... rien qu'à nous!
+
+Les chevaux avaient atteint la lisière du bois et ils pénétrèrent dans
+la forêt. L'ombre fraîche les enveloppa doucement de toutes parts.
+
+--Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna... Allons au plus
+profond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine.
+
+Les chevaux avançaient lentement dans les profondeurs de la forêt, se
+balançant et reniflant.
+
+Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engagea
+dans un défilé très étroit. L'odeur de la bruyère, des fougères, de la
+résine de pin, de la fane de l'année précédente montait du sol... des
+crevasses de rochers bruns s'exhalait une fraîcheur pénétrante... Des
+deux côtés du chemin s'élevaient des monticules couverts de mousse
+verte.
+
+--Arrêtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur ce
+velours. Aidez-moi à descendre de cheval.
+
+Sanine mit pied à terre et courut auprès de madame Polosov. Elle
+s'appuya sur ses épaules, sauta vivement à terre, et s'assit sur un
+tertre de mousse.
+
+Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride.
+
+Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui.
+
+--Sanine, savez-vous oublier?
+
+Sanine se rappela ce qui s'était passé la veille en voiture...
+
+--Est-ce une question... ou un reproche? demanda-t-il.
+
+--De ma vie je n'ai adressé un reproche à quelqu'un... Croyez-vous aux
+ensorcellements?
+
+--Comment?
+
+--Par des enchantements... comme disent chez nous les moujiks dans leurs
+chansons.
+
+--Ah! voilà ce que vous voulez dire.
+
+--Oui... c'est cela... j'y crois... y croyez-vous?
+
+--L'ensorcellement... l'enchantement... répéta Sanine... Tout est
+possible dans ce monde... Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'y
+crois... Je ne me reconnais plus...
+
+Maria Nicolaevna réfléchit un instant puis regarda autour d'elle.
+
+--Il me semble que je connais cet endroit... Sanine, regardez s'il n'y a
+pas une croix rouge sur le tronc de ce grand chêne, derrière... Y
+est-elle?
+
+Sanine s'approcha de l'arbre...
+
+--Oui, il y a une croix.
+
+Maria Nicolaevna sourit:
+
+--Ah bon! Je sais maintenant où nous nous trouvons... Nous ne nous
+sommes pas écartés de notre route... Qui est-ce qui cogne comme ça?...
+Un bûcheron?
+
+Sanine regarda dans la direction du bruit.
+
+--Oui... un homme coupe les branches mortes...
+
+--Je veux mettre mes cheveux en ordre... On peut me voir et me juger...
+
+Elle souleva son chapeau et se mit à natter ses longues tresses,
+gravement et sans prononcer une parole.
+
+Sanine restait toujours debout devant elle.
+
+Les formes élégantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous les
+plis sombres du drap, auquel ici et là se collaient des brins de mousse.
+
+Un des chevaux tout à coup se secoua derrière Sanine. Le jeune homme
+tressaillit de la tête aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux,
+ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon.
+
+Il disait la vérité en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. En
+effet, il était ensorcelé... Tout son être était possédé d'une seule
+pensée, d'un seul désir.
+
+Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pénétrant.
+
+--Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau...
+Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici... Non.. attendez!... Ne
+vous éloignez pas... Qu'est-ce qu'on entend?
+
+Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, ébranlant l'air
+dans le bois.
+
+--Est-ce possible? Le tonnerre?
+
+--On dirait, en effet, que c'est le tonnerre...
+
+--Mais c'est une véritable fête... Quelle fête... C'est la seule chose
+qui nous manquait...
+
+Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longs
+roulements.
+
+--Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier de
+l'Énéïde?... _Eux_ aussi ils ont été surpris par l'orage dans une
+forêt... Maintenant, sauvons-nous.
+
+Elle se releva d'un bond.
+
+--Amenez-moi mon cheval... Présentez-moi votre main... Ainsi... Je ne
+suis pas lourde.
+
+Elle s'élança en selle, légère comme un oiseau.
+
+Sanine remonta à cheval.
+
+--Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
+
+--Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout en
+rassemblant les brides.
+
+--Suivez-moi, cria-t-elle à Sanine d'un ton de commandement.
+
+Elle rejoignit le sentier et après avoir passé la croix rouge, elle
+descendit dans un chemin enfoncé, arriva à un carrefour, tourna à
+droite, et de nouveau gravit la montagne.
+
+L'amazone savait évidemment où elle allait, le chemin qu'elle avait
+choisi pénétrait toujours plus dans les profondeurs de la forêt.
+
+Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elle
+avançait d'un air impérieux, et Sanine la suivait docilement sans une
+étincelle de volonté dans son cœur qui se pâmait.
+
+Une pluie fine commença à tomber. Maria Nicolaevna accéléra la marche de
+son cheval et Sanine en fit autant.
+
+Enfin, à travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperçut à l'abri
+du rocher gris une misérable hutte avec une porte dans le mur formé de
+branches entrelacées.
+
+Maria Nicolaevna obligea son cheval à se frayer un passage entre les
+sapins, puis elle sauta à terre, et courut devant l'entrée de la
+guérite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: Énée!
+
+ * * * * *
+
+Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagnés du
+groom, qui dormait en selle, rentraient dans leur hôtel à Wiesbaden.
+
+Polosov vint au-devant de sa femme en tenant à la main la lettre qu'il
+avait écrite au régisseur, mais ayant regardé avec attention Maria
+Nicolaevna, son visage exprima du mécontentement et il dit à demi-voix:
+
+--Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute réponse madame
+Polosov haussa les épaules.
+
+Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria
+Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre.
+
+--Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort?
+
+--Je vais où tu seras,--et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu me
+chasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sa
+dominatrice.
+
+Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune homme
+et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait
+lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un
+sifflement de serpent triomphant sur les lèvres--tandis que ses yeux
+larges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que le
+rassasiement et la férocité impitoyable de la victoire.
+
+Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses
+papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de
+grenat.
+
+Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans sa
+mémoire.
+
+Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosov
+des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il
+revécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et ne
+voulut plus se souvenir.
+
+Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut... Oh, non! Il savait, il ne
+savait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais la
+honte l'étouffait--même en ce jour, après tant d'années écoulées, il a
+peur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait,
+noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas à
+sa mémoire de se taire.
+
+Mais il a beau se détourner de ces souvenirs, il ne parvient pas à les
+effacer complètement.
+
+Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il a
+envoyée à Gemma et pour laquelle il n'a pas reçu de réponse...
+
+Après une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chez
+elle?... Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honnêteté
+pour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confiance
+en lui, tout respect de soi-même, il ne pouvait plus rien garantir.
+
+Sanine se rappela encore comment, après--ô honte!--il envoya le valet de
+Polosov à Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, il
+ne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pour
+Paris! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la cour
+à son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague de
+fer comme celle que Maria Nicolaevna avait donnée à Sanine!!!
+
+Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore.
+
+Un matin le garçon lui remit une carte de visite portant le nom de
+Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modène. Et
+Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put échapper à une
+rencontre dans le couloir.
+
+Il revoit le visage irrité de l'ex-chanteur dont le toupet se hérissait
+encore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore ses
+exclamations et ses malédictions: _Maledizione!_
+
+Ces mots affreux retentissent encore à ses oreilles: _Codardo! Infame
+traditore!_ (Lâche, traître infâme.)
+
+Sanine ferme les yeux et secoue la tête, il regarde à droite, à gauche,
+mais malgré lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'étroite
+banquette de devant; sur les sièges du fond sont confortablement assis
+Maria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement la
+voiture loin de Wiesbaden... à Paris! à Paris!
+
+Polosov mange une poire que Sanine lui a préparée, et Maria Nicolaevna
+le regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connaît déjà, le
+sourire du propriétaire, du seigneur...
+
+Mais, ô Dieu! là, au coin de la rue, un peu après la sortie de la
+ville--n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio!
+Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché.
+
+Y a-t-il longtemps que ce jeune cœur adorait en lui un héros, un
+idéal?--Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que Maria
+Nicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder,--ce
+visage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant de
+ressemblance avec _d'autres yeux_, s'attachent sur Sanine et les lèvres
+se serrent... puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure...
+
+Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine--à qui? À Tartaglia qui
+est là, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de
+cet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable...
+Quelle honte!
+
+Enfin--la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes les
+viles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni de
+se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé.
+
+Ensuite vient le retour dans la patrie--la vie brisée, vidée; le petit
+train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins
+amer et non moins inutile.
+
+C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une
+douleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'une
+dette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue.
+
+Le calice est rempli... Assez!
+
+Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soit
+encore là? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour ne
+l'a-t-il pas retrouvée?
+
+Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions,--et
+déjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il a
+pu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant de
+passion... pour une femme qu'il n'a jamais aimée?...
+
+Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leur
+annonçant qu'il parlait pour l'étranger.
+
+Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittait
+Saint-Pétersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler un
+appartement confortable et de prendre un abonnement à l'Opéra-Italien où
+devait chanter la Patti en personne... Oui, la Patti, la Patti
+elle-même!...
+
+Les amis de Sanine recherchèrent les causes de son départ, mais les
+hommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui,
+et le jour où Sanine partit pour l'étranger, une seule personne
+l'accompagna à la gare; c'était son tailleur, un Français, qui avait
+l'espoir de faire régler une note en souffrance «pour un saute-en-barque
+en velours noir... et tout à fait chic.»
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Sanine avait annoncé à ses amis qu'il partait pour l'étranger, mais il
+ne leur avait pas dit où il allait.
+
+Il se rendit directement à Francfort. Le quatrième jour il arriva dans
+cette ville où il n'était pas revenu depuis 1840.
+
+L'hôtel du «Cygne Blanc» était toujours à la même place, mais n'était
+plus un hôtel de premier ordre.
+
+La _Zeile_, la rue principale de Francfort, avait peu changé, mais il ne
+restait plus trace de la rue où se trouvait jadis la confiserie Roselli.
+
+Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et où il
+ne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pour
+faire place à de hautes constructions et à d'élégantes villas; même le
+jardin public où Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'était
+agrandi et avait changé au point que Sanine se demanda s'il ne s'était
+pas trompé de jardin?
+
+Comment se retrouver? À qui s'adresser? Trente ans s'étaient écoulés.
+
+Les personnes que Sanine avait interrogées n'avaient jamais entendu le
+nom de Roselli; le maître d'hôtel lui avait conseillé de prendre des
+renseignements à la Bibliothèque publique, où il trouverait de vieux
+journaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils les
+indications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer.
+
+Dans son désespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber.
+
+Oh! celui-là, tout le monde le connaissait, mais ces renseignements
+n'éclairèrent pas Sanine sur ce qu'il désirait savoir. L'élégant commis,
+sa fortune faite, s'était livré à des spéculations, avait fait faillite
+et était mort en prison...
+
+Ces nouvelles d'ailleurs laissèrent Sanine très indifférent, et il
+commençait à se dire qu'il avait agi précipitamment en venant comme cela
+à Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tomba
+sur le nom de Von Daenhoff, major en retraite.
+
+Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire à l'adresse
+indiquée, sans savoir si ce Daenhoff était l'officier qu'il avait connu,
+ou, dans le cas où ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que la
+famille Roselli était devenue.
+
+Mais le noyé s'accroche à une paille.
+
+Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme à tête
+blanche il reconnut d'emblée son ancien adversaire.
+
+Daenhoff le reconnut également et fut très content de le voir, cela lui
+rappelait sa jeunesse et ses aventures.
+
+Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuis
+longtemps émigré en Amérique, à New-York, que Gemma avait épousé un
+négociant et que le major connaissait un marchand de Francfort qui
+devait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avec
+l'Amérique.
+
+Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse--et, ô joie!
+son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York,
+Broadway n° 501.
+
+Il est vrai qu'elle datait de 1863.
+
+--Espérons, s'écria Daenhoff, que notre beauté de Francfort est encore
+de ce monde et qu'elle demeure toujours à New-York.
+
+Puis, baissant la voix, il ajouta:
+
+--À propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui était
+à Wiesbaden--madame von Bo... von Bozolov.--Elle vit toujours?
+
+--Non, répondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte.
+
+Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine détournait la tête et
+se renfrognait, il ne dit plus rien et se retira.
+
+ * * * * *
+
+Le jour même Sanine envoya une lettre à madame Gemma Slocum à New-York.
+Il lui dit qu'il lui écrivait de Francfort où il était venu à sa
+recherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit
+d'espérer une réponse, car il ne méritait pas son pardon; il n'avait
+qu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuis
+longtemps oublié jusqu'à son existence.
+
+Il ajouta qu'il s'était décidé subitement à lui écrire à la suite d'une
+circonstance qui avait évoqué devant lui les images du passé avec une
+force extraordinaire.
+
+Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de ne
+pas se méprendre sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire cette
+lettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'une
+faute, qu'il avait cruellement expiée, n'avait pas été pardonnée. Il
+l'implorait de lui écrire seulement deux mots pour lui dire comment elle
+se trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'était choisie.
+
+«En m'envoyant ne fût-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant sa
+lettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle âme, et je
+vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier soupir. Je suis
+actuellement à l'hôtel du _Cygne Blanc_, à Francfort, et j'attendrai ici
+votre réponse jusqu'au printemps.» Il souligna ces derniers mots.
+
+Sanine expédia sa lettre et l'attente commença.
+
+Il passa six semaines à l'hôtel sans sortir de sa chambre et ne voyant
+personne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui écrire n'ayant pas son
+adresse, et Sanine s'en félicitait; il savait que lorsqu'il recevrait
+une lettre, il saurait de _qui_ elle vient.
+
+Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres sérieux,
+des livres d'histoire.
+
+Ces lectures prolongées, ce silence, cette vie repliée sur soi-même
+répondait à son état d'âme. Il savait gré à Gemma de la lui avoir
+indirectement procurée.
+
+Mais est-elle vivante? Lui répondra-t-elle?
+
+Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbre
+américain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe était
+d'écriture anglaise.
+
+Sanine ne reconnut pas cette écriture et son cœur se serra. Il avait
+peur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma!
+
+Il fondit en larmes.
+
+Ce nom écrit au bas de la page sans être accompagné du nom de famille
+était un gage de pardon.
+
+Il déplia une fine feuille de papier à lettres bleu--une photographie
+tomba sur le plancher. Il la releva précipitamment, et resta ébahi:
+Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mêmes
+yeux, la même bouche, le même type de visage.
+
+Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.»
+
+La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de ne
+pas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha
+pas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé,
+mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sa
+rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait
+empêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avait
+été la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit
+ans elle vit heureuse et dans l'abondance.
+
+Leur maison est connue de tout New-York.
+
+Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une
+fille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie la
+photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à sa
+mère.
+
+Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre.
+
+Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille et
+son gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de
+ses enfants et élever ses petits-enfants.
+
+Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort la
+veille du jour fixé pour le départ de Francfort.
+
+«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle
+mort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans les
+rangs des _Mille_ avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuré
+chaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous en
+étions fiers,--et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous est
+sacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!»
+
+En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie
+de Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout
+la paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir,
+bien qu'une telle rencontre fût peu probable.
+
+Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette
+lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces
+sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La
+musique seule pourrait les exprimer.
+
+Sanine répondit immédiatement et envoya à Marianna Slocum «d'un ami
+inconnu», comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbement
+enchâssée de perles fines. Bien que ce présent fût d'une grande valeur,
+il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente années qui s'étaient écoulées
+depuis son séjour à Francfort, il avait gagné une fortune considérable.
+Il revint à Saint-Pétersbourg au commencement du mois de mai--mais pas
+pour longtemps probablement.
+
+On assure qu'il cherche à vendre son domaine et qu'il pense partir pour
+l'Amérique.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES ***
+
+***** This file should be named 35657-8.txt or 35657-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/5/6/5/35657/
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/35657-8.txt
@@ -0,0 +1,7751 @@
+The Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Eaux printanières
+
+Author: Ivan Tourgueneff
+
+Translator: Michel Delines
+
+Release Date: March 22, 2011 [EBook #35657]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+EAUX PRINTANIÈRES
+
+IVAN TOURGUENEFF
+
+Nouvelle traduction inédite de MICHEL DELINES
+
+PARIS
+
+ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe,
+Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus et
+appréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public.
+
+Ivan Tourgueneff avait débuté par les _Récits d'un Chasseur_, qui
+l'avaient d'emblée classé hors de pair.
+
+«Il acheva de s'insinuer dans les coeurs, dit M. Melchior de Voguë [_La
+Russie_. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du même
+ordre, avec des romans sentimentaux, comme _la Nichée de Gentilshommes_,
+dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, à
+la sobriété des moyens qui le produisent. Dans _Roudine_, il analysait
+le manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochait
+à ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait:
+«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas
+sûr que nous l'ayons inventé.» Dans _Pères et Fils_, il sondait le fossé
+infranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage et
+celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui
+allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrès
+croissants dans _Fumée_; il en décrivit les manifestations extérieures
+dans _Terres vierges_.
+
+»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et la
+domination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour la
+divination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous ses
+rivaux par la force du génie plastique; instruit à notre discipline
+intellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, _il est le
+seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; il
+est l'artiste par excellence_. Les courts récits de cet inimitable
+prosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste
+n'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussi
+rigoureuse perfection de forme.»
+
+Le moment est venu de réunir les oeuvres du plus parfait écrivain de ces
+derniers temps en une collection complète, que son prix modique rendra
+accessible à toutes les bourses même les plus modestes.
+
+La traduction de l'oeuvre de Tourgueneff a été confiée à M. Michel
+Delines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtemps
+apprécies par le public.
+
+Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume.
+
+
+
+
+EAUX PRINTANIÈRES
+
+... Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eaux
+printanières.
+
+(_Une vieille romance russe._)
+
+
+Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que son
+domestique eut allumé les bougies, il le congédia--et se jetant dans un
+fauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains.
+
+Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.
+
+Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommes
+instruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous les
+hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,--lui-même
+avait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, et
+cependant jamais encore ce _tædium vitæ_ dont parlent déjà les Romains,
+jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusement
+dominé, si violemment étreint.
+
+S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui,
+de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur
+d'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleur
+l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit
+d'automne;--et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni de
+cette amertume.
+
+Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne
+dormirait pas.
+
+Il se mit à réfléchir,... avec paresse, lourdement, méchamment.
+
+Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout ce
+qui est humain.
+
+Il passa en revue tous les âges,--lui-même venait d'entrer dans sa
+cinquante-deuxième année--et il n'en épargna aucun. Toujours le même
+effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujours
+se mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient.--Puis, tout à
+coup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige... et avec la
+vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui
+dévore et qui ronge... et après, le saut dans l'abîme!
+
+Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!... Heureux qui
+ne voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer,
+les maladies, les souffrances...
+
+La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètes
+la décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile et
+transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même il
+est assis dans une barque vacillante,--tandis que là-bas, sur ce fond
+sombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstres
+difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la
+folie, la misère, la cécité...
+
+Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter à
+la surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore une
+minute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!...
+
+Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer...
+il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui... Pourtant son
+heure viendra... il fera chavirer la barque...
+
+Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deux
+fois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant les
+tiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers,
+surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.
+
+Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne
+cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se
+délivrer des pensées qui le tourmentaient.
+
+Après avoir au hasard ouvert quelques lettres,--dans l'une, il trouva
+une fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur était
+passée,--il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettres
+de côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cette
+paperasse inutile.
+
+Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à coup
+largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de
+forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, sur
+une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.
+
+Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout à
+coup, il poussa un faible cri.
+
+Ses traits exprimèrent du regret et de la joie.
+
+C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a
+longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à coup
+lui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge.
+
+Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans le
+fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux
+mains.
+
+«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il.
+
+Et il se rappela des choses depuis longtemps passées.
+
+Voici les souvenirs évoqués par Sanine.
+
+
+
+
+I
+
+
+Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième
+année, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en
+Russie.
+
+Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant et
+presque sans famille.
+
+À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers de
+roubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenir
+un fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service de
+l'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.
+
+Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva à
+Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer à
+Saint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins de
+fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour
+le _beiwagen_, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Il
+avait donc beaucoup de temps à perdre.
+
+Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôtel
+du _Cygne Blanc_, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville.
+Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit
+un pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste que
+le _Werther_, et encore dans une traduction française. Il fit une
+promenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme il
+sied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir,
+fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites
+rues de Francfort.
+
+Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserie
+italienne. Giovanni Roselli.»
+
+Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la première
+boutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur les
+rayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie,
+des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocaux
+renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais
+le magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placée
+près de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes,
+teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le
+plancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panier
+de bois sculpté qui était renversé.
+
+Un bruit confus venait de la pièce voisine.
+
+Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée,
+puis haussant la voix, il cria:
+
+--Il n'y a personne?
+
+Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine resta
+frappé d'admiration...
+
+
+
+
+II
+
+
+Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur ses
+épaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie;
+ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main et
+l'entraîna, criant d'une voix haletante:
+
+--Venez vite, par ici, venez à son secours!
+
+Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cet
+appel, il resta cloué à la même place.
+
+Il n'avait jamais vu une telle beauté.
+
+La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:
+
+--Mais venez donc, venez!
+
+Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portait
+convulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense,
+que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrière
+elle.
+
+Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit,
+étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorze
+ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'était
+son frère.
+
+Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de
+marbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffus
+et noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcils
+immobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées.
+
+La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le
+plancher, l'autre était rejeté derrière la tête.
+
+L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravate
+étroite lui serrait le cou.
+
+La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.
+
+--Il est mort, il est mort! cria-t-elle.--Il y a un instant, il était
+assis ici, causant avec moi,--lorsque tout à coup il est tombé et,
+depuis, il n'a plus fait un mouvement... Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le
+sauver? Et maman qui n'est pas à la maison?
+
+Puis vivement, elle cria en italien:
+
+--Eh bien, Pantaleone, le médecin... As-tu ramené le médecin?
+
+--Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouée
+derrière la porte.
+
+Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dans
+une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de
+laine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses pieds
+ankylosés.
+
+Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveux
+gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissait
+par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au
+vieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue plus
+complète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse
+grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.
+
+--Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le
+vieillard en italien.
+
+Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux,
+chaussés de souliers hauts attachés par des rubans.
+
+--J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il.
+
+Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la
+bouteille.
+
+--Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille,
+et elle étendit la main du côté de Sanine.
+
+--Oh! Monsieur, oh! _mein Herr!_ vous ferez quelque chose pour nous
+venir en aide!
+
+--Il faut le saigner--c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.
+
+Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savait
+pertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des
+attaques d'apoplexie.
+
+--C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il
+à Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.
+
+Le vieux releva son minois ratatiné.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez?
+
+--Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français.
+
+--Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.
+
+Le vieillard comprit enfin.
+
+--Ah! des brosses, _Spazzette!_ Pour sûr nous avons des brosses!
+
+--Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous le
+frictionnerons.
+
+--Bien... _Benone!_ Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pas
+nécessaire de lui verser de l'eau sur la tête?
+
+--Non... Nous verrons plus tard... Allez vite prendre des brosses.
+
+Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre et
+revint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux.
+
+Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regarda
+plein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air de
+quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage.
+
+Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon,
+ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissant
+une brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine et
+les mains.
+
+Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes et
+le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près du
+divan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer une
+paupière couvait du regard le visage de son frère.
+
+Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'oeil observait la
+jeune fille.
+
+--Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle forme
+aquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure;
+son teint était uni et mat--un ton d'ivoire ou d'écume blanche;--les
+cheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori
+au palais Pitti,--les yeux surtout étaient remarquables, d'un gris
+sombre, l'iris encadré d'un liseré noir--des yeux splendides,
+triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur en
+assombrissaient l'éclat.
+
+Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait.
+
+Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté!
+
+La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenait
+son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère ne
+commençait pas à respirer.
+
+Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcher
+d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son
+attention.
+
+Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup de
+brosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffes
+de ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens,
+comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie.
+
+--Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone,
+lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène,
+se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer.
+
+--Tartaglia--_Canaglia!_ lui cria le vieillard.
+
+Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils
+s'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclata
+dans son regard.
+
+Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légère
+coloration, les paupières remuèrent... les narines se dilatèrent.
+L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira...
+
+--_Emilio_, cria la jeune fille... _Emilio mio_.
+
+Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient
+encore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le même
+sourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son bras
+pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.
+
+--Emilio, répéta la jeune fille en se levant.
+
+Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à tout
+instant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou.
+
+--Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte.
+
+Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, au
+visage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûr
+la suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule.
+
+La jeune fille courut à leur rencontre.
+
+--Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la
+dame qui venait d'entrer...
+
+--Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue... Je rentrais... lorsque
+près de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise.
+
+Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'était
+passé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus en
+plus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer à
+se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde.
+
+--Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecin
+en s'adressant à Sanine et à Pantaleone... Vous avez très bien fait...
+C'était une excellente idée... Maintenant nous allons voir ce que nous
+pouvons encore lui administrer...
+
+Il tâta le pouls du jeune homme.
+
+--Hum! montrez-moi votre langue!
+
+La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement,
+fixa ses yeux sur elle et rougit...
+
+Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut se
+retirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la porte
+d'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta:
+
+--Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous
+viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?... Nous vous devons tant
+d'obligations... Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort...
+Nous voulons pouvoir vous remercier... Maman tient à vous exprimer
+elle-même sa reconnaissance... Il faut nous dire votre nom... Vous devez
+venir partager notre joie...
+
+--Mais... c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.
+
+--Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille.
+
+--Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat,
+ajouta-t-elle. Vous me le promettez?... Je dois vite retourner auprès du
+malade... Nous comptons sur vous!
+
+Que pouvait faire Sanine?
+
+--Je viendrai! répondit-il.
+
+La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son
+frère.
+
+Sanine se retrouva dans la rue.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie
+Roselli, il fut reçu comme un parent.
+
+Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; le
+médecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup de
+prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une
+propension aux maladies de coeur.»
+
+Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avait
+été si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout danger
+avait disparu.
+
+Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une ample
+robe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de laine
+bleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et tout
+autour de lui était à la joie.
+
+Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se
+dressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolat
+odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux,
+des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaient
+dans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait un
+moelleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendre
+place.
+
+Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la
+connaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans en
+excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fort
+heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait à
+minauder et à cligner des yeux.
+
+Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parler
+de sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furent
+un peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'il
+parlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer la
+conversation en français si cela lui était plus agréable, car toutes
+deux comprenaient cette langue et la parlaient.
+
+Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.
+
+«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe
+pût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine,
+Dmitri, leur plut de même beaucoup.
+
+La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait
+vu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infiniment
+mieux que «Demetrio».
+
+Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes,
+qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie.
+
+La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom,
+Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, qui
+était venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité de
+confiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellent
+homme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela,
+républicain!
+
+En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huile
+placé au-dessus du divan.
+
+--Il faut croire que le peintre,--«un républicain aussi!» ajouta madame
+Roselli en soupirant,--n'avait pas su saisir parfaitement la
+ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous
+les traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!
+
+Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de
+Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège.
+Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle
+s'était presque germanisée.
+
+Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plus
+que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour,
+puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que
+tous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtout
+Emilio...
+
+--Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma.
+
+--Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère.
+
+Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoi
+vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps
+de son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie.
+
+--_Un grand'uomo!_ affirma Pantaleone d'un air grave.
+
+
+
+
+V
+
+
+Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressait
+l'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait.
+Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuque
+à la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout
+en poussant de petits cris effarouchés.
+
+Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.
+
+Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis
+longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille
+Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du
+domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne,
+il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant
+impitoyablement ses jurons.
+
+--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque
+tous les Allemands.
+
+En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire
+de Sinigaglia, où l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca
+romana_.
+
+Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations
+d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il
+était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par
+tous les siens.
+
+Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait
+sur les sirops ou les bonbons.
+
+Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et
+d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en
+grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,--et comment
+aurait-il pu refuser?
+
+Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme
+chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.
+
+Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe,
+du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de
+Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.
+
+Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était
+né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on
+l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:
+
+--Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle
+dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre
+intitulé: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore?
+
+--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria
+Sanine.
+
+Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme
+une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des
+hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:--il
+est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la
+terre, et le seul où les paysans sont obéissants.
+
+Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus
+exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame
+Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui
+montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient
+blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de
+façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois
+doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit
+doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le
+_Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pavé_.
+
+Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent
+surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent
+de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient
+donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer
+la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il
+traduisit et chanta. La musique était de Glinka.
+
+L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de
+bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe
+et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle
+prononçait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.
+
+Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque
+chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et
+chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mère avait dû
+avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un
+peu faible, mais agréable.
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.
+
+Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne
+pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la
+jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages
+expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel
+devait s'ouvrir.
+
+Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de
+connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la
+bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau
+visage, bien qu'il le vît tous les jours.
+
+Le _duettino_ terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très
+belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix
+change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se
+ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien
+autrefois.
+
+Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara
+que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un
+temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait
+à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs
+classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours.
+Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de
+chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on
+pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en
+son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince
+Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il était intimement
+lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une
+tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des
+montagnes d'or!... Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter
+l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._
+
+Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent...
+
+Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les
+yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en
+particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une
+admiration sans bornes.
+
+--Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia--«_il gran
+Garcia_»--n'a condescendu à chanter comme les petits
+ténors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de
+poitrine, _voce di petto, si!_
+
+Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.
+
+--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_
+J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo
+maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia était Othello, je jouais
+Jago.--Et quand il prononçait cette phrase:
+
+Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante,
+enrouée, mais toujours pathétique lança:
+
+_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non
+temero._
+
+--... Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en
+arrière, et je répétais après lui:
+
+_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temèr piu non dovro!_
+
+... Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: _Morro!... ma
+vendicato._
+
+... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air célèbre de
+«_Matrimonio segreto_» _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_,
+après ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, écoutez bien, vous
+verrez comme c'est merveilleux, _com'è stupendo!..._
+
+Le vieillard commença une fioriture très compliquée--mais à la dixième
+note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:
+
+--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?
+
+Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis
+courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes
+amicales sur l'épaule.
+
+Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a
+déjà dit.
+
+Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa
+langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture
+d'italien; il se mit à parler du _paese del Dante dove il si suona_:
+cette phrase et ce vers célèbre «_Lasciate ogni speranza_» formaient
+tout le bagage poétique italien du jeune touriste.
+
+Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il
+enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant
+des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais
+cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal...
+
+Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive
+aux enfants gâtés, dit à sa soeur que si elle voulait amuser leur hôte,
+elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz,
+qu'elle lisait si bien.
+
+Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et
+lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle
+s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit
+livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour
+d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»--geste très italien--et se
+mit à lire à haute voix.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort
+avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites
+comédies légèrement esquissées, écrites en patois.
+
+En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait
+chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages;
+elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce
+peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son
+visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un
+bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques,
+bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante,
+grasseyait...
+
+Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs--à l'exception de
+Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question
+de lire l'oeuvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une
+explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la
+tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui
+secouaient les anneaux moelleux de ses boucles sur son cou et ses
+épaules.
+
+Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son
+livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.
+
+Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant
+comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une
+expression si comique et parfois presque triviale.
+
+Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes
+filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes
+d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère
+teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments
+enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste,
+s'abstenait le plus possible.
+
+La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce
+soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures...
+
+Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.
+
+--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place
+dans la diligence.
+
+--Et quand part la diligence?
+
+--À dix heures et demie.
+
+--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu...
+je continuerai ma lecture...
+
+--Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda
+Frau Lénore.
+
+--J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace
+douloureuse.
+
+Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa
+mère la gronda.
+
+--Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela
+te fait rire?
+
+--Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas
+monsieur Sanine... et nous tâcherons de le consoler... Voulez-vous de la
+limonade?
+
+Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté
+générale fut rétablie.
+
+Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.
+
+--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit
+Gemma... À quoi bon vous dépêcher de partir?... Vous vous amuserez tout
+autant ici qu'ailleurs.
+
+Elle se tut.
+
+--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs!
+ajouta-t-elle en souriant.
+
+Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant
+vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un
+ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.
+
+--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau
+Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de
+Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire
+dans son magasin... Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus
+grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier
+commis... Il sera très heureux de vous être présenté.
+
+Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.
+
+--L'heureux fiancé! pensa-t-il.
+
+Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille
+une expression moqueuse.
+
+Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.
+
+--À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau
+Lénore.
+
+--À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans
+dire.
+
+--À demain! répondit Sanine.
+
+Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au
+coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que
+lui causait la lecture de Gemma.
+
+--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una
+caricatura_. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un
+personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine
+Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz,
+spertz_, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et
+en écarquillant les doigts.
+
+Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait...
+
+Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.
+
+Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit
+passablement troublé.
+
+Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son
+oreille.
+
+--Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre
+d'hôtel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas
+parti?
+
+Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui
+annoncer la visite de deux messieurs.
+
+L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable,
+avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le
+fiancé de la belle Gemma.
+
+Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout
+Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux
+ni plus avenant que M. Kluber.
+
+Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la
+grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un
+genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en
+Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante.
+
+De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu
+grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir
+aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que
+derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du
+respect aux clients.
+
+Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait
+pour s'en convaincre d'un coup d'oeil sur ses manchettes impeccablement
+empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une
+voix de basse assurée et moelleuse, mais pas trop élevée et même avec
+des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui
+convient pour donner des ordres à des subordonnés:--«Montrez à Madame le
+velours de Lyon ponceau».--«Donnez une chaise à Madame!...»
+
+M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il
+inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les
+jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si
+exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce
+jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»
+
+Le fini de sa main droite dégantée,--de sa main gauche couverte d'un
+gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond
+duquel s'étalait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit à
+Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge:
+chaque ongle était à lui seul une oeuvre d'art.
+
+Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu
+présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur
+étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au
+frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers
+Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction
+de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.
+
+M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à
+monsieur l'Étranger.
+
+Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était
+très heureux... que le service rendu était insignifiant... et il invita
+ses hôtes à s'asseoir.
+
+Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se
+posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu
+confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par
+politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.
+
+En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux
+pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif
+regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer
+au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un
+dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de
+Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter
+monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne
+refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa présence.
+
+Sanine, en effet, consentit à _orner_ de sa présence cette partie de
+plaisir--et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut
+dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon
+couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles
+de ses bottes neuves...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de
+s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre,
+mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses
+talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la
+permission de rester encore un moment.
+
+--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin
+ne me permet pas encore de travailler.
+
+--Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre
+Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un
+prétexte pour ne rien faire.
+
+Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se
+trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les
+effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de
+chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à
+laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son
+nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa soeur, de
+Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute
+leur manière de vivre.
+
+Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une
+vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé
+la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui.
+Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses
+secrets.
+
+Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il
+_savait_, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste,
+musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la
+preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière.
+Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une
+grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli
+l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis
+ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du
+velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des
+«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de
+mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les
+magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix
+d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!
+
+--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès
+que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.
+
+--Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.
+
+--Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec
+moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous!
+Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous... Vous pourrez
+glisser un mot à maman en faveur de moi... en faveur de ma carrière
+artistique...
+
+--Eh bien! allons, dit Sanine.
+
+Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.
+
+
+
+
+X
+
+
+Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le
+reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille
+une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le
+déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis
+de plaider sa cause auprès de sa mère.
+
+--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.
+
+Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine,
+et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester
+immobile.
+
+Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir
+noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des
+cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur
+éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits
+classiquement sévères de la jeune Italienne.
+
+Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de
+la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et
+brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts
+souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de
+Raphaël.
+
+Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se
+retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il
+valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.
+
+Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait
+une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin
+planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons
+chantaient en choeur avec ivresse dans les branches touffues des arbres
+parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores
+baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant
+l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la
+fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus
+agréable...
+
+Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait
+plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune
+ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber
+pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur
+les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné
+de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais
+il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.
+
+--Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille
+en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier
+rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de
+tenir la première place?
+
+Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art.
+Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il
+faut avant tout posséder un _certo estro d'epirazione_--un certain élan
+d'inspiration!
+
+Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû
+posséder cet _estro_ et pourtant...
+
+--C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.
+
+--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio
+n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet _estro_?
+
+--Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais
+Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur
+lui-même...
+
+--Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa
+jeunesse il a cédé à des entraînements...
+
+Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en
+répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»
+
+Gemma dit alors que si Emilio se sentait un coeur de patriote, et s'il
+tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on
+pourrait pour cette oeuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas
+pour le théâtre...»
+
+À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne
+pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être
+elle-même, une affreuse républicaine!...
+
+Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se
+plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait
+éclater.
+
+Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de
+Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle
+lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des
+coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se
+tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle
+commença à faire l'éloge de sa mère.
+
+--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!... Que
+dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux
+de maman!
+
+Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa
+mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit
+l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore;
+alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.
+
+Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.
+
+Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.
+
+Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui
+était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.
+
+Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir
+repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa
+mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française,
+mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.
+
+Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la
+sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et
+elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites
+souris.
+
+Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et
+s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta
+immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses
+lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa
+mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers
+Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.
+
+Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de
+toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à
+demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses
+fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de
+couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement
+repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller
+et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi
+pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis
+d'ombre, et quand même lumineux...
+
+Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se
+trouvait-il là?
+
+
+
+
+XI
+
+
+La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de
+fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le
+premier client de la journée.
+
+Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en
+retirant son bras.
+
+--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse
+au jeune Russe.
+
+Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra
+dans la confiserie.
+
+Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.
+
+--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la
+porte.
+
+--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.
+
+Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la
+marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il
+répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans
+le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.
+
+L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur
+sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche
+pour étouffer son rire fou.
+
+À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième...
+
+--J'ai de la veine, pensa Sanine.
+
+Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre
+de bonbons.
+
+Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers
+dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves
+et les bonbons des bocaux et des boîtes.
+
+Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché
+l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.
+
+Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté
+inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.
+
+Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce
+comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle
+jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le
+soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des
+marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du
+couchant, et que le coeur se mourait d'une douce langueur de paresse,
+d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse.
+
+Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut
+nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place
+près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de
+sa fille.
+
+--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua
+Gemma.
+
+Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et
+s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le
+même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient
+parfaitement qu'ils jouaient la comédie.
+
+Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:
+«À travers les monts, à travers les plaines!»
+
+Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air
+immobile.
+
+Gemma tressaillit.
+
+--Cette musique va réveiller maman!
+
+Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du
+joueur d'orgue et le décida à se retirer.
+
+Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de
+tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle
+mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.
+
+Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il
+aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle
+préférait cette musique à toute autre.
+
+La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à
+Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.
+
+Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque
+peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en
+bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse
+effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et
+les pétales des fleurs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait
+ennuyeux!
+
+Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et
+fantastique du conteur.
+
+--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans
+dédain.
+
+Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de
+ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car
+elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.
+
+C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être
+dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque.
+Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.
+
+Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle
+le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer...
+
+Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre
+dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il
+s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre
+restent vains.
+
+La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui
+est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et
+il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé
+entre ses doigts.
+
+Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le
+dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.
+
+--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations
+semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.
+
+Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques
+instants il amena la conversation sur M. Kluber...
+
+C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas
+encore arrivé de penser au fiancé de Gemma.
+
+À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant
+légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit
+l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait
+projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur
+Sanine se tut de nouveau.
+
+Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.
+
+Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla
+Frau Lénore.
+
+Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.
+
+Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer
+que le dîner était servi.
+
+L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le
+rôle de cuisinier.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la
+chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita
+à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.
+
+Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.
+
+Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine
+s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au
+présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé.
+Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être
+exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour
+ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la
+romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie:
+«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!...»
+
+Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!
+
+Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au
+«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué,
+où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.
+
+Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia
+d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton,
+parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau,
+apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un
+vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches
+de Napoléon sur sa trahison.
+
+Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras
+croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en
+français... et dans quel français? Tartaglia était assis devant son
+Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant
+timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps
+en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur
+ses pattes de derrière.
+
+--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans
+l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français.
+Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un
+aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.
+
+Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous
+les autres.
+
+Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de
+petits cris plaintifs, très drôles... Sanine était en extase devant ce
+rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour
+chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se
+séparer.
+
+Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à
+maintes reprises:--À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en
+emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois
+pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux
+tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi
+recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient
+toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les
+autres images et représentations.
+
+Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni
+aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce
+qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait
+des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu
+exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et
+rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de
+gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on
+reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse
+rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes
+gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays
+de demi-steppes.
+
+Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et
+dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il
+avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa
+physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!
+
+Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses.
+Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur
+d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la
+jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.
+
+Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux,
+les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se
+piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des
+huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.
+
+Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.
+
+Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine
+ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin
+russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien
+nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.
+
+Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand
+il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout
+autre homme.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio,
+endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la
+chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de
+suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que
+tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que
+sa migraine l'avait reprise.
+
+Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il
+n'avait pas un instant à perdre.
+
+En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il
+frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara
+prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en
+posant avec grâce son chapeau sur son genou.
+
+Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa
+personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi
+d'un effluve d'arôme subtil.
+
+Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands
+et vigoureux, mais dépourvus d'élégance.
+
+Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent
+triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa
+catégoriquement de se joindre à la promenade.
+
+Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la
+mit pour ainsi dire dehors de vive force.
+
+--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux
+dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un
+reste au magasin.
+
+--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?
+
+--Je crois bien, mon fils.
+
+Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté
+du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était
+habitué à ces promenades.
+
+Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle
+dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre
+s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement,
+comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents
+brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.
+
+Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio
+s'assirent en face.
+
+Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son
+mouchoir, et les chevaux se mirent en marche.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien
+située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en
+Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les
+poumons sont délicats.
+
+Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est
+fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on
+peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des
+érables.
+
+La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est
+dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.
+
+Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine
+observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son
+fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la
+jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et
+plus sérieuse que d'habitude.
+
+Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde
+ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.
+
+Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il
+était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire
+arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!
+
+Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance!
+Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner,
+à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent
+Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la
+traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le
+sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait
+tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres
+pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas
+assez ses thèmes.
+
+Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser
+plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille;
+nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait
+eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.
+
+L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme
+se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.
+
+Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise,
+et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu
+gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.
+
+Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les
+merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et
+les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à
+grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa
+langue rouge tirée jusqu'à l'épaule.
+
+Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la
+compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand
+chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé:
+_Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Pétards,--ou tu dois
+rire et tu riras certainement!_ il se mit à lire des anecdotes comiques.
+Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine,
+seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de
+découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses
+anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.
+
+Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant
+de Soden.
+
+Il s'agissait de choisir le menu.
+
+M. Kluber avait proposé de dîner dans le _gartensalon_, un pavillon
+fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner
+dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant
+le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps
+avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»
+
+Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.
+
+M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant
+qu'il s'entretenait à part avec l'_oberkelner_ (le maître d'hôtel),
+Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait
+que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette
+insistance.
+
+Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une
+demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il
+ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»
+
+Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes
+d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant
+légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort
+bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus
+délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir
+de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!...
+
+Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour
+d'une petite table.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec
+de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit,
+sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et
+flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé.
+Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et
+semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et
+l'inévitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce
+rouge et aigre.
+
+Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!
+
+Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à
+ses hôtes.
+
+En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple,
+même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (_was wir
+lieben!_) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable
+pour être gai.
+
+Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café
+allemand.
+
+M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer
+un cigare.
+
+C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable
+et même de très inconvenant.
+
+À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de
+Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards
+et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de
+ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de
+la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait
+certainement qui elle était.
+
+Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était
+couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse
+Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se
+trouvait la jeune Italienne.
+
+C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez
+agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage;
+ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air
+impertinent.
+
+Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par
+le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!»
+
+L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma,
+et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant
+une lutte intérieure, s'écria:
+
+--Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et
+du monde entier!
+
+Il vida d'un trait son verre et ajouta:
+
+--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.
+
+Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert
+de Gemma.
+
+Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle...
+Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine
+des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent
+à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et
+flamboyèrent d'une fureur sans bornes.
+
+L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques
+paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui
+l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine.
+
+M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa
+taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas
+assez haut:
+
+--C'est d'une impertinence inouïe, inouïe!
+
+D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ
+l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le
+landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer
+dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes!
+
+À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la
+poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un
+regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier.
+
+Emilio tremblait de rage.
+
+--Levez-vous, _mein Fraülein_, dit Kluber toujours sur le même ton
+sévère, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant
+pour attendre la voiture.
+
+Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle
+l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche
+majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse
+et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné.
+
+Le pauvre Emilio les suivit.
+
+Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le
+pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table
+des officiers.
+
+S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses
+camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit
+distinctement en français:
+
+--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme,
+indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que
+vous êtes un homme mal élevé et un insolent!
+
+Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé
+le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui
+dit en français:
+
+--Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?
+
+--Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux
+voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte
+et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand
+il voudra.
+
+Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup
+de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.
+
+Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le
+retint en disant:
+
+--Calme-toi, Doenhoff, calme-toi!...
+
+Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière,
+dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de
+respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait
+l'honneur de se présenter chez lui.
+
+Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.
+
+M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de
+n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le
+cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas
+non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses
+sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on
+pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.
+
+Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu
+Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait
+remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le coeur de
+l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au
+cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre
+tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se
+borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.
+
+Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le
+landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son
+aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir
+sans colère.
+
+M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il
+parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son
+avis.
+
+Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son
+conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait
+évité tout désagrément.
+
+Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le
+gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez
+strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de
+la société--«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps
+surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la
+révolution--nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber
+poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que
+personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les
+autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire.
+Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille
+immoralité.
+
+M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral
+et immoral, convenable et inconvenant...
+
+Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis
+leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la
+réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé!
+À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait
+réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard
+suppliant.
+
+Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que
+d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son coeur, sans s'en rendre
+tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien
+qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.
+
+Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.
+
+En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa
+dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du
+jeune homme et dissimula aussitôt la fleur.
+
+Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il
+fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas.
+Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le
+perron, déclara que Frau Lénore dormait.
+
+Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de
+son ami, tant son admiration pour lui était grande.
+
+M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet
+Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise.
+
+Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là.
+
+Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une
+disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée.
+
+Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce
+soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même:
+«J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me
+chercher dans la ville.»
+
+Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas
+encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que
+M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler.
+
+Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer
+l'officier.
+
+Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune
+homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à
+l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit
+pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise,
+il accrocha son sabre et faillit tomber.
+
+Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à
+Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff,
+demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles
+injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von
+Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von
+Daenhoff demanderait satisfaction.
+
+Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais
+qu'il était prêt à donner satisfaction.
+
+Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à
+quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu.
+
+Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et
+que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, _in
+petto_. «Où diable irai-je le chercher?»
+
+M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme
+pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il
+déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il
+avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se
+contenterait _des exghises léchères_.
+
+Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni
+légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable.
+
+--Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il
+faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple._
+
+--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?
+
+--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant
+tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre
+gentilshommes... Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il
+vivement, et il sortit brusquement de la chambre.
+
+Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et
+se mit à considérer le plancher.--«Que signifie tout cela? Quel cours sa
+vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent... et
+il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à
+Francfort et qu'il allait se battre.
+
+Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en
+valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il
+vînt danser avec elle.
+
+Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante:
+«_Officier, mon chéri, viens danser avec moi..._»
+
+«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!»
+
+Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main.
+
+--J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais
+vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent...
+
+Il présenta à Sanine le pli.
+
+--C'est de la signorina Gemma.
+
+Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut.
+
+Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle
+le priait de venir la voir le plus tôt possible.
+
+--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait
+la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes,
+et de vous ramener à la maison avec moi.
+
+Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui
+traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue,
+impossible... «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à
+lui-même.
+
+--Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix.
+
+Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda
+Sanine.
+
+--Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier?
+
+Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet.
+
+--Je sais tout.
+
+Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter
+l'affaire.
+
+--Ah! vous êtes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la
+visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accepté le
+duel, mais je n'ai pas de témoin... Voulez-vous me servir de témoin?
+
+Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut,
+qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.
+
+--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en
+italien.
+
+--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais
+mon nom pour la vie.
+
+--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en
+chercheriez un autre?
+
+--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tête
+vers le sol.
+
+--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que
+ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune
+fille?
+
+--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher.
+
+--Hum!...
+
+La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate.
+
+--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'écria-t-il subitement
+en relevant la tête.
+
+--Lui? Il ne fait rien.
+
+--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.)
+
+Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris.
+
+--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de
+ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un
+_galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes
+vous-même un _galant'uomo_... Maintenant je vais réfléchir à votre
+proposition.
+
+--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci...
+Cippa...
+
+--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de
+réflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs...
+C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir... Dans une heure, dans
+trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse.
+
+--Bon, je vous attendrai.
+
+--Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma?
+
+Sanine prit une feuille de papier et écrivit:
+
+«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous
+raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.»
+
+Il plia le billet et le remit à Pantaleone.
+
+Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans
+moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna
+brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du
+jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au
+ciel:
+
+--Noble jeune homme! Grand coeur! (_Nobil giovanotto! Gran
+cuore!_)--Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse
+main droite (_la vostra valorosa destra_).
+
+Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et
+sortit de la chambre.
+
+Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais
+ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui
+présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone
+Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son
+Altesse royale, le duc de Modène._
+
+À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il
+avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir
+devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait
+capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline
+tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la
+main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche
+deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus
+d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une
+épingle surmontée d'un oeil-de-chat. Un anneau représentant deux mains
+jointes sur un coeur embrasé ornait son index.
+
+Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi
+et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le
+spectateur le plus indifférent.
+
+Sanine vint au devant de Pantaleone.
+
+--Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français.
+
+Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en
+écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs.
+
+--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de
+vous battre jusqu'à la mort?
+
+--Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au
+monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de
+sang... Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à
+venir... Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui
+les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service
+que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon coeur.
+
+--L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un
+fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_,
+ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand
+Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour
+lui... Il n'a pas de coeur pour un sou... basta!... Quant aux conditions
+du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque
+j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs
+dragons... et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers...
+Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre... Puis j'ai souvent
+discuté ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce témoin
+sera bientôt là?
+
+--Je l'attends d'un instant à l'autre... Le voici, ajouta Sanine en
+jetant un coup d'oeil sur la rue.
+
+Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra
+précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.
+
+Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.
+
+Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:
+
+--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.
+
+Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais
+qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait
+de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!...
+
+Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait
+autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière
+théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de
+témoin comme s'il jouait un rôle.
+
+Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.
+
+--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le
+premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.
+
+--Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des
+intéressés...
+
+--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.
+
+Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef.
+
+Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma... mais les paroles
+des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée.
+
+Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient
+impitoyablement, chacun à sa manière.
+
+Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_
+Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups
+à l'amiaple».
+
+Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la
+terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle
+innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du
+monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale
+piu que toutt le zouffissié del mondo._ Il répéta plusieurs fois: C'est
+une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_
+
+D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix
+trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des
+leçons de morale.
+
+--À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta
+Pantaleone.
+
+À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse;
+enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les
+conditions suivantes:
+
+«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures
+du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les
+combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur
+le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double
+détente et non rayés...
+
+M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la
+porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme
+le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:
+
+--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur!
+
+Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie
+Roselli.
+
+En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire
+du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et,
+fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: _Segredezza!
+Segredezza!_
+
+Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces
+événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de
+sa vie où lui-même relevait le gant... il est vrai, sur la scène!... On
+sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut
+au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère
+ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire
+aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller
+travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à
+n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller.
+
+Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune
+garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion
+puis s'élança dans la rue.
+
+Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui
+parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses
+yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées.
+Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire
+était arrangée... et qu'il ne fallait plus y penser.
+
+--Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.
+
+--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqués... et
+nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde...
+
+Gemma reprit sa place derrière le comptoir.
+
+«Elle ne me croit pas», pensa Sanine...
+
+Il entra dans la chambre de Frau Lénore.
+
+La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très
+abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en
+le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle
+ne se sentait pas capable de le distraire.
+
+Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les
+paupières rouges et enflées.
+
+--Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré?
+
+--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se
+trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut...
+
+--Mais pourquoi avez-vous pleuré?
+
+--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!
+
+--Personne ne vous a fait du chagrin?
+
+--Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée... J'ai pensé à
+Giovanna Battista... à ma jeunesse... Comme tout cela a vite passé!...
+Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti...
+Je me sens toujours la même qu'autrefois... mais la vieillesse est là...
+elle est là...
+
+Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.
+
+--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon
+ami, et vous apprendrez combien c'est amer.
+
+Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants
+dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose
+en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des
+compliments... mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur
+ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il
+existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de
+dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il
+faut laisser cette impression s'effacer peu à peu.
+
+Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout
+ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et
+parut se rasséréner.
+
+La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec
+Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton
+n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé
+si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une
+noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se
+demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de
+résolution?
+
+_Segredezza! Segredezza!_
+
+Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine
+l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait
+les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes
+il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout
+propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave,
+le plus magnanime, le plus héroïque.
+
+--Vieux comédien, va! pensait Sanine.
+
+Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute
+la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas... loin de là, elle venait à
+tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il
+disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès
+qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques
+instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après,
+s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout
+perplexe, très perplexe.
+
+Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille,
+et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.
+
+--Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.
+
+--C'est vrai! approuva la mère.
+
+Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie
+ni ennuyeuse.
+
+Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu
+résister à la tentation de poser pour le héros?--Ou encore il se serait
+laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être
+éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma,
+il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des
+accords en mineur, pendant un quart d'heure.
+
+Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M.
+Kluber, se retira de très bonne heure.
+
+Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses.
+Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et
+d'Olga dans l'_Onéguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la
+jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement
+la tête et retira ses doigts.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles.
+Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes,
+rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré,
+ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas
+de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité
+demi-lumineuse et sans ombre.
+
+Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité... Il n'avait pas envie de
+rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air.
+
+Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie
+Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement;
+la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la
+baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela:
+
+--Monsieur Dmitri!
+
+Il courut sous la fenêtre.
+
+C'était Gemma!
+
+Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix
+circonspecte:
+
+--Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque
+chose... et je n'ai pas osé... Mais, en vous voyant à l'improviste comme
+cela, j'ai pensé... que c'est la destinée...
+
+Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler...
+
+Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une
+bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la
+pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place...
+Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des
+arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.
+
+Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles
+noires de Gemma.
+
+La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y
+cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains
+l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste
+incliné...
+
+Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute
+environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande
+d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau.
+
+Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau,
+bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles
+mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui était si
+belle, que le coeur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la
+fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne
+put que balbutier: «Oh Gemma!»
+
+--Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout
+autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine.
+
+--Gemma! répéta le jeune Russe.
+
+Elle soupira, jeta un coup d'oeil dans la chambre, et d'un vif mouvement
+sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine.
+
+--J'ai voulu vous donner cette fleur.
+
+Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers
+allemands.
+
+Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne
+distingua plus rien.
+
+Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui
+avait pris.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Il ne s'endormit que tard, sur le matin.
+
+Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec
+la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni
+qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut
+sentir qu'il l'aimait!
+
+L'amour entra dans son coeur en coup de vent.
+
+Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des
+pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?... À quoi peut
+conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre?
+
+Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma
+l'aimerait si elle ne l'aimait déjà... Mais comment tout cela
+finirait-il?...
+
+Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier,
+écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt.
+
+Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie
+de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta
+la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse
+de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée...
+
+Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces
+pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent
+de celui des autres roses.
+
+Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être
+défiguré?...
+
+Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur
+le divan...
+
+Une main toucha son épaule.
+
+Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.
+
+--Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de
+Babylone, s'écria le vieil Italien.
+
+--Quelle heure est-il? demanda Sanine.
+
+--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici
+à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes
+préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture
+de Francfort.
+
+Sanine fit à la hâte sa toilette.
+
+--Et où sont les pistolets?
+
+--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui
+s'est chargé d'amener un médecin.
+
+Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille.
+Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit
+claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur,
+l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se
+troubla, il eut même un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait
+comme un mur mal bâti.
+
+--Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! _Santissima Madonna!_
+cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce
+que je fais là, vieil imbécile! _Fou frénético_?
+
+Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement
+le bras autour du vieillard.
+
+--Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire!
+
+--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela
+n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme,
+tout allait si bien!... et tout à coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!...
+
+--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé...
+Puis ce n'est pas votre faute!...
+
+--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout
+de même j'ai agi comme un insensé!... Diavolo! diavolo! répéta
+Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.
+
+La voiture roulait, roulait toujours.
+
+La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à
+peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables,
+et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès
+que la voiture eut franchi la barrière, tout un choeur d'alouettes
+retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.
+
+Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut
+une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta.
+
+Sanine regarda plus attentivement.
+
+--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à
+Pantaleone.
+
+--Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:--de
+toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de
+repos, et ce matin je lui ai tout avoué.
+
+«Voilà _la segredezza_!» pensa Sanine.
+
+La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et
+appela le «malheureux garçon».
+
+Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès...
+Il ne tenait pas sur ses pieds.
+
+--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas
+resté chez vous?
+
+--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une
+voix qui tremblait et les mains suppliantes.
+
+Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre.
+
+--Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous...
+
+--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine,
+vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le
+magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne... et vous
+attendrez mon retour.
+
+--Votre retour! gémit Emilio.
+
+Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:
+
+--Mais si vous?...
+
+--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez à
+ce que vous faites... Écoutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez
+chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande?
+
+Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en
+sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à
+travers champs dans la direction de Francfort.
+
+--C'est aussi un noble coeur! dit Pantaleone.
+
+Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement.
+
+Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable.
+Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il,
+je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs,
+trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin?
+
+Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux
+jambes.
+
+Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon
+moyen.
+
+--Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où
+est votre _antico valor_?
+
+Signor Cipatola se redressa.
+
+--_Il antico valor_, répéta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore
+tout dépensé!
+
+Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit à parler de sa
+carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,--il arriva à Hanau
+complètement ragaillardi.
+
+Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de
+mille de Hanau.
+
+Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils
+laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre
+épaisse des grands arbres serrés.
+
+Ils attendirent environ une heure.
+
+Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier
+écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules,
+et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions,
+il s'efforçait de ne point penser.
+
+Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du
+sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de
+la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se
+desséchaient.
+
+--Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler,
+sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier.
+
+Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le
+dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une
+expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine
+à se tenir de rire en le regardant.
+
+Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.
+
+--Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il
+redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre
+sur le compte de la fraîcheur de la matinée.
+
+--Brrr!... il fait froid ce matin!
+
+Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la
+chaleur commençait à pénétrer dans le bois.
+
+Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis
+par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi.
+C'était le médecin du régiment.
+
+Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute
+éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les
+instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de
+voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que
+ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque
+duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant.
+
+M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff
+faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner _du
+chic_.
+
+--Pantaleone, dit Sanine à voix basse... si je tombe... tout peut
+arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une
+fleur... vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez?
+Vous me le promettez?
+
+Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement
+la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.
+
+Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le
+médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en
+bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de
+paladins.»
+
+M. von Richter proposa à M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M.
+_Tchibadola_ répondit en remuant avec difficulté la langue:
+
+--Faites comme vous voulez, je regarderai.
+
+M. von Richter se mit alors à l'oeuvre. Il découvrit dans la forêt une
+éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les
+deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place.
+Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les
+chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse
+son visage en sueur avec son mouchoir blanc.
+
+Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid.
+
+Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et
+ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs
+gouverneurs.
+
+Enfin le moment décisif arriva.
+
+M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le
+plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le
+devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter
+les champions à la réconciliation.
+
+--Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en
+accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa
+responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin
+impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir
+ce privilège à mon honorable collègue.
+
+Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas
+voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter,
+d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant.
+
+Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se
+frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son
+langage hybride:
+
+--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se
+battono--perché? Che Diavolo? Andate à casa!_
+
+--Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine.
+
+--Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff.
+
+--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone
+tout éperdu.
+
+L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbé
+en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche
+grande ouverte: _uno, duo et tre!_
+
+Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit
+avec fracas sur un tronc d'arbre.
+
+Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais
+intentionnellement de côté et en l'air.
+
+Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone
+poussa un soupir léger.
+
+--Dois-je continuer? demanda Daenhoff.
+
+--Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine.
+
+--Cela ne vous regarde pas!
+
+--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de
+nouveau Sanine.
+
+--Peut-être, je n'en sais rien.
+
+--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires
+n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les
+règles...
+
+--Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine.
+
+Il jeta l'arme à terre.
+
+--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant
+aussi son pistolet à terre.
+
+--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des
+torts l'autre jour.
+
+Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main
+dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire
+et lui serra la main.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et
+tous deux rougirent.
+
+--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains,
+et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était
+resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et
+se dirigea d'un pas indolent vers la route.
+
+--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter.
+
+--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens
+rôles.
+
+Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être
+remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir,
+se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération
+chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa,
+vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer
+un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de
+banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin
+flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le
+baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il
+revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis... Non, non,
+tout cela n'était pas beau!
+
+Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir
+autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier
+impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?
+
+Il avait pris la défense de Gemma... Il l'avait vengée... Oui, oui...
+Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse.
+
+Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à
+coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui
+avec plus de satisfaction!
+
+La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le
+proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les
+instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de
+bronze--à la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_.
+
+Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion.
+
+--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais
+vous!..--Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit!
+
+Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait
+de plus en plus.
+
+Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré
+Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres.
+L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en
+bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues,
+sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la
+portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une
+haleine:
+
+--Vous vivez?... Vous n'êtes pas blessé... Pardonnez-moi... je ne vous
+ai pas obéi... je ne suis pas retourné à Francfort... c'était plus fort
+que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est
+passé?... Vous l'avez tué?
+
+Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de
+lui.
+
+Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla
+par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer
+Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se
+leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras
+croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus
+l'épaule, il représenta le commandeur Sanine.
+
+Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une
+exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami.
+
+La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel
+de Sanine.
+
+Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque
+tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le
+visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement
+de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où
+elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que
+«cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de
+Monsieur.»
+
+Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il
+avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du
+voile couleur de cannelle.
+
+--Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il
+en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient
+toujours sur ses talons.
+
+Emilio rougit et se troubla.
+
+--J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné... et je
+n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque
+tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et
+sauf?
+
+Sanine se détourna.
+
+--Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un
+ton de dépit.
+
+Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.
+
+--Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio.
+
+--Bon, je ne me fâcherai pas.
+
+Sanine en effet n'était pas bien fâché... et au fond de son coeur il ne
+pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé.
+
+--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai
+besoin de dormir... je suis fatigué.
+
+--C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone... Vous avez bien gagné
+votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des
+pieds! Chut!...
+
+En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se
+débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il
+ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit
+précédente il n'avait pas fermé l'oeil. Il se jeta sur son lit et
+s'endormit tout de suite profondément.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se
+battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus
+de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce
+perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard:
+toc, toc, toc! Toc, toc, toc!
+
+--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.
+
+Il ouvrit les yeux et leva la tête... On frappait à sa porte.
+
+--Entrez, cria-t-il.
+
+Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir.
+
+«Gemma!» pensa Sanine...
+
+Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra.
+
+Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.
+
+--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine.
+
+Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.
+
+--Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie.
+
+--Monsieur Dmitri, je suis très... très malheureuse!
+
+--Vous êtes malheureuse?
+
+--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arrivé tout
+à coup... Comme un éclair dans le ciel bleu...
+
+Elle respirait péniblement.
+
+--Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?
+
+--Non, je vous remercie.
+
+Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer.
+
+--Je sais tout... tout... dit-elle.
+
+--Tout? Que voulez-vous dire?
+
+--Tout ce qui s'est passé aujourd'hui... J'en connais aussi la cause!
+Vous avez agi très noblement... Mais quel malheureux concours de
+circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course
+à Soden...
+
+Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais
+en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.
+
+--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de
+noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq
+jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille...
+
+Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme.
+
+Sanine ne savait que penser de cette ouverture.
+
+--Votre fille?... dit-il.
+
+--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans
+retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,--ma fille m'a
+déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et
+qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber.
+
+Sanine ne put réprimer un léger tressaillement... Il ne s'attendait pas
+à cette nouvelle.
+
+--Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la
+famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée
+rompre avec son fiancé!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est
+la ruine...
+
+Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton,
+comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.
+
+--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin,
+continua-t-elle... et M. Kluber est très riche... et il sera encore plus
+riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris
+la défense de sa fiancée?... J'admets que ce n'est pas très joli... Mais
+M. Kluber est un civil... il n'a jamais été étudiant... et en sa qualité
+de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit
+officier, qu'il ne connaît même pas... Et que voyez-vous là
+d'outrageant, monsieur Dmitri?
+
+--Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en
+voulez?...
+
+--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme
+tous les Russes, vous êtes militaire...
+
+--Pardon, je ne le suis pas du tout.
+
+--Vous êtes un étranger, un touriste... Je vous suis très
+reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.
+
+Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... déroula de
+nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle
+exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était
+pas née sous un climat du Nord.
+
+--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des
+duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!... Et
+c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre?
+Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux
+pistaches... à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve!
+Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on
+cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est
+un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune
+fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire,
+elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur
+elle...
+
+Sanine fut encore plus étonné.
+
+--Moi, Frau Lénore?
+
+--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre
+raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose
+qu'il me reste à faire... Vous êtes savant, vous êtes brave... Vous avez
+pris sa défense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_
+vous écouter... Vous avez risqué votre vie pour elle!... Vous lui
+montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même... Vous
+le lui ferez voir clairement... Vous avez déjà sauvé mon fils!... Vous
+sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici...
+Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.
+
+Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à
+genoux.
+
+Sanine la retint.
+
+--Frau Lénore! de grâce!... Que faites-vous?
+
+Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.
+
+--Vous me promettez?
+
+--Mais, Frau Lénore, un moment... comment voulez-vous...?
+
+--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette
+place, à vos pieds?
+
+Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il
+se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition.
+
+--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein
+Gemma.
+
+Frau Lénore poussa un cri de joie.
+
+--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue!
+ajouta Sanine.
+
+--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau
+Lénore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le résultat ne peut
+être que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne
+m'écoute plus.
+
+--Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M.
+Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence.
+
+--Elle a tranché la question comme avec un couteau... Elle est tout le
+portrait de son père Giovanni Battista... Elle est terrible!
+
+--Terrible?--Fraülein Gemma?...
+
+--Oui, oui... mais en même temps elle est un ange... Elle vous
+écoutera... Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher
+ami, oh! mon ami russe!
+
+Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête
+du jeune homme.
+
+--Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!...
+
+Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son
+honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la
+rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement.
+
+«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il... Et quel
+tourbillon... la tête me tourne!»
+
+Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui.
+
+«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!... Sa mère dit
+qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des
+conseils... Et quels conseils?...»
+
+La tête lui tournait littéralement... Et au-dessus de ce tourbillon de
+sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient,
+planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour
+toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par
+l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles
+fourmillantes!
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il
+éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même
+nettement le battement de son coeur contre les côtes.
+
+Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation?
+
+Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans
+l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente
+et en même temps remplie d'appréhension.
+
+--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle à voix basse... serrant les
+mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour... Allez dans le
+jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon
+espoir!
+
+Sanine entra dans le jardin.
+
+Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande
+corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une
+assiette.
+
+Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les
+larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait
+plus de pourpre que d'or.
+
+Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre
+elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur
+à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et
+infatigable.
+
+Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à
+Soden.
+
+Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha
+de nouveau sur sa corbeille.
+
+En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas,
+et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:
+
+--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?
+
+La jeune fille ne se pressa pas de répondre.
+
+--Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons
+pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous
+savez bien... ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons.
+
+Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en
+l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.
+
+--Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine.
+
+--Volontiers.
+
+La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle.
+
+«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira
+d'embarras.
+
+--Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.
+
+Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais
+quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux!
+
+--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas
+pour vous?
+
+--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est passé le plus simplement
+du monde...
+
+Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de
+gauche à droite. C'est un geste italien.
+
+--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change!
+Pantaleone m'a tout raconté.
+
+--Et vous croyez à cette histoire?... Ne m'a-t-il pas comparé à la
+statue du Commandeur?
+
+--Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre
+conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi...
+Je ne l'oublierai jamais.
+
+--Je vous assure, Fraülein Gemma...
+
+--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque
+syllabe.
+
+Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la
+tête.
+
+Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il
+n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en
+ce moment.
+
+«Et ma promesse?» se dit-il.
+
+--Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation.
+
+--Eh bien?
+
+Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les
+cerises... Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la
+queue, en écartant soigneusement les feuilles.
+
+Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh
+bien?»
+
+--Votre mère ne vous a rien dit au sujet...?
+
+--Au sujet...?
+
+--Sur mon compte?
+
+Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille.
+
+--Elle vous a parlé? demanda la jeune fille.
+
+--Oui.
+
+--Que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement décidé
+de changer... vos intentions...
+
+Gemma inclina de nouveau la tête... tout son visage disparut sous son
+chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige
+d'une fleur.
+
+--Quelles intentions?
+
+--Vos intentions... au sujet... de votre avenir...
+
+--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?
+
+--Oui.
+
+--Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber?
+
+--Oui!
+
+Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et
+se renversa... quelques cerises roulèrent dans l'allée... Une, deux
+minutes passèrent en silence.
+
+--Pourquoi vous a-t-elle dit cela?
+
+Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus
+rapide de sa poitrine.
+
+--Pourquoi votre mère m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous
+sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance,
+je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'écouterez...
+
+Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux... Elle se mit à chiffonner
+les plis de sa robe...
+
+--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente.
+
+Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et
+qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement...
+
+Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune
+fille.
+
+--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?
+
+Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur
+Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques
+instants auparavant.
+
+Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage
+sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du
+soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de
+ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même.
+
+--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible
+sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel
+conseil me donnez-vous?
+
+--Quel conseil?... Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement
+pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour...
+
+--Pour cette raison uniquement? dit Gemma...
+
+Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc
+à côté d'elle.
+
+--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est
+une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences...
+Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations
+à chaque membre de la famille...
+
+--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses
+paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion?
+
+--Mon opinion?...
+
+Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il
+étouffait.
+
+--Je crois aussi... commença-t-il avec effort.
+
+Gemma se redressa.
+
+--Vous aussi? Vous croyez aussi...?
+
+--Oui... c'est-à-dire...
+
+Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.
+
+--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil
+de changer ma résolution... c'est-à-dire de revenir à mon intention
+d'autrefois... alors, je réfléchirai...
+
+Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la
+corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette.
+
+--Maman espère que je vous écouterai... En effet... peut-être que je
+suivrai votre conseil...
+
+--Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles
+sont les raisons qui vous ont poussée...
+
+--Je suivrai votre conseil, continua Gemma.
+
+Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la
+lèvre inférieure.
+
+--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me
+conseillez... je dois accepter votre volonté... Je dirai à maman que je
+veux réfléchir encore... Mais voici maman qui arrive à propos!...
+
+En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison
+ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus
+en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir
+terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation
+n'eût pas encore duré un quart d'heure.
+
+--Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria
+Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous
+écrirai... et jusque-là ne prenez pas de décision... attendez ma
+lettre...
+
+Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand
+étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en
+murmurant des paroles incompréhensibles et disparut.
+
+Madame Roselli s'approcha de sa fille.
+
+--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...?
+
+La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère.
+
+--Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore
+un peu de temps... pas longtemps, jusqu'à demain... Je vous en prie...
+Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!...
+
+Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même
+ne les sentit pas venir.
+
+Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son
+visage n'était pas triste mais plutôt joyeux.
+
+--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu
+aujourd'hui...
+
+--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous
+devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain...
+Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché...
+
+--Et tu seras raisonnable?
+
+--Oh! je suis très raisonnable.
+
+Gemma branla significativement la tête.
+
+Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les
+tenant de façon à masquer son visage rougissant.
+
+Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Sanine rentra chez lui en courant.
+
+Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en
+présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et
+comprendre ce qu'il voulait.
+
+En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis
+devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et
+s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma
+comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.
+
+Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu
+se trouver à côté d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le
+bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens,
+à «mourir à ses pieds!»
+
+Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort.
+Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars,
+sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant
+vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance
+absolue... et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les
+veines du jeune homme.
+
+Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il
+la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre
+d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.
+
+Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de
+tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de
+sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux,
+puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le
+portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!
+
+Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas
+longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces
+vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.
+
+Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait
+de plume, écrivit la lettre suivante:
+
+«Chère Gemma!
+
+»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez
+le voeu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce
+que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que
+je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un coeur qui aime pour
+la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle
+violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me
+voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon coeur,--sans quoi mon
+devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission
+qu'elle m'a confiée... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête
+homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne
+doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable
+de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous
+aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon coeur!!
+
+»DMITRI SANINE.»
+
+Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le
+garçon lorsqu'il se ravisa:
+
+«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par
+Emilio?»
+
+Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M.
+Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et
+le jeune garçon devait être rentré chez lui.
+
+Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit
+de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie
+aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la
+main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.
+
+«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine,
+et il appela le jeune homme.
+
+Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.
+
+Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.
+
+Emilio l'écouta très attentivement.
+
+--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux
+et significatif.
+
+--C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.
+
+Il tapota la joue d'Emilio.
+
+--S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai
+chez moi.
+
+--Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement.
+
+En route il se retourna et fit encore un signe de tête.
+
+Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le
+canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux
+sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui
+qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui
+qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.
+
+La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio:
+
+--J'apporte une réponse... dit-il à voix basse... La voici...
+
+Il agita une lettre au-dessus de sa tête.
+
+Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio.
+
+La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable
+de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il
+avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet
+enfant, le frère de Gemma.
+
+Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se
+trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes:
+
+«Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de
+ne pas vous montrer chez nous de toute la journée_. Il le faut, il le
+faut absolument.--Après, tout sera décidé... Je sais que vous ne me
+désobéirez pas, parce que... Gemma.»
+
+Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut
+belle et touchante!...
+
+Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui,
+pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il
+lacérait du bout de son ongle.
+
+--Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.
+
+--Ecoutez-moi, mon cher ami.
+
+--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne
+me dites-vous pas: _tu_?
+
+Sanine se mit à rire.
+
+--Bien, bien... Écoute, mon cher petit ami... _Là-bas_, tu me
+comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et
+toi... Qu'est-ce que tu fais, demain?
+
+--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.
+
+--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous
+promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il?
+
+Emilio fit des sauts de joie.
+
+--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me
+promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sûr, je viendrai!...
+
+--Et si l'on ne te laisse pas venir?
+
+--On me laissera...
+
+--Écoute!... Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute la
+journée...
+
+--À quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot à
+personne... Le grand mal!
+
+Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit...
+
+Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.
+
+Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à
+ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie.
+
+Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la
+journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa soeur.
+
+--Il me la rappellera! pensa Sanine.
+
+Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui
+s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé
+Gemma--et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine,
+tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact
+s'il était né de parents teutons.
+
+Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait
+avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin.
+
+Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est
+vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine
+ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air
+entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher
+légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion,
+seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même
+graves.
+
+Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour
+Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et
+entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus.
+
+Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait
+pas... Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur
+la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de
+grands et hauts nuages arrondis.
+
+Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et
+avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue.
+Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à
+l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au
+village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne,
+admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des
+pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des
+lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui
+passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et
+vibrante.
+
+Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune
+violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils
+se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et
+sauterait le plus haut.
+
+Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils
+se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris.
+Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux
+de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.
+
+Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il
+ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur
+suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et
+même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût
+manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait
+appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio,
+beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio
+lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue
+et de tirer la langue en trompette.
+
+Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets
+philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné
+et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du
+fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien
+ne resta pas longtemps à ce diapason.
+
+Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui
+demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes
+en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles
+impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?
+
+Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son
+père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas
+mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.
+
+À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au
+lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le
+bonheur idéal, suprême!
+
+Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon
+intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent... il
+sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire
+caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la
+sévérité... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur
+lui-même!...
+
+Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les
+paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et
+la joie, l'extase infinie...
+
+Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans
+l'angoisse de l'attente frémissante.
+
+Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien... ne
+l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant...
+Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette
+idée: «Si quelqu'un savait!!»
+
+L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval
+fondu... en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la
+mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un
+oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux
+aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux
+officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son
+témoin, MM. Daenhoff et von Richter.
+
+Les officiers, le monocle à l'oeil, le regardèrent et sourirent...
+
+Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre
+vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous
+les deux se remirent immédiatement en route.
+
+Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.
+
+--On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui,
+mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!
+
+À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.
+
+La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept
+heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.
+
+Comme le coeur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute
+d'hésitation il obéit à Gemma.
+
+Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain
+ne lui promettait-il pas?
+
+Sanine couva des yeux le billet de Gemma.
+
+La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait
+en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de
+Gemma...
+
+Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré
+cette main de ses lèvres.
+
+Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont
+chastes et sévères... Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes
+les autres...
+
+Oh! reine... déesse, marbre virginal et pur!...
+
+«Mais le temps viendra... il n'est pas éloigné...»
+
+Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il
+aurait pu répéter les paroles du poète:
+
+Je dors... mais mon coeur veille.
+
+Son coeur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon
+suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été!
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était
+tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin
+non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet.
+
+La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il
+allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien
+qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de
+minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes
+menues.
+
+Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé.
+
+Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le
+lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était
+embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias.
+
+Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait
+des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait
+bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.
+
+Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute
+vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant.
+Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma,
+et pourtant son coeur eut un battement insolite, et il suivit des yeux
+avec intention cette forme noire qui s'effaçait.
+
+L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta.
+
+«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?»
+
+Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.
+
+Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais
+cette fois pour une cause bien différente.
+
+Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une
+robe de femme... Il se retourna: c'était elle!
+
+Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une
+mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur
+Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté--enfin, arrivée près du
+jeune homme, elle pressa le pas et le devança.
+
+--Gemma! dit-il à voix très basse.
+
+Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle.
+
+Il la suivit.
+
+La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui.
+
+Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas,
+dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un
+massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière.
+
+C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune
+fille.
+
+Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une
+parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne
+regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui
+tenaient une petite ombrelle.
+
+De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi
+éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de
+si bon matin, et tout près l'un de l'autre?
+
+--Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine.
+
+Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête... Sanine le
+sentait lui-même... Mais au moins le silence était rompu...
+
+--Moi?... fâchée? dit-elle... Pourquoi?... Non...
+
+--Et vous croyez?... reprit-il.
+
+--Ce que vous m'avez écrit?
+
+--Oui!
+
+Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains,
+mais fut ressaisie avant de tomber à terre.
+
+--Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit
+Sanine.
+
+Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu.
+
+--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré,
+c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma.
+
+Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le
+point de laisser tomber son ombrelle.
+
+--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.
+
+Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les
+doigts de la jeune fille.
+
+--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?
+
+Elle le regarda de nouveau.
+
+--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu
+pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne
+sentiez pas encore...
+
+--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous
+ai aimée du premier moment où je vous ai vue,--mais je ne me suis pas
+tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on
+m'avait dit que vous étiez fiancée... Pouvais-je refuser à votre mère la
+mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous
+ai conseillée de façon à vous permettre de deviner...
+
+Des pas lourds résonnèrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage
+en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après
+avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé
+le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin...
+
+--Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut
+éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du
+scandale... que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages...
+et que... il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de
+repousser votre fiancé, M. Kluber.
+
+--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté
+de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé... Je ne serai
+jamais sa femme... Il le sait.
+
+--Vous le lui avez dit? Quand?
+
+--Hier.
+
+--À lui personnellement?
+
+--À lui personnellement... à la maison... Il est venu hier.
+
+--Gemma! vous m'aimez donc?
+
+Elle se tourna vers lui:
+
+--Sans cela, serais-je ici? dit-elle.
+
+Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine
+s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et
+les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres.
+
+Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut... Là était
+le bonheur, c'était bien son visage rayonnant!
+
+Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La
+jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur
+lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière,
+voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait
+pas... non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur.
+
+Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se
+retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement
+la tête.
+
+«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.
+
+--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour?
+
+Le coeur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres
+prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu».
+
+--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.
+
+--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à
+Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je
+trouverais ici le bonheur de ma vie entière?
+
+--De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma.
+
+--De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un
+nouvel élan.
+
+Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel
+les deux jeunes gens se trouvaient.
+
+--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma.
+
+Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer...
+_veux-tu?_» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps
+d'achever sa phrase.
+
+Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en
+suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne
+la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait
+quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et
+l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils
+avançaient comme dans un rêve.
+
+Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette
+union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si
+oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si
+imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait,
+et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un
+soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.
+
+Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel
+aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans
+ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les
+trouvait exquis!
+
+Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.
+
+Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du
+premier amour s'accomplissaient en eux.
+
+Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de
+l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade,
+son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui
+est réservé--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie à l'avenir ses
+voeux extatiques.
+
+--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du
+doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de
+vouloir passer inaperçue.
+
+Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler
+à Gemma, non pas d'amour,--cet amour était chose entendue, sacrée,--mais
+de sujets indifférents.
+
+--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans
+doute suivie... déjà hier il était toute la journée sur mes talons... Il
+a deviné...
+
+--Il a deviné!
+
+Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma.
+
+D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase?
+
+Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était
+passé la veille.
+
+Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant,
+s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant
+avec son interlocuteur de rapides regards lumineux.
+
+Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère
+deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une
+réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre
+patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été
+facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.
+
+Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus
+raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son
+indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément
+blessante pour l'honneur de M. Kluber!
+
+--La gaminerie, expliqua Gemma, c'était _ton_ duel... et il voulait
+exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita
+l'intonation et les gestes de Kluber--«la conduite de ce Russe jette une
+ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la
+défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout
+Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à
+cause de ma fiancée... À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache
+sur mon honneur...»
+
+--Peux-tu te figurer que maman était de son avis?... Alors tout à coup
+je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa
+personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages
+qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiancée_, parce que je
+n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme...
+
+--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre
+définitivement avec lui... mais il était là... et c'était plus fort que
+moi... Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la
+chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des
+fiançailles... Il était profondément blessé, mais comme il est très
+égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il
+est parti...
+
+»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman... cela m'a
+fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais déjà que
+j'avais été peut-être un peu trop pressée... mais j'avais ta lettre...
+Puis sans cette lettre, je savais...
+
+--Que je t'aime? dit Sanine.
+
+--Oui, que tu commençais à m'aimer.
+
+Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et
+baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant
+venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle.
+
+Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme
+la veille il s'était émerveillé de son écriture.
+
+--Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,--elle ne
+comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu
+insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour,
+mais parce que j'ai cédé à ses instances... Elle vous soupçonne...
+c'est-à-dire toi... elle est persuadée que je t'aime... et ce qui
+l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que
+la veille elle est allée te prier de m'influencer... C'était une étrange
+mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un
+sournois, que vous avez abusé de sa confiance... et elle me prédit que
+vous me tromperez...
+
+--Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?...
+
+--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir
+parlé avec vous?
+
+Sanine battit des mains.
+
+--Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me
+conduire près d'elle... Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un
+trompeur...
+
+La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux
+et enthousiastes.
+
+Gemma le regardait avec scrutivité.
+
+--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de
+maman?... Devant maman qui déclare que tout cela est impossible... que
+cela ne se réalisera jamais?
+
+Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien
+qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le
+prononcer lui-même.
+
+--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!
+
+Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses
+résolutions.
+
+Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas.
+
+On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.
+
+Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à
+quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit
+comme une flèche et frisé comme un caniche.
+
+Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra
+sa taille svelte et marcha au-devant du couple.
+
+Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le
+visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression
+d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil,
+banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit
+quelques pas en avant.
+
+Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue
+elle regarda en face son ancien fiancé.
+
+M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes
+gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson»,
+et s'éloigna de son allure sautillante de dandy.
+
+--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.
+
+Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec
+elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme.
+
+Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.
+
+--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés,
+nous n'avons pas encore parlé à maman... Si vous voulez prendre le temps
+de réfléchir... vous êtes encore libre, Dmitri.
+
+Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa
+poitrine et l'entraîna dans la maison.
+
+--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau
+Lénore, je vous amène mon véritable...
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en
+personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent.
+
+Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur,
+sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement
+sur la tombe d'un mari ou d'un fils.
+
+Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas
+s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre
+comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu
+plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore.
+
+Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une
+heure entière!
+
+Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie
+afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les
+clients. Le vieillard était lui-même perplexe,--tout au moins il
+n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient
+agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait
+tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui
+était positivement antipathique.
+
+Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa soeur,
+et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il
+ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur
+il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont
+dépourvues de la faculté de compréhension.
+
+Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de
+s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en
+vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens
+pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.»
+
+Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se
+pardonnait pas de n'avoir rien vu:
+
+«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se serait
+passé!» répétait-elle à satiété.
+
+«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient
+bête, à la fin.»
+
+Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui.
+Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les
+repoussa aussi.
+
+Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle
+permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de
+l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à
+boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne
+permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la
+chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler
+sans l'interrompre.
+
+Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare
+éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule
+déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de
+persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les
+plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville».
+
+Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres
+yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages,
+assurait-il, n'étaient qu'apparents.
+
+Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques
+jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens
+dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront
+pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de
+fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il
+espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura
+adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille.
+
+Ce mot de _séparation_ faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute
+tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.
+
+Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire
+et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter.
+
+Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore
+consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de
+reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu.
+
+Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus
+modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées
+tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui
+prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à
+pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un
+sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne
+fût pas là pour voir ses enfants...
+
+L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux
+à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit
+moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis
+qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et
+embrassait le groupe si étroitement enlacé.
+
+Pantaleone jeta un coup d'oeil dans la chambre, sourit et aussitôt se
+renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce
+résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se
+transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle
+dissimulait par respect des convenances.
+
+Sanine avait pris le coeur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait
+vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne
+trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât
+nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une
+expression d'inquiétude.
+
+D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours
+étaient plus extraordinaires l'un que l'autre.
+
+Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son
+devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune
+homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait
+pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien
+si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé
+et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les
+questions de madame Roselli.
+
+Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la
+noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un
+air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute
+franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.
+
+Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il
+la priait de ne point se gêner.
+
+Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger
+soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de
+Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette
+somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame
+Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»
+
+--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze
+mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une
+petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette
+propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai
+une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux
+mille roubles de traitement.
+
+--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me
+séparer de Gemma?
+
+--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter
+Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de
+vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma
+propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi
+pas le perfectionnement de votre confiserie?
+
+Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas
+le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant
+aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'oeil sur Gemma, qui
+depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses
+pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et
+s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir
+prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la
+tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.
+
+--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour
+améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.
+
+--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.
+
+--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau
+Lénore dans la même langue.
+
+Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois
+sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une
+catholique, comme en Prusse?
+
+À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la
+querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au
+sujet des mariages mixtes.
+
+Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble
+deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.
+
+--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.
+
+Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour
+se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie
+pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter
+l'argent dont il avait besoin.
+
+Rien que de parler de voyage il sentit son coeur se serrer
+douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle
+rougit et resta pensive.
+
+--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan,
+dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement
+bon et pas cher du tout.
+
+--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma...
+
+--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en
+passant sa tête à la porte de l'autre chambre.
+
+--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.
+
+--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses
+sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété...
+vous vendrez aussi les paysans?
+
+Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que
+lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il
+avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour
+rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic
+immoral.
+
+--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à
+quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que
+mes moujicks voudront se racheter.
+
+--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres
+humains!...
+
+--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.
+
+Il secoua son toupet et disparut.
+
+«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée
+Gemma.
+
+La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.
+
+«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau
+Lénore se prolongea jusqu'au dîner.
+
+Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine
+Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de
+sa conduite rusée.
+
+Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle,
+c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie
+nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant
+Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.
+
+--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un
+maternel orgueil.
+
+--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.
+
+--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.
+
+--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire
+gemme.)
+
+La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.
+
+Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur
+qui l'oppressait.
+
+Sanine se sentit tout à coup si heureux; son coeur se remplit d'une telle
+joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a
+pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin
+d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la
+confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours
+auparavant.
+
+--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!
+
+Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une
+livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié
+du prix.
+
+Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.
+
+Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis
+qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.
+
+Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.
+
+Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun
+de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta
+un regard en dessous.
+
+Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage
+n'avait été plus beau ni plus lumineux.
+
+Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue
+au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit
+au jeune homme:
+
+--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que
+tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?...
+
+Il ne lui laissa pas achever sa phrase...
+
+Gemma détourna son visage:
+
+--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle
+maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son
+cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le
+rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:
+
+--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.
+
+Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma
+dans la chambre.
+
+Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua
+une partie de _tresette_.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la
+cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui
+l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question
+d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa
+propriété le plus vite et le plus avantageusement possible.
+
+Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait
+pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et
+réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté.
+
+Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en
+sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se
+balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds.
+
+Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un
+blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les
+épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui
+pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment
+qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il
+n'avait pas revu depuis cinq ans.
+
+Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le
+devança puis se retourna... Il vit un large visage jaunâtre, de petits
+yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et
+plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un
+menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de
+cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!
+
+«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit
+Sanine.
+
+--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?
+
+Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis
+desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:
+
+--Dmitri Sanine?
+
+--Oui, moi-même! répliqua Sanine.
+
+Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un
+peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.
+
+--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'où viens-tu? À
+quel hôtel?
+
+--Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma
+femme... et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.
+
+--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié... et que ta femme est
+d'une beauté remarquable.
+
+Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche.
+
+--Oui, on le dit, répondit-il.
+
+Sanine se mit à rire.
+
+--Je vois que tu n'es pas changé... Tu as toujours le même flegme...
+comme dans le temps, au pensionnat.
+
+--Pourquoi changerais-je?
+
+--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot «on dit»--que ta femme est
+très riche.
+
+--Oui, on le dit aussi!
+
+--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?
+
+--Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme.
+
+--Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune?
+
+De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens.
+
+--D'aucune... Ma femme va de son côté--et moi, du mien...
+
+--Où vas-tu maintenant? demanda Sanine.
+
+--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à
+causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à
+l'hôtel et je déjeunerai.
+
+--M'acceptes-tu pour compagnon?
+
+--C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi?
+
+--Oui!
+
+--Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux... Tu n'es
+pas bavard?
+
+--Je ne crois pas...
+
+--Cela me va...
+
+Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.
+
+Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se
+balançait silencieusement.
+
+«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si
+riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est
+pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il
+passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le
+«baveux...» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est
+riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau
+dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien!
+Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire
+une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?...
+Oui, c'est décidé... je lui en parlerai.»
+
+Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où
+il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.
+
+En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons,
+des boîtes, des paquets empilés...
+
+--Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se
+laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en
+desserrant sa cravate.
+
+Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un
+copieux déjeuner.
+
+--Puis, ajouta-il, à une heure la voiture... vous entendez... à une
+heure précise...
+
+Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et
+disparut.
+
+Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils,
+souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner
+que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans
+inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou
+si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état
+d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se
+bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.
+
+Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité
+de uhlan.--«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des
+uhlans!» pensa Sanine.
+
+Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et
+que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle
+faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris.
+
+De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses
+plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre
+tous--c'est-à-dire son désir de vendre ses terres.
+
+Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la
+porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut
+servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient
+plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.
+
+--Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en
+s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de
+chemise.
+
+--Oui, dans le gouvernement de Toula!
+
+--Dans le district d'Efremoff... Je connais!...
+
+--Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à
+table.
+
+--Je crois bien que je la connais.
+
+Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes.
+
+--Ma femme possède des terres dans le voisinage... Eh! garçon, débouchez
+cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont
+coupé ton bois... À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?...
+
+--J'ai besoin de réaliser l'argent... oui... je vendrai bon marché, tu
+feras une bonne affaire en me l'achetant.
+
+Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa
+serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit.
+
+--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achète pas de propriétés... je n'ai
+pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achètera
+peut-être ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas
+cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels ânes que ces
+Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus
+simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_...
+Garçon, emportez cette saleté...
+
+--Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?... demanda
+Sanine.
+
+--Toute seule!... Les côtelettes sont bonnes... Je te les recommande!...
+Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma
+femme, et je te le répète.
+
+Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant.
+
+--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire
+moi-même?
+
+--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite à Wiesbaden...
+Ce n'est pas loin d'ici... Garçon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en
+avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous
+partons après-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras
+quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre.
+
+Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement
+lorsqu'il mangeait et buvait.
+
+--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.
+
+--Mais es-tu si pressé de vendre?
+
+--Certainement, je suis très pressé.
+
+--Et il te faut beaucoup d'argent?
+
+--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie!
+
+Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres.
+
+--Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en
+joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et
+comme cela, soudainement?
+
+--Oui... soudainement.
+
+--Ta fiancée est sans doute en Russie?
+
+--Non, elle n'est pas en Russie!...
+
+--Où est-elle?
+
+--Ici, à Francfort!
+
+--Et qui est-elle?
+
+--Elle est Allemande... c'est-à-dire, non, Italienne... Elle est de
+Francfort.
+
+--Elle a de l'argent?
+
+--Non, elle n'a pas d'argent.
+
+--Donc, c'est une grande passion?
+
+--Que tu es drôle!... Oui, je l'aime beaucoup.
+
+--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?
+
+--Mais oui, oui, oui!...
+
+Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il
+essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et
+l'alluma.
+
+Sanine le regardait sans rien dire.
+
+--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en
+arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma
+femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.
+
+--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez
+après-demain?
+
+Polosov ferma les yeux.
+
+--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec
+ses lèvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs
+de voyage, et reviens ici... À une heure, je pars... Ma voiture est
+grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux à
+faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai
+mangé, j'ai envie de dormir un peu... Mon tempérament l'exige et je
+cède... Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir...
+
+Sanine réfléchit, réfléchit... puis tout à coup leva la tête: il avait
+pris une résolution.
+
+--J'irai avec toi... Merci! À midi et demi je serai ici... et nous irons
+ensemble à Wiesbaden... J'espère que ta femme ne m'en voudra pas?
+
+Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas...»
+il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un
+enfant.
+
+Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête
+sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme,
+puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie.
+
+Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres.
+
+En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais
+avec un peu de confusion.
+
+--Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus
+qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin... Ici, je
+voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain... c'est la
+mode maintenant... puis ici...
+
+--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais,
+pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer.
+
+Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce
+voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait
+à la main...
+
+Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur
+Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la
+préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la
+décision...
+
+Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles,
+gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur
+racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à
+Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres.
+
+--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent,
+je ne serai pas obligé d'aller en Russie!... Nous pourrons célébrer le
+mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!...
+
+--Quand devez-vous partir? demanda Gemma.
+
+--Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste
+et m'emmène avec lui.
+
+--Vous nous écrirez?
+
+--En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai
+savoir où nous en sommes...
+
+--Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore.
+
+--Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé
+toute sa fortune en mourant.
+
+--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais
+tâchez de ne pas vendre trop bon marché... Soyez prudent et ferme! Ne
+vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt
+possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix
+que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez
+pour vous deux--et pour vos enfants.
+
+Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler:
+
+--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore... Je ne permettrai
+pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle
+le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!...
+
+--Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma.
+
+--Je ne l'ai jamais vue.
+
+--Et quand reviendrez-vous?
+
+--Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il
+peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En
+tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne
+faudra... Je laisse ici mon âme!... Mais je dois encore passer chez moi
+avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter
+bonheur!... Cela se fait toujours en Russie.
+
+--La main droite ou la gauche?
+
+--La main gauche, parce qu'elle est plus près du coeur... Je reviendrai
+demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!...» J'ai le pressentiment
+que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies...
+
+Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa
+chambre pour un instant, pour une communication importante.
+
+Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.
+
+Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander
+quelle pouvait être cette communication importante.
+
+Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille.
+
+Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce
+terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme
+dès qu'il eut franchi ce seuil sacré.
+
+Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la
+jeune fille et pressa son visage contre sa robe.
+
+--Tu es à moi? dit-elle.--Tu reviendras bientôt?
+
+--Je suis à toi... Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée.
+
+--Je t'attendrai...
+
+Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la
+direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui,
+Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et
+prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main
+levée, comme dans un geste de menace.
+
+À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov.
+Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux.
+
+Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es
+décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles
+avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le
+perron.
+
+Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les
+nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et
+disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils
+avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du
+cocher.
+
+Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous
+les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit
+après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare,
+l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer
+aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui.
+
+Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il
+tenait à un bon pourboire.
+
+Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les
+portières claquèrent et la voiture s'ébranla.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance
+de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en
+voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.
+
+Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les
+dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière;
+les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la
+nature, c'est ma mort!»
+
+Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du
+paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.
+
+Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues,
+regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des
+pourboires proportionnés à leur zèle.
+
+À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la
+garda pour lui et offrit l'autre à Sanine.
+
+Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un
+éclat de rire.
+
+--De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de
+l'orange avec ses ongles courts et blancs.
+
+--De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!...
+
+--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche
+tout un quartier d'orange...
+
+--Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!... Hier je pensais à me
+trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la
+Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma
+propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue!
+
+--Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras
+bien d'autres... Par exemple, est-ce que tu te représentes ton ami
+Polosov sur un cheval d'ordonnance?... Eh bien! cela m'est arrivé... Et
+en me voyant le grand duc Mikhail Pavlovitch a commandé: «Au trot,
+faites aller au trot ce gros cornette!»
+
+Sanine se gratta l'oreille.
+
+--Je t'en prie, parle-moi un peu de ta femme! Quel est son caractère?
+J'ai besoin de le savoir...
+
+--Le grand-duc pouvait à son aise commander «Au trot», continua Polosov
+avec ressentiment, mais moi, comment devais-je me tenir à cheval? Aussi
+leur ai-je dit: Vous pouvez garder vos grades, vos épaulettes... moi, je
+n'en veux plus!... Ah! tu veux que je te parle de ma femme?... Eh bien!
+ma femme est un être humain comme tous les autres... seulement «ne lui
+mets pas le doigt dans la bouche», elle n'aime pas cela!... Mais avant
+tout parle beaucoup avec elle de choses qui font rire... Raconte-lui tes
+amours... mais d'une façon amusante... tu me comprends?
+
+--Comment, d'une façon amusante?
+
+--Mais oui, tu m'as dit... que tu es amoureux... que tu as l'intention
+de te marier... Eh bien! raconte-lui toute l'affaire...
+
+Sanine se sentit blessé.
+
+--Mais que peux tu trouver d'amusant dans mon mariage?
+
+Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant que le jus
+de l'orange coulait sur son menton.
+
+--C'est ta femme qui t'a demandé d'aller à Francfort pour faire ces
+emplettes? demanda Sanine après quelques moments de silence.
+
+--Oui, c'est elle-même!
+
+--Quelles emplettes?
+
+--Mais... des joujoux!
+
+--Des joujoux!... Tu as des enfants?
+
+À cette question, Polosov s'éloigna de Sanine.
+
+--Qu'est-ce que tu dis là? Pourquoi aurais-je des enfants?... Les
+joujoux, ce sont des colifichets... des articles de toilette...
+
+--Tu t'y entends?
+
+--Je m'y entends...
+
+--Mais tu m'as dit que tu ne te mêles jamais des affaires qui concernent
+ta femme!
+
+--Je ne me mêle pas d'autre chose... rien que de sa toilette... cela me
+désennuie... Ma femme a bonne opinion de mon goût... Puis je sais
+marchander.
+
+Polosov commençait à égrener ses phrases... Il était déjà fatigué.
+
+--Et elle est très riche, ta femme?
+
+--Oui, elle est assez riche... mais tout pour elle.
+
+--Il me semble pourtant que tu n'as pas à te plaindre?
+
+--Mais aussi, je suis son mari! Il ne manquerait plus que cela, que je
+n'en profite pas! Je lui suis utile... Elle y trouve son profit... Je
+suis commode!...
+
+Polosov s'essuya le visage avec son foulard et se mit à souffler
+péniblement, comme pour dire: «Épargne-moi donc; ne me fais plus dire un
+mot; tu vois comme cela me fatigue de parler.»
+
+Sanine le laissa tranquille et s'enfonça de nouveau dans ses réflexions.
+
+À Wiesbaden, l'hôtel devant lequel s'arrêta la voiture ressemblait
+plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrent dans les couloirs
+et il y eut tout un remue-ménage parmi le personnel.
+
+Des valets en habit apparurent à l'entrée; le portier brodé d'or sur
+toutes les coutures d'un coup de main ouvrit la portière.
+
+Polosov descendit de voiture en triomphateur et commença l'ascension de
+l'escalier embaumé et couvert de tapis.
+
+Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe, courut
+au-devant de lui; c'était son valet de chambre.
+
+Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout avec lui,
+parce que la veille à Francfort on l'avait laissé passer la nuit sans
+eau chaude!
+
+Le visage du valet exprima l'horreur, puis il se baissa lestement et
+retira les galoches du barine.
+
+--Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle? demanda Polosov.
+
+--Madame est chez elle... Madame s'habille... Madame dîne chez la
+comtesse Lassounski.
+
+--Ah! chez la comtesse!... Écoute! il y a dans la voiture des effets...
+prends-les toi-même et apporte-les ici... Et toi, Dmitri Pavlovitch,
+dit-il à Sanine, choisis-toi une chambre et viens me rejoindra dans
+trois quarts d'heure... Nous dînerons ensemble..
+
+Polosov s'éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plus
+modestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé, il
+entra dans le vaste appartement occupé par «Son Altesse le prince
+Polosov.»
+
+Il trouva «Son Altesse» assis dans un fauteuil de velours écarlate au
+milieu d'un salon resplendissant.
+
+Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre un bain et
+de se revêtir d'une très riche robe de chambre de satin; sa tête était
+ornée d'un fez couleur de fraise.
+
+Sanine s'approcha de lui et le contempla quelque temps.
+
+Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans sa niche; il ne
+tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remua pas les paupières, ne
+proféra pas un son.
+
+C'était un spectacle vraiment majestueux.
+
+Après l'avoir admiré quelques instants, Sanine se disposait à parler
+pour rompre ce silence auguste, lorsque tout à coup la porte de la
+chambre voisine s'ouvrit, et sur le seuil apparut une jeune et jolie
+femme, vêtue d'une robe de soie blanche ornée de dentelles noires, avec
+des diamants aux poignets et autour du cou.
+
+C'était Maria Nicolaevna Polosov.
+
+Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la tête en nattes
+toutes prêtes à être relevées.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+--Ah, pardon! s'écria Maria Nicolaevna avec un sourire demi-confus,
+demi-moqueur.
+
+Elle releva d'une main le bout d'une de ses nattes, et attacha sur
+Sanine le regard de ses grands yeux gris et clairs.
+
+--Je ne vous savais pas encore ici.
+
+--Sanine Dmitri Pavlovitch, un ami d'enfance, dit Polosov, sans bouger
+de sa place et en montrant Sanine du doigt.
+
+--Oui, je sais... Tu m'as déjà parlé de lui... Je suis enchantée de
+faire votre connaissance... Mais je suis venue pour te demander un
+service, Hippolyte Sidorovitch... Ma femme de chambre est si maladroite
+aujourd'hui.
+
+--Tu veux que je donne un coup de main à ta coiffure...
+
+--Oui, oui, je t'en prie. Excusez-moi, répéta Maria Nicolaevna avec le
+même sourire.
+
+--Elle fit un signe de tête à Sanine, pirouetta sur elle-même et
+disparut dans l'autre chambre en laissant l'impression rapide mais
+harmonieuse d'un cou exquis, d'épaules splendides et d'une taille
+admirable.
+
+Polosov se leva--et se balançant lourdement suivit sa femme dans l'autre
+chambre.
+
+Sanine ne douta pas un instant que la jeune femme sût parfaitement qu'il
+se trouvait dans le salon du «prince Polosov», et que cette petite
+comédie avait été jouée à son intention, pour montrer des cheveux qui
+valaient d'ailleurs la peine d'être vus.
+
+Sanine fut content de l'apparition de la jolie dame.
+
+«Si elle a voulu m'éblouir par sa beauté, pensa-t-il, qui sait,
+peut-être se montrera-t-elle coulante pour l'achat de la propriété.»
+
+Son âme était tellement remplie du souvenir de Gemma, que toutes les
+autres femmes lui étaient indifférentes, c'est à peine s'il les voyait,
+et cette fois il se contenta de penser «Oui, on avait raison de me dire
+que cette dame est fort belle!»
+
+S'il ne s'était pas trouvé dans cet état exceptionnel, il se serait
+certainement exprimé autrement.
+
+Maria Nicolaevna, née Kolychkine, était une femme qu'on ne pouvait
+s'empêcher de remarquer. Ce n'est pas qu'elle fût une beauté
+incontestée: on distinguait nettement en elle les traces de son origine
+plébéienne. Le front était bas, le nez un peu charnu et légèrement
+retroussé: elle ne pouvait pas se glorifier non plus de la finesse de sa
+peau, ni de l'élégance de ses mains et de ses pieds... mais que
+signifiaient ces détails?
+
+Celui qui la voyait ne restait pas en contemplation devant une «beauté
+sacrée» comme disait le poète Pouchkine, mais devant le prestige d'un
+vigoureux et florissant corps de femme, russe et tzigane... et il n'y
+avait pas moyen de ne pas tomber en arrêt devant elle.
+
+Mais l'image de Gemma protégeait Sanine, comme le triple bouclier que
+chante le poète.
+
+Dix minutes plus tard Maria Nicolaevna apparut de nouveau avec son mari.
+
+Elle s'approcha de Sanine... et sa démarche était si séduisante, que
+certains originaux... hélas! que ces temps sont loin,--devenaient
+follement épris de Maria Nicolaevna rien que pour sa démarche.
+
+«Lorsque cette femme marche à ta rencontre, on dirait que le bonheur de
+ta vie entre par la même porte! disait un de ses adorateurs.
+
+Elle tendit la main à Sanine et lui dit de sa voix caressante et
+contenue:
+
+--Vous ne vous retirerez pas avant mon retour n'est-ce pas? Je rentrerai
+de bonne heure...
+
+Sanine s'inclina respectueusement, tandis que Maria Nicolaevna
+disparaissait derrière la portière; sur le seuil elle tourna la tête en
+arrière et sourit, et de nouveau Sanine ressentit la même impression
+harmonieuse qu'il avait éprouvée un moment auparavant.
+
+Lorsque Maria Nicolaevna souriait on voyait se creuser sur chacune de
+ses joues non pas une, mais trois petites fossettes--et ses yeux
+souriaient plus encore que ses lèvres, longues, empourprées et
+rayonnantes avec deux minuscules grains de beauté à gauche.
+
+Polosov se traîna jusqu'à son fauteuil. Il ne disait mot, comme
+auparavant; mais un sourire moqueur, étrange, de temps en temps plissait
+ses joues bouffies, incolores et déjà ridées.
+
+Il avait l'air vieillot, bien qu'il n'eût que trois ans de plus que
+Sanine.
+
+Le dîner que Polosov servit à Sanine aurait pu satisfaire le gourmet le
+plus consommé, mais Sanine le trouva sans fin et insupportable!
+
+Polosov mangeait lentement «avec sentiment, conviction et lenteur», se
+penchant avec attention sur son assiette, et flairant presque chaque
+morceau.
+
+D'abord il se rinçait la bouche avec du vin, et après seulement il
+l'avalait en faisant claquer ses lèvres...
+
+Quand on servit le rôti, sa langue se délia subitement... mais sur quel
+sujet?... Sur des moutons dont il voulait faire venir tout un troupeau
+dans sa propriété... et il en parlait avec amour, accumulant les
+détails, et n'employant que les diminutifs affectueux...
+
+Après avoir bu une tasse de café noir en ébullition,--il avait à
+plusieurs reprises pendant le dîner rappelé au garçon d'une voix
+courroucée et larmoyante que la veille on lui avait servi du café froid,
+froid comme la glace--Polosov, tout en mordillant entre ses dents jaunes
+et tordues un havane, s'endormit, selon son habitude et à la grande joie
+de Sanine. Le jeune homme se mit à arpenter le salon sur le tapis épais,
+rêvant à sa vie future avec Gemma, et aux nouvelles qu'il pourrait lui
+porter le lendemain.
+
+Mais Polosov se réveilla plus tôt qu'à l'ordinaire--son sommeil n'avait
+duré qu'une heure et demie--et après avoir bu un verre d'eau de Seltz
+avec de la glace, et avalé au moins huit cuillerées de confiture, de la
+véritable confiture russe de Kieff que son valet lui présenta dans un
+bocal vert foncé, et sans laquelle Polosov déclarait ne pouvoir vivre,
+il leva ses yeux un peu boursouflés sur Sanine et lui demanda s'il
+serait disposé à faire avec lui une partie de _douratchki_.
+
+Sanine consentit; il craignait de voir Polosov reprendre ses
+explications sur les moutons et entrer dans des détails fastidieux...
+
+Le garçon apporta les cartes et la partie commença; il va sans dire
+qu'ils ne jouaient pas pour de l'argent mais uniquement pour passer le
+temps. Lorsque Maria Nicolaevna revint de son dîner chez la comtesse
+Lasounski elle trouva les deux hommes à cette innocente occupation.
+
+En entrant dans le salon elle aperçut les cartes et la table de jeu, et
+partit d'un éclat de rire.
+
+Sanine ce leva, mais elle lui dit:
+
+--Non, continuez votre jeu... Je vais changer de robe, et je reviens...
+
+Elle disparut de nouveau au milieu d'un froufrou de jupes et retira ses
+gants tout en marchant...
+
+Elle revint effectivement au bout d'un moment. Elle avait remplacé sa
+toilette de bal par une large blouse de soie lilas, avec des manches
+ouvertes et flottantes; une lourde cordelière entourait sa taille.
+
+Elle s'assit à côté de son mari, et attendit le moment de la partie où
+il devint _dourak_ (imbécile), alors elle lui dit:
+
+--Maintenant, petite crêpe, c'est assez!
+
+À ce mot de _petite crêpe_ Sanine la regarda tout étonné et elle lui
+sourit gaîment, répondant au regard du jeune homme en le regardant en
+face, et creusant toutes les fossettes de ses joues.
+
+--Assez, dit-elle de nouveau à son mari, je vois que tu as envie de
+dormir, baise la main et va dormir, et moi je resterai avec M. Sanine
+pour causer un peu...
+
+--Je n'ai pas sommeil répondit Polosov en se levant lourdement de son
+fauteuil, mais j'irai quand même me coucher et je baiserai la main...
+
+Elle lui tendit la main sans cesser de sourire et de regarder Sanine.
+
+Polosov regarda aussi son ami et partit sans prendre congé.
+
+--Maintenant racontez-moi votre histoire, dit vivement Maria Nicolaevna
+en posant ses deux coudes nus sur la table, et en tapotant avec
+impatience ses ongles l'un contre l'autre.--On m'a dit que vous allez
+vous marier? Est-ce vrai?
+
+Quand elle eut posé cette question Maria Nicolaevna inclina légèrement
+la tête de côté pour regarder plus fixement et plus profondément dans
+les yeux du jeune homme.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Bien que Sanine ne fût pas un novice et qu'il eût déjà quelque
+expérience des hommes, la manière d'être délurée de madame Polosov l'eût
+tout de même troublé, s'il n'avait pas vu dans cette familiarité et ce
+sans-façon un heureux augure pour son entreprise. «Flattons les caprices
+de cette riche dame», se dit-il; et il répondit d'un ton aussi dégagé
+que l'était la question posée:
+
+--Oui, je me marie.
+
+--Vous épousez une étrangère?
+
+--Une étrangère!
+
+--Vous venez de faire sa connaissance à Francfort?
+
+--Oui, madame, à Francfort.
+
+--Et peut-on savoir qui est cette jeune fille?
+
+--Certainement. Elle est la fille d'un confiseur.
+
+Maria Nicolaevna ouvrit les yeux tout grands et arqua ses sourcils.
+
+--Mais c'est charmant! dit-elle d'une voix posée; c'est délicieux!... Et
+moi qui croyais qu'on ne peut plus trouver en ce monde des hommes comme
+vous... La fille d'un confiseur!
+
+--Je vois que cela vous étonne? dit Sanine, non sans dignité... mais,
+d'abord, je n'ai point de préjugés...
+
+--_D'abord_ cela ne m'étonne nullement, s'écria Maria Nicolaevna en
+l'interrompant--des préjugés, je n'en ai pas non plus... Je suis
+moi-même la fille d'un moujik!... Eh bien! non, vous ne m'avez pas
+épatée! Ce qui m'étonne et me réjouit, c'est de voir un homme qui n'a
+pas peur d'aimer... Vous l'aimez?...
+
+--Oui, madame.
+
+--Elle est très belle?
+
+Cette dernière question agaça quelque peu Sanine, mais il n'y avait plus
+moyen de reculer.
+
+--Vous comprenez vous-même, Maria Nicolaevna, dit-il, que tout homme
+trouve le visage de l'aimée plus beau que tous les autres, mais ma
+fiancée est une véritable beauté!...
+
+--Vraiment? De quel genre? Du genre italien, classique?
+
+--Oui, elle a des traits parfaitement réguliers.
+
+--Vous n'avez pas son portrait?
+
+--Non.
+
+À cette époque la photographie n'était pas connue, et les daguerréotypes
+commençaient seulement à se répandre.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Gemma!
+
+--Et le vôtre?
+
+--Dmitri...
+
+--Et votre nom patronymique?
+
+--Pavlovitch.
+
+--Savez-vous, dit Maria Nicolaevna, toujours de la même voix
+traînante... Vous me plaisez beaucoup, Dmitri Pavlovitch... Vous devez
+être un brave garçon... Donnez-moi votre main... Soyons amis...
+
+Elle serra fortement la main du jeune homme de ses beaux et vigoureux
+doigts blancs...
+
+Elle avait la main un peu plus petite que celle de Sanine, et plus
+chaude, plus douce, plus souple et vivante.
+
+--Mais savez-vous quelle idée me vient?
+
+--Voyons cette idée?
+
+--Vous ne vous fâcherez pas? Non?... Vous dites que vous êtes fiancés...
+Il n'y avait pas moyen de faire autrement?
+
+Sanine fronça les sourcils.
+
+--Je ne vous comprends pas, Maria Nicolaevna?
+
+Maria Nicolaevna eut un petit rire, et secouant la tête, elle rejeta en
+arrière les cheveux qui tombaient sur ses joues.
+
+--Vraiment, il est délicieux, dit-elle, rêveuse, distraite... Un
+chevalier! Allez après cela croire ceux qui affirment qu'il n'y a plus
+d'idéalistes!
+
+Maria Nicolaevna parlait tout le temps en russe, avec un accent très
+pur, l'accent du peuple de Moscou et non celui de la noblesse.
+
+--Vous avez sans doute été élevé à la maison, dans une famille de
+l'ancien type, où l'on craint Dieu? demanda-t-elle.
+
+Et elle ajouta aussitôt:
+
+--Vous êtes de quel gouvernement?
+
+--Du gouvernement de Toula.
+
+--Nous sommes vous et moi _de la même auge_! Mon père... Mais savez-vous
+qui était mon père?
+
+--Oui, je le sais.
+
+--Il est né à Toula... Assez là-dessus..., maintenant passons aux
+affaires.
+
+--Comment aux affaires?... Que voulez-vous dire?
+
+Maria Nicolaevna cligna des yeux.
+
+Quand elle clignait des yeux son regard prenait une expression
+caressante et légèrement moqueuse; quand elle les ouvrait tout grands,
+leur lueur claire, presque froide, n'annonçait rien de bon..., presque
+une menace. Ses yeux étaient embellis surtout par ses sourcils bien
+fournis, un peu proéminents, de vrais sourcils de martre.
+
+--Mais dans quelle intention êtes-vous venu ici? Vous désirez me vendre
+votre propriété? Vous avez besoin d'argent pour votre mariage, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, j'ai besoin d'argent.
+
+--De beaucoup d'argent?
+
+--Pour le moment, je me contenterais de quelques milliers de francs...
+Hippolyte Sidorovitch connaît ma propriété... vous pouvez le
+consulter... Je ne demande pas un prix élevé.
+
+Maria Nicolaevna agita la tête de droite à gauche...
+
+--_Premièrement_, dit-elle on scandant chaque mot et en frappant du bout
+des doigts le parement du surtout de Sanine,--je n'ai pas l'habitude de
+consulter mon mari, si ce n'est en ce qui concerne ma toilette... sur ce
+chapitre il est fort...--_Secondement_, pourquoi ne voulez-vous pas
+demander un prix élevé? Je ne veux pas profiter de ce que vous êtes
+amoureux et prêt à tous les sacrifices?... Je n'accepterai pas de vous
+un rabais... Comment? Au lieu de stimuler,--comment dirai-je
+cela...--d'encourager de mon mieux de nobles sentiments, je vous
+exploiterais? Ce n'est pas dans mes habitudes bien que souvent je
+n'épargne pas les gens... mais ce n'est pas ainsi que je m'y prends.
+
+Sanine se demandait si son interlocutrice plaisantait ou si elle parlait
+sérieusement.
+
+Il se dit en lui-même: «Oh! avec toi, il faut être bien sur ses gardes!»
+
+Un valet apporta un samovar, des tasses à thé, de la crème et des
+biscuits sur un grand plateau. Il posa ces choses sur la table entre
+Sanine et madame Polosov, et se retira.
+
+La jeune femme servit à Sanine une tasse de thé.
+
+--Vous ne m'en voudrez pas? demanda-t-elle en mettant du bout des doigts
+le sucre dans la tasse du jeune homme, bien que les pinces fussent dans
+le sucrier.
+
+Sanine se récria:--Madame! d'une si belle main!...
+
+Il n'acheva pas sa phrase et faillit s'étouffer en avalant la première
+gorgée de thé.
+
+Madame Polosov le regardait attentivement de son regard clair.
+
+--J'ai dit, reprit Sanine, que je ne demanderais pas un prix élevé pour
+ma propriété, parce que vous sachant à l'étranger, je ne suis pas en
+droit de supposer que vous ayez avec vous beaucoup d'argent
+disponible... Puis je sais que ces conditions de vente ne sont pas
+normales... Je dois tenir compte de toutes ces considérations...
+
+Sanine hésitait, s'embrouillait dans ses phrases, tandis que Maria
+Nicolaevna, tranquillement renversée contre le dossier de son fauteuil,
+le regardait toujours du même regard clair et attentif.
+
+Il se tut enfin.
+
+--Continuez, continuez, dit-elle, d'un ton encourageant... je vous
+écoute; j'ai du plaisir à vous écouter; parlez.
+
+Sanine se mit alors à décrire sa propriété, dit combien elle mesurait de
+dessiatines, comment elle était située et quels profits on en pouvait
+tirer... Il ne manqua pas de mentionner le fait que la maison se
+trouvait dans un site pittoresque. Maria Nicolaevna ne détachait pas de
+lui son regard toujours plus clair et plus fixe, et ses lèvres remuaient
+imperceptiblement sans sourire; elle les mordillait.
+
+Sanine se sentit mal à l'aise; il se tut de nouveau.
+
+--Dmitri Pavlovitch, commença Maria Nicolaevna, puis elle s'interrompit.
+
+--Dmitri Pavlovitch, reprit-elle au bout d'un instant..., savez-vous...,
+je suis sûre que l'acquisition de votre propriété sera pour moi une
+affaire avantageuse, et que nous nous entendrons sur le prix... Mais il
+faut me donner un peu de temps..., deux jours, pour prendre une
+décision... Vous pouvez supporter de rester deux jours séparé de votre
+fiancée?... Je ne vous retiendrai pas un moment de plus... contre votre
+gré... je vous en donne ma parole... Mais si vous avez besoin
+immédiatement de cinq ou six mille francs... je vous les avancerai avec
+plaisir...
+
+Sanine se leva.
+
+--Je vous remercie d'abord pour votre aimable proposition de me rendre
+service, à moi, qui suis presque un inconnu pour vous... Mais puisque
+vous y tenez absolument, je préfère attendre votre décision au sujet de
+ma propriété... Je peux rester ici encore deux jours.
+
+--Oui, Dmitri Pavlovitch, je le désire... Et cela vous sera pénible,
+très pénible? Avouez-le-moi?...
+
+--Mais j'aime ma fiancée... et il ne m'est pas indifférent d'être séparé
+d'elle.
+
+--Ah! vous êtes vraiment un homme d'or, s'écria Maria Nicolaevna avec un
+soupir... Je vous promets de ne pas traîner l'affaire en longueur...
+Vous vous retirez déjà?
+
+--Il est très tard, remarqua Sanine.
+
+--Et vous avez besoin de repos après le voyage... et après votre partie
+de _douratchki_ avec mon mari?... Dites-moi, vous êtes un grand ami de
+mon mari?
+
+--Nous avons été élevés dans le même pensionnat.
+
+--Et déjà alors il était comme cela?
+
+--Comment «comme cela?» demanda Sanine.
+
+Maria Nicolaevna partit d'un grand éclat de rire, elle rit jusqu'à en
+devenir toute rouge, puis elle porta son mouchoir à ses lèvres, se leva,
+et se balançant comme si elle était fatiguée, elle s'approcha de Sanine
+et lui tendit la main.
+
+Il salua et se dirigea vers la porte.
+
+--Tâchez demain de vous présenter de très bonne heure... Vous
+m'entendez? lui cria-t-elle, comme il sortait du salon.
+
+Il se retourna et vit que Maria Nicolaevna s'était renversée de nouveau
+dans le fauteuil, les deux mains jointes derrière sa tête.
+
+Les larges manches de sa blouse s'étaient ouvertes jusqu'aux épaules--et
+il était impossible de ne pas reconnaître que cette pose et que toute la
+personne étaient d'une beauté ensorcelante...
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Minuit avait sonné depuis longtemps, et la lampe brûlait encore dans la
+chambre de Sanine. Il était assis devant sa table et écrivait à «sa
+Gemma».
+
+Il lui raconta tout ce qui s'était passé, décrivit les Polosov--le mari
+et la femme--mais en somme parla davantage de ses sentiments et finit
+par donner rendez-vous à sa fiancée dans trois jours!!! accompagnés de
+trois points d'exclamation.
+
+Le lendemain matin de bonne heure il porta la lettre à la poste et alla
+faire un tour dans le jardin du _Kurhause_ où il y avait déjà de la
+musique.
+
+Il n'y avait encore que peu de monde; Sanine resta un moment devant le
+pavillon où se trouvait l'orchestre, écouta un pot-pourri de _Robert le
+Diable_ et après avoir pris du café, suivit une allée écartée et s'assit
+sur un banc tout à ses pensées.
+
+Le manche d'une ombrelle le frappa tout à coup assez fort sur l'épaule.
+Il tressaillit...
+
+Vêtue d'une robe légère gris-vert avec un chapeau de tulle blanc et des
+gants de Suède, fraîche et rose comme une matinée d'été, mais ayant
+encore la langueur d'un sommeil paisible dans ses mouvements et dans ses
+regards, Maria Nicolaevna se tenait devant lui.
+
+--Bonjour, dit-elle. J'ai envoyé à votre recherche, mais vous étiez déjà
+parti:--Je viens de boire mon second verre.--Vous savez, on me force ici
+de boire de l'eau.--Dieu sait pourquoi... Est-ce que je suis malade,
+moi?... Et après avoir bu de l'eau, je dois me promener pendant une
+heure entière! Voulez-vous être mon cavalier?... Et ensuite nous
+prendrons le café...
+
+--J'ai déjà pris le café, dit-il en se levant, mais je serai heureux de
+me promener avec vous.
+
+--Alors donnez-moi le bras... Ne craignez rien... Votre fiancée n'est
+pas ici... elle ne vous verra pas.
+
+Sanine eut un sourire forcé.
+
+Chaque fois que madame Polosov parlait de Gemma, il éprouvait une
+sensation pénible. Mais il obéit et s'inclina avec empressement... Le
+bras de Maria Nicolaevna entoura lentement et mollement le bras du jeune
+homme, glissa contre lui et l'enlaça presque.
+
+--Allons par ici, lui dit-elle, en rejetant sur son épaule l'ombrelle
+ouverte. Je suis dans ce parc comme chez moi, je vais vous montrer les
+plus jolis endroits... Et savez-vous--elle employait fréquemment cette
+expression--pour le moment nous ne parlerons pas de votre propriété...
+Après le déjeuner nous examinerons l'affaire à loisir... Maintenant vous
+devez me parler de vous... afin que je sache à qui j'ai affaire...
+Après, si cela vous intéresse, je vous raconterai mon histoire...
+voulez-vous?
+
+--Mais, Maria Nicolaevna, il n'y a rien à raconter dans ma vie...
+
+--Permettez, permettez, vous ne m'avez pas bien comprise... Je n'ai pas
+l'intention de faire la coquette avec vous.
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Il a une fiancée belle comme une statue antique, et je perdrais mon
+temps à faire la coquette avec lui?... Mais vous détenez la marchandise
+et je suis acquéreur... Je veux savoir à quoi ressemble cette
+marchandise?... C'est à vous de me la faire voir... Je veux savoir non
+seulement ce que j'achète mais à qui je l'achète... En affaires c'était
+une règle pour mon père... Eh bien! commencez, vous pouvez passer
+l'enfance... commencez votre récit du jour où vous êtes débarqué à
+l'étranger. Où avez-vous été avant de venir en Allemagne?... Mais
+ralentissez donc le pas, rien ne nous presse...
+
+--Je suis venu ici d'Italie où j'ai passé plusieurs mois.
+
+--Vous avez donc un faible pour tout ce qui est italien? La seule chose
+qui m'étonne c'est que vous n'ayez pas trouvé votre fiancée _là-bas_...
+Vous aimez les arts? les tableaux? Ou peut-être préférez-vous la
+musique?
+
+--J'aime les arts... J'aime tout ce qui est beau.
+
+--La musique aussi?
+
+--La musique aussi.
+
+--Et moi je ne l'aime pas du tout. Je n'aime que les chansons russes...
+et encore au village, au printemps, avec des danses... Vous savez ce que
+j'entends! Les moujiks en chemises rouges... dans les prairies d'herbe
+tendre... délicieux!... Parlez donc...
+
+Tout en marchant, Maria Nicolaevna regardait Sanine avec persistance.
+
+Elle était de taille élevée, et son visage se trouvait presque au niveau
+de celui du jeune homme.
+
+Il se mit à raconter ses faits et gestes d'abord par devoir,
+gauchement--mais peu à peu il s'anima et parla avec volubilité. Maria
+Nicolaevna savait écouter, puis elle paraissait si sincère qu'elle
+obligeait involontairement les autres à la même sincérité.
+
+Elle possédait ce «terrible don de la familiarité» dont parle le
+cardinal de Retz.
+
+Sanine raconta ses voyages, sa vie à Saint-Pétersbourg et sa jeunesse.
+Si Maria Nicolaevna eût été une grande dame avec des manières raffinées,
+il ne se serait pas laissé aller à tant d'intimité, mais elle s'appelait
+elle-même «un bon garçon qui n'aime pas les manières» et marchait à côté
+du jeune homme d'une allure féline, s'appuyant un peu sur le bras de son
+compagnon, et le regardant dans les yeux... Ce «bon garçon» marchait à
+côté de Sanine sous la forme d'un jeune être féminin, qui respirait
+cette séduction enivrante et alanguissante, calme et dévorante,
+qu'exercent sur les faibles hommes certaines natures slaves qui ne sont
+pas de race pure, mais qui ont subi un fort croisement.
+
+Cette promenade dans le parc et cette conversation durèrent une bonne
+heure. Le couple ne s'arrêta pas une seule fois, marchant toujours en
+avant, en avant... dans les avenues sans fond du parc; ils gravissaient
+la colline et admiraient la vue, ils descendaient dans les vallons,
+disparaissaient dans l'ombre impénétrable en restant toujours bras
+dessus, bras dessous.
+
+Par moment Sanine s'en voulait: il ne s'était jamais promené si
+longuement avec sa chère Gemma, et décidément cette dame l'accaparait.
+
+--N'êtes-vous pas fatiguée? lui avait-il demandé plusieurs fois.
+
+--Je ne suis jamais fatiguée! avait-elle répondu.
+
+Il leur arrivait de rencontrer des promeneurs, presque tous saluaient
+madame Polosov; les uns respectueusement et d'autres presque
+servilement. À l'un de ces derniers, un très beau brun, mis en vrai
+dandy, elle cria de loin avec le plus pur accent parisien:
+
+--Comte, vous savez, il ne faut pas venir me voir ni aujourd'hui ni
+demain.
+
+Le comte, sans mot dire, leva son chapeau et s'inclina profondément.
+
+--Qui est-ce ce jeune homme? demanda Sanine, possédé comme tous les
+Russes du démon de la curiosité.
+
+--Qui c'est? Un petit Français! Il n'en manque pas ici... Il me fait
+aussi la cour... Mais il est temps de prendre le café. Rentrons. Je suis
+sûre que vous avez déjà faim? Mon époux a sans doute décollé ses yeux.
+
+«Époux! décollé ses yeux!» se dit Sanine à lui-même... Et avec cela elle
+a le plus pur accent parisien! Quelle étrange créature!»
+
+Maria Nicolaevna ne s'était pas trompée. Quand ils rentrèrent à l'hôtel,
+ils trouvèrent son «époux» ou sa «petite crêpe» assis, son fez sur la
+tête, devant la table mise.
+
+--Je suis déjà las d'attendre, dit-il avec aigreur... J'étais sur le
+point de prendre le café sans toi.
+
+--Bon, bon!... s'écria gaîment Maria Nicolaevna, tu t'es fâché? Cela te
+fera du bien. Sans cela tu serais complètement figé... Je t'amène un
+convive! Sonne vite pour le café. Et maintenant prenons du café--le
+meilleur café qu'il y ait en ce monde, dans des tasses de Saxe, sur une
+nappe blanche comme la neige.
+
+Elle enleva son chapeau, ses gants, et se mit à battre des mains.
+
+Polosov la regarda sous les sourcils:
+
+--Qu'est-ce qui vous met en gaîté aujourd'hui, Maria Nicolaevna?
+demanda-t-il à demi-voix.
+
+--Cela ne vous regarde pas, Hippolyte Sidorovitch. Sonne! Asseyez-vous,
+monsieur Sanine, et prenez du café pour la seconde fois ce matin! Ah!
+que j'aime à commander, c'est mon plus grand plaisir!
+
+--Quand on vous obéit, marmotta de nouveau Polosov.
+
+--Naturellement, quand on m'obéit. C'est pourquoi je suis si heureuse
+avec toi... N'est-ce pas, ma petite crêpe?... Et voici le café.
+
+Sur le vaste plateau qu'apporta le garçon se trouvait le programme du
+spectacle du soir. Maria Nicolaevna s'en empara aussitôt.
+
+--Un drame! dit-elle avec colère, un drame allemand. En tout cas cela
+vaut encore mieux qu'une comédie allemande!... Retenez pour moi une
+loge... une baignoire... Non... Je préfère la _Fremden-loge_ (la loge
+des étrangers)... Vous entendez, garçon, la _Fremden-loge_.
+
+--Mais si la _Fremden-Loge_ est déjà, retenue par Son Excellence le
+_Stadt-Director_...
+
+--Vous donnerez à Son Excellence dix thalers et la loge m'appartiendra!
+Vous entendez!
+
+Le garçon baissa tristement la tête d'un air soumis.
+
+--Dmitri Pavlovitch, vous m'accompagnerez au théâtre? Les acteurs
+allemands sont détestables!--Mais vous m'accompagnerez? Oui? Oui? Que
+vous êtes aimable!... Et toi, ma petite crêpe, tu ne viendras pas?
+
+--Comme tu voudras, répondit Polosov du fond de sa tasse qu'il tenait
+entre ses lèvres.
+
+--Sais-tu... reste à la maison. Tu dors toujours au théâtre... Et tu
+comprends mal l'allemand... Voici ce que tu feras: Tu écriras au gérant
+pour lui donner une réponse au sujet du moulin... Puis au sujet de la
+farine des moujiks... Écris-lui que je ne veux pas, je ne veux pas, je
+ne veux pas!... Voilà de quoi t'occuper toute la soirée...
+
+--Bon, ce sera fait! répondit Polosov.
+
+--Tu es un brave garçon... Et maintenant, puisque j'ai parlé de
+régisseurs, abordons la question principale... Oui, dis au garçon
+d'emporter tout cela... Maintenant exposez-nous votre affaire,
+continua-t-elle s'adressant à Sanine. Vous nous direz quel prix vous
+demandez, et quels arrhes vous désirez.
+
+«Enfin, pensa Sanine, nous allons aborder la question.»
+
+--Vous m'avez déjà parlé, reprit madame Polosov, vous m'avez
+admirablement décrit votre jardin, mais «petite crêpe» n'était pas là...
+Il faut qu'il entende aussi quelque chose... Je suis heureuse de penser
+qu'il est en mon pouvoir de faciliter votre mariage. Puis je vous ai
+promis de m'occuper de votre affaire après le déjeuner, et je tiens
+toujours mes promesses? N'est-ce pas, mon ami?
+
+Polosov, de la paume de ses mains, se frotta le visage...
+
+--C'est la vérité même!... Vous ne trompez jamais personne.
+
+--Jamais! Et je ne tromperai jamais personne... Eh bien! monsieur
+Sanine, «défendez votre cause», comme on dit devant les tribunaux...
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Sanine «défendit sa cause», c'est-à-dire que, pour la seconde fois, il
+se mit à décrire sa propriété, mais sans faire allusion aux beautés de
+la nature. De temps en temps il en appelait à Polosov qui devait
+confirmer «les faits et les chiffres».
+
+Mais Polosov se contentait de marmotter en branlant la tête.
+Approuvait-il? Désapprouvait-il? Bien habile eût été celui qui aurait pu
+le dire!
+
+D'ailleurs, Maria Nicolaevna n'avait pas besoin de son concours. Elle
+fit preuve de qualités administratives et économiques surprenantes. Tous
+les détails de l'administration d'une propriété lui étaient familiers.
+Elle s'enquérait de tout, entrait dans les plus minimes détails, mettait
+les points sur les _i_.
+
+Cet examen dura pourtant une heure et demie. Sanine ressentit tous les
+tourments d'un accusé assis sur le banc étroit, devant un juge sévère et
+pénétrant.
+
+--Mais c'est un interrogatoire? disait-il douloureusement.
+
+Maria Nicolaevna ne cessait de sourire, comme pour montrer qu'elle
+badinait. Mais Sanine n'en souffrait pas moins.
+
+Lorsqu'il devint évident au cours de l'interrogatoire que le jeune homme
+ne distinguait pas assez clairement la signification des mots «nouveau
+partage» et «le labour», Sanine sentit la sueur humecter son front.
+
+--Bien, c'est bien, dit Maria Nicolaevna... Je connais maintenant votre
+propriété comme vous la connaissez vous-même... Combien me demandez-vous
+par âme?
+
+À cette époque on vendait en Russie les propriétés à tant par tête de
+serf attaché à la propriété!
+
+--Mais... je suppose... pas moins de cinq cents roubles? dit Sanine avec
+effort.
+
+Oh! Pantaleone, Pantaleone... Pourquoi n'étais-tu pas là pour lui crier
+encore: _barbari!_
+
+Maria Nicolaevna leva les yeux au ciel comme si elle faisait un calcul.
+
+--Bien! dit-elle... cela me semble raisonnable... Mais je vous ai
+demandé deux jours de réflexion... Et vous devez attendre jusqu'à
+demain... Je crois que nous nous entendrons--et alors vous me direz
+combien vous désirez pour les arrhes...
+
+--Et maintenant, _basta cosi!_ ajouta-t-elle en voyant que Sanine se
+disposait à lui répondre... Nous nous sommes assez occupés comme ça du
+vil métal... À demain les affaires! Savez-vous... Je vous rends votre
+liberté...
+
+Madame Polosov consulta la petite montre émaillée qu'elle tenait dans sa
+ceinture.
+
+--Je vous laisse votre liberté jusqu'à trois heures... Vous avez besoin
+d'un peu de repos... Allez jouer à la roulette.
+
+--Je ne joue à aucun jeu de hasard.
+
+--Vraiment? Mais vous êtes la perfection même... Au reste, je ne joue
+pas non plus... C'est bête de jeter son argent au vent... de perdre
+sûrement... Entrez pourtant dans la salle, rien que pour regarder les
+têtes... Il y en a de très drôles... Il y a une vieille dame qui porte
+une ferronnière et qui a des moustaches!... L'ensemble est délicieux! Il
+y a aussi un prince russe--il est beau dans son genre... Une figure
+majestueuse, le nez recourbé comme un bec d'aigle, et quand il risque un
+thaler, il fait le signe de la croix sous son gilet... Enfin, lisez les
+journaux... Promenez-vous, faites ce que bon vous semble... Seulement
+n'oubliez pas qu'à trois heures, je vous attends... de pied ferme...
+Nous dînerons de bonne heure; ces ridicules Allemands commencent le
+spectacle à six heures et demie!
+
+Madame Polosov tendit la main à Sanine.
+
+--Sans rancune, n'est-ce pas?
+
+--Mais, Maria Nicolaevna, pourquoi vous en voudrais-je?
+
+--Mais parce que je vous ai tourmenté... Et ce n'est pas fini, vous
+verrez ce qui vous attend.
+
+Maria Nicolaevna cligna des yeux--et toutes ses petites fossettes
+éclatèrent sur ses joues devenues rosées.
+
+--Au revoir!
+
+Sanine salua et sortit du salon.
+
+Un rire bruyant éclata derrière lui, et la glace devant laquelle il
+passa refléta la scène suivante: Maria Nicolaevna avait enfoncé le fez
+de son mari jusqu'au nez et Polosov agitait désespérément ses deux bras
+pour se dégager les yeux.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Oh! quel profond soupir de joie poussa Sanine dès qu'il se retrouva dans
+sa chambre.
+
+En effet, Maria Nicolaevna avait dit vrai: il avait besoin de repos,
+besoin de se reposer des nouvelles relations, des rencontres, des
+conversations, de tout le brouhaha qui s'était glissé dans sa tête et
+dans son âme,--de ce rapprochement imprévu, qu'il n'avait pas souhaité,
+avec une femme qui était pour lui une étrangère.
+
+Et il lui avait fallu subir cette épreuve le lendemain du jour où il
+avait appris que Gemma l'aimait, et où elle était devenue sa fiancée!...
+
+N'était-ce pas un sacrilège?
+
+Mentalement, il demanda mille fois pardon à sa pure, à son immaculée
+tourterelle, bien qu'il ne comprît pas de quoi il se sentait coupable.
+Il baisa encore et encore la petite croix que Gemma lui avait donnée.
+
+S'il n'avait pas eu l'espoir de boucler promptement l'affaire qui
+l'avait amené à Wiesbaden, il se serait enfui de là, au galop, pour
+retourner à son cher Francfort, dans cette maison aimée qu'il regardait
+déjà comme un peu sienne, aux pieds de Gemma.
+
+Mais il n'y avait pas de remède à son mal! Il fallait boire le calice
+jusqu'au fond, s'habiller, aller dîner, et de là au théâtre...
+
+--Pourvu, se disait-il, qu'elle me laisse partir demain!
+
+Il y avait encore une chose qui le troublait et le mettait en colère...
+Il pensait, sans doute, avec amour, avec attendrissement, avec extase,
+avec reconnaissance à Gemma, à la vie qu'ils mèneraient à eux deux, au
+bonheur qui l'attendait dans l'avenir, et pourtant cette femme étrange,
+cette madame Polosov, était sans cesse devant ses yeux, «un crampon»,
+s'avouait-il avec colère. Et il ne pouvait pas se débarrasser de l'image
+de Maria Nicolaevna, s'empêcher d'entendre sa voix, chasser le souvenir
+de ses paroles, il ne pouvait se délivrer du parfum particulier, fin,
+frais, si pénétrant, comme le parfum d'un lis jaune, qu'exhalaient les
+vêtements de madame Polosov.
+
+C'était évident, cette femme se moquait de lui... elle tâchait de
+s'emparer de lui de mille façons.
+
+Dans quelle intention? Que lui voulait-elle? Etait-ce simplement le
+caprice d'une femme riche, gâtée... et sans scrupules?...
+
+Et le mari? Quel être! Quelles sont donc ses relations avec sa femme?
+
+Pourquoi Sanine ne parvenait-il pas à refouler toutes ces questions qui
+assiégeaient sa pauvre tête? En réalité ne pouvait-il penser à autre
+chose qu'à M. et madame Polosov? Pourquoi lui était-il impossible de
+chasser cette image qui le hantait sans cesse, même quand toute son âme
+se tournait vers une autre image, lumineuse et claire comme le jour?
+
+Comment le visage de cette femme ose-t-il venir s'interposer entre lui
+et les traits divins de l'aimée? Non seulement ce visage s'interpose,
+mais il lui sourit effrontément.
+
+Ces yeux gris, ces yeux d'oiseau de proie, ces fossettes dans les joues,
+ces tresses serpentines, est-il possible que tout cela l'enlace, et
+qu'il n'ait plus la force de le repousser loin de lui?
+
+Oh! non! C'est insensé! Demain tout cela aura disparu sans même laisser
+une trace.
+
+Cependant le laissera-t-elle partir demain?
+
+Oui...
+
+Sanine se posait toutes ces questions et l'heure où il devait se rendre
+auprès de Maria Nicolaevna approchait. Il passa son habit, et après
+avoir fait un tour ou deux dans le parc, il se présenta chez M. Polosov.
+
+Il trouva dans le salon le secrétaire de l'ambassade russe, un long,
+long Allemand, très blond, avec un profil chevalin et la raie derrière
+la tête,--mode alors toute nouvelle; et oh! miracle! qui encore?--le
+baron von Daenhoff, l'officier avec lequel Sanine s'était battu trois
+jours auparavant! Sanine ne s'attendait pas à le rencontrer chez madame
+Polosov, et involontairement il se troubla tout en saluant l'officier.
+
+--Vous connaissez ce monsieur? demanda Maria Nicolaevna, à qui
+l'embarras de Sanine n'avait pas échappé.
+
+--Oui... J'ai déjà eu l'honneur..., répondit Daenhoff. Et se penchant
+vers madame Polosov, il ajouta à demi-voix:
+
+--C'est lui... votre compatriote... ce Russe...
+
+--Vraiment? s'exclama la jeune femme à demi-voix, puis elle menaça
+l'officier du doigt et commença aussitôt à lui faire ses adieux ainsi
+qu'au long secrétaire d'ambassade. Ce diplomate était évidemment fou de
+Maria Nicolaevna, à tel point qu'il ouvrait la bouche d'admiration,
+chaque fois qu'il la regardait.
+
+Daenhoff se retira aussitôt avec une docilité aimable, comme un ami de
+la maison qui comprend à demi-mot ce qu'on attend de lui; le secrétaire
+fit mine de vouloir s'éterniser, mais Maria Nicolaevna le congédia sans
+cérémonie.
+
+--Allez retrouver votre Altesse, lui dit-elle, que faites-vous chez une
+plébéienne comme moi?
+
+À cette époque vivait à Wiesbaden une _principessa di Monaco_, qui
+ressemblait à s'y méprendre à une demi-mondaine de mauvais aloi.
+
+--Mais, madame, toutes les princesses du monde..., commença le
+malheureux secrétaire.
+
+Cependant Maria Nicolaevna se montra impitoyable et le secrétaire,
+malgré sa raie, fut obligé de partir.
+
+Madame Polosov était habillée ce jour-là «à son avantage», comme
+disaient nos aïeules.
+
+Elle portait une robe de soie rose glacée avec des manches à la
+Fontanges et un gros diamant à chaque oreille. Ses yeux brillaient à
+l'égal de ses diamants. Elle était de très bonne humeur et en verve.
+
+À table, Maria Nicolaevna plaça Sanine à côté d'elle et lui parla de
+Paris, où elle pensait se rendre dans quelques jours, et déclara qu'elle
+en avait assez des Allemands, qu'ils sont bêtes quand ils veulent faire
+de l'esprit, et spirituels hors de propos quand ils disent des bêtises,
+puis, tout à coup, à brûle-pourpoint, elle demanda à son voisin:
+
+--Est-il vrai que vous vous êtes battu avec l'officier que vous avez
+rencontré ici, il y a un instant?
+
+--Comment le savez-vous? s'écria Sanine pris au dépourvu.
+
+--Eh! tout finit par se savoir, Dmitri Pavlovitch... je sais aussi que
+vous aviez raison, mille fois raison... je sais que vous vous êtes
+conduit en preux chevalier... Dites-moi, la dame en question était votre
+fiancée?...
+
+Sanine fronça légèrement les sourcils.
+
+--Ne me répondez pas, ne me répondez pas, ajouta-t-elle vivement, je
+vois que cela vous est désagréable... Pardonnez-moi... je ne demande
+rien! Ne vous fâchez pas.
+
+À ce moment Polosov entra de la chambre voisine, un journal à la main.
+
+--Qu'est-ce qui t'amène? Est-ce que le dîner est servi? demanda madame
+Polosov.
+
+--On va servir le dîner... Sais-tu quelle nouvelle je trouve dans
+l'_Abeille du Nord_?... Le prince Gromoboï est mort.
+
+Maria Nicolaevna leva la tête.
+
+--Ah! que le Seigneur donne le repos à son âme!
+
+Puis se tournant vers Sanine, elle ajouta:
+
+--Toutes les années, au mois de février, le jour anniversaire de ma
+naissance, ce prince ornait mon appartement de camélias... Cependant, ce
+n'est pas la peine de rester à Saint-Pétersbourg tout l'hiver en
+prévision de cette surprise?... Il devait avoir au moins soixante-et-dix
+ans? demanda-t-elle à son mari.
+
+--Oh oui! Mais quelles funérailles! Toute la Cour! Le journal publie
+aussi des vers du prince Kovrijkine à la mémoire du prince Gromoboï.
+
+--Tant mieux!
+
+--Veux-tu que je te les lise?
+
+--Non, je n'y tiens pas... Allons dîner. Le vivant pense à la vie! Votre
+main, Dmitri Pavlovitch.
+
+Le dîner était irréprochable comme la veille, et fut plus animé.
+
+Maria Nicolaevna savait raconter, don rare chez une femme et surtout
+chez une femme russe. Elle ne choisissait pas ses expressions, et
+surtout n'épargnait pas ses compatriotes. Sanine éclata de rire plus
+d'une fois à ses mots à l'emporte-pièce qui frappaient toujours juste.
+
+Maria Nicolaevna détestait par-dessus tout les dévots, les phraseurs et
+les menteurs. Et elle en trouvait partout...
+
+On aurait dit qu'elle se glorifiait d'être née dans un milieu bas; elle
+racontait des anecdotes assez étranges sur ses parents quand elle était
+enfant.
+
+Sanine comprit que Maria Nicolaevna avait souffert dans sa vie plus que
+la plupart des jeunes femmes de son âge.
+
+Quant à Polosov il mangeait avec réflexion, buvait attentivement et de
+loin en loin seulement levait sur sa femme et Sanine ses petits yeux
+blanchâtres qui paraissaient aveugles, mais, qui en réalité voyaient
+très bien.
+
+--Tu es bien sage, dit Maria Nicolaevna tout à coup à son mari... tu
+t'es si bien acquitté de toutes mes commissions à Francfort... Je
+t'embrasserais sur ton cher front, mais tu n'aimes pas cela...
+
+--Non, je n'y tiens pas... répondit Polosov en coupant l'ananas avec un
+couteau d'argent.
+
+Maria Nicolaevna le regarda et frappa sur la table avec ses doigts.
+
+--Eh bien! notre pari, le tiens-tu?
+
+--Oui, je le tiens!
+
+--Bien, mais tu le perdras.
+
+Polosov poussa son menton en avant.
+
+--Eh bien! cette fois quelles que soient tes ressources, Maria
+Nicolaevna, je crois, que c'est toi qui perdras.
+
+--Un pari? Sur quoi? Est-ce un secret? demanda Sanine.
+
+--Non... je ne peux pas vous en parler maintenant... plus tard, répondit
+Maria Nicolaevna, et elle rit.
+
+Sept heures sonnèrent Le garçon vint annoncer que la voiture était
+avancée.
+
+Polosov reconduisit sa femme jusqu'à la porte, puis retourna aussitôt
+dans son fauteuil.
+
+--N'oublie pas la lettre au régisseur! lui cria madame Polosov de
+l'antichambre.
+
+--Ne crains rien! J'écrirai... je suis un homme ponctuel.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+En 1840, le théâtre de Wiesbaden était un édifice des plus laids, et sa
+troupe, par sa médiocrité prétentieuse et misérable, par sa routine
+banale et voulue ne s'élevait en rien au-dessus du niveau des théâtres
+allemands de l'époque... Le théâtre de Carlsruhe et sa troupe, sous la
+direction du «célèbre» Devrient, peut être regardé comme le modèle du
+genre.
+
+Derrière la loge retenue par «Son Excellence madame von Polosov»--et
+Dieu sait comment le garçon avait pu louer cette loge!--il est évident
+qu'il ne s'était pas avisé d'offrir un pourboire au _Stadt-Director_,
+toujours est-il que derrière cette loge se trouvait un petit salon
+entouré de divans.
+
+Avant d'entrer dans sa loge, Maria Nicolaevna pria Sanine de lever les
+écrans qui séparaient la loge du théâtre.
+
+--Je ne veux pas qu'on me voie, dit-elle.--Ils viendraient tous
+m'ennuyer l'un après l'autre.
+
+Elle fit placer Sanine à côté d'elle, le dos à la salle, afin que la
+loge semblât vide.
+
+L'orchestre joua l'ouverture des _Noces de Figaro_... Le rideau se leva.
+On donnait, ce soir-là, une de ces pièces allemandes dans lesquelles les
+auteurs qui avaient de la lecture mais pas de talent, dans une langue
+choisie mais morte, traitaient diligemment mais sans adresse une idée
+«profonde» ou «palpitante d'intérêt» représentant le «conflit tragique»
+et exhalant un ennui... asiatique, comme il existe un choléra asiatique.
+
+Maria Nicolaevna écouta patiemment la moitié de l'acte, mais quand le
+jeune premier ayant appris la trahison de son amoureuse (ce jeune
+premier était revêtu d'une redingote couleur cannelle avec des bouffants
+et un col de peluche, un gilet rayé avec des boutons de nacre, un
+pantalon vert à sous-pieds de cuir laqués, et des gants blancs de peau
+de chamois) quand ce jeune premier, appuyant les deux poings sur sa
+poitrine et écartant les coudes en avant, formant un angle aigu, se mit
+à hurler comme un chien, Maria Nicolaevna n'y put plus tenir.
+
+--Le dernier acteur français, s'écria-t-elle avec indignation, dans la
+dernière ville de province, joue mieux et avec plus de naturel que cette
+célébrité allemande.
+
+Madame Polosov passa dans le salon attenant à la loge.
+
+--Venez ici, dit-elle à Sanine, indiquant de la main la place vacante à
+côté d'elle sur le divan. Venez, nous causerons.
+
+Sanine obéit.
+
+Maria Nicolaevna le regarda.
+
+--Vous êtes vraiment, obéissant! Votre femme aura une vie facile avec
+vous. Cet imbécile, continua-t-elle en désignant du bout de son éventail
+l'acteur qui hurlait toujours (il jouait le rôle du gouverneur dans une
+famille) me rappelle ma jeunesse. Moi aussi, j'ai été amoureuse de mon
+gouverneur... c'était ma première... non, ma seconde passion... La
+première fois j'étais amoureuse du frère convers du couvent de Don.
+J'avais douze ans. Je ne le voyais que le dimanche. Il portait une
+soutanelle de velours, se parfumait d'eau de lavande, et se frayait un
+passage dans l'assemblée en tenant l'encensoir et il disait aux dames en
+français: «Pardon, excusez!» Il ne levait jamais les yeux et il avait
+les cils longs comme cela.
+
+Maria Nicolaevna montra son petit doigt à Sanine, et avec l'ongle du
+pouce indiqua la moitié de sa longueur.
+
+--Quant à mon gouverneur, continua madame Polosov, il s'appelait
+monsieur Gaston!... Je dois vous dire qu'il était très savant et très
+sévère, il était Suisse... il avait une tête très énergique... des
+favoris noirs comme la poix... un profil grec... et des lèvres qui
+semblaient coulées en bronze!... Je le craignais! C'est le seul homme
+que j'aie craint depuis que je suis au monde! Il était le gouverneur de
+mon frère, qui est mort depuis... Il s'est noyé... Une bohémienne m'a
+prédit aussi une mort violente... mais ces prédictions sont des
+enfantillages... Je n'y crois pas... Pouvez-vous vous figurer mon mari
+armé d'un stylet?...
+
+--La mort violente peut survenir autrement? remarqua Sanine.
+
+--Bêtises que tout cela! Niaiseries!... Vous êtes superstitieux?... Je
+ne le suis pas du tout... Ce qui doit arriver, arrivera... Monsieur
+Gaston demeurait chez nous et occupait la chambre au-dessus de la
+mienne. Souvent, la nuit je me réveillais et je l'entendais marcher
+au-dessus de ma tête... il se couchait tard et mon coeur se pâmait alors
+de vénération ou d'un autre sentiment... Mon père savait à peine lire et
+écrire... mais il nous a donné une bonne instruction... Vous ne vous
+doutez pas que je sais un peu de latin?
+
+--Vous savez le latin?
+
+--Oui, moi... C'est monsieur Gaston qui me l'a enseigné,... j'ai lu avec
+lui l'Éneïde... c'est bien ennuyeux quoiqu'il y ait de beaux passages...
+Vous rappelez-vous quand Didon et Enée sont dans la forêt...
+
+--Je me le rappelle, je me le rappelle, dit précipitamment Sanine.
+
+Il avait depuis longtemps oublié son latin et n'avait conservé qu'une
+idée très vague de l'_Énéïde_.
+
+Maria Nicolaevna le regarda selon son habitude un peu de côté et
+en-dessous.
+
+--N'allez pas on conclure que je suis très savante... Eh! mon Dieu, non,
+je ne suis pas savante du tout et je ne possède aucun talent... C'est à
+peine si je sais écrire... et je ne suis pas capable de lire à haute
+voix... je ne sais pas jouer du piano, ni dessiner, ni coudre... Voilà
+comment je suis,--rien de plus, rien de moins!
+
+Elle écarta les bras.
+
+--Je vous raconte tout cela, continua-t-elle, d'abord pour ne pas
+écouter ces imbéciles (elle indiqua la scène, où à ce moment à la place
+du jeune premier hurlait l'actrice, aussi les coudes en avant) et
+secondement parce que je suis en arrière avec vous... Vous m'avez
+raconté hier votre vie.
+
+--Vous avez bien voulu m'interroger, dit Sanine.
+
+Maria Nicolaevna se tourna brusquement vers lui et dit:
+
+--Et vous, vous ne tenez pas à savoir quelle femme je suis? D'ailleurs,
+cela ne m'étonne pas, ajouta-t-elle en s'appuyant de nouveau contre les
+coussins du divan. Un homme qui est à la veille de faire un mariage
+d'amour et après un duel... peut-il penser à autre chose?
+
+Maria Nicolaevna resta pensive et se mit à mordiller le manche de son
+éventail, de ses dents grandes, mais égales et blanches comme le lait.
+
+Sanine sentit de nouveau dans sa tête ce brouillard dont il ne parvenait
+pas à se débarrasser depuis deux jours.
+
+Cette conversation à demi-voix, presque comme un murmure, l'excitait et
+achevait de le troubler.
+
+--Quand donc tout cela finira-t-il? se demanda Sanine.
+
+Les hommes faibles ne dénouent jamais eux-mêmes la situation,--ils
+attendent toujours que le dénoûment vienne de lui-même.
+
+Quelqu'un éternua sur la scène.
+
+Les auteurs avaient introduit cet éternûment en guise de «moment» ou
+«d'élément comique!» C'était d'ailleurs le seul élément comique de toute
+la pièce, et les spectateurs leur en surent gré et se mirent à rire.
+
+Cette hilarité ne fit qu'irriter encore plus Sanine.
+
+Il y avait des instants où il ne savait s'il était fâché ou s'il était
+content, s'il s'ennuyait ou s'il s'amusait.
+
+Oh! si Gemma le voyait!
+
+--Vraiment, c'est étrange, dit tout à coup Maria Nicolaevna, on vous
+annonce toujours et de la voix la plus calme: «Je vais me marier» et
+personne ne songe à vous dire calmement: «Je vais me jeter à l'eau!» Et
+pourtant où est la différence?... Vraiment, c'est étrange.
+
+Sanine éprouva un sentiment de dépit.
+
+--Il y a une grande différence, Maria Nicolaevna... Il y a des gens qui
+n'ont pas peur de se jeter à l'eau: ils savent nager!... Puis si vous
+voulez parler de mariages étranges...
+
+Il se tut subitement et se mordit la langue...
+
+Maria Nicolaevna donna un petit coup d'éventail dans la paume de sa
+main.
+
+--Continuez, Dmitri Pavlovitch, continuez... Je comprends ce que vous
+avez voulu dire: «Si nous parlons de mariage, madame, avez-vous pensé,
+je ne peux pas m'imaginer un mariage plus étrange que le vôtre... Je
+connais bien votre époux... je le connais depuis l'enfance!...» Voilà ce
+que vous avez voulu dire, vous qui savez nager...
+
+--Permettez, dit Sanine!...
+
+--N'ai-je pas raison? Avouez que j'ai deviné? reprit Maria Nicolaevna
+avec insistance... regardez-moi bien en face, et dites-moi que je n'ai
+pas deviné juste!
+
+Sanine ne savait plus que faire de ses yeux.
+
+--Oui, j'avoue que vous avez deviné, puisque vous le voulez absolument,
+dit-il enfin.
+
+Maria Nicolaevna branla la tête.
+
+--Oui, oui... Et vous vous demandiez, vous qui savez nager, quelle est
+la raison de cet acte étrange, de la part d'une femme qui n'est ni
+pauvre, ni bête... et pas trop mal?... Peut-être ne vous souciez-vous
+pas de le savoir?... Mais c'est égal... Je vous en dirai la raison,
+seulement pas tout de suite... après la fin de l'entr'acte... Je crains
+qu'on ne vienne nous déranger...
+
+Maria Nicolaevna n'avait pas achevé sa phrase que la porte de la loge
+s'ouvrit à moitié, et une face rouge, couverte de sueur huileuse, encore
+jeune, mais déjà édentée, encadrée de longs cheveux lisses, avec un nez
+aplati, flanquée d'énormes oreilles, comme des ailes de chauve-souris,
+portant des lunettes d'or sur de petits yeux curieux et obtus, et un
+pince-nez par-dessus les lunettes,--apparut dans l'entrebâillement de la
+porte en un sourire répugnant... Cette tête salua, et un cou musculeux
+saillit de l'ouverture.
+
+Maria Nicolaevna lui fit signe avec son mouchoir:
+
+--Je n'y suis pas! _Ich bin nicht zu hause!..._ Kchch... Kchkch...
+
+La tête sembla surprise, eut un sourire forcé et dit comme en
+sanglotant, pour imiter Liszt dont autrefois il léchait les pieds: _sehr
+Gut! sehr Gut!_--et disparut.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette apparition? demanda Sanine.
+
+--Ça? c'est le critique de Wiesbaden, «homme de lettres ou _lohn-laquai_
+(valet à gages) si vous voulez... Il est payé par l'entrepreneur du
+théâtre et il est obligé de trouver tout ce qu'on joue admirable,
+splendide, bien qu'il regorge de fiel qu'il n'ose pas répandre... Il
+aime par-dessus tout papoter, et j'ai peur qu'il publie dans tout le
+théâtre que j'y suis... Après tout, cela m'est égal...
+
+L'orchestre joua une valse et le rideau se leva de nouveau!...
+
+Sur la scène les grimaces et les hurlements reprirent de plus belle.
+
+--Eh bien! dit Maria Nicolaevna en se laissant choir sur le divan:
+puisque vous êtes captif, et obligé de rester auprès de moi au lieu
+d'admirer votre fiancée,--non, non, n'écarquillez pas les yeux, ne vous
+fâchez pas--je vous comprends et je vous ai déjà promis de vous laisser
+aller où bon vous plaira... Maintenant écoutez ma confession...
+Voulez-vous savoir ce que j'aime le plus au monde?
+
+--La liberté! dit Sanine.
+
+Maria Nicolaevna posa sa main sur la main du jeune homme.
+
+--Oui, Dmitri Pavlovitch--dit-elle très sérieusement, et sa voix vibra
+avec un accent de sincérité irrécusable... la liberté avant tout et
+par-dessus tout!... Et ne croyez pas que je m'en fasse un mérite, il n'y
+a rien là de méritoire--mais c'est ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à ma
+mort. Il faut croire que dans mon enfance j'ai vu l'esclavage de trop
+près, et j'en ai trop souffert. Puis M. Gaston, mon gouverneur, a
+contribué aussi à m'ouvrir les yeux... Maintenant vous comprenez
+pourquoi j'ai épousé Polosov... avec lui je suis libre, tout à fait
+libre, comme l'air, libre comme le vent!... Et je le savais avant de me
+marier, je savais qu'avec un tel mari je serais une libre Cosaque...
+
+Elle se tut et jeta de côté son éventail.
+
+--Je vous dirai encore une chose: je ne crains pas de réfléchir un
+peu... c'est amusant; nous avons une intelligence pour penser... mais je
+ne réfléchis jamais aux conséquences de mes actes... et quand il le
+faut, je me laisse aller... et ne m'inquiète plus de rien... J'ai encore
+un dicton favori: «cela ne tire pas à conséquence». Ici bas, je n'ai pas
+de comptes à rendre... et là-haut, (elle leva le doigt vers le plafond),
+eh bien! là-haut qu'on fasse de moi ce qu'on voudra... lorsqu'on me
+jugera là-haut,--moi, je ne serai plus moi!... Vous m'écoutez? Je ne
+vous ennuie pas?
+
+Sanine était assis, penché en avant. Il leva la tête:
+
+--Cela ne m'ennuie pas du tout, dit-il, et je vous écoute avec
+curiosité... seulement, je vous avoue que je me demande pourquoi vous me
+racontez tout cela?
+
+Maria Nicolaevna se rapprocha légèrement de lui sur le divan.
+
+--Vous vous le demandez? Avez-vous si peu de pénétration ou tant de
+modestie?
+
+Sanine leva la tête encore un peu plus haut.
+
+--Je vous raconte tout cela, continua madame Polosov d'une voix calme,
+mais qui n'était pas d'accord avec l'expression de son visage--parce que
+vous me plaisez beaucoup; oui, ne faites pas l'étonné, je ne plaisante
+pas... Je serais très peinée si vous gardiez de moi, après notre
+rencontre, une mauvaise impression, ou même, sans être mauvaise, une
+impression fausse... C'est pour cette raison que je vous ai amené ici,
+que je reste seule avec vous, et que je vous parle avec cette sincérité,
+oui, oui, sincèrement. Je ne mens pas. Remarquez... je sais que vous
+aimez une autre femme et que vous allez vous marier... Vous voyez bien
+que je suis désintéressée... Pourtant... voilà une bonne occasion pour
+vous de dire: _cela ne tire pas à conséquence_.
+
+Elle rit, mais s'interrompit brusquement au milieu d'un éclat de
+rire--et resta immobile, comme si ses paroles l'étonnaient elle-même,
+puis dans ses yeux si gais d'ordinaire, si hardis, passa quelque chose
+qui ressemblait à de la timidité, et même à de la tristesse.
+
+«Serpent! Oh! elle est un serpent!» pensa Sanine, «mais quel beau
+serpent!»
+
+--Donnez-moi ma lorgnette, dit tout à coup Maria Nicolaevna. Je désire
+voir cette scène, est-il possible que la jeune première soit aussi laide
+qu'elle semble d'ici? Vraiment, à la voir, on croirait que le
+gouvernement l'a choisie dans un but moral: pour ne pas séduire les
+jeunes gens.
+
+Sanine lui remit la lorgnette, elle la prit, puis vivement et de ses
+deux mains effleura les doigts du jeune homme.
+
+--Ne prenez pas cet air sérieux? lui dit-elle, vous savez... je ne me
+laisse pas mettre des chaînes, mais aussi je n'en mets à personne.
+J'aime la liberté, et je ne reconnais pas de devoirs pour les autres,
+pas plus que pour moi... Et maintenant tirez-vous un peu de côté et
+écoutons la pièce.
+
+Maria Nicolaevna regarda la scène à travers sa lorgnette--et Sanine
+suivit son exemple. Assis à côté d'elle dans la demi-obscurité de la
+loge il respirait, respirait involontairement la chaleur et le parfum de
+ce corps de femme luxuriant, et involontairement encore il réfléchissait
+à tout ce qu'elle lui avait dit pendant toute cette soirée, et surtout
+pendant les dernières minutes.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Le drame dura encore toute une heure, mais Maria Nicolaevna et Sanine au
+bout d'un moment cessèrent de regarder la scène. Ils recommencèrent à
+parler et toujours dans le même sens; seulement, cette fois, Sanine se
+montra beaucoup moins taciturne.
+
+Il était mécontent de lui-même et de Maria Nicolaevna; il s'efforça de
+lui prouver que «ses théories» ne valaient rien, comme si Maria
+Nicolaevna tenait à des «théories».
+
+Sanine fit grand plaisir à madame Polosov en réfutant les arguments de
+la jeune femme: «S'il discute, se dit-elle, c'est qu'il capitule ou
+capitulera. Il a mordu à l'hameçon, il s'assouplit, il perd de sa
+sauvagerie!...»
+
+Elle répliquait, riait, convenait avec lui qu'il avait raison, restait
+absorbée, et tout à coup reprenait l'offensive... Et pendant ce temps
+leurs visages se rapprochèrent, et les yeux du jeune homme ne se
+détournaient plus des yeux de la jeune femme, qui erraient, se
+promenaient sur ses traits, et Sanine souriait en réponse, poliment, il
+est vrai, mais il souriait...
+
+Elle était ravie de le voir discuter les questions abstraites, discourir
+de l'honneur dans les relations intimes, du devoir, de la sainteté de
+l'amour et du mariage... C'est un lieu commun: toutes ces abstractions
+sont bonnes et très bonnes pour le début, comme point de départ.
+
+Les hommes de l'intimité de Maria Nicolaevna assuraient que lorsque dans
+cet être vigoureux et fort pointaient la modestie, la tendresse et la
+pudeur virginale,--Dieu sait d'où ces vertus lui venaient--alors, oui
+alors seulement, les choses prenaient une tournure dangereuse.
+
+L'entretien de Sanine et de Maria Nicolaevna prenait cette tournure
+fâcheuse.
+
+Il aurait ressenti un grand mépris de soi, s'il avait pu un moment se
+concentrer en lui-même, mais il n'eut le loisir ni de se concentrer, ni
+de se juger.
+
+Maria Nicolaevna ne perdait pas non plus son temps.
+
+Et tout cela, parce qu'elle trouvait Sanine très bien! Involontairement
+on se dit: «comment savoir de quoi peut dépendre notre perte ou notre
+salut.»
+
+Enfin, la pièce finit! Maria Nicolaevna pria Sanine de lui mettre son
+châle, et resta immobile pendant qu'il enveloppait dans les plis
+moelleux du cachemire des épaules vraiment royales. Elle prit le bras du
+jeune homme et laissa presque échapper un cri: derrière la porte de la
+loge se tenait, avec un air de revenant, Daenhoff, et par-dessus son dos
+le vilain museau du critique de Wiesbaden guettait la sortie de Maria
+Nicolaevna. Le visage huileux de «l'homme de lettres» rayonna de malice.
+
+--Me permettez-vous, madame, de faire avancer votre voiture? demanda le
+jeune officier à madame Polosov, avec un tremblement de colère mal
+dissimulée dans la voix.
+
+--Non, merci; répondit-elle, mon laquais s'en occupe... Restez!
+ajouta-t-elle d'une voix impérative.
+
+Et elle sortit vivement en entraînant Sanine.
+
+--Allez-vous-en au diable! Qu'avez-vous besoin d'être toujours sur mes
+talons! cria Daenhoff au critique.
+
+Il avait besoin de déverser sur quelqu'un sa colère.
+
+--_Sehr gut, sehr gut,_ murmura le critique, et il disparut.
+
+Le valet de Maria Nicolaevna, qui l'attendait dans le vestibule, en un
+clin d'oeil trouva la voiture. Elle s'y blottit lestement; Sanine sauta
+après elle. La portière était à peine refermée que madame Polosov partit
+d'un éclat de rire.
+
+--De quoi riez-vous? demanda Sanine.
+
+--Oh! excusez-moi, je vous en prie... mais il m'est venu à l'esprit que
+Daenhoff pourrait vous provoquer encore une fois à cause de moi?...
+N'est-ce pas drôle?
+
+--Vous le connaissez intimement? demanda Sanine.
+
+--Ce gamin? Il sert à faire mes commissions! Ne vous en inquiétez pas.
+
+--Je ne m'en inquiète nullement.
+
+Maria Nicolaevna soupira.
+
+--Ah! Je sais bien que cela ne vous inquiète pas!... Écoutez pourtant...
+Vous êtes si gentil que vous ne refuserez pas ma dernière prière?...
+N'oubliez pas que dans trois jours je pars pour Paris et vous retournez
+à Francfort... Nous reverrons-nous jamais?
+
+--En quoi puis-je vous être agréable?
+
+--Vous savez sans doute monter à cheval?
+
+--Oui, madame.
+
+--Eh bien! voici de quoi il s'agit. Demain matin nous ferons une
+promenade à cheval, et nous irons hors la ville. Nous aurons
+d'admirables chevaux... À notre retour nous terminerons notre affaire...
+et amen!... Ne me répondez pas que c'est un caprice et que je suis
+folle--c'est peut-être la vérité!--mais dites-moi tout de suite:
+J'accepte!
+
+Elle tourna vers Sanine son visage. Il faisait obscur dans la voiture,
+mais les yeux de Maria Nicolaevna brillèrent dans la nuit.
+
+--Bien, j'accepte! dit Sanine avec un soupir.
+
+--Ah! vous avez soupiré! s'écria Maria Nicolaevna en contrefaisant
+Sanine... Voilà ce que c'est: le bouchon est tiré, il faut boire le
+vin... Mais non, non... Vous êtes charmant! Vous êtes un brave garçon!
+Et ma promesse je la tiendrai! Voici ma main, sans gant, ma main droite,
+celle qui conclut les affaires... Prenez-la et croyez à ce serrement de
+main. Je ne sais pas trop quelle sorte de femme je suis... mais je suis
+un honnête homme, et l'on peut traiter des affaires avec moi.
+
+Sans bien se rendre compte de ce qu'il faisait, Sanine porta cette main
+à ses lèvres.
+
+Maria Nicolaevna retira lentement sa main et se tut, elle resta
+silencieuse jusqu'à ce que la voiture stoppât devant l'hôtel.
+
+Elle se disposa à descendre... Sanine sentit sur sa joue un attouchement
+rapide et brûlant; l'avait-il rêvé?
+
+--À demain! murmura madame Polosov dans l'escalier, éclairée par les
+quatre bougies du candélabre que le portier tout chamarré d'or avait
+saisi entre ses mains, dès qu'il l'avait aperçue.
+
+Elle tenait les yeux baissés: «À demain!»
+
+En rentrant dans sa chambre Sanine trouva sur sa table une lettre de
+Gemma... Il eut un mouvement d'effroi, mais il sourit aussitôt pour se
+dissimuler à lui-même cette impression.
+
+La lettre de Gemma ne contenait que quelques lignes.
+
+Elle était heureuse d'apprendre que «l'affaire avait si bien commencé»,
+elle exhortait Sanine à la patience, l'assurait que tout irait bien et
+d'avance se réjouissait de son retour.
+
+Sanine trouva cette lettre un peu sèche, mais il prit quand même une
+feuille de papier et une plume... puis il les jeta de côté.
+
+--À quoi bon écrire... je retournerai demain... Il en est temps! Il en
+est grand temps!
+
+Il se coucha aussitôt et s'efforça de s'endormir tout de suite.
+
+S'il avait essayé de veiller, il aurait sans doute pensé à Gemma, mais,
+sans savoir pourquoi, il avait honte de penser à elle. Sa conscience
+n'était pas tranquille... Mais il la calmait en se disant que le
+lendemain tout serait fini pour toujours, qu'il se délivrerait pour
+toujours de cette folle--et qu'il oublierait toutes ces intrigues.
+
+Les hommes faibles, quand ils se parlent à eux-mêmes, emploient
+volontiers des mots énergiques!
+
+_Et puis... cela ne tire pas à conséquence!_
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Telles étaient les réflexions que faisait Sanine en se couchant. Mais
+quelles furent ses impressions quand le lendemain matin Maria Nicolaevna
+heurta à sa porte avec le manche de corail de sa cravache, et qu'il la
+vit sur le seuil de sa chambre, tenant d'une main la traîne de son
+amazone bleu sombre, avec un petit chapeau d'homme posé sur les lourdes
+tresses de ses cheveux, le voile flottant sur l'épaule, et un sourire
+provocant sur les lèvres, dans les yeux, sur tout le visage.
+
+Que se dit Sanine en ce moment?...
+
+--Eh bien! êtes-vous prêt, lui cria gaîment madame Polosov.
+
+Sanine boutonna sa redingote et prit sans mot dire son chapeau.
+
+Maria Nicolaevna lui jeta un regard joyeux, lui fit un petit signe de
+tête et descendit en courant l'escalier.
+
+Il la suivit à la hâte.
+
+Les chevaux attendaient déjà dans la rue devant le perron. Ils étaient
+trois; une cavale pur-sang d'un roux doré, avec des naseaux secs et
+découvrant les dents, des yeux noirs à fleur de tête, des jambes de
+cerf, un peu grêle, mais élégante et chaude comme le feu--elle était
+destinée à Maria Nicolaevna; le cheval de Sanine était vigoureux, large,
+un peu lourd, sans marques; le troisième cheval était pour le groom.
+
+Maria Nicolaevna sauta légèrement sur son coursier. La cavale piaffa, se
+tourna de tous côtés, relevant la queue et ployant la croupe, mais Maria
+Nicolaevna, excellente écuyère, la maintint sur place.
+
+Elle voulait dire adieu à Polosov, qui sortit sur le balcon coiffé de
+son fez et dans sa robe de chambre ouverte; il agita son mouchoir de
+batiste, sans sourire, mais au contraire en se renfrognant.
+
+Sanine se mit en selle et Maria Nicolaevna du bout de sa cravache
+esquissa un salut à l'adresse de Polosov, puis cingla d'un coup
+l'encolure ambrée et plate de son cheval. La cavale se dressa sur ses
+jambes de derrière, bondit en avant et partit d'une allure élégante et
+matée, frémissant dans toutes ses fibres et portant sur le mors, humant
+l'air et reniflant avec impétuosité...
+
+Sanine suivait en regardant l'amazone; sa taille fine et flexible se
+balançait d'aplomb avec souplesse et harmonie, étroitement soutenue et
+dégagée par le corset.
+
+Madame Polosov retourna la tête et du regard appela Sanine. Ils
+cheminèrent de front.
+
+--Voyez comme il fait beau! s'écria-telle... Je vous le dis pour la
+dernière fois avant de nous séparer--vous êtes adorable--et vous ne vous
+repentirez pas d'être venu.
+
+En prononçant ces mots elle les accompagna de plusieurs mouvements de
+tête affirmatifs, comme pour renforcer la signification de ces paroles
+et les rendre plus pénétrantes.
+
+Maria Nicolaevna semblait si heureuse que Sanine en fut étonné: son
+visage avait cette expression posée que prennent les enfants quand ils
+sont très, très sages.
+
+Les chevaux allèrent au pas jusqu'à la barrière, assez rapprochée, puis
+ils partirent d'un grand trot.
+
+Le temps était beau; un vrai ciel d'été; le vent venait à leur rencontre
+et bruissait et sifflait agréablement aux oreilles.
+
+Ils éprouvaient un sentiment de bien-être: la conscience d'une vie jeune
+et puissante s'emparait d'eux dans cette course libre et fougueuse; ce
+sentiment grandissait de minute en minute.
+
+Maria Nicolaevna ralentit l'allure de son cheval et se remit au pas;
+Sanine suivit son exemple.
+
+--Voilà pourquoi il vaut la peine de vivre! s'écria l'amazone avec un
+soupir profond et heureux. Quant on réussit à faire ce qui semblait
+impossible, il faut s'en saouler jusque-là!
+
+Elle passa rapidement la main sous son menton.
+
+--Et comme nous nous sentons meilleurs! Regardez comme je suis bonne en
+ce moment... Il me semble que j'embrasserais le monde entier!... Non,
+pas tout entier... En voilà un que je n'embrasserais pas...
+
+Du bout de sa cravache, elle indiqua un vieillard, pauvrement vêtu et
+qui suivait le bord de la route à côté d'eux.
+
+--Mais je suis prête à le rendre heureux... Voici pour vous, eh!
+cria-t-elle en allemand.
+
+Elle jeta sa bourse aux pieds du vieillard. On ne connaissait pas encore
+les porte-monnaie, et le petit filet tomba lourdement sur le chemin avec
+un bruit sec.
+
+Le passant étonné s'arrêta.
+
+Maria Nicolaevna éclata de rire et mit son cheval au galop.
+
+--Êtes-vous toujours aussi gaie quand vous allez à cheval? demanda
+Sanine à madame Polosov quand il l'eut rejointe.
+
+Maria Nicolaevna tira brusquement les rênes, elle n'arrêtait jamais
+autrement son cheval.
+
+--Je voulais seulement échapper aux remerciements... Les remerciements
+gâtent mon plaisir... Ce n'est pas pour son plaisir que je lui ai laissé
+ma bourse, mais pour le mien... Pourquoi me remercierait-il?...
+Qu'est-ce que vous m'avez demandé tout à l'heure? Je n'ai pas entendu.
+
+--Je vous ai demandé... j'ai voulu savoir pourquoi vous êtes si gaie
+aujourd'hui?
+
+Mais soit que Maria Nicolaevna de nouveau n'eût pas entendu la question,
+soit qu'elle jugeât inutile de répondre, elle dit:
+
+--Savez-vous... ce groom qui se balance derrière nous, m'agace...
+Comment nous débarrasser de lui?
+
+Elle sortit vivement un carnet de sa poche.
+
+--Je vais lui remettre une lettre à porter à la ville... Non, cela ne va
+pas... Ah! cette fois j'ai trouvé!... N'est-ce pas un traiteur, là-bas,
+devant vous?
+
+Sanine regarda dans la direction indiquée.
+
+--Oui, c'est un restaurant, il me semble.
+
+--Parfait!... Je vais lui dire de rester là et de boire de la bière
+jusqu'à notre retour.
+
+--Mais qu'est-ce qu'il pensera?
+
+--Qu'est-ce que cela peut nous faire? Puis, il ne pensera rien du tout,
+il boira de la bière, et voilà tout... Allons, Sanine--elle l'appelait
+pour la première fois Sanine tout court--en route, au trot!
+
+Quand les cavaliers se trouvèrent devant le restaurant, Maria Nicolaevna
+appela le groom et lui donna ses ordres. Le groom, Anglais de naissance
+et de tempérament, porta sans dire un mot la main à la visière de sa
+casquette, sauta de cheval et prit l'animal par la bride.
+
+--Maintenant, nous sommes des oiseaux libres! cria Maria Nicolaevna. Où
+irons-nous? Au nord, au midi, à l'occident, à l'orient?... Regardez, je
+suis comme le roi de Hongrie lors de son couronnement (elle indiqua du
+bout de sa cravache les quatre points cardinaux). L'univers est à nous.
+Eh bien! vous voyez ces montagnes.--Ah! quelles forêts! Là-bas, dans les
+monts, dans les monts... _In die Berge, In de Berge, wo die Freiheit
+thront._--(Dans les monts, dans les monts où règne la liberté.)
+
+Maria Nicolaevna quitta la route et galopa dans un étroit chemin à peine
+frayé qui semblait, en effet, conduire directement à la montagne.
+
+Sanine s'élança sur ses pas.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+L'étroit chemin devint bientôt un sentier à peine visible et finit par
+s'effacer complètement, coupé par un fossé.
+
+Sanine était d'avis de rebrousser chemin, mais Maria Nicolaevna se
+récria:
+
+--Non, non, je veux aller à la montagne. Allons à travers champs, tout
+droit, comme les oiseaux volent.
+
+Elle obligea son cheval à sauter par-dessus le fossé. Sanine en fit
+autant.
+
+De l'autre côté s'étendait une prairie, d'abord sèche, ensuite humide et
+qui finit dans un marécage; on voyait l'eau sourdre partout et former
+par place des mares.
+
+Maria Nicolaevna conduisit exprès son cheval en plein dans le marais, et
+se mit à rire en criant:
+
+--Faisons l'école buissonnière! Vous savez ce que c'est que de chasser
+au moment des eaux printanières, demanda-t-elle à Sanine.
+
+--Je le sais, répondit le jeune homme.
+
+--J'avais un oncle, continua-t-elle, qui aimait beaucoup la chasse. Je
+l'accompagnais souvent... au printemps, c'est adorable!... Nous aussi,
+aujourd'hui, nous nous retrempons dans les eaux printanières...
+Seulement je vois que vous êtes un vrai Russe, et vous voulez épouser
+une Italienne... Enfin, c'est votre sort!... Tiens! encore un fossé!
+Hop, hop, hop!...
+
+La cavale franchit le ravin, et le chapeau de Maria Nicolaevna s'envola,
+ses cheveux se déroulèrent sur son dos.
+
+Sanine voulut sauter à bas de son cheval pour ramasser le chapeau, mais
+l'amazone le retint:
+
+--Ne descendez pas de cheval, je le reprendrai moi-même...
+
+Elle se pencha très bas tout en restant en selle, accrocha le voile avec
+le manche de sa cravache et ramassa son chapeau; elle le remit sans
+relever ses cheveux et reprit sa course en criant: Hip! hip!
+
+Sanine galopait à côté de Maria Nicolaevna; avec elle il sautait les
+fossés, les haies, les ruisseaux; il montait et descendait, gravissant
+la montagne, redescendant le versant opposé, et tout le temps il gardait
+les yeux attachés sur le visage de sa compagne.
+
+Quel éclat! tout ce visage s'épanouissait: les yeux se dilataient,
+avides, clairs, sauvages; les lèvres s'ouvraient, les narines
+palpitaient et humaient l'air avidement. Maria Nicolaevna regardait
+droit devant elle, embrassant tout l'horizon du regard, son âme semblait
+s'emparer de tout ce qu'elle voyait, prenait possession de la terre, du
+ciel, du soleil et même de l'air; elle n'avait qu'un regret: pourquoi
+rencontrait-elle si peu d'obstacles, elle voudrait vaincre encore,
+encore...
+
+--Sanine, cria-t-elle... c'est tout à fait comme dans la _Lénore_ de
+Burger; seulement vous n'êtes pas mort? N'est-ce pas, vous n'êtes pas
+mort? Moi, je suis bien vivante...
+
+Ce n'était plus une amazone qui galopait, c'était un jeune centaure
+féminin--demi-animal, demi-Dieu!--Et cette terre docile et bien
+disciplinée s'étonne devant la bacchante qui la piétine.
+
+Enfin, Maria Nicolaevna arrêta son cheval trempé de sueur et couvert de
+boue.
+
+La cavale fléchissait sous l'écuyère, et le puissant et lourd étalon de
+Sanine perdait son souffle.
+
+--Eh bien? c'est beau? demanda Maria Nicolaevna dans un murmure
+d'extase.
+
+--C'est beau! répondit avec transport Sanine.
+
+Son sang bouillonnait aussi.
+
+--Attendez! vous verrez ce qui nous attend encore!
+
+Elle lui tendit la main, son gant était déchiré.
+
+--Je vous ai dit que je vous amènerais dans la forêt, «vers les monts!
+vers les montagnes!»
+
+En effet, couronnée par un mont altier, la montagne se dressait à deux
+cents pas du lieu ou se trouvaient les sauvages cavaliers.
+
+--Regardez, voici le chemin... Rajustons-nous un peu... et en route!
+Mais au pas!... Il faut permettre à nos chevaux de respirer un peu.
+
+Ils se remirent en marche. D'un grand coup de main, Maria Nicolaevna
+rejeta en arrière ses cheveux. Elle examina ses gants et les retira.
+
+--Mes mains sentiront le cuir, dit-elle... Mais cela nous est égal.
+
+Elle souriait et Sanine souriait aussi.
+
+Cette course échevelée les avait rapprochés et unis.
+
+--Quel âge avez-vous? demanda-t-elle tout à coup.
+
+--Vingt-deux ans.
+
+--Est-ce possible?... Moi aussi j'ai vingt-deux ans... C'est un bon
+âge... Additionnez toutes nos années et vous serez encore loin de la
+vieillesse... Pourtant il fait chaud... Dites-moi, est-ce que je suis
+rouge?
+
+--Comme une fleur de pavot!...
+
+Elle passa son mouchoir sur son visage.
+
+--Dès que nous serons dans le bois, il fera frais... C'est un vieux
+bois... comme qui dirait un vieil ami... Avez-vous des amis?...
+
+Sanine réfléchit un instant.
+
+--Oui, j'en ai... mais peu... De vrais amis, je n'en ai pas...
+
+--Moi, j'ai de vrais amis, mais ils ne sont pas vieux... ce cheval, par
+exemple, c'est aussi un ami... Comme il me porte délicatement! Ah! oui,
+l'on est très bien ici! Est-il possible que je parte pour Paris
+après-demain?
+
+--Est-ce possible? répéta Sanine.
+
+--Et vous, vous partirez pour Francfort?
+
+--Oh! moi, certainement, je retournerai à Francfort.
+
+--Eh bien! allez-y... Je vous donnerai ma bénédiction... Mais
+aujourd'hui, c'est notre jour, à nous, à nous... rien qu'à nous!
+
+Les chevaux avaient atteint la lisière du bois et ils pénétrèrent dans
+la forêt. L'ombre fraîche les enveloppa doucement de toutes parts.
+
+--Oh! mais c'est le paradis ici! cria Maria Nicolaevna... Allons au plus
+profond, plongeons-nous dans cette ombre, Sanine.
+
+Les chevaux avançaient lentement dans les profondeurs de la forêt, se
+balançant et reniflant.
+
+Le sentier qu'ils suivaient changea subitement de direction et s'engagea
+dans un défilé très étroit. L'odeur de la bruyère, des fougères, de la
+résine de pin, de la fane de l'année précédente montait du sol... des
+crevasses de rochers bruns s'exhalait une fraîcheur pénétrante... Des
+deux côtés du chemin s'élevaient des monticules couverts de mousse
+verte.
+
+--Arrêtons-nous! cria Maria Nicolaevna, je veux me reposer sur ce
+velours. Aidez-moi à descendre de cheval.
+
+Sanine mit pied à terre et courut auprès de madame Polosov. Elle
+s'appuya sur ses épaules, sauta vivement à terre, et s'assit sur un
+tertre de mousse.
+
+Sanine resta debout devant elle, tenant les deux chevaux par la bride.
+
+Maria Nicolaevna leva les yeux sur lui.
+
+--Sanine, savez-vous oublier?
+
+Sanine se rappela ce qui s'était passé la veille en voiture...
+
+--Est-ce une question... ou un reproche? demanda-t-il.
+
+--De ma vie je n'ai adressé un reproche à quelqu'un... Croyez-vous aux
+ensorcellements?
+
+--Comment?
+
+--Par des enchantements... comme disent chez nous les moujiks dans leurs
+chansons.
+
+--Ah! voilà ce que vous voulez dire.
+
+--Oui... c'est cela... j'y crois... y croyez-vous?
+
+--L'ensorcellement... l'enchantement... répéta Sanine... Tout est
+possible dans ce monde... Autrefois je n'y croyais pas, maintenant j'y
+crois... Je ne me reconnais plus...
+
+Maria Nicolaevna réfléchit un instant puis regarda autour d'elle.
+
+--Il me semble que je connais cet endroit... Sanine, regardez s'il n'y a
+pas une croix rouge sur le tronc de ce grand chêne, derrière... Y
+est-elle?
+
+Sanine s'approcha de l'arbre...
+
+--Oui, il y a une croix.
+
+Maria Nicolaevna sourit:
+
+--Ah bon! Je sais maintenant où nous nous trouvons... Nous ne nous
+sommes pas écartés de notre route... Qui est-ce qui cogne comme ça?...
+Un bûcheron?
+
+Sanine regarda dans la direction du bruit.
+
+--Oui... un homme coupe les branches mortes...
+
+--Je veux mettre mes cheveux en ordre... On peut me voir et me juger...
+
+Elle souleva son chapeau et se mit à natter ses longues tresses,
+gravement et sans prononcer une parole.
+
+Sanine restait toujours debout devant elle.
+
+Les formes élégantes de la jeune femme se dessinaient nettement sous les
+plis sombres du drap, auquel ici et là se collaient des brins de mousse.
+
+Un des chevaux tout à coup se secoua derrière Sanine. Le jeune homme
+tressaillit de la tête aux pieds; tout se brouillait devant ses yeux,
+ses nerfs étaient tendus comme des cordes de violon.
+
+Il disait la vérité en assurant qu'il ne se reconnaissait plus. En
+effet, il était ensorcelé... Tout son être était possédé d'une seule
+pensée, d'un seul désir.
+
+Maria Nicolaevna jeta sur lui un regard pénétrant.
+
+--Maintenant tout est en ordre, dit-elle en remettant son chapeau...
+Pourquoi restez-vous debout? Asseyez-vous ici... Non.. attendez!... Ne
+vous éloignez pas... Qu'est-ce qu'on entend?
+
+Un bruit sourd roula par-dessus les cimes des arbres, ébranlant l'air
+dans le bois.
+
+--Est-ce possible? Le tonnerre?
+
+--On dirait, en effet, que c'est le tonnerre...
+
+--Mais c'est une véritable fête... Quelle fête... C'est la seule chose
+qui nous manquait...
+
+Pour la seconda fois un bruit sourd retentit et s'abattit en longs
+roulements.
+
+--Bravo, bis! Vous rappelez-vous ce que je vous disais hier de
+l'Énéïde?... _Eux_ aussi ils ont été surpris par l'orage dans une
+forêt... Maintenant, sauvons-nous.
+
+Elle se releva d'un bond.
+
+--Amenez-moi mon cheval... Présentez-moi votre main... Ainsi... Je ne
+suis pas lourde.
+
+Elle s'élança en selle, légère comme un oiseau.
+
+Sanine remonta à cheval.
+
+--Vous voulez rentrer? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
+
+--Rentrer! dit-elle en accentuant lentement les syllabes tout en
+rassemblant les brides.
+
+--Suivez-moi, cria-t-elle à Sanine d'un ton de commandement.
+
+Elle rejoignit le sentier et après avoir passé la croix rouge, elle
+descendit dans un chemin enfoncé, arriva à un carrefour, tourna à
+droite, et de nouveau gravit la montagne.
+
+L'amazone savait évidemment où elle allait, le chemin qu'elle avait
+choisi pénétrait toujours plus dans les profondeurs de la forêt.
+
+Maria Nicolaevna ne parlait pas, ne regardait pas son compagnon; elle
+avançait d'un air impérieux, et Sanine la suivait docilement sans une
+étincelle de volonté dans son coeur qui se pâmait.
+
+Une pluie fine commença à tomber. Maria Nicolaevna accéléra la marche de
+son cheval et Sanine en fit autant.
+
+Enfin, à travers la verdure sombre des sapins, Sanine aperçut à l'abri
+du rocher gris une misérable hutte avec une porte dans le mur formé de
+branches entrelacées.
+
+Maria Nicolaevna obligea son cheval à se frayer un passage entre les
+sapins, puis elle sauta à terre, et courut devant l'entrée de la
+guérite. Alors, se tournant vers Sanine, elle murmura: Énée!
+
+ * * * * *
+
+Quatre heures plus tard, Maria Nicolaevna et Sanine accompagnés du
+groom, qui dormait en selle, rentraient dans leur hôtel à Wiesbaden.
+
+Polosov vint au-devant de sa femme en tenant à la main la lettre qu'il
+avait écrite au régisseur, mais ayant regardé avec attention Maria
+Nicolaevna, son visage exprima du mécontentement et il dit à demi-voix:
+
+--Est-il possible que j'aie perdu mon pari? Pour toute réponse madame
+Polosov haussa les épaules.
+
+Le même jour, deux heures plus tard, Sanine, dans la chambre de Maria
+Nicolaevna, se tenait devant elle, éperdu, comme un homme qui sombre.
+
+--Alors, où vas-tu? lui demanda-t-elle, à Paris ou à Francfort?
+
+--Je vais où tu seras,--et je resterai près de toi jusqu'à ce que tu me
+chasses, répondit-il avec désespoir en baisant les mains de sa
+dominatrice.
+
+Maria Nicolaevna retira ses mains, les posa sur la tête du jeune homme
+et empoigna les cheveux de ses dix doigts. Elle caressait et tournait
+lentement ces pauvres boucles puis se redressa toute droite, avec un
+sifflement de serpent triomphant sur les lèvres--tandis que ses yeux
+larges et clairs jusqu'à devenir blancs n'exprimaient que le
+rassasiement et la férocité impitoyable de la victoire.
+
+Le vautour quand il dépèce sa proie a ces yeux-là.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Voilà les souvenirs qui assaillirent Sanine quand en rangeant ses
+papiers dans le silence du cabinet, il retrouva la petite croix de
+grenat.
+
+Tous ces événements se retracèrent nettement et avec suite dans sa
+mémoire.
+
+Mais quand il arriva au moment où il se revit adressant à madame Polosov
+des supplications humiliantes, se laissant fouler aux pieds, quand il
+revécut ses jours d'esclavage, il se détourna des images évoquées, et ne
+voulut plus se souvenir.
+
+Ce n'est pas que sa mémoire lui fît défaut... Oh, non! Il savait, il ne
+savait que trop bien tout ce qui s'était passé depuis ce moment, mais la
+honte l'étouffait--même en ce jour, après tant d'années écoulées, il a
+peur de ce sentiment de mépris pour lui-même qui reviendra, il le sait,
+noyer sous sa vague toutes les autres impressions, s'il n'ordonne pas à
+sa mémoire de se taire.
+
+Mais il a beau se détourner de ces souvenirs, il ne parvient pas à les
+effacer complètement.
+
+Il se rappelle la vilaine lettre, fausse et pleurnichante, qu'il a
+envoyée à Gemma et pour laquelle il n'a pas reçu de réponse...
+
+Après une pareille trahison pouvait-il la revoir, retourner chez
+elle?... Non! non! Il avait encore assez de conscience et d'honnêteté
+pour ne pas commettre une telle action. Il avait perdu toute confiance
+en lui, tout respect de soi-même, il ne pouvait plus rien garantir.
+
+Sanine se rappela encore comment, après--ô honte!--il envoya le valet de
+Polosov à Francfort pour prendre ses effets; et lui, il avait peur, il
+ne pensait qu'à une chose, partir le plus vite possible pour Paris, pour
+Paris! Il revit comment, sur l'ordre de Maria Nicolaevna, il fit la cour
+à son mari, et l'aimable avec Daenhoff, qui avait au doigt une bague de
+fer comme celle que Maria Nicolaevna avait donnée à Sanine!!!
+
+Ensuite vinrent des souvenirs plus tristes, plus honteux encore.
+
+Un matin le garçon lui remit une carte de visite portant le nom de
+Pantaleone Cippatola, chanteur italien de S. A. R. le duc de Modène. Et
+Sanine refusa de voir le vieillard, mais il ne put échapper à une
+rencontre dans le couloir.
+
+Il revoit le visage irrité de l'ex-chanteur dont le toupet se hérissait
+encore et ses yeux brillaient comme des tisons; et il entend encore ses
+exclamations et ses malédictions: _Maledizione!_
+
+Ces mots affreux retentissent encore à ses oreilles: _Codardo! Infame
+traditore!_ (Lâche, traître infâme.)
+
+Sanine ferme les yeux et secoue la tête, il regarde à droite, à gauche,
+mais malgré lui il se voit de nouveau dans la dormeuse, sur l'étroite
+banquette de devant; sur les sièges du fond sont confortablement assis
+Maria Nicolaevna et Polosov; quatre chevaux emportent joyeusement la
+voiture loin de Wiesbaden... à Paris! à Paris!
+
+Polosov mange une poire que Sanine lui a préparée, et Maria Nicolaevna
+le regarde, lui, son serf, avec ce sourire qu'il connaît déjà, le
+sourire du propriétaire, du seigneur...
+
+Mais, ô Dieu! là, au coin de la rue, un peu après la sortie de la
+ville--n'est-ce pas de nouveau Pantaleone? Et qui est avec lui? Emilio!
+Oui, ce beau garçon enthousiaste, qui lui était si fort attaché.
+
+Y a-t-il longtemps que ce jeune coeur adorait en lui un héros, un
+idéal?--Et maintenant son pâle et beau visage, si beau que Maria
+Nicolaevna l'a remarqué et se met à la portière pour le regarder,--ce
+visage est plein de rage et de mépris. Les yeux, qui ont tant de
+ressemblance avec _d'autres yeux_, s'attachent sur Sanine et les lèvres
+se serrent... puis s'ouvrent brusquement pour lancer l'injure...
+
+Et Pantaleone étend la main et désigne Sanine--à qui? À Tartaglia qui
+est là, lui aussi, et Tartaglia aboie contre Sanine, et l'aboiement de
+cet honnête chien résonne à ses oreilles comme une injure intolérable...
+Quelle honte!
+
+Enfin--la vie de Sanine à Paris et toutes les humiliations, toutes les
+viles tortures de l'esclave, à qui l'on ne permet ni d'être jaloux ni de
+se plaindre, et qu'on abandonne un jour comme un vêtement usé.
+
+Ensuite vient le retour dans la patrie--la vie brisée, vidée; le petit
+train des petites choses, l'amer repentir inutile, et l'oubli non moins
+amer et non moins inutile.
+
+C'est le châtiment secret mais continuel, de chaque instant, comme une
+douleur sourde mais inguérissable, l'acquittement sou par sou d'une
+dette dont on ne peut même pas mesurer l'étendue.
+
+Le calice est rempli... Assez!
+
+Comment se fait-il que la petite croix que Gemma a donnée à Sanine soit
+encore là? Pourquoi ne l'a-t-il pas rendue? Pourquoi jusqu'à ce jour ne
+l'a-t-il pas retrouvée?
+
+Sanine resta longtemps, bien longtemps absorbé dans ces réflexions,--et
+déjà assagi par l'expérience de l'âge, il ne comprend pas comment il a
+pu abandonner Gemma qu'il a aimée si tendrement et avec tant de
+passion... pour une femme qu'il n'a jamais aimée?...
+
+Le lendemain, Sanine étonna fortement ses amis et ses relations en leur
+annonçant qu'il parlait pour l'étranger.
+
+Dans le monde cette nouvelle intrigua beaucoup: Sanine quittait
+Saint-Pétersbourg au milieu de l'hiver, quand il venait de meubler un
+appartement confortable et de prendre un abonnement à l'Opéra-Italien où
+devait chanter la Patti en personne... Oui, la Patti, la Patti
+elle-même!...
+
+Les amis de Sanine recherchèrent les causes de son départ, mais les
+hommes n'ont pas beaucoup de temps pour s'occuper des affaires d'autrui,
+et le jour où Sanine partit pour l'étranger, une seule personne
+l'accompagna à la gare; c'était son tailleur, un Français, qui avait
+l'espoir de faire régler une note en souffrance «pour un saute-en-barque
+en velours noir... et tout à fait chic.»
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Sanine avait annoncé à ses amis qu'il partait pour l'étranger, mais il
+ne leur avait pas dit où il allait.
+
+Il se rendit directement à Francfort. Le quatrième jour il arriva dans
+cette ville où il n'était pas revenu depuis 1840.
+
+L'hôtel du «Cygne Blanc» était toujours à la même place, mais n'était
+plus un hôtel de premier ordre.
+
+La _Zeile_, la rue principale de Francfort, avait peu changé, mais il ne
+restait plus trace de la rue où se trouvait jadis la confiserie Roselli.
+
+Sanine erra comme un fou dans ces lieux si familiers autrefois et où il
+ne reconnaissait plus rien; les anciennes maisons avaient disparu pour
+faire place à de hautes constructions et à d'élégantes villas; même le
+jardin public où Sanine avait eu un rendez-vous avec Gemma, s'était
+agrandi et avait changé au point que Sanine se demanda s'il ne s'était
+pas trompé de jardin?
+
+Comment se retrouver? À qui s'adresser? Trente ans s'étaient écoulés.
+
+Les personnes que Sanine avait interrogées n'avaient jamais entendu le
+nom de Roselli; le maître d'hôtel lui avait conseillé de prendre des
+renseignements à la Bibliothèque publique, où il trouverait de vieux
+journaux, mais comment ces vieux journaux lui fourniraient-ils les
+indications qu'il cherchait? Personne ne put le lui expliquer.
+
+Dans son désespoir, Sanine demanda des nouvelles de M. Kluber.
+
+Oh! celui-là, tout le monde le connaissait, mais ces renseignements
+n'éclairèrent pas Sanine sur ce qu'il désirait savoir. L'élégant commis,
+sa fortune faite, s'était livré à des spéculations, avait fait faillite
+et était mort en prison...
+
+Ces nouvelles d'ailleurs laissèrent Sanine très indifférent, et il
+commençait à se dire qu'il avait agi précipitamment en venant comme cela
+à Francfort, lorsqu'un jour en feuilletant un livre d'adresses, il tomba
+sur le nom de Von Daenhoff, major en retraite.
+
+Il s'empressa de prendre une voiture et de se faire conduire à l'adresse
+indiquée, sans savoir si ce Daenhoff était l'officier qu'il avait connu,
+ou, dans le cas où ce serait bien lui, s'il pourrait lui dire ce que la
+famille Roselli était devenue.
+
+Mais le noyé s'accroche à une paille.
+
+Sanine trouva le major von Daenhoff chez lui, et dans cet homme à tête
+blanche il reconnut d'emblée son ancien adversaire.
+
+Daenhoff le reconnut également et fut très content de le voir, cela lui
+rappelait sa jeunesse et ses aventures.
+
+Sanine put apprendre enfin de lui que la famille Roselli avait depuis
+longtemps émigré en Amérique, à New-York, que Gemma avait épousé un
+négociant et que le major connaissait un marchand de Francfort qui
+devait avoir l'adresse du mari de Gemma, car il avait des relations avec
+l'Amérique.
+
+Sanine pria le major Daenhoff de lui procurer cette adresse--et, ô joie!
+son ancien adversaire la lui rapporta: M. Jeremiah Slocum, New-York,
+Broadway n° 501.
+
+Il est vrai qu'elle datait de 1863.
+
+--Espérons, s'écria Daenhoff, que notre beauté de Francfort est encore
+de ce monde et qu'elle demeure toujours à New-York.
+
+Puis, baissant la voix, il ajouta:
+
+--À propos, et cette dame russe, vous savez qui je veux dire, qui était
+à Wiesbaden--madame von Bo... von Bozolov.--Elle vit toujours?
+
+--Non, répondit Sanine, il y a longtemps qu'elle est morte.
+
+Daenhoff baissa les yeux, mais voyant que Sanine détournait la tête et
+se renfrognait, il ne dit plus rien et se retira.
+
+ * * * * *
+
+Le jour même Sanine envoya une lettre à madame Gemma Slocum à New-York.
+Il lui dit qu'il lui écrivait de Francfort où il était venu à sa
+recherche; qu'il comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit
+d'espérer une réponse, car il ne méritait pas son pardon; il n'avait
+qu'un espoir, c'est qu'au sein de son bonheur elle avait depuis
+longtemps oublié jusqu'à son existence.
+
+Il ajouta qu'il s'était décidé subitement à lui écrire à la suite d'une
+circonstance qui avait évoqué devant lui les images du passé avec une
+force extraordinaire.
+
+Il raconta sa vie solitaire, sans famille, sans joie, et la pria de ne
+pas se méprendre sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire cette
+lettre; il ne voulait pas emporter dans la tombe la conscience qu'une
+faute, qu'il avait cruellement expiée, n'avait pas été pardonnée. Il
+l'implorait de lui écrire seulement deux mots pour lui dire comment elle
+se trouvait dans la nouvelle patrie qu'elle s'était choisie.
+
+«En m'envoyant ne fût-ce qu'un mot, ajoutait Sanine en terminant sa
+lettre, vous ferez une bonne action, digne de votre belle âme, et je
+vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier soupir. Je suis
+actuellement à l'hôtel du _Cygne Blanc_, à Francfort, et j'attendrai ici
+votre réponse jusqu'au printemps.» Il souligna ces derniers mots.
+
+Sanine expédia sa lettre et l'attente commença.
+
+Il passa six semaines à l'hôtel sans sortir de sa chambre et ne voyant
+personne. Ses amis de Russie ne pouvaient pas lui écrire n'ayant pas son
+adresse, et Sanine s'en félicitait; il savait que lorsqu'il recevrait
+une lettre, il saurait de _qui_ elle vient.
+
+Il lisait du matin au soir, non des journaux mais des livres sérieux,
+des livres d'histoire.
+
+Ces lectures prolongées, ce silence, cette vie repliée sur soi-même
+répondait à son état d'âme. Il savait gré à Gemma de la lui avoir
+indirectement procurée.
+
+Mais est-elle vivante? Lui répondra-t-elle?
+
+Enfin, la lettre si longtemps attendue arriva, portant un timbre
+américain et venant de New-York! La suscription de l'enveloppe était
+d'écriture anglaise.
+
+Sanine ne reconnut pas cette écriture et son coeur se serra. Il avait
+peur d'ouvrir cette lettre. Il regarda la signature: Gemma!
+
+Il fondit en larmes.
+
+Ce nom écrit au bas de la page sans être accompagné du nom de famille
+était un gage de pardon.
+
+Il déplia une fine feuille de papier à lettres bleu--une photographie
+tomba sur le plancher. Il la releva précipitamment, et resta ébahi:
+Gemma, Gemma jeune, comme il l'a connue il y a trente ans. Les mêmes
+yeux, la même bouche, le même type de visage.
+
+Sur l'envers de la carte était écrit: «Ma fille Marianna.»
+
+La lettre était simple et pleine de bonté. Gemma remerciait Sanine de ne
+pas avoir douté d'elle, d'avoir eu confiance en elle. Elle ne lui cacha
+pas qu'elle avait cruellement souffert après la fuite de son fiancé,
+mais elle ajouta qu'elle avait regardé et regarderait toujours sa
+rencontre avec Sanine comme un bonheur, car cette rencontre l'avait
+empêchée d'épouser Kluber, et de cette façon bien qu'indirectement avait
+été la cause de son mariage avec M. Slocum, avec qui depuis vingt-huit
+ans elle vit heureuse et dans l'abondance.
+
+Leur maison est connue de tout New-York.
+
+Gemma annonça ensuite qu'elle avait cinq enfants: quatre fils et une
+fille de dix-huit ans, qui est déjà fiancée. Elle lui envoie la
+photographie de sa fille, parce qu'au dire de tous elle ressemble à sa
+mère.
+
+Gemma avait réservé les nouvelles tristes pour la fin de sa lettre.
+
+Frau Lénore était morte à New-York où elle avait accompagné sa fille et
+son gendre. Elle a vécu assez longtemps pour pouvoir jouir du bonheur de
+ses enfants et élever ses petits-enfants.
+
+Pantaleone voulait les accompagner en Amérique, mais il était mort la
+veille du jour fixé pour le départ de Francfort.
+
+«Et Emilio, notre cher, incomparable Emilio, il est mort de la belle
+mort, pour la liberté de sa patrie, en Sicile, où il est allé dans les
+rangs des _Mille_ avec le grand Garibaldi à sa tête. Nous avons pleuré
+chaudement la mort de notre cher frère, mais en le pleurant nous en
+étions fiers,--et nous en serons fiers toujours. Sa mémoire nous est
+sacrée! Sa grande âme désintéressée méritait la couronne du martyre!»
+
+En terminant sa lettre, Gemma exprimait le regret de savoir que la vie
+de Sanine avait été si peu satisfaisante, elle lui souhaitait avant tout
+la paix de l'âme, et ajoutait qu'elle eût été heureuse de le revoir,
+bien qu'une telle rencontre fût peu probable.
+
+Il est impossible d'exprimer ce que Sanine ressentit en lisant cette
+lettre. Il n'y a pas de mots pour rendre des sentiments semblables. Ces
+sentiments sont plus profonds, plus forts, plus vagues que la parole. La
+musique seule pourrait les exprimer.
+
+Sanine répondit immédiatement et envoya à Marianna Slocum «d'un ami
+inconnu», comme cadeau de noces, la petite croix de grenat superbement
+enchâssée de perles fines. Bien que ce présent fût d'une grande valeur,
+il ne ruina pas Sanine. Pendant les trente années qui s'étaient écoulées
+depuis son séjour à Francfort, il avait gagné une fortune considérable.
+Il revint à Saint-Pétersbourg au commencement du mois de mai--mais pas
+pour longtemps probablement.
+
+On assure qu'il cherche à vendre son domaine et qu'il pense partir pour
+l'Amérique.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Eaux printanières, by Ivan Tourgueneff
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EAUX PRINTANIÈRES ***
+
+***** This file should be named 35657-8.txt or 35657-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/5/6/5/35657/
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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